2004
Le Moyen Age
Villes et campagnes dans l’Italie communale : L’exemple de Padoue
[*]
Jean-Claude Maire vigueur
Université de Florence
Soutenue le 30 novembre 1998, la thèse de Gérard Rippe est entrée dans le catalogue
de l’École française de Rome à la fin de l’année 2003, plus de cinq ans après son
achèvement mais aussi près de cinq ans, hélas, après la disparition de son auteur,
emporté par une crise cardiaque le 4 janvier 1999. Gérard, s’il avait dû revoir lui-même le manuscrit de sa thèse, n’aurait sans doute pas fait mieux que le groupe
d’amis qui s’est chargé du travail d’édition. On rendra donc grâce à ceux-ci et tout
particulièrement à Fr. Fossier, à qui est revenue la lourde tâche d’établir les index, tout
en sachant que Gérard avait laissé un manuscrit formellement impeccable et que
seule son aversion pour l’ordinateur a contraint ses proches à revoir l’ensemble de la
saisie informatique du texte et des annexes.
Au moment de la soutenance, la thèse de G.R. s’intitulait Padoue et son territoire.
L’éditeur, ou peut-être l’A. lui-même au lendemain de la soutenance, je l’ignore, a
choisi pour la publication un titre légèrement différent, Padoue et son contado, la
période indiquée restant bien évidemment la même (Xe-XIIIe siècle). Détail sans
importance ? Je ne crois pas. Car qu’il ait été délibéré ou non, ce changement souligne
d’emblée ce qui distingue la recherche de G.R. de toutes celles qui, parallèlement à la
sienne, ont porté sur telle ou telle région de l’Italie au cours d’une période qui peut
être plus ou moins étirée aux deux bouts mais qui toujours incorpore la grande
séquence féodale des Xe-XIIe siècles : ce dont G.R. nous parle, c’est bien d’une
commune urbaine et de son contado et son travail s’inscrit par là même dans une
problématique qui s’écarte fortement de celle qui caractérisait jusqu’ici les grandes
thèses d’histoire régionale sorties du moule toubertien. Entendons-nous bien : non
seulement G.R. n’a jamais cherché à se démarquer du groupe de chercheurs qui ont
fréquenté, depuis la fin des années 60, le séminaire de P. Toubert, mais il était lui-même très attaché à tous les rites et signes d’appartenance au groupe et chacun sait
bien qu’il a joué, au sein de ce petit cénacle, un rôle unique, autant d’ailleurs par sa
bonne humeur, ses facéties et ses mots d’esprit que par son acuité intellectuelle. Et
jusque dans sa forme définitive, Padoue et son contado montre que G.R. n’a pas cherché
à se détacher totalement d’un mode d’approche ou de présentation des problèmes qui
d’une part accorde une place centrale, et parfois même excessive au phénomène de
l’incastellamento, d’autre part tend à surestimer l’impact de la féodalisation sur le
monde urbain et peut-être même rural. Je reviendrai chemin faisant sur ces deux
aspects de son travail. Qu’on n’aille pas toutefois se méprendre pas sur le sens de ma
remarque : G.R. était à mon sens parfaitement conscient de l’originalité de sa
démarche et convaincu à juste titre d’avoir obtenu, grâce à elle, des résultats d’une
totale nouveauté, tant en ce qui concerne les structures agraires et les rapports de
production dans le Padouan que les transformations de la société citadine. Mais je
pense aussi qu’il a tenu à marquer sa dette à l’égard d’un maître, d’une méthode de
travail et d’un groupe de collègues qui ont beaucoup compté dans sa vie, sur le plan
personnel non moins qu’intellectuel, et qu’il a dans cet esprit accepté de sacrifier à
certaines des figures imposées par l’usage, eussent-elles perdu pas mal de leur utilité
dans le cadre qui était le sien. G.R. avait beau être un grand intellectuel, tous ses choix,
même dans le domaine de la recherche, ne répondaient pas nécessairement à des
critères de pure rationalité.
C’est aussi pour respecter cette forme d’esprit que j’éviterai, dans les pages qui
suivent, de résumer chapitre après chapitre l’ensemble de son livre. Au-delà de son
érudition, de sa richesse thématique, de la multiplicité des domaines dans lesquels
son apport s’avère fondamental pour une meilleure connaissance des structures
économiques, sociales et politiques de l’Italie à l’âge communal et précommunal,
l’ouvrage de G.R. est animé par une vision de l’histoire dont on peut parfois discuter
la pertinence mais qui confère à la plupart de ses chapitres un souffle, je dirais même
une poésie, qui constitue à mon sens la grande originalité de ce livre et lui assure une
place tout à fait particulière dans le panorama des études médiévales. Et c’est sur cette
vision de l’histoire que je voudrais avant tout m’arrêter. Le lecteur pressé ou intéressé
par une question bien précise n’aura du reste aucune peine à s’y retrouver dans un
livre dont il est facile d’extraire tel ou tel morceau, tant l’A. a pris soin pour chaque
question d’annoncer clairement ses objectifs et de résumer ensuite les principaux
acquis de son travail. Reconnaissons à cet égard que Padoue et son contado possède
toutes les qualités d’un genre dont il est aussi l’un des tout derniers spécimens, la
grande thèse « à la française », dont il a su aussi esquiver les principaux écueils.
* * *
Quelques mots tout d’abord sur le territoire pris en considération et sur les sources
dont on dispose pour l’étudier.
À la fin du XII
e siècle, le contado de Padoue couvre une superficie d’environ 2 400
km
[2], qui restera inchangée jusqu’à ce que Padoue se lance, dans la seconde moitié du
XIII
e siècle, à la conquête de Vicence. G.R., qui a choisi d’arrêter son enquête au
lendemain de la chute d’Ezzelino da Romano, même si, comme on le verra, son travail
anticipe largement sur les grands changements de la seconde moitié du XIII
e siècle,
s’en tient donc à ce territoire, dont la superficie se situe exactement dans la moyenne
des contadi communaux telle qu’elle a été calculée par G. Chittolini (2/3 000 km
[2])
[1].
Entièrement situé au sud de la ligne des résurgences, il se caractérise par un ensemble
de conditions naturelles assez uniformes, qui sont celles de la basse plaine humide :
omniprésence de l’eau, sols alluvionnaux dont la qualité dépend de la nature des
matériaux charriés par les fleuves qui les traversent, alternance de vastes dépressions
marécageuses et de légères éminences, les « dossi », sortes de longs cordons qui ont
joué un rôle important dans l’histoire de l’habitat. Seule exception à l’horizontalité du
relief, le massif des Euganées, collines volcaniques qui culminent à quelques centai~nes de mètres et dominent la partie méridionale du contado. Notons aussi que le
contado s’étend pour les trois quarts à l’est et au sud de Padoue, zone où il englobe,
en plus des Euganées, deux microrégions qui occupent, pour des raisons qui sont
d’abord documentaires, une place essentielle dans l’économie du livre : il s’agit de la
Scodosia, située au sud-ouest des Euganées, et de la Saccisica, comprise entre le cours
actuel du Brenta et la lagune de Venise. Il se trouve que l’une et l’autre sont en effet
les mieux éclairées par les sources à disposition du chercheur.
