Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4461-5
244 pages

p. 383 à 466
doi: en cours

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Tome CX 2004/2

2004 Le Moyen Age

Comptes rendus

Le mistere du siege d’Orleans, éd. Vicki L. HAMBLIN, Genève, Droz, 2002 ; 1 vol. in-12, 818 p. (Textes littéraires français, 546). ISBN : 2-600-00634-6. Prix : € 91,50. Mystère du siège d’Orléans, éd. Gérard GROS, Paris, Livre de Poche, 2002 ; 1 vol. in-12, 1 053 p. (Lettres gothiques, 4562). ISBN : 2-253-06675-3. Prix : € 14,00.

À la différence des autres mystères français, le Siège d’Orléans met en scène un événement récent et le rôle principal n’y est joué ni par Dieu, ni par Notre Dame, ni par un saint ou une sainte. À l’instar des mystères hagiographiques, cette pièce exalte une ville et prend place parmi les manifestations de l’esprit civique, mais Orléans ne s’enorgueillit pas des reliques d’un martyr ou d’une fondation apostolique ; la fierté de ses habitants, fondée sur leur fidélité unanime à Charles VII, est politique avant d’être religieuse. Quand l’action de la pièce commence, en Angleterre au printemps 1428, il est clair pour tous qu’Orléans est la dernière place à conquérir pour que Henry VI devienne en fait ce qu’il est en droit, roy de France et d’Angleterre. Quand elle s’achève, au soir de Patay (18 juin 1429), la route est libre pour conduire Charles VII à Reims. Entre temps, les Anglais ont juré de tirer vengeance de Jeanne d’Arc, mais celle-ci a maintes fois prophétisé que Charles reprendrait possession de tout son royaume.
Le texte de cette œuvre singulière n’était accessible que dans une édition de 1862. Le hasard fait que deux nouvelles éditions paraissent à la fois. V.L. Hamblin confie aux éditions Droz la thèse de Ph.D. qu’elle avait soutenue à l’Université d’Arizona en 1984, tandis que G. Gros publie au Livre de Poche une édition et une traduction partielles, accompagnées de précieux index qui permettent au lecteur de tirer le meilleur parti du document.
V.L.H. situe ce mystère dans le développement des cérémonies destinées à commémorer la levée du siège (8 mai 1429). On sait qu’à la procession annuelle, instituée dès l’événement et encore en vigueur de nos jours, s’ajoutèrent bientôt des tableaux vivants ou des scènes mimées ; en témoigne, entre autres documents, l’achat de la bannière de Gilles de Rais, en 1439. Mais rien ne prouve que ces spectacles aient comporté des dialogues ; l’É. conclut avec sagesse que le mystère, qui est d’un autre ordre, ne remonte pas si haut. Il s’appuie sur des sources connues, comme le Journal du Siège et la Chronique de l’établissement de la fête, mais il emprunte aussi certains épisodes à d’autres sources, non identifiées. Il est difficile d’en déduire une datation précise, car les documents en question n’ont pas été rédigés d’un seul jet ; les arguments avancés par les anciens éditeurs en faveur d’une datation antérieure à 1439 pour le corps principal de l’œuvre ne résistent pas à l’examen et V.L.H. conclut à une rédaction postérieure à 1450, la réhabilitation de 1456 et les succès décisifs de Charles VII pendant cette décennie pouvant marquer un terminus a quo. L’examen du manuscrit (début du XVIe s.) fait apercevoir en outre que le mystère n’a pas atteint d’un coup une forme définitive, même s’il est impossible de retracer avec précision les diverses couches dont il est constitué. Un épisode, le jeu d’armes organisé entre deux Français et deux Anglais, est manifestement interpolé : il est jeté au beau milieu d’un dialogue, le cahier qui le contient ayant été inséré au petit bonheur dans l’ensemble. En outre, une main tardive a apporté au texte de nombreuses corrections, essayant par exemple de rétablir, pour la première procession, la date du 8 mai 1429 alors que le texte primitif mentionne, à la rime, le 9 mai (ce qui fait penser au dimanche 9 mai 1456). Il est malheureusement impossible de dater exactement ces corrections. Tout cela, ajouterons-nous, conduit du moins à penser que la pièce a effectivement été jouée, et à plusieurs reprises, car de tels remaniements s’observent souvent dans la vie théâtrale.
V.L.H. s’interroge longuement sur les modalités de la représentation. La discussion est complexe et une rédaction hésitante fait regretter que cette riche introduction n’ait pas été relue par un francophone avant d’être imprimée. Nous écarterons l’hypothèse selon laquelle le public se serait déplacé en procession pour voir jouer in situ certains épisodes du siège. L’É. propose de placer le théâtre au pied des Tourelles, forteresse située au sud du pont, reprise aux Anglais le 7 mai dans un engagement décisif ; de là, les spectateurs auraient effectivement pu apercevoir les îles de la Loire et Saint-Jean-le-Blanc, où des combats importants avaient eu lieu les jours précédents. Rien ne s’oppose à cette localisation, mais rien ne prouve non plus que ces combats aient été mimés sur le lieu même des événements, à plusieurs centaines de mètres des spectateurs. Le dispositif traditionnel des mystères nous paraît, en l’état du dossier, la solution la plus simple et la plus probable.
G. Gros présente l’œuvre dans son contexte historique et littéraire. Il insiste sur les circonstances politiques et souligne que les princes français ont chichement mesuré leur soutien à Charles VII, ce qui met en relief le loyalisme d’une ville dont le prince était prisonnier, comme le rappellent les belles scènes d’ouverture. L’É. donne aussi toute leur place aux scènes de Paradis, que V.L.H. traite avec trop de condescendance. On y apprend que l’humble prière de Charles a permis à Notre Dame et aux saints évêques Euverte et Aignan de fléchir le courroux de Dieu, justement allumé par l’orgueil des Français. Si Dieu confie à une bergère le soin de faire déguerpir les étrangers, c’est pour que l’honneur de la victoire ne revienne pas à des pécheurs. Ces scènes n’encadrent pas l’action, comme dans les Passions, elles surviennent au moment décisif, comme une lumière qui éclairerait l’Histoire de l’intérieur. Elles définissent le projet essentiel du spectacle. G.G. examine ce qui rattache le Siège d’Orléans au genre du mystère. Il étudie avec soin les formes strophiques qui se détachent sur le fond du dialogue, composé en huitains ; dans son texte, la typographie fait clairement apparaître les rondeaux, virelais et douzains, qui obéissent par avance aux recommandations de l’Instructif de seconde Rhétorique. Selon une autre loi du genre, le dialogue prête à chaque personnage le langage qui lui convient. Pour G.G., le Siège d’Orléans traduit une évolution vers le « théâtre à lire ».
L’É. a dû couper cinq mille vers, près du quart du total. On ne lui fera pas grief d’avoir sacrifié quelques batailles, mais le lecteur diligent lira dans l’édition V.L.H. la mise à sac du sanctuaire marial de Cléry par les Anglais de Sallebry (v. 2039-2342), profanation doublée d’un parjure qui explique, aux yeux des Français, la mort miraculeuse du chef anglais, tué quelque temps plus tard d’un coup de canon miraculeux. Les injures et les menaces des Anglais contre Jeanne, ainsi que l’intervention des trois saints en faveur d’Orléans (v. 12383-12590) ne sont pas insignifiantes non plus.
La collection comporte une traduction en regard du texte. G.G. a pris le parti de conserver non seulement l’ordre des syntagmes, mais encore la mesure des octosyllabes. Cette décision, théoriquement défendable, ne convaincra pas tout le monde. Il arrive que la clarté et le naturel en souffrent sans grand avantage sur le plan poétique. On prendra garde aux passages où deux termes coordonnés sont séparés par des compléments ou des incises qui portent sur l’un et sur l’autre. Ainsi aux v. 11-12, il faut comprendre « (Henry) comme chacun sait, est roi de France et d’Angleterre, tel est le nom qui lui revient » : si les noms des deux pays ne sont pas indissolublement liés, c’est toute la thèse anglaise qui s’effondre !
Voici quelques suggestions. Au v. 36, pour desunis, « mis en déroute » ; au v. 3113, pour quan, « car, d’autant que » ; au v. 3164, en mains de bailler ung assault: « en moins de temps qu’il n’en faut pour livrer un assaut » ; les gens de pratique (v. 6948) sont des « hommes de loi » ; au v. 6995, on peut comprendre « (je veux écouter à votre requête) bien que je les aie abandonnés à la malédiction céleste » ; au v. 10065, et me baillez gens mesmement: « et surtout, procurez-moi des soldats » ; au v. 10158, la despescher pourrait signifier « régler son cas » ; qu’i sont gens pour les faire mourir (v. 12694) : « car ils sont bien capables de les tuer » (cf. v. 12813) ; qui nous est une grande escande (v. 12702) : « ce qui nous couvre de confusion » ; aux v. 12821-12822, nous comprenons : « car, même au risque de mourir, ils n’accepteront pas que la place soit perdue alors qu’ils sont sur le terrain » et aux v. 17660-17662 : « sur vingt lieues autour d’Orléans, pas un Anglais demeuré dans les parages ne cueillera plus de sauge ni de cumin », autrement dit les Anglais ne pilleront plus, car il n’en restera aucun ; au v. 17804, en fait d’armes: « en matière militaire ».
Le texte et l’interprétation sont beaucoup plus sûrs dans l’édition G. que dans l’édition H., dont l’introduction linguistique et le glossaire ne répondent pas aux attentes. Il convient d’abord de contrôler le texte H. sur le texte G., qui donne la bonne solution aux v. 320, 3105 (s’i convient et non si convient), 3208 (siege et non sïege), 7084, 7128 (mauvaise ponctuation dans H.), 10095, 10123, 10143, 16477 et 16479 etc., ainsi que dans la didascalie précédant le vers 12687. G.G. propose aussi de bonnes corrections aux v. 1132, 1232 (où la leçon du manuscrit, conservée dans H., n’a pas de sens) et en bien d’autres endroits. Au v. 12962 (absent de G.), il faut lire ne plus que putin de bordeau et non pas en plus que putin de Bordeau. Au glossaire : « confondre » ne convient pas pour actormenter; aleuze (« allure ») n’est pas une « manière d’agir », mais de grant aleuze signifie « vite » et tout de ceste aleuse « sans délai, sur le champ » ; un ardillon ne peut être à la fois une « boucle » et une « pointe de métal » ; un chasseur de maree est un « chasse-marée » ; desemparer ou deremparer ne signifie pas « enlever les remparts » mais, dans tous les exemples du texte, « quitter » (le siège d’Orléans, un endroit indéfendable, une ville) ; dans ezart il faut reconnaître hasart et gloser et nous garder d’aucuns ezart par « et nous prémunir contre toute surprise » ; les grillons ne sont pas des « instruments de torture » mais des poucettes où l’on enserrait les doigts des prisonniers ; le proverbe laissons le moustier ou il est signifie « laissons cela » ; faire le sourt est « faire la sourde oreille ». On allongerait aisément la liste.
Nous pouvons donc lire les trois quarts du Siège d’Orléans dans une édition fiable, accompagnée d’une traduction et des instruments de travail nécessaires ; pour en avoir la totalité, on se reportera à l’édition complète qu’il conviendra de contrôler sur le plan philologique. Chacun des deux ouvrages apporte beaucoup à la compréhension d’une œuvre qui intéresse l’histoire politique autant que l’histoire littéraire et l’histoire du théâtre.
Jean-Pierre BORDIER

