2004
Le Moyen Age
Quelques traces d’une « théorie du texte » dans l’allégorèse en
moyen français. La fiction, moteur de la quête du sens ?
Virginie Minet-mahy
Université Catholique de Louvain
Le fonctionnement esthétique de l’écriture allégorique, en particulier les interactions entre les pôles de la création et de la lecture, permet de décrypter un certain rapport au texte comme lieu de progression du sujet. L’article entend aborder cette question par l’analyse des mécanismes d’interprétation dans l’Ovide moralisé en vers (début XIVe) : il recadre le texte par rapport à la tradition allégorique, dégage le pouvoir d’action reconnu à la fiction sur le public et met au jour, à la suite des études de M.R. Jung, l’importance de la métaphore dans le travail de translation du mythe païen vers la signification chrétienne. Lieu de concordance avec le réservoir imaginaire biblique, la métaphore permet le transfert entre tradition antique et chrétienne. Œuvre d’un « prédicateur » doté d’une grande culture doctrinale, l’Ovide moralisé constitue un témoin particulièrement riche pour mettre au jour l’importance déterminante pour l’interprétation du texte du profil du lecteur (théorie de Wolfgang Iser).
Mots-clés :
Ovide moralisé en vers, théorie de la lecture, métaphore, allégorie, héritage mythique.
From the way allegorical writing functions, and particularly from
interactions between creation and reading as complementary moments, we can
abduce a given relationship to the text as a place in which the subject can
unfold. The present paper approaches the issue through the analysis of
interpretation mechanisms in Ovide moralisé in verse (early 14th century) : it
locates the text in the allegorical tradition, brings out the transitive power
that fiction exerts on its audience, and (in the wake of M.R. Jung’s studies)
stresses the significance of metaphor in the translation of pagan myth into
Christian parable. As they throw bridges to Biblical imaginary representations,
metaphors facilitates a shift from ancient to Christian tradition. Ovide
moralisé was written by a « preacher » with a wide knowledge of doctrine ; as
such it represents a rich starting point from which to explore the significance
of readers’ profiles for the interpretation of a text (Wolfgang Iser’s
theory).Keywords :
Ovide moralisé in verse, reception theory, metaphor, allegory, mythical heritage.
Le Moyen Âge a peu développé systématiquement de théories
littéraires. Le
Prologue de Guillaume
de Machaut, l’
Art de dictier
d’Eustache Deschamps, les correspondances de George Chastelain et de Jean
Robertet
[1] sont des cas
assez isolés où l’auteur réfléchit sur l’acte de création poétique. Les Arts de
seconde rhétorique
[2]
constituent quant à eux plutôt des manuels pratiques expliquant comment il faut
« bien écrire ».
Ainsi, les auteurs français médiévaux n’ont pas donné de
définition au terme d’« allégorie », utilisé pourtant à profusion par les
critiques contempo~rains pour caractériser une bonne majorité de la production,
et amenant l’assimilation d’écritures aussi différentes que les bestiaires et
les poésies lyriques de Charles d’Orléans… Les carences de théorisation du
phénomène propre à la langue vulgaire médiévale amènent à mêler les vues d’un
Quintilien (l’héritage antique) et les conceptions de l’exégèse
théologique.
L’étude du rapport entre l’allégorie (terme sous lequel on
entend le phénomène de création de fiction, de description, de dialogue
allégoriques) et l’allégorèse (phénomène d’interprétation) permet, dans une
certaine mesure, de pallier le manque. On a tendance à distinguer trop
catégorique~ment ces deux formes d’expression. En réalité, il s’agit bien de
deux faces d’une même réalité. Les textes rattachés à la « pure allégorèse »,
l’Ovide moralisé, l’Epistre Othea, le Livre des échecs amoureux… comportent des
élé~ments de fiction très importants de portée signifiante réelle, tandis que
les créations allégoriques souvent, et de plus en plus au fur et à mesure de la
tradition, connaissent un développement de gloses internes souvent dues à
l’auteur sur sa propre production.
Cette concomitance fréquente de l’allégorie et de l’allégorèse
semble constituer un témoin quant à la manière dont l’écrivain perçoit son acte
d’écriture comme réponse à une attitude de lecture. La création se trouve
éminemment liée à la réception dans un jeu de relance sémiotique. L’Ovide Moralisé traduit une propension à
considérer la fiction comme potentiel d’interprétation.
Dans un premier temps, on s’attardera à expliquer l’émergence
d’une forme de lecture aussi surprenante que celle de l’Ovide moralisé et son impact sur une conception
plus large de la fiction et de l’allégorie comme cercle de
création-interprétation. Dans la seconde partie du développement, on ten~tera
de dévoiler la conjointure subtile
entre allégorie et allégorèse, d’une part par l’analyse des mécanismes de
l’exégèse, en partie basés sur le rôle herméneutique de la métaphore, d’autre
part par la mise en évidence de la richesse de l’Ovide moralisé, richesse sur le plan
doctrinal.
2. Polysémie et dissemblance des signes dans l’Ovide moralisé
A. Introduction
Pierre Abélard, dans son introduction à la théologie, répond
à des critiques que l’on pourrait lui adresser dans sa manière d’interpréter
les sources non bibliques. Il commence par justifier la lecture allégorique des
textes d’inspi~ration divine. Selon lui, les prophètes de l’Écriture sainte
n’étaient pas conscients des sens véhiculés par leurs paroles, issues d’une
voix surnatu~relle. Dès lors, ce n’est pas une erreur de dégager une multitude
de signifi~cations d’un même récit, pourvu qu’elles contribuent « à l’ornement
de la céleste Épouse ».
« Pour interpréter la sainte Écriture, on ne doit rejeter
aucun sens s’il ne contredit pas la foi. De même en effet que d’un seul lingot
d’or les uns font des colliers, d’autres des bagues, d’autres encore des
bracelets, de même, pour un seul verset de la sainte Écriture, on peut trouver
des sens innombrables. Et tous ces sens concourent à l’ornement de la céleste
Épouse [3].
»
Le philosophe transfère ses réflexions sur la Bible à des
textes de fiction ou de philosophie. Même s’ils sont d’origine païenne ceux-ci
participent du même « logos divin » et
dès lors sont susceptibles de véhiculer des sens sacrés qui échappent à leur
auteur. Il rejoint l’opinion de Clément d’Alexandrie ou de Justin de Naplouse
au temps de l’apologie du christianisme.
Les réflexions d’Abélard intéressent particulièrement les
littéraires : elles témoignent de l’application d’une méthode théologique, la
lecture allégori~que, à d’autres types de productions, plus ou moins païennes
et laïques, et cautionnent sa validité. Elles pointent au moins deux phénomènes
indissociablement liés au langage et, partant, à la relation entre signifiant/
signifié :
- 1) Il y a une possibilité de dissemblance entre signifié
et signifiant. Autre~ment dit la forme du signifiant est indépendante du
signifié.
- 2) À un signifiant ne correspond pas un et un seul
signifié. Autrement dit, le langage est polysémique par
essence.
Ces deux éléments peuvent passer, aux yeux des modernes, pour
des évidences. Cependant, il faut savoir que de nombreux commentateurs ont
voulu montrer que les médiévaux en général conçoivent le langage d’une manière
« cratylique », sans aucune intuition de ce que Saussure, entre autres, appelle
l’arbitraire du signe.
La poésie et les œuvres littéraires en général ne manquent
certainement pas d’incarner la propension essentielle du verbe à l’association
surprenante entre signifiant et signifié, entendus dans leur sens large, et à
la polysémie. On peut observer dans l’Ovide
moralisé une large place accordée à de tels phénomènes de langue.
Une fable peut cacher une multitude de sens et l’auteur de la moralisation
n’hésite pas à faire jaillir les richesses significati~ves du texte païen qu’il
commente et christianise.
Le constat n’est certainement pas propre à ce texte du
XIV
e siècle. Depuis l’Antiquité tardive, les exégètes
grecs et latins, d’ailleurs nourris de leurs précurseurs stoïciens, se sont
livrés à des lectures plurielles du Livre Sacré. Cependant, les sens dégagés
peuvent souvent dériver les uns des autres, de sorte que l’effet de polysémie
est relativement restreint. Dans le cas de l’
Ovide moralisé, les sens seconds attribués à une
histoire peuvent fortement détonner par rapport à la
littera. On constate quelquefois de
profondes contradictions entre le signifiant-texte et ses signifiés,
c’est-à-dire, ses différentes exégèses. « Un moderne penserait qu’en se
multipliant les interprétations se détruisent les unes les autres. Pour les
hommes du XII
e siècle elles témoignaient, par leur
multiplicité même, de la richesse du texte à commenter
[4]. » Pour les hommes du
XIV
e siècle également ?
Pour mieux comprendre les mécanismes de lecture et les
associations parfois surprenants à l’œuvre dans la moralisation des
Métamorphoses d’Ovide, il est
intéressant de resituer le texte dans un contexte de « pensée allégorique »
plus large. L’auteur anonyme du texte en vers français hérite effectivement
d’une tradition d’exégèse et de « symbolisme » qui a déve~loppé une certaine
théorie de l’image et de la fiction. À travers l’analyse du fonctionnement de
l’allégorèse
[5],
essentiellement par le biais des fables d’Apollon et de Danaé, et de Myrrha on
va tenter de mettre au jour quelques ressorts de la pensée allégorique pour
dégager de la « poésie
[6]» la plus impie un maximum de signification.
