2004
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the
written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398.
Prix : GBP 50,00.
• Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge,
Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de
l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du
comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du
Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons
Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en
omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.
• RAOUL DE HOUDENC, Meraugis de Portlesguez. Roman arthurien du XIIIe siècle,
publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, éd., trad. et comm. par
Michelle SZKILNIK, Paris, Champion, 2004 ; 1 vol. in-8°, 538 p. (Champion Classiques,
Sér. Moyen Âge, 12). ISBN : 2-7453-1124-7. Prix : € 13,00.
• Poetry of the Early Medieval Europe : Manuscripts, Language and Music of the
Rhythmical Latin Texts. III Euroconference for the Digital Edition of the Corpus
on Latin Rhythmical Texts 4th-9th century, éd. Edoardo D’ANGELO et Francesco
STELLA, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2003 ; 1 vol. in-8°, XX-388
p. (Millennio Medievale, 39 ; Atti di Convegni, 12 ; Corpus dei ritmi latini (secoli IV-IX),
2). ISBN : 88-8450-070-2. Prix : € 85,00.
• LEONARDO BRUNI, Laudatio florentine urbis, éd. Stefano U. BALDASSARRI, Florence,
SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, CII-48 p., pl. (Millennio Medievale,
16 – Testi, 7). ISBN : 88-87027-98-6. Prix : € 30,00.
• Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Prager Handschrift R
VI Fc 26, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Standhaftigkeit in der
Liebesqual ». Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, 436 p. (Europäische
Hochschulschriften. Publications universitaires européennes. European University
Studies, 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes.
German Language and Literature, 1807). ISBN : 3-906767-44-2, br. Prix : €70,20.
PHILIPPE DE RÉMI, Le Roman de La Manekine edited from Paris BNF fr. 1588, éd. et trad.
Barbara N. SARGENT-BAUR, coll. Alison STONES et Roger MIDDLETON, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1999 ; 1 vol., 675 p. (Faux titre. Études de Langue et Littérature
françaises, 159). ISBN : 90-420-0614-5. Prix : € 189,00 ; USD 246.
Une nouvelle édition de
la Manekine de Philippe de Rémi se justifiait car celle
procurée en 1884 par H. Suchier à la SATF (sous le titre
Oeuvres complètes de Philippe
de Beaumanoir, l’œuvre étant alors attribuée au jurisconsulte) ne comprenait ni étude
grammaticale, ni glossaire. Celle-ci permet donc de revenir à ce texte, l’une des
versions romanesques du conte de la fille aux mains coupées. Elle comporte une
introduction littéraire et grammaticale, une étude précise par A. Stones du manuscrit
B.N.F. fr. 1588, f° 2-56 – le manuscrit n’est pas de très bonne qualité et comprend
beaucoup de pliures et de déchirures grossièrement réparées ; une seconde main
apparaît à partir du f° 10 r° – et de ses illustrations, ainsi que l’histoire de ce manuscrit
par R. Middleton. L’attribution du roman à Philippe de Rémi, le père du législateur,
et la datation du texte, dans le second quart du XIII
e siècle s’appuient sur les
recherches de S. Lécuyer et B. Gicquel. La traduction anglaise suit de près le texte :
c’est d’ailleurs ce qu’elle revendique : « a line-by-line version, attempting to follow
the sequence of phrases and clauses insofar as its consistent with readable English »
(p. 127). La bibliographie est ample. Signalons l’absence de notre thèse portant sur ce
roman
[1], où sont étudiés les motifs de l’inceste et de la mutilation et la valeur
symbolique de la quête de Joïe. Quatre appendices traitent de la géographie de
l’œuvre, de deux passages difficiles et du vocabulaire de la navigation. On peut
trouver un peu courte l’étude de la langue de l’auteur (p. 118-122) et de celle du scribe
(p. 123-124), judicieusement distinguées. Il est vrai qu’il s’agit de picard (bien étudié,
particulièrement par la grammaire de Gossen), ou plutôt de ce français teinté de
picard constituant
le literary medium (p. 118), langue commune de nombreux romans.
Le manuscrit a subi depuis l’édition Suchier des dégradations qui en rendent
parfois la lecture difficile, ainsi entre autres aux v. 35-81, 328-350, 2501-2554, 7418-7434. Il en est de même pour les miniatures comme le montrent les illustrations (fig.
