Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4462-3
285 pages

p. 643 à 657
doi: en cours

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Tome CX 2004/3-4

2004 Le Moyen Age

Villes et campagnes dans l’Italie communale : L’exemple de Padoue  [*]

Jean-Claude Maire vigueur Université de Florence
Soutenue le 30 novembre 1998, la thèse de Gérard Rippe est entrée dans le catalogue de l’École française de Rome à la fin de l’année 2003, plus de cinq ans après son achèvement mais aussi près de cinq ans, hélas, après la disparition de son auteur, emporté par une crise cardiaque le 4 janvier 1999. Gérard, s’il avait dû revoir lui-même le manuscrit de sa thèse, n’aurait sans doute pas fait mieux que le groupe d’amis qui s’est chargé du travail d’édition. On rendra donc grâce à ceux-ci et tout particulièrement à Fr. Fossier, à qui est revenue la lourde tâche d’établir les index, tout en sachant que Gérard avait laissé un manuscrit formellement impeccable et que seule son aversion pour l’ordinateur a contraint ses proches à revoir l’ensemble de la saisie informatique du texte et des annexes.
Au moment de la soutenance, la thèse de G.R. s’intitulait Padoue et son territoire. L’éditeur, ou peut-être l’A. lui-même au lendemain de la soutenance, je l’ignore, a choisi pour la publication un titre légèrement différent, Padoue et son contado, la période indiquée restant bien évidemment la même (Xe-XIIIe siècle). Détail sans importance ? Je ne crois pas. Car qu’il ait été délibéré ou non, ce changement souligne d’emblée ce qui distingue la recherche de G.R. de toutes celles qui, parallèlement à la sienne, ont porté sur telle ou telle région de l’Italie au cours d’une période qui peut être plus ou moins étirée aux deux bouts mais qui toujours incorpore la grande séquence féodale des Xe-XIIe siècles : ce dont G.R. nous parle, c’est bien d’une commune urbaine et de son contado et son travail s’inscrit par là même dans une problématique qui s’écarte fortement de celle qui caractérisait jusqu’ici les grandes thèses d’histoire régionale sorties du moule toubertien. Entendons-nous bien : non seulement G.R. n’a jamais cherché à se démarquer du groupe de chercheurs qui ont fréquenté, depuis la fin des années 60, le séminaire de P. Toubert, mais il était lui-même très attaché à tous les rites et signes d’appartenance au groupe et chacun sait bien qu’il a joué, au sein de ce petit cénacle, un rôle unique, autant d’ailleurs par sa bonne humeur, ses facéties et ses mots d’esprit que par son acuité intellectuelle. Et jusque dans sa forme définitive, Padoue et son contado montre que G.R. n’a pas cherché à se détacher totalement d’un mode d’approche ou de présentation des problèmes qui d’une part accorde une place centrale, et parfois même excessive au phénomène de l’incastellamento, d’autre part tend à surestimer l’impact de la féodalisation sur le monde urbain et peut-être même rural. Je reviendrai chemin faisant sur ces deux aspects de son travail. Qu’on n’aille pas toutefois se méprendre pas sur le sens de ma remarque : G.R. était à mon sens parfaitement conscient de l’originalité de sa démarche et convaincu à juste titre d’avoir obtenu, grâce à elle, des résultats d’une totale nouveauté, tant en ce qui concerne les structures agraires et les rapports de production dans le Padouan que les transformations de la société citadine. Mais je pense aussi qu’il a tenu à marquer sa dette à l’égard d’un maître, d’une méthode de travail et d’un groupe de collègues qui ont beaucoup compté dans sa vie, sur le plan personnel non moins qu’intellectuel, et qu’il a dans cet esprit accepté de sacrifier à certaines des figures imposées par l’usage, eussent-elles perdu pas mal de leur utilité dans le cadre qui était le sien. G.R. avait beau être un grand intellectuel, tous ses choix, même dans le domaine de la recherche, ne répondaient pas nécessairement à des critères de pure rationalité.
C’est aussi pour respecter cette forme d’esprit que j’éviterai, dans les pages qui suivent, de résumer chapitre après chapitre l’ensemble de son livre. Au-delà de son érudition, de sa richesse thématique, de la multiplicité des domaines dans lesquels son apport s’avère fondamental pour une meilleure connaissance des structures économiques, sociales et politiques de l’Italie à l’âge communal et précommunal, l’ouvrage de G.R. est animé par une vision de l’histoire dont on peut parfois discuter la pertinence mais qui confère à la plupart de ses chapitres un souffle, je dirais même une poésie, qui constitue à mon sens la grande originalité de ce livre et lui assure une place tout à fait particulière dans le panorama des études médiévales. Et c’est sur cette vision de l’histoire que je voudrais avant tout m’arrêter. Le lecteur pressé ou intéressé par une question bien précise n’aura du reste aucune peine à s’y retrouver dans un livre dont il est facile d’extraire tel ou tel morceau, tant l’A. a pris soin pour chaque question d’annoncer clairement ses objectifs et de résumer ensuite les principaux acquis de son travail. Reconnaissons à cet égard que Padoue et son contado possède toutes les qualités d’un genre dont il est aussi l’un des tout derniers spécimens, la grande thèse « à la française », dont il a su aussi esquiver les principaux écueils.
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Quelques mots tout d’abord sur le territoire pris en considération et sur les sources dont on dispose pour l’étudier.
À la fin du XIIe siècle, le contado de Padoue couvre une superficie d’environ 2 400 km [2], qui restera inchangée jusqu’à ce que Padoue se lance, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, à la conquête de Vicence. G.R., qui a choisi d’arrêter son enquête au lendemain de la chute d’Ezzelino da Romano, même si, comme on le verra, son travail anticipe largement sur les grands changements de la seconde moitié du XIIIe siècle, s’en tient donc à ce territoire, dont la superficie se situe exactement dans la moyenne des contadi communaux telle qu’elle a été calculée par G. Chittolini (2/3 000 km [2]) [1]. Entièrement situé au sud de la ligne des résurgences, il se caractérise par un ensemble de conditions naturelles assez uniformes, qui sont celles de la basse plaine humide : omniprésence de l’eau, sols alluvionnaux dont la qualité dépend de la nature des matériaux charriés par les fleuves qui les traversent, alternance de vastes dépressions marécageuses et de légères éminences, les « dossi », sortes de longs cordons qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’habitat. Seule exception à l’horizontalité du relief, le massif des Euganées, collines volcaniques qui culminent à quelques centai~nes de mètres et dominent la partie méridionale du contado. Notons aussi que le contado s’étend pour les trois quarts à l’est et au sud de Padoue, zone où il englobe, en plus des Euganées, deux microrégions qui occupent, pour des raisons qui sont d’abord documentaires, une place essentielle dans l’économie du livre : il s’agit de la Scodosia, située au sud-ouest des Euganées, et de la Saccisica, comprise entre le cours actuel du Brenta et la lagune de Venise. Il se trouve que l’une et l’autre sont en effet les mieux éclairées par les sources à disposition du chercheur.