B. Accorder la fable et le message chrétien : un défi scabreux
?
Dans le premier livre de la moralisation des
Métamorphoses, l’auteur traduit la
fable de Daphné
[7] et
d’Apollon (v. 2737-3408)
[8]. La jeune fille poursuivie par le dieu épris d’amour
pour elle se transforme en laurier aux pieds de la rivière. Ce mythe ovidien
fait l’objet de cinq explications.
Une première exégèse (v. 3065-3074) dégage une signification
naturaliste. La chaleur du soleil (Apollon) et l’humidité de la rivière
(Peneüs, le père de Danaé) font croître la végétation, en l’occurrence ici, le
laurier.
Autre sentence i puet avoir,
Par istoire acordable a voir (v. 3075-3076) : Danaé, belle jeune
fille, décide de garder sa virginité et refuse les avances dont elle fait
l’objet. Phébus requiert désespérément son amour, et tente finalement de la
violer. La jeune fille meurt en s’échappant et est enterrée sous un laurier. Le
passage regorge de termes relatifs au viol : 3081 sans violer son pucelage; 3088
(Phébus) la tempta;
la cuida forçoier/ Et li tolir son
pucelage, 3098 Et malgré sien la
desflorast ; 3101 Ains que cil l’eüst
desflorer.
Dès lors, la transition vers la troisième exégèse de type
moral (3108-3214) est assez surprenante. En effet, Danaé y incarne le modèle de
la virginité sincère qui respecte la pureté du corps, mais surtout la pureté de
l’âme. Le choc sémantique s’opère sur la glose du personnage masculin. Apollon,
qui vient d’être reconnu violeur, désormais, c’est sapience et charité / qui doit estre en
virginité (v. 3131-3132) ! La quatrième glose renchérit sur la
distorsion des signes. Danaé y devient la Vierge choisie par le Tout-Puissant,
représenté dans la fable par Apollon…
L’auteur de l’Ovide
moralisé ne cesse de compliquer les potentialités significatives du
mythe païen… Dans la même glose, Apollon représente également Jésus épris
d’amour pour la nature humaine pécheresse : 3234 :
Si se lessa navrer et poindre d’amoureuse
pointure, / Pour l’amour d’umaine nature. L’humaine nature est
symbolisée par Danaé.
Enfin, la dernière « allégorie » aborde la querelle entre le
dieu de sagesse, Apollon, et le dieu d’Amour, Cupidon, comme une véritable
question théologique sur la nature de Dieu (on reviendra plus tard sur cette
question).
Abordons une deuxième moralisation qui présente, par rapport
à celle de Danaé, une série de similitudes. Dans le dixième livre de
l’
Ovide moralisé
[9], ce n’est plus une histoire de viol mais
d’inceste dont il est question avec la fable de Myrrha (v. 1120 à 1960
environ). L’auteur de la moralisation n’hésite pas, à la suite d’ailleurs
d’Ovide, à critiquer le crime odieux :
Mar fust
elle nee ! Miex fust qu’en l’eüst avortee ! (v. 1092-1093). La jeune
fille follement éprise de son père tente de se suicider pour échapper à une
tentation pernicieuse. Sa vieille nourrice arrive à temps pour l’en empêcher et
finit par découvrir le motif de sa profonde tristesse. Elle promet de l’aider à
concrétiser son désir interdit. Durant l’absence de la mère de Myrrha, pendant
les fêtes de la déesse Cérès, la nourrice arrange une rencontre entre Cynaras
et une jeune prétendante, qui n’est autre que sa fille. Cynaras est trompé par
un breuvage magique. De l’union est conçu le futur Adonis. Cynaras se rend
compte de la manipulation dont il a été l’objet et chasse sa fille. Celle-ci se
repent du péché commis et prie Dieu de changer « sa forme et son corps » (v.
1927). La jeune femme est transformée en myrrhe.
Le sens littéral de la fable est pour le moins scandaleux.
L’attitude de Myrrha est qualifiée de « folie » (le lexique relatif à la folie
est omniprésent dans l’exposition de la fable), de
desverie (v. 1848, 1873), de
puterie (v. 1169), de
forsenerie (v. 1815). Et pourtant,
même si la moralité de l’histoire se trouve déjà fortement condamnée dans la
traduction de la métamorphose, la glose (v. 3678-3956) tout en réitérant le
caractère honteux de la conduite du personnage féminin n’hésite pas à
l’allégoriser dans une voie qui contredit totalement le sens littéral.
Quatre explications se succèdent et s’opposent. La première
dégage un sens naturaliste à l’histoire. Cynaras est assimilé au soleil qui
fait croître et fructifier l’arbre qui donne la myrrhe :
La mirre engroisse et empreignist / Du soleil,
c’une gomme en ist / Qui douce oudour et souef rent. La suite de
l’exposition glisse vers une signification morale d’Adonis, le « fruit de la
myrrhe ». Adonis croi que signifie/Douce souatume
ou delice (v. 3708-3709) qui donne l’appétit de la luxure… Mais,
Autre sentence i puet avoir / Mieudre et plus
digne de savoir. La mirre amere signifie / Notre mere, sainte Marie
[…]. Voilà la fille
incestueuse métamorphosée par la magie de l’allégorie en la Vierge. Marie est
bien la fille de Dieu à laquelle il s’unit charnellement et secrètement.
L’amour coupable et la tromperie de la fable deviennent charité, amour pur,
détaché du monde : La soie amour fu ferme et
fine, / Si parfete et si enterine / C’onques si fine amour ne fu
[…] (v.
3762-3764).
Par cele se joint
charnelement 3780
Diex à sa fille
voiremement,
Celeement et en
emblee,
De cele sainte
assamblee
Nasqui li douz, li
delitables
[…]
Adonin, li sires dou
monde, 3797
Li sauvierres et li
garans
Incarnation de la luxure dans la première interprétation,
Adonis est désor~mais assimilé sans gêne au Christ. La suavité de l’odeur de la
myrrhe ne cause plus ici l’incitation à la débauche et au vice, elle purifie le
péché du monde…
Les potentialités sacrées du mythe laissent place dans la
troisième glose au retour d’une signification en lien plus direct avec les
signes de départ : Autre sentence i puet avoir, /
Qui assez est samblable à voir (v. 3810-3811). Myrrha la folle
signifie / L’ame pecheresse et honie de crestien
[…] (v. 3812) qui reçoit le corps de Dieu en état de péché, sans
s’être purifiée : Mes l’ame vilz et pecheresse /
Honiement de Dieu s’apresse. / Si le reçoit dapnablement (v.
3838-3840). La lumière de la sagesse divine lui montre alors sa folie et
l’incite au repentir et à la contrition par les larmes. Enfin, une quatrième
glose relie le mythe de Myrrha à l’exemplum de Marie-Madeleine. Dieu accepte le
repentir des plus grandes pécheresses et leur pardonne. L’onction de la
componction (la myrrhe) sauve du péché mortel…
Le cas des fables de Danaé et Apollon, et de Myrrha est loin
d’être unique. Le texte des Métamorphoses offre en effet une multitude de
situations mettant en scène les crimes les plus horribles. En ce début de
XIVe siècle où la catholicité est le terrain de conflits
et de schismes, un « moderne » peut légitimement se demander si l’auteur d’une
œuvre aussi surprenante n’a pas gardé l’anonymat pour éviter les flammes de
l’Inquisition…
« Mais pour les mythographes et les défenseurs de la
poésie, le caractère énigmatique du mythe garantit au contraire sa
signification et sa profondeur : le sens en est voilé et équivoque, c’est pour
signaler très précisément sa profondeur et sa gravité, et l’absurdité apparente
de la fiction, son caractère scandaleux ou “déshonnête” sont précisément les
signes mêmes qui appellent la recherche du sens [10] […]. »
Ces paroles de Fr. Graziani mettent bien en évidence l’enjeu
du fonctionne~ment de l’allégorèse dans le texte de l’
Ovide moralisé. L’écart des signifiants par
rapport à leur signifié est déjà une question soulevée chez le Pseudo-Denys.
Selon lui, il n’y a pas de sacrilège à « nommer » Dieu par des attributs très «
dissemblables ». Au contraire, l’Aréopagite affirme la supériorité de ceux-ci :
la distance accrue entre l’image et la réalité spirituelle qu’elle est censée
représenter doit rappeler la transcendance infinie du spirituel et son
impossibilité à être saisie par l’entendement humain. Ainsi, l’incongruité d’un
attribut préserve des risques d’idolâtrie auxquels s’exposent les compa~raisons
utilisant des éléments nobles et beaux de l’univers matériel. L’image du ver de
terre pour symboliser Dieu convient donc parfaitement
[11]…
L’auteur de l’
Ovide
moralisé n’est donc pas, comme on pourrait le croire, sacrilège.
D’autres « mythographes » se sont livrés avant lui à l’exégèse de fables
païennes violentes ou scandaleuses comme allégorie d’un message, voire d’un
mystère chrétien. Dans ses gloses sur le
Timée, Guillaume de Conches propose également
une interprétation des mystères bachiques comme
integumentum des mystères proprement chrétiens
sans apparem~ment devoir provoquer une accusation d’hérésie
[12]. Le démembrement du dieu
païen Bacchus lors de la célébration des fêtes dionysiaques ne repré~sente rien
d’autre, sous le voile de l’
integumentum, que le sacrifice du Christ par
lequel le péché humain est purifié. Par ailleurs, Guillaume de Conches lit
également derrière la fable de Bacchus un message d’ordre « philosophi~que ».