1-16). Les principes d’édition se distinguent de ceux de Suchier : plus grand respect
du manuscrit, refus revendiqué d’une normalisation dialectale, conservation des
graphies par
ç ou
c (
çou 28,
tierc 221,
quic 233, là où Suchier écrit
ch) ou des consonnes
d’ornement :
roialme 224 (S.
roiame). B.S.B. met ainsi en valeur des traits dialectaux
moins visibles chez Suchier
[1]: absence de palatalisation (171
canté, 381
cambre),
traitements ou formes particulières (3089
fenc pour
fent, 691
iawe, 1027
fu, 4355
ju),
absence d’épenthèse (169
ensanle, 170
sanle), réduction de la géminée aux futurs (2081
pora, 3686
moroit) ou ailleurs (550
plaisier, 6044
poison pour
poisson, 6644
pasee,
généralement corr. par S.), action fermante d’une consonne palatalisée (360
signour,
387
vigniés, 4894
pissons), phénomènes d’assimilation (au fut. : 4584
merra (
mener),
2522
verrés (
venir), 2512
terra (
tenir), et ailleurs : 1201
paller), métathèse (3304 enterra,
3316
gorra de
gesir), 699 forme
arai (à côté de 697
av[r]a), e svarabhaktique (917
meterai,
2394
perderiés, 4402
saveras) ; formes de p. s. (7525
peurent, 7682
eut, 7567
seut), p. p. f.
en
-ie (2761
brisie), -t final maintenu aux p. p. m. (167-168
entailliet/soutillet, 202
ellit).
On suit B.S.B. dans un grand nombre de ses corrections, dont beaucoup déjà faites
par Suchier. Sont parfois attribuées à S. des formes fautives qu’il n’a pas conservées
ou qu’il indique en leçon rejetée (Rim 1, 31, 32, 2746, etc.). B.S.B. signale v. 3909 que
S. ne marque pas de paragraphe ; s’il ne le fait pas, malgré la miniature, c’est parce
qu’il n’y a pas ici la majuscule ornée qui indique généralement le paragraphe.
Les corrections permettent d’éviter des vers hypermètres : 153 plour(er) > plours –
B.S.B. supprime 298 ot, 428 ains, 785 et, 3279 en, etc. – 552 nus > uns – 679 estoit > ert –
783 Joie par la main > la main Joïe – 1079 ne m’en esmervel mie (S. je ne m’en mervel mie) –
1085 roe (S. conserve roee) – 2576 vees > vés – 5215 averés > avrés, ou hypomètres : 91 [is]si –
102 du > de son – 261 ajoute maint – 788 icel. B.S.B. tend à compter les [e], là où S. ajoutait
des mots : 1477 autrë (S. aj. est) – 481 malë (S. et) – 1486 or est glacë, or est solaus (préférable
à la corr. plus lourde de S.) – 1781 (S. change l’ordre des mots) – 5190 quele > quë ele,
des rimes du même au même : 126 en volonté > entalenté – 164 vertueuses (S. deliteuses) –
5625-5626 corr. disc. anoncion/ noncion (paronomase) > anontion/mention. Certaines
corr. sont nécessaires pour le sens : 28 qu’il [n’]oent – 185 l’amas > l’ama – 447 ne > en –
464 [m’] en (suppression de m) – 487 par > pour – 491 ajout de Sens – 654 com li chevalier
(au lieu de ainsi com li roi) – 686 d’un cisne a merveilles grant (préférable à S. merveillous
[e]t grant) – 691 et > en l’iawe – 709 avoir > avroie – 802 vinrent > virent – 1147 assention
> Surrection (et suppression de droit en tête de vers) – 1411 en amer conservé (in love,
au lieu de enamer) – 1482 douçours > doulours – 1530 puis > truis – 1598 douter > donter –
1629 seroi > serai – 1830 maus (donné par le ms. et non mais comme lit S. qui corrige en
max) – 1920 moi > mi (o exponctué) – 2686 vint, dont demanois (le sujet de vint est li
tornois; S. corrige seulement vindeent en vindrent) – 2728 buisisine > buisine – 2775 cors
> cous (S. cols), confusion fréquente) – 3315 qu’il > qu’i (S. non corr.) – 4760 gens
(conservé par S.) > contraires vens – 4786 costoie[r] (S.) – 5010 selon la mer > selon la rive –
5158 mist (S. conserve doinst) corr. préférable : souhait inutile car le sénateur a déjà
bien agi avec J.) – 5431 li disime > dosime corr. intéressante pour le sens – 5477 nef > mer
(S.) – 5534 oïr noveles quë il prise (S. conserve oïr noveles de se prise), pour la correction
grammaticale : 220 nus (nul) – 243 pluseurs langage[s] – tout > tuit en fonction CSP (315,
554, 615…) – 684 ot pour ont – 756 doi[t] – 916 q’ > qui (de même 1427, 1930, 2981 ; S.
