Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4462-3
285 pages

p. 691 à 743
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Tome CX 2004/3-4

2004 Le Moyen Age

Comptes rendus

PHILIPPE DE RÉMI, Le Roman de La Manekine edited from Paris BNF fr. 1588, éd. et trad. Barbara N. SARGENT-BAUR, coll. Alison STONES et Roger MIDDLETON, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1999 ; 1 vol., 675 p. (Faux titre. Études de Langue et Littérature françaises, 159). ISBN : 90-420-0614-5. Prix : € 189,00 ; USD 246.

Une nouvelle édition de la Manekine de Philippe de Rémi se justifiait car celle procurée en 1884 par H. Suchier à la SATF (sous le titre Oeuvres complètes de Philippe de Beaumanoir, l’œuvre étant alors attribuée au jurisconsulte) ne comprenait ni étude grammaticale, ni glossaire. Celle-ci permet donc de revenir à ce texte, l’une des versions romanesques du conte de la fille aux mains coupées. Elle comporte une introduction littéraire et grammaticale, une étude précise par A. Stones du manuscrit B.N.F. fr. 1588, f° 2-56 – le manuscrit n’est pas de très bonne qualité et comprend beaucoup de pliures et de déchirures grossièrement réparées ; une seconde main apparaît à partir du f° 10 r° – et de ses illustrations, ainsi que l’histoire de ce manuscrit par R. Middleton. L’attribution du roman à Philippe de Rémi, le père du législateur, et la datation du texte, dans le second quart du XIIIe siècle s’appuient sur les recherches de S. Lécuyer et B. Gicquel. La traduction anglaise suit de près le texte : c’est d’ailleurs ce qu’elle revendique : « a line-by-line version, attempting to follow the sequence of phrases and clauses insofar as its consistent with readable English » (p. 127). La bibliographie est ample. Signalons l’absence de notre thèse portant sur ce roman [1], où sont étudiés les motifs de l’inceste et de la mutilation et la valeur symbolique de la quête de Joïe. Quatre appendices traitent de la géographie de l’œuvre, de deux passages difficiles et du vocabulaire de la navigation. On peut trouver un peu courte l’étude de la langue de l’auteur (p. 118-122) et de celle du scribe (p. 123-124), judicieusement distinguées. Il est vrai qu’il s’agit de picard (bien étudié, particulièrement par la grammaire de Gossen), ou plutôt de ce français teinté de picard constituant le literary medium (p. 118), langue commune de nombreux romans.
Le manuscrit a subi depuis l’édition Suchier des dégradations qui en rendent parfois la lecture difficile, ainsi entre autres aux v. 35-81, 328-350, 2501-2554, 7418-7434. Il en est de même pour les miniatures comme le montrent les illustrations (fig. 1-16). Les principes d’édition se distinguent de ceux de Suchier : plus grand respect du manuscrit, refus revendiqué d’une normalisation dialectale, conservation des graphies par ç ou c (çou 28, tierc 221, quic 233, là où Suchier écrit ch) ou des consonnes d’ornement : roialme 224 (S. roiame). B.S.B. met ainsi en valeur des traits dialectaux moins visibles chez Suchier [1]: absence de palatalisation (171 canté, 381 cambre), traitements ou formes particulières (3089 fenc pour fent, 691 iawe, 1027 fu, 4355 ju), absence d’épenthèse (169 ensanle, 170 sanle), réduction de la géminée aux futurs (2081 pora, 3686 moroit) ou ailleurs (550 plaisier, 6044 poison pour poisson, 6644 pasee, généralement corr. par S.), action fermante d’une consonne palatalisée (360 signour, 387 vigniés, 4894 pissons), phénomènes d’assimilation (au fut. : 4584 merra (mener), 2522 verrés (venir), 2512 terra (tenir), et ailleurs : 1201 paller), métathèse (3304 enterra, 3316 gorra de gesir), 699 forme arai (à côté de 697 av[r]a), e svarabhaktique (917 meterai, 2394 perderiés, 4402 saveras) ; formes de p. s. (7525 peurent, 7682 eut, 7567 seut), p. p. f. en -ie (2761 brisie), -t final maintenu aux p. p. m. (167-168 entailliet/soutillet, 202 ellit).
On suit B.S.B. dans un grand nombre de ses corrections, dont beaucoup déjà faites par Suchier. Sont parfois attribuées à S. des formes fautives qu’il n’a pas conservées ou qu’il indique en leçon rejetée (Rim 1, 31, 32, 2746, etc.). B.S.B. signale v. 3909 que S. ne marque pas de paragraphe ; s’il ne le fait pas, malgré la miniature, c’est parce qu’il n’y a pas ici la majuscule ornée qui indique généralement le paragraphe.
Les corrections permettent d’éviter des vers hypermètres : 153 plour(er) > plours – B.S.B. supprime 298 ot, 428 ains, 785 et, 3279 en, etc. – 552 nus > uns – 679 estoit > ert – 783 Joie par la main > la main Joïe – 1079 ne m’en esmervel mie (S. je ne m’en mervel mie) – 1085 roe (S. conserve roee) – 2576 vees > vés – 5215 averés > avrés, ou hypomètres : 91 [is]si – 102 du > de son – 261 ajoute maint – 788 icel. B.S.B. tend à compter les [e], là où S. ajoutait des mots : 1477 autrë (S. aj. est) – 481 malë (S. et) – 1486 or est glacë, or est solaus (préférable à la corr. plus lourde de S.) – 1781 (S. change l’ordre des mots) – 5190 quele > quë ele, des rimes du même au même : 126 en volonté > entalenté – 164 vertueuses (S. deliteuses) – 5625-5626 corr. disc. anoncion/ noncion (paronomase) > anontion/mention. Certaines corr. sont nécessaires pour le sens : 28 qu’il [n’]oent – 185 l’amas > l’ama – 447 ne > en – 464 [m’] en (suppression de m) – 487 par > pour – 491 ajout de Sens – 654 com li chevalier (au lieu de ainsi com li roi) – 686 d’un cisne a merveilles grant (préférable à S. merveillous [e]t grant) – 691 et > en l’iawe – 709 avoir > avroie – 802 vinrent > virent – 1147 assention > Surrection (et suppression de droit en tête de vers) – 1411 en amer conservé (in love, au lieu de enamer) – 1482 douçours > doulours – 1530 puis > truis – 1598 douter > donter – 1629 seroi > serai – 1830 maus (donné par le ms. et non mais comme lit S. qui corrige en max) – 1920 moi > mi (o exponctué) – 2686 vint, dont demanois (le sujet de vint est li tornois; S. corrige seulement vindeent en vindrent) – 2728 buisisine > buisine – 2775 cors > cous (S. cols), confusion fréquente) – 3315 qu’il > qu’i (S. non corr.) – 4760 gens (conservé par S.) > contraires vens – 4786 costoie[r] (S.) – 5010 selon la mer > selon la rive – 5158 mist (S. conserve doinst) corr. préférable : souhait inutile car le sénateur a déjà bien agi avec J.) – 5431 li disime > dosime corr. intéressante pour le sens – 5477 nef > mer (S.) – 5534 oïr noveles quë il prise (S. conserve oïr noveles de se prise), pour la correction grammaticale : 220 nus (nul) – 243 pluseurs langage[s]tout > tuit en fonction CSP (315, 554, 615…) – 684 ot pour ont – 756 doi[t] – 916 q’ > qui (de même 1427, 1930, 2981 ; S. conserve généralement que) – 2731 de > des – 2746 de tout > de tous – 2764 li contens > contant (CSP) – 3000 laissiés > laissié, d’où 2999 amistiés/amistié – 3300 gardens > gardent – 3632 senescal > senescax (CS) – 3814 o[n]t – 4142 mises > mise – 4534 sai > sait – 4735 somme[s] – 4762 en douce iauwe et de mer issue (mss est de mer issue; S. corr. de même), pour la rime : 377 prisent corr. en prirent (rime avec departirent) – 1127 David > Davis/ acomplis – 1175 salent > saillent/travaillent (cependant, Gossen, p. 116, § 59 note des rimes vermeille/belle) – 1281-1282 inversion des rimes – 2306 devrait corr. lieue en liue (S.), rime avec veüe – 2972 enfanta/enfan[t] a (rime équivoquée pour l’œil) – 4627 a entendre > entendant (d’où rime du même au même, déjà dans S) – 5444-5445 addrecierent/misent > entremirent/mirent (S. ademirent) ; ms misent: on aurait pu avoir la rime entremisent > misent – 5649-5650 dire/sire(s), mais 5656 corr. inutilement sires > sirë – 5723-5724 ne corr. pas fius/bontieus (au contraire de S.), ou pour la graphie : 4832 gaaig > gaaing (S. conserve) – 5661 grase > grasce (rime avec face).