Bacchus, c’est l’âme du monde… Les géants qui mettent en pièces le corps du
dieu représentent les humains qui la reçoivent
[13].
Par ailleurs, dans les édifices religieux, l’iconographie
emprunte quelque-fois des sujets à la mythologie. Ainsi, dans la basilique
Sainte-Madeleine de Vézelay, certains chapiteaux romans nourrissent leur
inspiration à la source païenne à côté d’autres qui historient sur la base de
vitae de saints, de scènes bibliques,
d’allégories de vices et de vertus… Dans le narthex on rencontre l’épisode
d’Ulysse et des sirènes
[14], dans le bas-côté sud de la nef, la scène
d’enlèvement de Ganymède par Jupiter et l’éducation d’Achille par le centaure
Chiron. Or, il est difficile de réduire la fonction de l’imagerie païenne à de
la stricte ornementation, lorsque l’on connaît le rôle didactique de
l’iconographie religieuse, et particulièrement des chapiteaux, dans l’art
roman
[15].
La lecture allégorique de l’héritage classique, dépassant
largement le cadre de l’Ovide
moralisé, met en lumière la richesse intrinsèque du discours fictif
et littéraire : sa polysémie et son symbolisme. La fable de Danaé et Apollon
concentre sous un voile charmant un donné chrétien et un enseigne~ment
théologique profond.
L’entreprise de l’Ovide
moralisé marque donc un événement fondamental pour l’histoire
littéraire et pour l’écriture allégorique « généralisée » dans la seconde
moitié du Moyen Âge. Il (re)valorise, en langue vulgaire, la pensée poétique et
allégorique. Or, on connaît le succès énorme de cette œuvre et l’influence
qu’elle a exercée sur de nombreux auteurs du bas Moyen Âge français, Guillaume
de Machaut, Eustache Deschamps, Christine de Pizan… Certes, l’impact est grand
quant à la transmission des figures exemplaires. Mais ne l’est-il pas autant
quant au statut de la fiction allégorique comme lieu de quête de sens
?
C. Vers une conception de la fiction : potentiel herméneutique
et réservoir de polysémie
Un petit détour par l’
Epistre
Othea permet de poursuivre la démonstration sur l’ébauche de théorie
d’une texte découlant de l’allégorie. Christine de Pizan
[16] franchit un pas de plus dans
l’association entre fiction allégorique et commentaire. L’auteur de l’
Ovide moralisé, même s’il adapte quelque peu,
traduit et commente la matière d’un « autre
[17]». Christine n’invente pas, mais réécrit entièrement
la matière poétique (les mythes antiques) mise à sa disposition, et ensuite en
tire une leçon d’ordre moral et politique, puis, d’ordre chrétien.
Les caractéristiques de dissemblance dégagées de l’Ovide moralisé sont moins prégnantes chez
Christine. La « glose » (sens moral) et l’« allégorie » (sens chrétien)
proposent des interprétations « réduites » qui ne se contredi~sent pas. En
outre, le caractère scandaleux des fables reste assez mitigé.
On a également moins l’impression d’une profusion de sens,
par rapport à l’Ovide moralisé.
Christine a le souci de donner à son texte une architecture ordonnée (cent «
moralisations » sur le même schéma : un quatrain, une glose, une allégorie et,
selon les manuscrits, une miniature) qui correspond à son projet
politico-pédagogique. Dès lors, au sein des riches potentialités significatives
que lui offrent les figures et les fables mythologiques elle doit sélectionner
les sens qui servent son discours. Cependant, la « réduction » de la polysémie
n’est pas à comprendre comme une conséquence du statut du « signe », mais comme
un choix d’auteur. Christine en effet est tout à fait consciente que les
figures et les fables qu’elle glose regorgent d’autres sens possibles :
Sus ceste fable peuent estre pris plusieurs
entendemens, et mesme sus la science d’astronomie, comme dient les
maistres (n°62, fable de Sémélé, glose, l. 27, p. 287). Mais
Christine ne s’attarde pas, comme l’aurait sans doute fait l’auteur de
l’Ovide moralisé, à développer
plusieurs entendements: elle cible
l’interprétation profitable à son projet littéraire.
Ce genre de réflexion n’est pas rare dans l’
Epistre
Othea. Sur la fable d’
Antheon (Actéon) métamorphosé en cerf (n° 69, p.
296, l. 36)
peuent estre faites maintes diverses
exposicions, mais a notre propos, pot estre. Christine exprime
clairement l’adaptation de l’allégorèse au propos, de même dans la fable
d’Orphée (n° 70, p. 298, l. 33)
: ceste fable
peut estre entendue en assez de manieres ; et pot estre […
]
[18].
Remarque de Christine encore plus intéressante : Et comme
toutes telles choses soient figurées, y peut estre mis assez d’entendemens ;
mais a le prendre en verité pour exemple : nul
bon chevalier ne se doit délicter a autrui gaitier en choses qui ne lui peut
appartenir (Cephalus, n° 76, p. 307, l. 75). Une relation nette se
trouve établie entre le langage « figuré » et la pluralité des sens qui peut
s’y cacher.
Fondamentalement, l’écriture allégorique se voit reconnaître
un pouvoir de signifier multiple. Elle est susceptible de lectures
polyphoniques, aussi bien chez l’auteur anonyme de l’Ovide moralisé (qui met en branle une machine
d’interprétation « totale » de la fiction, admettant le foisonnement et même la
« contradiction ») que chez Christine de Pizan (qui reconnaît la richesse
signifiante du verbe fictif, mais qui en use par sélection, en fonction de son
projet littéraire).
L’attitude de juguler l’orientation signifiante de la fiction
dans l’allégorèse, alors qu’intrinsèquement les potentialités sont beaucoup
plus larges, mériterait d’être examinée au sein d’autres types de textes
associant allégorie-allégorèse. La création poétique n’est-elle pas perçue chez
bon nombre d’écrivains comme source de connotations symboliques multiples que
chaque projet littéraire actualise et oriente vers une ou plusieurs
voies
[19]?
Pour mieux se rendre compte de la portée hypothétique d’un
texte tel que l’Ovide moralisé sur la
perception du langage allégorique, il est intéressant d’ouvrir un autre type
d’approche. En premier lieu, comment fonctionne la lecture des mythes ? Quels
sont les mécanismes de l’allégorèse ? Dans cette perspective, on va tenter de
montrer le rôle de la métaphore dans le processus herméneutique. L’auteur
établit en effet des concordances entre traditions antique et biblique par le
biais de motifs imagés communs. En second lieu, il s’agira de mettre en
évidence la richesse doctrinale qui sous-tend l’exposi~tion de la fable de
Danaé et d’Apollon et les subtiles associations établies par l’auteur entre la
fiction littéraire et le symbolisme sacré.
3. Prédication, théologie et fable : un entrelacs subtil de
lecture-écriture
L’hypothèse de l’
Ovide
moralisé comme œuvre de prédication a déjà été formulée par M.R.
Jung et à sa suite par J.Y. Tilliette
[20]. L’objectif de ce chapitre consiste
simplement à étayer l’opinion en l’exemplifiant et par ailleurs, tenter
d’appréhender conjointement les motivations de l’exégèse patristique et de
l’allégorèse de l’
Ovide moralisé, en
apportant encore quelques éléments de « théorie du texte ».
A. D’une méthode de lecture chrétienne au statut de la
création
Dans sa vaste étude, H. de Lubac
[21] tente de définir les spécificités de
l’allégorie théologique mise en place pour la lecture des Écritures saintes et
l’allégorie philosophique déjà pratiquée par les Anciens pour l’interpréta~tion
des mythes. Il parvient à distinguer l’
allegoria
in verbis, qui est plutôt affaire de rhétorique et d’amplification,
et l’
allegoria in factis, qui
correspond à la notion de typologie et relie la lettre du texte à l’histoire,
l’histoire sainte en l’occurrence. La première caractérise plutôt l’allégorie
païenne, tandis que la seconde est propre à la pensée chrétienne médiévale.
Cependant, cette dichotomie n’est pas totale : la Bible use d’un langage
métaphorique et rhétorique et permet des interprétations secondes de valeur
intemporelle, spirituelle ou morale.
Face à cet « état des lieux » concernant l’allégorie
théologique, quelle est la position adoptée par l’Ovide moralisé ? Il ne peut évidemment pas être
question stricto sensu d’allegoria in factis. La moralisation doit
compter avec une matière fictive, tandis que les exégètes de la Bible sont
assurés de l’historicité, plus ou moins maquillée de rhétorique, du texte
abordé. Cepen~dant, on peut se demander comment l’auteur se situe par rapport à
la littera? La condamne-t-il ? La
moralisation consiste-t-elle en un commentaire privé de rapport avec elle
?
Dans le corpus des Écritures saintes, un texte pose des
problèmes assez similaires à ceux de l’
Ovide
moralisé quant au rapport de la
littera à l’histoire : le Cantique des
cantiques
[22]. On
propose d’établir trois parallèles entre l’exégèse de ce texte biblique et
l’
Ovide Moralisé, à propos du statut
du sens littéral ; du réinvestissement de motifs symboliques issus du Cantique
et enfin, autour du fonctionnement de la lecture allégorique comme quête du
sens.
