Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4462-3
285 pages

p. 513 à 537
doi: en cours

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Tome CX 2004/3-4

2004 Le Moyen Age

Écrire selon Gauthier de Coinci

Annette Llinares-garnier
Gautier de Coinci est un moine bénédictin dont l’écriture à la finalité édifiante met en œuvre tous les procédés pour rendre sensible les valeurs spirituelles. La poésie en langue vernaculaire est l’outil le plus apte à rendre sensibles les vibrations divines. Son goût du beau exprime un fervent idéal empreint d’une grande humilité. Son être unifié dans le divin devient le simple canal des énergies sacrées et fonde une expression qui participe à l’éternité. Son écriture va droit dans le bon sens à la rencontre du Verbe qui est action. Son efficacité permet d’atteindre le Vrai l’essence. Ainsi, la poésie n’est pas une fin en soi. Les mots justes, les jeux sur les sonorités, les figures de style ne sont pas des ornements mais relèvent de le meditatio. Elle est un breuvage de vie dont la puissance réside dans l’immédiateté de la Ressemblance. Mots-clés : relique, couronne d’épines, Louis IX, monarchie française, théologie-politique. Gautier de Coinci was a Benedictine monk whose edifying texts call upon all sorts of devices to bring out spiritual values. Vernacular poetry is the most appropriate instrument to convey divine vibrations. His attraction to beauty reflects a fiery ideal imbued with great humility. His very being, which is one with the divine, becomes a mere channel for holy energies and the foundation of words that partake of eternity. His writing leads to the Word which is action. Its efficiency makes impossible to achieve what is essentially True. Poetry is thus not an end in itself. Finding the right words, playing on sounds, weaving figures are speech are not pleasant ornamentation but belong to meditatio. It is a life beverage whose power lies in the immediacy of Resemblance.Keywords : edification, poetry, beauty, the Word, efficiency.
Chantre de Notre-Dame, Gautier offre une écriture riche, complexe et variée. Sa création investit un espace sonore et les mots dessinés sur le vélin n’ont pour dessein que d’en fixer la trace. Au service d’une finalité édifiante, sa parole vibre à la rencontre de l’intelligible et du sacré ineffable. Aux confins de l’ici et de l’au-delà, il réfléchit des signes qu’il livre au monde, marqués par le sceau du droit sens. Moisson de lumière, sa parole ensemence les âmes qui échappent ainsi à l’opacité du monde. Les germes de la pensée naissent, s’épanouissent, croissent et se propagent : « La voix est feu par le désir, elle est son par la parole. De l’airain incandescent fusent des étincelles ; des mots porteurs de flamme s’en vont de ceux qui exhortent jusqu’aux oreilles des auditeurs [1]. »
Dans les Miracles [2] la parole rayonne, unifie le multiple, l’épars, le discon~tinu, l’incohérent. Poète est celui qui avertit du dehors et réveille l’éternelle vérité déposée en chaque homme. Confronté dans le monde à une forêt de signifiés et de signifiants, l’individu doit remonter à leur source, le Signifié lié au Verbe. Le talent, sous toutes ses formes, a pour mission de recréer l’unité de l’homme en Dieu.
Se soustraire au multiple dans la tension extrême de l’être vers Dieu, c’est l’idéal auquel Gautier veut convertir le siècle. La verticalité lumineuse qui structure son œuvre, la puissance efficace de sa parole témoignent d’une ferveur sans cesse renouvelée. Le poète, désir vivant de la vie céleste, veut attirer ses auditeurs vers un univers de foi ardente. Son art délivre un message de conversion, d’élévation constante, dans un hymne polyphoni~que à la louange de la Vierge médiatrice [3] et miséricordieuse.
L’écriture de Gautier s’enracine dans sa condition de moine. Écrire est pour lui un acte d’humilité, une forme de prière qui implique la totalité de l’être. Les nombreuses professions de modestie que l’on découvre au fil des Miracles sont l’écho d’une conscience d’imperfection que son âme simplifiée perçoit. Nul ne peut mettre en doute son humilité, la foi passionnée que son génie poétique réfléchit comme un miroir. Poésie, miroir de l’être et de ses faiblesses, mais surtout creuset où la voix habite la parole et dont le Verbe qui précède tous les signes fonde la véridicité.
Pour saisir le sens de cette écriture, nous nous pencherons sur ce que Gautier en dit lui-même et notre réflexion s’élargira ensuite.
Gautier se présente d’abord comme un simple traducteur, un modeste lien entre la langue savante et la langue vernaculaire. Traduire des Miracles, c’est assurer la transmission d’une culture qui s’inscrit parfaitement dans les valeurs spirituelles du cloître.
A la loenge et a la gloire,
En ramembrance et en memoire
De la roïne et de la dame
Cui je commant mon cors et m’ame
A jointes mains soir et matin,
Miracles que truis en latin
Translater voel en rime et metre
Que cil et celes qui la letre
N’entendent pas puissent entendre
Qu’a son servise fait boen tendre [4].
Ceux qui sont incapables de déchiffrer la Bible, clé qui initie aux valeurs spirituelles, manquent de l’outil que Gautier se propose de leur fournir et qui leur permettra de s’élever au-delà de l’immédiat. Soucieux de la portée édifiante des contes, il sait que la qualité de leur forme préside à la délivrance du message et à l’épanouissement spontané des mystères qui le relient au sacré. La poésie est l’outil le plus apte à rendre sensibles les vibrations divines. La vérité féconde la beauté, la beauté régénère la soif de Dieu. Ainsi le spirituel reste la priorité de son écriture. Le « besoin de rimer », tradition monastique, affleure ici : « Les moines du Moyen Âge n’étaient ni des antiquaires, ni des bibliophiles, ils n’avaient pas du tout une mentalité de collectionneurs : ils cherchaient une utilité. Ce n’étaient ni des pédants, ni des esthètes, mais ils vivaient intensément. D’une part, la liturgie développait en eux le goût du beau et d’autre part, l’ascèse et la clôture leur interdisaient les plaisirs sensibles, grossiers ou raffinés : ils ont donc aimé le beau langage, les beaux vers. Ils n’ont certainement conservé aucun texte qui ne les ait charmés par sa beauté [5]. » Transcrire de la prose latine en vers dépasse immanquable~ment la simple traduction. Gautier sans doute s’est déjà heurté à cet exercice périlleux, mais persiste dans la voie qu’il s’est proposée, tout en affirmant qu’il ne s’écarte jamais du modèle original.
Si douz myracle enseveli
Dedens la letre ont trop esté ;
Mais, se vivre puis un esté,
De plus biaus en volrai fors metre
Tout mot a mot, si com la letre
Et l’escriture le tesmoigne [6].
Ce pari de l’impossible fidélité au texte est sans doute à l’origine des violentes critiques dont Gautier a été victime dans différentes Histoires littéraires [7]. Son goût du beau au service d’une écriture édifiante exprime le fervent idéal que ses détracteurs veulent ignorer.
Encor sai bien qu’aucuns me blasme
Quant de tel chose m’entremet,
Mais la dame por cui g’i met
Ma povre cogitacïon
Seit bien et voit m’entencïon.
Ele seit bien, la douce dame,
Guerredon d’ome ne de fame,
Se de li non, je n’en aten [8].
Au sein même du cloître, certains condamnent la présence des muses, incompatible avec l’austérité qui y est de règle [9]. Mais Gautier n’a qu’une Inspiratrice, source de gravité, de profondeur et de beauté. Écrire, c’est vivre intensément la présence de la Vierge, s’ouvrir au flux et au reflux du spirituel. L’âme purifiée se tourne vers son origine et si elle œuvre parmi les hommes, c’est pour révéler la plénitude du divin. Gautier n’attend de récompense que de sa Dame. Un lien personnel s’établit entre Elle et lui, placé hors du circuit banal, qui ne se préoccupe pas de plaire à un public, mais cherche la joie d’écrire dans un accord plus intime.
N’est pas ordre, ce vont disant
Par derriere li mesdisant,
M’entente mete a rimoyer,
Mais petit pris leur groignoier.
Se cele gre m’en vielt savoir
Cui gre je be mout a avoir,
Assez petit pris leur abai [10].