Fortschritt durch Fälschungen ? Ursprung, Gestalt und Wirkungen der pseudoisidorischen Fälschungen. Beiträge zum gleichnamigen Symposium an der Universität Tübingen vom 27. und 28. Juli 2001, éd. Wilfried HARTMANN et Gerhard SCHMITZ, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 1 vol. in-8°, XII-279 p. (M.G.H., Studien und Texte, 31). ISBN : 3-7752-5731-4. Prix : € 30,00.

Le présent volume rassemble les communications faites en juillet 2001 à Tübingen lors d’une table ronde dont le thème est clairement annoncé par le sous-titre même de l’ouvrage. En heureuse coïncidence avec le 75e anniversaire du Professeur Horst Fuhrmann, ce volume se veut en outre un hommage bien naturel au maître des études pseudo-isidoriennes. On ne peut ici qu’évoquer brièvement le contenu d’un recueil d’études riche d’apports ponctuels nouveaux à un champ historique déjà amplement labouré par H. Fuhrmann et ses élèves.
Sur les traces du Pseudoisidore, Kl. Zechiel-Eckes approfondit la question de l’identification géographique de l’atelier pseudo-isidorien. Il revient opportunément sur l’importance de la piste offerte par l’abbaye de Corbie à l’époque de Paschase Radbert. Il revient sur l’intérêt, déjà souligné par lui, de deux manuscrits de Corbie des années 810-820 conservés, l’un à la Bibliothèque Nationale de Saint-Petersbourg dans le riche fonds de Corbie, l’autre à la Bibliothèque Nationale de France sous la cote ms. lat. 11611.
G. Schmitz s’attache pour sa part à la collection de Benedictus Levita. À l’intérieur du vaste complexe pseudo-isidorien, l’analyse des incertitudes et contradictions latentes de la collection de Benedictus Levita aide à comprendre la manière dont, peu à peu, le corpus pseudo-isidorien a élaboré sa construction idéologique. C’est pour lui une occasion – mais le volume en comporte beaucoup d’autres – de rendre hommage aux travaux anciens d’E. Seckel, à la fois pénétrants et dispersés. Au total, cette étude apporte des éléments intéressants au problème de la dynamique interne du processus de falsification en acte dans le complexe pseudo-isidorien.
Dans le même esprit, V. Lukas consacre une étude à l’analyse philologique de la réception de la Relatio episcoporum de 829 (M.G.H., Capitularia, t. 2, p. 26-51, n° 196) par Benedictus Levita.
C’est au problème – moins étudié – des données livrées par le Pseudoisidore sur la liturgie qu’est consacrée la contribution d’H. Schneider. Celui-ci centre sa recherche sur les prescriptions liturgiques pseudo-isidoriennes en matière d’usage de l’eau bénite. C’est pour l’A. un bon point de vue pour jeter, par-dessus le Pseudoisidore, un regard d’ensemble sur la tradition liturgique dans tous les contextes formateurs du rituel chrétien, du Liber Pontificalis jusqu’à la « réforme liturgique carolingienne ». Là encore, la piste privilégiée d’Amalaire guide nos pas du côté de Corbie.
L’excellente étude de R. Schieffer est consacrée, au-delà même du problème pseudo-isidorien, à une analyse d’ensemble de la place des encycliques dans les formalisations de la communication pontificale au IXe siècle. Elle vient compléter avec bonheur une étude précédente récemment consacrée par le même A. dans les Mélanges Peter Landau (2000) aux adresses et à la spécification des destinataires dans les Décrétales pseudo-isidoriennes.
À partir de l’exposé de D. Jasper, ce n’est plus à l’« Ursprung » ni à la « Gestalt » du corpus pseudo-isidorien mais à ses « Wirkungen », aux contextes pratiques et à l’influence de son recours que nous avons affaire. D.J. examine à la lumière de lettres épiscopales inédites du XIe siècle provenant d’un manuscrit bordelais (éditées en appendice) les recours au Pseudoisidore attestés en 1072-1078 dans divers contextes contentieux.
P. Landau consacre une étude attentive aux sources immédiates de Gratien, où H. Fuhrmann avait bien souligné l’importance du bloc d’emprunts pseudo-isidoriens qui ressortissent pour la majeure part au domaine procédural. L’examen des collections utilisées par Gratien permet à l’A. de préciser et d’affiner les anciennes conclusions d’H. Fuhrmann. Pour reprendre la conclusion finale de P. Landau, une connaissance des sources du Decretum Gratiani assurée par de meilleures éditions critiques en cours, permettra de mesurer exactement jusqu’à quel point « le faussaire théologien a inspiré le juriste théologien ».
Les deux dernières contributions, dues à M. Hartmann et W. Hartmann sont consacrées à la remise en question des Fausses Décrétales, de Nicolas de Cues aux Centuriateurs de Magdebourg et aux problèmes difficiles que posent aux éditeurs actuels l’édition critique des grandes collections de droit canonique.
Les actes du symposium accueillent en manière de conclusion un texte d’H. Fuhrmann sur l’état présent et les perspectives d’avenir des études pseudo-isidoriennes. On ne peut que souhaiter que l’« Arbeitskreis » de Tübingen assure avec régularité la tenue et la publication de séminaires à dimension humaine comme celui-ci. Les initiatives scientifiques énumérées tant par les É. dans leur avant-propos que par H. Fuhrmann dans son texte de conclusion annoncent des programmes de recherche ambitieux mais précis et bien ciblés. P. Landau de son côté nous assure dans sa communication que, si la navigation est longue et parfois difficile, « vielleicht ist hier Land in Sicht ». Nous nous en réjouissons avec lui.
Pierre TOUBERT

Romain JUROT et Rudolf GAMPER, Katalog der Handschriften der Abtei Pfäfers im Stiftarchiv St. Gallen, Dietikon-Zurich, Urs Graf Verlag, 2002 ; 1 vol. in-4°, 128 p. (Studia Fabarensia. Beiträge zur Pfäferser Klostergeschichte, 3). ISBN : 3-85951-212-2. Prix : € 98,00.