Le statut de la littera. Vacuité signifiante ou moteur du sens
?
De même que dans le cas de la fable païenne, la signification
première du « chant d’amour de Salomon » pose des difficultés. Il s’oriente
franchement vers des connotations érotiques que l’exégèse a souvent voulu
ignorer ou condamner. Le Cantique des cantiques a même fait l’objet de
controverses sur sa canonicité dans le corpus biblique. Néanmoins, quelques
théologiens ont choisi d’assumer l’explication littérale du texte en y voyant
par exemple un épithalame composé à l’occasion du mariage de Salomon, auteur
supposé du poème et de la fille de Pharaon. M. Engammare
[23] note que cette prise en compte de la
littéralité du texte et de sa dimension historique surgit essentiel~lement au
XIII
e siècle, chez Pierre Auriol et Nicolas de Lyre
notamment. Honorius d’Autun également, au XII
e siècle, en
plus de développer le sens littéral, établit même une « typologie » : l’union
réelle entre Salomon et la fille de Pharaon dans l’Ancien Testament préfigure
et annonce l’amour du Christ pour son Église.
Si la lecture historique du texte érotique est possible chez
les théologiens, elle reste sujette à de nombreuses condamnations (Jean Olieu
ou Pierre d’Ailly). Elle n’atteint cependant pas le même degré de « scandale »
que l’interprétation historique de la fable de la métamorphose de Danaé en
laurier où le viol est indéniable. Dès lors, comment l’auteur anonyme
assume-t-il le sens littéral de son texte ?
Les commentaires du Cantique esquivent rarement l’effet de
séduction esthétique du texte et, comme on le verra plus loin, fondent
l’explication chrétienne sur une exploitation des ressorts poétiques, notamment
sur la métaphore. Plusieurs éléments permettent d’affirmer que l’auteur de
l’Ovide moralisé accorde également un
intérêt à la littera, à la fiction et
à sa poéticité, que la glose ne constitue pas une réflexion
philosophico-spirituelle atempo~relle sans lien avec la lettre et qu’enfin, il
parvient à relier la fable à l’histoire du Salut.
Il faut tout d’abord mettre l’accent sur un passage de la
glose de Danaé et Apollon où l’on sent s’affirmer la fascination confuse de
l’auteur pour la fiction qu’il commente
[24]:
v. 2952-2965
Souvent avient, je n’en dout
mie,
Que tez aide et conseille
autrui
Qui ne set pas conseillier
lui,
Et, puis qu’oms est d’amours
espris,
Ja tant ne sera de grant
pris,
De grant sens ne de bones
mours,
Qu’il n’asotisse par
amours.
Amours les amoureus assote
:
Li plus sage n’i voient
gote,
Si ne se sevent
conseillier
Trop me puis d’amours
merveillier,
Dont ce vient et ce que puet
estre
Qu’amours fet les plus sages
pestre,
Puisqu’il les tient pris en
sa corde.
Cette incise du narrateur au sein de la fiction constitue une
digression qui mériterait d’être placée en exergue de l’œuvre entière : l’amour
est une chose incroyable qui provoque l’étonnement, la stupéfaction du
narrateur. Le terme « merveiller » est tout à fait parlant : son ambiguïté
permet de traduire à la fois la fascination et la terreur face aux histoires «
tragiques » qu’engen~dre l’amour. Cette fascination constitue-t-elle le moteur
de la quête du sens incarnée dans l’entreprise de moralisation ? Dans ce cas,
la littera n’est pas à dénigrer ou à
considérer comme simple prétexte à l’enseignement moral ou chrétien. Peut-être
s’agit-il dans le chef de l’auteur d’un moteur de captation du « public » et de
questionnement… Dans son premier sermon sur le Cantique des cantiques, saint
Bernard évoque également la séduction due à la poéticité du texte à commenter
qui incite à en rechercher la signification cachée :
« Voilà un aimable discours qui commence par un baiser et
un certain aspect séduisant de la sainte Écriture, un charme facile qui incite
à lire plus avant. Chercher son sens caché devient un plaisir, même si on peine
à l’ouvrage, et les difficultés rencontrées ne rebutent jamais, quand on est
sensible aux agréments de ce langage. » (Sermon
sur le Cantique des cantiques I, 5 [25])
Par ailleurs, l’auteur accorde fréquemment à la fiction une
valeur « histori~que », souvent par le biais de l’évhémérisme. Il peut y avoir
un sens Par istoire acordable a voir
(v. 3076, Danaé et Apollon). On ne se situe plus purement dans l’allegoria in verbis qui ne signifie d’ailleurs
pas nécessairement un dénigre~ment de la lettre.
En outre, l’
Ovide
moralisé parvient à établir une « nouvelle forme de typologie
[26]». Dans le cas de
l’exégèse théologique, la lecture typologique met en relation des événements
historiques de l’Ancien Testament avec d’autres du Nouveau Testament, les
premiers préfigurant les seconds. La dimension historique qui tente de saisir
l’événement dans la perspective du Salut trouve un écho particulier dans
l’entreprise de l’
Ovide moralisé : la
fiction (qui, rappelons-le, peut aussi avoir une interprétation historique)
peut préfigurer l’histoire sainte : Apollon peut être un « type » du Christ et
Danaé, un « type » de la Vierge ! Dans le cas de cette fiction, on retrouve
deux lectures du Cantique des cantiques : la lecture mariale et la lecture
ecclésiale
[27].
Le premier livre de la moralisation est en partie bâti sur
une mise en parallèle de la Genèse et de mythes païens : la création, le
déluge, l’arche de Noé (la colère de Dieu est pareille à la colère de Jupiter,
Noé et son épouse sont les artisans d’un nouvel ordre humain, de même que
Deucalion et Pyrrha…). Le programme iconographique du manuscrit de Rouen
(Biblio~thèque municipale, ms. 0.4) renforce la « typologie » entre textes
mythologi~ques et bibliques. Ce manuscrit, le plus ancien, est émaillé de
miniatures représentant des scènes de création : la création d’Adam, la
construction de la tour de Babel (illustrant l’épisode mythologique de l’âge de
fer), la chute de Lucifer (face au texte de la chute de Phaéton), l’Église et
la synagogue, etc.
[28]. Cette typologie entre l’héritage païen et le dogme
chrétien trouve un ancrage ancien. L’assimilation entre Apollon et le Christ
remonte à l’Anti~quité. Augustin rejette celle-ci et témoigne du mélange de
tradition en refusant d’y adhérer. Certaines peintures funéraires de catacombes
dépei~gnent le Christ sous une physionomie proche de celle d’Apollon, et
quelque-fois Jésus est vraiment représenté avec les attributs du dieu païen,
sur le char du Soleil
[29].
Le rôle herméneutique de la métaphore
Afin d’affiner la notion de « typologie » ou plutôt de
translatio, on voudrait tenter
d’éclairer un de ses modes de fonctionnement mis en évidence par J.Y. Tilliette
: l’utilisation de mots clés issus des
distinctiones. Ces
distinctiones sont des recueils souvent
alphabétiques qui recensent systématiquement autour d’une notion ou d’une image
les occurrences bibliques et les commentaires exégétiques des Pères et des
Docteurs de l’Église. Ces textes élaborés à partir du XII
e
siècle, jusqu’au XV
e siècle, synthétisent la tradition
allégorique bibli~que et servent fréquemment aux prédicateurs pour
l’élaboration des ser~mons
[30]. Malgré la grande diffusion de ce genre littéraire
théologique, on n’a à l’heure actuelle accès qu’à peu d’éditions. On n’a donc
pu consulter pour cette étude que deux textes, un pseudo-Raban Maur du début du
XIII
e et les
distinctiones d’Alain de Lille. La consultation
de manuscrits inédits pourrait peut-être révéler d’autres éléments intéressants
que ceux qu’on mentionne.
Le texte de la fable assimile Apollon au soleil et Danaé à la
lune
[31]:
v. 3116-3132
Danaé fu fille de
froidure
Que l’en note par la
riviere
Tant soit froide de grant
maniere,
Que nulle naturel
chalour
Ne puisse esmouvoir a
folour.
Cele, qui chastement veult
vivre,
Danaé voloit Dyane
ensivre,
C’est la lune sans
obscurité,
En nete vie et en
purté.
Apollo l’ama longuement,
[…]
Solaus, qui art et
enlumeine,
C’est sapience et
charité
qui doit être en
virginité
La figure solaire d’Apollon n’a en soi rien de surprenant.
Mais il est intéres~sant de remarquer qu’elle permet un rapprochement entre le
couple païen et le couple chrétien, le Christ et l’Église, par le biais de
l’image du soleil et de la lune.
En effet, dans le cas de ce motif, les recueils de
distinctiones souvent utilisés par les
prédicateurs peuvent offrir des clés de lecture. Chez le pseudo-Raban Maur
(
Allegoria in Sacram Scripturam) et
chez Alain de Lille (
Distinctiones
dictionum) la lune est allégorisée comme l’Église
[32] et le soleil, comme le
Christ
[33]. Ces
allégories peuvent très bien fonctionner dans le cadre du texte de l’
Ovide moralisé où le couple Apollon-Danaé
fonctionne comme type du Christ et de l’Église.
