2004
Le Moyen Age
Écrire selon Gauthier de Coinci
Annette Llinares-garnier
Gautier de Coinci est un moine bénédictin dont l’écriture à la finalité édifiante met en œuvre tous les procédés pour rendre sensible les valeurs spirituelles. La poésie en langue vernaculaire est l’outil le plus apte à rendre sensibles les vibrations divines. Son goût du beau exprime un fervent idéal empreint d’une grande humilité. Son être unifié dans le divin devient le simple canal des énergies sacrées et fonde une expression qui participe à l’éternité. Son écriture va droit dans le bon sens à la rencontre du Verbe qui est action. Son efficacité permet d’atteindre le Vrai l’essence. Ainsi, la poésie n’est pas une fin en soi. Les mots justes, les jeux sur les sonorités, les figures de style ne sont pas des ornements mais relèvent de le meditatio. Elle est un breuvage de vie dont la puissance réside dans l’immédiateté de la Ressemblance.
Mots-clés :
relique, couronne d’épines, Louis IX, monarchie française, théologie-politique.
Gautier de Coinci was a Benedictine monk whose edifying texts
call upon all sorts of devices to bring out spiritual values. Vernacular poetry
is the most appropriate instrument to convey divine vibrations. His attraction
to beauty reflects a fiery ideal imbued with great humility. His very being,
which is one with the divine, becomes a mere channel for holy energies and the
foundation of words that partake of eternity. His writing leads to the Word
which is action. Its efficiency makes impossible to achieve what is essentially
True. Poetry is thus not an end in itself. Finding the right words, playing on
sounds, weaving figures are speech are not pleasant ornamentation but belong to
meditatio. It is a life beverage whose power lies in the immediacy of
Resemblance.Keywords :
edification, poetry, beauty, the Word, efficiency.
Chantre de Notre-Dame, Gautier offre une écriture riche,
complexe et variée. Sa création investit un espace sonore et les mots dessinés
sur le vélin n’ont pour dessein que d’en fixer la trace. Au service d’une
finalité édifiante, sa parole vibre à la rencontre de l’intelligible et du
sacré ineffable. Aux confins de l’ici et de l’au-delà, il réfléchit des signes
qu’il livre au monde, marqués par le sceau du droit sens. Moisson de lumière,
sa parole ensemence les âmes qui échappent ainsi à l’opacité du monde. Les
germes de la pensée naissent, s’épanouissent, croissent et se propagent : « La
voix est feu par le désir, elle est son par la parole. De l’airain incandescent
fusent des étincelles ; des mots porteurs de flamme s’en vont de ceux qui
exhortent jusqu’aux oreilles des auditeurs
[1]. »
Dans les
Miracles
[2] la parole rayonne, unifie le multiple, l’épars, le
discon~tinu, l’incohérent. Poète est celui qui avertit du dehors et réveille
l’éternelle vérité déposée en chaque homme. Confronté dans le monde à une forêt
de signifiés et de signifiants, l’individu doit remonter à leur source, le
Signifié lié au Verbe. Le talent, sous toutes ses formes, a pour mission de
recréer l’unité de l’homme en Dieu.
Se soustraire au multiple dans la tension extrême de l’être
vers Dieu, c’est l’idéal auquel Gautier veut convertir le siècle. La
verticalité lumineuse qui structure son œuvre, la puissance efficace de sa
parole témoignent d’une ferveur sans cesse renouvelée. Le poète, désir vivant
de la vie céleste, veut attirer ses auditeurs vers un univers de foi ardente.
Son art délivre un message de conversion, d’élévation constante, dans un hymne
polyphoni~que à la louange de la Vierge médiatrice
[3] et miséricordieuse.
L’écriture de Gautier s’enracine dans sa condition de moine.
Écrire est pour lui un acte d’humilité, une forme de prière qui implique la
totalité de l’être. Les nombreuses professions de modestie que l’on découvre au
fil des Miracles sont l’écho d’une
conscience d’imperfection que son âme simplifiée perçoit. Nul ne peut mettre en
doute son humilité, la foi passionnée que son génie poétique réfléchit comme un
miroir. Poésie, miroir de l’être et de ses faiblesses, mais surtout creuset où
la voix habite la parole et dont le Verbe qui précède tous les signes fonde la
véridicité.
Pour saisir le sens de cette écriture, nous nous pencherons sur
ce que Gautier en dit lui-même et notre réflexion s’élargira ensuite.
Gautier se présente d’abord comme un simple traducteur, un
modeste lien entre la langue savante et la langue vernaculaire. Traduire des
Miracles, c’est assurer la
transmission d’une culture qui s’inscrit parfaitement dans les valeurs
spirituelles du cloître.
A la loenge et a la
gloire,
En ramembrance et en
memoire
De la roïne et de la
dame
Cui je commant mon cors et
m’ame
A jointes mains soir et
matin,
Miracles que truis en
latin
Translater voel en rime et
metre
Que cil et celes qui la
letre
N’entendent pas puissent
entendre
Qu’a son servise fait boen
tendre [4].
Ceux qui sont incapables de déchiffrer la Bible, clé qui initie
aux valeurs spirituelles, manquent de l’outil que Gautier se propose de leur
fournir et qui leur permettra de s’élever au-delà de l’immédiat. Soucieux de la
portée édifiante des contes, il sait que la qualité de leur forme préside à la
délivrance du message et à l’épanouissement spontané des mystères qui le
relient au sacré. La poésie est l’outil le plus apte à rendre sensibles les
vibrations divines. La vérité féconde la beauté, la beauté régénère la soif de
Dieu. Ainsi le spirituel reste la priorité de son écriture. Le « besoin de
rimer », tradition monastique, affleure ici : « Les moines du Moyen Âge
n’étaient ni des antiquaires, ni des bibliophiles, ils n’avaient pas du tout
une mentalité de collectionneurs : ils cherchaient une utilité. Ce n’étaient ni
des pédants, ni des esthètes, mais ils vivaient intensément. D’une part, la
liturgie développait en eux le goût du beau et d’autre part, l’ascèse et la
clôture leur interdisaient les plaisirs sensibles, grossiers ou raffinés : ils
ont donc aimé le beau langage, les beaux vers. Ils n’ont certainement conservé
aucun texte qui ne les ait charmés par sa beauté
[5]. » Transcrire de la prose latine en vers dépasse
immanquable~ment la simple traduction. Gautier sans doute s’est déjà heurté à
cet exercice périlleux, mais persiste dans la voie qu’il s’est proposée, tout
en affirmant qu’il ne s’écarte jamais du modèle original.
Si douz myracle
enseveli
Dedens la letre ont trop esté
;
Mais, se vivre puis un
esté,
De plus biaus en volrai fors
metre
Tout mot a mot, si com la
letre
Et l’escriture le
tesmoigne [6].
Ce pari de l’impossible fidélité au texte est sans doute à
l’origine des violentes critiques dont Gautier a été victime dans différentes
Histoires littéraires
[7]. Son goût du beau au service d’une écriture
édifiante exprime le fervent idéal que ses détracteurs veulent
ignorer.
Encor sai bien qu’aucuns me
blasme
Quant de tel chose
m’entremet,
Mais la dame por cui g’i
met
Ma povre
cogitacïon
Seit bien et voit
m’entencïon.
Ele seit bien, la douce
dame,
Guerredon d’ome ne de
fame,
Se de li non, je n’en
aten [8].
Au sein même du cloître, certains condamnent la présence des
muses, incompatible avec l’austérité qui y est de règle
[9]. Mais Gautier n’a qu’une Inspiratrice,
source de gravité, de profondeur et de beauté. Écrire, c’est vivre intensément
la présence de la Vierge, s’ouvrir au flux et au reflux du spirituel. L’âme
purifiée se tourne vers son origine et si elle œuvre parmi les hommes, c’est
pour révéler la plénitude du divin. Gautier n’attend de récompense que de sa
Dame. Un lien personnel s’établit entre Elle et lui, placé hors du circuit
banal, qui ne se préoccupe pas de plaire à un public, mais cherche la joie
d’écrire dans un accord plus intime.
N’est pas ordre, ce vont
disant
Par derriere li
mesdisant,
M’entente mete a
rimoyer,
Mais petit pris leur
groignoier.
Se cele gre m’en vielt
savoir
Cui gre je be mout a
avoir,
Assez petit pris leur
abai [10].
Affranchi de l’éphémère, le moine est en exil dans le monde,
comme la voix dans parole : « Le lieu de la parole, c’est le creux matriciel
aux confins du silence absolu et des bruits du monde, où elle s’articule sur la
contingence de nos vies
[11]. » Que la rumeur toute terrestre se taise ! Jamais
elle ne pourra atteindre le jaillissement initial de la parole épurée.