B.S.B. lit correctement 3732 li courut (S. le courut), 3765, 4892 elle conserve ert (S. iert inutilement) et corrige certains vers très fautifs : 3444 nil plus grans ne fu en lettres > nul plus grant ne fu en lettre (rime avec mettre) – 5095 or vous dirai comment l’avon > or vous dit ai çou qu’en savon – restitue des vers absents : 5204 que « Manekine », dist li sire (S. Manequine, respont li sire) – 5896 qui maint tourment et maint dangier/rime avec gravier (S. maint peril fier) – 5808 querrons a nos ames confort (S. a nos ames querrons confort) 6205 évite une répétition : duel ne meschief (S. n’outrage, ms. : ne tourment).
Cependant d’autres corrections ne sont pas indispensables : ainsi, le scribe n’écrit pas les -e de fin qu’il ne prononce pas ; les ajouter n’est pas utile : 1016 au batel l’ont mis[e] en plorant, 3765 un’autre suffirait – L’accord des p. p. , considéré comme fautif, est systématiquement corrigé (S. ne l’a généralement pas fait), alors qu’il n’y a pas de règle à cette date : 265 la queste qu’enpris[e] avoient – 4706 moi a ele fait > moi a el faite (S. fait), cf. 4708, 5014 – Le -t final est généralement absent après -on, particulièrement en P6, ainsi 1873 fon[t], 2664, 5762 son[t], etc. et, en dehors des verbes, 1922, 2870 don[t], 1259 hau > haut. B.S.B. corr. toujours – 283, 771-772, 1033-1034, B.S.B. et S. corr. damoisiele/bele > damoisele. Cependant, cette rime se trouve en picard. – 1560 sa[i] ge, sa ge peut être conservé, de même 5082 P1 fa (> fai), forme de P1 possible : graphies ai/a interchangeables en pic. Gossen, § 6-7, p. 52-53 – B.S.B. corrige systématiquement se en si, possessif ou adverbial :1425 tuit oel si sont, cf. 2891 se ralerent > si ralerent, 3384 et se li porte > et si li porte, cf. 3631, 3658 3733, 3807, 5007 etc. En revanche 5107 si > se (se li estuet).
B.S.B. ne corr. pas, avec raison, le v. 412 mais cela entraîne 414 les fait > se laisse (S. corr. davantage 412 : ajout de art et corr. pere, mais 414 corr. seulement en sel fait) 1273 Espaigne > espave, justifié par réf. aux Coutumes de Beauvaisis, ch. 56, § 1619 – 1479 S. l’un est marastre, l’autre mere, moins lourde, est préférable à a l’un marastre, a l’autre est mere – 1481-1482 et bonne et malë est Amours, mors et vie (plutôt que S. et bonne et male ; et est Amours/mors et vie) – la ponctuation des vers 1404-1406 rétablit bien le système hypothétique, mais provoque une inversion des vers. On notera que B.S.B. suit les formes variantes d’Evoluic, Evolint, Evolinc, Enluïc, Enluis (Suchier : toujours Evoluic).
Ne sont pas nécessaires : 612 si possessif > li – 1712 B.S.B. et S. que > et (que causal) – 1131 ajout de l’article défini [l’]homme, expression généralisante, de même 1785 – 1893 le point d’interrogation (et on peut conserver le e final de voire amie) – 2012 esvell > esveil (les deux ll marquent la palatale : rime avec conseil) – 2223-2224 afique/riche > affiche/riche (en fait ch = [k]) – 2289 déplacement du et : Cars, volilles et venisons – 3112 est > ert – l’inversion de 3137-3138 – 3147 s’est aperçus > s’en apercut – 3209 jovenece > jovnece (jovene = 2 syllabes) – 3481-3482 inversion de venist et desist – 3543 voir se dist > ce dist (verbe dire en empl. pronominal) – 4815 c’or > or (on trouve q’/c’ à l’initiale) – 5940 évite, sans nécessité, la répétition ma grieté (la grieté) qui m’est partie – 5006 se sires > ses sires (fréquent, cf. 5286 se lis > ses lis) – 5233 celui > celi (inversion des pronoms en picard) – 5502 fu par tourment peut concerner le roi, puis être étendu à ses compagnons (que il ne savoient) au v. 5503; alors que S. conserve, B.S.B. unifie au plur. et doit donc corriger en furent d’où la corr. tormente > torment – 7587 soies corrigé en soiés.
Un certain nombre de choix sont discutables : 106 deüisciés (pour deuisciés) = 9 syllabes – 362 m’en mefferoie au lieu de me mefferoie, à cause du v. 144, de même 586 m’en prieront (pour me) – 603 que signalé comme corr. à partir de qil mais on voit un signe sur le q – 856 eles en iscent, choix commenté p. 645 comme l’idée que la cellule des prisonnières est souterraine, d’où la trad. come out. Conserver euiscent (subj. de avoir) = « elles auraient pu avoir largement (à manger) » – 948 aidra > aidera. Fouché signale des formes portra, demandra, trovra (Le Verbe, p. 391) – 1093 garder que (causal) plutôt que qui relatif – 1095 garder cui au lieu de qui (C. nom) – 1130 sour > sur (peu utile), si corr., plutôt sor, mais graphie sour bien attestée (Gossen, p. 81) – 1314 mss qu’ele truise > que le truise (introduit une forme faible après que), S. qu(e) el le truise préférable – 1395 conserver devant qu’ele a fait sa volee (corr. qu’a faite), de même devant que ele a fait[e] s’empainte ; il suffit de compter quë –2748 lit après de lui et non a pres de lui son escu mis – 2969 quil pourrait être corr. en qu’el (B.S.B. et S. que) – 3062 boire (mss boivre, rime avec deçoivre) – 3986 ne du commun ne du barnage > et du commune et du barnage, corr. bizarre dans une série de mots négatifs – 4346 ma mere m’a fait > a faite ceste chose – 4499 en roi (ms meilleur : au roi) – 5390-5391 chierist et honneure > honneura (inutile, chierist est un prést) – 5649-5650 dire / sire(s), du coup, corrige sires plus bas et est obligée de compter sirë inutilement – 5657 ajout curieux il n’i avoit (il n’avoit) – 7079 corrige n’avot > n’avoit mais 814 garde un impft en -ot (esgardot) – 6705, 7510 corrige sept en 9 – 8394 supprime le e de tante nuit (d’où vers faux).
On signalera enfin des coquilles ou erreurs : 23 violent (traduit go away) pour voisent – 802 v1rent (plusieurs exemples de ce type de coquille: 2058 11 pour il; 2873 qul pour qui…) – 890 l’orrent pour orront – 1795-1796 corrige vn en vii (et doit ajouter un s à la fin de an et de ahan au v. suivant, corr. compliquée et peu utile, les jeunes gens pouvant souffrir de se taire leur amour mutuel, même une seule année). 2076 et, et de ce fait – 3647 proçaine pour prochain, rend le vers faux – 5145 ensé (pour pensé) – 5273 de ut (de tout) – 7721 Tenebres écrit Tenebrés (?) – Quelques trémas manquent ou sont au contraire superflus : 3937-3938 aperceussent, d’où aidë (et non aïde) – 7370 coneue, 7840, 8124 eu. Dans les séquences {e] central + diphtongue, B.S.B. transcrit  : 709, 4185 peür, 2144 pourveürs, 2276 trompeürs, 4789 gouverneür, 4790 conduiseür, 4769 pecheürs, 4813 pesceürs (mais 5307 pesceours) etc. S. corr. toujours en -eeur.
Pour conclure, il s’agit d’un vaste travail, qui permet l’accès à une œuvre parfois trop négligée, dans une forme proche de la copie originale ; cependant, un certain nombre de corrections ne sont pas utiles et, en revanche, on trouve quelques erreurs qui auraient dû être évitées.
Marie-Madeleine CASTELLANI

Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398. Prix : GBP 50,00.

Le livre d’A. Kosto s’inscrit dans une tradition d’un demi-siècle, celle des travaux des médiévistes d’outre-Atlantique concernant la Catalogne ; une nouvelle génération de jeunes chercheurs américains livre maintenant des thèses souvent fort novatrices, comme celle de Ph. Daileader sur Perpignan. Par son objet d’étude – un type de documents très particuliers, les convenientiae – par son analyse des relations entre écrit et oral, par l’attention portée à la « mutation documentaire » des décennies suivant l’an mil, le livre d’A.K. se trouve – malgré une certaine réserve de son A. – au cœur d’un ensemble de travaux qui remettent en cause la dernière « mode » historiographique, celle d’une négation ou d’une vision réductrice des changements du XIe siècle, plus connue comme « anti-mutationisme ». Ces travaux, ceux d’H. Débax sur les serments de fidélité ou ceux de P. Chastang sur les cartulaires languedociens, par exemple, démontrent que le changement documentaire réel des années 1020-1060 n’est ni une illusion ni le résultat d’une simple (r)évolution linguistique (l’irruption des langues vernaculaires dans l’écrit). A.K. écarte lui aussi d’emblée ces « explications réductrices » : il s’appuie pour cela sur l’ensemble le plus original et le plus révélateur qui soit, celui d’un millier de chartes écrites entre 1021 (mais surtout nombreuses à partir de 1030-1040) et 1170 environ. Les convenientiae catalanes, connues par les travaux antérieurs de P. Ourliac puis de P. Bonnassie, sont des pactes, des accords venant mettre fin à un conflit, et passés entre deux personnes : souvent membres d’une même famille aristocratique, laïcs ou clercs. Mais des documents comparables existent aussi, mutantis mutandis, en Castille-León (le pleito~homenaje), dans le Midi aquitain, en Anjou et jusqu’au Beauvaisis. La forme et le contenu de ces chartes sont extrêmement inventifs, et ne se conforment à aucun modèle prédéfini, car la convenientia tient une place nouvelle et particulière, à côté des serments de fidélité : elle met en forme, de manière pragmatique, les conséquences concrètes des serments de fidélité. Les premières d’entre elles, et cela reste une dominante, règlent les problèmes de partage d’autorité sur les châteaux, et mettent en place les complexes hiérarchies des droits et des hommes qui les exercent. À ce sujet, le cas du château de Talarn, en Pallars (p. 86-89), présenté à travers l’analyse d’une série de cinq conventions des années 1079-1080 entre comte, vicomte, châtelain (castlà) et chevaliers (caballarii), montre que le système féodal est à la fois fortement structuré et souple, ductile : la convenientia est la forme écrite née de cette souplesse, de cette ductilité et de la nécessité de mise en ordre. L’excellente présentation de la « première » convenientia (ch. 1), mettant en parallèle le texte de l’accord entre l’évêque et le comte d’Urgell, révèle l’utilité de ce type de document : un accord, et surtout une série de promesses pour l’avenir. Dans une société où les cadres anciens sont bouleversés, où l’ordre juridique repose sur le rapport de force militaire et la capacité à le faire respecter, la convenientia vient mettre par écrit, pour le futur, tout à la fois un ensemble d’engagements et les moyens de coercition pour les garantir : pénalités, sûretés, cautions, gages, otages, etc. L’examen de deux cas précis, pour les deux couples de comtés voisins et cousinés de Pallars Jussà et Subirà et d’Empúries-Rosselló, montre comment conflits, accords et nouvelles conventions se succèdent, reflétant leur fragilité circonstancielle, mais leur permanence sur le long terme. Pour toute la Catalogne entre 1020 et 1170, les convenientiae fixent les cadres d’un ordre, toujours remis en cause au cas par cas, mais assurant, tant bien que mal, une certaine pacification de la société féodale : évêques et abbés ne sont d’ailleurs pas les derniers à y recourir dans leurs relations avec l’aristocratie laïque, en particulier pour la garde des châteaux tenus pour les dignitaires ecclésiastiques. Dans les dernières décennies du XIIe siècle la mise en place de l’autorité suzeraine indiscutée des comtes de Barcelone-rois d’Aragon sur l’ensemble des comtés catalans, l’harmonisation des régimes juridiques sur le modèle des Usatges de Barcelone, et surtout l’introduction des nouvelles pratiques du droit romain, par un notariat public au service des souverains, marque la fin de la convenientia, avec l’achêvement des premiers âges d’une féodalité instable qui entre dès lors dans le moule des grandes monarchies féodales. L’ouvrage d’A.K., qui offre une vision exhaustive et définitive de la convenientia catalane, apporte bien plus qu’une réflexion sur l’intérêt d’une source documentaire originale, il est un réel outil pour revenir sur la question de l’an mil et des mutations qui l’accompagnent : l’examen d’un des aspects les plus caractéristiques de la « mutation documentaire » renvoie sans faux-fuyant à une transition fondamentale dans la société. En cela, l’ouvrage d’A.K. représente un apport neuf et stimulant pour l’étude des rapports entre les formes diplomatiques et juridiques et la réorganisation des pouvoirs dans l’0ccident des XIe-XIIe siècles, autour de ce qu’il faut bien appeler la féodalité.
Aymat CATAFAU

Jean-François LASSALMONIE, La boîte à l’enchanteur. Politique financière de Louis XI, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002 ; 1 vol. in-8°, XXVI-860 p. (Études générales). ISBN : 2-11-092596-5. Prix : € 38,00.

Allez vous en demain a Paris et, vous et monseigneur le president, trouvez de l’argent en la boete a l’anchenteur pour ce qui sera necessaire, et qu’il n’y ait faulte (p. 316), ordonne en janvier 1471 le roi Louis XI à son secrétaire des finances Jean Bourré. Boutade dans un style cher au monarque, sans doute, mais aussi marque d’une détermination à trouver coûte que coûte l’argent nécessaire, au moment de financer la campagne militaire entreprise contre le duc de Bourgogne. La place de « l’homme Louis XI », « âme de l’État », est grande dans ce gros livre, et ce n’est que justice, dans un contexte d’édification d’une politique en (bonne) marche vers l’absolutisme. L’A. a opté pour un découpage du règne (1461-1483) en quatre segments d’inégale longueur et inégalement documentés. Le fils de Charles VII hérite de finances royales réorganisées, dans leurs structures et leur fonctionnement, au-delà de temps difficiles, ceux de la Guerre de Cent ans. D’abord il amasse pour programmer ses desseins, fût-ce à travers des expériences réformatrices peu concluantes, par essais et par erreurs. La fiscalité, sa permanence une fois acquise, trône au cœur des protestations élevées à l’occasion de la Guerre du Bien public (1465) et se trouve ainsi freinée par la fronde des princes, face à laquelle le souverain se voit en outre contraint à de coûteuses concessions. Puis vient le redressement, au prix d’une politique intérieure et extérieure grevant à court terme les caisses mais d’un bon rapport pour les investissements futurs : c’est le moment du bras de fer avec Charles le Hardi, un temps de « grandes manœuvres » sous tous les rapports, commerce et monnaie inclus. À l’égard des tiers, entre France et Bourgogne, Louis XI va pratiquer l’art de paraître généreux sans dépenser quasiment un sou, au moyen d’intrigues, avec son pragmatisme permanent. Le poids de la fiscalité du royaume croît encore de pair avec l’autorité monarchique de la fin du règne, dans une véritable « fuite en avant » (p. 517) des recettes et des dépenses.
Dans une cinquième et dernière partie, d’allure plus thématique, sont dévoilés les grands « ressorts » de la politique financière du roi, hommes, idées, limites. Qui sont les collaborateurs en action ? Des commis, non pas des ministres investis d’une responsabilité politique, des exécutants et non des décideurs. Qu’en pensent les sujets, que révèle le pouls de l’opinion ? Que le monarque ne paraît pas en phase avec son temps, parce que son unique objectif est de toujours prélever davantage, sans chercher à épargner. Et pourtant on paie… Et J.Fr. Lassalmonie d’esquisser l’attrayante image d’un monarque autoritaire à l’extrême, agissant par le charme autant que par la crainte, d’une sorte de « tyran enchanteur » – retour au titre… Il cadre bien son sujet : un roi, sa politique, ses deniers, non pas les finances de la France, du pays tout entier. Il l’introduit solidement par un commentaire utile de la bibliographie et une justification fort acceptable de l’utilisation de maints travaux anciens, non exempte de réhabilitations sans doute équitables. Il évite toute extrapolation et globalisation hasardeuses concernant recettes et dépenses à partir des seuls chiffres fournis par telle recette dans le royaume. Respectueux des sources plutôt qu’obnubilé par le besoin de graphiques en l’occurrence trop téméraires, il avoue les limites des données quantitatives que sa prudence seule lui permet de livrer aux lecteurs. Nous ne lui en ferons pas grief.
Nul ne doit redouter trouver ici une « brique » indigeste, une étude technique et dévitalisée d’histoire financière, comme il en existe parfois. La réalité historique est toujours présente, tout historien de la période trouve ses repères à chaque page. Le plan choisi propose un découpage rythmé par l’opposition des grands féodaux, le conflit avec Bourgogne, les implications financières en résultant. « Soucieux avant tout d’efficacité et nullement des usages établis » (p. 708) : le roi bâtisseur d’État, déjà si « moderne » en son « Moyen Âge » finissant, se voit ici bien profilé, confronté qu’il est aux besoins et aux moyens de sa politique, qui lui imposent et lui permettent de redistribuer après avoir prélevé.
Un seul regret toutefois, dont on concédera la légitimité à l’auteur d’un Louis XI et Charles le Hardi absent de la bibliographie : l’utilisation restreinte de l’ample production relative aux ducs de Bourgogne. Il en résulte quelques considérations auxquelles nous ne pouvons souscrire. B. Schnerb (L’État bourguignon) eût appris à l’A. qu’il serait temps de renoncer enfin, dans toute l’historiographie française, à tenir le duché de Bourgogne, grand fief de la Couronne, pour un apanage. Les travaux de feu M.A. Arnould sur les finances ducales auraient fourni quelques éléments de comparaison éclairants. Nous ne pensons pas que la mort tragique de Charles le Hardi ait « décapité » et fait « définitivement défaillir » l’œuvre politique bourguignonne (p. 458), ni davantage que Maximilien et Marie aient été simplement « l’ombre » des ducs Valois (p. 520). Mais que ces quelques sursauts de plume ne dévalorisent surtout en rien un maître livre, dont la densité ne le dispute qu’à la formule juste et pénétrante que trouve toujours J.F.L. pour caractériser ce que les sources lui révèlent.
Jean-Marie CAUCHIES

Kurt Otto SEIDEL, « Die St. Georgener Predigten ». Untersuchungen zur Überlieferungs- und Textgeschichte, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-369 p. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 121). ISBN : 3-484-89121-1. Prix : €46,00.