Les deux
distinctiones évoqués synthétisent en réalité
une tradition exégétique également perceptible dans l’iconographie. Dans les
discours apocalyptiques, après sa victoire sur l’Antéchrist, Jésus illumine
l’Église (l’Épouse), symbolisée par la lune, il transforme en « gloire solaire
l’éclat des astres
[34]». Sur le plat de la reliure du Graduel-Sacramentaire
de Hainricus Sacrista conservé à la Pierpont Morgan Library de New York et
provenant de l’abbaye de Weingarten, le bas-relief en argent représente le
couronnement de la Vierge par le Christ. Les personnages sont surmontés du
symbole solaire mêlé à un visage d’homme et du symbole lunaire mêlé au visage
d’une femme
[35].
Le symbolisme de la lune et du soleil renforce par ailleurs
les liens d’intertextualité qui semblent unir le Cantique des cantiques et
l’
Ovide moralisé. C’est sans aucun
doute dans les commentaires de ce texte que les
distinctiones puisent l’assimilation
Christ-Soleil ; Vierge-Église-lune. Alain de Lille, dans le commentaire qu’il
donne de l’Épithalame royale associe tout d’abord la Vierge à l’aurore qui fait
naître le Soleil de justice
[36], et ensuite à la lune qui reçoit son éclat du vrai
soleil
[37].
Il semblerait que, sur la base de motifs de valeur
ambivalente, l’auteur procède à des rapprochements entre textes païens et foi
chrétienne. Les « symboles » ou les « thèmes » signifiants, à la fois dans la
tradition classique et dans l’imaginaire chrétien, constituent un « lieu
d’association d’idées
[38]». Le laurier par exemple, de même que le lierre, est
un attribut facilement assimilable à Marie, puisque son éternelle viridité
représente la virginité. Mais, il est possible de pousser plus loin les
potentialités de l’assimilation des traditions. En effet, on retrouve le
couronnement de laurier
[39], symbole de la gloire des poète dans la tradition
gréco-latine, dans un hymne d’Ambroise de Milan, appliqué à saint Jean, chantre
de la révélation des mystères divin
[40] et symbole du martyre.
Dans le
De
Trinitate, Augustin réfléchit sur les notions de personnes,
d’essences et de substances relativement à la Trinité divine. Il utilise des
exemples qui permettent de saisir concrètement le problème, notamment celui de
trois arbres différents, mais appartenant tous au genre des arbres. « De même
de trois lauriers on dira trois arbres, mais, un laurier, un myrte, un olivier
seront seulement trois arbres ou trois substances ou trois natures… Le Père, le
Fils et le Saint-Esprit sont trois, nous cherchons donc trois quoi et ce qu’ils
ont en commun
[41]».
Parmi les trois végétaux que le Docteur de la Charité évoque, on retrouve le
laurier. Faut-il voir là un signe du succès de l’attribut païen de la victoire
récupéré dans la tradition chrétienne pour signifier la victoire sur la mort ?
On retrouve en effet le motif de la couronne de laurier sur un sarcophage de
l’église Sant’Apollinaire in Classe à Ravenne. Celle-ci encadre les agneaux et
les paons et se trouve associée aux palmiers, en signe du triomphe de la vie et
de résurrection
[42].
L’auteur de l’
Ovide moralisé use-t-il
d’un signifiant-clé de la tradition chrétienne ainsi que les auteurs de
sermons
[43]?
Les allégories de la fable de Myrrha renforcent l’hypothèse.
Là encore, par une sorte d’association d’images, l’Ovide moralisé marie l’héritage classique et la
tradition chrétienne par le biais d’un « motif ». Les sens traditionnelle~ment
attachés à la résine odoriférante dans le dogme et la liturgie chrétienne, et
plus particulièrement dans les commentaires du Cantique des cantiques sont
translatés dans la lecture du mythe. Dans le livre X des
Métamorphoses moralisées, la «
conjointure » entre les fables de Pygmalion et de myrrha se réalise en grande
partie par le biais de l’intertexte du Cantique des cantiques. Pygmalion, dans
l’interprétation allégorique représente Dieu, qui, par sa sagesse divine, crée
l’humanité et en fait son Épouse. Celle-ci est également l’âme qui conçoit,
par grant devocion, voire mortificacion de char
[…] (v. 3667-3669) et qui
répand une odeur suave. On glisse insensiblement vers le sens assigné à la
fragrance de la myrrhe.
Celle-ci constitue un élément récurrent du langage végétal
massivement présent dans le poème biblique
[44]. L’union Église/âme et Épouse ; Christ/ Époux se
réalise par l’incarnation, manifestation d’un Amour surhumain. Dans cet ordre
d’idée, le motif de la myrrhe symbolise la passion, le martyre, la souffrance
purificatrice et rédemptrice. Les deux recueils de
distinctiones auxquels nous nous
référons le confirment
[45]. Transitant par tous les grands théologiens et Pères
qui ont commenté le Cantique, Bernard, Alain de Lille, Honorius d’Autun, Bède,
Apponius… la lecture remonte à Origène :
« Myrrhe signifie “amère” : elle désigne la correction,
source de Salut pour elle que l’Église a reçue en la personne du Christ : et
lorsqu’elle souffre pour son nom, dans ses divers membres, les amertumes
diverses des supplices, le Christ devient pour elle bouquet de myrrhe. L’arbre
de la myrrhe – qui produit un suc utile à bien des infirmités corporelles et
qui ressemble au saule par ses tiges très fines et tordues – porte en effet, au
dire de ceux qui ont décrit la nature des arbres, de petits rameaux en forme de
bouquet. » (Origène, Homélie sur le
Cantique, II, 11)
La vertu de contrition, source salvatrice, connotée par la
myrrhe sert la glose de l’Ovide
moralisé. Dans le récit du mythe déjà, l’auteur intègre la notion du
repentir ressenti par la pécheresse Myrrha après l’odieux inceste et la fuite
:
Merci crie de son
pechié (v. 1914)
[…]
Bien vueil penitance
souffrir
Pour espeneïr mes
pechiez.
Ma forme et mon cors me
changiez (v. 1925-1927)
Cette idée de la pénitence revient en force dans la troisième
et la quatrième allégorie. Myrrha représente l’âme pécheresse qui, pour entrer
en commu~nion avec Dieu (v. 3823 et s. sur sa couche, comme dans le Cantique
des cantiques, dans une étreinte amoureuse), doit se mortifier :
v. 3861-3877
Lors fuit la lasse à
sauvement
Par amere
contriction
Et par voire
confession.
Si vient à droite
repentance
Et relenquist sa
foloiance
Et fuit la sentence de
mort
Par penitence où elle
s’amort,
Si espurge sa
mesproison
Par plours et par humble
oroison,
Et se descombre du pechié
[…]
Et par plors se lave et
racorde
Vers Dieu, plain de
misericorde,
Et fet fruit plain de
soautume
Qui en divine amour
l’alume.
L’exemple de Marie-Madeleine vient ensuite tout
naturellement. Elle in~carne par excellence le modèle de la pécheresse
convertie et purifiée par la componction. Elle aussi est associée au registre
des plantes odoriférantes puisqu’elle a versé du nard sur les pieds du Christ.
Dans les Homélies d’Origène
[46] et les sermons de Bernard
[47] sur le Cantique des
cantiques, certains motifs végétaux et odoriférants font l’objet de
rapprochement avec les onctions de l’Évangile et la figure de
Madeleine.
La deuxième allégorie du mythe offre une lecture peut-être
plus particu~lière au vu de la tradition exégétique :
La mirre amere signifie/ Nostre mere sainte
Marie. La notion de purification intrinsèque à la myrrhe fonctionne
certaine~ment puisque Marie est celle par qui l’incarnation et la passion
rédemptrice ont lieu :
v. 3785-3789
Ce fu la pourveable
vueille
Qui destrempa la poison
fort
De salu plaine et de
confort,
De quoi Dieu se vault
enmurer
Pour touz reëmbre et
delivrer.
Dans leur lecture mariale du Cantique, Honorius d’Autun et
Alain de Lille associent l’image de la myrrhe à la vierge. Aller « à la
montagne de la myrrhe et à la colline de l’encens » (IV, 6) signifie aller «
vers la glorieuse Vierge qui est une montagne de vertus très haute
[48]». Une myrrhe choisie est
née de la Vierge Marie pour la Redemption du genre humain… Adonis-Jésus
[49].
La métaphore
[50] est depuis les théorie d’Aristote couramment définie
comme lieu de transfert de sens.
Mutatis
mutandis, cette définition trouve un accomplissement assez
surprenant dans l’œuvre étudiée. À partir d’un motif commun à deux textes, en
l’occurrence, les
Métamorphoses et le
Cantique, le traducteur et glossateur français procède à une translation de la
lecture chrétienne vers le texte païen. La lettre du texte sert donc de
tremplin à la démarche herméneutique. Les images provoquent la recherche de
concor~dances et motivent la lecture. On pourrait multiplier les exemples de
cette mécanique à l’œuvre dans l’
Ovide
moralisé et ouvrir de nombreuses perspec~tives de lecture quant à
l’articulation de la fable et de ses gloses. Dans l’état actuel de cette
recherche, ne peut-on pas objectivement poser la question du statut du langage
imagé dans la création allégorique et son rapport avec l’allégorèse ? N’y
a-t-il pas fondamentalement interaction entre la propen~sion du lecteur à
chercher du ou des sens cachés et écriture poétique ?