Or ces sources sont pour l’essentiel d’origine ecclésiastique, en ce sens qu’il s’agit d’actes conservés sous forme de parchemins dans les fonds des églises. C’est du reste une situation générale en Italie du Nord, où les archives communales ont presque toutes disparu, pour une raison ou pour une autre, avant même la fin du Moyen Âge. À Padoue, c’est un incendie qui a détruit, en 1420, la chancellerie communale, n’épargnant guère que les statuts du XIIIe siècle et ceux de l’époque des Carrare. Il se peut bien sûr qu’un certain nombre d’actes publics aient été conservés dans les fonds des églises mais ce que l’on y trouve, ce sont, comme partout, des documents qui touchent à la formation et à la gestion de leur patrimoine foncier et immobilier. Combien G.R. en aura-t-il dépouillés, c’est difficile à dire car lui qui n’est pourtant pas avare de chiffres ne fournit aucun tableau sur le sujet mais je pense que leur total dépasse certainement les 10 000 et peut-être même les 15 000 unités. Beaucoup de ces pièces, il est vrai, ont fait l’objet d’édition ou de transcription dans les « tesi di laurea » dirigées par P. Sambin, le grand paléographe-diplomatiste récemment disparu et auquel G.R. vouait, non sans raison, reconnaissance éternelle.
G.R. ne s’est jamais vraiment plaint de la pauvreté de Padoue en matière de sources communales. Dès le départ, il savait fort bien qu’il disposait, avec la chronique de Rolandino da Padova, d’un témoignage d’une richesse sans égal sur l’histoire de sa ville et, plus généralement, de la Marche de Trévise pour toute la période qui va de la fin du XIIe siècle à la mort des deux Romano, Ezzelino (1259) et Alberico (1260). Son ami Bortolami devait par la suite lui faire découvrir un autre auteur, Giovanni da Nono, dont il allait faire aussi ses choux gras et qu’il appréciait autant pour sa « méchanceté digne de Saint-Simon » (p. 12) que pour la qualité de ses informa~tions. À la différence de l’œuvre de Rolandino da Padova, qui vient tout récemment encore de faire l’objet d’une nouvelle édition doublée d’une bonne traduction en italien [2], le De Generatione aliquorum civium urbis Padue est une compilation généalogi~que restée très confidentielle, faute d’avoir été jamais éditée, et dont G.R. est, je crois, le premier à avoir fait un usage systématique, s’appuyant pour cela sur une connais~sance des sources documentaires qui lui permettait de déjouer les pièges tendus par l’auteur.
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Même s’il flotte parfois sur la thèse de G.R., comme sur toute étude d’histoire régionale qui se respecte, un petit parfum d’histoire globale, l’A. avait dès le départ exclu de son travail tout ce qui touche aux institutions ecclésiastiques proprement dites et à la vie religieuse. Il avait également choisi, en cours de route, de mettre l’accent, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, sur la relation entre pouvoir et société. Cela ne l’a pas empêché de consacrer toute la seconde partie de son livre à l’analyse du monde rural « avant la crise du XIIIe siècle » et donc de traiter de problèmes (rapports de production, extension des cultures, essor de la production) qui relèvent incontestablement de l’histoire économique, problèmes sur lesquels il revient à plusieurs reprises dans la troisième partie de son ouvrage, de manière à suivre leur évolution au cours du XIIIe siècle. Mais il est vrai que ni les échanges ni les activités artisanales n’apparaissent dans la table des matières et que G.R. s’en tient en somme, dans son approche des phénomènes économiques, à ce qui lui paraît décisif pour l’étude des rapports sociaux. Cette volonté de privilégier le binôme pouvoir/ société ressort d’ailleurs très clairement de la structure même du livre puisque non seulement les deux termes du binôme sont omniprésents dans la première et la troisième partie de l’ouvrage, mais que la part du social et du politique reste pour ainsi dire inchangée quand on passe de la première (Xe-XIIe siècle) à la seconde période (le XIIIe siècle), la seule différence, évidemment non négligeable, étant que G.R. s’attarde davantage, pour les temps féodaux (comme il aime à dire en parlant des Xe-XIIe siècles), sur la société rurale et sur la seigneurie que sur la ville elle-même, alors que la pleine époque communale le conduit au contraire à braquer les feux sur la société urbaine, sur les institutions et les luttes politiques en ville. Ce n’est pas tout à fait le plan que je vais suivre maintenant, dans la mesure où il me semble préférable, pour des raisons qui apparaîtront plus clairement par la suite, de traiter d’un bloc tout ce qui touche à la société urbaine et au système politique communal.
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Voyons donc pour commencer qui sont ces « féodaux » (autre expression chère à G.R.) qui, aux XIe et XIIe siècles, accaparent richesses et pouvoir dans le Padouan. Ce sont eux les piliers du « nouvel ordre » qui s’est établi, à partir du milieu du Xe siècle, sur les décombres des vieilles structures carolingiennes. Les premiers à émerger sont ceux qui ont bénéficié de la remise en ordre ottonienne : d’abord les titulaires du titre comtal, attribué aux membres de la famille vénitienne des Candiano, qui sont comtes à la fois de Padoue et de Vicence, puis l’évêque de Padoue, dont la seigneurie s’étend sur trois vastes portions du territoire (la campanea civitatis, qui s’étend sur un rayon de 5 km autour de Padoue, l’axe du Brenta, de Bassano jusqu’à son embouchure, et la Saccisica, dont j’ai déjà parlé), enfin les marquis d’Este, mentionnés dans le sud du Padouan, essentiellement en Scodosia, à partir du milieu du Xe siècle. De ce « quar~teron de puissants » se détache assez vite la famille comtale dont les rameaux padouans tendent à se fondre dans la strate immédiatement inférieure des seigneurs châtelains. Ceux-ci apparaissent, par étapes successives, au cours du dernier tiers du XIe siècle et de la première moitié du XIIe siècle. Refusant l’idée qu’il puisse exister une stricte hiérarchie à l’intérieur de ce petit monde seigneurial, G.R. préfère établir sa typologie des puissants en s’appuyant sur deux autres critères : d’abord celui de la chronologie, qui l’amène à repérer, à partir des années 1070, l’apparition de trois générations successives de familles seigneuriales, celui ensuite des modalités de leur émergence ou, si l’on préfère, de la nature du processus qui a permis à chacune d’entre elles de se hisser au rang de seigneur. Or le Padouan n’offre à cet égard rien de bien original. Comme partout dans l’Italie de cette époque, la réussite en ce domaine résulte de la combinaison de trois facteurs, toujours les mêmes : de solides bases foncières, surtout quand elles se traduisent par la possession de vastes alleux, le service vassalique d’un grand personnage ou d’un grand établissement religieux – et il n’en manque pas dans la Marche de Trévise –, enfin la détention d’un office ecclésiastique (avoué, gonfalonier, vidame), ou tout simplement des liens étroits avec une église qui vous ouvrira largement l’accès à son patrimoine. Notons qu’un seul de ces facteurs peut parfois suffire, comme le montre le cas des da Carrara, magnifique mais aussi unique exemple, dans le Padouan, de ce que G.R. appelle les châtelains « adultérins », désignant par là ces riches propriétaires qui réussissent à devenir seigneurs de tout un village sur la seule base de leurs biens fonciers. Mais à l’inverse, le fait d’entrer dans la clientèle vassalique d’une église ou d’un grand personnage ne vous transforme pas ipso facto en puissant seigneur châtelain. Alors que les riches habitants de Padoue entrent par dizaines dans la clientèle de l’évêque, c’est à peine si deux ou trois d’entre eux accèdent véritablement au rang de seigneurs châtelains : les Dalesmanini, qui opèrent une ascension fulgurante dans les décennies centrales du XIIe siècle, les Tanselgardini qui finiront, mais pas avant le début du XIIe siècle, par exercer avec l’évêque une sorte de coseigneurie sur Piove, le chef-lieu de la Saccisica, et les Gnanfo, dont l’ascension est à la fois plus modeste et plus tardive encore.