Distanciation à l’égard du monde, distanciation à l’égard de l’écriture, deux
nécessités indissociables. Gautier fait allégeance à la Vierge et à elle
seule.
Qui ne la sert mout petit
s’aime,
Car de toz biens est ce la
saimme [12].
Plénitude de toutes les grâces, Notre-Dame est la semence de
tous biens. Gautier la sert en rimant, espère sa compassion et sa rosée
régénérante.
La mere Dieu tel sens me
doigne
Ou aucun bien puisse
puisier.
Ma povre scïence
espuisier
Et essorber assez tost
puis
Si j’en son parfont puis ne
puis
Qu’espuisier ne puet nus
puisieres,
Tant soit espuisans espuisieres
:
C’est mers c’onques nus
n’espuisa [13].
Féal de la Vierge, le poète fait monter vers elle un hymne de
ferveur et veut aussi faire lever l’aurore dans les cœurs. Il lui faut pour
cela convertir et semer dans l’espérance d’une sagesse puisée dans
l’inépuisable, suggéré par Notre-Dame et par l’écriture.
La Bible imprègne la prière de Gautier : « L’Écriture, qu’on
aimait compa~rer à un fleuve, à un puits, demeurait une eau toujours
fraîche
[14]. » Gautier
fait sien ce vocabulaire qui garde une étonnante puissance évocatrice,
amplifiée par une symphonie sonore. L’être unifié dans le divin devient un
simple canal des énergies sacrées et fonde une expression qui participe à
l’éternité.
Gautiers, qui est de cors et
d’ame
Sers a toz les sers Nostre
Dame,
Cest livre, ou a mise
s’entente,
A toz cialz envoie et
presente
Qui en cuer ont et em
mimoyre
La douce mere au roy de
gloyre.
Comme leurs sers, comme leurs
frere,
En Dieu et en sa douce
mere
Toz les salue
doucement.
A jointes mains, mout
humelement
Leur deprie par cest
ditié
Qu’a la roÿne de
pitié
Qu’ele le consaut prïer
weillent [15].
L’humilité du moine en parfaite osmose avec l’humilité du poète
transparaît dans un « il » d’où tout talent personnel semble exclu. Gautier a
même recours à l’oraison d’intercession fraternelle pour que la Poétesse
souveraine en sorte magnifiée.
Quant me convient sieurre le
fuel,
Je ne puis pas avec la
letre
Quanque je pens ajoindre et
metre,
Car trop i aroit de
delai.
Por ce laissié a la foiz
l’ai,
Por ce les queues i ai
mises
Et si ai fetes tex
devises
Que cui la queue ne
plaira
Au polagrefe la
laira
Et qui la queue veut
eslire
Sans le miracle la puet
lire [16].
Très vite, l’attitude de Gautier devant son écriture
s’infléchit et l’aide qu’il sollicite de la Vierge ressemble fort à une quête
d’inspiration. Les
Miracles qu’il a
choisis lui suggèrent des considérations personnelles. Il émaille les textes de
digressions, les déborde en rédigeant des « queues » où son talent s’épanouit.
Bref, son inspiration ou plutôt celle qui lui est infusée transcende l’original
latin. Il suffit pour s’en convaincre de comparer aux siens quelques contes qui
inspirent notre poète, pour être persuadé qu’il s’agit bien pour lui d’une
réécriture qui toutefois ne trahit pas sa source
[17]. Prétexte à une nouvelle composition,
l’histoire lui permet de se mettre passionnément au service de l’édification.
Au même titre que les mots irradiés, l’histoire est une initiation à la vie
spirituelle.
« D’un cœur passionné, d’une âme intransigeante, il chante les
louanges de sa reine, mais il se veut être, à la suite de Marie, un guide pour
son lecteur. Il le conduit à la recherche du sens sacré des miracles de sa
Dame, l’engageant à goûter la leçon de spiritualité qu’ils recèlent, beaucoup
plus qu’à s’étonner candidement de l’aventure merveilleuse qui en constitue le
support
[18]. » Grâce à
son âme purifiée, Gautier tente de suggérer l’indicible, en artisan zélé de la
suave union à la Vierge.
La mere Dieu, qui est la
lime
Qui tout escure et tout
eslime,
Escurer daint et
eslimer,
Por ses myracles biau
rimer,
La langue Gautier de
Coinci,
Qui por s’amor commence
einsi [19].
Poétesse de l’univers, la Vierge lime, purifie et polit les
rimes. Elle est la garante d’une poésie chaste, la quintessence des résonances
divines qui filtrent à travers l’écriture. L’âme de Gautier bat au rythme du
désir de la présence mariale, sa poésie aussi. Simplicité, vérité et foi se
mêlent, se fondent dans un même élan.
Plus veil enssivre le
prophete
Que je ne face le
poete.
Plus penre veil seur saint
Jhehan
Et seur saint Luc que seur
Lucan.
Plus be a penre en
l’Evangille
Qu’en Juvenal ne qu’en
Vergile.
Plus be a plaire a Nostre
Dame,
Et se be plus a aucune
ame
A s’amor sachier et
atraire
Por symplement le voir
retraire
Que je ne be a plaire as
gens
Par dire moz polis et
gens [20].
Convertir à la prière de Notre-Dame justifie le message
poétique qui réfléchit les énergies cosmiques. Force affranchie de la
temporalité, la parole vraie crée les coïncidences nécessaires avec celui qui
l’écoute, pour que reprenne vie le trésor sacré lové dans les replis de chaque
âme. En revanche, les jeux de mots de l’art pour l’art engendrent la stérilité,
brouillent et obscurcissent la relation entre la créature et le divin. Le mot
vrai, lui, éclate en plein ciel, brise les liens passagers, dissipe les ombres
amoncelées.
La véridicité de l’écriture de Gautier s’ancre donc dans
l’inspiration que Notre-Dame miséricordieuse lui verse, mais aussi, d’une
manière plus concrète, dans la Bible : « La Bible est pour tout homme
l’histoire de son âme, c’est son histoire
[21]». Elle est un miroir qui émeut et qui, par sa
puissance de suggestion, fait rayonner la ferveur. La beauté littéraire
coïncide alors avec la vérité. « Et cette vérité que l’on interroge, et qui
enseigne, c’est le Christ qui, d’après l’Écriture, habite dans l’homme,
c’est-à-dire l’immuable vertu de Dieu et son éternelle sagesse
[22]. » Nombre de citations
bibliques, et à leur suite des citations des Pères fondent l’écriture de
Gautier.
Adés fuisse ses
escrivainz,
Mais mout tost sui, quant
escri, vains.
Por ce que redout ce
meschief,
Li pri qu’un peu m’estraint mon
chief
De ses tres blanches mains
polies,
Si en dirai mains de
folies.
Tant a en moi peu de savoir
;
Se ne m’ensaigne, bien sai
voir
Tost arai dit quanque je
sai [23].
Serviteur zélé de la Vierge, Gautier est aussi
ses escrivainz. Elle lui verse
l’inspiration qui flue en lui. La dissemblance entre le Verbe et le verbe
humain explique une prise de conscience douloureuse, lorsque l’homme est rendu
à lui-même. Confronté à la réalité scriptuaire, lorsque la Vierge s’absente et
que l’inspiration s’essouffle, l’écrivain sacré est confronté à lui-même. Le «
je » du poète est celui du simple exécutant. Sa conscience affermie dans la
simplicité de la ferveur lui révèle sa faiblesse et ses limites ; d’où le jeu
sur le signifiant qui met l’accent sur la problématique de l’écriture
vraie.
De ce seit Diex ma conscïence
:
Encor soit povre ma
scïence
Et seur moy ait mout a
redire,
Bien vorroye tel chose
dire
Dont clers ou lais se
refrainsist
Ainçois que l’ame s’en
plainsist [24].
Édifier est un acte de charité par lequel il faut avertir,
instruire, plaire, toucher, persuader de ce qui est bon. Un talent naturel qui,
par imprégnation, a intégré toutes les ressources de l’arsenal rhétorique
héritées de la culture monastique, saura trouver le mot juste et le ton adapté
pour chaque destina~taire. Mais l’humble serviteur ne peut au moment d’écrire
que réitérer la pauvreté de sa science, conscient qu’il est des enjeux dans
l’au-delà.
Un peu les
arrochoierai
Et un peu les volrai
repenre
Pour ce qu’au siecle sont trop
tenre.
Ne les be pas ore a
flater,
Ainçois les veil un peu
grater
Pour faire entendre leur
folie [25].