Ce catalogue luxueux sur papier épais fournit la description de vingt-neuf manuscrits médiévaux (du IXe au XVe s.), dix-huit manuscrits modernes (du XVIe au XIXe s.) et, en annexe, la description de deux fragments médiévaux, l’édition des calendriers liturgiques de l’abbaye bénédictine de Pfäfers et une liste des chartes figurant dans les manuscrits décrits avec renvoi à leurs éditions. Dans une introduction de 34 pages, richement illustrée par 27 photos de manuscrits en couleurs, est retracée l’histoire de la bibliothèque de ses débuts jusqu’à la sécularisation de l’abbaye en 1838. Le premier document sur l’abbaye, située au sud de Saint-Gall dans la vallée du Rhin, sur la route vers les Grisons et l’Italie, remonte à 762, avec la présence de son quatrième abbé au synode d’Attigny. Herman de Reichenau († 1054) raconte dans sa chronique qu’elle fut peuplée en 731 par les moines de Reichenau. Dans le fameux Liber Viventium (Cod. Fab. 1), un évangéliaire du début du IXe siècle, furent ajoutées durant la seconde moitié du IXe siècle des listes des moines et des bienfaiteurs, et, à partir du Xe jusqu’au XIIe s., des inventaires de trésor contenant aussi des listes de livres. Ces listes furent publiées dans les Mittelalterliche Bibliothekskataloge Deutschlands und der Schweiz, t. 1, 1918. Dans l’introduction du catalogue, on trouve un tableau dressant la correspondance entre les volumes conservés et leurs descriptions dans les différentes listes. Une grande partie des manuscrits décrits dans les listes semble aujourd’hui perdue. Comme dans d’autres bibliothèques, ils risquent d’avoir été « empruntés » par les multiples visiteurs de toutes époques qui sont mentionnés dans l’introduction. Des recherches fondées sur l’étude des textes devraient permettre de retrouver au moins une partie des ces trésors. Que le phénomène de dispersion des bibliothèques anciennes n’est pas synonyme de disparition est illustré par la liste provisoire des 48 incunables de Pfäfers retrouvés dans la Stiftsbibliothek de St. Gall, donnée p. 25.
Les descriptions des manuscrits médiévaux sont riches en informations codicologiques et textuelles, comme les deux A. nous y ont habitués. Celles des manuscrits modernes restent sommaires.
Dans l’introduction sont reproduits deux mythes historiques pour caractériser la culture de Pfäfers, celui du modèle irlandais pour l’Itala de S. Berger et celle de l’écriture rétoromane de L. Traube. Pour le premier, il aurait fallu citer les travaux de B. Fischer et H. Frede qui ont démontré l’origine italienne des modèles de l’Itala et le rôle important que Saint-Gall a joué dans sa transmission aux VIIIe-IXe siècles. Pour le deuxième est citée l’opinion pourtant hésitante de B. Bischoff selon laquelle l’écriture rétoromane aurait des liens étroits avec l’Italie du Nord. L’affirmation de l’existence d’un scriptorium à Pfäfers n’est fondée que sur un seul manuscrit de Pfäfers, les Dialogues de Grégoire le Grand, copié sur un modèle resté à Pfäfers.
On peut souhaiter que ce riche matériel trouve son entrée dans une des bases consacrées aux manuscrits sur le net, afin qu’il soit accessible dans les meilleures conditions actuelles.
Veronika VON BÜREN

Sonja EMMERLING, Geschlechterbeziehungen in den Gawan-Büchern des Parzival Wolframs Arbeit an einem literarischen Modell, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol. in-8°, IX-358 p. (Hermaea. Germanistische Forschungen, nlle sér., 100). ISBN : 3-484-15100-5. Prix : € 56,00 ; CHF 92,00.

Voici une nouvelle étude du Parzival de Wolfram d’Eschenbach qui fait si souvent couler l’encre des médiévistes allemands.
Selon S. Emmerling,Wolfram y a narré les aventures de Gawan afin de résoudre ce qui était pour lui le problème essentiel de l’idéal chevaleresque : la relation du chevalier à sa dame et aux femmes en général. De l’analyse des livres de Gawan (p. 7-156) elle conclut que Wolfram a voulu établir un modèle en rupture avec celui des romans courtois : il propose à son public une « nouvelle conception » de la femme – toutes revendiquent leur liberté de choix et d’action –, du héros – à la notion de prouesse se substitue celle de pacification –, de l’amour – harmonie parfaite entre les partenaires –, en conséquence : une « nouvelle éthique chevaleresque » – logique non plus de l’affrontement mais du soutien réciproque – (p. 157-207).
Les pages 209 à 320 cherchent à mettre les parties consacrées à Gahmuret puis à Parzival en harmonie avec ces « découvertes ». Les livres I et II seraient une « provocation » à l’égard d’un public habitué au schéma classique, en montrant qu’un héros exemplaire selon l’idéal traditionnel échoue tragiquement. Quant à Parzival, si S.E. reconnaît qu’il ne se laisse pas aisément intégrer au monde nouveau représenté par Gawan, elle ne s’en efforce pas moins de gommer les différences de perspective, passant presque sous silence l’imposant livre IX auquel Wolfram a pourtant donné tant de poids. S.E. préfère bien sûr se concentrer sur les personnages féminins, dont les relations avec Parzival ne font cependant l’objet que de brefs passages. Cela lui permet de conclure que la partie Gawan constitue l’apport essentiel de Wolfram. Ce génial novateur y exprimerait en toute indépendance des conceptions modernes (p. 321-341).
Si, au lieu de chercher dans Parzival ce qu’elle souhaite y trouver (un aspect encore inexploré de ce « modernisme »), S.E. avait analysé avec autant de sollicitude la source de Wolfram, le texte français, elle aurait bien dû constater que, si novateur il y a, c’est déjà Chrétien. On pouvait s’attendre à ce qu’elle se soit au moins renseignée sur le Conte du Graal et son auteur, mais, sur les 272 ouvrages de la bibliographie, pas un ne les concerne. Or, on ne peut définir les intentions profondes d’un adaptateur sans avoir au préalable examiné si la voie qu’il suit n’a pas été suggérée ou choisie par l’auteur dont il reprend l’œuvre. Aussi, S.E. prétend que Wolfram a voulu donner au destin de Gahmuret une fin tragique pour mettre en question l’idéal chevaleresque traditionnel, alors que la mort du père et des frères de Perceval est un élément constitutif de la jeunesse du héros. Qu’il a eu le mérite d’introduire dans un roman courtois le thème de la mère, alors que la veve dame détermine largement la conduite du « nice » qu’est d’abord Perceval. Qu’il a pris l’initiative de placer l’épisode d’Antikonie avant celui d’Orgeluse, alors qu’il suit le déroulement de sa source. Qu’il a montré indépendamment d’elle que Gawan a pu conquérir Orgeluse par un comportement parfait à son égard, alors qu’elle connaît la même évolution que l’Orgueilleuse de Nogres. La place nous manque pour relever la myriade d’erreurs du même type, ainsi que nombre d’interprétations discutables.
Nous retrouvons ici la vieille méthode qui consiste à faire porter tous ses efforts sur le texte de l’adaptateur en négligeant ce qu’il adapte, parce qu’on présuppose qu’il est un génie en avance sur son temps, Chrétien étant – forcément ! – superficiel (cf. entre autres p. 119). Ce n’est pas ainsi qu’on rendra justice au talent de Wolfram, indéniable, mais qui ne se situe pas là où, en l’absence de la rigueur intellectuelle indispensable dans un ouvrage à prétention scientifique, on prétend le trouver.
Marie-Noël HUBY-MARLY

Serge DAUCHY, Les appels flamands au Parlement de Paris. Regestes des dossiers de procès reconstitués d’après les registres du Parlement et les sources conservées dans les dépôts d’archives de Belgique et du Nord de la France, Bruxelles, Ministère de la Justice – Commission Royale pour la publication des Anciennes Lois et Ordonnances de Belgique, 1998 ; 1 vol. in-4°, X-564 p. (Recueil de l’ancienne jurisprudence de la Belgique, 1re sér.).