À priori, c’est à un recueil de sermons du monastère bénédictin Saint-Georges (Schwarzwald) que K.O. Seidel consacre son ouvrage. Mais d’emblée, l’A. revient sur le nom donné à ce recueil, signalant que les manuscrits et fragments proviennent de différents endroits et que ces « sermons » s’écartent parfois de leur définition première. Il conserve cependant l’appellation « St. Georgener Predigten » en utilisant des guillemets et il en propose une présentation, une description et une analyse détaillées. Nous disposons ainsi d’une vue générale, mais précise, de ces « sermons ».
Dans un premier temps, K.O.S. présente donc les manuscrits de façon très complète, mettant ainsi à notre disposition un ensemble de données digne des meilleurs catalogues. Pour ce faire, il se fonde sur des catalogues et des études déjà existants qu’il complète et parfois même corrige, ou à propos desquels il s’interroge, faisant clairement la distinction entre lectures véritablement erronées et lectures nouvelles.
Après cette présentation, l’A. s’applique à classifier les manuscrits, cherchant à savoir s’il existerait une sorte de « texte d’auteur » et quelles seraient alors les transformations qu’il aurait subies. Ses résultats sont résumés à la fin de la deuxième partie sous forme d’un stemma.
Dans la troisième partie, il est alors possible de s’intéresser à l’histoire du texte et à sa diffusion, tant dans le temps que dans l’espace, ce que l’A. résumera sous forme de carte et de schéma. Le recueil vit son premier essor au XIIIe siècle ; il est alors essentiellement lu au sein des monastères et rencontre un public issu du milieu cistercien ; profitant de la naissance des universités, sa diffusion se poursuit au XIVe siècle, jusqu’au XVe, années au cours desquelles il tend à la simplification et à la « délatinisation », transformations qui lui gagnent un public plus large et moins spécifique, notamment en raison du développement de la lecture individuelle et du mouvement de la Devotio moderna.
Cependant, le recueil reste marqué par le milieu monastique. Aussi ces sermons, qui furent, certes, en partie une mise par écrit de propos tenus oralement, mais dont beaucoup furent conçus comme des textes de lecture utiles à l’édification et à la méditation personnelles, ne réussirent-ils pas à toucher véritablement le nouveau public laïque de la fin du XVe siècle, ni à répondre à ses besoins, et ne surent pas non plus profiter de l’imprimerie alors en pleine expansion.
Avec cet ouvrage, K.O.S. nous offre un outil utile à la connaissance de la diffusion des manuscrits tout en suggérant que ces « sermons » n’induisent pas obligatoirement un « prédicateur » et tout en interrogeant en filigrane les relations complexes qui existent entre écrit et oral.
Florence BAYARD

RICHARD BILLINGHAM, De Consequentiis mit Toledo-Kommentar, éd. Stephanie WE B E R, Amsterdam-Philadelphie, B.R. Grüner, 2003 ; 1 vol., XXVIII-335 p. (Bochumer Studien zur Philosophie, 38). ISBN : 90-6032-367-X. Prix : USD 98.

Dans cet ouvrage, révision d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paderborn en 2001, l’A. nous propose l’édition critique de deux textes logiques portant sur la théorie des conséquences (inférences, en langage contemporain) : le traité de Richard Billingham, logicien anglais du XIVe siècle (conservé dans 4 manuscrits) et un commentaire de ce traité, conservé dans un seul manuscrit (Tolède, Archives de la cathédrale, Cabildo 94-27).
Témoins d’un dépassement et d’une mise de côté de la théorie aristotélicienne des syllogismes, mode de raisonnement longtemps privilégié, les traités sur les conséquences faisaient partie du curriculum régulier de la Faculté des arts, particulièrement aux universités d’Oxford et de Cambridge. Les textes ici édités et commentés sont caractéristiques de cette riche littérature dont l’intérêt est théorique (quels sont les différents types d’inférences logiques ? à quelles conditions une conséquence est-elle valide/invalide ?) autant qu’historique (car ils reflètent certaines pratiques pédagogiques de l’époque, pratiques qui dépassent de loin le strict cadre de l’enseignement de la logique).
Pour éviter de longs apparats critiques et préserver la lisibilité, l’édition du texte de Billingham est présentée en trois versions différentes, tant les variantes individuelles, plus ou moins importantes du point de vue stylistique, sont nombreuses entre les différents manuscrits. C’est là un choix d’édition dont il ne faut pas s’étonner, cela est fréquent dans les textes universitaires de cette époque, particulièrement pour des textes qui servent avant tout de manuels d’enseignement.
L’édition critique est impeccable et les commentaires, qui suivent le texte pas à pas, sont riches et pertinents. À ces titres, ce livre intéressera autant le logicien – l’A. propose d’ailleurs quelques traductions en langage formel contemporain – que l’historien de la logique – dans ses commentaires, l’A. situe théoriquement et historiquement le texte de Billingham par rapport à ses prédécesseurs et contemporains.
Ce livre constitue un pas important dans la longue marche vers une meilleure connaissance de la tradition logique anglaise du XIVe siècle, tradition riche et parfois touffue tant les textes se croisent et se répondent et dont il reste encore beaucoup de textes à éditer et commenter.
Fabienne PIRONET

Irène ROSIER-CATACH, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004 ; 1 vol. in-8°, 766 p. (Des travaux). ISBN : 2-02-062805-8. Prix : € 40,00.

Au cœur de la vie religieuse et sociale du Moyen Âge chrétien, les sacrements ont depuis longtemps suscité des études nombreuses et diverses. La somme d’I. Rosier-Catach s’en distingue par un angle d’attaque original : de Bérenger à Duns Scot et en privilégiant les commentaires des Sentences, elle étudie la façon dont les théologiens décrivent le sacrement comme un acte de langage qui « produit ce qu’il signifie ». L’ouvrage s’articule en cinq parties, consacrées à la signification du sacrement, son efficacité, sa formule, l’intention des divers intervenants, enfin à la formule si naïvement complexe de la consécration eucharistique : « Ceci est mon corps ». La perspective de l’ouvrage est donc linguistique, voire sémioticienne : il s’agit de retracer l’émergence, à propos d’un type particulier de signe, d’une réflexion médiévale sur le langage et la signification, remarquable par la richesse des débats qu’elle a suscités et par sa pertinence au regard des discussions contemporaines sur la valeur « performative » du langage. Il s’en faut de beaucoup toutefois que sa lecture soit réservée aux seuls historiens des théories linguistiques.
D’abord, parce que l’ouvrage est d’une exceptionnelle lisibilité. Exposée en un style sobre et clair, la matière en est répartie sur plusieurs strates, qui l’ouvrent à autant de modes de lecture complémentaires. Outre les notes copieuses mais séparées qui confirment le discours principal, plusieurs encadrés ont été insérés dans le texte : tableaux récapitulatifs, traductions de textes majeurs ou inédits dont l’original latin est tantôt donné en regard, tantôt différé en annexes : mieux que des citations brèves ou tronquées, ce procédé d’exposition préserve la cohérence, la précision et la fécondité des doctrines évoquées. Dix reproductions commentées de manuscrits n’agrémentent pas seulement la lecture de l’ouvrage, mais résument, sur un mode différent, quelques-unes de ses questions principales. Enfin, deux index, des auteurs cités et des notions principales (de l’aboiement au vœu), permettent de sillonner La parole efficace en tous sens.
Les perspectives ainsi ouvertes sont innombrables : n’en retenons que deux. D’abord, les relations entre arts du langage et théologie s’avèrent bien plus complexes que la simple subordination « ancillaire » des premiers à la seconde. À partir d’un corpus commun (Priscien, Aristote, quelques textes récents), on voit ici les théologiens, appuyés sur des sources ou des questions spécifiques, pousser plus loin l’analyse de notions grammaticales, sans que les artiens, davantage rivés aux textes fondateurs de leurs disciplines, bénéficient des progrès théoriques ainsi accomplis ; ailleurs, les analyses des uns et des autres se croisent, divergent, mais se poursuivent en parallèle, manifestant une commune attention aux faits linguistiques dans les deux facultés.
En réfléchissant sur la signification et l’efficacité du sacrement, l’ouvrage clarifie de façon décisive leur fonction de « signe », trop souvent amalgamée à celle de « symbole » malgré le témoignage unanime des textes. Au contraire du symbole, dont le contenu diffus et inépuisable s’impose pour ainsi dire à l’observateur en raison d’une analogie naturelle avec la chose signifiée, le signe renvoie à autre chose en vertu d’un « pacte » qui lie les divers interlocuteurs. C’est parce qu’il entre dans le signe une part de convention que le sacrement a une signification précise, garantie par l’institution ecclésiale et discutée par les théologiens, ainsi établis les maîtres du sens.
Bien d’autres pistes seraient à énumérer. On l’aura compris : somme précise et claire, seminarium foisonnant et ordonné, La parole efficace est appelée à féconder tous les champs des études médiévales où il est question de parole, de signe et de sens.
Dominique POIREL

Langues, codes et conventions de l’ancien théâtre. Actes de la troisième rencontre sur l’ancien théâtre européen, 1999, réunis par Jean-Pierre BORDIER, Paris, Champion, 2002 ; 1 vol. 252 p. (Centre d’Études Supérieures de la Renaissance – Le savoir de Mantice, 8). ISBN : 2-7453-0566-2. Prix : € 44,00.

