2004
Le Moyen Age
Histoire de femmes.
À propos de quelques ouvrages récents
[*]
Jenny Jochens
Baltimore
Voici quatre ouvrages qui attestent de la bonne santé de l’histoire des femmes du haut
Moyen Âge. Dans Des femmes éplorées ?, E. Santinelli présente la plus grande partie de
sa thèse de doctorat sur le veuvage, soutenue à Lille en 2000, sous la direction de R.
Le Jan. Le point d’interrogation dans le titre principal suggère que, de l’avis de l’A.,
les veuves de l’aristocratie ne sont guère des femmes éplorées. Son champ d’étude se
situe entre l’embouchure du Rhin et celle de la Gironde, de la Flandre au Poitou,
régions où elle recherche les veuves sur cinq siècles, de la fin du VIe à la fin du XIe
siècle. S’appuyant sur un dépouillement minutieux et astucieux d’un vaste corpus de
textes narratifs, y compris les Pères et les vies des saints, des lois civiles et
ecclésiastiques, des traités de moralité, des formulaires et des actes diplomatiques,
E.S. constitue un dossier de près de 500 veuves contemporaines pour lesquelles elle
construit un modèle de comportement. Elle étudie les sources selon une perspective
juridique, religieuse, sociale (la notion de sexe ou gender) et anthropologique,
analysant en même temps les transformations que subissaient ces femmes pendant
la période parcourue.
Le corps du travail est structuré logiquement en trois parties suivant la carrière
d’une femme dont le mari vient de mourir : la première traite de la vraie rupture que
cause la mort d’un mari, y compris le rituel du deuil, qui se traduit non seulement par
la perte de son protecteur le plus proche mais aussi par la suppression de son propre
statut d’épouse. La deuxième examine les trois possibilités offertes à la veuve au
moment de sa réintégration dans la société : une minorité d’entre elles consacrent leur
vie à Dieu en menant une existence chaste, soit chez elles, soit dans un cadre
monastique. Conformément à l’idéal prôné par l’Église, la première solution fut
possible pendant l’ère mérovingienne et reprise au Xe siècle, alors que les
Carolingiens tentent de légiférer sur la retraite monastique. D’autres veuves
continuent de vivre dans le monde, s’occupant de leurs enfants et de leurs propriétés.
Toutefois, la plupart des veuves se remarient, surtout si elles sont jeunes, sans enfant
ou avec des enfants en bas âge. Dans ces trois voies – qui peuvent être entreprises de
manière séquentielle – les veuves continuent à se comporter avec l’autorité que donne
la richesse, le prestige de la famille et l’éducation. Ensuite, la troisième partie analyse
le triple rôle de la veuve aristocratique dans la société : la création et le maintien, avec
l’aide de l’Église, de la mémoire de son défunt mari et de sa propre famille, ses
activités dans de multiples transferts patrimoniaux, et, dans les cercles royaux et au
sein de l’aristocratie, son travail en qualité de mère du futur roi ou comte pour assurer
la continuité dynastique, ce qui peut l’amener à assumer la régence.
Comme il n’est pas possible ici de suivre le cheminement intelligent et subtil de
l’A., je retiendrai surtout les résultats les plus significatifs. Il convient avant tout de
souligner l’approche anthropologique. Les problèmes tels que le désir d’une veuve
de mener une vie religieuse ou de se remarier ne doivent plus être vus seulement d’un
point de vue individuel, qu’il soit religieux ou moral, mais plutôt comme étant liés
aux stratégies définies par la parenté qui utilise les veuves pour créer ou renforcer les
alliances avec d’autres familles et institutions. D’une façon convaincante, E.S.
démontre que grâce aux propriétés qu’elles ont acquises de leur propre famille et de
leur mari, les veuves servent de maillons essentiels dans la création des liens sociaux
entre les familles et avec l’Église, qui sont cimentés par les donations issues des
propriétés placées sous leur contrôle. Naturellement, étant donné le caractère de la
documentation, il est rarement possible d’être sûr que la veuve a été d’accord avec ces
dispositions.