Or ces sources sont pour l’essentiel d’origine ecclésiastique, en ce sens qu’il s’agit
d’actes conservés sous forme de parchemins dans les fonds des églises. C’est du reste
une situation générale en Italie du Nord, où les archives communales ont presque
toutes disparu, pour une raison ou pour une autre, avant même la fin du Moyen Âge.
À Padoue, c’est un incendie qui a détruit, en 1420, la chancellerie communale,
n’épargnant guère que les statuts du XIIIe siècle et ceux de l’époque des Carrare. Il se
peut bien sûr qu’un certain nombre d’actes publics aient été conservés dans les fonds
des églises mais ce que l’on y trouve, ce sont, comme partout, des documents qui
touchent à la formation et à la gestion de leur patrimoine foncier et immobilier.
Combien G.R. en aura-t-il dépouillés, c’est difficile à dire car lui qui n’est pourtant pas
avare de chiffres ne fournit aucun tableau sur le sujet mais je pense que leur total
dépasse certainement les 10 000 et peut-être même les 15 000 unités. Beaucoup de ces
pièces, il est vrai, ont fait l’objet d’édition ou de transcription dans les « tesi di laurea »
dirigées par P. Sambin, le grand paléographe-diplomatiste récemment disparu et
auquel G.R. vouait, non sans raison, reconnaissance éternelle.
G.R. ne s’est jamais vraiment plaint de la pauvreté de Padoue en matière de sources
communales. Dès le départ, il savait fort bien qu’il disposait, avec la chronique de
Rolandino da Padova, d’un témoignage d’une richesse sans égal sur l’histoire de sa
ville et, plus généralement, de la Marche de Trévise pour toute la période qui va de
la fin du XII
e siècle à la mort des deux Romano, Ezzelino (1259) et Alberico (1260). Son
ami Bortolami devait par la suite lui faire découvrir un autre auteur, Giovanni da
Nono, dont il allait faire aussi ses choux gras et qu’il appréciait autant pour
sa « méchanceté digne de Saint-Simon » (p. 12) que pour la qualité de ses informa~tions. À la différence de l’œuvre de Rolandino da Padova, qui vient tout récemment
encore de faire l’objet d’une nouvelle édition doublée d’une bonne traduction en
italien
[2], le
De Generatione aliquorum civium urbis Padue est une compilation généalogi~que restée très confidentielle, faute d’avoir été jamais éditée, et dont G.R. est, je crois,
le premier à avoir fait un usage systématique, s’appuyant pour cela sur une connais~sance des sources documentaires qui lui permettait de déjouer les pièges tendus par
l’auteur.
* * *
Même s’il flotte parfois sur la thèse de G.R., comme sur toute étude d’histoire
régionale qui se respecte, un petit parfum d’histoire globale, l’A. avait dès le départ
exclu de son travail tout ce qui touche aux institutions ecclésiastiques proprement
dites et à la vie religieuse. Il avait également choisi, en cours de route, de mettre
l’accent, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, sur la relation entre pouvoir et
société. Cela ne l’a pas empêché de consacrer toute la seconde partie de son livre à
l’analyse du monde rural « avant la crise du XIIIe siècle » et donc de traiter de
problèmes (rapports de production, extension des cultures, essor de la production)
qui relèvent incontestablement de l’histoire économique, problèmes sur lesquels il
revient à plusieurs reprises dans la troisième partie de son ouvrage, de manière à
suivre leur évolution au cours du XIIIe siècle. Mais il est vrai que ni les échanges ni les
activités artisanales n’apparaissent dans la table des matières et que G.R. s’en tient en
somme, dans son approche des phénomènes économiques, à ce qui lui paraît décisif
pour l’étude des rapports sociaux. Cette volonté de privilégier le binôme pouvoir/
société ressort d’ailleurs très clairement de la structure même du livre puisque non
seulement les deux termes du binôme sont omniprésents dans la première et la
troisième partie de l’ouvrage, mais que la part du social et du politique reste pour ainsi
dire inchangée quand on passe de la première (Xe-XIIe siècle) à la seconde période (le
XIIIe siècle), la seule différence, évidemment non négligeable, étant que G.R. s’attarde
davantage, pour les temps féodaux (comme il aime à dire en parlant des Xe-XIIe
siècles), sur la société rurale et sur la seigneurie que sur la ville elle-même, alors que
la pleine époque communale le conduit au contraire à braquer les feux sur la société
urbaine, sur les institutions et les luttes politiques en ville. Ce n’est pas tout à fait le
plan que je vais suivre maintenant, dans la mesure où il me semble préférable, pour
des raisons qui apparaîtront plus clairement par la suite, de traiter d’un bloc tout ce
qui touche à la société urbaine et au système politique communal.
* * *
Voyons donc pour commencer qui sont ces « féodaux » (autre expression chère à
G.R.) qui, aux XIe et XIIe siècles, accaparent richesses et pouvoir dans le Padouan. Ce
sont eux les piliers du « nouvel ordre » qui s’est établi, à partir du milieu du Xe siècle,
sur les décombres des vieilles structures carolingiennes. Les premiers à émerger sont
ceux qui ont bénéficié de la remise en ordre ottonienne : d’abord les titulaires du titre
comtal, attribué aux membres de la famille vénitienne des Candiano, qui sont comtes
à la fois de Padoue et de Vicence, puis l’évêque de Padoue, dont la seigneurie s’étend
sur trois vastes portions du territoire (la campanea civitatis, qui s’étend sur un rayon
de 5 km autour de Padoue, l’axe du Brenta, de Bassano jusqu’à son embouchure, et
la Saccisica, dont j’ai déjà parlé), enfin les marquis d’Este, mentionnés dans le sud du
Padouan, essentiellement en Scodosia, à partir du milieu du Xe siècle. De ce « quar~teron de puissants » se détache assez vite la famille comtale dont les rameaux
padouans tendent à se fondre dans la strate immédiatement inférieure des seigneurs
châtelains. Ceux-ci apparaissent, par étapes successives, au cours du dernier tiers du
XIe siècle et de la première moitié du XIIe siècle. Refusant l’idée qu’il puisse exister une
stricte hiérarchie à l’intérieur de ce petit monde seigneurial, G.R. préfère établir sa
typologie des puissants en s’appuyant sur deux autres critères : d’abord celui de la
chronologie, qui l’amène à repérer, à partir des années 1070, l’apparition de trois
générations successives de familles seigneuriales, celui ensuite des modalités de leur
émergence ou, si l’on préfère, de la nature du processus qui a permis à chacune d’entre
elles de se hisser au rang de seigneur. Or le Padouan n’offre à cet égard rien de bien
original. Comme partout dans l’Italie de cette époque, la réussite en ce domaine
résulte de la combinaison de trois facteurs, toujours les mêmes : de solides bases
foncières, surtout quand elles se traduisent par la possession de vastes alleux, le
service vassalique d’un grand personnage ou d’un grand établissement religieux – et
il n’en manque pas dans la Marche de Trévise –, enfin la détention d’un office
ecclésiastique (avoué, gonfalonier, vidame), ou tout simplement des liens étroits avec
une église qui vous ouvrira largement l’accès à son patrimoine. Notons qu’un seul de
ces facteurs peut parfois suffire, comme le montre le cas des da Carrara, magnifique
mais aussi unique exemple, dans le Padouan, de ce que G.R. appelle les châtelains
« adultérins », désignant par là ces riches propriétaires qui réussissent à devenir
seigneurs de tout un village sur la seule base de leurs biens fonciers. Mais à l’inverse,
le fait d’entrer dans la clientèle vassalique d’une église ou d’un grand personnage ne
vous transforme pas ipso facto en puissant seigneur châtelain. Alors que les riches
habitants de Padoue entrent par dizaines dans la clientèle de l’évêque, c’est à peine
si deux ou trois d’entre eux accèdent véritablement au rang de seigneurs châtelains :
les Dalesmanini, qui opèrent une ascension fulgurante dans les décennies centrales
du XIIe siècle, les Tanselgardini qui finiront, mais pas avant le début du XIIe siècle, par
exercer avec l’évêque une sorte de coseigneurie sur Piove, le chef-lieu de la Saccisica,
et les Gnanfo, dont l’ascension est à la fois plus modeste et plus tardive encore.