Pour une édification efficace, Gautier varie le style selon le
degré d’endurcis~sement des pécheurs auxquels il s’adresse. C’est ainsi que
dans un style tempéré
[26], il blâme ses amis trop attachés au monde. Il veut
se faire persuasif et leur apporter une pieuse démonstration de la vérité par
l’exemple. Il se fera en revanche plus abrupt pour émouvoir et convertir les
indifférents ou les récalcitrants.
Par mi le voir outre en
irai,
Mout rudement espoir
dirai
Con cil qui n’a pas grant
savoir ;
Mais sains Jéroimes fait
savoir,
Et bien le dit
l’autoritez,
Que symplement la
veritez
Vaut milz a dire
rudement
Que biau mentir et
soutilment.
En ces myracles ci
retraire
A porfiter be plus que
plaire [27].
« Les ressources les plus sublimes de l’éloquence et les plus
propres à toucher les cœurs
[28]», supplications, exhortations, instances, évocations
terrifiantes, doivent être mises en œuvre sans jamais nuire à la vérité et à la
gravité. La parole vraie a pour support le Verbe au-delà de la voix. Force
vitale, la parole juste agit sur l’auditeur, le pousse à agir à son tour dans
le droit sens. La voix ébranle le cœur coupable.
L’amour de la beauté chez Gautier est un hommage au divin en
même temps qu’un éveil de celui qui l’écoute à une harmonie supra-sensible. Ses
dons naturels abreuvés aux sources de la chrétienté ont collecté toutes les
ressources des Écritures. Son style manifeste l’intensité de sa ferveur
reli~gieuse, sa parole est un véritable levain pour les âmes. Il n’y a pas
d’antinomie entre son expression poétique d’une plénitude foisonnante,
passionnée, et ses principes de dépouillement intérieur, d’humilité, de
pauvreté, de simpli~cité
[29].
La parole, à la fois lumière et action, doit stimuler,
soutenir, retenir l’attention et prolonger l’émotion de l’auditeur. Car il
s’agit avant tout d’oralité. Les verbes
oïr,
entendre,
escouter, nombreux dans les invitatoires des
Miracles, en témoignent, alors que le
verbe
lire n’apparaît qu’une seule
fois
[30]. Sous les
formes de la beauté, la vérité investit dans l’oralité, la parole, le rythme,
l’énergie, le son, le battement immémorial de l’univers. Le texte crée des
résonances infinies, agit sur l’imagination puissante de l’auditeur
médié~val
[31].
L’évocation acoustique des mots et des systèmes d’association qu’ils engendrent
accroît la vigueur de cette imagination, levier dynamique de
l’édification.
As mos ou n’a point
d’efficace
Ne be je mie. Fi ! qu’a
ce
Ne doit baer homs qui riens
vaille.
Mielz vaut li grains ne fait la
paille [32].
Ne veil a ce metre
m’entente,
Ne mes cuers, voir, point ne me
tente [33].
Gautier croit au pouvoir du verbe, parce qu’il est action. « Au
commence~ment était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était
Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a
été fait sans lui
[34].
» Les paroles de la Bible sont des signes sacrés, qui renvoient à la théorie
des sens de l’Écriture. « L’écriture sainte mérite ce nom parce qu’elle est
sancti~fiée et sanctifiante : elle l’est en vertu de son origine, puisqu’elle
est inspirée par l’Esprit-Saint ; une grâce propre est attachée aux paroles
qu’elle em~ploie
[35].
» C’est à propos de l’Écriture que le mot
efficace réapparaît chez Gautier.
Mout se vantent de
letreüre,
Mais n’entendent de
l’Escriture
Ne l’efficace ne la
force.
De la nois vont runjant
l’escorce [36],
Mais ne sevent qu’il a
dedens.
Pechiez leur aace les
dens.
Ne sevent tant que brisier
sacent
L’escaille et le noiel fors
sachent.
Petit vaut noiz qui ne
l’escaille ;
Li noialz gist desoz
l’escaille.
L’Escriture n’entendent
mie.
La croste en ont et nos la
mie [37].
L’
efficace entretient
des liens avec le sacré
[38]. C’est pourquoi il est une graine semée dans l’âme
de l’auditeur ou du lecteur. Par simple allusion, les mots bibliques
s’appellent, s’accrochent au gré de l’exégèse de Gautier et tissent une trame
efficace.
Le mot
ou n’a point
d’efficace se réfère donc au profane sans ancrage, sans essence.
Efficace suggère l’ineffable,
s’enracine dans la lumière biblique. Gautier, esthète de la poésie édifiante,
sent le contenu significatif et affectif des mots qui purifient l’âme. Car «
les sons ne sont jamais expressifs qu’en puissance. Pour qu’ils deviennent
expressifs en qualité, il faut que le sens du mot dans lequel ils se trouvent
se prête à l’expression dont ils sont suscepti~bles et mette leurs qualités en
lumière. […] Si le sens n’est pas susceptible de les mettre en valeur, ils
restent inexpressifs
[39]. » Il faut également que le mot se fonde dans le
rythme qui est « non seulement durée, mais acuité, (et) subit fatalement tous
les reflets des émotions
[40]. »
Gautier est un dégustateur de mots, un gourmet qui en apprécie
la saveur. Sa bouche choisit, son oreille contrôle. Cette délectation buccale,
pratique monastique courante, l’a initié à l’art du verbe spirituel. Il profère
des paroles de vérité, comme le prophète au front de pierre et de diamant,
auquel Dieu fit manger un livre et lui dit : « Fils de l’homme, votre ventre se
nourrira de ce livre que je vous donne, et vos entrailles en seront remplies.
Je mangeai ce livre, il devint doux à ma bouche comme un miel
[41]».
La simplicité de l’âme, le repos en Dieu de notre moine-poète,
permettent à la source des mots de couler, limpide et rayonnante. Les
vibrations divines restaurent alors l’harmonie avec le sacré. À l’inverse,
toute poésie qui, par l’artifice, détourne le langage de son but véritable,
fait croître le multiple et égare.
N’ai pas les mos toz
compassez.
Se de biau dire me
passez
Avoir n’i doi honte ne
blasme [42].
La pulpe des mots, contenu intellectuel et sensible, doit
élaborer des harmo~nies sonores pour que le rythme batte en l’auditeur.
Généralement le flux poétique coule merveilleusement, mais parfois des
antipathies acoustiques surgissent. Le poète, d’abord prisonnier du sens, doit
se livrer à des ajuste~ments sonores. Gautier, inspiré, se laisse traverser par
les ondes poétiques. Il ne se veut pas un sculpteur de mots, mais le simple
serviteur de son inspiratrice. La poésie n’est pas pour lui une fin en
soi.
Ne me tieng mie tant a
sage
Qu’en ce qu’ai dit n’ait a
repenre,
Qui tres bien garde i volra
penre,
Et qu’il n’i ait mout a
limer
Qui taillanment volroit
rimer.
Assez i a de teuz
trespas
Ou grant loisir eü n’ai
pas
De regarder ne
d’aluchier
Pour chascun mot
espeluchier.
S’aucuns l’amende et mieuz
vieut dire,
Bon gre l’en sai et Diex li
mire,
Car tout a ligne et a
compas
Si grant livre ne fait on
pas [43].
Portée par le flot de la mélodie verbale spontanée, la pensée
poétique offre à l’auditeur un plaisir qu’aucune maladresse ne doit détruire.
Si le son d’un mot entre en conflit avec la beauté rythmique des vers, le poète
doit limer, dégrossir, ajuster harmoniser. Il ne peut en effet rien changer à
la structure des mots. Il doit donc en confronter d’autres à l’environnement
rythmique et sonore. Il les « soumet au contrôle de l’équerre, de la règle ou
du compas, qui doivent lui en indiquer les angles, les épaisseurs et les
contours définitifs. Mais, pour le poète qui compose, où est la règle,
l’équerre, le compas ? Quelle est la fonction qui contrôle, en lui, les valeurs
euphoniques de sa poésie ? Qui en est juge ? Cette fonction est justement ce
commencement d’articulation silencieuse, cette esquisse de mouvements buccaux
qui se produit chez l’homme qui médite ou écoute
[44]. »
Le sentiment d’imperfection du poète, déjà évoqué, resurgit
dans une humilité qui prévient les critiques. En effet, Gautier prête moins
d’impor~tance à son écriture qu’à sa vocation de moine. Dans son élévation vers
Dieu, toute perte de temps est dommageable. Il veut ignorer ses détracteurs,
plus attaché qu’il est au témoignage de sa conscience qu’à sa réputation
[45]. La simplicité véritable
préserve l’unité de l’esprit en quête du divin ; la poésie reste subordonnée à
cette recherche.