Faute de documentation chrétienne certaines hypothèses de l’A. peuvent faire
l’objet de réserves : l’obligation pour la veuve après l’inhumation d’accompagner son
défunt mari dans son passage vers l’au-delà et, plus généralement, l’idée que les
femmes, et les veuves en particulier, ont des relations spéciales avec les morts et le
sacré. (L. Bitel traite brièvement de ces problèmes pour la période païenne dans son
livre, évoqué ci-après.) L’étude approfondie des veuves est assez récente et très
prometteuse, surtout dans l’optique du gender, les veuves constituant une catégorie
beaucoup plus variée que celle des veufs et très différente de celle-ci.
Le moindre atout de l’A. n’est sans doute pas son analyse détaillée de la richesse
d’une veuve – la dot provenant de sa propre famille et le douaire (même si le mot
n’apparaît pas avant le commencement du XIe siècle) de son mari au moment du
mariage, augmenté tout au long de leur vie commune –, qui lui permettra de vivre
convenablement pendant le reste de sa vie. La dot et le douaire dans l’Europe
occidentale pendant le haut Moyen Âge sont justement les sujets traités dans
l’ouvrage collectif analysé à présent. Résultat d’une table ronde réunie à Lille en 2000,
l’ouvrage fait suite à la publication en 1999 des actes d’une autre table ronde, réunie
à Rome, où l’optique fut plus généralement les transferts patrimoniaux. (Les
testaments feront l’objet d’une troisième rencontre.)
Si l’on considère que la dot et le douaire présentent des problèmes où « [c]est bien
de la femme, de l’épouse, de la fiancée, de l’éventuelle veuve, et de sa famille qu’il est
question en priorité » (p. 538), il convient de signaler que, parmi les vingt-trois
participants, il y avait treize hommes, en ce inclus M. Parisse en qualité de rapporteur.
La documentation la plus importante est constituée d’une part de textes normatifs, de
lois barbares et de formulaires, et d’autre part d’actes de la pratique, de chartes et de
notices sauvegardés par les soins de l’Église ; l’apport des sources narratives est bien
moindre. Certains auteurs se limitent à un genre spécifique ; ainsi P. Corbet examine
le douaire dans le droit canonique avant Gratien, J. Barbier se concentre sur les
formules et I. Réal étudie les veuves dans les chroniques et les vies de saints à l’époque
mérovingienne. Deux articles préliminaires éclairent le vocabulaire et les problèmes
(L. Feller) ainsi que les parallèles ethnographiques (T. Barthélémy). Le corps du
travail est organisé géographiquement, les chercheurs commençant par le sud avec
le domaine méditerranéen, montant ensuite vers le nord en France, pour finalement
traverser le Rhin et même la Manche. L’Italie fait l’objet de trois articles, de Fr.
Bougard, J.M. Martin et A.B. Langeli respectivement ; la Provence est évoquée par
E.M. Soares-Christen et Cl. Amado ; la Catalogne est le thème retenu par M. Aurell
et L. To Figueras. La France centrale retient l’attention de Ph. Depreux et d’E.
Santinelli, la Bretagne est traitée par W. Davies et la Normandie par P. Bauduin. Il
n’est pas surprenant qu’au point de vue de la documentation les reines constituent un
groupe privilégié ; ainsi les douaires des reines en Francie et en Germanie sont-ils
analysés par R. Le Jan dans un article remarquable, les cadeaux nuptiaux dans la
famille royale en Italie par C. La Rocca tandis que J.L. Nelson s’occupe des douaires
des reines anglo-saxonnes.
L’aspect le plus impressionnant de ce volume est la richesse de la documentation.
Même si la plupart des informations décrivent les classes supérieures, on trouve aussi
de la matière sur la dot et le douaire des populations des centres urbains d’Italie du
Nord (A.B. Langeli, bien qu’il refasse principalement le travail de M. Bellomo de 1961,
comme il l’admet lui-même), et, plus étonnant encore, des classes rurales en
Catalogne où L. To Figueras a étudié presque 2 000 actes de la période 880-1000 dans
deux petits comtés de Catalogne centrale.