De cette noblesse seigneuriale, G.R. a pu tracer, en s’aidant de son inépuisable
fichier prosopographique, un tableau à la fois très précis et très nuancé mais il faut
bien reconnaître qu’au total les effectifs de la classe restent étonnamment modestes :
elle ne compte guère plus, aux alentours de 1200, de 15 ou 20 familles, selon la manière
dont on comptabilise les segments issus d’un même lignage. Or, chose étrange, pas
un instant G.R. ne songe à souligner la faiblesse numérique de cette classe seigneu~riale, alors qu’elle fait pourtant bon ménage avec un autre trait plus caractéristique
encore des campagnes padouanes : je veux parler de la très grande diffusion de la
petite propriété paysanne, du foisonnement et du dynamisme des communautés
d’alleutiers, auxquelles G.R. consacre, toujours dans ce long chapitre 2 de sa seconde
partie, des pages qui sont un véritable morceau d’anthologie.
Alleutiers qui sont très souvent qualifiés dans les sources des X
e-XIII
e siècles
d’
arimanni. Les spécialistes d’histoire italienne savent bien que ce terme se rencontre
ailleurs que dans le Padouan, mais ils savent aussi, pour avoir lu l’ouvrage publié il
y presque quarante ans par Tabacco sur le sujet
[3], que ce territoire, et tout particuliè~rement, à l’intérieur de ce territoire, la petite Saccisica, a toujours constitué le meilleur
terrain de manœuvre pour tous ceux qui ont essayé de tirer au clair la délicate
question des
arimanni. Je n’irai donc pas jusqu’à dire que tout est nouveau dans les
trente ou quarante pages que G.R. y consacre. Je trouve même qu’il s’attarde un peu
trop, à mon goût, sur les aspects ethniques de la question et je ne vois vraiment pas
ce qu’il avait à gagner à vouloir défendre, fût-ce du bout des lèvres, la thèse d’une
« lombardisation » plus prononcée de la Saccisica que du reste du Padouan. Mais peu
importe. Ce qui compte, c’est que G.R. donne un corps et une âme à cette classe de
libres propriétaires, qu’il ne se contente pas, comme faisait Tabacco, d’insister sur leur
condition juridique et sur le lien privilégié qu’ils entretiennent avec l’autorité
impériale mais qu’il explique cette situation par le dynamisme de leurs activités
économiques et par la vitalité de leurs organisations communautaires. La démonstra~tion est particulièrement lumineuse en ce qui concerne les
arimanni de la Saccisica.
Formées de propriétaires aisés, les communautés d’
arimanni ont en effet la jouissance
dans cette petite région de vastes propriétés collectives qui leur assurent d’abondan~tes ressources en bois et en pâturages et dont la défense, face aux appétits du
seigneur-évêque, contribue à renforcer les liens de solidarité entre les membres de
chaque communauté. Loin de pratiquer une simple agriculture de subsistance, ceux-ci s’adonnent à des cultures dont les produits sont susceptibles d’être écoulés sur le
vaste marché vénitien, ce qui explique par exemple que dès 1005, la communauté de
Sacco soit assez prospère et assez bien organisée pour conclure en toute indépen~dance avec le doge de Venise un accord commercial qui exempte ses marchandises
de toute taxe moyennant un don annuel de 200 livres de lin. Bien qu’on ne saisisse
nulle part mieux qu’en Saccisica la prospérité et la solidité de ces communautés
d’
arimanni, il existe de multiples indices qui permettent de retrouver leurs traces dans
l’ensemble du Padouan. G.R. n’a par ailleurs aucune peine à démontrer, après
Tabacco mais avec plus de force encore, que si le terme de
cives se substitue très tôt,
en ville, à celui d’
arimanni, les propriétaires aisés qui constituent la classe dirigeante
de la commune de Padoue à ses débuts sont en tout point comparables aux
arimanni
des campagnes et qu’ils sont, comme eux, les héritiers directs de ces
exercitales de
l’époque carolingienne redevables du service militaire à l’égard de l’autorité impé~riale. Je note simplement qu’à l’instar de Tabacco et alors même qu’il parle quelque
part (mais je ne retrouve pas l’endroit) de « paysans guerriers » à propos des
arimanni
de la haute époque, G.R. ne se pose pas une seule fois la question des aptitudes
militaires de ces
arimanni-cives dans lesquels je vois pour ma part des
milites tout aussi
capables de combattre à cheval que les membres de la noblesse seigneuriale auxquels
G.R. tend implicitement, comme Tabacco, Violante et tant d’autres avant lui, à
attribuer une sorte de monopole de l’activité guerrière.