Fiction-interprétation : la quête du sens
Le constant jeu d’intertextualité qui semble s’articuler
entre l’exégèse du Cantique des cantiques et l’
Ovide moralisé, amène finalement à évoquer
l’étude d’A.M. Pelletier
[51]. Celle-ci s’attache à analyser le fonctionnement de
l’herméneutique patristique et dégage une théorie de la lecture et de la
subjectivité tout à fait éclairante et qui rejoint, par certains aspects,
l’analyse de l’allégorèse comme phénomène de lecture vivifiant la lettre. Elle
prend le contre-pied d’études qui expliquent le processus d’explication
allégorique des Écrits saints comme une tentative de résoudre les
contradictions internes des différents textes, de l’Ancien et du Nouveau
Testament, de « sauver la lettre ». Il s’agit pour elle d’aborder le problème
positivement. Or, si on se place du côté du lecteur, l’herméneutique biblique
semble fonctionner comme une quête de sens. Dès lors, elle recouvre vraiment
une valeur d’itinéraire spirituel. Par la lecture, le chrétien est amené à
grandir dans la découverte des « mystères » :
« Dans de telles conditions, l’enjeu de la lecture ne peut
pas être d’élucider des obscurités ou de rattraper des contradictions. Il n’est
même pas d’abord de comprendre. Mais, il est de vivre une relation, en faisant
croître l’intelligence spirituelle de ce qui est tenu pour un mystère de salut
et de vie. » (p. 296)
Dans ce contexte de valorisation du travail subjectif de la
lecture-écriture, la structuration de l’exégèse selon des niveaux
d’interprétation hiérarchisés correspondrait à une « échelle spirituelle »
gravie par l’exégète. Le lecteur chrétien évolue dans sa compréhension du
message divin en même temps qu’il se perfectionne spirituellement.
L’allégorèse décrite comme quête de sens et comme expérience
d’appro~fondissement, de découverte semble rejoindre, mutatis mutandis, le
fonc~tionnement de l’Ovide moralisé.
Les visées prédicatives de ce texte correspondent d’ailleurs à celles de
l’herméneutique patristique. Il s’agirait dans les deux cas de faire progresser
la lecture dans un cheminement intérieur. Il y a constamment un
approfondissement du sens dû à un réinvestissement des images. Ainsi la
métaphore biblique se trouve investie par la lecture « symbolique » scrutant
toujours plus avant les réseaux de correspondances au sein du grand système des
Écritures et dévoilant les mystères sacrés. Les images, classifiées, glosées
dans les distinctiones servent de
matière à de nouveaux textes, sermons ou poème. L’histoire de l’allégorie est
bien celle de la quête du sens à travers ses métamorphoses…
L’Ovide moralisé en
prose de Bruges (Ovide Metamorphose,
v. 1475), même s’il rejette
l’allégorie religieuse qui fait le charme du texte en vers, continue néanmoins
à inciter le lecteur à partir à la recherche inlassable des significa~tions
cachées :
De pied doncques meur et
grave voise qui l’entendement d’Ovide quiere a savoir et son haultain corage
benignement encline et flechisse a continuel estude, et mette paine et
diligence a ruminer et enquerre ce que ledit poete ou de nature ou de meurs et
aussi de choses gestes il devise et dispute [52].
L’entreprise de l’écrivain-lecteur, de l’exégète ne s’entend
plus dans cette perspective, comme position de dédain à l’égard de la
littera non satisfaisante qu’il
s’agirait de justifier ou de sauver par le recours à l’allégorie. La lecture se
fonde sur une exploitation subtile des images du mythe et met en branle
l’exégèse par « concordance
[53]» exploitée par les Pères de l’Église et les
théologiens. Dans ce cas, il s’agit de mettre en dialogue différents textes des
Écritures où apparaît une même métaphore afin de dégager des significa~tions
spirituelles. Dans le cas de l’
Ovide
moralisé, la méthode semble s’adapter au texte commenté. La
concordance s’établit entre des explications chrétien~nes de motifs issus du
corpus biblique et les images du mythe. La moralisa~tion en question hérite
d’une méthode de lecture fondée sur la métaphore et ses potentialités
herméneutiques. La création poétique (incarnée dans la lettre du mythe) s’en
trouve donc valorisée. Elle est source d’approfondisse~ment du sens. On observe
le transfert d’une conception de l’image propre à la lecture de la Bible vers
la lecture de la fiction. La métaphore est potentiel d’interprétation multiple,
en retour, la création poétique, truffée de méta~phores, invite à la lecture.
En quoi cette conception du texte proprement chrétienne associant subtilement
création-interprétation n’influence-t-elle pas l’ensemble de la production
littéraire ? Les auteurs n’ont-ils pas plus ou moins conscience que leurs
textes vont être livrés à un public rompu aux méthodes exégétiques et attiré à
rechercher du sens caché ?
B. De l’amour humain à la doctrine de la charité
On a passé sous silence l’exposition du sens allégorique de
la querelle entre Phébus et Cupidon dans la première partie de ce travail et on
la reprend ici, parce qu’elle mérite vraiment une attention particulière. Deux
enjeux essen~tiels semblent se dégager de la glose du moteur de la fable,
l’incident entre deux dieux païens qui veulent tester leur
supériorité.
Tout d’abord, la querelle et sa lecture seconde mettent en
jeu des notions théologiques très importantes relatives à la Trinité. Partant
de là, il est intéressant de voir comment l’auteur oriente le débat sur la
nature de la divinité trinitaire. Peut-on déceler des indices qui permettraient
de rattacher notre auteur à l’un ou l’autre milieu théologique ?
Dès les premières ères du christianisme, les Pères de
l’Église ont assigné aux trois personnes de la divinité des attributs
particuliers qui varient plus ou moins selon les auteurs. Chez saint Augustin
notamment, des « images trinitaires » sont reliées respectivement au Père, au
Fils et au Saint-Esprit : l’être (
esse), le savoir (
nosse), le vouloir (
velle) ; la mémoire, l’intelligence, la volonté
; la pensée (
mens), le verbe
(
verbum), l’amour (
amor)
[54]… La question est compliquée. La Charité par exemple
est consubstantielle aux trois person~nes, mais est plus appropriée au
Saint-Esprit. Par ailleurs, les attributs varient selon les théologiens. Plutôt
que de se livrer à de longs développe~ments sur la question, il vaut mieux
s’intéresser directement à son implica~tion dans le texte étudié ici.
Dans la glose de la fable d’Apollon et Danaé, l’auteur ramène
la querelle initiale entre les deux dieux, Cupidon et Phébus, à une question de
doctrine chrétienne :
V. 3269-3276
C’est : qui est de greignor
vaillance,
Ou bone amours, ou sapience
?
Ces deus choses sont
proprement
En Dieu, Qui sans
devisement,
Sans discort et sans
difference,
Est bone amours et
sapience,
Quar quanqu’a en la
deïté
Tout est un, sans diversité
[…]
Il est bien question de « théologie trinitaire » dans le
passage qui nous occupe : l’auteur ramène l’essence des deux dieux païens à
l’amour et à la sagesse, eux-mêmes constitutifs de la divinité chrétienne.
L’unité malgré la diversité des « personnes » se trouve affirmée : la
différence entre celles-ci n’est pas une distinction en essence, mais, relative
à la connaissance humaine (v. 3277-3280 : Mes
quant a l’effait et a l’œuvre/ Que sapience et amours œuvre, / Et quant a
nostre connoissance, / I Samble il avoir differance).
La littera que
constitue la fable et la querelle entre Cupidon et Apollon accentue donc l’idée
de la distinction entre personnes au sein de l’unité divine. Par ailleurs, il
faut également noter que l’on ne trouve que deux attributs, alors que
traditionnellement, il est question de trois. À côté de l’Amour (Cupidon) et de
la Sagesse (Phébus), on aurait pu s’attendre à voir s’incarner quelque part
dans la fable et dans la glose la Puissance (la Toute-Puissance). Or, celle-ci
fait défaut… Il en est vaguement question au v. 3382 :
V. 3381-3384
Poi puet prisier sa
sapience,
Sa dignité ne sa
poissence
Quar sans vertu de
charité
Sont tuit autre bien
vanité.
La focalisation du discours sur l’opposition entre Amour et
Sagesse, pour laquelle la dispute entre Cupidon et Apollon offrait de riches
potentialités, pourrait toutefois traduire les prises de positions doctrinales
de notre auteur.
L’anonyme de l’
Ovide
moralisé a quelquefois été assimilé à Philippe de Vitry, puis à
Chrétien Legouais de Sainte-Maure. Cornélis De Boer évoque également l’idée
d’un frère mineur. Cette hypothèse reste peu étayée
[55]. Cependant, le développement
théologique opéré à l’occasion de la fable de Danaé et Apollon à propos de la
querelle des dieux permet, semble-t-il, de rattacher la pensée de l’anonyme
bourguignon à certains aspects de la théologie franciscaine.
La victoire de Cupidon sur Phébus constate celle de l’amour
sur la sagesse. Le message de la fable transposé sur le plan de la doctrine
chrétienne met donc face à face deux conceptions de la déité : Dieu confondu
avec la Sagesse et l’Intelligence, et Dieu confondu avec l’Amour.