De cette noblesse seigneuriale, G.R. a pu tracer, en s’aidant de son inépuisable fichier prosopographique, un tableau à la fois très précis et très nuancé mais il faut bien reconnaître qu’au total les effectifs de la classe restent étonnamment modestes : elle ne compte guère plus, aux alentours de 1200, de 15 ou 20 familles, selon la manière dont on comptabilise les segments issus d’un même lignage. Or, chose étrange, pas un instant G.R. ne songe à souligner la faiblesse numérique de cette classe seigneu~riale, alors qu’elle fait pourtant bon ménage avec un autre trait plus caractéristique encore des campagnes padouanes : je veux parler de la très grande diffusion de la petite propriété paysanne, du foisonnement et du dynamisme des communautés d’alleutiers, auxquelles G.R. consacre, toujours dans ce long chapitre 2 de sa seconde partie, des pages qui sont un véritable morceau d’anthologie.
Alleutiers qui sont très souvent qualifiés dans les sources des Xe-XIIIe siècles d’arimanni. Les spécialistes d’histoire italienne savent bien que ce terme se rencontre ailleurs que dans le Padouan, mais ils savent aussi, pour avoir lu l’ouvrage publié il y presque quarante ans par Tabacco sur le sujet [3], que ce territoire, et tout particuliè~rement, à l’intérieur de ce territoire, la petite Saccisica, a toujours constitué le meilleur terrain de manœuvre pour tous ceux qui ont essayé de tirer au clair la délicate question des arimanni. Je n’irai donc pas jusqu’à dire que tout est nouveau dans les trente ou quarante pages que G.R. y consacre. Je trouve même qu’il s’attarde un peu trop, à mon goût, sur les aspects ethniques de la question et je ne vois vraiment pas ce qu’il avait à gagner à vouloir défendre, fût-ce du bout des lèvres, la thèse d’une « lombardisation » plus prononcée de la Saccisica que du reste du Padouan. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est que G.R. donne un corps et une âme à cette classe de libres propriétaires, qu’il ne se contente pas, comme faisait Tabacco, d’insister sur leur condition juridique et sur le lien privilégié qu’ils entretiennent avec l’autorité impériale mais qu’il explique cette situation par le dynamisme de leurs activités économiques et par la vitalité de leurs organisations communautaires. La démonstra~tion est particulièrement lumineuse en ce qui concerne les arimanni de la Saccisica. Formées de propriétaires aisés, les communautés d’arimanni ont en effet la jouissance dans cette petite région de vastes propriétés collectives qui leur assurent d’abondan~tes ressources en bois et en pâturages et dont la défense, face aux appétits du seigneur-évêque, contribue à renforcer les liens de solidarité entre les membres de chaque communauté. Loin de pratiquer une simple agriculture de subsistance, ceux-ci s’adonnent à des cultures dont les produits sont susceptibles d’être écoulés sur le vaste marché vénitien, ce qui explique par exemple que dès 1005, la communauté de Sacco soit assez prospère et assez bien organisée pour conclure en toute indépen~dance avec le doge de Venise un accord commercial qui exempte ses marchandises de toute taxe moyennant un don annuel de 200 livres de lin. Bien qu’on ne saisisse nulle part mieux qu’en Saccisica la prospérité et la solidité de ces communautés d’arimanni, il existe de multiples indices qui permettent de retrouver leurs traces dans l’ensemble du Padouan. G.R. n’a par ailleurs aucune peine à démontrer, après Tabacco mais avec plus de force encore, que si le terme de cives se substitue très tôt, en ville, à celui d’arimanni, les propriétaires aisés qui constituent la classe dirigeante de la commune de Padoue à ses débuts sont en tout point comparables aux arimanni des campagnes et qu’ils sont, comme eux, les héritiers directs de ces exercitales de l’époque carolingienne redevables du service militaire à l’égard de l’autorité impé~riale. Je note simplement qu’à l’instar de Tabacco et alors même qu’il parle quelque part (mais je ne retrouve pas l’endroit) de « paysans guerriers » à propos des arimanni de la haute époque, G.R. ne se pose pas une seule fois la question des aptitudes militaires de ces arimanni-cives dans lesquels je vois pour ma part des milites tout aussi capables de combattre à cheval que les membres de la noblesse seigneuriale auxquels G.R. tend implicitement, comme Tabacco, Violante et tant d’autres avant lui, à attribuer une sorte de monopole de l’activité guerrière.