Ce qui précède pourrait laisser penser que la vie de ces communautés ariman~niques s’écoule comme un long fleuve tranquille tout au long de la période considé~rée. Il n’en est rien, bien évidemment, et G.R. était mieux placé que quiconque pour
déceler les principaux dangers qui les guettent et qui allaient conduire, entre la fin du
XIIe siècle et la première moitié du XIIIe, à leur progressive désagrégation. Ces
dangers viennent de l’extérieur, dans la mesure où elles se trouvent de plus en plus
souvent en butte à l’agressivité des seigneurs qui entendent ou les soumettre à leur
domination ou les priver de certaines de leurs prérogatives, à commencer par la
jouissance de ces propriétés collectives dont le rôle est indispensable au bon fonction~nement de leur système économique. Mais aussi de l’intérieur, à partir du moment où
l’élite des arimanni se laisse tenter par les sirènes de la dépendance vassalique, entre
dans la clientèle d’un grand et se détache progressivement de la communauté dont
elle avait jusqu’alors assuré la défense face aux appétits des puissants. Le cas le mieux
documenté est celui des riches alleutiers de la Saccisica, que G.R. suit pas à pas dans
le processus qui les pousse à devenir vassaux de l’évêque, seigneur de toute la zone,
à fréquenter de plus en plus souvent la ville tout en maintenant des liens très forts avec
leur milieu d’origine, ceci jusqu’au jour où ils basculent définitivement dans le camp
des notables citadins, abandonnant à leur sort la masse des petits arimanni, dès lors
soumis à des obligations, comme le paiement du fodrum et de l’arimannia, qui
apparaissent, comble du paradoxe !, comme la marque de leur sujétion alors qu’elles
étaient autrefois le signe de leur ancestrale liberté. C’est ainsi qu’au début du XIIIe
siècle, nous dit G.R. (p. 192), « l’assujettissement au fodrum et à l’arimannia en arrive
à signifier l’inverse de son sens initial ». Et à symboliser du même coup la disparition
d’un cadre de vie qui constituait un des traits fondamentaux des campagnes
padouanes aux temps féodaux.
Et quand je parle de cadre de vie, c’est d’abord au sens propre du terme qu’il faut
l’entendre : les principales communautés d’alleutiers, Piove, Arquà, Pernumia,
Monselice, sont en effet les seules, avec le gratin de l’aristocratie seigneuriale, à vivre
dans l’espace fortifié d’un castrum. Autant dire que les castra ne pullulent pas dans la
région et que s’il est permis de parler d’incastellamento pour le Padouan, il faut savoir
que le phénomène est bien loin d’y avoir revêtu la même importance que dans le
Latium de P. Toubert. G.R. ne cesse de le dire et de le redire tout au long du chapitre
3 (Le cadre du pouvoir : « l’incastellamento » et ses conséquences) : les mentions de castra
sont rares dans le Padouan, on ne dispose d’aucune description véritable et il ne s’est
pas conservé un seul acte de fondation. Il est certes possible de repérer deux grandes
phases de fondations castrales qui sont le fait, la première (Xe siècle et début du XIe
siècle) du « groupe restreint des délégués du pouvoir ottonien », la seconde (seconde
moitié du XIe siècle) des seigneurs châtelains apparus au cours de cette même période.
Mais leur nombre reste infime, puisqu’on en compte moins de quinze dans le premier
cas et à peine cinq dans le second. Était-il vraiment nécessaire, dans ces conditions,
de consacrer un chapitre entier à l’ « incastellamento » (le 3e) et un autre encore, le 4e,
à la « place et [au] rôle du castrum dans le Padouan (Xe-XIIe siècles) » ? Sans exclure
tout à fait que G.R. se soit laissé guider, au moment de les écrire, par des considéra~tions d’ordre personnel (cf. son sens de la fidélité dont je parlais plus haut), je crois
qu’en fait ces deux chapitres ont été conçus pour répondre à la seule question qui l’ait
vraiment intéressé dans ce domaine, à savoir celle du lien qui unit les structures de
l’habitat à celles du pouvoir et la manière dont les secondes se reflètent sur les
premières. Et sur ce point l’apport de G.R. est considérable. Plus qu’une forme de
l’habitat, le castrum est, dans le Padouan, le symbole du pouvoir, la manifestation
physique d’une autorité qui, selon qu’elle est exercée par un grand seigneur ou
revendiquée par une communauté d’alleutiers, donne parfois naissance à deux types
bien différents de castra : habitats de vastes dimensions dotés d’un quartier fortifié
(plutôt que d’une enceinte à proprement parler) lorsqu’ils abritent une importante
communauté d’alleutiers d’un côté, forteresses isolées servant de résidence au
seigneur et à sa famille de l’autre. Opposition d’autant plus riche de sens qu’elle
prolonge et exprime jusque dans la structure de l’habitat une coexistence/opposition
qui remonte très loin dans le temps : celle « de la noblesse – devenue châtelaine à
partir du Xe siècle – et de groupes d’alleutiers qui ont réussi, à travers les temps post-carolingiens, à préserver leur identité et leurs privilèges » (p. 268).
Ceci posé et même si, je le répète, G.R. ne s’est jamais donné comme objectif de
procéder à une enquête exhaustive sur les formes de l’habitat et leur évolution dans
sa région, les deux chapitres en question n’en offrent pas moins une image très
suggestive de ce qui constitue la grande originalité du Padouan (et sans doute d’une
grande partie de l’Italie padane) dans ce domaine, autrement dit la dispersion et la
fluidité des habitats, qui se traduit non seulement par l’existence, autour des
ville,
d’un « ensemble flou » de maisons éparses et de hameaux, mais aussi par le caractère
évolutif de cette structure qui n’en finit pas de se transformer au gré des aléas de la
conjoncture économique et politique. Curieusement, mais non sans une certaine
logique, en fin de compte, puisque le
castrum lui apparaît comme le lieu par excellence
d’exercice du pouvoir, l’analyse de la seigneurie, de la géographie des pouvoirs
castraux et du contenu de ces mêmes pouvoirs fait immédiatement suite, dans le
chapitre 4, à celle des structures de l’habitat. Je ne m’y attarderai pas, dans la mesure
où le tableau qui s’en dégage n’est pas fondamentalement différent, dans ses grandes
lignes, de ce que l’on observe à la même époque dans la Lombardie de Menant
[4] ou
même dans la Toscane de Wickham
[5]. Mais du fait même qu’il prolonge son enquête
au-delà du XII
e siècle, G.R. est un des rares, peut-être même le seul spécialiste de ces
questions, à procéder à une analyse approfondie d’un phénomène qui intéresse
encore plus le monde de la ville que celui des campagnes : je veux parler de la
progressive et inéluctable dispersion des pouvoirs seigneuriaux, de leur acquisition,
sous les formes les plus diverses, par une foule de petits vassaux ruraux et citadins
pour qui les privilèges et prérogatives de nature seigneuriale cessent de correspondre
à l’exercice d’une puissance réelle sur les hommes et ne représentent plus qu’une
« simple marque, toute symbolique, de distinction » (p. 310 ; question traitée aux
p. 304-314).