Affranchi de l’éphémère, le moine est en exil dans le monde, comme la voix dans parole : « Le lieu de la parole, c’est le creux matriciel aux confins du silence absolu et des bruits du monde, où elle s’articule sur la contingence de nos vies [11]. » Que la rumeur toute terrestre se taise ! Jamais elle ne pourra atteindre le jaillissement initial de la parole épurée. Distanciation à l’égard du monde, distanciation à l’égard de l’écriture, deux nécessités indissociables. Gautier fait allégeance à la Vierge et à elle seule.
Qui ne la sert mout petit s’aime,
Car de toz biens est ce la saimme [12].
Plénitude de toutes les grâces, Notre-Dame est la semence de tous biens. Gautier la sert en rimant, espère sa compassion et sa rosée régénérante.
La mere Dieu tel sens me doigne
Ou aucun bien puisse puisier.
Ma povre scïence espuisier
Et essorber assez tost puis
Si j’en son parfont puis ne puis
Qu’espuisier ne puet nus puisieres,
Tant soit espuisans espuisieres :
C’est mers c’onques nus n’espuisa [13].
Féal de la Vierge, le poète fait monter vers elle un hymne de ferveur et veut aussi faire lever l’aurore dans les cœurs. Il lui faut pour cela convertir et semer dans l’espérance d’une sagesse puisée dans l’inépuisable, suggéré par Notre-Dame et par l’écriture.
La Bible imprègne la prière de Gautier : « L’Écriture, qu’on aimait compa~rer à un fleuve, à un puits, demeurait une eau toujours fraîche [14]. » Gautier fait sien ce vocabulaire qui garde une étonnante puissance évocatrice, amplifiée par une symphonie sonore. L’être unifié dans le divin devient un simple canal des énergies sacrées et fonde une expression qui participe à l’éternité.
Gautiers, qui est de cors et d’ame
Sers a toz les sers Nostre Dame,
Cest livre, ou a mise s’entente,
A toz cialz envoie et presente
Qui en cuer ont et em mimoyre
La douce mere au roy de gloyre.
Comme leurs sers, comme leurs frere,
En Dieu et en sa douce mere
Toz les salue doucement.
A jointes mains, mout humelement
Leur deprie par cest ditié
Qu’a la roÿne de pitié
Qu’ele le consaut prïer weillent [15].
L’humilité du moine en parfaite osmose avec l’humilité du poète transparaît dans un « il » d’où tout talent personnel semble exclu. Gautier a même recours à l’oraison d’intercession fraternelle pour que la Poétesse souveraine en sorte magnifiée.
Quant me convient sieurre le fuel,
Je ne puis pas avec la letre
Quanque je pens ajoindre et metre,
Car trop i aroit de delai.
Por ce laissié a la foiz l’ai,
Por ce les queues i ai mises
Et si ai fetes tex devises
Que cui la queue ne plaira
Au polagrefe la laira
Et qui la queue veut eslire
Sans le miracle la puet lire [16].
Très vite, l’attitude de Gautier devant son écriture s’infléchit et l’aide qu’il sollicite de la Vierge ressemble fort à une quête d’inspiration. Les Miracles qu’il a choisis lui suggèrent des considérations personnelles. Il émaille les textes de digressions, les déborde en rédigeant des « queues » où son talent s’épanouit. Bref, son inspiration ou plutôt celle qui lui est infusée transcende l’original latin. Il suffit pour s’en convaincre de comparer aux siens quelques contes qui inspirent notre poète, pour être persuadé qu’il s’agit bien pour lui d’une réécriture qui toutefois ne trahit pas sa source [17]. Prétexte à une nouvelle composition, l’histoire lui permet de se mettre passionnément au service de l’édification. Au même titre que les mots irradiés, l’histoire est une initiation à la vie spirituelle.
« D’un cœur passionné, d’une âme intransigeante, il chante les louanges de sa reine, mais il se veut être, à la suite de Marie, un guide pour son lecteur. Il le conduit à la recherche du sens sacré des miracles de sa Dame, l’engageant à goûter la leçon de spiritualité qu’ils recèlent, beaucoup plus qu’à s’étonner candidement de l’aventure merveilleuse qui en constitue le support [18]. » Grâce à son âme purifiée, Gautier tente de suggérer l’indicible, en artisan zélé de la suave union à la Vierge.
La mere Dieu, qui est la lime
Qui tout escure et tout eslime,
Escurer daint et eslimer,
Por ses myracles biau rimer,
La langue Gautier de Coinci,
Qui por s’amor commence einsi [19].
Poétesse de l’univers, la Vierge lime, purifie et polit les rimes. Elle est la garante d’une poésie chaste, la quintessence des résonances divines qui filtrent à travers l’écriture. L’âme de Gautier bat au rythme du désir de la présence mariale, sa poésie aussi. Simplicité, vérité et foi se mêlent, se fondent dans un même élan.
Plus veil enssivre le prophete
Que je ne face le poete.
Plus penre veil seur saint Jhehan
Et seur saint Luc que seur Lucan.
Plus be a penre en l’Evangille
Qu’en Juvenal ne qu’en Vergile.
Plus be a plaire a Nostre Dame,
Et se be plus a aucune ame
A s’amor sachier et atraire
Por symplement le voir retraire
Que je ne be a plaire as gens
Par dire moz polis et gens [20].
Convertir à la prière de Notre-Dame justifie le message poétique qui réfléchit les énergies cosmiques. Force affranchie de la temporalité, la parole vraie crée les coïncidences nécessaires avec celui qui l’écoute, pour que reprenne vie le trésor sacré lové dans les replis de chaque âme. En revanche, les jeux de mots de l’art pour l’art engendrent la stérilité, brouillent et obscurcissent la relation entre la créature et le divin. Le mot vrai, lui, éclate en plein ciel, brise les liens passagers, dissipe les ombres amoncelées.
La véridicité de l’écriture de Gautier s’ancre donc dans l’inspiration que Notre-Dame miséricordieuse lui verse, mais aussi, d’une manière plus concrète, dans la Bible : « La Bible est pour tout homme l’histoire de son âme, c’est son histoire [21]». Elle est un miroir qui émeut et qui, par sa puissance de suggestion, fait rayonner la ferveur. La beauté littéraire coïncide alors avec la vérité. « Et cette vérité que l’on interroge, et qui enseigne, c’est le Christ qui, d’après l’Écriture, habite dans l’homme, c’est-à-dire l’immuable vertu de Dieu et son éternelle sagesse [22]. » Nombre de citations bibliques, et à leur suite des citations des Pères fondent l’écriture de Gautier.
Adés fuisse ses escrivainz,
Mais mout tost sui, quant escri, vains.
Por ce que redout ce meschief,
Li pri qu’un peu m’estraint mon chief
De ses tres blanches mains polies,
Si en dirai mains de folies.
Tant a en moi peu de savoir ;
Se ne m’ensaigne, bien sai voir
Tost arai dit quanque je sai [23].
Serviteur zélé de la Vierge, Gautier est aussi ses escrivainz. Elle lui verse l’inspiration qui flue en lui. La dissemblance entre le Verbe et le verbe humain explique une prise de conscience douloureuse, lorsque l’homme est rendu à lui-même. Confronté à la réalité scriptuaire, lorsque la Vierge s’absente et que l’inspiration s’essouffle, l’écrivain sacré est confronté à lui-même. Le « je » du poète est celui du simple exécutant. Sa conscience affermie dans la simplicité de la ferveur lui révèle sa faiblesse et ses limites ; d’où le jeu sur le signifiant qui met l’accent sur la problématique de l’écriture vraie.
De ce seit Diex ma conscïence :
Encor soit povre ma scïence
Et seur moy ait mout a redire,
Bien vorroye tel chose dire
Dont clers ou lais se refrainsist
Ainçois que l’ame s’en plainsist [24].
Édifier est un acte de charité par lequel il faut avertir, instruire, plaire, toucher, persuader de ce qui est bon. Un talent naturel qui, par imprégnation, a intégré toutes les ressources de l’arsenal rhétorique héritées de la culture monastique, saura trouver le mot juste et le ton adapté pour chaque destina~taire. Mais l’humble serviteur ne peut au moment d’écrire que réitérer la pauvreté de sa science, conscient qu’il est des enjeux dans l’au-delà.
Un peu les arrochoierai
Et un peu les volrai repenre
Pour ce qu’au siecle sont trop tenre.
Ne les be pas ore a flater,
Ainçois les veil un peu grater
Pour faire entendre leur folie [25].