Ce qui précède pourrait laisser penser que la vie de ces communautés ariman~niques s’écoule comme un long fleuve tranquille tout au long de la période considé~rée. Il n’en est rien, bien évidemment, et G.R. était mieux placé que quiconque pour déceler les principaux dangers qui les guettent et qui allaient conduire, entre la fin du XIIe siècle et la première moitié du XIIIe, à leur progressive désagrégation. Ces dangers viennent de l’extérieur, dans la mesure où elles se trouvent de plus en plus souvent en butte à l’agressivité des seigneurs qui entendent ou les soumettre à leur domination ou les priver de certaines de leurs prérogatives, à commencer par la jouissance de ces propriétés collectives dont le rôle est indispensable au bon fonction~nement de leur système économique. Mais aussi de l’intérieur, à partir du moment où l’élite des arimanni se laisse tenter par les sirènes de la dépendance vassalique, entre dans la clientèle d’un grand et se détache progressivement de la communauté dont elle avait jusqu’alors assuré la défense face aux appétits des puissants. Le cas le mieux documenté est celui des riches alleutiers de la Saccisica, que G.R. suit pas à pas dans le processus qui les pousse à devenir vassaux de l’évêque, seigneur de toute la zone, à fréquenter de plus en plus souvent la ville tout en maintenant des liens très forts avec leur milieu d’origine, ceci jusqu’au jour où ils basculent définitivement dans le camp des notables citadins, abandonnant à leur sort la masse des petits arimanni, dès lors soumis à des obligations, comme le paiement du fodrum et de l’arimannia, qui apparaissent, comble du paradoxe !, comme la marque de leur sujétion alors qu’elles étaient autrefois le signe de leur ancestrale liberté. C’est ainsi qu’au début du XIIIe siècle, nous dit G.R. (p. 192), « l’assujettissement au fodrum et à l’arimannia en arrive à signifier l’inverse de son sens initial ». Et à symboliser du même coup la disparition d’un cadre de vie qui constituait un des traits fondamentaux des campagnes padouanes aux temps féodaux.
Et quand je parle de cadre de vie, c’est d’abord au sens propre du terme qu’il faut l’entendre : les principales communautés d’alleutiers, Piove, Arquà, Pernumia, Monselice, sont en effet les seules, avec le gratin de l’aristocratie seigneuriale, à vivre dans l’espace fortifié d’un castrum. Autant dire que les castra ne pullulent pas dans la région et que s’il est permis de parler d’incastellamento pour le Padouan, il faut savoir que le phénomène est bien loin d’y avoir revêtu la même importance que dans le Latium de P. Toubert. G.R. ne cesse de le dire et de le redire tout au long du chapitre 3 (Le cadre du pouvoir : « l’incastellamento » et ses conséquences) : les mentions de castra sont rares dans le Padouan, on ne dispose d’aucune description véritable et il ne s’est pas conservé un seul acte de fondation. Il est certes possible de repérer deux grandes phases de fondations castrales qui sont le fait, la première (Xe siècle et début du XIe siècle) du « groupe restreint des délégués du pouvoir ottonien », la seconde (seconde moitié du XIe siècle) des seigneurs châtelains apparus au cours de cette même période. Mais leur nombre reste infime, puisqu’on en compte moins de quinze dans le premier cas et à peine cinq dans le second. Était-il vraiment nécessaire, dans ces conditions, de consacrer un chapitre entier à l’ « incastellamento » (le 3e) et un autre encore, le 4e, à la « place et [au] rôle du castrum dans le Padouan (Xe-XIIe siècles) » ? Sans exclure tout à fait que G.R. se soit laissé guider, au moment de les écrire, par des considéra~tions d’ordre personnel (cf. son sens de la fidélité dont je parlais plus haut), je crois qu’en fait ces deux chapitres ont été conçus pour répondre à la seule question qui l’ait vraiment intéressé dans ce domaine, à savoir celle du lien qui unit les structures de l’habitat à celles du pouvoir et la manière dont les secondes se reflètent sur les premières. Et sur ce point l’apport de G.R. est considérable. Plus qu’une forme de l’habitat, le castrum est, dans le Padouan, le symbole du pouvoir, la manifestation physique d’une autorité qui, selon qu’elle est exercée par un grand seigneur ou revendiquée par une communauté d’alleutiers, donne parfois naissance à deux types bien différents de castra : habitats de vastes dimensions dotés d’un quartier fortifié (plutôt que d’une enceinte à proprement parler) lorsqu’ils abritent une importante communauté d’alleutiers d’un côté, forteresses isolées servant de résidence au seigneur et à sa famille de l’autre. Opposition d’autant plus riche de sens qu’elle prolonge et exprime jusque dans la structure de l’habitat une coexistence/opposition qui remonte très loin dans le temps : celle « de la noblesse – devenue châtelaine à partir du Xe siècle – et de groupes d’alleutiers qui ont réussi, à travers les temps post-carolingiens, à préserver leur identité et leurs privilèges » (p. 268).
Ceci posé et même si, je le répète, G.R. ne s’est jamais donné comme objectif de procéder à une enquête exhaustive sur les formes de l’habitat et leur évolution dans sa région, les deux chapitres en question n’en offrent pas moins une image très suggestive de ce qui constitue la grande originalité du Padouan (et sans doute d’une grande partie de l’Italie padane) dans ce domaine, autrement dit la dispersion et la fluidité des habitats, qui se traduit non seulement par l’existence, autour des ville, d’un « ensemble flou » de maisons éparses et de hameaux, mais aussi par le caractère évolutif de cette structure qui n’en finit pas de se transformer au gré des aléas de la conjoncture économique et politique. Curieusement, mais non sans une certaine logique, en fin de compte, puisque le castrum lui apparaît comme le lieu par excellence d’exercice du pouvoir, l’analyse de la seigneurie, de la géographie des pouvoirs castraux et du contenu de ces mêmes pouvoirs fait immédiatement suite, dans le chapitre 4, à celle des structures de l’habitat. Je ne m’y attarderai pas, dans la mesure où le tableau qui s’en dégage n’est pas fondamentalement différent, dans ses grandes lignes, de ce que l’on observe à la même époque dans la Lombardie de Menant [4] ou même dans la Toscane de Wickham [5]. Mais du fait même qu’il prolonge son enquête au-delà du XIIe siècle, G.R. est un des rares, peut-être même le seul spécialiste de ces questions, à procéder à une analyse approfondie d’un phénomène qui intéresse encore plus le monde de la ville que celui des campagnes : je veux parler de la progressive et inéluctable dispersion des pouvoirs seigneuriaux, de leur acquisition, sous les formes les plus diverses, par une foule de petits vassaux ruraux et citadins pour qui les privilèges et prérogatives de nature seigneuriale cessent de correspondre à l’exercice d’une puissance réelle sur les hommes et ne représentent plus qu’une « simple marque, toute symbolique, de distinction » (p. 310 ; question traitée aux p. 304-314).
