2004
Le Moyen Age
Les romans gothiques du Moyen Âge
[*]
Jean Dufournet
Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Lydie Louison soumet à notre jugement un livre considérable de 1 000 pages,
s’articulant autour de quatre grandes parties intitulées : Prolégomènes historiques,
philosophiques et artistiques à l’analyse du réalisme gothique (p. 23-180), L’espace et le temps
des romans gothiques (p. 181-406), Les procédés esthétiques gothiques (p. 407-663),
L’ouverture et la senefiance (p. 665-891), suivies d’une bonne conclusion (p. 893-906)
et de toute une série d’annexes fort utiles sur la datation, la structure temporelle, les
identités territoriales, etc. C’était un sujet difficile, délicat à maîtriser, qu’elle a bien
dominé au point de nous présenter un livre qui constamment stimule et enrichit notre
réflexion, même quand nous ne partageons pas tout à fait son point de vue.
Cette somme est en tout point remarquable, tout d’abord par la qualité de la
présentation et du style : de très rares coquilles, une écriture agréable, poétique par
moments, agrémentée de jolies formules, comme celle-ci : Le Roman de la Violette est
une châsse gothique incrustée de gemmes romanes ; sans lourdeur jargonnante,
même si L.L. utilise, avec discrétion, le vocabulaire de la nouvelle critique, qu’elle
explicite en note (par ex. détonalisation, p. 213, n. 199, métalyrique, p. 215, n. 208…) et
des distinctions nécessaires, souvent empruntées à Ph. Hamon et à G. Genette, qui
procurent à l’ouvrage une solide et neuve base méthodologique.
La richesse et l’intelligence de la documentation sont tout aussi notables. La
bibliographie, à jour, vise à l’exhaustivité, recourant à des ouvrages récents, bien
choisis, aussi bien qu’à des thèses inédites ; des notes, très utiles, rassemblent tous les
titres qui sont nécessaires pour traiter une question. L’on peut regretter seulement
que de temps à autre les éditions retenues ne soient pas les meilleures. La candidate
connaît tout ce qui est important dans les différents domaines de l’analyse textuelle
et de la narratologie, de la critique et de l’histoire littéraires, de l’histoire du Moyen
Âge et de l’histoire de l’art.
Le recours à l’histoire, nécessaire pour des œuvres aussi greffées sur la réalité
contemporaine que Le Roman de la Rose et L’Escoufle de Jean Renart ou Jehan et Blonde
de Philippe de Rémy, permet à L.L. de décisives démonstrations, témoin l’incarnation
en Guillaume, le héros de L’Escoufle, du jeune roi des Romains, Frédéric Roger. Aussi
peut-elle écrire que « le paysage politique […] constitue la matière même de
l’ouvrage, son sang, son sen » (p. 294), et le brio est tel qu’Hugues de Pierrepont mérite
bien son surnom de Jean Renart. L.L. s’inscrit ici dans le droit fil des travaux
fondamentaux de R. Lejeune, qu’a couronnés la remarquable étude intitulée Du
nouveau sur Jean Renart (Liège, 1997).
L’on admirera tout autant la maîtrise et l’efficacité de la mise en œuvre que
caractérise un heureux équilibre entre les analyses et les synthèses qui font le point
sur les problèmes ou développent une idée générale qui rend compte des aspects et
des textes traités. De minutieuses analyses témoignent de la richesse des œuvres,
portant sur leurs différents états, sur des noms propres comme Montivilliers, sur des
expressions et des mots (l’or de Verdun, par aventure, merveille…), sur le rythme des
vers, comme le v. 1787 de Jehan et Blonde (p. 377).
Cette habileté se retrouve dans le jeu très adroit, jamais pesant, des conclusions,
des transitions et des annonces. Si cette mise en œuvre résiste à la critique, c’est qu’elle
s’appuie sur un ensemble de définitions (de l’ouverture, par ex., ou de la table ronde)
et de nombreuses distinctions qui relèvent du meilleur esprit scolastique (entre
l’auteur implicite et le romancier concret, la temporalité arthurienne et la temporalité
gothique, l’errance romane et le voyage gothique…), de dénombrements et de
classements, de schémas et de statistiques, de microanalyses (v. 3224-3234 de Galeran
de Bretagne, p. 533-534, v. 460-470 de Jehan et Blonde, p. 534-534…) et de judicieuses
comparaisons : ainsi, à propos de la source, entre Le Chevalier de la charrette et
L’Escoufle (p. 253-256), ce qui amène cette conclusion : « La poésie de Renart rend
hommage à la réalité, à la richesse et aux plaisirs sensoriels qu’elle procure » (p. 255).