Gautier invite donc plus disponible que lui, à parfaire, « à
limer », pour tendre vers l’expression la plus adéquate. Si les Miracles sont
de facture inégale, c’est parce que, dit-il, il n’a pas eu assez de temps pour
travailler ses textes. Peut-être faut-il aussi prendre en compte sa santé
fragile et les maux de tête dont il se plaint souvent. À vrai dire et quoi
qu’il prétende, aussi riche et féconde que soit son inspiration, Gautier
travaille son style, il l’avoue de manière implicite et il sait que la
performance de son message en dépend.
Li symple mot charchié de
fruit
Valent mout mielz, si com je
cuit,
Et plus a l’ame sont
vaillant
Que mot agu ne mot
taillant,
Que pliusor dïent por
renon,
Ou il n’a rien se fuelles
non [46].
Cette occurrence, outre les commentaires qu’elle appelle, est
un bel exemple de réminiscences bibliques. La métaphore du fruit, croisée de
celle des feuilles, illustre les vertus de l’exégèse ; un mot s’arrime à un
autre, efflores~cence spontanée, alimentée par des références maintes fois
remâchées : « Le fruit du juste est un arbre de vie, et celui qui assiste les
âmes est sage
[47]».
Comme le soin qu’on prend de l’arbre dans son fruit, ainsi l’homme se fait
connaître par sa pensée et par sa parole
[48], et à la suite du fruit les feuilles avec, par
exemple, le figuier maudit : « Et voyant un figuier sur le chemin, (Jésus) s’en
approcha ; mais n’y ayant trouvé que des feuilles, il lui dit : “Qu’à jamais il
ne naisse de toi aucun fruit et au même moment le figuier sécha
[49]”. » Ces réminiscences ne
sont pas empruntées, « elles sont les mots de celui qui les emploie, elles lui
appartiennent ; il n’a peut-être même pas conscience de les devoir à une
source. Or ce vocabulaire biblique possède un double caractère ; il est souvent
d’essence poétique : il a plus de valeur par sa puissance d’évocation que par
sa clarté ou sa précision ; il suggère plus qu’il ne dit. Mais il est par là
même d’autant plus accordé à exprimer l’expérience spirituelle, toute irradiée
d’une lumière mystérieuse, impossible à analyser
[50]. » La langue de Gautier est une
ouverture sur le sacré en même temps qu’un appel incantatoire.
Aux mots simples, chargés d’énergie divine, s’opposent les mots
subtils, agu, ciselés,
taillant, choisis,
polis, tous frappés de stérilité,
parce que coupés de leur essence. L’artifice tue l’émotion qui jaillit des
sources profondes de l’être. Le mot simple n’implique pas l’absence de
recherche et de travail, mais il se différencie des autres en amont par la
référence au Signifié, en aval par la poursuite du sens le plus juste, pour
remonter à cette source toujours fraîche.
Le mot doit rendre sensibles le sublime et les innombrables
alchimies sonores ; l’explosion de mots et d’images plonge directement
l’auditeur au plus profond du surnaturel. L’éblouissement par les sonorités de
la parole favorise le désancrage en s’éloignant du sens obvie. Gautier a le
génie des jeux de mots, des architectures sonores. Un exemple parmi tant
d’autres le montrera.
En fiens et en borbier
habite
Qui se soille, qui se
delite
En l’orde boe de
Luxure.
Qui son cuer i plonge et sa
cure
Bien est samblans a la
chanette,
Qui toute jor borbe
borbete.
Borbetant va son
destorbier
Et bien borbete en ort
borbier
Qui tel borbier va
borbetant.
En luxure a de borbe
tant
C’on doit celui com orz
beter
Qui vielt tel borbe
borbeter.
Clers qui en tel borbier
s’enborbe
Ou puis d’enfer en l’orde
borbe
Plongiez et emborbez
sera,
Toz jors com boz
borboutera [51].
Les jeux sur les sonorités partent d’une comparaison ; les
résonances séman~tiques et acoustiques s’enflent en cascades étourdissantes
d’images et de paroles. Sous la surface des « mots-agrafes
[52]» affleure un style élaboré qui agit de
manière suggestive, parce qu’ils produisent une sorte d’accrochage de la pensée
et de son véhicule musculaire. Les images multiformes fusent, échappent au
monde réel, stimulent l’imagination des auditeurs qui vivent leur enfer. Les
engrenages articulatoires sont d’abord tâtés, palpés par la parole intérieure
qui éprouve les mots, les rythmes
[53].
Cette convergence d’images, Gautier inconsciemment la doit à la
Bible et sans doute aussi à Grégoire le Grand
[54]. Les jeux de mots et de sons étaient à son époque un
procédé sérieux
[55].
La sonorité fait partie de la « propriété du terme » et va plus loin qu’un pur
effet acoustique. Dans toutes les évocations attritionnistes, ces jeux créent
une tension psychologique qui bouleverse le pécheur et le conduit aux
frontières de l’au-delà. La parole poétique qui investit l’espace et ses marges
incertaines constitue le mode le plus parfait pour convertir. Les paroles
s’inscrivent dans la mémoire auditive, sont remâchées
[56] grâce à la mémoire musculaire. Ces
mêmes jeux sur le langage évoquent aussi les prélibations célestes, mais la
tension qu’ils provoquent est d’une toute autre nature.
Tuit le verromes a la
fin
Se la servommes de cuer
fin.
L’estoile clere, pure et
fine
Qui tout espure et tout
afine
Si finement affint nos
fins
Que ce solail qui tant est
fins
Veoir puissonz sine
fine.
Amen, amen, ci ai
finé [57].
Ce nouveau texte ne s’emballe pas comme le précédent. Il glisse
de faisceau en faisceau, serein et lumineux. La tension unificatrice de l’être
irradie l’auditeur, et sous cette harmonie apaisante filtre l’intime expérience
reli~gieuse du poète. Des signifiants jaillit une polysémie qui crée du sens.
Le texte fini induit un horizon sans fin, aspiration suprême de
Gautier.
Selon la visée du poète, ces alchimies verbales peuvent
transcender le texte de multiples façons. Ainsi, le dispensateur de la parole
divine se conforme à la qualité de ses auditeurs. Comme « le cultivateur qui
jette la semence en terre commence par voir la qualité de sa terre, et qu’elle
lui convient, puis l’ayant vue, il répand la semence
[58]. »
Ci leur depri mout
finement,
Quant saront mon
definement,
Finement prïent
l’afinee
Joie me doinst qui n’iert
finee.
Diex, qui seur toz est purs et
fins,
Si finement affint leurs
fins
Que, quant venra au
definer,
De fine fin puissent finer.
Amen [59].
En suscitant le désir de contempler Dieu, Gautier vivifie
l’esprit de ses auditeurs et en assure l’unité. Dans une charité sincère, il
élève leur âme avec douceur, car il a le secret de l’euphonie, des mots oints
qui chantent d’eux-mêmes et suggèrent l’exquise suavité.
L’art de composer procède chez Gautier de la
declinatio, de la
lectio divina, de la
meditatio
[60]. Intérioriser la « saveur » et le plein
sens des mots par le mâchonnement de la Bible et des textes sacrés assure la
floraison toujours renouvelée de trames associatives qui se tissent et se
retissent à plaisir. Les thèmes rythmiques eux-mêmes naissent de la manducation
et du
palatum cordis
[61].
Savoureuse ou rugueuse aux oreilles, la parole forte est un
flambeau pour l’âme : « Toute écriture qui est inspirée de Dieu est utile pour
instruire, pour reprendre, pour corriger et pour conduire à la piété et à la
justice
[62].
»
Tant par sont de chaste
matere
Li mot sacré et
beneoit
Ne cuit qu’envers saint
Beneoit
De nule chose m’en
mesface,
N’il n’iert ja tel, sauve sa
grace,
Qu’il ost parler de rien qui
mont
A la dame de tout le
mont [63].
Les mots sacrés et bénis, gorgés de sève divine, assurent la
pureté et l’authenticité du message qu’ils sont chargés de transmettre. Leur
source limpide s’écoule intarissable et c’est la Bible qui inspire encore le
poète dans les derniers vers cités ci-dessous : « Les paroles du Seigneur sont
des paroles chastes et pures. C’est comme un argent éprouvé au feu, purifié
dans la terre et raffiné jusqu’à sept fois
[64]».
En
rimoiant, Gautier
ne s’écarte pas de la tradition bénédictine. Saint Benoît en effet a renforcé
le caractère lettré de l’Occident monastique, déjà vivace avant lui
[65]. « En s’incarnant, le
Verbe a déposé son éternelle vérité dans les vases que l’histoire façonne, à
chaque époque, aux hommes qui doivent la conserver dans leur cœur, puis la
transmettre, avec les mots qu’ils ont appris de leur civilisation
[66]. »
La fracture entre l’écriture profane et l’écriture sacrée est
liée à une appréciation antinomique du monde. Si la plupart des hommes vivent
dans et par le monde, d’autres le fuient.