conserve généralement que) – 2731 de > des – 2746 de tout > de tous – 2764 li contens >
contant (CSP) – 3000 laissiés > laissié, d’où 2999 amistiés/amistié – 3300 gardens > gardent –
3632 senescal > senescax (CS) – 3814 o[n]t – 4142 mises > mise – 4534 sai > sait – 4735
somme[s] – 4762 en douce iauwe et de mer issue (mss est de mer issue; S. corr. de même),
pour la rime : 377 prisent corr. en prirent (rime avec departirent) – 1127 David > Davis/
acomplis – 1175 salent > saillent/travaillent (cependant, Gossen, p. 116, § 59 note des
rimes vermeille/belle) – 1281-1282 inversion des rimes – 2306 devrait corr. lieue en liue
(S.), rime avec veüe – 2972 enfanta/enfan[t] a (rime équivoquée pour l’œil) – 4627 a
entendre > entendant (d’où rime du même au même, déjà dans S) – 5444-5445
addrecierent/misent > entremirent/mirent (S. ademirent) ; ms misent: on aurait pu avoir
la rime entremisent > misent – 5649-5650 dire/sire(s), mais 5656 corr. inutilement sires >
sirë – 5723-5724 ne corr. pas fius/bontieus (au contraire de S.), ou pour la graphie : 4832
gaaig > gaaing (S. conserve) – 5661 grase > grasce (rime avec face).
B.S.B. lit correctement 3732 li courut (S. le courut), 3765, 4892 elle conserve ert (S. iert
inutilement) et corrige certains vers très fautifs : 3444 nil plus grans ne fu en lettres > nul
plus grant ne fu en lettre (rime avec mettre) – 5095 or vous dirai comment l’avon > or vous
dit ai çou qu’en savon – restitue des vers absents : 5204 que « Manekine », dist li sire (S.
Manequine, respont li sire) – 5896 qui maint tourment et maint dangier/rime avec gravier
(S. maint peril fier) – 5808 querrons a nos ames confort (S. a nos ames querrons confort) – 6205
évite une répétition : duel ne meschief (S. n’outrage, ms. : ne tourment).
Cependant d’autres corrections ne sont pas indispensables : ainsi, le scribe n’écrit
pas les -e de fin qu’il ne prononce pas ; les ajouter n’est pas utile : 1016 au batel l’ont
mis[e] en plorant, 3765 un’autre suffirait – L’accord des p. p. , considéré comme fautif,
est systématiquement corrigé (S. ne l’a généralement pas fait), alors qu’il n’y a pas de
règle à cette date : 265 la queste qu’enpris[e] avoient – 4706 moi a ele fait > moi a el faite (S.
fait), cf. 4708, 5014 – Le -t final est généralement absent après -on, particulièrement en
P6, ainsi 1873 fon[t], 2664, 5762 son[t], etc. et, en dehors des verbes, 1922, 2870 don[t],
1259 hau > haut. B.S.B. corr. toujours – 283, 771-772, 1033-1034, B.S.B. et S. corr.
damoisiele/bele > damoisele. Cependant, cette rime se trouve en picard. – 1560 sa[i]
ge, sa ge peut être conservé, de même 5082 P1 fa (> fai), forme de P1 possible : graphies
ai/a interchangeables en pic. Gossen, § 6-7, p. 52-53 – B.S.B. corrige systématiquement
se en si, possessif ou adverbial :1425 tuit oel si sont, cf. 2891 se ralerent > si ralerent, 3384
et se li porte > et si li porte, cf. 3631, 3658 3733, 3807, 5007 etc. En revanche 5107 si > se
(se li estuet).
B.S.B. ne corr. pas, avec raison, le v. 412 mais cela entraîne 414 les fait > se laisse (S.
corr. davantage 412 : ajout de art et corr. pere, mais 414 corr. seulement en sel fait) – 1273
Espaigne > espave, justifié par réf. aux Coutumes de Beauvaisis, ch. 56, § 1619 – 1479 S. l’un
est marastre, l’autre mere, moins lourde, est préférable à a l’un marastre, a l’autre est mere –
1481-1482 et bonne et malë est Amours, mors et vie (plutôt que S. et bonne et male ; et est
Amours/mors et vie) – la ponctuation des vers 1404-1406 rétablit bien le système
hypothétique, mais provoque une inversion des vers. On notera que B.S.B. suit les
formes variantes d’Evoluic, Evolint, Evolinc, Enluïc, Enluis (Suchier : toujours Evoluic).