Pour une édification efficace, Gautier varie le style selon le degré d’endurcis~sement des pécheurs auxquels il s’adresse. C’est ainsi que dans un style tempéré [26], il blâme ses amis trop attachés au monde. Il veut se faire persuasif et leur apporter une pieuse démonstration de la vérité par l’exemple. Il se fera en revanche plus abrupt pour émouvoir et convertir les indifférents ou les récalcitrants.
Par mi le voir outre en irai,
Mout rudement espoir dirai
Con cil qui n’a pas grant savoir ;
Mais sains Jéroimes fait savoir,
Et bien le dit l’autoritez,
Que symplement la veritez
Vaut milz a dire rudement
Que biau mentir et soutilment.
En ces myracles ci retraire
A porfiter be plus que plaire [27].
« Les ressources les plus sublimes de l’éloquence et les plus propres à toucher les cœurs [28]», supplications, exhortations, instances, évocations terrifiantes, doivent être mises en œuvre sans jamais nuire à la vérité et à la gravité. La parole vraie a pour support le Verbe au-delà de la voix. Force vitale, la parole juste agit sur l’auditeur, le pousse à agir à son tour dans le droit sens. La voix ébranle le cœur coupable.
L’amour de la beauté chez Gautier est un hommage au divin en même temps qu’un éveil de celui qui l’écoute à une harmonie supra-sensible. Ses dons naturels abreuvés aux sources de la chrétienté ont collecté toutes les ressources des Écritures. Son style manifeste l’intensité de sa ferveur reli~gieuse, sa parole est un véritable levain pour les âmes. Il n’y a pas d’antinomie entre son expression poétique d’une plénitude foisonnante, passionnée, et ses principes de dépouillement intérieur, d’humilité, de pauvreté, de simpli~cité [29].
La parole, à la fois lumière et action, doit stimuler, soutenir, retenir l’attention et prolonger l’émotion de l’auditeur. Car il s’agit avant tout d’oralité. Les verbes oïr, entendre, escouter, nombreux dans les invitatoires des Miracles, en témoignent, alors que le verbe lire n’apparaît qu’une seule fois [30]. Sous les formes de la beauté, la vérité investit dans l’oralité, la parole, le rythme, l’énergie, le son, le battement immémorial de l’univers. Le texte crée des résonances infinies, agit sur l’imagination puissante de l’auditeur médié~val [31]. L’évocation acoustique des mots et des systèmes d’association qu’ils engendrent accroît la vigueur de cette imagination, levier dynamique de l’édification.
As mos ou n’a point d’efficace
Ne be je mie. Fi ! qu’a ce
Ne doit baer homs qui riens vaille.
Mielz vaut li grains ne fait la paille [32].
Ne veil a ce metre m’entente,
Ne mes cuers, voir, point ne me tente [33].
Gautier croit au pouvoir du verbe, parce qu’il est action. « Au commence~ment était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui [34]. » Les paroles de la Bible sont des signes sacrés, qui renvoient à la théorie des sens de l’Écriture. « L’écriture sainte mérite ce nom parce qu’elle est sancti~fiée et sanctifiante : elle l’est en vertu de son origine, puisqu’elle est inspirée par l’Esprit-Saint ; une grâce propre est attachée aux paroles qu’elle em~ploie [35]. » C’est à propos de l’Écriture que le mot efficace réapparaît chez Gautier.
Mout se vantent de letreüre,
Mais n’entendent de l’Escriture
Ne l’efficace ne la force.
De la nois vont runjant l’escorce [36],
Mais ne sevent qu’il a dedens.
Pechiez leur aace les dens.
Ne sevent tant que brisier sacent
L’escaille et le noiel fors sachent.
Petit vaut noiz qui ne l’escaille ;
Li noialz gist desoz l’escaille.
L’Escriture n’entendent mie.
La croste en ont et nos la mie [37].
L’efficace entretient des liens avec le sacré [38]. C’est pourquoi il est une graine semée dans l’âme de l’auditeur ou du lecteur. Par simple allusion, les mots bibliques s’appellent, s’accrochent au gré de l’exégèse de Gautier et tissent une trame efficace.
Le mot ou n’a point d’efficace se réfère donc au profane sans ancrage, sans essence. Efficace suggère l’ineffable, s’enracine dans la lumière biblique. Gautier, esthète de la poésie édifiante, sent le contenu significatif et affectif des mots qui purifient l’âme. Car « les sons ne sont jamais expressifs qu’en puissance. Pour qu’ils deviennent expressifs en qualité, il faut que le sens du mot dans lequel ils se trouvent se prête à l’expression dont ils sont suscepti~bles et mette leurs qualités en lumière. […] Si le sens n’est pas susceptible de les mettre en valeur, ils restent inexpressifs [39]. » Il faut également que le mot se fonde dans le rythme qui est « non seulement durée, mais acuité, (et) subit fatalement tous les reflets des émotions [40]. »
Gautier est un dégustateur de mots, un gourmet qui en apprécie la saveur. Sa bouche choisit, son oreille contrôle. Cette délectation buccale, pratique monastique courante, l’a initié à l’art du verbe spirituel. Il profère des paroles de vérité, comme le prophète au front de pierre et de diamant, auquel Dieu fit manger un livre et lui dit : « Fils de l’homme, votre ventre se nourrira de ce livre que je vous donne, et vos entrailles en seront remplies. Je mangeai ce livre, il devint doux à ma bouche comme un miel [41]».
La simplicité de l’âme, le repos en Dieu de notre moine-poète, permettent à la source des mots de couler, limpide et rayonnante. Les vibrations divines restaurent alors l’harmonie avec le sacré. À l’inverse, toute poésie qui, par l’artifice, détourne le langage de son but véritable, fait croître le multiple et égare.
N’ai pas les mos toz compassez.
Se de biau dire me passez
Avoir n’i doi honte ne blasme [42].
La pulpe des mots, contenu intellectuel et sensible, doit élaborer des harmo~nies sonores pour que le rythme batte en l’auditeur. Généralement le flux poétique coule merveilleusement, mais parfois des antipathies acoustiques surgissent. Le poète, d’abord prisonnier du sens, doit se livrer à des ajuste~ments sonores. Gautier, inspiré, se laisse traverser par les ondes poétiques. Il ne se veut pas un sculpteur de mots, mais le simple serviteur de son inspiratrice. La poésie n’est pas pour lui une fin en soi.
Ne me tieng mie tant a sage
Qu’en ce qu’ai dit n’ait a repenre,
Qui tres bien garde i volra penre,
Et qu’il n’i ait mout a limer
Qui taillanment volroit rimer.
Assez i a de teuz trespas
Ou grant loisir eü n’ai pas
De regarder ne d’aluchier
Pour chascun mot espeluchier.
S’aucuns l’amende et mieuz vieut dire,
Bon gre l’en sai et Diex li mire,
Car tout a ligne et a compas
Si grant livre ne fait on pas [43].
Portée par le flot de la mélodie verbale spontanée, la pensée poétique offre à l’auditeur un plaisir qu’aucune maladresse ne doit détruire. Si le son d’un mot entre en conflit avec la beauté rythmique des vers, le poète doit limer, dégrossir, ajuster harmoniser. Il ne peut en effet rien changer à la structure des mots. Il doit donc en confronter d’autres à l’environnement rythmique et sonore. Il les « soumet au contrôle de l’équerre, de la règle ou du compas, qui doivent lui en indiquer les angles, les épaisseurs et les contours définitifs. Mais, pour le poète qui compose, où est la règle, l’équerre, le compas ? Quelle est la fonction qui contrôle, en lui, les valeurs euphoniques de sa poésie ? Qui en est juge ? Cette fonction est justement ce commencement d’articulation silencieuse, cette esquisse de mouvements buccaux qui se produit chez l’homme qui médite ou écoute [44]. »
Le sentiment d’imperfection du poète, déjà évoqué, resurgit dans une humilité qui prévient les critiques. En effet, Gautier prête moins d’impor~tance à son écriture qu’à sa vocation de moine. Dans son élévation vers Dieu, toute perte de temps est dommageable. Il veut ignorer ses détracteurs, plus attaché qu’il est au témoignage de sa conscience qu’à sa réputation [45]. La simplicité véritable préserve l’unité de l’esprit en quête du divin ; la poésie reste subordonnée à cette recherche.