Ce volume constitue les actes d’un colloque organisé par J.P. Bordier, mais l’É. se garde d’en définir le thème avec précision dans son exposé liminaire, préférant laisser toute liberté aux A. Sa Présentation (p. 7-20) pose néanmoins les limites du problème : la langue d’une part et, de l’autre, les codes et conventions, souvent confondus. Seule S. Le Briz-Orgeur (p. 149-166) les distingue clairement lorsqu’elle étudie les monologues d’hésitation dans la Passion d’Arnoul Gréban : dans ces moments clefs, l’interrogation existentielle révèle le code dramatique. On ne trouvera donc pas de réelle synthèse à l’issue de ces actes mais plutôt une série de réflexions sur les deux axes de réflexion principaux.
La notion de convention reste pourtant au cœur des différents articles puisque même les A. qui partent de la question de la langue ne s’interrogent sur elle qu’en tant qu’elle est un code. Ainsi, Y. Cazal (p. 21-31) établit la valeur des passages en langue romane dans les drames liturgiques : ils signalent une intention lyrique ou montrent qu’un personnage est dans l’erreur doctrinale. Restituant l’actualité religieuse des autos sacramentales, J.C. Garrot Zambrana (p. 231-246) s’intéresse particulièrement aux échos suscités par le protestantisme en Espagne et remarque qu’on attribue souvent une parlure italienne au rôle du « luthérien » par référence à un personnage historique. B. Faivre (p. 135-147) étudie les monologues et apartés dans les farces : ils contribuent à leur structuration sur le plan temporel et spatial, et font du public un véritable partenaire. S. Robert (p. 55-66) mène une étude des formes poétiques dans une sottie d’André de la Vigne : l’alternance entre formes fixes et formes plus libres dynamise l’œuvre et creuse l’opposition entre folie humaine et ordre divin.
D’autres participants choisissent d’aborder ce problème de la langue et des conventions par une interrogation sur les didascalies. M. Travieso Ganaza (p. 67-82) revient sur le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle et étudie la « matrice didascalique » du dialogue, c’est-à-dire des indications de mise en scène intégrées dans le discours des personnages. Dans le Mystère de sainte Barbe, M. Longtin (p. 83-92) recherche les indices de spectaculaire en s’appuyant sur une étude de la versification et des didascalies ; il s’intéresse, en particulier, au terme de pausa et au personnage du stultus, qui introduisent des distorsions temporelles ou spatiales. De la même façon, Gr.A. Runnalls (p. 121-134) réhabilite le Mystère de saint Laurent en soulignant ses qualités dramaturgiques et spectaculaires : pour cette pièce, le « langage scénique » est bien supérieur au « langage littéraire ». V.L. Hamblin (p. 93-100) remarque que certaines didascalies du Siège d’Orléans contiennent à la fois des éléments dramaturgiques conventionnels, et des éléments historiques et réalistes que l’on pouvait facilement représenter sur les lieux mêmes du siège.
Un dernier groupe d’articles s’interroge sur la spécificité du langage théâtral, que ce soit celui des personnages mêmes ou, plus largement, celui des codes littéraires ou culturels dans leur ensemble. Dans la farce, J. Koopmans (p. 33-43) réhabilite la parole au détriment du geste : il redonne à certaines expressions leurs sens littéral, figuré et métaphorique (notamment érotique) et en développe les conséquences sur l’action et la dramaturgie. P. Dumont (p. 101-120) examine les Miracles de Nostre Dame par personnages de Gautier de Coinci pour mettre en valeur sa maîtrise des codes du langage et des conventions dramatiques. E. Pinto-Mathieu (p. 177-190) découvre le même type de travail dans le Paphnutius de Hrotsvitha de Gandersheim : la forme dialoguée doit favoriser l’enseignement, l’édification, l’instruction et, pour tout dire, la conversion. Ch. Mazouer (p. 167-176) recherche les caractéristiques du badin au XVIe s. et les trouve peu différentes de celles des siècles antérieurs. J.P. Bordier (p. 191-209) restitue toute la profondeur de L’Envie des frères: il interprète cette moralité à la fois selon les conventions dramatiques (notamment dans l’usage de personnages allégoriques) et selon des codes herméneutiques qui s’appuient sur une lecture typologique et morale. K. Scheel (p. 211-229) restitue le contexte des jeux de carnaval : ils s’inscrivent dans les débats bien connus entre carême et carnaval, et s’accordent avec certains rituels de blâme visant à rétablir l’ordre social. Enfin, J. Beck (p. 45-54) s’interroge sur les conventions qui président à l’édition d’un texte ancien : l’éditeur moderne doit trouver un équilibre entre transcription, correction et restauration.
Thierry REVOL

Constantinople 1054-1261. Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale grecque, éd. Alain DUCELLIER et Michel BALARD, Paris, les Éditions Autrement, 1996 ; 1 vol. in-8°, 263 p. (Mémoires n° 40). ISBN : 2-86260-575-1. Prix : €19,95.

Le sous-titre de l’ouvrage publiés par A. Ducellier et M. Balard marque bien l’intention qui a présidé à sa composition : donner à l’intention du grand public cultivé une réflexion historique sur le destin de Constantinople. Sans doute aurait-on pu retenir d’autres dates emblématiques. Celles de 1054 et de 1261 revêtent une importance symbolique qui n’échappe à personne, respectivement ce que l’on a appelé, à tort, le grand schisme d’Orient et la restauration de l’Empire romain d’Orient. Mais la complexité du sujet entraîne forcément loin dans le temps, tantôt beaucoup plus haut, tantôt bien plus tard et sur les multiples horizons de la politique médiévale ; en outre, il fallait faire revivre sous tous ses aspects celle qui fut la ville~phare ou plutôt la ville-reine du Moyen Âge. C’est ce qui explique la quadripartition du livre, auquel maints spécialistes patentés ont prêté leur plume experte : 1. Capitale d’empire, capitale de la chrétienté (A. Ducellier et J.Cl. Cheynet) ; 2. Des producteurs aux consommateurs (M. Kaplan et N. Oikonomidès) ; 3. La ville sous le regard des « autres » (J.P. Arrignon, A. Ducellier, N. Fejic, M. Tahar Mansouri, D. Jacoby et M. Balard) et 4. Splendeurs d’une capitale (T. Velmans, A. Ducellier et M. Balard).
Byzance, Constantinople, Istanbul, autant de noms pour un site urbain, qui fut longtemps un ensemble de villages mal reliés entre eux et peuplés de façon extraordinairement hétéroclite : outre de rares indigènes, les habitants furent en majeure partie des provinciaux attirés ou déportés des campagnes, auxquels vinrent se joindre de nombreux groupes minoritaires appelés à se fondre, au moins pour la langue et la culture, dans le grand creuset, Arméniens, Géorgiens, musulmans, Slaves ou juifs par exemple. On ne connut pas de mouvement ouvertement xénophobe avant au moins le XIIe s. (1182), quand, sous Andronic Ier Comnène, la population s’en prit aux marchands italiens : après Mantzikert (1071) et l’avènement des Comnène, l’Empire avait été amené à modifier l’équilibre entre les classes sociales et ouvert Constantinople aux Vénitiens (chrysobulle de 1082) dispensés de verser le kommerkion de 10 %, puis aux Génois et aux Pisans, afin de contrecarrer les incursions normandes dans les Balkans. Le ver était à présent dans le trop beau fruit qui s’était refusé à admettre jusque-là le potentiel d’une chrétienté « barbare » à l’ouest. Le détournement que fut la quatrième croisade, suscitée par Innocent III, survint à la suite d’une alliance combinée entre deux princes, l’un germanique, Philippe de Souabe, et l’autre grec, Alexis, et le doge de Venise. L’éphémère Empire latin (1204-1261) marqua une coupure définitive, dont on souffre toujours aujourd’hui, et le morcellement des territoires helléniques. L’ultime Renaissance des Paléologues ne put masquer les faiblesses trop criantes. Toutes les tentatives d’unification religieuse échouèrent, y compris celle de Lyon (1274). En politique étrangère, les empereurs furent contraints de plus en plus à jouer leurs pièces sur l’échiquier oriental, entre les Mamelouks repliés sur l’Égypte, lesquels se détournèrent de plus en plus de la vieille capitale, et l’Islam renouvelé et dynamique des Ottomans. Sans le savoir, Constantinople avait déjà opté pour le turban.
En brossant le tableau du ravitaillement, M. Kaplan montre une situation relativement prospère pour une cité qui compta à certaines époques jusqu’à 600 000 habitants. Les disettes y furent rares jusqu’au XIIe s. La cause en fut une sorte de capitalisme d’État qui, profitant de l’expansion des ressources durant la période du IXe au XIe s., réussit à assurer un équilibre entre les divers composants de la société, jusqu’à autoriser les gens du marché à jouer un rôle politique en leur ouvrant le sénat, et à prendre le pouvoir, comme un Michel V le Calfat (1041-1042). Les pages de M.N. Oikonomidès grouillent de la vie même de la cité. Après Mantzikert, la féodalisation de l’Empire donna un coup de caveçon décisif à l’essor de l’économie byzantine, dans laquelle les marchands occidentaux introduisirent un capitalisme sauvage et ruineux. L’Empire payait au prix le plus fort l’illusion théocratique dont elle s’était nourri pendant des siècles. Même si les discours officiels ressassèrent encore longtemps les propos sur la nécessité de se soumettre l’oijkoumevnh en la christianisant, plus personne n’y attachait le moindre crédit. Dans l’œil des « autres » ; ce qui prédomina, ce fut d’abord la fascination. Ainsi par exemple s’explique le comportement de Syméon, le Bulgare hellénisé, ou de Kalojan et du Serbe Stefan Dusan. Les musulmans maudirent la cité des Rûms jusqu’au Xe s., non sans s’y laisser produire ambassadeurs, marchands ou prisonniers. Mais le ton changea par la suite, au fur et à mesure que la pression de l’ouest obligeait l’Empire à jeter un regard autre sur l’ennemi séculaire, à qui il avait servi comme modèle d’organisation politique. Pour des raisons religieuses, en dépit de leur qualité de citoyens, les juifs vécurent toujours dans des quartiers séparés qu’opposèrent sou~vent les rivalités entre Rabbanites et Karaïtes. Malgré des persécutions temporaires (Basile Ier et Romain Lécapène), l’antijudaïsme ne céda devant l’antisémitisme qu’à la fin du XIIe s. Sous les Palélologues, maints juifs prirent les nationalités vénitienne ou génoise. Aux yeux des cités d’Italie, l’Empire constituait un énorme marché où ils s’imposèrent grâce à la fois aux techniques financières qu’ils avaient mises au point et aux difficultés conjoncturelles de l’adversaire levantin. Leur contrôle politique sur lui permettrait d’y asseoir définitivement leur supériorité commerciale. On comprend souvent mal l’aspect symbolique et théologique de l’art figuré byzantin, dont T. Velmans montre les principes générateurs et les possibilités de renouvellement en prenant surtout comme exemples les mosaïques de Sainte-Sophie. La diglossie, « privilège » que partagent les mondes grec et arabe, s’accuse crûment au XIIe s. L’Empire n’eut jamais d’enseignement universitaire officiel, au moins jusqu’en 1080, quand fut créée l’Académie patriarcale, une haute école purement religieuse. Tout était laissé à l’initiative privée. La situation ne s’améliora pas avec les Comnène qui laissèrent de plus en plus le système scolaire existant entre les mains du clergé. La rhétorique, partout prônée et mise en pratique, y compris la schédographie, honnie par les vrais intellectuels, était surtout destinée aux gens de moyenne culture indispensables aux bureaux de l’administration. Il reste que sous les ronronnements de l’hyperbole la littérature byzantine dissimule, notamment chez les historiens, une forte propension à la satire, qui se donna libre cours au XVe s. Ce fut déjà le cas d’ailleurs dans les poèmes pseudo-vulgaires de Théodore Prodrome au XIIe s. – mais, en langue savante, il faudrait relire plusieurs poèmes, non mentionnés ici, de Michel Psellos tributaires du même type d’inspiration. Après 1204, les empereurs de Nicée, par exemple Jean III Vatatzès (1222-1254), se sentirent investis d’une mission de sauvetage culturel en suscitant de bons maîtres du second degré. En 1261, tout était prêt pour une ultime Renaissance, mais les centres de recherche intellectuelle s’étaient disséminés, Trébizonde, pour l’astronomie (Chrysococcès), Thessalonique, avec Démétrios Cydonès, Mistra, avec le grand Gémiste Pléthon et même Athènes, au XVe s., avec Laonikos Chalkondyle, l’historien des dernières décennies.
Pour la deuxième Rome aussi, la roche Tarpéienne était proche du Capitole. C’est ce que montrent les différents apports dont la signification a été trop brièvement esquissée ici. Il reste que, sous un volume relativement mince, l’ouvrage renferme un contenu d’une remarquable richesse. De surcroît, la rédaction est fort vivante. La cinquième partie est constituée d’annexes précieuses : un ensemble d’« éléments de chronologie », un glossaire succinct et une bonne bibliographie d’orientation. Il y manque, à mon sens, une liste de tous les empereurs et patriarches. Le livre a sa place dans toute bibliothèque médiévale. On notera enfin que l’homme cultivé du XXIe s. commençant y trouvera une foule d’éclairages stimulants sur l’histoire contemporaine la plus récente.
Jacques SCHAMP