Les regestes comprennent les procès portés au Parlement de Paris entre 1320 et 1526 à la suite d’un appel interjeté des décisions rendues par les juridictions flamandes. Pour reconstituer ces procès, l’A. a dépouillé de manière systématique et exhaustive surtout des sources conservées dans le fonds du Parlement, mais aussi des sources diplomatiques et judiciaires des principales institutions flamandes. Les documents concernant une même affaire sont groupés et numérotés dans un dossier. Évidemment il y a beaucoup de différences entre les dossiers, en fonction des sources conservées et de l’évolution de l’affaire. On a donc des dossiers qui ne comprennent qu’un document tandis que d’autres dossiers contiennent des références aux plaidoiries, aux arrêts et aux amendes.
Les sources principales utilisées dans les archives du Parlement sont d’abord la série « arrêts et jugés ». Ceux qui concernent des appels flamands ont été édités par R.C. van Caenegem [1]. Dans la série « Conseil et plaidoiries réunis » (à partir de 1364) on peut suivre étape par étape les différentes phases d’un procès. À partir de 1395 les plaidoiries constituent une source autonome. Ce sont les sources les plus riches pour l’histoire sociale et des mentalités. L’A. a consulté ensuite la série des accords et les registres des amendes.
Les regestes ici présentés sont structurés par numéro du dossier, date et renvois (très limités, principalement au numéro de dossier dans l’édition de van Caenegem). Ensuite les parties sont présentées. L’objet du litige est donné par des mots clés. L’A. a choisi ici d’insister sur la procédure juridique. L’information sur l’objet même du litige n’est pas donnée en détail. Le fait que la procédure juridique est la préoccupation centrale de l’A. est aussi démontré par l’attention qu’il porte à la « marche de l’instance » où il retrace l’historique d’une affaire depuis la naissance du contentieux jusqu’à l’épuisement des voies de recours.
Très intéressante est l’analyse des plaidoiries. Surtout à partir de la deuxième moitié du XVe siècle, les plaidoiries complètes des avocats sont conservées. L’A. considère cette source avant tout comme intéressante pour l’histoire du droit et moins pour l’histoire sociale par son caractère subjectif (« contrairement aux autres sources judiciaires »). Son analyse des plaidoiries reflète ce point de vue : d’abord les noms des avocats et des procureurs, suivis brièvement par les arguments de fait et de procédure en finissant par les sources du droit alléguées par les avocats.
Chaque regeste se termine par la présentation des sources et l’énumération des principales références bibliographiques.
La qualité des index est décisive dans une édition de sources. La table des noms de personnes et de lieux est impeccable. Grâce à cet index le livre est une mine pour tous les prosopographes et historiens locaux qui étudient la Flandre au Moyen Âge en général et les institutions flamandes en particulier. L’index des matières est moins satisfaisant. On ne retrouve pas les affaires d’un même objet sous le même mot et les références croisées ne sont pas suffisantes. On retrouve des affaires concernant des meurtres sous « homicide » et sous « meurtre ». Bien que ces deux mots aient une signification juridique différente, cette différence n’est pas toujours évidente dans les regestes (comparez les numéros 1082 et 339 entre eux). On peut retrouver des enfants illégitimes sous « bâtard », « enfant illégitime » et « enfant naturel » Sous le mot d’entrée « enlêvement », on retrouve deux affaires où un père aide son enfant à fuir. L’index des matières est une occasion manquée de rendre les sources directement accessibles pour les historiens qui s’intéressent primordialement au contenu des affaires et non à la procédure.
Ce travail soigné est un instrument de recherche solide et fournit aux historiens, surtout aux historiens du droit et aux prosopographes, beaucoup d’informations. Il est tout à fait conforme au but recherché par l’A. : « souligner l’importance des sources du Parlement de Paris pour l’histoire du droit et des institutions et pour divers autres domaines de l’histoire des Pays-Bas méridionaux et de la France ».
Myriam CARLIER

Les arrêts et jugés du Parlement de Paris sur appels flamands, sous la dir. de Raoul C. VAN CAENEGEM, t. 3, Serge DAUCHY, Introduction historique, Hilde DE RIDDER-SYMOENS et Daniël LAMBRECHT, Indexation, Bruxelles, Ministère de la Justice – Commission Royale pour la publication des Anciennes Lois et Ordonnances de Belgique, 2002 ; 1 vol. in-4°, 297 p. (Recueil de l’ancienne jurisprudence de la Belgique, 1re sér.).