Gautier invite donc plus disponible que lui, à parfaire, « à limer », pour tendre vers l’expression la plus adéquate. Si les Miracles sont de facture inégale, c’est parce que, dit-il, il n’a pas eu assez de temps pour travailler ses textes. Peut-être faut-il aussi prendre en compte sa santé fragile et les maux de tête dont il se plaint souvent. À vrai dire et quoi qu’il prétende, aussi riche et féconde que soit son inspiration, Gautier travaille son style, il l’avoue de manière implicite et il sait que la performance de son message en dépend.
Li symple mot charchié de fruit
Valent mout mielz, si com je cuit,
Et plus a l’ame sont vaillant
Que mot agu ne mot taillant,
Que pliusor dïent por renon,
Ou il n’a rien se fuelles non [46].
Cette occurrence, outre les commentaires qu’elle appelle, est un bel exemple de réminiscences bibliques. La métaphore du fruit, croisée de celle des feuilles, illustre les vertus de l’exégèse ; un mot s’arrime à un autre, efflores~cence spontanée, alimentée par des références maintes fois remâchées : « Le fruit du juste est un arbre de vie, et celui qui assiste les âmes est sage [47]». Comme le soin qu’on prend de l’arbre dans son fruit, ainsi l’homme se fait connaître par sa pensée et par sa parole [48], et à la suite du fruit les feuilles avec, par exemple, le figuier maudit : « Et voyant un figuier sur le chemin, (Jésus) s’en approcha ; mais n’y ayant trouvé que des feuilles, il lui dit : “Qu’à jamais il ne naisse de toi aucun fruit et au même moment le figuier sécha [49]”. » Ces réminiscences ne sont pas empruntées, « elles sont les mots de celui qui les emploie, elles lui appartiennent ; il n’a peut-être même pas conscience de les devoir à une source. Or ce vocabulaire biblique possède un double caractère ; il est souvent d’essence poétique : il a plus de valeur par sa puissance d’évocation que par sa clarté ou sa précision ; il suggère plus qu’il ne dit. Mais il est par là même d’autant plus accordé à exprimer l’expérience spirituelle, toute irradiée d’une lumière mystérieuse, impossible à analyser [50]. » La langue de Gautier est une ouverture sur le sacré en même temps qu’un appel incantatoire.
Aux mots simples, chargés d’énergie divine, s’opposent les mots subtils, agu, ciselés, taillant, choisis, polis, tous frappés de stérilité, parce que coupés de leur essence. L’artifice tue l’émotion qui jaillit des sources profondes de l’être. Le mot simple n’implique pas l’absence de recherche et de travail, mais il se différencie des autres en amont par la référence au Signifié, en aval par la poursuite du sens le plus juste, pour remonter à cette source toujours fraîche.
Le mot doit rendre sensibles le sublime et les innombrables alchimies sonores ; l’explosion de mots et d’images plonge directement l’auditeur au plus profond du surnaturel. L’éblouissement par les sonorités de la parole favorise le désancrage en s’éloignant du sens obvie. Gautier a le génie des jeux de mots, des architectures sonores. Un exemple parmi tant d’autres le montrera.
En fiens et en borbier habite
Qui se soille, qui se delite
En l’orde boe de Luxure.
Qui son cuer i plonge et sa cure
Bien est samblans a la chanette,
Qui toute jor borbe borbete.
Borbetant va son destorbier
Et bien borbete en ort borbier
Qui tel borbier va borbetant.
En luxure a de borbe tant
C’on doit celui com orz beter
Qui vielt tel borbe borbeter.
Clers qui en tel borbier s’enborbe
Ou puis d’enfer en l’orde borbe
Plongiez et emborbez sera,
Toz jors com boz borboutera [51].
Les jeux sur les sonorités partent d’une comparaison ; les résonances séman~tiques et acoustiques s’enflent en cascades étourdissantes d’images et de paroles. Sous la surface des « mots-agrafes [52]» affleure un style élaboré qui agit de manière suggestive, parce qu’ils produisent une sorte d’accrochage de la pensée et de son véhicule musculaire. Les images multiformes fusent, échappent au monde réel, stimulent l’imagination des auditeurs qui vivent leur enfer. Les engrenages articulatoires sont d’abord tâtés, palpés par la parole intérieure qui éprouve les mots, les rythmes [53].
Cette convergence d’images, Gautier inconsciemment la doit à la Bible et sans doute aussi à Grégoire le Grand [54]. Les jeux de mots et de sons étaient à son époque un procédé sérieux [55]. La sonorité fait partie de la « propriété du terme » et va plus loin qu’un pur effet acoustique. Dans toutes les évocations attritionnistes, ces jeux créent une tension psychologique qui bouleverse le pécheur et le conduit aux frontières de l’au-delà. La parole poétique qui investit l’espace et ses marges incertaines constitue le mode le plus parfait pour convertir. Les paroles s’inscrivent dans la mémoire auditive, sont remâchées [56] grâce à la mémoire musculaire. Ces mêmes jeux sur le langage évoquent aussi les prélibations célestes, mais la tension qu’ils provoquent est d’une toute autre nature.
Tuit le verromes a la fin
Se la servommes de cuer fin.
L’estoile clere, pure et fine
Qui tout espure et tout afine
Si finement affint nos fins
Que ce solail qui tant est fins
Veoir puissonz sine fine.
Amen, amen, ci ai finé [57].
Ce nouveau texte ne s’emballe pas comme le précédent. Il glisse de faisceau en faisceau, serein et lumineux. La tension unificatrice de l’être irradie l’auditeur, et sous cette harmonie apaisante filtre l’intime expérience reli~gieuse du poète. Des signifiants jaillit une polysémie qui crée du sens. Le texte fini induit un horizon sans fin, aspiration suprême de Gautier.
Selon la visée du poète, ces alchimies verbales peuvent transcender le texte de multiples façons. Ainsi, le dispensateur de la parole divine se conforme à la qualité de ses auditeurs. Comme « le cultivateur qui jette la semence en terre commence par voir la qualité de sa terre, et qu’elle lui convient, puis l’ayant vue, il répand la semence [58]. »
Ci leur depri mout finement,
Quant saront mon definement,
Finement prïent l’afinee
Joie me doinst qui n’iert finee.
Diex, qui seur toz est purs et fins,
Si finement affint leurs fins
Que, quant venra au definer,
De fine fin puissent finer. Amen [59].
En suscitant le désir de contempler Dieu, Gautier vivifie l’esprit de ses auditeurs et en assure l’unité. Dans une charité sincère, il élève leur âme avec douceur, car il a le secret de l’euphonie, des mots oints qui chantent d’eux-mêmes et suggèrent l’exquise suavité.
L’art de composer procède chez Gautier de la declinatio, de la lectio divina, de la meditatio [60]. Intérioriser la « saveur » et le plein sens des mots par le mâchonnement de la Bible et des textes sacrés assure la floraison toujours renouvelée de trames associatives qui se tissent et se retissent à plaisir. Les thèmes rythmiques eux-mêmes naissent de la manducation et du palatum cordis [61].
Savoureuse ou rugueuse aux oreilles, la parole forte est un flambeau pour l’âme : « Toute écriture qui est inspirée de Dieu est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger et pour conduire à la piété et à la justice [62]. »
Tant par sont de chaste matere
Li mot sacré et beneoit
Ne cuit qu’envers saint Beneoit
De nule chose m’en mesface,
N’il n’iert ja tel, sauve sa grace,
Qu’il ost parler de rien qui mont
A la dame de tout le mont [63].
Les mots sacrés et bénis, gorgés de sève divine, assurent la pureté et l’authenticité du message qu’ils sont chargés de transmettre. Leur source limpide s’écoule intarissable et c’est la Bible qui inspire encore le poète dans les derniers vers cités ci-dessous : « Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes et pures. C’est comme un argent éprouvé au feu, purifié dans la terre et raffiné jusqu’à sept fois [64]».
En rimoiant, Gautier ne s’écarte pas de la tradition bénédictine. Saint Benoît en effet a renforcé le caractère lettré de l’Occident monastique, déjà vivace avant lui [65]. « En s’incarnant, le Verbe a déposé son éternelle vérité dans les vases que l’histoire façonne, à chaque époque, aux hommes qui doivent la conserver dans leur cœur, puis la transmettre, avec les mots qu’ils ont appris de leur civilisation [66]. »
La fracture entre l’écriture profane et l’écriture sacrée est liée à une appréciation antinomique du monde. Si la plupart des hommes vivent dans et par le monde, d’autres le fuient.
