2004
Le Moyen Age
Villes et campagnes
du nord de la France au Moyen Âge. Économie et société
Willy Steurs
Université Libre de Bruxelles
Historien des villes et des campagnes du nord de la France, Alain Derville (1924-2002)
a gagné une place à part dans le petit monde des médiévistes français. Portant un
regard critique sur un certain nombre d’idées reçues, il a été parmi les premiers à
dénoncer l’inanité du tableau épouvantable que la majorité de ses collègues s’éver~tuaient à brosser de l’économie rurale du haut Moyen Âge : démographie basse,
outillage rudimentaire, faible productivité de la main-d’œuvre paysanne et surtout
rendements dérisoires de l’ordre de 1,5 grain récolté pour 1 grain semé. Comme il
l’écrivit dans un texte cinglant, ces rendements étaient absurdes. Ils ne rendaient pas
compte de la montée en puissance du pouvoir capétien. On ne pouvait pas non plus
comprendre le rapport des forces au XIIIe siècle, si l’on n’admettait pas la supériorité
en hommes et en grains de l’Île-de-France, de la Picardie et de la Flandre, et A.D. avait
du mal à croire que cette supériorité n’ait pas existé déjà aux XIe et XIIe siècles.
Bien avant d’autres aussi, il a perçu, en étudiant les archives de Saint-Omer, que
l’histoire urbaine était indissociable de l’histoire rurale et il a montré à quel point les
villes du nord de la France devaient leur genèse, leur développement et leur fortune
aux campagnes alentour.
En matière d’histoire rurale, A.D. s’est fait sa religion en dépouillant les riches fonds
d’archives de Lille notamment, où il a trouvé des sources remontant à l’époque
carolingienne et surtout de beaux comptes tenus de façon systématique et régulière
depuis la fin du XIIIe siècle. Il le dit haut et fort : en Artois, en Cambrésis et en Flandre
wallonne, dans les régions limoneuses les plus fertiles, l’agriculture fait montre d’un
dynamisme bien réel dès le IXe siècle et elle connaît une croissance globalement
positive qui se prolonge jusqu’au milieu du XIVe siècle environ. Au cours de cette
longue période, elle réalise un certain nombre de progrès parmi lesquels on relève
l’adoption du cheval de labour, le progrès des plantes fourragères, l’assolement et la
réduction des jachères, l’extension des emblavures, la multiplication des amende~ments et des fumures, la part grandissante de l’élevage dans les exploitations et la
stabulation des bovins. Dès les XIIe-XIIIe siècles, une agriculture intensive s’est mise
en place. D’une part, de grands fermiers se comportant comme de véritables entrepre~neurs capitalistes ont développé sur les hautes terres limoneuses une agriculture
céréalière produisant pour l’exportation et caractérisée par des rendements élevés de
l’ordre de 14 à 21 hectolitres de blé à l’hectare, notamment autour de Lille et de Saint-Omer, chiffres qui ne seront guère dépassés avant le XIXe siècle. D’autre part, la petite
paysannerie a pratiqué une polyculture intensive à vocation tout aussi commerciale,
notamment la culture du lin et des plantes tinctoriales destinées aux draperies
urbaines.
2. Enquêtes fiscales de la Flandre wallonne
[2]
Entre 1449 et 1549, la Flandre Wallonne a été l’objet de sept enquêtes fiscales. Chaque
fois les commissaires de la Chambre des Comptes de Lille ont interrogé les habitants,
communauté par communauté, suivant un questionnaire préétabli, pour estimer la
richesse des villages. Il revient à A.D. d’avoir entrepris la publication de ces enquêtes
qui contiennent une foule d’informations sans pareille. Dès 1983, il publia le texte de
l’Enquête fiscale de 1449 et, en 1989, les Enquêtes fiscales de 1485 et 1491. Avec rigueur et
méthode, il établit encore le texte des enquêtes de 1498 et de 1505, qu’il remit à
l’imprimeur avant son décès en 2002. B. Delmaire a relu les épreuves et a dressé les
trois index des matières, des noms de famille et des noms de lieux.