Ce volume constitue l’achèvement d’un travail commencé il y a presque quarante ans et dont il convient de retracer les grandes étapes : en 1966 et 1977, R.C. van Caenegem a publié en deux volumes un précieux recueil de sources intitulé Les arrêts et jugés du Parlement de Paris sur appels flamands. Après lui, en 1995, S. Dauchy fit paraître sa thèse de doctorat sous le titre De processen in beroep bij het Parlement van Parijs. Een rechtshistorisch onderzoek naar de wording van Staat en Soevereiniteit in de Bourgondisch-Habsurgse periode. Dans la foulée, en 1998, ce même A. publia un recueil de regestes sous le titre Les appels flamands au Parlement de Paris. Regestes des dossiers de procès reconstitués d’après les registres du Parlement et les sources conservées dans les dépôts d’archives de Belgique et du Nord de la France. Il complétait, par cette publication, le travail de R.C. van Caenegem. En effet, en exploitant, dans le fonds du Parlement (correspondant à la série X des Archives nationales de France) non seulement les registres des arrêts et des jugés, mais aussi ceux du Conseil, des plaidoiries et des accords, et en menant des recherches dans les fonds d’archives laissés par les institutions urbaines et ecclésiastiques, il parvint à reconstituer 1 560 dossiers de procès flamands venus en appel devant le Parlement entre 1320 et 1521.
Après la publication des regestes, il manquait encore un certain nombre de compléments : en premier lieu, les deux volumes de sources publiés par R.C. van Caenegem étaient incomplets puisqu’ils étaient dépourvus d’index : il existait bien un index provisoire qu’avaient établi H. De Ridder-Symoens et D. Lambrecht, mais il n’avait fait l’objet que d’un tirage limité. En second lieu, le projet initial comportait l’élaboration d’une introduction historique générale qui manquait également. Désormais, l’œuvre est achevée car ce troisième volume des Arrêts et jugés du Parlement de Paris sur appel flamand contient tous les éléments qui faisaient encore défaut. Cet ouvrage est, en effet, divisé en deux parties. La première, qui se présente comme une Introduction historique, correspond à la traduction française de la thèse que S. Dauchy publia, en 1995, en langue néerlandaise. La seconde contient les compléments de la publication de R.C. van Caenegem : des addenda et corrigenda, un index des matières ainsi qu’un index des noms de personnes et des noms de lieux.
Après un exposé synthétique portant sur l’histoire du Parlement de Paris à la fin du Moyen Âge, le texte de S. Dauchy s’ouvre sur une étude méthodique de la place tenue par les dossiers flamands dans l’activité de cette cour : une étude statistique assortie d’un commentaire nourri portant sur la fréquence des appels émanant du comté de Flandre, met en lumière une évolution révélatrice des changements politiques intervenus entre le début du XIVe et le début du XVIe siècle. Si, de 1320 à 1419, les appels furent relativement rares (2 à 3 par an) et provenaient essentiellement de la Flandre gallicante (châtellenies de Lille, Douai et Orchies), la situation changea à partir du début du principat de Philippe le Bon. Le flux s’accrut alors notablement, les appels venant dès lors non plus seulement de Flandre gallicante, mais aussi de la partie néerlandophone du comté. Toutefois le mouvement ne prit pas la forme d’un accroissement continu mais fut soumis à d’importantes variations. Celles-ci s’expliquent en partie par le contexte historique. En effet, l’étude de l’évolution du nombre des appels fait apparaître des pics (ainsi en 1418, année de la reconquête de Paris par les Bourguignons, en 1435, après le traité d’Arras, en 1477, année de la mort de Charles le Téméraire, en 1492, au moment de la paix de Cadzand, et en 1506, année de la mort de Philippe le Beau), et des creux (entre 1425 et 1435, période de crise pour le Parlement de Paris, entre 1468 et 1477, durant le principat de Charles le Téméraire, entre 1482 et 1493, au moment du conflit entre Maximilien Ier de Habsbourg et les Flamands).
L’étude statistique est suivie d’un travail portant sur le fond. Un exposé des principaux aspects de la litigiosité vient en tête. Il traite de l’identité des plaideurs, de l’objet des litiges, de la géographie des procès. On y apprend ainsi que, dans les trois~quarts des cas, les appels étaient interjetés par des personnes physiques. L’état social de 60 % des plaideurs n’est pas précisé, ce qui implique qu’il ne s’agit ni de clercs, ni de nobles, ni d’officiers royaux ou princiers car ces catégories sont toujours clairement identifiées dans les sources. Les personnes morales sont des villes, des guildes et métiers, des établissements ecclésiastiques, des châtellenies, seigneuries et communautés villageoises. L’objet initial du litige concerne, dans 64 % des cas, des matières civiles ; la propriété, les successions et les contrats constituent les questions essentielles qui motivent le recours aux tribunaux. Sur le plan géographique, durant toute la période, on constate que les habitants des châtellenies de Lille, Douai et Orchies se pourvoient presque dix fois plus en appel que les autres justiciables du comté. Cependant, une évolution est notable dans la mesure où l’appel au Parlement, d’abord limité à la Flandre gallicante s’est ensuite progressivement diffusé à tout le comté, même si « le centre de la litigiosité » reste à Lille et Douai. Une analyse de l’issue des appels montre par ailleurs que seulement 42 % d’entre eux se terminaient par un jugement définitif et que, lorsqu’une telle décision intervenait, le jugement qui faisait l’objet de l’appel était confirmé dans 60 % des cas.
L’ensemble de ces données montre d’abord que l’appel au Parlement n’était pas le seul fait d’une élite sociale ; il montre ensuite que les matières traitées étaient celles qui intéressaient au premier chef les individus ; il montre enfin que le Parlement n’a pas été systématiquement hostile aux juridictions comtales et que son activité ne doit pas être forcément interprétée comme une ingérence du pouvoir royal dans les affaires du comté de Flandre. Ainsi, l’étude minutieuse menée par S.D. permet de nuancer et même de corriger les affirmations formulées par certains auteurs : le Parlement de Paris a joué davantage le rôle d’un tribunal que celui d’une machine de guerre servant au roi de France à manifester sa souveraineté face au duc de Bourgogne. Néanmoins, l’aspect politique de la question n’est pas à négliger. L’A. a consacré un long développement au rôle joué par le Parlement dans un contexte marqué par des tensions entre particularisme urbain et État princier. Ces tensions se retrouvent dans certains types de causes, notamment les conflits de compétence entre juridictions, ceux nés de l’application des sentences de bannissement prononcées par les tribunaux échevinaux et de l’exercice du droit de grâce par le prince. Dans les conflits entre le pouvoir du prince et le pouvoir des villes, les justiciables flamands avaient tendance à considérer la cour parisienne comme un ultime recours alors que le Conseil de Flandre, création par excellence de la centralisation princière, ne pouvait pas se poser en arbitre. Cependant, à cet égard, l’attitude des Quatre Membres de Flandre a évolué : d’abord hostiles à l’intervention d’une juridiction supérieure siégeant hors de Flandre et venant contrarier les privilèges de tribunaux urbains qui entendaient juger en dernier ressort, acceptant même, en 1445, d’être soustraits au ressort du Parlement, les Membres finirent par trouver dans l’appel un moyen de faire arbitrer leurs conflits avec l’autorité princière. Ce changement de comportement, intervint après la paix de Gavre de 1453. La tendance fut renforcée par la lutte contre la politique centralisatrice du Téméraire et le rôle d’arbitre conféré au Parlement apparaît nettement, dans les années 1482 et 1492 : durant cette période, dans le cours du conflit entre Maximilien Ier de Habsbourg et les villes de Flandre, les deux parties firent appel au Parlement en lui demandant de trancher le litige.
Dans une dernière partie, S.D. montre que la manifestation du pouvoir juridictionnel du roi de France en Flandre pose la question essentielle de la souveraineté dans le cadre de la lutte entre le roi de France et les Maisons de Bourgogne et de Habsbourg. Le pouvoir royal a d’abord utilisé le ressort du Parlement pour rappeler les droits du roi sur les châtellenies de Lille, Douai et Orchies. Certes, le roi Charles les avait cédées à Philippe le Hardi en 1369 mais leur retour au domaine de la couronne restait un objectif pour le gouvernement royal. Par ailleurs, la volonté des ducs de Bourgogne de mettre en place une cour souveraine pour l’ensemble des Pays-Bas se heurta sans cesse aux prérogatives du Parlement. Ce phénomène se traduisit par des conflits de compétence entre la cour parisienne et le Conseil de Flandre, puis le Grand Conseil de Malines. À la fin de la période, cette question est au centre des problèmes évoqués lors du traité de Péronne de 1468, du traité de Madrid de 1526 et du traité du Cateau-Cambrésis de 1559. La construction d’un État indépendant et souverain dans les Pays-Bas passait par la nécessaire soustraction de la Flandre au ressort du Parlement et par la création d’une cour souveraine. De cette vaste affaire politique, les registres du Parlement portent aussi un éloquent témoignage.
En conclusion, l’Introduction historique due à S.D. offre un éclairage bienvenu sur une question qui, sur le plan historiographique, était controversée. L’énorme travail de dépouillement et d’exploitation de près de 3 000 documents, le traitement statistique de plus de 1 560 dossiers de procès, l’analyse des données historiques et juridiques, ont permis de montrer ce que fut réellement le rôle du Parlement de Paris pour la Flandre des ducs de Bourgogne-Valois et des premiers Habsbourg. Sans minimiser les facteurs politiques, il convient de constater que les interventions de la cour parisienne furent celles d’une juridiction dont les juges voyaient, au premier chef, dans les causes qui leur étaient soumises des questions auxquelles il leur fallait apporter une réponse sur le terrain du droit. Toutefois, il est incontestable que le débat autour du ressort du Parlement fut essentiel dans le processus d’affirmation de la souveraineté de l’État bourguignon.
Bertrand SCHNERB

Mercedes BORRERO FERNÁNDEZ, La organización del trabajo. De la explotación de la tierra a las relaciones laborales en el campo andaluz (siglos XIII-XVI), Séville, Universidad de Sevilla, 2003 ; 1 vol. in-8°, 302 p. (Historia y Geografía, 72). ISBN : 84-472-0722-6. Prix : € 17,31.

L’A. s’est donné comme objectif l’analyse de l’organisation du travail dans le monde rural, c’est-à-dire le processus par lequel l’homme tire de la terre des rendements économiques, sous la forme de rentes ou de denrées. L’étude est à replacer dans le cadre de la toute jeune histoire agraire de la Péninsule au Moyen Âge, qui a fait ses premiers pas lors du congrès de Bilbao, en 1999 [1]; l’histoire du travail à l’époque médiévale, bien représentée dans l’historiographie européenne à partir des années 1980, est en effet largement dominée par des problématiques liées au monde urbain, jusqu’à ce que les travaux sur les contrats agraires des époques moderne et contemporaine poussent les médiévistes à aborder des questions similaires. De cette documentation notariale, qui se trouve à la base de son étude et dont treize documents sont reproduits en fin de volume, l’A. signale l’inégale répartition dans l’espace et dans le temps : les registres sont plus rares pour les XIIIe-XIVe siècles, mais aussi pour une bonne partie du XVe siècle, les séries plus complètes étant postérieures à la Pragmática de Alcalá de 1503, qui rend obligatoire la conservation des actes dans des registres ; par ailleurs la Campiña et l’Aljarafe constituent les deux grandes zones bien documentées d’un territoire qui vit d’intenses changements démographiques dès le XIIIe siècle avec l’expulsion des mudéjars, mais aussi de profonds bouleversements économiques avec l’introduction du facteur urbain.
Le travail de la terre est envisagé comme un processus marqué par quatre temps successifs : l’A. pose d’abord (I) les bases de l’organisation du travail, à savoir le cadre physique, humain et politique de l’espace rural envisagé, puis les conditions politiques et économiques de la structure de la propriété, la morphologie des exploitations et la diversité des contrats agraires. La mise en route du processus de production (II) met en valeur la transition entre deux systèmes, le triomphe du fermage face à des systèmes en voie de disparition, la complantatio et l’emphytéose. Quant à l’organisation proprement dite du travail, de la gestion à la réalisation des travaux de culture (III), elle donne le premier rôle aux acteurs de la terre, où toutes les catégories sociales sont représentées, de l’oligarchie aux preneurs et à la main~d’œuvre qui travaille la terre, microfundistes et journaliers. Cette dernière catégorie alimente un important marché du travail temporaire (IV), dont l’A. examine la législation qui le régule, la diversité de la demande selon les cultures, les contrats oraux, les conditions de travail et les rémunérations. En somme, il se dégage de l’étude une vision plus humaine et plus sociale de ce qui apparaît, à première vue, comme une simple activité économique ; l’A. a élaboré une image sociale des systèmes d’exploitation de la terre, dans une perspective nouvelle qui permet de mesurer les effets produits par la mise en œuvre des diverses modalités d’exploitation de la terre dans la société rurale. Cette image permet ainsi d’opposer l’Aljarafe à la Campiña : dans l’Aljarafe, où dominent les oliveraies et la gestion directe des propriétés, il ne se trouve pas de classe intermédiaire chargée de la mise en exploitation des terres, ni de grandes fortunes ; en revanche, les microfundistes qui vivent du rendement de leur parcelle familiale sont nombreux. Dans la Campiña, où dominent les grandes propriétés céréalières, les besoins sont différents : l’existence d’une oligarchie, capable de gérer les terres, est indispensable ; réclamant la présence d’hommes qui vivent de l’exploitation des terres d’autrui, elle provoque la disparition des microfundistes au profit d’une main-d’œuvre non qualifiée, c’est-à-dire qu’elle contient, en germe, le latifundisme. La dynamique de la répartition des terres suscite, en fin de compte, l’apparition d’un groupe de paysans sans terre, pauvre économiquement et dévalorisé socialement, celui des journaliers.
Christine MAZZOLI-GUINTARD