Des troveeurs, quant je
m’essai,
Ne mepris mie les
essaies,
Mais por ce se vest noires
saies
Et il vestent les robes
vaires,
Ne leur desplaise mes
affaires,
Car troveres ne sui je
mie
Fors de ma dame et de
m’amie
Ne menestrex ne sui je
pas.
Mais por les nuis que j’en
trespas
Et por ce que j’en ai
tensees
Aucunes fois vainnes
pensees
A la foïe m’i sui
pris [67].
Le dépouillement intérieur, symbolisé par le vêtement grossier
et sombre du moine, requiert une tension continuelle du cœur vers le ciel.
L’âme tendue et ouverte au divin doit se préserver des réflexions terrestres
qui peuvent s’insinuer en elle et en ternir la lumière dont l’écriture est le
miroir. Car ce sont des paroles de vie que sème le mot pur. Lorsque le langage
de Dieu conçu dans une âme passe à l’action, ce n’est pas pour rechercher la
louange des hommes.
Les écrivains profanes, au contraire, s’attachent à
l’extérieur, à la surface mouvante et ondoyante des choses, symbolisée par la
magnificence de la vêture. La vigne, si elle ne produit pas de grappes
substantielles, les comble malgré tout, pourvu que l’or et la pourpre leur
offrent les délices du monde.
L’écriture vraie ne laisse pas de place aux frondaisons du
discours, au verbiage sans consistance et sans fruit. Elle défend « de planter
un bosquet dans le temple de Dieu et tous nous savons bien que, lorsque les
chaumes des moissons aux promesses trompeuses se développent en feuilles, les
épis sont moins gonflés de grains
[68]».
Gautier se démarque donc des trouvères et des ménestrels, du
multiple et du vain, en un mot du monde d’ici-bas ; il est le trouvère, le
chantre du ciel, de l’unité, du miel que lui verse généreusement la
Vierge.
Vous grant signeur, vous
damoysel,
Qui a compas et a
cisel
Taillez et compassez les
rimes
Equivoques et
leonimes [69],
Les biaus ditiez et les biaus
contes
Por conter as roys et as
contes,
Por Dieu, ne m’escharnissiez
pas
Se je ne di tot a
compas.
N’ai pas les mos toz
compassez [70].
Gautier ne prétend pas avoir la virtuosité des écrivains
profanes, parce qu’il n’excelle pas dans un artifice étranger à ses
préoccupations, même s’il use des mêmes procédés qu’eux. « Que la parole de
vérité précède toutes vos œuvres
[71]» constitue le credo de notre poète. Certes, il ne
dédaigne pas l’art de bien dire, mais à condition de ne pas s’intéresser
seulement à la disposition des mots et de ne pas occulter les réalités
spirituelles qui jaillissent de l’intérieur.
Toute rhétorique est bénéfique à condition de servir et de
défendre la sincérité et la vérité. « Elle est un art, tout comme la poésie,
elle est une sorte de poésie
[72]», mais encore faut-il qu’elle emprunte le chemin de
l’intériorité, que les mots purs trouvent leur écho. Ce n’est pas l’art en soi
qui est en cause, mais l’usage qu’on en fait.
Mais cil est fox et
nescïens,
S’autant savoit com
Precïens,
Com Oraces ou con
Virgiles,
Qui tant aprent baraz et
guiles
Qu’il en pert Dieu, qui est li
sens
Que tuit devons querre en touz
sens [73].
Sévère pour Virgile et Horace, deux grands classiques latins,
il n’épargne pas non plus l’écriture pervertie de Priscien, grammairien du
VI
e siècle, égale~ment poète. À tous trois il reproche
d’éloigner le lecteur de la seule vraie finalité, Dieu, car « ce qui enseigne
le sens, ce n’est pas le bruit des syllabes, mais la connaissance des choses
signifiées
[74]. » Le
désir de plaire, de divertir les grands de ce monde est l’affaire des «
littérateurs
[75]» qui
n’ont pour modèles que les auteurs latins.
Ja cest affaire
n’enpreïsse
S’uns de ces grans maistres
veïsse
Qui son estude i volsist
metre,
Mais ne s’en veilent
entremetre
Por ce qu’il voient, c’est la
some,
Que chevalier, prince et haut
homme
Aimment mais mielz
atruperies,
Risees, gas et
truferies,
Sons et sonnés, fables et
faintes
Que vies de sains ne de
saintes [76].
Trompe-l’œil, fictions mensongères offrent à la parole de
l’homme une scène de vent où le mot ne se propose d’autre but que lui-même.
L’art pour l’art, qui porte en lui sa propre justification, se moque du vrai,
s’en détourne et engendre par là même la stérilité. Le vertige des signifiants
creuse, épuise, aveugle l’âme, enlisée dans les sables mouvants du siècle. En
effet, « c’est par la foi que nous savons que le monde a été fait par la parole
de Dieu, et que tout ce qui est visible a été formé, n’y ayant rien auparavant
que d’invisible
[77].
»
Fole parole rest si
male
L’ame en enfer rue et
avale.
Vainne parole
l’esperite
Assez souvent a mal
escite.
Sachiez de voir, vos qui
oez,
Les mos soilliez et
emboez,
Felonnies,
detractïons,
Vostre vie, vostre
actïons
Est mout malvaise et mout amere
;
A Dieu desplaist et a sa
mere [78].
Les cœurs mondains qui ne s’attachent qu’à ce qu’ils voient,
qui briguent le terrestre et poursuivent l’éphémère, entretiennent et propagent
la nuit des sens par des paroles viciées de boue. « La boue (en effet) signifie
la contagion des choses terrestres
[79]. » Ils flétrissent le langage, l’enfer dans la
gangue matérielle.
Au contraire, « le langage de l’Esprit résonne silencieusement
à l’oreille du cœur et demande des sens spirituels affinés. Pour l’entendre, il
faut que l’homme soit bien purifié. Car la vue n’est pas seule en cause. Il y a
un goût spirituel comme il y a une vue, une ouïe spirituelle. La Vérité a une
saveur et l’âme s’en repaît comme d’une nourriture
[80]».
La parole de Vérité restaure l’âme en lui offrant la force
sainte. Elle est breuvage de vie, alors que la parole terrestre, coupe de
poison, initie à la mort.
Il n’est nus hom tant
dissolus,
Tant trenchans ne tant
esmolus,
S’oit volentiers la Dieu
parole,
Ne le retraie d’uevre
fole.
Ele est tant nete, ele est tant
pure
Tout le netoie et tout l’espure
;
Si le chastie, si
l’amende
Ne laist en lui tache ne
mende.
La Dieu parole grant bien fait
:
Tuit cil qui l’aiment sont
refait [81].
En revanche et fort heureusement, la parole divine, révélatrice
de la vérité, dispense une énergie régénératrice et ensemence les cœurs des
pécheurs les plus endurcis. Elle est action, physiquement, psychiquement,
moralement. Lorsque le signifiant extérieur et sensible éveille le signifié
intérieur et mental
[82], alors jaillit l’étincelle de la conscience. Sa
puissance réside dans l’immédiateté de la Ressemblance, ce qui éveille dans
l’âme les résonances des trésors déposés par la sagesse.
Clers bien a Dieu bouté
arriere,
Bien est entrez en la
charriere
Qui en enfer driot le
charroye
Qui de Maret et de
Maroye
Qui le guille, qui le
sousprent,
Qui en enfer la voie
aprent,
Chante et deduit plus
volentiers
Que de celi qui les
sentiers
Dou ciel aprent a ses
amis [83].
À la parole divine, régénératrice, s’opposent les paroles
frivoles et vaines qui divertissent et détournent de l’essentiel. Elles sonnent
clair, charment, mais ne suscitent d’autre écho qu’elles-mêmes. Plus grave
surtout : toute littéra~ture qui regarde vers les plaisirs du monde pourvoit
les haras du diable.
Laissons les chans qui rien ne
valent
Et les mençoignes qui
avalent
L’ame es tenebrez la
desoz [84].
Le langage artificiel de la littérature profane, mensonger, est
porteur de plaisirs éphémères. Pourtant la parole de vérité ne se drape pas
obligatoire~ment d’une âpre sévérité.
Mon chief m’a tout
resvertué
Cele qui a enfer
tüé,
Et rapointiez est ja mes
graffes,
Non pas por truffes ne pour
baffes
Que j’embriever veille
n’escrire
Pour esciter la gent a
rire,
Et nepourquant souvent
avient
Qu’en bouche saut telz moz et
vient,
Tel chiflerie et tel
risee,
S’entendue est et bien
glousee,
Ou assez a, par
verité,
Grant sens et grant
moralité [85].