Patrizia CARMASSI, Libri liturgici e istituzioni ecclesiastiche a Milano in età medioevale. Studio sulla formazione del lezionario ambrosiano, Münster, Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, 440 p. (Liturgiewissenschaftliche Quellen und Forschungen – Veröffentlichungen des Abt-Herwegen-Instituts der Abtei Maria Laach, 85, Corpus ambrosiano-liturgicum, 4). ISBN : 3-402-04064-6. Prix : € 55,30.

Très vraisemblablement rédigé dans les années 732-744, au temps du roi Liutprand et de l’archevêque Teodorus II, le Versum de Mediolano civitate exalte, parmi les gloires de Milan, une liturgie spécifique qui se distingue par le pollens ordo lectionum. S’inscrivant dans la lignée d’une grande tradition érudite, notamment incarnée par C. Alzati qui signe la préface de son ouvrage, P. Carmassi propose ici une reconstitution de toute la tradition manuscrite du lectionnaire ambrosien depuis l’époque carolingienne. Histoire savante des livres liturgiques, ce travail s’impose par la clarté de son exposition et la solidité de ses résultats, d’autant plus remarquables que la matière est complexe et embrouillée. Un de ses jalons essentiels est le manuscrit 908 de la Stiftsbibliotek de Saint-Gall, connu par les paléographes sous le nom de Rex palimpsestorum, puisqu’on y a décelé par moins de onze écritures successives, dont un fragment de sacramentaire ambrosien du VIIe siècle. Après une analyse serrée, l’A. conclut qu’il peut s’agit « d’un libellus pour le temps d’après la Pentecôte » (p. 123).
La clef de la tradition liturgique n’en demeure pas moins l’Ordo et caeremoniae ecclesiae Ambrosianae Mediolanensis que Beroldo, custos et cicendelarius de l’Église ambrosienne a composé peu après la mort de l’archevêque Olricus (1126) et sans doute à son initiative, dont le plus ancien témoin manuscrit peut être daté de 1139/ 1140 (Bibliothèque Ambrosienne, I 152 inf.). Il s’agit alors, dans un contexte troublé, de défendre la tradition de ce que Landulphe l’Ancien appelle l’Ambrosianum mysterium. C’est précisément cet auteur qui invente la légende selon laquelle tous les livres liturgiques ambrosiens avaient été détruits sous Charlemagne. La tradition aurait été sauvée grâce à la memoria de quelques sapientes tam sacerdotum quam clericorum et à un livre unique qu’un fidèle conservait secrètement dans une grotte. P.C. propose une intéressante analyse de l’œuvre de Landulphe (p. 197 s.), montrant comment il projette dans la légende des origines le lien entre institution et liturgie constituant précisément l’ordo ambrosien, que menacent alors les troubles de la Pataria.
La méthode de P.C. gagne ici en ampleur, puisqu’elle propose « d’examiner les manuscrits liturgiques ambrosiens non seulement en rapport avec les rites qu’ils décrivent, mais aussi en relation aux différents ordres ecclésiastiques qui utilisent ces livres » (p. 201). On lira en particulier avec profit les pages sur les ordines de l’Église milanaise (p. 164-179), et sur cette particularité déjà analysée par E. Cattaneo : la distinction entre les clercs cardinales et les decumani. La différence est encore nette au XIIe siècle et sert à identifier les clercs (dits cardinales) qui assistent l’archevêque dans ses célébrations. Fidèle aux perspectives de l’école de Münster, P.C. insère également son étude des livres liturgiques dans une réflexion générale sur la culture écrite. Ainsi montre-t-elle, par exemple, que la reprise sous forme d’un manuel du texte de Beroldo en 1269 dans ce qu’on appelle le Beroldus novus correspond à une aspiration générale à la compilation (perceptible chez Bonvesin della Riva ou Goffredo da Bussero) qui puise ses racines dans l’administration communale.
Patrick BOUCHERON

Writing religious women. Female spiritual and textual practices in late medieval England, éd. Denis RENEVEY et Christiania WHITEHEAD, Cardiff, University of Wales Press, 2000 ; 1 vol. in-8°, XI-270 p. ISBN : 0-7083-1641-7. Prix : GBP 14,99.

Le titre est clair : cette collection d’essais se situe dans la mouvance des études consacrées aux textes religieux anglais du Moyen Âge, surtout à ceux qui ont été rédigés pour (et, plus rarement, par) des femmes. Les genres que recouvre ce type de littérature sont divers, allant du manuel pratique de la vie érémitique jusqu’à la poésie lyrique mystique, en passant par l’autobiographie et le récit de voyage. Les écrits majeurs du corpus sont tous connus des spécialistes du moyen-anglais, qu’ils s’intéressent à la spiritualité ou non, pour la simple raison que, après la Conquête normande, la situation particulière de la langue anglaise dans son propre pays, où elle se trouvait reléguée en position d’infériorité vis-à-vis du latin et du français, n’a pas favorisé le développement d’une littérature anglophone populaire. Par conséquent, les textes religieux dominent largement le paysage vernaculaire, plus que ce ne fut le cas dans les autres pays européens où la religion, même si elle occupait également les esprits, n’a pas empêché la floraison d’autres genres littéraires en langues régionales et nationales.
L’un des aspects les plus stimulants du présent volume est sa révélation de jeunes talents qui travaillent sur des genres religieux que l’on croyait épuisés par la critique. L’autre élément novateur est la place accordée à certains textes moins célèbres, ou moins travaillés jusqu’ici, car inédits ou difficiles d’accès. Parmi les dix articles offerts (dont deux par les É.), seul le premier vient de la plume d’une collègue « aînée », B. Millett, grande spécialiste du « Katherine Group », ces textes anonymes associés à la vie de sainte Catherine ; ici elle étudie l’Ancrene Wisse, le guide des anachorètes. Les autres contributeurs sont des chercheurs plus jeunes, qui, dans plusieurs cas, sont des docteurs récents qui publient des travaux issus de leurs thèses. Outre les articles de D.R. et C.W., qui s’intéressent respectivement à Margery Kempe et à Robert Grosseteste, on découvre M. Cré (écrivant sur Dame Julien de Norwich et Margarete Porete), R. Selman (sur l’Horologium sapientiae et le Speculum devotorum), A. McGovern-Mouron (sur le Liber de mode bene vivendi ad sororum), K. Boklund-Lagopoulou (sur la Yate of Heven) et, revenant au Livre de Margery Kempe, S. Fanous, N. Kurita Yoshikawa et R. Lawes.
En dehors des textes et des auteurs qui figurent dans les titres de leurs articles, tous les contributeurs établissent des rapports entre ceux-ci et nombre d’autres documents du Moyen Âge. Ce qui réunit les œuvres étudiées est leur emploi de la langue vernaculaire (majoritairement l’anglais, sauf dans un cas) pour encourager une forme de spiritualité dirigée principalement vers les femmes. Les écrivains féminins elles-mêmes, pourtant rares à l’époque, y ont fait parfois une contribution significative. Le présent ouvrage se divise en quatre parties, dont l’étude de l’Ancrene Wisse occupe à elle seule la première. S’ensuivent trois articles consacrés au rôle joué par les chartreux (masculins), deux à la poésie, qu’elle soit anglo-normande (le Château d’Amour) ou anglaise (la Yate of Heven) et quatre à Margery Kempe, personnage haut en couleur examiné ici sous différents aspects.
On remarquera, en passant, les origines diverses et les parcours internationaux des contributeurs ; en dehors de la Grande-Bretagne, sont représentés la Suisse, la Grèce, la Belgique et le Japon, en passant par les États-Unis. C’est un signe des temps modernes que le livre est en grande partie issu des rencontres faites à Leeds, durant le Congrès International des Médiévistes. La diversité, la fécondité et la richesse de leurs articles augurent très bien pour l’avenir de la recherche dans un domaine qui, en dépit de son air pointu, se trouve au cœur des études moyen-anglaises. Ce volume est une réussite pour D.R. et C.W., qu’il faut remercier, en outre, d’avoir bien voulu compléter l’ensemble par de très utiles introduction et index.
Leo CARRUTHERS

Patricia Clare INGHAM, Sovereign fantasies. Arthurian romance and the making of Britain, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8º, 288 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3600-9. Prix : USD 55 ; GBP 36.