RENÉ D’ANJOU, Le Livre du Cœur d’amour épris, texte présenté, établi, traduit et annoté par Florence BOUCHET, Paris, Livre de Poche, 2003 ; 1 vol. in-12, 533 p. (Lettres gothiques, 4567). ISBN : 2-253-06680-X. Prix : € 13,00.

Dans son Introduction, Fl. Bouchet prend le parti, parfaitement légitime, de renoncer à une présentation de la vie de René d’Anjou, au demeurant bien connue (cf. liste des biographies existantes p. 57), pour s’« intéresser plutôt à sa vie imaginaire – la vraie vie peut-être ? » (p. 11). L’accent est mis à la fois sur les rapports de l’œuvre avec le passé (le roman arthurien) ou le présent (l’allégorie courtoise, voire le théâtre) et son originalité : la « correction du merveilleux traditionnel » grâce à la « conscience réaliste du narrateur », une écriture qui « rivalise avec les arts visuels », mais cette ornementation a aussi pour finalité « un art de déchiffrer les signes » et c’est tout le roman qui relève d’une « esthétique du contrepoint ». Si on ne connaît pas d’œuvre de René postérieure au L.C.A.E., c’est sans doute qu’il portait témoignage d’un bilan personnel, ce que F.B. définit avec bonheur : « René écrit en quelque sorte son tombeau courtois » (p. 46). Pour utiles que soient la chronologie de la vie de René et sa généalogie (p. 48-51), elles retiendront moins l’attention du lecteur que les pages consacrées à une présentation, rapide mais éclairante, des miniatures qui illustrent 3 des 7 manuscrits dont nous disposons. Il faut aussi rendre hommage à l’éditeur qui a permis à F.B. de réunir, en un cahier central de 16 pages, et dans une reproduction de grande qualité, 21 des miniatures qui ornent les deux manuscrits retenus pour cette édition (13 pour V de Vienne, 8 pour P de la B.N.F.). Ainsi le lecteur est-il à même, non seulement de les découvrir, mais aussi, en les confrontant au texte, d’apprécier l’écriture de René. La bibliographie sélective (p. 57-63) n’appelle pas de commentaire particulier, si ce n’est, à la limite, l’absence de quelques ouvrages dont, au demeurant, il a été fait état dans l’introduction. Une quinzaine de pages (64-79) sont consacrées à l’exposition des Principes d’édition et de traduction. L’apparat critique est rigoureux et le respect des exigences de l’édition moderne des textes médiévaux n’interdit pas à F.B. de s’autoriser, le cas échéant (p. 228 n.), une entorse judicieuse. Le texte lui-même est précédé d’un « découpage du récit en séquences narratives » (p. 80-81), dont chacune se voit, en la circonstance, dotée d’un titre. C’est là une initiative qui non seulement facilite grandement l’approche première de l’œuvre, mais offre aussi un outil, simple et efficace, pour ne jamais perdre le fil du récit en cours de lecture. La traduction est fidèle au texte et on relèvera particulièrement la rigueur qui évite de tomber dans le piège des « faux-amis ». On apprécie, entre autres exemples, le désir de laisser sa valeur propre au verbe sembler : « paraître visiblement (p. 121 », « être visiblement (p. 285) » etc. et le souci de rendre les nuances, par exemple pour l’adjectif content, opposé par René à malcontent (p. 224, v. 839-840 et p. 272, v. 1039-1040). On peut, en revanche regretter que des termes clefs comme preux, prouesse, courtoisie, soient maintenus tels quels, dans la mesure où le lecteur moderne les situe à un niveau de civilisation qui n’est pas celui du texte, ou que la notion, fondamentale dans l’optique courtoise, de loyauté ne soit pas explicitée. On aurait aimé aussi voir traduit l’extrait, proposé en annexe, de L’Hôpital d’Amour d’Achille Caulier. Les notes de bas de page sont copieuses et, la plupart du temps, bienvenues, même si le profane peut se plaindre de ne rien apprendre sur Gauvain, alors que le « médiéviste » peut plaindre Lancelot de devoir se contenter de huit lignes (p. 321-323). C’est là une des contraintes de l’édition « bi-lingue », contraintes auxquelles F.B. a bien dû se soumettre aussi lorsque, au terme de 6 pages de considérations, fort pertinentes, sur la langue du récit, elle renvoie le lecteur (lequel ?) au « précieux manuel de C. Marchello-Nizia » (p. 74). Reste le problème du Glossaire, traditionnel vivier de critiques pour les auteurs de comptes rendus. Il laisse la place ici à un relevé des termes qui « peuvent encore intriguer le lecteur dans la traduction ». C’est là un choix tout à fait défendable, et une consultation rapide (p. 523-532) ne soulève que peu de remarques. Sans doute aurait-on souhaité y trouver quelques explications à des termes peu clairs (que recouvre l’expression haubert de plaisance à la p. 92 ?), mais on regrette surtout que les termes analysés ne soient pas appelés en cours de texte. À quelques réserves près, on a tout lieu de penser que l’on tient, enfin, l’édition de référence à laquelle avait bien droit le bon roi René.
Roger DUBUIS

Nancy BRADLEY WARREN, Spiritual Economies. Female Monasticism in Later Medieval England, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8°, XI-276 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3583-5. Prix : USD 55 ; GBP 38,50.