Des troveeurs, quant je m’essai,
Ne mepris mie les essaies,
Mais por ce se vest noires saies
Et il vestent les robes vaires,
Ne leur desplaise mes affaires,
Car troveres ne sui je mie
Fors de ma dame et de m’amie
Ne menestrex ne sui je pas.
Mais por les nuis que j’en trespas
Et por ce que j’en ai tensees
Aucunes fois vainnes pensees
A la foïe m’i sui pris [67].
Le dépouillement intérieur, symbolisé par le vêtement grossier et sombre du moine, requiert une tension continuelle du cœur vers le ciel. L’âme tendue et ouverte au divin doit se préserver des réflexions terrestres qui peuvent s’insinuer en elle et en ternir la lumière dont l’écriture est le miroir. Car ce sont des paroles de vie que sème le mot pur. Lorsque le langage de Dieu conçu dans une âme passe à l’action, ce n’est pas pour rechercher la louange des hommes.
Les écrivains profanes, au contraire, s’attachent à l’extérieur, à la surface mouvante et ondoyante des choses, symbolisée par la magnificence de la vêture. La vigne, si elle ne produit pas de grappes substantielles, les comble malgré tout, pourvu que l’or et la pourpre leur offrent les délices du monde.
L’écriture vraie ne laisse pas de place aux frondaisons du discours, au verbiage sans consistance et sans fruit. Elle défend « de planter un bosquet dans le temple de Dieu et tous nous savons bien que, lorsque les chaumes des moissons aux promesses trompeuses se développent en feuilles, les épis sont moins gonflés de grains [68]».
Gautier se démarque donc des trouvères et des ménestrels, du multiple et du vain, en un mot du monde d’ici-bas ; il est le trouvère, le chantre du ciel, de l’unité, du miel que lui verse généreusement la Vierge.
Vous grant signeur, vous damoysel,
Qui a compas et a cisel
Taillez et compassez les rimes
Equivoques et leonimes [69],
Les biaus ditiez et les biaus contes
Por conter as roys et as contes,
Por Dieu, ne m’escharnissiez pas
Se je ne di tot a compas.
N’ai pas les mos toz compassez [70].
Gautier ne prétend pas avoir la virtuosité des écrivains profanes, parce qu’il n’excelle pas dans un artifice étranger à ses préoccupations, même s’il use des mêmes procédés qu’eux. « Que la parole de vérité précède toutes vos œuvres [71]» constitue le credo de notre poète. Certes, il ne dédaigne pas l’art de bien dire, mais à condition de ne pas s’intéresser seulement à la disposition des mots et de ne pas occulter les réalités spirituelles qui jaillissent de l’intérieur.
Toute rhétorique est bénéfique à condition de servir et de défendre la sincérité et la vérité. « Elle est un art, tout comme la poésie, elle est une sorte de poésie [72]», mais encore faut-il qu’elle emprunte le chemin de l’intériorité, que les mots purs trouvent leur écho. Ce n’est pas l’art en soi qui est en cause, mais l’usage qu’on en fait.
Mais cil est fox et nescïens,
S’autant savoit com Precïens,
Com Oraces ou con Virgiles,
Qui tant aprent baraz et guiles
Qu’il en pert Dieu, qui est li sens
Que tuit devons querre en touz sens [73].
Sévère pour Virgile et Horace, deux grands classiques latins, il n’épargne pas non plus l’écriture pervertie de Priscien, grammairien du VIe siècle, égale~ment poète. À tous trois il reproche d’éloigner le lecteur de la seule vraie finalité, Dieu, car « ce qui enseigne le sens, ce n’est pas le bruit des syllabes, mais la connaissance des choses signifiées [74]. » Le désir de plaire, de divertir les grands de ce monde est l’affaire des « littérateurs [75]» qui n’ont pour modèles que les auteurs latins.
Ja cest affaire n’enpreïsse
S’uns de ces grans maistres veïsse
Qui son estude i volsist metre,
Mais ne s’en veilent entremetre
Por ce qu’il voient, c’est la some,
Que chevalier, prince et haut homme
Aimment mais mielz atruperies,
Risees, gas et truferies,
Sons et sonnés, fables et faintes
Que vies de sains ne de saintes [76].
Trompe-l’œil, fictions mensongères offrent à la parole de l’homme une scène de vent où le mot ne se propose d’autre but que lui-même. L’art pour l’art, qui porte en lui sa propre justification, se moque du vrai, s’en détourne et engendre par là même la stérilité. Le vertige des signifiants creuse, épuise, aveugle l’âme, enlisée dans les sables mouvants du siècle. En effet, « c’est par la foi que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu, et que tout ce qui est visible a été formé, n’y ayant rien auparavant que d’invisible [77]. »
Fole parole rest si male
L’ame en enfer rue et avale.
Vainne parole l’esperite
Assez souvent a mal escite.
Sachiez de voir, vos qui oez,
Les mos soilliez et emboez,
Felonnies, detractïons,
Vostre vie, vostre actïons
Est mout malvaise et mout amere ;
A Dieu desplaist et a sa mere [78].
Les cœurs mondains qui ne s’attachent qu’à ce qu’ils voient, qui briguent le terrestre et poursuivent l’éphémère, entretiennent et propagent la nuit des sens par des paroles viciées de boue. « La boue (en effet) signifie la contagion des choses terrestres [79]. » Ils flétrissent le langage, l’enfer dans la gangue matérielle.
Au contraire, « le langage de l’Esprit résonne silencieusement à l’oreille du cœur et demande des sens spirituels affinés. Pour l’entendre, il faut que l’homme soit bien purifié. Car la vue n’est pas seule en cause. Il y a un goût spirituel comme il y a une vue, une ouïe spirituelle. La Vérité a une saveur et l’âme s’en repaît comme d’une nourriture [80]».
La parole de Vérité restaure l’âme en lui offrant la force sainte. Elle est breuvage de vie, alors que la parole terrestre, coupe de poison, initie à la mort.
Il n’est nus hom tant dissolus,
Tant trenchans ne tant esmolus,
S’oit volentiers la Dieu parole,
Ne le retraie d’uevre fole.
Ele est tant nete, ele est tant pure
Tout le netoie et tout l’espure ;
Si le chastie, si l’amende
Ne laist en lui tache ne mende.
La Dieu parole grant bien fait :
Tuit cil qui l’aiment sont refait [81].
En revanche et fort heureusement, la parole divine, révélatrice de la vérité, dispense une énergie régénératrice et ensemence les cœurs des pécheurs les plus endurcis. Elle est action, physiquement, psychiquement, moralement. Lorsque le signifiant extérieur et sensible éveille le signifié intérieur et mental [82], alors jaillit l’étincelle de la conscience. Sa puissance réside dans l’immédiateté de la Ressemblance, ce qui éveille dans l’âme les résonances des trésors déposés par la sagesse.
Clers bien a Dieu bouté arriere,
Bien est entrez en la charriere
Qui en enfer driot le charroye
Qui de Maret et de Maroye
Qui le guille, qui le sousprent,
Qui en enfer la voie aprent,
Chante et deduit plus volentiers
Que de celi qui les sentiers
Dou ciel aprent a ses amis [83].
À la parole divine, régénératrice, s’opposent les paroles frivoles et vaines qui divertissent et détournent de l’essentiel. Elles sonnent clair, charment, mais ne suscitent d’autre écho qu’elles-mêmes. Plus grave surtout : toute littéra~ture qui regarde vers les plaisirs du monde pourvoit les haras du diable.
Laissons les chans qui rien ne valent
Et les mençoignes qui avalent
L’ame es tenebrez la desoz [84].
Le langage artificiel de la littérature profane, mensonger, est porteur de plaisirs éphémères. Pourtant la parole de vérité ne se drape pas obligatoire~ment d’une âpre sévérité.
Mon chief m’a tout resvertué
Cele qui a enfer tüé,
Et rapointiez est ja mes graffes,
Non pas por truffes ne pour baffes
Que j’embriever veille n’escrire
Pour esciter la gent a rire,
Et nepourquant souvent avient
Qu’en bouche saut telz moz et vient,
Tel chiflerie et tel risee,
S’entendue est et bien glousee,
Ou assez a, par verité,
Grant sens et grant moralité [85].