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L’évolution du monde rural avant la crise du XIIIe siècle – titre de la seconde partie du livre – occupe près de deux cents pages et fait l’objet de trois chapitres. Le second raconte l’histoire des défrichements et des travaux de toute nature entrepris pour gagner aux cultures des terres recouvertes ou menacées par les eaux. Le troisième traite de la production agricole et de son évolution. Pour qui s’intéresse à l’histoire des paysages ruraux dans la plaine du Pô, de la production agricole et plus généralement à l’évolution des structures agraires en Italie du Nord, ces chapitres sont tout à fait passionnants et sont comparables, tant par la richesse de la documentation que par l’amplitude des questions examinées, aux deux chapitres équivalents du grand livre de Menant sur les campagnes lombardes [6]. Ceci étant et pour ne pas trop m’éloigner de ce qui constitue selon moi la grande idée du livre de G.R., je me contenterai de souligner ici deux choses : d’abord que les élites citadines apparaissent en fin de compte comme les grandes gagnantes de la politique de grands travaux encouragés ou entrepris par la commune de Padoue, particulièrement dans les années 1180-1230, ensuite que ces mêmes élites sont aussi celles qui encouragent le plus, sur les terres dont elles accaparent de plus en plus la propriété, le développement des cultures les mieux à même de répondre aux besoins des grands marchés urbains, la vigne, l’olivier, le froment et le lin.
Le long, très long chapitre (près de cent pages) qui ouvre la seconde partie, consacré aux « rapports de production à la campagne », traite tout à la fois de la répartition de la propriété foncière, de la structure et de la dimension des exploita~tions, du statut juridique des paysans et plus encore des rapports entre exploitants et maîtres du sol. G.R. multiplie en quelque sorte les modes d’approche d’un très vaste problème, celui des structures agraires entendues au sens le plus large du terme, et il n’hésite pas, chemin faisant, à faire un exposé exhaustif sur des questions ou d’une certaine ampleur et très classiques (l’évolution de la curtis, la mise en valeur de la réserve, le manse, le servage, etc.) ou au contraire très pointues et propres à sa région (le braidum, les aldiones, les masnadae, etc.). La grande affaire reste quand même, me semble-t-il, celle des rapports qui lient le tenancier au maître du sol et la manière dont ces rapports évoluent à partir du dernier quart du XIIe siècle. Jusqu’à cette date et donc, pour reprendre l’expression chère à G.R., tout au long des temps féodaux, la masse des paysans qui cultivent la terre d’autrui, exclusion faite bien entendu des alleutiers dont on n’oubliera pas combien ils sont nombreux dans le Padouan, se répartit en deux groupes, les livellarii et les villani. Les premiers ont sur les seconds l’avantage de bénéficier d’un contrat écrit, qui stipule leurs obligations à l’égard du maître du sol mais fixe aussi la durée de leur bail et les conditions de son renouvel~lement. Dans le cas des villani, c’est simplement la coutume, non écrite mais bien vivante, qui définit leurs droits et leurs obligations. Du point de vue du statut des personnes, rien ne distingue les uns et les autres puisqu’ils jouissent tous d’une entière liberté personnelle. On ne peut même pas dire que les villani soient plus durement exploités que les autres, l’analyse des charges et obligations qui pèsent sur eux ne révélant pas de grandes différences, au cours du XIIe siècle, avec la situation des livellarii. Mais il est vrai que le villanus est plus exposé que le livellarius à l’arbitraire du propriétaire et que lorsque les maîtres du sol commenceront, vers la fin du XIIe siècle, à alourdir leurs exigences, à imposer de nouvelles cultures et à expulser leurs tenanciers pour mieux remodeler leurs exploitations, en bref quand les rapports de production se transformeront sous la pression d’élites citadines de plus en plus présentes dans les campagnes et de plus en plus avides de profit, alors la catégorie des villani sera la première touchée par les changements et se transformera, en moins d’un siècle, en une masse de paysans sans terre et prolétarisés.
J’ai été amené, j’en suis bien conscient, à simplifier à l’excès un processus très complexe et qui fait l’objet, chez G.R., d’une analyse autrement plus raffinée et approfondie. Mais je crois être parfaitement fidèle à sa vision de l’histoire en soulignant, comme je viens de le faire, le caractère dramatique des changements qui s’opèrent dans les campagnes à partir la fin du XIIe siècle et qui aboutissent en un peu plus d’un siècle à cette prolétarisation des masses rurales qui restera jusqu’à l’aube du XXe siècle le trait fondamental des campagnes padouanes. Et je ne crois pas forcer beaucoup sa pensée en disant, comme il le laisse clairement entendre, qu’en fin de compte ces mêmes masses avaient bénéficié, certes sans le savoir, « aux temps féodaux », d’un âge d’or qui s’explique d’une part par la relative mansuétude de leurs obligations coutumières, d’autre part par une conjoncture de forte expansion dont tous les bénéfices ne leur étaient pas systématiquement confisqués par une race de seigneurs moins rapaces au total que leurs héritiers et successeurs du XIIIe siècle.
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Ces maîtres et seigneurs des temps féodaux, G.R. avait de plus en plus tendance, au fur et à mesure qu’il avançait dans son travail, à les voir comme des guépards et des lions, naturellement beaucoup plus séduisants, à ses yeux comme à ceux de Lampe~dusa, que les chacals et les hyènes qui devaient leur succéder à la pleine époque communale. L’allusion au Guépard n’était pas de sa part une simple coquetterie littéraire. De Lampedusa, G.R. partageait certes la vision de l’histoire mais plus encore la nostalgie pour un monde – je parle bien sûr du Padouan des temps féodaux – dont il connaissait mieux que quiconque les défauts et les limites mais dont il appréciait le style, le panache, une forme d’insouciance qu’il faisait volontiers sienne dans la vie courante. Et par un de ces paradoxes qui sont le sel de la vie, G.R. le citadin, G.R. qui ne trouvait rien d’intéressant à la campagne sauf quand elle était peuplée d’églises romanes (ce qui n’est tout de même pas toujours le cas) manifeste, me semble-t-il, une sorte de répulsion pour le monde de la ville et ne cache pas au contraire sa sympathie pour ces « féodaux » qui se trouvent exposés, non moins que les paysans, à la rapacité des citadins. Ce qui ne l’a évidemment pas empêché de prêter à Padoue toute l’attention qu’elle mérite au point d’en faire la véritable prima donna de la troisième et dernière partie de son livre.