« Fantasmes des souverains » ou « Illusions de souveraineté », pourrait-on traduire les premiers mots du titre de ce livre provocateur. Appliqués aux romans arthuriens du Moyen Âge, ils annoncent une analyse politique et littéraire de grande envergure : P.C. Ingham raconte comment le texte a, pour ainsi dire, « créé » l’État. Afin d’y parvenir, elle met en rapport le volumineux corpus arthurien en anglais des XIVe et XVe siècles et les ambitions des Plantagenêts, voire des premiers Tudors : Henri VII (1485-1509) n’a-t-il pas nommé, justement, son fils aîné Arthur ?
Depuis la chute de l’Empire romain et jusqu’à la Renaissance, l’histoire européenne est marquée par le passage d’un système tribal – multiplicité d’ethnies et de petits territoires indépendants, rivaux constamment en lutte – vers la consolidation des peuples et la naissance des grands états monarchiques. Mais l’idée de la nation, dans l’optique de P.C.I., est toujours une illusion, la projection d’un fantasme d’unité, fondé sur la soif de la terre des grands chefs – c’est-à-dire, pour ce qui concerne le Moyen Âge tardif, des rois puissants et les dynasties qu’ils fondèrent. Il fallait, d’après l’A., inculquer ce fantasme aux tribus et aux peuples, en leur donnant, ou en créant, une identité nationale qui, à son tour, générerait le désir d’unification. Cette unité ne devait pourtant pas paraître comme quelque chose de nouveau, d’artificiel, d’imposé, ce qui lui aurait enlevé toute sa force ; au contraire, les souverains cherchaient souvent à promouvoir l’idée du retour aux sources, du rétablissement d’un paradis perdu, de retrouver l’identité brisée. C’est la ruse du colonisateur qui se présente sous l’aspect du libérateur, en se servant de la littérature pour rappeler (inventer ?) l’existence d’une ancienne unité qui n’attendait que lui pour redevenir réalité.
Dans le cas précis des îles Britanniques, il est indéniable que la centralisation du pouvoir royal anglo-saxon, pendant l’âge des Vikings, a donné naissance à un système monarchique qui allait, peu à peu, tout mettre en œuvre pour coloniser les territoires des peuples celtiques voisins, Gallois, Écossais et Irlandais, dans le but ultime de faire de l’archipel un État unitaire. Processus qui remonte même jusqu’au Ve siècle, lors des invasions germaniques ; bouleversement qui se traduit par des guerres inlassables, tout au long du Moyen Âge, entre Anglais (puis Anglo-Normands) et Celtes, pour aboutir enfin, en dehors de la période médiévale, à une unité parlementaire fragile qui s’effritera de nouveau au cours du XXe siècle.
La légende du roi Arthur constitue un puissant fantasme politique dans la mesure où elle prétend « rappeler » l’héritage d’une île de Bretagne « unie » aux temps reculés, sous le règne glorieux d’un monarque qui aurait étendu son pouvoir sur toutes les îles, voire sur le continent. Gallois ou Anglais, peu importe finalement, Arthur est une figure emblématique qui prend la place, dans l’imaginaire populaire, d’un empereur romain. C’est bien comme cela que les Plantagenêts, depuis leur premier souverain, Henri II (1154-1189), aimaient à s’imaginer. Leur promotion d’une mythologie d’unité nationale en même temps que leur mécénat envers les poètes arthuriens prend ainsi tout son sens. P.C.I. rend ici un service inestimable en aidant le lecteur à démêler les fils d’une tapisserie qui se voulait « sans coutures », illustration d’une histoire unique, d’une seule culture britannique, phénomènes qui se révèlent en réalité multiples et complexes.
Leo CARRUTHERS

Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge, Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.

Le présent travail porte sur les origines et la mise en exploitation des sols du village brabançon de Molenbeek, tout proche de la ville de Bruxelles (et actuellement intégré au tissu urbain de celle-ci depuis la révolution industrielle). Ce serait dans le courant du XIIe et de la première moitié du XIIIe siècle que l’habitat s’implante. L’église paroissiale se situe dans la zone humide des fonds de vallée, légèrement en dissociation de l’habitat qui prend la forme d’un « village-rue » montant vers l’ouest en direction des plateaux et – fait non négligeable – le long de la future chaussée pavée quittant Bruxelles en direction de la Flandre, participant au célèbre axe routier Rhénanie-Flandre. Une incitation ducale à la colonisation du terroir peut être suspectée mais non prouvée (p. 75, 79-80 ainsi que p. 38 et 98). Le développement agricole sera dès lors double : culture céréalière sur les plateaux, culture maraîchère (« économie de courtil ») puis également élevage et fauche dans les zones humides. L’A. souligne la précocité de cette spécialisation (p. 85), observée dès le XIIe s. et orientée bien sûr vers l’approvisionnement de la ville voisine. À l’est, en zone humide et maraîchère, un hameau se détache d’ailleurs, autour d’une chapelle dédiée à sainte Catherine, et sera intégré en deux étapes dans les enceintes urbaines successives (XIIIe et 2e moitié XIVe s.). Quant à la partie rurale de la paroisse, elle est englobée dans la banlieue bruxelloise à la fin du XIIIe ou durant la 1re moitié du XIVe s. La démonstration de l’A. l’amène notamment à réfuter une hypothèse classique qui fait de Molenbeek la paroisse primitive de Bruxelles et en situe dès lors les origines au haut Moyen Âge. Les arguments sont de deux ordres : d’une part, on peut montrer la fragilité de l’hypothèse touchant le « grand Molenbeek » (post-)carolingien, d’autre part les données toponymiques, documentaires et de géographie historique (structures parcellaires et morphologie du village) rendent vraisemblable un démarrage au XIIe s. L’apport principal de ce livre se situe donc au niveau de la typologie et de la chronologie de l’occupation des terroirs, en recourant tant aux documents écrits (rares jusqu’au milieu du XIIIe s.) qu’à la toponymie et à la pédologie. Pour les détails des activités de production et des rapports avec la ville, l’A. n’a pu brosser qu’une première esquisse, très convaincante, en indiquant lui-même que des dépouillements restent possibles pour affiner l’étude de plusieurs problèmes (exploitants des courtils, nombre peu élevé de moulins, présence des viviers, rôle commercial de la chaussée, etc.), notamment un dépouillement systématique des baux et des censiers ducaux postérieurs à 1321. Par ailleurs, l’A. le montre à plusieurs reprises, la confirmation de certaines hypothèses et la résolution de plusieurs questions ne pourra venir que d’un examen plus global des rapports entre Bruxelles et les villages des alentours : seule par exemple une prosopographie poussée des habitants de Bruxelles permettra sans ambiguïté de prendre la vraie mesure de leur implantation foncière dans les villages de la banlieue (p. 109-115), ou encore le dossier du village de Laeken s’avère-t-il prometteur à la fois pour la question des origines paroissiales de Molenbeek et pour celle de son développement agricole (p. 79, 88 et 103-104). De même, compte tenu de la ténuité des sources locales, une vue d’ensemble de l’action ducale serait-elle souhaitable (p. 76 et 117). Un léger regret : les non-Bruxellois auront peut-être du mal à s’y retrouver dans certains développements de géographie historique mais dans un ouvrage publié par une collection d’histoire locale, on ne saurait en faire entièrement grief à l’A. Une carte de synthèse aurait toutefois été la bienvenue, dans la mesure où les cartes reproduites servent à tel ou tel point particulier du propos (étude du parcellaire, hydrographie, sols, implantation au XVIIIe s., etc.) et n’ont pas toujours une taille suffisante pour une lecture optimale. Éric BOUSMAR

Michel BALARD, Croisades et Orient latin (XIe-XIVe siècles), Paris, Armand Colin, 2001 ; 1 vol. in-8°, 272 p. (Collection U. Histoire). ISBN : 2-200-21624-6. Prix : €21,00.