L’enquête de 1498 était destinée à fournir une base solide à un récolement de l’aide
et à rétablir, autant que possible, l’égalité devant l’impôt après les dures épreuves des
guerres de 1477 à 1493. Le texte témoigne des malheurs du temps, mais aussi, et plus
encore, de la capacité de rebond des campagnes flamandes après seize années de
guerres. Il montre une Flandre wallonne en pleine reconstruction.
Précise et détaillée, l’enquête de 1505 permet de mesurer l’ampleur et les progrès
du redressement accompli depuis les années 1490. On y trouve notamment le nombre
des feux, la quantité des terres exploitées en labours, en jardins ou en prés, combien
de terre les paysans possédaient en pleine propriété ou tenaient en location, et le
nombre de leurs bêtes (chevaux, vaches, moutons).
Au total, les trois volumes d’Enquêtes que l’on doit à A.D. sont des ouvrages de
référence pour tous les médiévistes, qu’ils s’intéressent à l’histoire des campagnes, de
la fiscalité ou de la démographie.
Dans son dernier livre Villes de Flandre et d’Artois (900-1500), A.D. poursuit le combat
qu’il a toujours mené contre les idées diffusées par Henri Pirenne et trop longtemps
entretenues par ses élèves. Il réaffirme avec force que la productivité et la diversifi~cation remarquables de l’agriculture furent à l’origine des villes bien plus que le
commerce du drap. Les villes furent des marchés céréaliers locaux et régionaux avant
que les premières activités artisanales ne s’y installent et que les draperies urbaines
alimentées par des laines indigènes ne prennent leur essor. Il tient pour douteux que
les marchands drapiers aient contrôlé aux XIIe-XIIIe siècles toute la production
urbaine, achetant la laine, la faisant travailler à leurs coûts par des artisans salariés
sans perdre un seul instant la propriété du fabricat, et récupérant leur drap à la fin de
la chaîne de fabrication. Il nie qu’il ait jamais existé un « droit des marchands » comme
Pirenne et d’autres l’ont affirmé, mais il tient pour évident que les marchands ont bel
et bien pesé de tout leur poids économique pour obtenir des privilèges aux dépens des
autres classes sociales et qu’ils ont fait entendre leur voix dans l’institution des jurés,
qui se mit en place à la fin du XIIe siècle. Il insiste, d’autre part, sur la violence des
relations sociales qui débouche sur une véritable lutte des classes opposant mar~chands, patrons d’ateliers et travailleurs dans les villes à la fin du Moyen Âge.
Dans La société française au Moyen Âge, A.D. brosse un tableau de la société française
du Ve au XVe siècle. Dans une première partie, il s’attache à décrire les cadres sociaux :
la famille et la parenté, les liens d’homme à homme, les cadres ruraux (village,
paroisse, seigneurie) et les villes. Dans une seconde partie, il passe en revue les
groupes sociaux (noblesse, clergé et « tiers état », comme on dira sous l’Ancien
Régime). Il les présente en trois chapitres (500-900, 900-1275, 1275-1500). Pour
conclure, il s’interroge sur la question de savoir s’il y avait déjà vers 1500 une nation
ou une identité française.
A.D. a embrassé un sujet immense. Il en présente une vision très synthétique et
personnelle. Il a privilégié les sources de Flandre et d’Artois, qu’il connaît bien, mais
pour le reste sa bibliographie est sommaire et vieillie. Pour un traitement plus
approfondi et plus nuancé du sujet, on se reportera notamment à la bibliographie
fournie ci-dessous
[5]. On n’allongera pas la liste. Tous les ouvrages cités contiennent
des bibliographies substantielles.
Dans tous ses travaux, A.D. attaque de front, et de manière souvent incisive, des
questions essentielles pour le médiéviste. Il leur apporte des réponses très personnel~les, et toujours dignes d’intérêt. Il exprime ses idées avec beaucoup de conviction,
mais il n’étaye pas assez les points de vue les plus radicaux qu’il assène et il néglige
de fournir des références bibliographiques suffisantes.