La plaisanterie n’est pas condamnable en soi ; tout est affaire
de degré et de finalité. Maîtrisée et orientée dans le droit sens, elle édifie
aussi efficacement qu’un sermon austère. La véridicité de la parole garantit de
toute dérive, la simplicité du poète aussi.
Je ne sui mie si tres
sages
Qu’a la foïe je ne
redie
Aucune chose dont on
rie.
Je ne di pas tout adez
senz,
Non fait l’archevesques de
Senz.
Ici mon graffe
repenrai,
Seur nos lettrés m’en
revenrai,
Ou mout a certes a
redire [86].
Dans cette occurrence, les rimes équivoques sont prétexte à
humour, un humour qui ne diminue en rien la profondeur de l’écriture et qui
répond à une préoccupation constante, celle de capter l’attention de
l’auditeur, par l’agrément ajouté à l’intérêt, pourvu qu’elle l’élève vers les
cimes spirituelles, grâce à un retour sur soi.
Inspiré par la Vierge, semence de tous biens, Gautier compose
un hymne éblouissant à sa gloire. Ainsi son écriture pénètre, ouvre le
surnaturel. La puissance incantatoire des mots, tantôt nourriture, tantôt
breuvage, arrache à la matérialité et les prodigieux thèmes rythmiques, les
parallélismes intenses ou dispersés en écho de miracles à miracles, parachèvent
une harmonie à la fois spontanée et savante.
La tension vers l’ineffable fait s’envoler l’écriture du
multiple vers l’unité. L’homme, le moine, le poète se mêlent intimement dans
cette ascension sacrée, car le verbe est action sur l’auditeur, et aussi sur le
poète lui-même qui songe à son salut.
Parti de simples considérations sur la traductions de sources
latines, Gautier a glissé insensiblement vers une écriture personnelle qui
s’abreuve de saveurs spirituelles. Humble canal du céleste, les énergies
purificatrices le traversent, débordent, explosent en une théophanie
langagière, qui con~firme l’influence de Notre-Dame. La parole du poète
étincelle, irradie et fait lever une riche moisson, parce qu’il préfère suivre
le prophète plutôt que le poète. « Il (est) la lampe qui brûle et qui
luit
[87]». Gautier
brûle du désir du divin, il luit par sa parole de vérité.
Paris – Le Mans
[1]
GRÉGOIRE LE GRAND,
Homélies sur
Ézéchiel, t. 1, éd. et trad. Ch. MOREL, Liv. 1, III, 4-5, Paris,
1986, p. 125.
[2]
GAUTIER DE COINCI,
Les Miracles
de Nostre Dame, éd. V.F. KOENIG, 4 vol., Genève,
1966-1970.
[3]
Sur la Vierge médiatrice, voir A. GARNIER,
Péché, pénitence et rédemption chez Gautier de
Coinci, Thèse de doctorat, Université de Paris IV–Paris Sorbonne, t.
2, 1994, p. 696-728.
[4]
Ci commence li prologues seur les
myracles Nostre Dame que Gautiers, prieus de Vi, moines de Saint Mart,
translata, v. 1-10 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 1, p. 1) : « À la louange et à la
gloire, /En souvenir et en mémoire /De la reine, de la dame/ À qui je me confie
corps et âme,/ Les mains jointes, soir et matin,/ Je veux traduire et mettre en
vers/ Des Miracles que je trouve en latin,/ Pour que ceux qui ne le savent pas/
Puissent comprendre qu’il est bon/ De s’attacher à son service.
»
[5]
J. LECLERCQ,
Initiation aux
auteurs monastiques du Moyen Âge, 2
e éd.,
Paris, 1957, p. 131.
[6]
Ci commence li prologues seur les
myracles, v. 32-37 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 1, p. 3) : « De si doux Miracles
ont été oubliés/ Trop longtemps dans leur texte latin./ Mais si je peux vivre
un été,/ Je veux en traduire/ Les plus beaux, mot à mot,/ Fidèle au texte, tel
qu’il est. »
[7]
Cf. A. POQUET,
Les miracles de la
sainte Vierge, Paris, 1857, p. XLIV-LIX ;
Histoire littéraire de la France, t.
12, Paris, 1763 (nouv. éd. 1898), p. 295.
[8]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 100-107 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 269) : « Oui, je
sais bien que certains me blâment/ D’entreprendre pareille chose./ Mais la dame
à laquelle je consacre/ Ma pauvre méditation/ Connaît bien et voit mon
intention./ Elle sait bien, la douce dame,/ Que je n’attends de récompense/ De
personne, sinon d’elle seule. »
[9]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 131-133.
[10]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 113-119 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 269) : « Il n’est
pas conforme à la règle,/ Disent par derrière les médisants,/ Qu je m’attache à
rimer./ Mais je méprise leurs grognements./ Si elle veut m’en savoir gré, la
dame/ Dont je désire fort avoir l’agrément,/ Je méprise leurs aboiements.
»
[11]
P. ZUMTHOR,
Introduction à la
poésie orale, Paris, 1983, p. 162.
[12]
Ci commence li prologues seur les
myracles, v. 13-14 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 1, p. 2) : « Celui qui ne la sert
pas s’aime peu lui-même,/ Car elle est la semence de tous biens.
»
[13]
Id., v. 38-45, p. 3 :
« Que la mère de Dieu me donne la sagesse/ Où je puisse puiser quelque bien./
Je risque d’épuiser bien vite/ Et d’anéantir ma pauvre science/ Si je ne peux
puiser dans le puits profond/ Que nul puisatier ne peut épuiser,/ Quel que soit
son acharnement à puiser :/ C’est la mer que nul n’épuisa jamais.
»
[14]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 74.
[15]
De la misere d’omme et de fame et
de la doutance qu’on doit avoir de morir, v. 1-30 (GAUTIER DE
COINCI,
Miracles, t. 4, p. 439) : «
Gautier, qui, de corps et d’âme/ Est le serviteur des serviteurs de
Notre-Dame,/ Offre et dédie ce livre, fruit de tout son zèle,/ À tous ceux qui
ont dans le cœur et en mémoire/ La douce mère du roi de gloire./ Comme leur
serviteur, comme leur frère/ En Dieu et en sa douce mère,/ Il les salue tous
avec affection./ Les mains jointes, très humblement,/ Par cette poésie, il les
supplie/ De bien vouloir prier la reine de pitié/ De lui accorder son aide.
»
[16]
Comment Nostre Dame sauva un home
ou fons de la mer, v. 232-242 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, p. 330) : « Quand je
traduis l’histoire,/ Je ne peux ajouter au texte/ Et y mettre ce que je pense,/
Car cela ferait trop de digressions./ Aussi je l’ai laissé souvent tel,/ Et j’y
ai ajouté les queues/ Où j’ai fait des remarques pour que/ Celui à qui la queue
déplaira/ L’abandonne une fois le conte fini,/ Et que celui qui voudra la lire/
Puisse le faire sans lire le Miracle. »
[17]
Voir à ce sujet : J. CHAURAND,
Fou. Dixième conte de la vie des Pères, Genève,
1971, p. 8-21 ; A. MUSSAFIA, Über die von Gautier de Coinci benützten Quellen,
Denkschriften der Kaiser Akademie der
Wissenschaft zu Wien, t. 49, 1896, p. 1-54. D’une manière générale,
Gautier suit la trame des textes latins, mais les ancre dans la réalité de son
époque. Selon son inspiration, il développe dans une visée édifiante des thèmes
qui lui tiennent à cœur. Dans
Nonne aus dem
Kloster mit dem Neffen Aebtissin, qui devient
De la nonain chez Gautier, le neveu de
l’abbesse est seulement évoqué. Gautier précise sa qualité de chevalier. Dans
Mädchen von Arras (=
D’une fame qui fu garie a Arras), la
maladie des ardents est seulement évoquée, tandis que chez Gautier la
description minutieuse de la maladie occupe un espace textuel important. Dans
Reicher Mann und arme Frau (=
Dou riche et de la veve fame), la
folie de l’usurier et les tourments infernaux que lui infligent les chats sont
beaucoup moins développés que chez Gautier. Ici encore, nous retrouvons une
préoccupation majeure du XIII
e siècle : l’usure que
Gautier veut stigmatiser avec vigueur. Prenons un exemple chez Hugues Farsit
(J.P. MIGNE,
Patrologie latine, t. 79,
col. 1781) :
De femina quae nasum
recuperavit, devenu
De Gondree comment
Nostre Dame li rendi son nez, où nous retrouvons le miracle
original, le cierge offert à la Vierge, le visage refait de la jeune femme. En
revanche, les descriptions de ses mutilations et le calvaire qu’elle endure de
sa parenté sont très réduits dans le texte latin. Les conséquences du miracle
restent très succinctes chez Farsit, alors que chez Gautier 214 vers avec des
références bibliques dénoncent ceux qui refusent de croire aux miracles et
ménagent l’apothéose de la Vierge. Les textes latins n’offrent donc à Gautier
qu’un support à son inspiration. Il est aussi à remarquer que si les textes
latins comportent quelques allusions bibliques, les références explicites à la
Bible n’émaillent pas les textes comme chez Gautier.