La plaisanterie n’est pas condamnable en soi ; tout est affaire de degré et de finalité. Maîtrisée et orientée dans le droit sens, elle édifie aussi efficacement qu’un sermon austère. La véridicité de la parole garantit de toute dérive, la simplicité du poète aussi.
Je ne sui mie si tres sages
Qu’a la foïe je ne redie
Aucune chose dont on rie.
Je ne di pas tout adez senz,
Non fait l’archevesques de Senz.
Ici mon graffe repenrai,
Seur nos lettrés m’en revenrai,
Ou mout a certes a redire [86].
Dans cette occurrence, les rimes équivoques sont prétexte à humour, un humour qui ne diminue en rien la profondeur de l’écriture et qui répond à une préoccupation constante, celle de capter l’attention de l’auditeur, par l’agrément ajouté à l’intérêt, pourvu qu’elle l’élève vers les cimes spirituelles, grâce à un retour sur soi.
Inspiré par la Vierge, semence de tous biens, Gautier compose un hymne éblouissant à sa gloire. Ainsi son écriture pénètre, ouvre le surnaturel. La puissance incantatoire des mots, tantôt nourriture, tantôt breuvage, arrache à la matérialité et les prodigieux thèmes rythmiques, les parallélismes intenses ou dispersés en écho de miracles à miracles, parachèvent une harmonie à la fois spontanée et savante.
La tension vers l’ineffable fait s’envoler l’écriture du multiple vers l’unité. L’homme, le moine, le poète se mêlent intimement dans cette ascension sacrée, car le verbe est action sur l’auditeur, et aussi sur le poète lui-même qui songe à son salut.
Parti de simples considérations sur la traductions de sources latines, Gautier a glissé insensiblement vers une écriture personnelle qui s’abreuve de saveurs spirituelles. Humble canal du céleste, les énergies purificatrices le traversent, débordent, explosent en une théophanie langagière, qui con~firme l’influence de Notre-Dame. La parole du poète étincelle, irradie et fait lever une riche moisson, parce qu’il préfère suivre le prophète plutôt que le poète. « Il (est) la lampe qui brûle et qui luit [87]». Gautier brûle du désir du divin, il luit par sa parole de vérité.
Paris – Le Mans
 
NOTES
 
[1] GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur Ézéchiel, t. 1, éd. et trad. Ch. MOREL, Liv. 1, III, 4-5, Paris, 1986, p. 125.
[2] GAUTIER DE COINCI, Les Miracles de Nostre Dame, éd. V.F. KOENIG, 4 vol., Genève, 1966-1970.
[3] Sur la Vierge médiatrice, voir A. GARNIER, Péché, pénitence et rédemption chez Gautier de Coinci, Thèse de doctorat, Université de Paris IV–Paris Sorbonne, t. 2, 1994, p. 696-728.
[4] Ci commence li prologues seur les myracles Nostre Dame que Gautiers, prieus de Vi, moines de Saint Mart, translata, v. 1-10 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 1, p. 1) : « À la louange et à la gloire, /En souvenir et en mémoire /De la reine, de la dame/ À qui je me confie corps et âme,/ Les mains jointes, soir et matin,/ Je veux traduire et mettre en vers/ Des Miracles que je trouve en latin,/ Pour que ceux qui ne le savent pas/ Puissent comprendre qu’il est bon/ De s’attacher à son service. »
[5] J. LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, 2e éd., Paris, 1957, p. 131.
[6] Ci commence li prologues seur les myracles, v. 32-37 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 1, p. 3) : « De si doux Miracles ont été oubliés/ Trop longtemps dans leur texte latin./ Mais si je peux vivre un été,/ Je veux en traduire/ Les plus beaux, mot à mot,/ Fidèle au texte, tel qu’il est. »
[7] Cf. A. POQUET, Les miracles de la sainte Vierge, Paris, 1857, p. XLIV-LIX ; Histoire littéraire de la France, t. 12, Paris, 1763 (nouv. éd. 1898), p. 295.
[8] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 100-107 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 269) : « Oui, je sais bien que certains me blâment/ D’entreprendre pareille chose./ Mais la dame à laquelle je consacre/ Ma pauvre méditation/ Connaît bien et voit mon intention./ Elle sait bien, la douce dame,/ Que je n’attends de récompense/ De personne, sinon d’elle seule. »
[9] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 131-133.
[10] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 113-119 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 269) : « Il n’est pas conforme à la règle,/ Disent par derrière les médisants,/ Qu je m’attache à rimer./ Mais je méprise leurs grognements./ Si elle veut m’en savoir gré, la dame/ Dont je désire fort avoir l’agrément,/ Je méprise leurs aboiements. »
[11] P. ZUMTHOR, Introduction à la poésie orale, Paris, 1983, p. 162.
[12] Ci commence li prologues seur les myracles, v. 13-14 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 1, p. 2) : « Celui qui ne la sert pas s’aime peu lui-même,/ Car elle est la semence de tous biens. »
[13] Id., v. 38-45, p. 3 : « Que la mère de Dieu me donne la sagesse/ Où je puisse puiser quelque bien./ Je risque d’épuiser bien vite/ Et d’anéantir ma pauvre science/ Si je ne peux puiser dans le puits profond/ Que nul puisatier ne peut épuiser,/ Quel que soit son acharnement à puiser :/ C’est la mer que nul n’épuisa jamais. »
[14] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 74.
[15] De la misere d’omme et de fame et de la doutance qu’on doit avoir de morir, v. 1-30 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 439) : « Gautier, qui, de corps et d’âme/ Est le serviteur des serviteurs de Notre-Dame,/ Offre et dédie ce livre, fruit de tout son zèle,/ À tous ceux qui ont dans le cœur et en mémoire/ La douce mère du roi de gloire./ Comme leur serviteur, comme leur frère/ En Dieu et en sa douce mère,/ Il les salue tous avec affection./ Les mains jointes, très humblement,/ Par cette poésie, il les supplie/ De bien vouloir prier la reine de pitié/ De lui accorder son aide. »
[16] Comment Nostre Dame sauva un home ou fons de la mer, v. 232-242 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 330) : « Quand je traduis l’histoire,/ Je ne peux ajouter au texte/ Et y mettre ce que je pense,/ Car cela ferait trop de digressions./ Aussi je l’ai laissé souvent tel,/ Et j’y ai ajouté les queues/ Où j’ai fait des remarques pour que/ Celui à qui la queue déplaira/ L’abandonne une fois le conte fini,/ Et que celui qui voudra la lire/ Puisse le faire sans lire le Miracle. »
[17] Voir à ce sujet : J. CHAURAND, Fou. Dixième conte de la vie des Pères, Genève, 1971, p. 8-21 ; A. MUSSAFIA, Über die von Gautier de Coinci benützten Quellen, Denkschriften der Kaiser Akademie der Wissenschaft zu Wien, t. 49, 1896, p. 1-54. D’une manière générale, Gautier suit la trame des textes latins, mais les ancre dans la réalité de son époque. Selon son inspiration, il développe dans une visée édifiante des thèmes qui lui tiennent à cœur. Dans Nonne aus dem Kloster mit dem Neffen Aebtissin, qui devient De la nonain chez Gautier, le neveu de l’abbesse est seulement évoqué. Gautier précise sa qualité de chevalier. Dans Mädchen von Arras (= D’une fame qui fu garie a Arras), la maladie des ardents est seulement évoquée, tandis que chez Gautier la description minutieuse de la maladie occupe un espace textuel important. Dans Reicher Mann und arme Frau (= Dou riche et de la veve fame), la folie de l’usurier et les tourments infernaux que lui infligent les chats sont beaucoup moins développés que chez Gautier. Ici encore, nous retrouvons une préoccupation majeure du XIIIe siècle : l’usure que Gautier veut stigmatiser avec vigueur. Prenons un exemple chez Hugues Farsit (J.P. MIGNE, Patrologie latine, t. 79, col. 1781) : De femina quae nasum recuperavit, devenu De Gondree comment Nostre Dame li rendi son nez, où nous retrouvons le miracle original, le cierge offert à la Vierge, le visage refait de la jeune femme. En revanche, les descriptions de ses mutilations et le calvaire qu’elle endure de sa parenté sont très réduits dans le texte latin. Les conséquences du miracle restent très succinctes chez Farsit, alors que chez Gautier 214 vers avec des références bibliques dénoncent ceux qui refusent de croire aux miracles et ménagent l’apothéose de la Vierge. Les textes latins n’offrent donc à Gautier qu’un support à son inspiration. Il est aussi à remarquer que si les textes latins comportent quelques allusions bibliques, les références explicites à la Bible n’émaillent pas les textes comme chez Gautier.