[1]
Douze études d’histoire rurale. Flandre, Artois, Cambrésis au Moyen Âge. Recueil offert à
l’auteur, Lille, Revue du Nord, 1996 ; 1 vol. in-8°, 280 p. (
Hors série, Collection Histoire, 11)
;
L’agriculture du Nord au Moyen Âge (Artois, Cambrésis, Flandre wallonne), Villeneuve d’Ascq, P.U.
Septentrion, 1999 ; 1 vol. in-8°, 273 p. (
Histoire et civilisations). ISBN : 2-85939-584-9. Prix : € 21,34.
[2]
Enquêtes fiscales de la Flandre Wallonne 1449-1549, t. 3,
Les Enquêtes de 1498 et 1505, Lille,
Commission Historique du Nord-Revue du Nord, 2003 ; 1 vol. in-8°, 289 p. (
Hors série, Collection
Histoire, 19).
[3]
Villes de Flandre et d’Artois (900-1500), Villeneuve d’Ascq, P.U. Septentrion, 2002 ; 1 vol.
in-8°, 178 p. (
Histoire et civilisations). ISBN : 2-85939-718-3. Prix : € 16,00.
[4]
La société française au Moyen Âge, Villeneuve d’Ascq, P.U. Septentrion, 2000 ; 1 vol. in-
8°, 273 p. (
Histoire et civilisations). ISBN : 2-85939-621-7. Prix : € 21,34.
[5]
D. BARTHÉLEMY, Seigneurie,
Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, éd. J. LE GOFF et
J.Cl. SCHMITT, Paris, 1999, p. 1056-1066 ; ID.,
La société dans le comté de Vendôme de l’an mil au XIVe
siècle, Paris, 1993 ; ID.,
La mutation de l’an mil a-t-elle eu lieu ? Servage et chevalerie dans la France des
Xe et XIe siècles, Paris, 1997 ; ID.,
L’an mil et la paix de Dieu. La France chrétienne et féodale (980-1060),
Paris, 1999 ; M. BOURIN et R. DURAND,
Vivre au village au Moyen Âge. Les solidarités paysannes du XIe
au XIIIe siècle, Rennes, 2000 ; É. CARPENTIER et M. LE MENÉ,
La France du XIe au XVe siècle. Population,
société, économie, Paris, 1996 ;
Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, éd. J. LE GOFF et J.Cl.
SCHMITT, Paris, 1999 (notamment les art. Artisans, Chevalerie, Juifs, Marchands, Marginaux,
Noblesse, Seigneurie, Terre, Ville et encore État) ;
Les élites urbaines au Moyen Âge, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1997 ;
Femmes. Mariages. Lignages. XIIe-XIVe siècles. Mélanges offerts
à Georges Duby, éd. J. DUFOURNET, A. JORIS et P. TOUBERT, Bruxelles
, 1992 ; R. FOSSIER,
L’histoire
économique et sociale du Moyen Âge occidental. Questions, sources, documents commentés, Turnhout,
1999 ; ID.,
La société médiévale, Paris, 1997 ; ID.,
Le travail au Moyen Âge, Paris, 2000 ; ID.,
Villages et
villageois au Moyen Âge, Paris, 1996 ; L. GENICOT, Noblesse,
Dictionnaire raisonné de l’Occident
médiéval, p. 821-833 ;
Grundherrschaft – Kirche – Stadt zwischen Maas und Rhein während des hohen
Mittelalters, éd. A. HAVERKAMP et F.G. HIRSCHMANN, Mayence, 1997 ; J. HEERS,
La ville au Moyen
Âge : paysages, pouvoirs et conflits, Paris, 1990 ;
L’Histoire médiévale en France : Bilan et perspectives,
Paris, 1991 ; G. JEHEL et Ph. RACINET,
La ville médiévale. De l’Occident chrétien à l’Orient musulman
(Ve-XVe siècle), Paris, 1996 ; J. LE GOFF, France. Naissance d’une nation,
Dictionnaire du Moyen Âge.
Encyclopaedia Universalis, Paris, 1997, p. 359-375 (ou CD-Rom, version 8, 2002).