[18]
D. COLOMBANI, Savoir prier Notre-Dame à l’exemple de Gautier de
Coinci,
Le livre des miracles de Notre-Dame de
Rocamadour, Rocamadour, 1972, p. 96.
[19]
Ci commence li prologues seur les
myracles, v. 325-330 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 1, p. 19) : « Que la mère
de Dieu, qui est la lime/ Qui purifie et polit tout,/ Daigne purifier et
polir,/ Pour que ses Miracles riment harmonieusement,/ La langue de Gautier de
Coinci/ Qui pour l’amour d’Elle commence ainsi. »
[20]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 65-76 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 267) : « Je veux
suivre le prophète/ Plutôt que le poète./ Je veux emprunter à saint Jean/ Et à
saint Luc plutôt qu’à Lucien./ Je veux m’inspirer de l’Évangile/ Plutôt que de
Juvénal et de Virgile./ Je souhaite plaire à Notre-Dame,/ Attirer et gagner à
son amour quelques âmes,/ Et je le souhaite plus que tout,/ En disant la vérité
avec transparence,/ Plutôt que je ne désire plaire au monde/ Par des propos
brillants et élégants. »
[21]
J. LECLERCQ,
La spiritualité de
Pierre de Celle, Paris, 1946, p. 67.
[22]
SAINT AUGUSTIN,
Du maître, un
livre, chap. XI, dans
Œuvres
complètes, éd. et trad. H. BARREAU, J.P. CHARPENTIER, P.F. ECALLE,
J.M. PÉRONNE, t. 3, Paris, 1873, p. 285, et Ep, 3, 16-17.
[23]
D’un archevesque qui fu a
Tholete, v. 2301-2309 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 2, p. 92-93) : «
Puissé-je être toujours son écrivain,/ Mais trop vite quand j’écris, je suis à
court d’idées,/ Aussi je redoute cette mésaventure,/ Je la prie de me serrer la
tête/ De ses très blanches et douces mains./ Je dirai alors moins de sottises./
Il y a si peu de savoir en moi ;/ Si elle ne m’inspire pas, je sais en vérté/
Que très vite j’aurai bientôt dit tout ce que je sais. »
[24]
De la misere d’omme et de
fame, v. 1571-1576 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, p. 501) : « Sur ce point Dieu
connaît ma conscience :/ Encore que soit pauvre ma science/ Et que sur moi il y
ait fort à redire,/ Je voudrais bien dire des choses/ Telles qu’elles feraient
se réfréner clercs et laïcs/ Avant que l’âme ne s’en plaigne. »
[25]
Épilogue, v. 180-185
(GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, p.
438) : « Je les harcèlerai volontiers/ Et je désire les admonester un peu,/
Parce qu’ils sont trop tournés vers le siècle./Maintenant je ne désire pas les
flatter,/ Mais je veux les égratigner quelque peu/ Pour leur faire comprendre
leur folie. »
[26]
SAINT AUGUSTIN,
Quatre livres sur
la doctrine chrétienne, chap. XIX, dans
Œuvres complètes, t. 6, p.
576.
[27]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 55-64 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 267) : « J’irai
plus loin dans le vrai,/ Je parlerai peut-être très rudement,/ Tel celui qui
n’a pas beaucoup de science./ Mais saint Jérôme fait savoir,/ Et l’autorité le
dit bien,/ Qu’il vaut mieux dire la vérité/ Simplement et rudement/ Plutôt que
subtilement un beau mensonge./ Dans ces Miracles je veux faire/ Un récit utile
plutôt qu’agréable. »
[28]
SAINT AUGUSTIN,
Quatre livres sur
la doctrine chrétienne, chap. XIX, dans
Œuvres complètes, t. 6, p.
576.
[29]
C. MOHRMANN, Le style de saint Bernard,
San Bernardo, t. 46, 1954, p.
175.
[30]
Oïr dans GAUTIER DE
COINCI,
Miracles, t. 2, p. 246, v. 4 ;
t. 3, p. 23, v. 1, p. 35, v. 1 ; t. 4, p. 42, v. 6, p. 95, v. 5-7, p. 321, v.
1, 6, p. 378, v. 25.
Escouter : t. 4,
p. 340, v. 5, p. 378, v. 17, 25.
Entendre: t. 3, p. 51, v. 1 ; t. 4, p. 95, v. 1,
p. 321, v. 1.
Lire : t. 4, p. 431, v.
1.
[31]
« L’imagination était vigoureuse, agissante chez les hommes du
Moyen Âge. Elle permettait de se représenter, de se rendre “présent” les êtres,
de les voir, avec tous les détails que les textes rapportent. On aimait les
décrire et pour ainsi dire, les créer, en donnant un très vif relief aux images
et aux sentiments. » (LECLERCQ,
Initiation aux
auteurs monastiques, p. 74).
[32]
Référence implicite à Mt, 3, 12 et à Lc, 3, 17.
[33]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 83-88 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 268) : « Je ne
recherche pas les mots/ Où il n’y a point d’efficacité,/ Car on ne doit aspirer
à ce qui est sans valeur./ Mieux vaut le grain que la paille./ Ce n’est pas là
mon but ni mon désir./ Vraiment, cela ne me tente pas. »
[35]
LECLERCQ,
La spiritualité de
Pierre de Celle, p. 64.
[36]
Même image chez saint Bernard : « Les juifs rongent comme une
croûte sèche les écrits divins. » (
Lettre
106, col. 242).
[37]
D’un archevesque qui fu a
Tholete, v. 213-224 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 2, p. 13-14) : « Beaucoup
se vantent d’être instruits, Mais ne comprennent de l’Écriture/ Ni l’efficacité
ni la force./ De la noix ils rongent l’écorce,/ Mais ignorent ce qu’il y a
dedans./ Le péché leur agace les dents./ Ils ne savent pas assez pour briser la
coque/ Et pour extraire l’amande./ Peu vaut la noix pour qui ne la décortique./
L’amande gît sous la coque./ Ils n’entendent pas l’Écriture./ Ils en ont la
croûte et nous la mie. »
[38]
De l’empeeris qui garda sa
chasteé contre mout de temptations, v. 2224-2230 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 391).
Efficace n’est pas sans rappeler la
formule de saint Paul : « Car la parole de Dieu est vivante et efficace » (He,
4, 12), formule qui rappelle à son tour ce que Dieu dit lui-même : « Ainsi ma
parole qui sort de ma bouche ne retournera point à moi sans fruit, mais elle
fera tout ce que je veux, et elle produira l’effet pour lequel je l’ai envoyée.
» (Es, 55, 11). Curieusement, cette efficacité de la parole divine reconnue par
la Bible l’était déjà chez les Sumériens : « Pour expliquer l’activité
créatrice attribuée à [leurs] divinités, les philosophes sumériens avaient
élaboré une théorie qu’on trouve, après eux, répandue dans tout le
Proche-Orient ancien : la théorie du pouvoir créateur de la parole divine. Il
suffisait au dieu créateur d’établir un plan, d’émettre une parole et de
prononcer un nom et la chose prévue et désignée venait à l’existence. » (S.N.
KRAMER,
L’histoire commence à Sumer,
Paris, 1957, p. 125). C’est ce qui conduit J. Bottéro à écrire : « Qui dira,
par exemple, l’incalculable importance qu’a pu avoir, dans cette recherche
judéo-chrétienne de la Toute-Puis- sance et de l’Absolu du divin, la «
spiritualisation » de l’action divine imaginée par les Sumériens lorsqu’ils ont
abouti à l’idée conservée et renforcée encore dans la Bible – de la « parole
efficace » ? » (
Id., p. 23). Le souci
du mot
efficace chez Gautier est à
mettre en relation avec le but qu’il se propose en écrivant les
Miracles : arracher les hommes à
l’immédiat et leur donner des outils pour accéder au monde divin (cf. n.
3).
[39]
M. GRAMMONT,
Le vers
français, Paris, 1923, p. 206.
[40]
A. SPIRE,
Plaisir poétique et
plaisir musculaire, nouv. éd., Paris, 1986, p. 278.