L.L. fait le tour des questions au point de nous donner une panorama complet de la
littérature 1200 et des arts qui ressortissent au gothique, constamment opposé au
roman.
L’ampleur et la rigueur des investigations expliquent que cet ouvrage, dont la
démarche est toujours prudente et nuancée, sensible à la complexité des œuvres,
abonde en découvertes de toutes sortes dont il est difficile de donner une idée.
Le bilan en est considérable. Tout d’abord, L.L. nous convainc du bien-fondé de sa
thèse : il existe des liens réels entre les romans qu’on a appelés réalistes, et ils méritent le nom
de romans « gothiques ». Pour y parvenir, elle définit parfaitement l’art et la littérature
gothiques dont elle signale les traits essentiels. Ainsi manifeste-t-elle son esprit de
synthèse et apporte-t-elle une ample matière à réflexion en étudiant dans chacun des
arts le passage du roman au gothique, les rapports entre littérature, philosophie et
aristotélisme gothique, entre augustinisme et thomisme, en décelant le « style
Philippe-Auguste » au tournant de l’an 1200 qui marque, entre autres, l’éveil de
l’attention au détail et au réel.
Désormais, on porte une attention plus grande à l’individu sous toutes ses formes,
qu’il s’agisse de la dichotomie du roi, de l’individualisme, de l’individualisation du
héros et de la levée plus ou moins massive de l’anonymat. On note l’ouverture des
œuvres dans toutes les directions, à en juger, par exemple, par Jehan et Blonde. Ainsi
en est-il de l’espace, en raison de la représentation d’un espace dramatique immense,
de la création d’un vaste espace référentiel, de la mise en œuvre d’un espace
dynamique et unifié, de la démythification et du rejet des lieux communs stéréotypés.
Ou encore des discours, des personnages se substituant sans cesse au narrateur, ou
du champ littéraire, par l’introduction du carnaval. À quoi il convient d’ajouter la
revendication d’une originalité impertinente qui tourne en dérision les canons
esthétiques, l’émergence d’une conscience de l’individu créateur en révolte ludique
contre les stéréotypes ; de là la création de genres comme la chantefable, le jeu
dramatique, le roman picaresque, la fatrasie… L’importance accordée à l’individu se
marque tout autant par l’égocentrisme énonciatif des romanciers que par le rôle joué
par les personnages et par leur autonomie, tandis que les romans deviennent
biographiques au lieu d’être épisodiques.
Progressent la rationalité et la recherche de l’objectivité, la volonté d’englober la
totalité du réel (qui se manifeste alors par la constitution de sommes) et de traduire
la complexité de l’âme humaine et du monde, qui s’exprime aussi, selon nous, par le
double discours (voir Le jeu de Robin et Marion) et par la multiplication des causes,
comme pour la conversion des Sarrasins dans Le Jeu de saint Nicolas. De là le mélange
des genres et même la création d’un genre comme le jeu dramatique qui emprunte à
l’hagiographie, à la chanson de geste, au drame liturgique en latin… Il se produit
« une libération idéologique et esthétique des modalités d’écriture préexistantes », et
l’on expérimente tous les possibles, dans « une recherche constante de l’autonomie
vis-à-vis des stéréotypes » et une présence accrue de la subjectivité créatrice. Depuis
plusieurs décennies, on a mis en évidence l’ancrage historique des lieux, l’utilisation
des toponymes, la maîtrise du temps fictif, la tension vers une plus grande
référentialité, vers la détonalisation des symboles, et le retour au quotidien et à
l’histoire contemporaine, ainsi que la conviction qu’on n’a jamais fini d’explorer le
réel, trop riche. Mais L.L. a le sens de la complexité de ces œuvres : « Vivant dans un
univers de correspondances synesthésiques où les couleurs, les sons, les formes et les
nombres se répondent, les romanciers de notre corpus ne parviennent pas à se défaire
totalement d’un symbolisme culturel ambiant » (p. 370).