* * *
L’évolution du monde rural avant la crise du XIII
e siècle – titre de la seconde partie
du livre – occupe près de deux cents pages et fait l’objet de trois chapitres. Le second
raconte l’histoire des défrichements et des travaux de toute nature entrepris pour
gagner aux cultures des terres recouvertes ou menacées par les eaux. Le troisième
traite de la production agricole et de son évolution. Pour qui s’intéresse à l’histoire des
paysages ruraux dans la plaine du Pô, de la production agricole et plus généralement
à l’évolution des structures agraires en Italie du Nord, ces chapitres sont tout à fait
passionnants et sont comparables, tant par la richesse de la documentation que par
l’amplitude des questions examinées, aux deux chapitres équivalents du grand livre
de Menant sur les campagnes lombardes
[6]. Ceci étant et pour ne pas trop m’éloigner
de ce qui constitue selon moi la grande idée du livre de G.R., je me contenterai de
souligner ici deux choses : d’abord que les élites citadines apparaissent en fin de
compte comme les grandes gagnantes de la politique de grands travaux encouragés
ou entrepris par la commune de Padoue, particulièrement dans les années 1180-1230,
ensuite que ces mêmes élites sont aussi celles qui encouragent le plus, sur les terres
dont elles accaparent de plus en plus la propriété, le développement des cultures les
mieux à même de répondre aux besoins des grands marchés urbains, la vigne,
l’olivier, le froment et le lin.
Le long, très long chapitre (près de cent pages) qui ouvre la seconde partie,
consacré aux « rapports de production à la campagne », traite tout à la fois de la
répartition de la propriété foncière, de la structure et de la dimension des exploita~tions, du statut juridique des paysans et plus encore des rapports entre exploitants et
maîtres du sol. G.R. multiplie en quelque sorte les modes d’approche d’un très vaste
problème, celui des structures agraires entendues au sens le plus large du terme, et
il n’hésite pas, chemin faisant, à faire un exposé exhaustif sur des questions ou d’une
certaine ampleur et très classiques (l’évolution de la curtis, la mise en valeur de la
réserve, le manse, le servage, etc.) ou au contraire très pointues et propres à sa région
(le braidum, les aldiones, les masnadae, etc.). La grande affaire reste quand même, me
semble-t-il, celle des rapports qui lient le tenancier au maître du sol et la manière dont
ces rapports évoluent à partir du dernier quart du XIIe siècle. Jusqu’à cette date et
donc, pour reprendre l’expression chère à G.R., tout au long des temps féodaux, la
masse des paysans qui cultivent la terre d’autrui, exclusion faite bien entendu des
alleutiers dont on n’oubliera pas combien ils sont nombreux dans le Padouan, se
répartit en deux groupes, les livellarii et les villani. Les premiers ont sur les seconds
l’avantage de bénéficier d’un contrat écrit, qui stipule leurs obligations à l’égard du
maître du sol mais fixe aussi la durée de leur bail et les conditions de son renouvel~lement. Dans le cas des villani, c’est simplement la coutume, non écrite mais bien
vivante, qui définit leurs droits et leurs obligations. Du point de vue du statut des
personnes, rien ne distingue les uns et les autres puisqu’ils jouissent tous d’une
entière liberté personnelle. On ne peut même pas dire que les villani soient plus
durement exploités que les autres, l’analyse des charges et obligations qui pèsent sur
eux ne révélant pas de grandes différences, au cours du XIIe siècle, avec la situation
des livellarii. Mais il est vrai que le villanus est plus exposé que le livellarius à l’arbitraire
du propriétaire et que lorsque les maîtres du sol commenceront, vers la fin du XIIe
siècle, à alourdir leurs exigences, à imposer de nouvelles cultures et à expulser leurs
tenanciers pour mieux remodeler leurs exploitations, en bref quand les rapports de
production se transformeront sous la pression d’élites citadines de plus en plus
présentes dans les campagnes et de plus en plus avides de profit, alors la catégorie des
villani sera la première touchée par les changements et se transformera, en moins d’un
siècle, en une masse de paysans sans terre et prolétarisés.
J’ai été amené, j’en suis bien conscient, à simplifier à l’excès un processus très
complexe et qui fait l’objet, chez G.R., d’une analyse autrement plus raffinée et
approfondie. Mais je crois être parfaitement fidèle à sa vision de l’histoire en
soulignant, comme je viens de le faire, le caractère dramatique des changements qui
s’opèrent dans les campagnes à partir la fin du XIIe siècle et qui aboutissent en un peu
plus d’un siècle à cette prolétarisation des masses rurales qui restera jusqu’à l’aube du
XXe siècle le trait fondamental des campagnes padouanes. Et je ne crois pas forcer
beaucoup sa pensée en disant, comme il le laisse clairement entendre, qu’en fin de
compte ces mêmes masses avaient bénéficié, certes sans le savoir, « aux temps
féodaux », d’un âge d’or qui s’explique d’une part par la relative mansuétude de leurs
obligations coutumières, d’autre part par une conjoncture de forte expansion dont
tous les bénéfices ne leur étaient pas systématiquement confisqués par une race de
seigneurs moins rapaces au total que leurs héritiers et successeurs du XIIIe siècle.
* * *
Ces maîtres et seigneurs des temps féodaux, G.R. avait de plus en plus tendance, au
fur et à mesure qu’il avançait dans son travail, à les voir comme des guépards et des
lions, naturellement beaucoup plus séduisants, à ses yeux comme à ceux de Lampe~dusa, que les chacals et les hyènes qui devaient leur succéder à la pleine époque
communale. L’allusion au Guépard n’était pas de sa part une simple coquetterie
littéraire. De Lampedusa, G.R. partageait certes la vision de l’histoire mais plus
encore la nostalgie pour un monde – je parle bien sûr du Padouan des temps
féodaux – dont il connaissait mieux que quiconque les défauts et les limites mais dont
il appréciait le style, le panache, une forme d’insouciance qu’il faisait volontiers
sienne dans la vie courante. Et par un de ces paradoxes qui sont le sel de la vie, G.R.
le citadin, G.R. qui ne trouvait rien d’intéressant à la campagne sauf quand elle était
peuplée d’églises romanes (ce qui n’est tout de même pas toujours le cas) manifeste,
me semble-t-il, une sorte de répulsion pour le monde de la ville et ne cache pas au
contraire sa sympathie pour ces « féodaux » qui se trouvent exposés, non moins que
les paysans, à la rapacité des citadins. Ce qui ne l’a évidemment pas empêché de
prêter à Padoue toute l’attention qu’elle mérite au point d’en faire la véritable prima
donna de la troisième et dernière partie de son livre.