Ayant encouragé les participants au colloque à envoyer des pièces justificatives
moyennant promesse de les publier (14 ont répondu à l’invitation), les organisateurs
ont bien facilité l’analyse documentaire. Un index très riche, une bibliographie
embrassant tous les articles et des résumés concis s’ajoutent au contenu pour mettre
ce volume en valeur. Avec une analyse de la quasi-totalité de l’Europe occidentale on
peut regretter l’absence de la Scandinavie, surtout lorsque la Normandie donne
l’occasion de parler du mariage more danico (p. 433). Il aurait été possible d’aborder
la dot et le douaire dans le Nord en utilisant les inscriptions runiques, les lois et, de
façon plus discutable, les sagas islandaises.
Si les deux livres ci-dessus s’adressent aux érudits, le public visé par L. Bitel est
plutôt le grand public ou les étudiants commençant leurs études historiques, un
groupe cible pour la collection des Cambridge Medieval Textbooks. Spécialiste de
l’Irlande du Moyen Âge et professeur à l’University of Southern California, L.B.
brosse un grand tableau qui, par rapport à la période proposée par les deux autres
livres, déborde d’un siècle de part et d’autre le cadre chronologique du haut Moyen
Âge. Aussi bien, elle traite l’Europe occidentale entière, les marges conquises pendant
l’expansion du XIe siècle incluses, et elle s’intéresse non seulement aux femmes
chrétiennes mais analyse aussi les juives et les musulmanes avec l’intention peut-être
de répondre aux intérêts ethniques de tous ses étudiants. En six chapitres elle traite
le paysage, les migrations, les religions, la femme dans sa parenté et son mariage,
l’évolution économique et, finalement, les femmes célèbres autour de l’an 1100. Ainsi
donc, si elle n’exclut pas les reines et d’autres femmes puissantes et renommées, il est
clair que sa principale préoccupation est la vie des femmes ordinaires. Elle y réussit
admirablement en acceptant la chronologie traditionnelle développée d’une
narration où les hommes occupent les rôles principaux, parce qu’elle prétend avec
beaucoup de bon sens que les événements provoqués par les hommes influencent
aussi les femmes qui naturellement y jouent leur rôle. Par exemple, admettant que les
femmes sont moins nombreuses que les hommes dans les invasions, elle préfère un
mot moins agressif, proposant que les tribus germaniques « vont à la dérive » (drift)
dans l’empire romain pour indiquer que leur nombre n’est pas impressionnant, que
les femmes arrivent après les hommes et que toutes les femmes, les nouvelles arrivées
aussi bien que les indigènes, jouent un rôle d’acculturation. Elle pense aussi que les
femmes trouvent de nouveaux débouchés économiques dans l’expansion autour de
l’an mil et dans les sociétés rurales et urbaines. C’est un livre qui s’adapterait bien
aussi à l’enseignement en France.
Les livres précédents portent sur des groupes de femmes peu connues et même
anonymes, sorties de l’oubli par les soins des historiens ; en conséquence ces œuvres
ont un caractère plutôt prosopographique. Par contre, dans sa biographie d’Aliénor,
J. Flori traite d’un seul individu qui fut deux fois reine, célèbre en son temps au point
d’être devenue à la fois un symbole et un mythe ; elle continue à susciter l’intérêt et
même la passion parmi les historiens ainsi que chez les littéraires. Naturellement, il
a fallu valoriser des femmes jusqu’ici inconnues. De l’autre côté, étant donné les
horizons fluctuants des perspectives historiographiques, sans compter l’importance
et l’influence associées auparavant à Aliénor d’Aquitaine, il n’est pas étonnant que
depuis quelque temps sa gloire se ternisse, même parmi les historiens féministes. Le
sous-titre de son livre, La reine insoumise, indique que J.F. a su maintenir un équilibre
judicieux entre ces deux extrêmes.