[42]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 97-99 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 269) : « Je n’ai
pas les mots tout à fait justes./ Si vous me passez de n’avoir pas un beau
langage,/ Je ne dois avoir ni honte ni blâme. »
[43]
Le myracle qui desfendi les
samedis Nostre Dame, v. 24-36 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles t. 4, p. 419) : « Je ne me
crois pas assez expert/ Pour qu’il n’y ait rien à reprendre dans ce que j’ai
dit,/ Si on veut regarder attentivement et parfaire,/ Et pour qu’il n’y ait
beaucoup à limer/ Si on voulait ciseler les rimes./ Il y a assez de passages/
Où je n’ai pas eu grand loisir/ De m’appliquer ni de m’appesantir/ Pour
éplucher chaque mot./ Si quelqu’un l’améliore ou veut l’améliorer,/ Je lui en
sais gré et que Dieu le récompense,/ Car on ne fait pas un si grand livre/ Au
tire-ligne et au compas. »
[44]
SPIRE,
Plaisir
poétique, p. 199-200.
[45]
GUILLAUME DE SAINT-THIERRY,
Lettre aux frères du Mont-Dieu. Lettre d’or, éd.
et trad. J. DÉCHANET, Paris, 1985, p. 185.
[46]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 77-82 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 268) : « Les mots
simples et chargés de fruits/ Valent bien mieux, je crois,/ Et sont plus
bénéfiques à l’âme/ Que les mots subtils et incisifs/ Que beaucoup disent pour
leur renom/ Et où il n’y a que des feuilles. »
[50]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 75.
[51]
D’un moigne qui fu ou
flueve, v. 627-642 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 189- 190) : « Dans le fumier
et le bourbier habite/ Celui qui se souille et se délecte/ Dans l’infâme boue
de la luxure./ Qui y plonge son cœur et son esprit/ Ressemble fort à la
canette/ Qui sans cesse dans la boue barbote./ En barbotant il court à sa
perte/ Et barbote bien dans un infâme bourbier/ Celui qui dans un tel bourbier
barbote./ En luxure il y a tant de boue/ Qu’on doit traquer comme un ours/
Celui qui veut barboter dans une telle boue./ Le clerc qui s’embourbe dans ce
bourbier,/ Au puits d’enfer, dans la boue infâme,/ Sera plongé et embourbé./ À
jamais, tel un crapaud, il barbotera. »
[52]
M. JOUSSE,
Les rabbis d’Israël.
Les récitatifs rythmiques parallèles, I.,
Genre de la maxime, Paris, 1929, p.
XIX-XXXIV.
[53]
SPIRE,
Plaisir
poétique, p. 45.
[54]
GRÉGOIRE LE GRAND,
Morales sur
Job, Liv. XXVIII-XXIX, 6
e part., texte latin de
M. ADRIAEN (CCL 143B), intr. par C. STRAW, trad. par les MONIALES DE WISQUES,
notes par A. DE VOGÜÉ, XXIX, 3, Paris, 2003.
[55]
MOHRMANN, Le style de saint Bernard, p. 175.
[56]
Gautier évoque lui-même cette manducation (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 2, p. 278, v. 122-123, p.
279, v. 156-158 ; t. 4, p. 408-409, v. 815-825).
[57]
De un moigne de
Chartrose, v. 129-136 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, p. 417) : « Nous le
verrons tous au terme de notre vie/ Si nous la servons d’un cœur sincère./ Que
l’étoile claire, pure et délicate,/ Qui tout épure, tout purifie,/ Nous mène
parfaitement à bon port,/ Si bien que nous puissions voir/ Sans fin ce soleil
si parfait./ Amen ! amen ! j’ai fini. »
[58]
GRÉGOIRE LE GRAND,
Homélies sur
Ézéchiel, XI, 20, p. 473 et 475.
[59]
Dou cierge qui descendi au
jougleour, v. 239-246 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, 199-200) : « Ici, je
les supplie instamment,/ Quand ils apprendront ma mort,/ De prier sincèrement
la Parfaite,/ Qu’elle me donne la joie qui n’aura pas de fin./ Que Dieu, plus
que tout pur et parfait,/ Les conduise à bonne fin si parfaitement,/ Que, quand
viendra l’heure de leur mort,/ Ils pourront avoir une heureuse fin. Amen.
»
[60]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 71-72.
[61]
SAINT AUGUSTIN,
Enerrationes in
Psalmos, CXVIII, 7,
P.L.,
t. 37, col. 1566.
[63]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 126-132 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 270) : « Ils sont
d’une matière si chaste/ Les mots sacrés et bénis/ Que je ne crois pas
commettre/ Une faute à l’égard de saint Benoît,/ Et personne, sans le secours
de sa grâce,/ N’osera jamais parler de chose/ Qui importe à la dame de
l’univers. »
[65]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 240.
[67]
D’un archevesque qui fu a
Tholete, v. 2310-2321 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 2, p. 93) : « Quand je
m’essaie à écrire,/ Je ne méprise pas les écrits des trouvères,/ Mais si je
revêts de noirs habits,/ Alors qu’eux se vêtent de fourrures,/ Que ma condition
ne leur déplaise,/ Car je ne suis trouvère/ Que de ma dame, de mon amie,/ Et je
ne suis point ménestrel./ Mais, parce que je passe les nuits/ Et parce que j’ai
combattu/ Parfois les vaines pensées,/ Souvent je m’y suis mis.
»
[68]
GRÉGOIRE LE GRAND,
Morales sur
Job, Liv. I et II, 1
re partie, introd. et notes
par R. GILLET, trad. A. DE GAUDEMARIS, Paris, 1975, Lettre-dédicace, 5, p.
133.
[69]
La rime dite équivoque « a reçu son nom de Gautier de Coinci
qui en a beaucoup usé, bien qu’il n’en soit pas l’inventeur. […] Mais on
remarque que G. de Coinci ne sépare pas l’équivoque du léonisme, et en fait,
dans la majeure partie d
es cas,
l’équivoque porte sur deux syllabes ». (G. LOTE,
Histoire du vers français, t. 2, Paris, 1951, p.
151-152).
[70]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 89-97 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 268-269) : « Vous,
grands seigneurs, vous, damoiseaux,/ Qui au compas et au ciseau/ Taillez et
ajustez les rimes/ Équivoques et léonines,/ Les beaux poèmes et les beaux
contes,/ Pour les conter aux rois et aux comtes,/ Par Dieu ne me raillez pas/
Si je ne m’exprime pas avec rigueur./ Je n’ai pas les mots tout à fait justes.
»
[72]
A. VON HARNACK,
Augustin.
Reflexionen und Maximen aus seiner Werken gesammelt und übersetz,
Tübingen, 1922, p. VIII.
[73]
De deus freres, Peron et
Estene, v. 393-398 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 4, p. 149-150) : « Mais il est fou
et ignorant,/ Même s’il en sait autant que Priscien,/ Qu’Horace ou que
Virgile,/ Celui qui apprend tant de ruses et de mensonges/ Qu’il en perd Dieu,
qui est la sagesse/ Que nous devons chercher partout. »
[74]
SAINT AUGUSTIN,
Du maître, un
livre, chap. XI, dans
Œuvres
complètes, t. 3, p. 284.
[75]
LECLERCQ,
Initiation aux auteurs
monastiques, p. 243.
[76]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 139-148 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 270) : « Jamais je
n’aurais entrepris cette tâche/ Si j’avais vu que l’un de ces grands maîtres/
Voulait s’y intéresser./ Mais ils ne veulent pas l’entrepren- dre/ Parce qu’ils
voient, pour tout dire,/ Que chevalier, prince et haut homme/ Préfèrent de
beaucoup tromperies,/ Rires bruyants, railleries et moqueries,/ Musi- que et
chansons, fables et légendes,/ Aux vies des saints et des saintes.
»
[78]
Ci commence li prologues en la
seconde partie, v. 183-192 (GAUTIER DE COINCI,
Miracles, t. 3, p. 272) : « Folle
parole est si mauvaise/ Qu’elle pousse et mène l’âme en enfer./ Vaine parole
pousse à mal/ L’esprit fréquemment./ Sachez en vérité, vous qui écoutez/ Les
mots souillés et pleins de fange,/ Félonies et calomnies,/ Votre vie, votre
action,/ Est très mauvaise, pleine d’amertume./ Cela déplaît à Dieu et à sa
mère. »
[79]
GRÉGOIRE LE GRAND,
Morales sur
Job, XXIX, 3, p. 209.
[80]
R. GILLET,
Introduction à GRÉGOIRE LE GRAND,
Morales sur Job, Liv. I et II, p. 46-
47.