Combien Padoue compte-t-elle d’habitants à l’époque communale ? Sans disposer de meilleurs indices que ses prédécesseurs, G.R. penche, d’une manière qui semble raisonnable compte-tenu de l’étendue de la ville et de son poids politique dans la région, pour un chiffre allant de 10 000 à 15 000 habitants à la fin du XIIe siècle. Chiffre auquel serait revenue, selon lui, la population de Padoue après les coupes sombres opérées dans ses rangs par Ezzelino, ce qui me paraît franchement exagéré, alors que la grande période de prospérité qui suit la dictature du da Romano aurait permis à cette même population de doubler entre 1260 et 1320. Une chose est sûre : Padoue est moins peuplée que Vérone à cette époque et se situe, dans l’échelle des villes de l’Italie du Nord, bien loin du peloton de tête (Milan, Venise et Gênes) mais aussi en dessous de Crémone et de Brescia, à un niveau sans doute comparable à celui de Pavie et de Plaisance. Son économie n’a en revanche rien à voir avec celle de Plaisance, ni du point de vue des productions artisanales ni du point de vue des activités bancaires et commerciales. Padoue est pour l’essentiel une ville de propriétaires fonciers qui tirent leurs ressources de la mise en valeur de leurs terres du contado mais qui s’avèrent aussi capables, on vient de le voir, de multiplier à partir de la fin du XIIe siècle les initiatives destinées à accroître la productivité de leurs terres. Économie agraire ne veut nullement dire retard ou stagnation et les exemples de Milan et de Florence, récemment étudiés par Grillo [7] et Faini [8], sont là, s’il en était besoin, pour nous rappeler que l’investissement foncier et la modernisation des structures agraires ont pu représenter, pour les villes de l’Italie communale, un modèle de développement tout aussi valable que le modèle adopté par les villes à vocation maritime et commerciale et sur lequel les historiens ont peut-être trop longtemps focalisé leur attention.
Les structures physiques de la ville, la construction de murailles et autres ouvrages de défense, la politique édilitaire de la commune et d’Ezzelino et d’autres aspects encore de la croissance urbaine des XIIe et XIIIe siècles, comme la répartition des différentes classes sociales dans l’espace urbain et le remodelage des circonscriptions territoriales à l’intérieur de la ville, font l’objet dans le dernier chapitre (« Padoue et la société padouane vers 1260 ») d’une mise au point qui tire parti de tout ce que la documentation et les études antérieures, à commencer par celles de Bortolami, permettent de dire sur de tels sujets. Je suis convaincu que les spécialistes d’histoire urbaine feront leur miel de ce tableau final de la ville de Padoue (il occupe, hors conclusion, les quinze dernières pages du livre) qui contient une foule de choses intéressantes pour eux mais je préfère pour ma part soumettre à la réflexion du lecteur trois ou quatre autres questions qui occupent dans l’économie du livre une place beaucoup plus centrale et qui touchent par ailleurs à des aspects essentiels de la société citadine et de son système politique.
Je commencerai par une question qui est au cœur de tout le chapitre 5 de la première partie, celui dans lequel G.R. pour la première fois abandonne la campagne pour la ville : qui sont les hommes qui donnent naissance à la commune et qui en conservent l’entière direction tout au long du XIIe siècle ? Quelle est, en d’autres termes, l’identité de la classe dirigeante au cours de la première phase de l’histoire communale, celle que l’on qualifie habituellement de consulaire ? Question hyperclassique, à laquelle G.R. apporte une réponse qui ne l’est guère moins : à Padoue comme dans toutes les villes de l’Italie du Nord ou presque, la commune naît sous la protection, pour ne pas dire à l’instigation, de l’évêque ; ses vassaux en sont les premiers dirigeants et tout au long de la période consulaire les consuls provien~nent majoritairement des rangs de la vassalité épiscopale. À cet égard, l’analyse prosopographique à laquelle G.R. a soumis l’ensemble du personnel politique communal confirme d’une manière irrécusable les résultats que des enquêtes portant sur Milan, Plaisance, Modène et j’en passe avaient déjà largement contribué à mettre en lumière. Un certain nombre de ces vassaux épiscopaux font d’ailleurs partie d’autres clientèles vassaliques, de celles en particulier qui se sont formées autour de quatre familles châtelaines, les da Baone, les da Carrara, les Este et les Dalesmanini. De toute évidence, il n’existe aucun obstacle à la double appartenance et les familles citadines en profitent apparemment pour accroître, par ce moyen, les biens et autres avantages qu’elles espèrent obtenir de leur(s) seigneur(s). Mais quelle est la nature et l’importance de ceux-ci et surtout que représentent-ils par rapport aux biens propres des vassaux ? C’est un point sur lequel G.R. évite de se prononcer, arguant des silences de la documentation qui de fait ne nous donne jamais l’occasion d’assister à l’entrée de ces notables dans la vassalité de l’évêque ou de tel ou tel autre grand personnage. Il aurait quand même été intéressant de poser la question et surtout de tenir compte des autres éléments dont nous disposons, outre la vassalité, pour discerner la véritable identité de cette classe dirigeante. Or l’un d’entre eux est bien présent dans le livre de G.R. et constitue même l’un de ses apports les plus originaux : c’est l’origine arimannique des habitants de la ville, du moins de ceux qui comptent et qui dès avant même la formation de la commune assistent l’évêque dans la gestion des affaires temporelles. Arimanni dont nous savons bien qu’ils sont aussi des alleutiers et qu’ils bénéficient de vastes propriétés collectives, dont on retrouve d’ailleurs les traces, à Padoue, dans l’immédiate périphérie de la ville [9]. Ce qui m’amène à rappeler une fois encore les aptitudes militaires de ces arimanni, et donc des milites citadins qui en sont les héritiers directs mais dont G.R. s’obstine, à l’instar de ses vieux maîtres italiens (Violante et Tabacco), à privilégier la qualification vassalique au détriment de la vocation guerrière, qu’il continue, comme tant d’autres, de considérer comme un privilège exclusif de la noblesse seigneuriale.
On l’aura compris, ce que je reproche à G.R. ici, c’est au fond de ne pas partager ma vision de la militia communale. Je le dis avec d’autant plus d’humour et d’autoironie que je sais très bien ce qu’il aurait à m’objecter et ce qu’il ne manquait d’ailleurs pas de m’objecter, à juste titre, chaque fois que nous discutions, lui et moi, de ces problèmes : « Tout ce que tu me dis est bien joli mais je m’occupe, moi, de Padoue et je m’en tiens donc à ce que j’observe à Padoue. » Et il est indéniable que les sources padouanes tendent à privilégier le lien vassalique au détriment d’autres éléments tout aussi constitutifs de l’identité économique, sociale et culturelle d’une classe dans laquelle nous sommes bien entendu tous d’accord, G.R., moi et tant d’autres, pour voir la classe dirigeante de la commune à l’époque consulaire mais que je préfère pour ma part, pour des raisons dont je me suis expliqué ailleurs, qualifier de militia.