[18] D. COLOMBANI, Savoir prier Notre-Dame à l’exemple de Gautier de Coinci, Le livre des miracles de Notre-Dame de Rocamadour, Rocamadour, 1972, p. 96.
[19] Ci commence li prologues seur les myracles, v. 325-330 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 1, p. 19) : « Que la mère de Dieu, qui est la lime/ Qui purifie et polit tout,/ Daigne purifier et polir,/ Pour que ses Miracles riment harmonieusement,/ La langue de Gautier de Coinci/ Qui pour l’amour d’Elle commence ainsi. »
[20] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 65-76 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 267) : « Je veux suivre le prophète/ Plutôt que le poète./ Je veux emprunter à saint Jean/ Et à saint Luc plutôt qu’à Lucien./ Je veux m’inspirer de l’Évangile/ Plutôt que de Juvénal et de Virgile./ Je souhaite plaire à Notre-Dame,/ Attirer et gagner à son amour quelques âmes,/ Et je le souhaite plus que tout,/ En disant la vérité avec transparence,/ Plutôt que je ne désire plaire au monde/ Par des propos brillants et élégants. »
[21] J. LECLERCQ, La spiritualité de Pierre de Celle, Paris, 1946, p. 67.
[22] SAINT AUGUSTIN, Du maître, un livre, chap. XI, dans Œuvres complètes, éd. et trad. H. BARREAU, J.P. CHARPENTIER, P.F. ECALLE, J.M. PÉRONNE, t. 3, Paris, 1873, p. 285, et Ep, 3, 16-17.
[23] D’un archevesque qui fu a Tholete, v. 2301-2309 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 2, p. 92-93) : « Puissé-je être toujours son écrivain,/ Mais trop vite quand j’écris, je suis à court d’idées,/ Aussi je redoute cette mésaventure,/ Je la prie de me serrer la tête/ De ses très blanches et douces mains./ Je dirai alors moins de sottises./ Il y a si peu de savoir en moi ;/ Si elle ne m’inspire pas, je sais en vérté/ Que très vite j’aurai bientôt dit tout ce que je sais. »
[24] De la misere d’omme et de fame, v. 1571-1576 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 501) : « Sur ce point Dieu connaît ma conscience :/ Encore que soit pauvre ma science/ Et que sur moi il y ait fort à redire,/ Je voudrais bien dire des choses/ Telles qu’elles feraient se réfréner clercs et laïcs/ Avant que l’âme ne s’en plaigne. »
[25] Épilogue, v. 180-185 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 438) : « Je les harcèlerai volontiers/ Et je désire les admonester un peu,/ Parce qu’ils sont trop tournés vers le siècle./Maintenant je ne désire pas les flatter,/ Mais je veux les égratigner quelque peu/ Pour leur faire comprendre leur folie. »
[26] SAINT AUGUSTIN, Quatre livres sur la doctrine chrétienne, chap. XIX, dans Œuvres complètes, t. 6, p. 576.
[27] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 55-64 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 267) : « J’irai plus loin dans le vrai,/ Je parlerai peut-être très rudement,/ Tel celui qui n’a pas beaucoup de science./ Mais saint Jérôme fait savoir,/ Et l’autorité le dit bien,/ Qu’il vaut mieux dire la vérité/ Simplement et rudement/ Plutôt que subtilement un beau mensonge./ Dans ces Miracles je veux faire/ Un récit utile plutôt qu’agréable. »
[28] SAINT AUGUSTIN, Quatre livres sur la doctrine chrétienne, chap. XIX, dans Œuvres complètes, t. 6, p. 576.
[29] C. MOHRMANN, Le style de saint Bernard, San Bernardo, t. 46, 1954, p. 175.
[30] Oïr dans GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 2, p. 246, v. 4 ; t. 3, p. 23, v. 1, p. 35, v. 1 ; t. 4, p. 42, v. 6, p. 95, v. 5-7, p. 321, v. 1, 6, p. 378, v. 25. Escouter : t. 4, p. 340, v. 5, p. 378, v. 17, 25. Entendre: t. 3, p. 51, v. 1 ; t. 4, p. 95, v. 1, p. 321, v. 1. Lire : t. 4, p. 431, v. 1.
[31] « L’imagination était vigoureuse, agissante chez les hommes du Moyen Âge. Elle permettait de se représenter, de se rendre “présent” les êtres, de les voir, avec tous les détails que les textes rapportent. On aimait les décrire et pour ainsi dire, les créer, en donnant un très vif relief aux images et aux sentiments. » (LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 74).
[32] Référence implicite à Mt, 3, 12 et à Lc, 3, 17.
[33] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 83-88 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 268) : « Je ne recherche pas les mots/ Où il n’y a point d’efficacité,/ Car on ne doit aspirer à ce qui est sans valeur./ Mieux vaut le grain que la paille./ Ce n’est pas là mon but ni mon désir./ Vraiment, cela ne me tente pas. »
[34] Jn, 1, 1-3.
[35] LECLERCQ, La spiritualité de Pierre de Celle, p. 64.
[36] Même image chez saint Bernard : « Les juifs rongent comme une croûte sèche les écrits divins. » (Lettre 106, col. 242).
[37] D’un archevesque qui fu a Tholete, v. 213-224 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 2, p. 13-14) : « Beaucoup se vantent d’être instruits, Mais ne comprennent de l’Écriture/ Ni l’efficacité ni la force./ De la noix ils rongent l’écorce,/ Mais ignorent ce qu’il y a dedans./ Le péché leur agace les dents./ Ils ne savent pas assez pour briser la coque/ Et pour extraire l’amande./ Peu vaut la noix pour qui ne la décortique./ L’amande gît sous la coque./ Ils n’entendent pas l’Écriture./ Ils en ont la croûte et nous la mie. »
[38] De l’empeeris qui garda sa chasteé contre mout de temptations, v. 2224-2230 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 391). Efficace n’est pas sans rappeler la formule de saint Paul : « Car la parole de Dieu est vivante et efficace » (He, 4, 12), formule qui rappelle à son tour ce que Dieu dit lui-même : « Ainsi ma parole qui sort de ma bouche ne retournera point à moi sans fruit, mais elle fera tout ce que je veux, et elle produira l’effet pour lequel je l’ai envoyée. » (Es, 55, 11). Curieusement, cette efficacité de la parole divine reconnue par la Bible l’était déjà chez les Sumériens : « Pour expliquer l’activité créatrice attribuée à [leurs] divinités, les philosophes sumériens avaient élaboré une théorie qu’on trouve, après eux, répandue dans tout le Proche-Orient ancien : la théorie du pouvoir créateur de la parole divine. Il suffisait au dieu créateur d’établir un plan, d’émettre une parole et de prononcer un nom et la chose prévue et désignée venait à l’existence. » (S.N. KRAMER, L’histoire commence à Sumer, Paris, 1957, p. 125). C’est ce qui conduit J. Bottéro à écrire : « Qui dira, par exemple, l’incalculable importance qu’a pu avoir, dans cette recherche judéo-chrétienne de la Toute-Puis- sance et de l’Absolu du divin, la « spiritualisation » de l’action divine imaginée par les Sumériens lorsqu’ils ont abouti à l’idée conservée et renforcée encore dans la Bible – de la « parole efficace » ? » (Id., p. 23). Le souci du mot efficace chez Gautier est à mettre en relation avec le but qu’il se propose en écrivant les Miracles : arracher les hommes à l’immédiat et leur donner des outils pour accéder au monde divin (cf. n. 3).
[39] M. GRAMMONT, Le vers français, Paris, 1923, p. 206.
[40] A. SPIRE, Plaisir poétique et plaisir musculaire, nouv. éd., Paris, 1986, p. 278.
[41] Ez, 3, 2.