Peut-être faudrait-il signaler un autre trait qui apparaît au XIIIe siècle et se
développe au XIVe siècle : la désintrication de l’au-delà et de l’ici-bas, une fracture qui
va s’élargissant, et qu’a bien étudiée F. Pomel dans son grand livre, Les voies de l’au~delà et l’essor de l’allégorie au Moyen Âge (Paris, 2001).
De surcroît, cet ouvrage rend leur véritable place, de premier plan, à des auteurs comme
Jean Renart, Philippe de Rémy et Renaut. Renart, qui est seul à présenter des êtres
semi-opaques les uns pour les autres, crée dans Le Roman de la Rose, le premier de la
série, un univers d’autant plus réaliste qu’il possède une unité autour du centre de
gravité que constituent Liège et son évêque et que l’histoire locale investit la fiction
– remarquable aussi par sa réécriture distanciée du topos de la fontaine et par sa
détonalisation déceptive ; d’autre part, on a raison de souligner son mépris de
Philippe-Auguste, son rejet de la France et sa prédilection pour le parti guelfe. De son
côté, L’Escoufle est le modèle du roman gothique, répondant à tous les critères de cette
esthétique. Le deuxième, Philippe de Rémy, exprime la réussite sociale du héros de
Jehan et Blonde par la maîtrise toujours croissante de l’espace, qu’accompagnent le
traitement caricatural et ironique de la ville en fête, la réconciliation du quotidien et
du sublime, la précision et l’exactitude de l’organisation chronologique de l’intrigue,
la maîtrise de la technique narrative. Quant à La Manekine, dont L.L. signale la
richesse, à commencer par les voyages en mer, nombreux et exceptionnels, qui
participent également à l’élaboration du sen de l’œuvre, faut-il parler, avec notre
critique, d’une évolution du romancier ? Je pense plutôt que Philippe de Rémy est le
romancier de l’expérimentation, romanesque, sociale, politique , linguistique et qu’il
a voulu construire une œuvre en diptyque, La Manekine plus imprégnée de la tradition
dans tous les domaines, et Jehan et Blonde plus largement gothique et novateur. Le
troisième, Renaut, récrit Renart à des fins politiques pour en prendre le contrepied :
il prône un retour à l’orthodoxie ; il dénonce la dysharmonie des forces germaniques,
il dévalorise l’Empire, au contraire de Renart, et son héros est l’alter ego fictif de
Philippe-Auguste. Quoi qu’il en soit, ces trois romanciers très subtils ont en commun
l’art de la dissimulation.
L.L. ajoute beaucoup à la connaissance d’œuvres comme Joufroi de Poitiers et Le
Roman de la Violette, œuvre de transition qui offre des exemples de l’espace morcelé
à la romane et de l’espace continu, homogène, complet à la gothique. Constamment
elle renouvelle l’approche de ces romans dont elle recommande avec raison de faire
aussi une lecture historique.
Le livre est si riche qu’il ne cesse d’éclairer, chemin faisant, les périodes (le XIIIe
siècle et son aptitude à innover, à constituer des sommes), les genres (les Congés de
Bodel et les Poèmes de l’Infortune de Rutebeuf ressortissent au dit qui se caractérise par
sa subjectivité, le roman arthurien se situe entre la chanson de geste et le roman
gothique), les textes (de Renart le Bétourné à Aucassin et Nicolette, « patchwork génial »,
et à Hunbaut, remarquable travail de déconstruction), les motifs dont les romans
gothiques offrent un traitement réaliste en refusant les stéréotypes celtiques, témoin
celui du carrefour dans Le Roman du Comte d’Anjou, ou le gué dans Jehan et Blonde.