La seconde question, tout aussi classique, touche à la gestion du pouvoir par cette classe et conduit à juger du fonctionnement d’un système politique dont elle contrôle, directement à travers le consulat, d’une manière plus indirecte quand les consuls cèdent la place à un podestat étranger, les principaux rouages. La question est examinée dans les dernières pages du chapitre 5 de la première partie (p. 351-357) puis plus longuement dans les chapitres 2 et 3 de la dernière partie du livre. Elle comporte plusieurs volets. Le premier est assurément celui de la conflictualité à l’intérieur de la noblesse citadine – encore que G.R. préfère plus souvent, s’agissant de la classe dirigeante citadine, parler d’aristocratie que de noblesse. Celle-ci apparaît en effet très tôt, dès le troisième quart du XIIe siècle, divisée en factions dont il n’est pas facile de dessiner les contours mais dont l’existence s’expliquerait, selon G.R., par le fait que la noblesse citadine se serait laissée contaminer, via le jeu des clientèles vassaliques, par les conflits familiaux qui agitent, hors de la ville, le petit monde de la grande noblesse seigneuriale. À dire la vérité, l’explication ne me convainc qu’à moitié et je crois qu’il existe bien d’autres raisons, propres à la culture même de la militia, pour expliquer la formation de ces factions ou de ce que je préfère, pour ma part, qualifier de « système d’alliance » mais peu importe. Ce qui compte ici, c’est que ces factions existent bel et bien et que la principale tâche du consulat puis du podestat soit d’empêcher que la conflictualité ne remette en cause l’équilibre général du système et donc de soulever de temps en temps le couvercle de la marmite pour éviter qu’il ne saute. Or sur ce point les succès du système sont éclatants et ils le sont d’autant plus, à la charnière des XIIe et XIIIe siècles, que les autres grandes communes de la Marche, Vérone, Vicence et Trévise, sombrent alors dans l’abîme de la guerre civile pour n’avoir pas su résister aux sirènes des grandes familles seigneuriales qui ont réussi à prendre la tête des factions citadines. Notons au passage que cette réussite a nécessité, de la part des dirigeants communaux, des interventions parfois très musclées pour mettre au pas la noblesse seigneuriale et réduire, dans le contado, les pouvoirs des « magnats » (terme qui apparaît dans les sources padouanes d’origine communale au début du XIIIe siècle pour désigner les principaux titulaires de juridictions seigneuriales), ce qui invite d’ailleurs à relativiser le poids des clientèles vassaliques dans la vie politique locale. G.R. glisse toutefois assez rapidement (p. 649-651) sur ce moment fort de l’affirmation communale dans le contado, sans doute parce qu’il a récemment fait l’objet d’excellentes analyses de la part de ses collègues de Padoue, alors qu’il consacre un long développement à un sujet qui jouit rarement dans l’historiographie communale de la considération qu’il mérite : la politique étrangère de la commune, envisagée ici (p. 696-712) dans la très longue durée. Cette perspective a le grand mérite de bien faire ressortir les motivations, d’ordre essentiel~lement économique, qui poussent Padoue d’une part à s’affranchir de l’orbite véronaise pour mieux bénéficier des avantages qu’elle peut retirer de son intégration dans l’espace vénitien et son vaste système d’échanges d’une part, d’autre part à se ménager, en remontant le cours supérieur du Brenta et du Bacchiglione (la rivière qui traverse Padoue), autrement dit dans la région comprise entre Vicence et Trévise, une voie d’accès en direction des Préalpes et de l’Allemagne. On est là en présence d’une politique extrêmement cohérente, dictée par les intérêts économiques d’une classe qui cherche avant tout à assurer l’écoulement de ses surplus agricoles, et dont la continuité est assurée par la présence constante, aux postes de commande, de représentants d’une petite dizaine de familles de l’aristocratie citadine.
Toujours au chapitre des succès remportés par la classe dirigeante, il en est un qui m’apparaît encore plus remarquable que les précédents mais dont la portée ne se laisse vraiment saisir, à mon sens, que dans une perspective comparatiste. Je veux parler de ce que G.R. appelle « l’intégration des nouveaux riches », sujet auquel il consacre une bonne partie du second chapitre de la dernière partie (p. 668-693) et sur lequel il revient encore dans le chapitre final (p. 843-852). Le problème est à la fois économique et politique. À Padoue, on le sait, ni le commerce ni l’artisanat ne sont des secteurs assez développés pour donner naissance à une véritable bourgeoisie d’affai~res ou simplement pour favoriser la promotion de nouvelles familles. Quelques indices ont beau, ici ou là, nous révéler l’existence de corporations dans les premières décennies du XIIIe siècle, elles ne pèsent pour ainsi dire d’aucun poids dans la vie politique et il faudra attendre la chute d’Ezzelino pour que les Arts trouvent enfin leur place dans le système politique padouan. Tout cela, ajouté à ce que l’on sait déjà de la solidité et du savoir-faire de la classe dirigeante, pourrait laisser penser à un blocage du système et à l’immobilisme d’une noblesse citadine qui refuserait de s’ouvrir à de nouveaux apports. Or il n’en est rien. D’abord parce qu’il existe, en dépit de l’atonie des activités commerciales et artisanales, de réelles possibilités d’enrichis~sement dont la forme la plus spectaculaire est sans nul doute représentée par la pratique de l’usure. Usure à laquelle les vieilles familles s’adonnent avec non moins d’entrain que les nouveaux riches et qui s’exerce principalement aux dépens de deux catégories de personnes : d’un côté des petits paysans qui n’arrivent plus à répondre aux exigences croissantes de leurs maîtres, de l’autre des seigneurs du contado toujours en manque de liquidités. Il faut lire, toute affaire cessante, les pages de G.R. sur l’usure ! Réparties sur plusieurs chapitres, elles livrent une image fascinante des fortunes qui s’échafaudent en une ou deux générations, des patrimoines seigneu~riaux qui partent en lambeaux, d’une petite paysannerie peu à peu spoliée de ses terres et condamnée pour des siècles à vivre dans une misère noire. Mais l’usure est aussi le creuset qui permet aux nouveaux riches de s’intégrer progressivement dans les rangs de la noblesse citadine. Cet élargissement de la vieille classe dirigeante s’opère dès le début du XIIIe siècle et se traduit non seulement par l’admission des nouveaux riches dans les instances du pouvoir communal, mais aussi par des mariages qui sont peut-être le meilleur indice de la capacité des vieilles familles à s’ouvrir aux nouveaux venus. Bien entendu, le phénomène prendra des proportions plus importantes encore au lendemain de la dictature ezzelinienne, quand s’ouvrira à Padoue ce que G.R. appelle « le temps des usuriers », usuriers dont certains, tels les Scrovegni, entreront d’ailleurs très vite dans la légende. Il n’empêche que la mécani~que de l’intégration fonctionne à plein régime dès les toutes premières années du XIIIe siècle et qu’elle est la principale explication du climat politique qui règne dans Padoue jusqu’à la prise de la ville par Ezzelino et qui se caractérise par l’absence totale de tout conflit violent et de toute tentative de mise en cause des privilèges de la noblesse. Tout se passe en somme comme si celle-ci avait su désamorcer la contestation en accordant à la partie la plus avancée du popolo un certain nombre de satisfactions, tant sur le plan social que politique. Sans doute G.R. ne s’exprime-t-il pas en des termes aussi nets mais toute son analyse conduit, me semble-t-il, à cette conclusion et tend à faire de Padoue un cas d’espèce tout à fait comparable à celui de ces villes, comme Florence et Pise, où la militia opte dès le départ, dans ses rapports avec le popolo, pour la voie du compromis, réussissant ainsi à sauvegarder plus longtemps qu’ailleurs une partie de son hégémonie [10].