Combien Padoue compte-t-elle d’habitants à l’époque communale ? Sans disposer
de meilleurs indices que ses prédécesseurs, G.R. penche, d’une manière qui semble
raisonnable compte-tenu de l’étendue de la ville et de son poids politique dans la
région, pour un chiffre allant de 10 000 à 15 000 habitants à la fin du XII
e siècle. Chiffre
auquel serait revenue, selon lui, la population de Padoue après les coupes sombres
opérées dans ses rangs par Ezzelino, ce qui me paraît franchement exagéré, alors que
la grande période de prospérité qui suit la dictature du da Romano aurait permis à
cette même population de doubler entre 1260 et 1320. Une chose est sûre : Padoue est
moins peuplée que Vérone à cette époque et se situe, dans l’échelle des villes de l’Italie
du Nord, bien loin du peloton de tête (Milan, Venise et Gênes) mais aussi en dessous
de Crémone et de Brescia, à un niveau sans doute comparable à celui de Pavie et de
Plaisance. Son économie n’a en revanche rien à voir avec celle de Plaisance, ni du point
de vue des productions artisanales ni du point de vue des activités bancaires et
commerciales. Padoue est pour l’essentiel une ville de propriétaires fonciers qui tirent
leurs ressources de la mise en valeur de leurs terres du contado mais qui s’avèrent
aussi capables, on vient de le voir, de multiplier à partir de la fin du XII
e siècle les
initiatives destinées à accroître la productivité de leurs terres. Économie agraire ne
veut nullement dire retard ou stagnation et les exemples de Milan et de Florence,
récemment étudiés par Grillo
[7] et Faini
[8], sont là, s’il en était besoin, pour nous rappeler
que l’investissement foncier et la modernisation des structures agraires ont pu
représenter, pour les villes de l’Italie communale, un modèle de développement tout
aussi valable que le modèle adopté par les villes à vocation maritime et commerciale
et sur lequel les historiens ont peut-être trop longtemps focalisé leur attention.
Les structures physiques de la ville, la construction de murailles et autres ouvrages
de défense, la politique édilitaire de la commune et d’Ezzelino et d’autres aspects
encore de la croissance urbaine des XIIe et XIIIe siècles, comme la répartition des
différentes classes sociales dans l’espace urbain et le remodelage des circonscriptions
territoriales à l’intérieur de la ville, font l’objet dans le dernier chapitre (« Padoue et
la société padouane vers 1260 ») d’une mise au point qui tire parti de tout ce que la
documentation et les études antérieures, à commencer par celles de Bortolami,
permettent de dire sur de tels sujets. Je suis convaincu que les spécialistes d’histoire
urbaine feront leur miel de ce tableau final de la ville de Padoue (il occupe, hors
conclusion, les quinze dernières pages du livre) qui contient une foule de choses
intéressantes pour eux mais je préfère pour ma part soumettre à la réflexion du lecteur
trois ou quatre autres questions qui occupent dans l’économie du livre une place
beaucoup plus centrale et qui touchent par ailleurs à des aspects essentiels de la
société citadine et de son système politique.
Je commencerai par une question qui est au cœur de tout le chapitre 5 de la
première partie, celui dans lequel G.R. pour la première fois abandonne la campagne
pour la ville : qui sont les hommes qui donnent naissance à la commune et qui en
conservent l’entière direction tout au long du XII
e siècle ? Quelle est, en d’autres
termes, l’identité de la classe dirigeante au cours de la première phase de l’histoire
communale, celle que l’on qualifie habituellement de consulaire ? Question
hyperclassique, à laquelle G.R. apporte une réponse qui ne l’est guère moins : à
Padoue comme dans toutes les villes de l’Italie du Nord ou presque, la commune naît
sous la protection, pour ne pas dire à l’instigation, de l’évêque ; ses vassaux en sont
les premiers dirigeants et tout au long de la période consulaire les consuls provien~nent majoritairement des rangs de la vassalité épiscopale. À cet égard, l’analyse
prosopographique à laquelle G.R. a soumis l’ensemble du personnel politique
communal confirme d’une manière irrécusable les résultats que des enquêtes portant
sur Milan, Plaisance, Modène et j’en passe avaient déjà largement contribué à mettre
en lumière. Un certain nombre de ces vassaux épiscopaux font d’ailleurs partie
d’autres clientèles vassaliques, de celles en particulier qui se sont formées autour de
quatre familles châtelaines, les da Baone, les da Carrara, les Este et les Dalesmanini.
De toute évidence, il n’existe aucun obstacle à la double appartenance et les familles
citadines en profitent apparemment pour accroître, par ce moyen, les biens et autres
avantages qu’elles espèrent obtenir de leur(s) seigneur(s). Mais quelle est la nature et
l’importance de ceux-ci et surtout que représentent-ils par rapport aux biens propres
des vassaux ? C’est un point sur lequel G.R. évite de se prononcer, arguant des
silences de la documentation qui de fait ne nous donne jamais l’occasion d’assister à
l’entrée de ces notables dans la vassalité de l’évêque ou de tel ou tel autre grand
personnage. Il aurait quand même été intéressant de poser la question et surtout de
tenir compte des autres éléments dont nous disposons, outre la vassalité, pour
discerner la véritable identité de cette classe dirigeante. Or l’un d’entre eux est bien
présent dans le livre de G.R. et constitue même l’un de ses apports les plus originaux :
c’est l’origine arimannique des habitants de la ville, du moins de ceux qui comptent
et qui dès avant même la formation de la commune assistent l’évêque dans la gestion
des affaires temporelles.
Arimanni dont nous savons bien qu’ils sont aussi des
alleutiers et qu’ils bénéficient de vastes propriétés collectives, dont on retrouve
d’ailleurs les traces, à Padoue, dans l’immédiate périphérie de la ville
[9]. Ce qui
m’amène à rappeler une fois encore les aptitudes militaires de ces
arimanni, et donc
des
milites citadins qui en sont les héritiers directs mais dont G.R. s’obstine, à l’instar
de ses vieux maîtres italiens (Violante et Tabacco), à privilégier la qualification
vassalique au détriment de la vocation guerrière, qu’il continue, comme tant d’autres,
de considérer comme un privilège exclusif de la noblesse seigneuriale.
On l’aura compris, ce que je reproche à G.R. ici, c’est au fond de ne pas partager ma
vision de la militia communale. Je le dis avec d’autant plus d’humour et d’autoironie
que je sais très bien ce qu’il aurait à m’objecter et ce qu’il ne manquait d’ailleurs pas
de m’objecter, à juste titre, chaque fois que nous discutions, lui et moi, de ces
problèmes : « Tout ce que tu me dis est bien joli mais je m’occupe, moi, de Padoue et
je m’en tiens donc à ce que j’observe à Padoue. » Et il est indéniable que les sources
padouanes tendent à privilégier le lien vassalique au détriment d’autres éléments
tout aussi constitutifs de l’identité économique, sociale et culturelle d’une classe dans
laquelle nous sommes bien entendu tous d’accord, G.R., moi et tant d’autres, pour
voir la classe dirigeante de la commune à l’époque consulaire mais que je préfère pour
ma part, pour des raisons dont je me suis expliqué ailleurs, qualifier de militia.