L’Intelligence divine est celle qui provoque la création : v. 3281-3282 :
La sapience proprement / Fist home et le monde
ensement. Mais, sans l’Amour, Mieux
venist qu’ains homs ne fust fais (v. 3289). Autrement dit, sans
l’acte d’Amour par lequel Dieu s’incarne pour sauver l’homme du péché originel,
l’acte de création est dénué de sens…
V. 3292-3301
L’amour Dieu, por home
secourre,
Dou dars de bone amour
ploia
Sapience, et
l’envoia
Au monde en humaine
figure,
Pour soi joindre a nostre
nature.
Cupido, cil qui nous
avoie
Et nous monstre la droite
voie
De bone amour, a mon
avis,
C’est Dieus, li rois de
paradis,
Qui en amours nous
endouctrine […]
L’auteur renchérit sur l’assimilation riche de sens de
Cupidon et du Dieu chrétien :
V. 3320-3322
Nostre Dieus, nostre
Sauvaors,
Bien nous ama, bien nous ot
chiers,
C’est Cupido, li bons
archiers […]
Sur cette base se développe une doctrine de la charité qui
enseigne qu’il faut aimer Dieu et son prochain comme soi-même
[56].
Charitez est, se Dieus me
voie,
La meillour et la plus
certaine
Des fleches et la
souveraine.
Qui ceste flesche a, bien le
soi,
Il est en Dieu et Dieus en
soi,
Quar Dieus meïsme est
charité,
En tesmoing de
l’auctorité,
Et cil cui ceste fleche
faut
A de tous autres biens
defaut.
Ce passage ne manque pas de rappeler les doctrines de saint
Jean, sans aucun doute un intertexte pour l’auteur de l’
Ovide moralisé
[57]. Mais il rappelle également des développements
théologiques à propos de l’une des vertus théologales les plus
fondamentales
[58].
Chez de nombreux Pères et théolo~giens, la charité incarne l’essence même de la
foi chrétienne, la vertu par rapport à laquelle les autres se définissent et
s’ordonnent
[59]. Au
XII
e siècle, l’intérêt pour la vertu s’accroît, notamment
dans le courant cistercien, chez Bernard de Clairvaux, Guillaume de
Saint-Thierry. Cependant, à côté de la pauvreté, la charité est devenue pour
les franciscains la base essentielle de leur spiritualité.
Ce dernier élément ne manque pas de pertinence si on le situe
dans le contexte historique de la fin du XIIIe et du début
du XIVe siècle. Deux grandes écoles se partagent l’apanage
de la théologie : d’une part les dominicains, dont le maître à penser est
Thomas d’Aquin, le Docteur Angélique ; d’autre part, les franciscains
représentés entre autres par Bonaventure, mais surtout par Duns Scot. Or la
définition de l’œuvre théologique et de la béatitude diffère assez largement
chez les deux ordres mineurs et apporte peut-être un indice quant à
l’appartenance de notre anonyme à une école particulière.
La pensée dominicaine est assez intellectualiste et
rationaliste, même s’il est évident que de nombreuses nuances peuvent être
apportées. Écoutons simplement comment Thomas, dans la
Somme contre les Gentils reprend
l’Idéal aristotélicien du Philosophe, la contemplation du premier principe, la
« pensée de sa propre pensée », dans une perspective chrétienne
[60]:
« La fin ultime de chaque chose est celle que vise son
premier auteur et moteur. Or, le premier auteur et moteur de l’univers est une
intelligence, nous le verrons plus loin. La fin dernière de l’univers est donc
bien de l’intelligence. Ce bien, c’est la vérité. La vérité sera donc la fin
ultime de tout l’univers, et c’est à la considérer que la Sagesse doit avant
tout s’attacher […] Aussi est-ce pour manifester la vérité que la divine
Sagesse, après avoir revêtu notre chair, déclare qu’elle est venue en ce monde
: “Je suis né, et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la
vérité” […] [61]»
Si l’auteur anonyme de l’Ovide
moralisé insiste sur la relation entre l’Amour et l’incarnation,
Thomas au contraire insiste sur le lien avec la manifestation de la
Sagesse.
Les théologiens d’obédience franciscaine définissent plus
volontiers Dieu comme Charité et Amour que comme Pensée, Intelligence ou
Sagesse. La béatitude consiste plutôt en un acte d’amour de Dieu, qu’en un acte
de pure contemplation intellectuelle. Remarquons à ce propos que les
franciscains orthodoxes se méfient assez d’Aristote
[62], chantre d’un idéal philosophique de
contemplation comme félicité humaine, idéal condamné par Étienne Tempier en
1277, et se revendiquent plus ostensiblement de la pensée de saint
Augustin.
L’auteur de l’Ovide
moralisé se fait-il l’écho, par l’intermédiaire de sa glose, d’une
querelle théologique qui oppose dominicains et franciscains sur la nature de
Dieu et de la béatitude chrétienne ? Quoi qu’il en soit, il parvient très
habilement à conjuguer le charme de la fiction et la profondeur d’une
discussion doctrinale, par des associations originales et surprenantes, voire
fascinantes. La fable n’est donc pas simplement support d’un développe~ment
doctrinal, en elle-même sans valeur intrinsèque, et inversement, la
moralisation ne constitue pas une forme de récupération de la matière païenne,
qui, à l’état brut, serait inassimilable à la pensée chrétienne. Il y a
véritablement une communion des deux types de discours pour faire sens
ensemble.
Articulation sagesse/amour : scintillement de l’intertexte
paulinien
Le charme du texte, dû au mariage subtil de deux types de
discours, est encore perceptible à un autre niveau. Si l’interprétation de la
fable permet de faire concorder la fiction et l’histoire du Salut par le biais
notamment de motifs imagés, moteurs herméneutiques ; si le texte véhicule par
ailleurs un riche langage théologique et doctrinal, on voudrait enfin mettre en
lumière une sorte de scintillement continu, entre les lignes, de la dichotomie
pauli~nienne entre sagesse humaine et sagesse divine.
Du début à la fin du récit et de la moralisation de la fable
de Danaé, le texte est parcouru par les registres sémantiques de la sagesse et
de la folie
[63], et
cette récurrence ne cesse de mettre en question la portée signifiante des
notions. Le lecteur (le lecteur moderne du moins) se trouve décontenancé de
voir constamment l’opposition entre « sagesse » et « folie » se poser en des
termes et des situations différentes, voir contradictoires, selon les points de
vue représentés.
Aux yeux de son père, Danaé ne se conduit pas rationnellement
en voulant garder sa virginité : sa beauté s’oppose à cette volonté de chasteté
(v. 2851-2852 :
Mes grief chose est, si con moi
samble, / Feme estre bele et chaste ensamble). Phébus amoureux
si vait pensant sa foloiance/ Par confort e vaine
plaisance […]
[64]. L’amour (Cupidon) a rendu folle l’incarnation de la
sagesse (Phébus). Phébus accuse Danaé d’être folle de renoncer à ses avances,
lui qui est le
Solaus qui tout
enlumine: un être puissant et divin (v. 2927). Le narrateur s’adonne
ensuite à une digression sur le
devoiement que provoque l’amour :
Amour les amoureus assote (v. 2959).
Mais, dans la seconde interprétation, Danaé est une
pucele simple et sage (v. 3094) face à
un homme vil qui veut la déshonorer. Dans la glose suivante, Phébus retrouve un
statut positif : le dieu de sagesse ne peut
esmouvoir a folour (v. 3120) la sagesse de la
vierge pure. Suit la parabole des vierges sages et des vierges folles. Ensuite,
le commentateur évoque la folie de l’homme qui l’a conduit à la chute, et la
sagesse de Dieu, rendue folle par amour pour sa création, qui descend sur terre
pour la Rédemption. Or, selon saint Paul, « Le langage de la croix, en effet,
est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, il est force
divine […]
[65].
»
« Où est-il, le sage ? Où est-il le docteur ? Où est-il le
disputeur de ce temps ? Est-ce que Dieu n’a pas rendu folle la sagesse du monde
? Comme le monde en effet, sous le régime de la sagesse de Dieu, n’avait pas
reconnu Dieu par la sagesse, Dieu s’est plu à sauver les croyants pas la folie
de la prédication. » (1 Co, 1, 20-21)
Comme saint Paul, l’auteur de l’
Ovide moralisé n’a pas choisi le langage des
sages, mais veut peut-être confondre les sages par une œuvre originale de
prédication
[66].
La fable de Danaé et Apollon semble incarner subtilement le
message paulinien : la sagesse de Dieu est folie pour l’homme. Elle constitue
une sorte de clef pour la compréhension du projet de l’auteur anonyme,
tellement éloigné de nos sensibilités modernes très rationalistes. Puisque la
sagesse de Dieu est folie pour le sage, elle peut se révéler par le langage de
la folie, la fiction, voire même, la fiction scandaleuse. La fable accentue
dans sa littera et sa
sententia la folie de l’amour du
Christ et du salut de l’homme, manifesta~tion de la Sagesse « Tout-Autre » qui
transcende notre sagesse. L’incarnation est un mystère, une énigme qui ébranle
l’entendement humain. Peut-on trouver meilleur véhicule que le scandale et la
dissemblance des signes entre le discours littéral et le discours figuré pour
rappeler le caractère en définitive impénétrable de la divinité chrétienne, de
sa sagesse et de son amour ?