Enfin, L.L. apporte de nouveaux arguments pour dater les œuvres : L’Escoufle entre
1209 et 1212, Le Roman de la Rose peu après 1214, Jehan et Blonde en 1239-1240…
Compte tenu de l’importance qualitative et quantitative de ce livre, il est normal
qu’on soit amené à discuter certains jugements et à proposer des compléments. Par
exemple, peut-on faire de Rutebeuf « l’homme gothique par excellence », un clerc
profondément marqué par l’aristotélisme ? Je crois que ce qui fait l’unité de son
œuvre, c’est plutôt la présence constante du ménestrel qui se manifeste de diverses
manières pour valoriser sa condition, en jouant de tous les registres : l’apitoiement
dans les Poèmes de l’Infortune, l’admiration (quand il prêche la croisade et défend
l’Université et les valeurs traditionnelles), la crainte (les jongleurs sont redoutables,
témoin Charlot le Juif). De même, dans Le Roman de la Rose de Jean Renart, y a-t-il un
seul protagoniste ? Je ne pense pas : l’originalité de l’œuvre consiste en ce que, autour
de l’empereur Conrad, il existe une triade qui reproduit, grosso modo, les trois
fonctions de Dumézil : Jouglet prend la place dans la première fonction des tenants
du sacré et du juridique, que remplace la poésie ; Guillaume incarne la deuxième
fonction guerrière ; Liénor représente l’amour, la troisième fonction. Conrad est en
quelque sorte la synthèse des trois fonctions, repensées selon l’esthétique et la
philosophie gothiques.
Il faudrait creuser le problème de l’inachèvement, des romans de Chrétien de
Troyes à Joufroi de Poitiers. Il faut distinguer le cas du Chevalier de la charrette, écrit en
même temps que Le Chevalier au lion et inséré dans ce roman-ci qui lui apporte sa vraie
conclusion, Lancelot demeurant prisonnier de la tour de Méléagant. En revanche, le
prétendu inachèvement du Conte du graal signifie que Perceval poursuivra
indéfiniment la quête de Dieu, en reproduisant le parcours du Christ, jusqu’à ce qu’il
se retrouve en face de Lui après la mort. De même, Le Roman de la Rose de Guillaume
de Lorris suggérait, avant l’intervention de Jean de Meun, par l’épisode final de la rose
enfermée dans le château, que l’Amant continuerait toujours sa recherche, à laquelle
on peut donner un sens spirituel. Joufroi de Poitiers, lui aussi inachevé, rend place dans
ce second ensemble sous une forme parodique, par une répétition indéfinie des
aventures qui ne marque aucune progression, comme c’est le cas pour Gauvain dans
la seconde partie du Conte du graal.
D’autre part, la recherche de l’exhaustivité qui se fait dans les romans gothiques
ne passe-t-elle pas aussi par des pratiques textuelles telles que la duplication et le
redoublement qui essaiment à partir du modèle que fut pour le jeu dramatique Le Jeu
de saint Nicolas, et la construction des œuvres en diptyques, comme c’est le cas pour
L’Escoufle et Le Roman de la Rose de Jean Renart, Jehan et Blonde et La Manekine, entorse
de taille à l’esthétique gothique, qui introduit une dimension verticale de la
temporalité et qui, de tonalité biblique, met l’accent sur l’aspect eschatologique du
destin de l’homme, mais aussi pour Meraugis de Portlesguez, mise en roman d’un jeu
parti amoureux, distribuant les rôles entre les deux amis rivaux, Meraugis et Gorvain,
et La Vengeance Raguidel de Raoul de Houdenc, ou encore pour Le Jeu de Robin et Marion
et Le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle.
Certaines proposition demanderaient à être étayées (quel est le modèle du Robert
de Joufroi de Poitiers?) et des dossiers complétés, comme celui du dédicataire de
L’Escoufle.
Les menues retouches qu’on peut apporter çà et là, les questions qu’on est amené
à se poser et qui témoignent de la richesse féconde de ce livre, ne sauraient en aucune
manière affecter l’essentiel d’un livre solide et brillant, bien argumenté, qui
renouvelle en profondeur la lecture des romans étudiés et, au-delà, de la littérature
des XIIIe et XIVe siècles, et qui peut servir de guide à de jeunes chercheurs par la qualité
de la réflexion, l’ampleur de l’investigation et la justesse des définitions.
[*]
Lydie LOUISON,
De Jean Renart à Jean Maillart. Les romans de style gothique, Paris,
Champion, 2004 ; 1 vol., 1 008 p. (
Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 69). ISBN : 2745309625.
Prix : €145,00.