La seconde question, tout aussi classique, touche à la gestion du pouvoir par cette
classe et conduit à juger du fonctionnement d’un système politique dont elle contrôle,
directement à travers le consulat, d’une manière plus indirecte quand les consuls
cèdent la place à un podestat étranger, les principaux rouages. La question est
examinée dans les dernières pages du chapitre 5 de la première partie (p. 351-357)
puis plus longuement dans les chapitres 2 et 3 de la dernière partie du livre. Elle
comporte plusieurs volets. Le premier est assurément celui de la conflictualité à
l’intérieur de la noblesse citadine – encore que G.R. préfère plus souvent, s’agissant
de la classe dirigeante citadine, parler d’aristocratie que de noblesse. Celle-ci apparaît
en effet très tôt, dès le troisième quart du XIIe siècle, divisée en factions dont il n’est
pas facile de dessiner les contours mais dont l’existence s’expliquerait, selon G.R., par
le fait que la noblesse citadine se serait laissée contaminer, via le jeu des clientèles
vassaliques, par les conflits familiaux qui agitent, hors de la ville, le petit monde de
la grande noblesse seigneuriale. À dire la vérité, l’explication ne me convainc qu’à
moitié et je crois qu’il existe bien d’autres raisons, propres à la culture même de la
militia, pour expliquer la formation de ces factions ou de ce que je préfère, pour ma
part, qualifier de « système d’alliance » mais peu importe. Ce qui compte ici, c’est que
ces factions existent bel et bien et que la principale tâche du consulat puis du podestat
soit d’empêcher que la conflictualité ne remette en cause l’équilibre général du
système et donc de soulever de temps en temps le couvercle de la marmite pour éviter
qu’il ne saute. Or sur ce point les succès du système sont éclatants et ils le sont d’autant
plus, à la charnière des XIIe et XIIIe siècles, que les autres grandes communes de la
Marche, Vérone, Vicence et Trévise, sombrent alors dans l’abîme de la guerre civile
pour n’avoir pas su résister aux sirènes des grandes familles seigneuriales qui ont
réussi à prendre la tête des factions citadines. Notons au passage que cette réussite a
nécessité, de la part des dirigeants communaux, des interventions parfois très
musclées pour mettre au pas la noblesse seigneuriale et réduire, dans le contado, les
pouvoirs des « magnats » (terme qui apparaît dans les sources padouanes d’origine
communale au début du XIIIe siècle pour désigner les principaux titulaires de
juridictions seigneuriales), ce qui invite d’ailleurs à relativiser le poids des clientèles
vassaliques dans la vie politique locale. G.R. glisse toutefois assez rapidement (p. 649-651) sur ce moment fort de l’affirmation communale dans le contado, sans doute
parce qu’il a récemment fait l’objet d’excellentes analyses de la part de ses collègues
de Padoue, alors qu’il consacre un long développement à un sujet qui jouit rarement
dans l’historiographie communale de la considération qu’il mérite : la politique
étrangère de la commune, envisagée ici (p. 696-712) dans la très longue durée. Cette
perspective a le grand mérite de bien faire ressortir les motivations, d’ordre essentiel~lement économique, qui poussent Padoue d’une part à s’affranchir de l’orbite
véronaise pour mieux bénéficier des avantages qu’elle peut retirer de son intégration
dans l’espace vénitien et son vaste système d’échanges d’une part, d’autre part à se
ménager, en remontant le cours supérieur du Brenta et du Bacchiglione (la rivière qui
traverse Padoue), autrement dit dans la région comprise entre Vicence et Trévise, une
voie d’accès en direction des Préalpes et de l’Allemagne. On est là en présence d’une
politique extrêmement cohérente, dictée par les intérêts économiques d’une classe
qui cherche avant tout à assurer l’écoulement de ses surplus agricoles, et dont la
continuité est assurée par la présence constante, aux postes de commande, de
représentants d’une petite dizaine de familles de l’aristocratie citadine.
Toujours au chapitre des succès remportés par la classe dirigeante, il en est un qui
m’apparaît encore plus remarquable que les précédents mais dont la portée ne se
laisse vraiment saisir, à mon sens, que dans une perspective comparatiste. Je veux
parler de ce que G.R. appelle « l’intégration des nouveaux riches », sujet auquel il
consacre une bonne partie du second chapitre de la dernière partie (p. 668-693) et sur
lequel il revient encore dans le chapitre final (p. 843-852). Le problème est à la fois
économique et politique. À Padoue, on le sait, ni le commerce ni l’artisanat ne sont des
secteurs assez développés pour donner naissance à une véritable bourgeoisie d’affai~res ou simplement pour favoriser la promotion de nouvelles familles. Quelques
indices ont beau, ici ou là, nous révéler l’existence de corporations dans les premières
décennies du XIII
e siècle, elles ne pèsent pour ainsi dire d’aucun poids dans la vie
politique et il faudra attendre la chute d’Ezzelino pour que les Arts trouvent enfin leur
place dans le système politique padouan. Tout cela, ajouté à ce que l’on sait déjà de
la solidité et du savoir-faire de la classe dirigeante, pourrait laisser penser à un
blocage du système et à l’immobilisme d’une noblesse citadine qui refuserait de
s’ouvrir à de nouveaux apports. Or il n’en est rien. D’abord parce qu’il existe, en dépit
de l’atonie des activités commerciales et artisanales, de réelles possibilités d’enrichis~sement dont la forme la plus spectaculaire est sans nul doute représentée par la
pratique de l’usure. Usure à laquelle les vieilles familles s’adonnent avec non moins
d’entrain que les nouveaux riches et qui s’exerce principalement aux dépens de deux
catégories de personnes : d’un côté des petits paysans qui n’arrivent plus à répondre
aux exigences croissantes de leurs maîtres, de l’autre des seigneurs du contado
toujours en manque de liquidités. Il faut lire, toute affaire cessante, les pages de G.R.
sur l’usure ! Réparties sur plusieurs chapitres, elles livrent une image fascinante des
fortunes qui s’échafaudent en une ou deux générations, des patrimoines seigneu~riaux qui partent en lambeaux, d’une petite paysannerie peu à peu spoliée de ses
terres et condamnée pour des siècles à vivre dans une misère noire. Mais l’usure est
aussi le creuset qui permet aux nouveaux riches de s’intégrer progressivement dans
les rangs de la noblesse citadine. Cet élargissement de la vieille classe dirigeante
s’opère dès le début du XIII
e siècle et se traduit non seulement par l’admission des
nouveaux riches dans les instances du pouvoir communal, mais aussi par des
mariages qui sont peut-être le meilleur indice de la capacité des vieilles familles à
s’ouvrir aux nouveaux venus. Bien entendu, le phénomène prendra des proportions
plus importantes encore au lendemain de la dictature ezzelinienne, quand s’ouvrira
à Padoue ce que G.R. appelle « le temps des usuriers », usuriers dont certains, tels les
Scrovegni, entreront d’ailleurs très vite dans la légende. Il n’empêche que la mécani~que de l’intégration fonctionne à plein régime dès les toutes premières années du XIII
e
siècle et qu’elle est la principale explication du climat politique qui règne dans Padoue
jusqu’à la prise de la ville par Ezzelino et qui se caractérise par l’absence totale de tout
conflit violent et de toute tentative de mise en cause des privilèges de la noblesse. Tout
se passe en somme comme si celle-ci avait su désamorcer la contestation en accordant
à la partie la plus avancée du popolo un certain nombre de satisfactions, tant sur le
plan social que politique. Sans doute G.R. ne s’exprime-t-il pas en des termes aussi
nets mais toute son analyse conduit, me semble-t-il, à cette conclusion et tend à faire
de Padoue un cas d’espèce tout à fait comparable à celui de ces villes, comme Florence
et Pise, où la
militia opte dès le départ, dans ses rapports avec le popolo, pour la voie
du compromis, réussissant ainsi à sauvegarder plus longtemps qu’ailleurs une partie
de son hégémonie
[10].