[42] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 97-99 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 269) : « Je n’ai pas les mots tout à fait justes./ Si vous me passez de n’avoir pas un beau langage,/ Je ne dois avoir ni honte ni blâme. »
[43] Le myracle qui desfendi les samedis Nostre Dame, v. 24-36 (GAUTIER DE COINCI, Miracles t. 4, p. 419) : « Je ne me crois pas assez expert/ Pour qu’il n’y ait rien à reprendre dans ce que j’ai dit,/ Si on veut regarder attentivement et parfaire,/ Et pour qu’il n’y ait beaucoup à limer/ Si on voulait ciseler les rimes./ Il y a assez de passages/ Où je n’ai pas eu grand loisir/ De m’appliquer ni de m’appesantir/ Pour éplucher chaque mot./ Si quelqu’un l’améliore ou veut l’améliorer,/ Je lui en sais gré et que Dieu le récompense,/ Car on ne fait pas un si grand livre/ Au tire-ligne et au compas. »
[44] SPIRE, Plaisir poétique, p. 199-200.
[45] GUILLAUME DE SAINT-THIERRY, Lettre aux frères du Mont-Dieu. Lettre d’or, éd. et trad. J. DÉCHANET, Paris, 1985, p. 185.
[46] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 77-82 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 268) : « Les mots simples et chargés de fruits/ Valent bien mieux, je crois,/ Et sont plus bénéfiques à l’âme/ Que les mots subtils et incisifs/ Que beaucoup disent pour leur renom/ Et où il n’y a que des feuilles. »
[47] Pr, 11, 30.
[48] Si, 27, 7.
[49] Mt, 21, 19.
[50] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 75.
[51] D’un moigne qui fu ou flueve, v. 627-642 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 189- 190) : « Dans le fumier et le bourbier habite/ Celui qui se souille et se délecte/ Dans l’infâme boue de la luxure./ Qui y plonge son cœur et son esprit/ Ressemble fort à la canette/ Qui sans cesse dans la boue barbote./ En barbotant il court à sa perte/ Et barbote bien dans un infâme bourbier/ Celui qui dans un tel bourbier barbote./ En luxure il y a tant de boue/ Qu’on doit traquer comme un ours/ Celui qui veut barboter dans une telle boue./ Le clerc qui s’embourbe dans ce bourbier,/ Au puits d’enfer, dans la boue infâme,/ Sera plongé et embourbé./ À jamais, tel un crapaud, il barbotera. »
[52] M. JOUSSE, Les rabbis d’Israël. Les récitatifs rythmiques parallèles, I., Genre de la maxime, Paris, 1929, p. XIX-XXXIV.
[53] SPIRE, Plaisir poétique, p. 45.
[54] GRÉGOIRE LE GRAND, Morales sur Job, Liv. XXVIII-XXIX, 6e part., texte latin de M. ADRIAEN (CCL 143B), intr. par C. STRAW, trad. par les MONIALES DE WISQUES, notes par A. DE VOGÜÉ, XXIX, 3, Paris, 2003.
[55] MOHRMANN, Le style de saint Bernard, p. 175.
[56] Gautier évoque lui-même cette manducation (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 2, p. 278, v. 122-123, p. 279, v. 156-158 ; t. 4, p. 408-409, v. 815-825).
[57] De un moigne de Chartrose, v. 129-136 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 417) : « Nous le verrons tous au terme de notre vie/ Si nous la servons d’un cœur sincère./ Que l’étoile claire, pure et délicate,/ Qui tout épure, tout purifie,/ Nous mène parfaitement à bon port,/ Si bien que nous puissions voir/ Sans fin ce soleil si parfait./ Amen ! amen ! j’ai fini. »
[58] GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur Ézéchiel, XI, 20, p. 473 et 475.
[59] Dou cierge qui descendi au jougleour, v. 239-246 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, 199-200) : « Ici, je les supplie instamment,/ Quand ils apprendront ma mort,/ De prier sincèrement la Parfaite,/ Qu’elle me donne la joie qui n’aura pas de fin./ Que Dieu, plus que tout pur et parfait,/ Les conduise à bonne fin si parfaitement,/ Que, quand viendra l’heure de leur mort,/ Ils pourront avoir une heureuse fin. Amen. »
[60] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 71-72.
[61] SAINT AUGUSTIN, Enerrationes in Psalmos, CXVIII, 7, P.L., t. 37, col. 1566.
[62] 2 Tm, 3, 16.
[63] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 126-132 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 270) : « Ils sont d’une matière si chaste/ Les mots sacrés et bénis/ Que je ne crois pas commettre/ Une faute à l’égard de saint Benoît,/ Et personne, sans le secours de sa grâce,/ N’osera jamais parler de chose/ Qui importe à la dame de l’univers. »
[64] Ps, 9, 7.
[65] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 240.
[66] Id., p. 239.
[67] D’un archevesque qui fu a Tholete, v. 2310-2321 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 2, p. 93) : « Quand je m’essaie à écrire,/ Je ne méprise pas les écrits des trouvères,/ Mais si je revêts de noirs habits,/ Alors qu’eux se vêtent de fourrures,/ Que ma condition ne leur déplaise,/ Car je ne suis trouvère/ Que de ma dame, de mon amie,/ Et je ne suis point ménestrel./ Mais, parce que je passe les nuits/ Et parce que j’ai combattu/ Parfois les vaines pensées,/ Souvent je m’y suis mis. »
[68] GRÉGOIRE LE GRAND, Morales sur Job, Liv. I et II, 1re partie, introd. et notes par R. GILLET, trad. A. DE GAUDEMARIS, Paris, 1975, Lettre-dédicace, 5, p. 133.
[69] La rime dite équivoque « a reçu son nom de Gautier de Coinci qui en a beaucoup usé, bien qu’il n’en soit pas l’inventeur. […] Mais on remarque que G. de Coinci ne sépare pas l’équivoque du léonisme, et en fait, dans la majeure partie des cas, l’équivoque porte sur deux syllabes ». (G. LOTE, Histoire du vers français, t. 2, Paris, 1951, p. 151-152).
[70] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 89-97 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 268-269) : « Vous, grands seigneurs, vous, damoiseaux,/ Qui au compas et au ciseau/ Taillez et ajustez les rimes/ Équivoques et léonines,/ Les beaux poèmes et les beaux contes,/ Pour les conter aux rois et aux comtes,/ Par Dieu ne me raillez pas/ Si je ne m’exprime pas avec rigueur./ Je n’ai pas les mots tout à fait justes. »
[71] Si, 37, 20.
[72] A. VON HARNACK, Augustin. Reflexionen und Maximen aus seiner Werken gesammelt und übersetz, Tübingen, 1922, p. VIII.
[73] De deus freres, Peron et Estene, v. 393-398 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 4, p. 149-150) : « Mais il est fou et ignorant,/ Même s’il en sait autant que Priscien,/ Qu’Horace ou que Virgile,/ Celui qui apprend tant de ruses et de mensonges/ Qu’il en perd Dieu, qui est la sagesse/ Que nous devons chercher partout. »
[74] SAINT AUGUSTIN, Du maître, un livre, chap. XI, dans Œuvres complètes, t. 3, p. 284.
[75] LECLERCQ, Initiation aux auteurs monastiques, p. 243.
[76] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 139-148 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 270) : « Jamais je n’aurais entrepris cette tâche/ Si j’avais vu que l’un de ces grands maîtres/ Voulait s’y intéresser./ Mais ils ne veulent pas l’entrepren- dre/ Parce qu’ils voient, pour tout dire,/ Que chevalier, prince et haut homme/ Préfèrent de beaucoup tromperies,/ Rires bruyants, railleries et moqueries,/ Musi- que et chansons, fables et légendes,/ Aux vies des saints et des saintes. »
[77] He, 11, 3.
[78] Ci commence li prologues en la seconde partie, v. 183-192 (GAUTIER DE COINCI, Miracles, t. 3, p. 272) : « Folle parole est si mauvaise/ Qu’elle pousse et mène l’âme en enfer./ Vaine parole pousse à mal/ L’esprit fréquemment./ Sachez en vérité, vous qui écoutez/ Les mots souillés et pleins de fange,/ Félonies et calomnies,/ Votre vie, votre action,/ Est très mauvaise, pleine d’amertume./ Cela déplaît à Dieu et à sa mère. »
[79] GRÉGOIRE LE GRAND, Morales sur Job, XXIX, 3, p. 209.
[80] R. GILLET, Introduction à GRÉGOIRE LE GRAND, Morales sur Job, Liv. I et II, p. 46- 47.