Heureusement le sous-titre précise de quelle gestion du spirituel traire N. Bradley Warren. Le monachisme anglais de la fin du Moyen Âge avait fait l’objet, il y a plus d’un demi-siècle, du livre d’E. Power, fondateur pour le sujet, et, plus largement, pour l’histoire des femmes. Cette double perspective, vertigineusement enrichie depuis trente ans et abordée sous tous les angles d’observation – théologique, institutionnel, juridique, économique, politique, littéraire ou philosophique – et à partir des sources les plus variées, guide aussi l’A. Elle veut montrer que les religieuses anglaises avant la Dissolution, contrairement à un a priori, sexiste semble-t-il, ne sont pas le parent pauvre et inculte de l’institution monastique. Elles constituent un milieu différencié et qui n’est ni clos ni immobile. Elles sont impliquées dans la vie du temps sous tous ses aspects. L’étude est construite en diptyque : au-dedans et au-dehors du cloître. Les nonnes anglaises sont de tradition bénédictine ou filles des ordres mendiants (un seul couvent dominicain, trois franciscains qui suivent la règle adoucie de Longchamp). Enfin, l’année même d’Azincourt, le roi Henri V qui mobilise toutes les ressources, notamment symboliques, au service de sa dynastie et de la politique de revendication du trône de France, a fondé Sion, le seul monastère anglais de l’ordre de sainte Brigitte.
La première partie traite d’abord de l’identité des moniales au travers de la théorie, telle qu’elle se dégage des règles mais aussi des visites pastorales, le plus grand nombre des monastères féminins relevant toujours de l’autorité épiscopale. Les règles selon la période de leur rédaction n’accordent pas toutes la même place aux femmes dans l’institution ecclésiastique en général et l’organisation de la vie dans le cloître en particulier, la conception des franciscaines et des brigittines – l’A. parle à leur sujet de proto-féminisme – étant plus favorable aux femmes. N.B.W fait des remarques très fines non seulement sur le contenu originel de ces textes mais sur leur traduction en vulgaire qui révèle des infidélités significatives, indices parmi tous ceux que l’étude traque, des dispositions de l’institution ecclésiastique à l’égard des femmes, dangereuses, moralement fragiles, subversives, peu aptes à se gouverner malgré les preuves du contraire car la gestion des temporels monastiques féminins est loin de vérifier l’incompétence et le laxisme. Méfiance et inquiétude des clercs expliquent partout, jusque dans l’évocation des personnages de Marie, Anne ou Marie-Madeleine dans la littérature de dévotion en anglais, leur désir de renforcer l’autorité masculine.
La deuxième partie montre combien les interconnections sont étroites, diverses, complexes, entre les monastères féminins et le monde. Il y est question notamment de l’hérésie lollard qui a attiré des femmes ; de créatures hors normes, comme Margerie Kempe, hérétique ou folle pour les uns, sainte pour les autres, en tous cas divisant la société tout entière, y compris les ordres religieux. Épouse et mère de quatorze enfants, elle est en rupture de mariage et se voue à la continence, maintenant vêtue de blanc comme une vierge ; tout le sens de sa vie est désormais dans la dévotion, la pénitence et les pèlerinages mais elle refuse la clôture, parle en public malgré l’interdiction et prétend avoir reçu du Christ lui-même des messages réconfortants pour la cause des femmes.
Au total, 182 pages de démonstration souvent éclairantes, quoique parfois un peu systématique ; des notes très riches et un gros index. On regrettera deux choses. L’absence d’une bibliographie, les références étant éclatées dans l’apparat critique. On peut s’étonner aussi de la portion congrue faite à l’historiographie continentale surtout lorsque l’A. aborde des thèmes non anglais et brillamment traités ailleurs, à commencer par la papesse Jeanne, Fontevraud ou Jeanne d’Arc.
Paulette L’HERMITE-LECLERCQ

Paolo PIRILLO, Costruzione di un contado. I Fiorentini e il loro territorio nel Basso Medioevo, Florence, Casa ed. Le Lettere, 2001 ; 1 vol. in-8°, 263 p. (Le Vie della Storia, 46). ISBN : 88-7166-548-1. Prix : € 16,53. ID., Famiglia e mobilità sociale nella Toscana medievale. I Franzesi della Foresta da Figline Valdarno (seceli XII-XV), Florence-Figline Valdorno, Opus libri-Comune di Figline Valdorno, 1992 ; 1 vol., XI-331 p. (Fonti e Studi di storia locale, 7).

Les dix articles que réunit Costruzione di un contado ont été rédigés entre 1983 et 2000. L’A., spécialiste chevronné de l’histoire rurale toscane, les a choisis, parmi une production beaucoup plus abondante, comme les plus aptes à répondre sur un point précis, le problème des travaux défensifs, à la question : comment l’État florentin et ses citoyens ont-ils en quelques générations (1280-1450) fait du territoire sujet (contado) un « ensemble organique ».
Dans une démarche politique relativement continue et intégrée, l’A. distingue trois aspects simultanés, mais qui prévalent chacun à un moment donné : 1) « Contrôler et protéger ». Comme partout, des structures défensives parsèment la campagne florentine, structures de tous ordres : solides murailles des grosses bourgades, murs moins épais – parfois simples palissades – des castelli (villages fortifiés), fortifications précaires destinées à abriter provisoirement les cultivateurs des villages ouverts et des métairies isolées, clochers aménagés etc. La métropole ne manque pas de contrôler ce dispositif (fin XIIIe-début XIVe s.). 2) « Crise et lieux fortifiés ». L’insécurité règne toujours quelque part dans cet espace au cours du Trecento, sur la frontière côté Pise, ou côté Lucques, ou dans les Apennins où bougent les féodaux, mais les opérations menées par les condottieri l’aggravent après 1350. Chacun s’inquiète de cette aggravation – communautés rurales, propriétaires bourgeois menacés sur leurs terres –, chacun cherche à se prémunir, mais crises et réactions locales menacent le contrôle général exercé par la commune : des familles confisquent les structures défensives, des communautés en érigent spontanément, les pestes déciment leurs défenseurs, des hommes d’armes les détruisent. Il est urgent pour la métropole de reprendre en main l’ensemble de la défense. Elle s’y emploie, à la fois pour freiner, orienter et aider les initiatives particulières, et pour consolider ou créer elle-même des lieux forts aux endroits à ses yeux stratégiques. Elle agit avec prudence pour ne pas réveiller les vieux démons féodaux ou autres. Cette sage politique de mise en défense contribue puissamment à la construction du contado. 3) « Citoyens à la campagne ». Dans cette campagne mieux protégée, les gens de la ville transfèrent plus volontiers leur résidence (secondaire) et leurs capitaux : ce processus déjà ancien s’accélère aux XIVe-XVe s. non sans conséquences sur le paysage, désormais plus ouvert, plus marqué par la dispersion des exploitations, plus égayé de propriétés ouvertes installées sur les lieux-forts démantelés, cultivé avec plus de soin sous la direction éclairée et exigeante de maîtres entendus : çà doit rapporter, la terre.
Ces analyses qui mettent si heureusement en valeur le rôle décisif des problèmes de défense et de sécurité dans la construction d’un état unifié se réclament aussi d’autres mérites. Qui connaît les archives de Florence doit s’incliner face à la maîtrise dont l’A. fait preuve dans leur repérage et leur mise en oeuvre en ce qui concerne la campagne ; quant aux monographies qu’il tire de ses dossiers elles séduisent par leur minutie (propre aux notaires, source ici privilégiée) et leur fraîcheur rustique, qui évoquent par endroits les fonds de tableau d’un Gozzoli, notaires et peintres utilisant chacun, qui son pinceau, qui son calame, pour rendre compte d’une même réalité soumise à leur regard, celle d’une campagne que parcourt l’air de la ville. Sans que l’A. verse pour autant dans les pièges de l’érudition locale. Étude des chantiers, formation de l’État florentin, les développements qui prolongent ses monographies répercutent intelligemment l’écho des acquis et des débats récents sur la culture matérielle, la naissance de l’État moderne etc., débats qui amènent sous sa plume des réflexions toujours pertinentes et fines, sous la forme un peu abstraite en vogue oltr’Alpe.
Antérieur de dix ans, l’ouvrage sur les Franzesi annonce le précédent. Il raconte l’histoire sur trois siècles d’une lignée de marchands et de chevaliers originaire du Valdarno supérieur, celle de sa réussite, de ses mariages, de ses divisions, mais aussi de son enracinement dans la campagne, et c’est là que le récit rejoint, après les mille péripéties d’une destinée lignagère, l’histoire d’un paysage qui se construit.
Charles M. DE LA RONCIÈRE

Auctor & auctoritas. Invention et conformisme dans l’écriture médiévale. Actes du colloque de Saint-Quentin-en-Yvelines (14-16 juin 1999), éd. Michel ZIMMERMANN, Paris, École des chartes, 2001 ; 1 vol., 592 p. (Mémoires et documents de l’École des chartes, 59). ISBN : 2-900791-41-3. Prix : € 30,48. Diff. Champion et Droz.