La question d’histoire médiévale des concours du CAPES et de l’Agrégation a favorisé en 2001 l’éclosion de nombreux recueils de sources et essais dont celui de M. Balard reste de loin le plus pénétrant. Tout il vrai portait ce spécialiste de Gênes, coordinateur d’un groupe de recherches sur la colonisation en Méditerranée, à rédiger une œuvre de synthèse qui manquait jusqu’à présent aux étudiants de premier cycle malgré l’esquisse ancienne d’É. Perroy (1972). L’A. a relevé ce défi en dix chapitres concis, étayés de nombreuses cartes ou extraits de textes empruntés à ses devanciers. Son propos ne vise pas tant à faire revivre l’épopée des croisades que de montrer les modalités de la colonisation occidentale en Terre sainte à l’aune des réactions du monde musulman. Aussi débute-t-il son livre par un panorama des relations islamo-chrétiennes à la fin du XIe siècle mettant en avant les avancées commerciales des républiques italiennes en Orient, le morcellement politique de la région sous l’influence des Seldjoukides ainsi que la multiplication des pèlerinages armés à partir de l’An Mil (p. 17-30). La section suivante met en exergue la maturation de l’idée de croisade sous la férule de la papauté en synthétisant les acquis de la recherche avant d’évoquer dans un chapitre distinct les aléas de la première croisade (p. 43-66). Les travaux de J. Flori cèdent alors le pas à ceux de J. Riley-Smith sur les participants de la première croisade. L’A. consacre par la suite deux chapitres à l’évocation des États latins d’Orient apparus en 1098-1099 en soixante pages éclairantes, traitant successivement d’histoire politique, institutionnelle, religieuse, militaire et sociale (p. 67-126). Le pari eût été intenable sans les nombreuses cartes, plans et arbres généalogiques qui complètent son texte à partir des travaux fondateurs de Cl. Cahen, J. Richard et R.C. Smail ou de mémoires de maîtrise inédits comme à la p. 91. Les deux textes cités en appendice de cette partie montrent l’assimilation des barons francs à la géopolitique syrienne dès les années 1108-1109, à travers l’affrontement de coalitions bipartites en Djéziré (p. 77-78), ainsi que le regard de Guillaume de Tyr sur l’origine des succès de Saladin (p. 125-126). Au film des croisades retracé peu après succède un développement sur la pénétration du commerce italien dans les États latins d’Orient jusqu’à la guerre de Saint-Sabas (1256-1258) dont les avatars firent reculer au quatrième puis sixième rang les investissements génois au Levant (p. 209). La fin de l’ouvrage évoque le destin malheureux des colonies franques de Syrie et de Romanie au XIIIe siècle à l’aide des travaux les plus récents de D. Jacoby avant d’aborder le cas épineux des déviations et des critiques de la croisade liées à son instrumentalisation abusive par la papauté. L’essor de l’idée de mission à partir du XIIIe siècle pourrait servir de préambule à un nouvel ouvrage poursuivant jusqu’à la Renaissance l’œuvre utile de M.B. L’on ne doute pas qu’il puisse un jour relever ce défi prometteur !
Pierre-Vincent CLAVERIE

The History of the Holy War. Ambroise’s Estoire de la Guerre Sainte, éd. Marianne AILES et Malcolm BARBER, trad. Marianne AILES, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 2 vol. in-8°, XV-211 + XIX-214 p. ISBN : 1-84383-001-9. Prix : GBP 70 ; USD 125 (coffret).

L’Estoire de la Guerre sainte d’Ambroise représente avec l’Itinerarium Peregrinorum et Gesta regis Ricardi l’une des principales sources de la troisième croisade du côté chrétien. L’on a longtemps pris ce poème de 12 000 vers octosyllabiques pour une œuvre monolithique fixée par écrit entre 1194 et 1198 selon son manuscrit unique conservé au Vatican (Regina 1659). Ce constat a été retouché en 1992 après la découverte d’un fragment divergent d’une cinquantaine de vers qui méritait d’être confronté au texte exhumé par G. Paris. La chose est aujourd’hui faite grâce à M. Ailes et M. Barber qui ont pris le parti de publier, puis de traduire en anglais dans un second volume le témoignage du trouvère Ambroise. Il en résulte deux volumes de modestes dimensions dont l’introduction philologique ne fait que reprendre les conclusions formulées par G. Paris en 1887 : l’auteur serait un clerc de la cour d’Angleterre, plus normand qu’anglo-normand selon la coloration evrecinne de son dialecte. L’introduction historique rejetée dans le second volume (p. 1-25) se révèle plus diserte en replaçant l’œuvre dans son contexte historique avant de présenter les principes de traduction retenus. L’Estoire se révèle en effet l’une des œuvres les plus intimes des croisades à l’instar des chansons de Guyot de Provins, empreintes de tristesse. L’A. y déploie une admiration sans conteste des ordres militaires comme en témoigne un passage consacré aux templiers : « Le sixième jour après la grande fête de la Toussaint (6/11/1191) […] les templiers gardaient les fourriers. Au moment où ils s’y attendaient le moins, voilà quatre escadrons de Sarrasins qui tombent sur eux bride abattue. […] Quand les templiers les virent si près d’eux, ils descendirent de cheval et firent de grands exploits : ils tournèrent leurs visages contre les ennemis ; chacun avait le dos appuyé contre son frère, comme s’ils eussent tous été d’un même père » (t. 2, p. 129-130). Ce extrait donne un bon aperçu de la méticulosité des descriptions fournies par Ambroise au même titre que de son engagement en faveur de la Terre sainte. La restitution de son style posait des problèmes quasi insurmontables que les A. ont résolus en s’écartant des traductions archaïsantes d’E.N. Stone (1939) et de M.J. Hubert (1941) pour renouer avec la version de G. Paris. Leur rejet des lacunes apparentes du manuscrit en matière de versification aboutit cependant à un redécoupage de l’œuvre en 12 313 vers, rompant avec la numérotation de 1897. L’absence d’argumentation convaincante en faveur de cette option pose un problème philologique qui alimentera nombre de débats entre les partisans de la logique et ceux de la fidélité scripturaire. Les médiévistes devront comme souvent subir les effets de cette révolution de palais.
Pierre-Vincent CLAVERIE JEAN D’IBELIN, Le livre des Assises, éd. Peter W. EDBURY, Leyde-Boston, Brill, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-854 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Culture, 400-
1453, 50). ISBN : 90-04-13179-59. Prix : € 166,00 ; USD 208.
L’engouement porté par P. Edbury au comte de Jaffa, Jean d’Ibelin († 1266), l’a poussé à entreprendre une patiente réédition de son traité juridique intégré dans les Assises du royaume de Jérusalem en 1369. Cette source primordiale sur la féodalité hiérosolymitaine méritait une édition critique, digne de ce nom, depuis l’essai arbitraire du comte Beugnot, publié en 1841 dans le cadre des Recueils des historiens des croisades. Ce dernier n’avait en effet pas craint de centrer son édition sur une copie du XVIIIe siècle d’un manuscrit vénitien composé près de deux siècles après la mort de Jean d’Ibelin… Des considérations éditoriales semblent avoir empêché l’A. de fondre son travail dans la Collection des documents relatifs à l’histoire des croisades qui vient de parrainer à huit années d’intervalle des éditions critiques des Lignages d’Outremer et du Livre au Roi. L’édition de P.E. débute par une sobre présentation des cinq manuscrits subsistant de Jean d’Ibelin dont le plus ancien semble remonter aux années 1280 (B.N.F., fr. 19025). Le sort hâtif réservé à la carrière de son auteur (p. 1-2) pourrait choquer les lecteurs étrangers à la production historique de P.E. qui a signé en 1997 un ample essai sur la question [1]. Son introduction bascule dans ces conditions rapidement vers une tentative de reconstruction de la tradition manuscrite, alimentée par les travaux inachevés de M. Grandclaude et de G. Recoura (p. 11-24). L’indépendance relative des différentes moutures ressort de la table de concordance dressée par l’A., peu après, dans un esprit radicalement opposé au comte Beugnot (p. 25-33). P.E. a en effet pris le parti de publier dans des appendices autonomes les additions propres à chaque version sans les fondre dans le corps du texte ou les publier en note. Ce choix présente l’intérêt de mieux saisir l’évolution dans le temps de la pensée chypriote en dispersant malheureusement la matière juridique. L’édition rigoureuse qui en ressort s’articule autour de 239 chapitres, complétés par 194 pages d’appendices structurés autour des manuscrits existant autant que de leurs archétypes supposés. La question s’est posée très tôt de savoir quel statut réservait Jean d’Ibelin à son traité qualifié de Livre des assises et des usages et des plais de la Haute Cort dou reiaume de Jerusalem. On doit à l’A. d’avoir intelligemment référencé les différents renvois internes de l’œuvre qui aident grandement à sa compréhension (p. 819). Jean d’Ibelin paraît avoir nourri une réflexion poussée sur les institutions hiérosolymitaines en annonçant dans son prologue un inventaire conclusif des obligations imposées aux vassaux de la Couronne avant 1187 (p. 53). L’emploi récurrent des formules si con sera devisé après en cest livre ou enssi con je ai devant dit témoigne de l’organisation de son travail, probablement relayé par une équipe de juristes. Son œuvre se décompose en trois parties distinctes traitant des procédures juridiques et des conditions de plaid (chap. 1-126), des règles féodo-vassaliques (chap. 127-217), ainsi que de la constitution ancienne du royaume (chap. 218-239), présentée comme intemporelle. Jean d’Ibelin se fait l’apôtre dans ses développements des prérogatives accordées à la noblesse hiérosolymitaine en défendant une conception minimaliste de la monarchie en déliquescence au XIIIe siècle. Son traité ne commente ainsi qu’une seule assise promulguée par Amaury Ier après un différend avec Gérard de Sidon aux alentours de 1163. Sa seconde partie demeure en revanche selon les mots heureux de Beugnot « le traité le plus complet sur les fiefs qui ait été écrit au Moyen Âge ». Ce simple constat justifie à lui seul l’entreprise de P.E. en une période de débats intenses sur les réalités des schémas féodo-vassaliq