Du moins en est-il allé ainsi jusqu’en février 1237, date à laquelle, on le sait, Ezzelino s’empare de Padoue, où sa dictature allait s’exercer jusqu’en 1256. Le chapitre qui lui est consacré est un chapitre dans lequel G.R. a multiplié les références littéraires (jusque dans le titre : « le bruit et la fureur ») et qui commence par de longues réflexions sur l’œuvre de Burckhardt et de Kantorowicz. Ce n’est évidem~ment pas un hasard. Il le dit lui-même : il est des cas où l’érudition – entendez l’histoire, telle que nous la pratiquons vous et moi – doit s’effacer devant le mythe. Et le mythe, en l’occurrence, possède une double dimension : positive dans le cas de Frédéric II, démiurge visionnaire (plus que créateur) d’un État, voire même d’un ordre humain tout entier fondé sur la raison, négative dans le cas d’Ezzelino, préfiguration monstrueuse de toutes les horreurs de la modernité totalitaire. Et c’est bien là, s’agissant d’Ezzelino puisque G.R. ne pouvait naturellement consacrer plus de trois ou quatre pages à Frédéric II, la seule chose qui lui importe vraiment dans ce chapitre : rappeler l’ampleur de la répression exercée par le tyran, dénoncer le caractère totalitaire ante litteram de son régime et souligner pour finir les traits pathologiques de sa cruauté, dans laquelle il verrait volontiers, arguant de son refus de la procréation et de son peu de goût pour les femmes, la conséquence d’un refoulement de la petite enfance. En réalité, le chapitre sur Ezzelino contient quelque chose de plus que la seule analyse, au demeurant extrêmement fouillée, des phases et des victimes de la répression ezzelinienne, dans la mesure où G.R., pour mieux cerner l’identité des victimes, étend son enquête aussi bien aux partisans qu’aux adversaires du tyran. Mais il est vrai que pour les autres aspects de la question, et en particulier pour tout ce qui touche au système de domination élaboré par Ezzelino, il se contente de renvoyer à l’historiographie plus récente [11]. Il s’agit là d’un choix délibéré, clairement annoncé (p. 730) et d’autant plus heureux, selon moi, qu’il permet de mieux comprendre la manière dont la dictature ezzelinienne eut pour conséquence de favoriser et d’accélérer le processus qui allait triompher avec le retour des guelfes. Ce processus, qui prend alors l’allure d’une véritable « révolution » (le terme apparaît dans le titre du chapitre 5), était certes bien enclenché dès la fin du XIIe siècle et était de toute façon appelé à se développer au cours du XIIIe siècle. Il n’empêche que la dictature ezzelinienne, en décimant les rangs de la vieille classe dirigeante et en semant la ruine et la désolation dans les campagnes, a créé les conditions pour une brusque accélération du phénomène et facilité le triomphe de la « révolution » au cours des années qui ont suivi le retour des guelfes. Révolution qui touche d’abord les campagnes et qui se traduit par la diffusion généralisée de nouvelles structures agraires et de nouveaux rapports de production, dont on trouvera l’analyse détaillée dans le chapitre 5. Révolution sociale et politique ensuite, puisqu’elle permet aux nouveaux riches de se hisser aux premiers rangs de la société et de faire jeu égal, dans l’exercice du pouvoir, avec ce qui reste de la vieille classe dirigeante. Voici donc définitivement venu le « temps des usuriers », ou, si l’on préfère, le temps des chacals et des hyènes.
Il ne sera sans doute pas facile au lecteur de refermer le livre de G.R. sans être sensible à l’atmosphère crépusculaire qui en imprègne les dernières pages. Il sera plus difficile encore à ceux qui l’ont connu de se faire à l’idée qu’il n’en écrira jamais d’autres.
 
NOTES
 
[*] † Gérard RIPPE, Padoue et son contado (Xe-XIIIe siècle), Rome, École française de Rome, 2003 ; 1 vol., 1 105 p. (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 317). ISBN : 2-7283- 0632-X. Prix : € 104,00.
[1] G. CHITTOLINI, Per una geografia dei contadi alla fine del Medioevo, dans ID., Città, comunità e feudi negli stati dell’Italia centro-settentrionale (secoli XIV-XVI), Milan, 1996, p. 4.
[2] ROLANDINO DA PADOVA, Vita e morte di Ezzelino da Romano (Cronaca), Milan, 2004.
[3] G. TABACCO, I liberi del re nell’Italia carolingia e postcarolingia, Spolète, 1966.
[4] Fr. MENANT, Campagnes lombardes du Moyen Âge. L’économie et la société rurales dans la région de Bergame, de Crémone et de Brescia du Xe au XIIe siècle, Rome, 1993, p. 425-477.
[5] Chr. WICKHAM, La signoria rurale in Toscana, dans Strutture e trasformazioni della signoria rurale nei secoli X-XIII, éd. G. DILCHER et C. VIOLANTE, t. 1, Bologne, 1996, p. 343-410.
[6] MENANT, Campagnes lombardes du Moyen Âge, p. 171-230, 231-307.
[7] P. GRILLO, Milano in età comunale (1183-1276). Istituzioni, società, economia, Spolète, 2001.
[8] E. FAINI, Il gruppo dirigente fiorentino in età protocomunale (fine XI-inizio XIII secolo), Tesi di laurea, Université de Florence, rel. Prof. J.Cl. Maire Vigueur, 1999-2000.
[9] La première fonction des propriétés collectives étant de subvenir aux dépenses occasionnées par la réparation des dommages subis par les combattants, à commencer par ceux qui ont perdu leur monture au combat.
[10] J.Cl. MAIRE VIGUEUR, Cavaliers et citoyens. Guerre, conflits et société dans l’Italie communale, XIIe-XIIIe siècles, Paris, 2003, p. 375-376.
[11] À commencer par les Nuovi Studi ezzeliniani, éd. G. CRACCO, 2 vol., Rome, 1992.
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Chr. WICKHAM, La signoria rurale in Toscana, dans Strutture...
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[6]
MENANT, Campagnes lombardes du Moyen Âge, p. 171-230, 231-3...
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