La lecture de ces Actes fait apparaître que le projet du colloque a été mûrement pesé et fermement structuré par un comité d’organisation de huit membres (p. [4]), qui se retrouvent tous parmi les conférenciers de ces trois journées.
Le propos d’ouverture de M. Zimmermann en définit assez clairement les intentions : confronter les images que se font du concept d’auteur, de l’émergence de cette fonction, de la part cédée à la créativité par une tradition autoritaire, les spécialistes des champs divers de la littérature médiévale ; renouveler ainsi la recherche et remettre en question certains jugements critiques décidément anachroniques.
Dans l’ensemble les exposés ne dévient pas de la piste ainsi proposée, ce qui confère au recueil une unité assez rare dans les volumes d’Actes. On pourra constater aussi, dans le relevé qui suit, que la plupart des participants sont orfèvres dans leurs domaines respectifs ; si on doit renoncer – bien à regret – à détailler les diverses contributions, on peut dire au moins, au terme d’une lecture attentive, qu’il en est très peu qui déçoivent l’attente du lecteur.
Dans le volume, les exposés sont répartis – non sans quelques chevauchements inévitables – en sept thèmes, qui balisent un itinéraire qui va « de l’œuvre à l’auteur » (p. 10) : I. Les lieux de l’écriture : l’atelier, le scriptorium, la chancellerie, p. 15-96 ; II. L’écriture continuée, ou du bon usage des autorités, p. 97-216 ; III. Faire du neuf avec de l’ancien : citations, remplois, appropriations, p. 217-280 ; IV. Vaincre la routine : de la créativité en diplomatique, p. 281-358 ; V. En quête d’auteurs, p. 359-410 ; VI. Signes, signatures : les voies de l’attribution, p. 411-520 ; VII. Les voies de la revendication : vers l’humanisme, p. 521-568.
Dans le relevé ci-dessous, en revanche, on les a regroupés selon les domaines de recherche [1], sans pouvoir davantage éviter tout chevauchement. On pourra voir ainsi, par exemple, la place que prennent, bien normalement en raison de la complexité du problème, les « actes de la pratique », qui mobiliseraient virtuellement jusqu’à sept actants (p. 416).
– Actes de la pratique : O. Guyotjeannin, Écrire en chancellerie (I) ; P. Geary, Auctor et auctoritas dans les cartulaires du haut Moyen Âge (I) ; J. Belmon, In conscribendis donationibus hic ordo servandus est… : l’écriture des actes de la pratique en Languedoc et en Toulousain (IXe-Xe siècle) (IV) ; S. Barret, Ad captandam benevolentiam: stéréotype et inventivité dans les préambules d’actes médiévaux (IV) ; M. Zimmermann, Vie et mort d’un formulaire : l’écriture des actes catalans (Xe-XIIe siècle) (IV) ; B. Fraenkel, L’auteur et ses signes (VI) ; Cl. Jeay, La naissance de la signature dans les cours royale et princières de France (XIVe-XVe siècle) (VI) ; Th. Kölzer, Le faussaire au travail (VI).
– Épigraphie : R. Favreau, Commanditaire, auteur, artiste dans les inscriptions médiévales (I).
– Historiographie et hagiographie : L. Morelle, La mise en « œuvre » des actes diplomatiques : l’auctoritas des chartes chez quelques historiographes monastiques (IXe-XIe siècle) (I) ; M.A. Polo de Beaulieu, L’émergence de l’auteur et son rapport à l’autorité dans les recueils d’exempla (XIIe-XVe siècle) (II) ; D. Lett, Deux hagiographes, un saint et un roi : conformisme et créativité dans les deux recueils de Miracula de Thomas Becket (II).
– Exégèse, scolastique : G. Dahan, Innovation et tradition dans l’exégèse chrétienne de la Bible en Occident (XIIe-XIVe siècle) (III) ; A. Boureau, Peut-on parler d’auteurs scolastiques ? (III) ; D. Nebbiai, L’originale et les originalia dans les bibliothèques médiévales (VI).
– Droit : G. Giordanengo, Auctoritates et auctores dans les collections canoniques (1050-1140) (II).
– Traités, Encyclopédies : P. Gautier Dalché, Sur l’« originalité » de la « géographie » médiévale (II) ; M. Paulmier-Foucart, L’Actor et les Auctores: Vincent de Beauvais et l’écriture du Speculum majus (II).
– Littérature profane : St. Mula, Les modèles d’autorité religieuse dans la narration profane (XIIe-XIIIe siècle) (II) ; Fr. Mora, Remploi et sens du jeu dans quelques textes médio~latins et français des XIIe et XIIIe siècles : Baudri de Bourgueil, Hue de Rotelande, Renaut de Beaujeu (III) ; E. Ornato, L’intertextualité dans la pratique littéraire des premiers humanistes français : le cas de Jean de Montreuil (III) ; Fr. Vielliard, Auteur et autorité dans la littérature occitane médiévale non lyrique (V) ; E. Baumgartner, Sur quelques constantes et variations de l’image de l’écrivain (XIIe-XIIIe siècle) (V) ; J. Cerquiglini-Toulet, Polyphème et Prométhée : deux voies de la « création » au XIVe siècle (V) ; S. Lefèvre, Signatures et autographes : l’exemplaire Antoine de La Sale (VI) ; L. Kendrick, L’image du troubadour comme auteur dans les chansonniers (VI) ; M. Gally, Invention d’une langue et signature (VII) ; J.Ph. Genet, L’auteur politique : le cas anglais (VII).
– Grammaire : A. Grondeux, Auctoritas et glose : quelle place pour un auteur dans une glose ? (III).
– Lexique médio-latin : P. Bourgain, Les verbes en rapport avec le concept d’auteur (V). – Architecture : P. Boucheron, L’architecte comme auteur : théorie et pratique de la création architecturale dans l’Italie du Quattrocento (VII).
À ces 31 contributions s’ajoutent les propos de synthèse et les réflexions complémentaires de la Table Ronde finale, animée par J. Dalarun, M. Zink, R. Chartier et A. Compagnon. Les deux derniers cités, tout comme certains des conférenciers, mettent en question une affirmation de M. Foucault [1] évoquée dès l’ouverture du colloque, selon laquelle l’auteur de textes littéraires n’émerge en tant qu’individu conscient et identifié qu’à la fin du Moyen Âge, à la faveur d’un chiasme « étrange » avec l’auteur de textes scientifiques (M. Zimmermann, p. 7).
Madeleine TYSSENS

Turbata par aequora mundi. Dankesgabe an Eckhard Müller-Mertens, sous la dir. de Olaf B. RADER, coll. Mathias LAWO, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2001 ; 1 vol. in-8°, XV-312 p. (M.G.H., Studien und Texte, 29). ISBN : 3-7752-5729-2. Prix : € 40,00.

Disciple et amis ont offert vingt textes, reflet fidèle des engagements et des centres d’intérêt du dédicataire, à E. Müller-Mertens, professeur à l’université de Humboldt de Berlin, responsable de la section des Monumenta Germaniae Historica installée dans cette ville, en tant que capitale de l’ex-R.D.A., lors de la répartition des équipes de l’institution. Une série de portraits et de notes, en introduction, apporte un matériau intéressant à une tranche d’historiographie large de quatre décennies, avant une série d’articles consacrés au Moyen Âge « allemand », comme de juste centrés, au-delà de leur diversité, sur les principaux, et nombreux, terrains d’enquête d’E. Müller-Mertens : histoire de l’Allemagne du nord et de la Hanse, sciences auxiliaires à commencer par la diplomatique, histoire « constitutionnelle » de l’Allemagne du XIe au XVesiècle, règne de l’empereur Charles IV (on sait que la section berlinoise des M.G.H. a été plus spécialement chargée de la poursuite de la série des Constitutiones et acta publica).
La variété pose un défi à la recension de ces contributions, soigneusement présentées, et qu’il est hors de question de citer toutes. Variété qui ne regarde pas que les thèmes, mais encore les sources puisque sont convoqués actes, textes historiographiques, monnaies… Les bonds, les allers et retours sont fréquents, des diplômes ottoniens aux actes souverains du XVesiècle, des résultats provisoires d’une enquête sur les sept manuscrits des Annales de Flodoard (M. Lawo) à un examen de l’Apologeticum d’Anselme de Havelberg (sous l’angle du thème guerre~paix : Chr. Lohmer), ou encore à une étude approfondie, assortie d’une édition partielle, d’une chronique de l’histoire de Poméranie composée au XVesiècle à Saint-Jacques de Stettin et intégrée à la compilation dite Liber Sancti Jacobi (D. Alvermann et M. Lawo). Au chapitre de la diplomatique, on pourra mentionner parmi d’autres deux études éclairantes, fondées sur des données quantifiées : celle, d’abord, de R. Schieffer qui interroge l’évolution du nombre des actes demandés au souverain du IXe au XIIesiècle de part et d’autre des Alpes alors qu’il est lui-même outre-monts, saisi comme un marqueur de plus ou moins grande intégration de l’Italie (bénéficiaires italiens s’adressant au souverain résidant en Allemagne) mais aussi comme un indice, plus ambigu, sur la nature des expéditions italiennes (bénéficiaires allemands continuant alors à solliciter le souverain en dépit de l’éloignement) ; le temps des Ottoniens en ressort comme un moment assez exceptionnel à cet égard. L’étude, ensuite, d’E. Holtz qui produit des chiffres intéressants, et édifiants, sur la tradition des actes souverains du bas Moyen Âge, plus précisément de Charles IV (environ 9 000 actes connus) et Frédéric III (plus de 20 000 actes connus), étudiant en particulier le contenu d’un registre de chancellerie de 1360-1361 (conservé à Dresde et livrant 426 actes, dont 73 % sont connus par cette seule source) et d’un r