Le huitième centenaire de la mort d’Aliénor (probablement survenue le 1er avril
1204 lorsqu’elle avait quatre-vingts ans) a déjà occasionné la publication de nouvelles
biographies ; celle de J.F. va plaire aux amateurs d’histoire et de littérature du Moyen
Âge aussi bien qu’aux spécialistes. Utilisant une formule qu’il a déjà employée avec
succès dans sa biographie de Richard Cœur de Lion, qui consiste à faire la distinction
entre le « presque sûr » et le « relativement discutable », l’A. offre une œuvre en deux
parties. Dans la première, il présente « une biographie raisonnée » où en neuf
chapitres chronologiques il suit la vie d’Aliénor et son rôle historique, embrassant les
triomphes aussi bien que les tragédies. Esquivant largement les sources postérieures
au premier tiers du XIIIe siècle, les jugeant trop inclines à amplifier la légende déjà
vivante, l’A. passe au crible le plus serré les récits narratifs et les autres sources
contemporaines pour donner un portrait d’Aliénor cohérent et compréhensible,
acceptable pour la plupart des chercheurs auquel il ajoute peu de nouvelles
interprétations. La nouveauté la plus intéressante concerne la fameuse fresque de
Chinon découverte en 1963. J.F. élabore et fortifie l’interprétation qu’il en avait
proposée dans son livre sur Richard Cœur de Lion. Peut-être commandée par Aliénor
elle-même après sa libération, la fresque représente le moment dramatique de 1174
quand elle fut forcée de quitter Chinon par Henri qui s’apprêtait à l’emprisonner en
Angleterre. Au lieu de voir un faucon sur le poignet de Richard, J.F. suggère
maintenant que l’oiseau serait plutôt un aigle offert par Aliénor à son fils comme
symbole de la transmission de son pouvoir en Aquitaine. Dans la littérature, Aliénor
était déjà identifiée avec l’aigle, et J.F. voit cette fresque comme un pendant à celle qu’a
fait peindre Henri dans son palais de Winchester où l’on a pu voir un grand aigle –
Henri lui-même – assailli par quatre aiglons – ses fils. Une théorie séduisante, mais
encore faut-il expliquer le changement de sexe (gender), de masculin au féminin,
d’Henri à Aliénor.
D’un plus grand intérêt pour les experts, la deuxième partie, intitulée Questions
controversées : Aliénor et ses reflets, traite des problèmes suivants : l’incident
d’Antioche, l’amour courtois, le pouvoir et le patronage d’Aliénor, et le monde
arthurien. L’A. démontre encore une fois qu’il est aussi bien versé dans les sources
littéraires qu’historiques. Il maîtrise aussi bien les abondantes sources secondaires
sur Aliénor, françaises et étrangères, y compris les plus récentes publications –
comme la collection publiée en 2003 aux États-Unis par les soins de B. Wheeler et J.C.
Parson. Il n’hésite pas à faire le tri entre les résultats fondés et les conclusions plus
fantaisistes. À la recherche de l’origine de « la légende noire » d’Aliénor (suivant
l’heureuse expression de M. Aurell), J.F. s’arrête longuement sur l’incident
d’Antioche en 1148. Il juge probable qu’Aliénor a bien commis le péché d’adultère,
mais plus choquant encore était le fait – suivant Jean de Salisbury, bien informé – que
ce fut elle, une femme, qui demanda le divorce en invoquant la consanguinité entre
elle et Louis… Aux dires de J.F., Aliénor a eu moins d’influence sur le développement
de l’amour courtois, et elle doit partager avec Henri l’influence sur le patronage des
arts à la cour des Plantagenêt.
Décidément, entre les femmes non « éplorées » et une Aliénor « insoumise »
l’étude des femmes au Moyen Âge se porte bien.
[*]
Emmanuelle SANTINELLI,
Des femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du
haut Moyen Âge, Villeneuve-d’Ascq, P.U. du Septentrion, 2003 ; 1 vol. in-8°, 414 p. ISBN : 2-85939-
777-9. Prix : € 29,85 ;
Dots et douaires dans le haut Moyen Âge, éd. François BOUGARD, Laurent FELLER
et Régine LE JAN, Rome, École française de Rome, 2002 ; 1 vol. in-8°, VI-600 p. (
Collection de l’École
française de Rome, 295). ISBN : 2-7283-0657-5. Prix : € 59,00 ; Lisa M. BITEL,
Women in Early Medieval
Europe 400-1100, Cambridge, Cambridge U.P., 2002 ; 1 vol. in-8°, XV-326 p. (
Cambridge Medieval
Textbooks). ISBN : 0-521-59773-0. Prix : hb GBP 42,50, pb GBP 15,99 ; Jean FLORI,
Aliénor
d’Aquitaine. La Reine insoumise, Paris, Payot, 2004 ; 1 vol., 544 p. (
Biographies Payot). ISBN : 2-228-
89829-5. Prix : € 27,50.