Du moins en est-il allé ainsi jusqu’en février 1237, date à laquelle, on le sait,
Ezzelino s’empare de Padoue, où sa dictature allait s’exercer jusqu’en 1256. Le
chapitre qui lui est consacré est un chapitre dans lequel G.R. a multiplié les références
littéraires (jusque dans le titre : « le bruit et la fureur ») et qui commence par de
longues réflexions sur l’œuvre de Burckhardt et de Kantorowicz. Ce n’est évidem~ment pas un hasard. Il le dit lui-même : il est des cas où l’érudition – entendez
l’histoire, telle que nous la pratiquons vous et moi – doit s’effacer devant le mythe. Et
le mythe, en l’occurrence, possède une double dimension : positive dans le cas de
Frédéric II, démiurge visionnaire (plus que créateur) d’un État, voire même d’un
ordre humain tout entier fondé sur la raison, négative dans le cas d’Ezzelino,
préfiguration monstrueuse de toutes les horreurs de la modernité totalitaire. Et c’est
bien là, s’agissant d’Ezzelino puisque G.R. ne pouvait naturellement consacrer plus
de trois ou quatre pages à Frédéric II, la seule chose qui lui importe vraiment dans ce
chapitre : rappeler l’ampleur de la répression exercée par le tyran, dénoncer le
caractère totalitaire
ante litteram de son régime et souligner pour finir les traits
pathologiques de sa cruauté, dans laquelle il verrait volontiers, arguant de son refus
de la procréation et de son peu de goût pour les femmes, la conséquence d’un
refoulement de la petite enfance. En réalité, le chapitre sur Ezzelino contient quelque
chose de plus que la seule analyse, au demeurant extrêmement fouillée, des phases
et des victimes de la répression ezzelinienne, dans la mesure où G.R., pour mieux
cerner l’identité des victimes, étend son enquête aussi bien aux partisans qu’aux
adversaires du tyran. Mais il est vrai que pour les autres aspects de la question, et en
particulier pour tout ce qui touche au système de domination élaboré par Ezzelino,
il se contente de renvoyer à l’historiographie plus récente
[11]. Il s’agit là d’un choix
délibéré, clairement annoncé (p. 730) et d’autant plus heureux, selon moi, qu’il
permet de mieux comprendre la manière dont la dictature ezzelinienne eut pour
conséquence de favoriser et d’accélérer le processus qui allait triompher avec le retour
des guelfes. Ce processus, qui prend alors l’allure d’une véritable « révolution » (le
terme apparaît dans le titre du chapitre 5), était certes bien enclenché dès la fin du XII
e
siècle et était de toute façon appelé à se développer au cours du XIII
e siècle. Il
n’empêche que la dictature ezzelinienne, en décimant les rangs de la vieille classe
dirigeante et en semant la ruine et la désolation dans les campagnes, a créé les
conditions pour une brusque accélération du phénomène et facilité le triomphe de la
« révolution » au cours des années qui ont suivi le retour des guelfes. Révolution qui
touche d’abord les campagnes et qui se traduit par la diffusion généralisée de
nouvelles structures agraires et de nouveaux rapports de production, dont on
trouvera l’analyse détaillée dans le chapitre 5. Révolution sociale et politique ensuite,
puisqu’elle permet aux nouveaux riches de se hisser aux premiers rangs de la société
et de faire jeu égal, dans l’exercice du pouvoir, avec ce qui reste de la vieille classe
dirigeante. Voici donc définitivement venu le « temps des usuriers », ou, si l’on
préfère, le temps des chacals et des hyènes.
Il ne sera sans doute pas facile au lecteur de refermer le livre de G.R. sans être
sensible à l’atmosphère crépusculaire qui en imprègne les dernières pages. Il sera plus
difficile encore à ceux qui l’ont connu de se faire à l’idée qu’il n’en écrira jamais
d’autres.
[*]
† Gérard RIPPE,
Padoue et son contado (Xe-XIIIe siècle), Rome, École française de Rome,
2003 ; 1 vol., 1 105 p. (
Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 317). ISBN : 2-7283-
0632-X. Prix : € 104,00.
[1]
G. CHITTOLINI,
Per una geografia dei contadi alla fine del Medioevo, dans ID.,
Città, comunità
e feudi negli stati dell’Italia centro-settentrionale (secoli XIV-XVI), Milan, 1996, p. 4.
[2]
ROLANDINO DA PADOVA,
Vita e morte di Ezzelino da Romano (Cronaca), Milan, 2004.
[3]
G. TABACCO,
I liberi del re nell’Italia carolingia e postcarolingia, Spolète, 1966.
[4]
Fr. MENANT,
Campagnes lombardes du Moyen Âge. L’économie et la société rurales dans la
région de Bergame, de Crémone et de Brescia du Xe au XIIe siècle, Rome, 1993, p. 425-477.
[5]
Chr. WICKHAM,
La signoria rurale in Toscana, dans
Strutture e trasformazioni della signoria
rurale nei secoli X-XIII, éd. G. DILCHER et C. VIOLANTE, t. 1, Bologne, 1996, p. 343-410.
[6]
MENANT,
Campagnes lombardes du Moyen Âge, p. 171-230, 231-307.
[7]
P. GRILLO,
Milano in età comunale (1183-1276). Istituzioni, società, economia, Spolète, 2001.
[8]
E. FAINI,
Il gruppo dirigente fiorentino in età protocomunale (fine XI-inizio XIII secolo), Tesi
di laurea, Université de Florence, rel. Prof. J.Cl. Maire Vigueur, 1999-2000.
[9]
La première fonction des propriétés collectives étant de subvenir aux dépenses
occasionnées par la réparation des dommages subis par les combattants, à commencer par ceux
qui ont perdu leur monture au combat.
[10]
J.Cl. MAIRE VIGUEUR,
Cavaliers et citoyens. Guerre, conflits et société dans l’Italie communale,
XIIe-XIIIe siècles, Paris, 2003, p. 375-376.
[11]
À commencer par les
Nuovi Studi ezzeliniani, éd. G. CRACCO, 2 vol., Rome, 1992.