À la Renaissance, les interprétations chrétiennes d’Ovide
font l’objet de controverses. Elles sont ridiculisées par Rabelais, Érasme,
Luther et condam~nées par l’Index à plusieurs reprises
[67]. Avant cette remise en question «
humaniste », le texte de l’
Ovide
moralisé en vers a circulé dans certains manuscrits sans les
allégories chrétiennes. Une des deux mises en prose, celle réalisée à Bruges
aux alentours de 1480, supprime systématiquement les gloses chrétiennes ainsi
que les détails christianisés de la version versifiée
[68]… L’exégèse chrétienne de l’Ovide est un
discours de fou, mise dans la bouche de frère Lubin dans le Prologue de
Gargantua. Rabelais ridiculise l’erreur de lecture de frère Lubin qui va à
l’encontre de l’intention d’Ovide. Mais, dans un mouvement de paradoxe si
caractéristique de son écriture et de sa pensée, Rabelais invite son lecteur à
« mal lire » (« misreading ») son texte comme allégorie de vérités
métaphysiques
[69].
Deux siècles après l’
Ovide
moralisé, Rabelais revendique-t-il le même droit à la dissemblance
des signes et à la folie de la lecture
[70]?
L’opposition lexico-sémantique « sagesse »/« folie » est loin
d’être pro~pre au texte de l’Ovide
moralisé. Elle parcourt en effet de nombreux écrits médiévaux. En ce
sens, l’influence paulinienne sur l’œuvre analysée ici doit être relativisée.
Cependant, l’intertexte paulinien, même s’il n’a qu’une valeur rhétorique dans
le discours, a le mérite de synthétiser avec force l’hypothèse sur la théorie
du texte, sur la valorisation de la fiction, folie aux yeux des hommes
rationnels, et sur la subjectivité de la lecture. Le message de l’Apôtre, comme
dans une certaine mesure celui de l’Ovide
moralisé, prend le contre-pied de la glorification du discours
rationnel et élève la folie comme voie d’accès au divin. Dans la perspective de
l’Ovide moralisé, la lettre de la
fable se trouve restaurée dans une certaine dignité et la lecture suit les
méandres de la quête du sens.
Ces réflexions permettent de conclure sur la complexité du
texte de la moralisation, souvent jugé comme une entreprise de seconde zone, en
marge de la « vraie littérature ». Dans la forêt encore mal comprise des legs
médié~vaux, voilà encore une œuvre à la fois surprenante et subtile dont on n’a
pas fini d’explorer les recoins.
[1]
GEORGES CHASTELAIN, JEAN ROBERTET, JEAN DE MONTFERRANT,
Les Douze dames de rhétoriques, éd. D.
COWLING, Genève, 2002 (1463-1464).
[2]
E. LANGLOIS,
Recueil d’Arts de
secondes rhétorique, Genève, 1974 (reprint de l’édition de
1902).
[3]
PIERRE ABÉLARD,
Introductio ad
Theologiam, I, 20, éd. J.P. MIGNE,
Patrologie latine, t. 178, col. 1028, b-c :
«
In intellectu Sacrae Sripturae respui non debet
quidquid sacrae fidei non resistit. Sicut enim ex uno auro alii murenulas, alii
annulos, alii dextralia ad ornamentum faciunt, ita ex una Scripturae sacrae
sententia expositiones etiam per innumeros intellectus, quasi varia ornamenta
componunt ; quae tamen omnia ad decorem coelestis sponsae proficiunt
». Ipse praeterea Macrobius, ea quae de anima mundi a philosophis
dicta sunt, mystice interpretanda esse meminitus. Quod etiam juxta litteram
exponi veraciter aut convenienter nullatenus queant, ut supra meminitus, ipsa
nos littera ad expositionem mysticam compellit. Pluribus quoque testimoniis
sanctorum didicimus Platonicam sectam Catholicae fidei plurimum concordare […].
D.E. LUSCOMBE, dans P. DRONKE,
A History of
Twelfth Century Western Philosophy, Cam- bridge,
1988.
[4]
É. JEAUNEAU, L’usage de la notion d’
integumentum à travers les gloses Guillaume de
Conches,
Archives d’Histoire doctrinale et
littéraire du Moyen Âge, t. 24, 1957, réédité dans Lectio
Philosophorum
. Recherches sur l’École de
Chartres, Amster- dam, 1973, p. 139.
[5]
A. STRUBEL,
La Rose, le Renart et
le Graal. La Littérature allégorique en France au XIIIe
siècle, Paris, 1989, p. 291 et s. La distinction mise au point par
des critiques allemands a fait l’objet de confusion notamment de la part de P.
ZUMTHOR qui inverse la signification des termes (
Le Masque et la lumière : la poétique des Grands
Rhétoriqueurs, Paris,1978, p. 80 et 84).
[6]
Le terme « poésie » est particulièrement bien venu dans le
contexte de ma réflexion. Dans le lexique français médiéval, il désigne l’usage
de la mythologie. Chez JACQUES LEGRAND, dans l’
Archiloque Sophie (
Archiloque Sophie et Livre de bonnes meurs, éd.
E. BELTRAN, Paris, 1986, p. 149 et s.),
Poetrie
est science qui aprent a feindre et a faire fictions en raison et en semblance
des choses desquelles on veult parler […
],
Poetrie aussi
ne monstre point la science de versifier : car telle science ce appartient en
partie a gramaire et en partie a rhétorique […].
[7]
La graphie
Danaé que
j’emploie fréquemment n’est pas due à une confusion de ma part avec un autre
personnage mythologique, mais à la leçon du texte en moyen
français.
[8]
Ovide moralisé.
Poème du
commencement du quatorzième siècle, éd. C. DE BOER, t. 1, Liv. 1-3,
Amsterdam, 1915.
[9]
Id., t. 4, Liv. 10-13,
Amsterdam, 1936.
[10]
F. GRAZIANI, Mythe et allégorie ou l’arrière-pensée des poètes,
Mythe et création, Lille, 1994, p.
151.
[11]
« Le pseudo-Denys est l’une des deux sources majeures de l’a
réflexion herméneutique de l’Occident médiéval », G. DAHAN, Saint Thomas
d’Aquin et la métaphore. Rhétorique et herméneutique,
Medioevo, t. 18, 1992, p. 85-117.
DENYS L’ARÉOPAGITE,
La Hiérarchie
Céleste, éd. G. HEIL, trad. et notes M. GANDILLAC, Paris, 1970, p.
79 et s. : « Que d’ailleurs les images déraisonnables élèvent mieux notre
esprit que celles que l’on forge à la ressemblance de leur objet, je ne crois
pas qu’aucun homme sensé en disconvienne, car il est naturel que les
figurations plus élevées aillent jusqu’à tromper certains, en leur faisant
croire que les essences célestes seraient des figures d’or et des hommes
luminescents et fulgurants, magnifiquement drapés dans un radieux vêtement,
rayonnant un feu qui ne leur cause aucun dommage, et toutes les belles images
du même type dont a usé la Parole de Dieu pour représenter les esprits
célestes. Afin d’épargner ce péril à ceux qui n’ont rien conçu de plus haut que
les beautés apparentes, la sublime sagesse des saints porte-parole de Dieu, qui
nous fait tendre vers les hauteurs, condescend aussi à (nous proposer)
saintement des figures déraisonnables et dissemblables, sans laisser pourtant
notre tendance stagner pares- seusement au niveau des viles images, mais en
relevant au contraire la partie de l’âme qui tend vers le haut et en la
stimulant par la difformité des signes en sorte qu’il ne puisse être ni permis
ni vraisemblable, même pour qui incline trop au matériel, de croire que les
merveilles supra-célestes et divines ressemblent vraiment à ces images si
viles. » La théorie des « similitudes dissemblables » chez Denys l’Aréopagite
est particulièrement intéressante à souligner dans le cadre d’une étude sur
l’allégorie. Elle permet d’établir une sorte de pont entre une théologie de
type symbolique, où il s’agit d’appréhender Dieu par le sensible, et une
théologie négative, pour laquelle Dieu est Tout-Autre, absolument transcendant
et insaisissable par les voies de l’entendement humain. Dans le cas des images
« déraisonnables », on saisit vraiment en quoi le divin échappe complètement
aux représentations humaines. Or, J. HUIZINGA (
L’Automne du Moyen Âge, trad. J. BASTIN, Paris,
1918) lorsqu’il condamne l’imagination matérielle de l’allégorie comme une
forme de profanation du sacré semble mettre en avant une théologie négative où
le transcendant est irreprésentable… Mais, selon les théories dionysiennes,
l’imaginaire sensible peut viser et rappeler la transcendance absolue du
divin.
[12]
Il suit d’ailleurs la voie ouverte par Isidore de
Séville…
[13]
P. DRONKE, Fabula
. Explorations
into the uses of myth in medieval platonism, Leyde-Cologne, 1974, p.
69-70.
[14]
L’iconographie des sirènes et Ulysse est déjà présente dans les
catacombes. On la retrouve également dans l’
Hortus Deliciarum (HERRARD OF LANDSBERG, Hortus
deliciarum
–Garden of delights, comm.
et notes par A. STRAUB et G. KELLER, trad. A.D. CARATZAS, New-York, 1977, p.
198-199 (Planche LVII)) à la suite de la psychomachie et de l’échelle des
vertus.
[15]
Exploitation de la mythologie dans l’iconographie des monuments
sacrés. Voir J. ADHÉMAR,
Influence antique dans
l’art du Moyen Âge français, 1939.
[16]
CHRISTINE DE PIZAN,
Epistre
Othea