Ne sont pas nécessaires : 612 si possessif > li – 1712 B.S.B. et S. que > et (que causal) –
1131 ajout de l’article défini [l’]homme, expression généralisante, de même 1785 – 1893
le point d’interrogation (et on peut conserver le e final de voire amie) – 2012 esvell >
esveil (les deux ll marquent la palatale : rime avec conseil) – 2223-2224 afique/riche >
affiche/riche (en fait ch = [k]) – 2289 déplacement du et : Cars, volilles et venisons – 3112
est > ert – l’inversion de 3137-3138 – 3147 s’est aperçus > s’en apercut – 3209 jovenece >
jovnece (jovene = 2 syllabes) – 3481-3482 inversion de venist et desist – 3543 voir se dist
> ce dist (verbe dire en empl. pronominal) – 4815 c’or > or (on trouve q’/c’ à l’initiale) –
5940 évite, sans nécessité, la répétition ma grieté (la grieté) qui m’est partie – 5006 se sires
> ses sires (fréquent, cf. 5286 se lis > ses lis) – 5233 celui > celi (inversion des pronoms
en picard) – 5502 fu par tourment peut concerner le roi, puis être étendu à ses
compagnons (que il ne savoient) au v. 5503; alors que S. conserve, B.S.B. unifie au plur.
et doit donc corriger en furent d’où la corr. tormente > torment – 7587 soies corrigé en
soiés.
Un certain nombre de choix sont discutables : 106 deüisciés (pour deuisciés) = 9
syllabes – 362 m’en mefferoie au lieu de me mefferoie, à cause du v. 144, de même 586 m’en
prieront (pour me) – 603 que signalé comme corr. à partir de qil mais on voit un signe
sur le q – 856 eles en iscent, choix commenté p. 645 comme l’idée que la cellule des
prisonnières est souterraine, d’où la trad. come out. Conserver euiscent (subj. de avoir)
= « elles auraient pu avoir largement (à manger) » – 948 aidra > aidera. Fouché signale
des formes portra, demandra, trovra (Le Verbe, p. 391) – 1093 garder que (causal) plutôt
que qui relatif – 1095 garder cui au lieu de qui (C. nom) – 1130 sour > sur (peu utile),
si corr., plutôt sor, mais graphie sour bien attestée (Gossen, p. 81) – 1314 mss qu’ele
truise > que le truise (introduit une forme faible après que), S. qu(e) el le truise préférable –
1395 conserver devant qu’ele a fait sa volee (corr. qu’a faite), de même devant que ele a fait[e]
s’empainte ; il suffit de compter quë –2748 lit après de lui et non a pres de lui son escu mis –
2969 quil pourrait être corr. en qu’el (B.S.B. et S. que) – 3062 boire (mss boivre, rime avec
deçoivre) – 3986 ne du commun ne du barnage > et du commune et du barnage, corr. bizarre
dans une série de mots négatifs – 4346 ma mere m’a fait > a faite ceste chose – 4499 en roi
(ms meilleur : au roi) – 5390-5391 chierist et honneure > honneura (inutile, chierist est un
prést) – 5649-5650 dire / sire(s), du coup, corrige sires plus bas et est obligée de compter
sirë inutilement – 5657 ajout curieux il n’i avoit (il n’avoit) – 7079 corrige n’avot > n’avoit
mais 814 garde un impft en -ot (esgardot) – 6705, 7510 corrige sept en 9 – 8394 supprime
le e de tante nuit (d’où vers faux).
On signalera enfin des coquilles ou erreurs : 23 violent (traduit go away) pour voisent –
802 v1rent (plusieurs exemples de ce type de coquille: 2058 11 pour il; 2873 qul pour
qui…) – 890 l’orrent pour orront – 1795-1796 corrige vn en vii (et doit ajouter un s à la
fin de an et de ahan au v. suivant, corr. compliquée et peu utile, les jeunes gens pouvant
souffrir de se taire leur amour mutuel, même une seule année). – 2076 et, et de ce fait –
3647 proçaine pour prochain, rend le vers faux – 5145 ensé (pour pensé) – 5273 de ut (de
tout) – 7721 Tenebres écrit Tenebrés (?) – Quelques trémas manquent ou sont au
contraire superflus : 3937-3938 aperceussent, d’où aidë (et non aïde) – 7370 coneue, 7840,
8124 eu. Dans les séquences {e] central + diphtongue, B.S.B. transcrit eü : 709, 4185
peür, 2144 pourveürs, 2276 trompeürs, 4789 gouverneür, 4790 conduiseür, 4769 pecheürs,
4813 pesceürs (mais 5307 pesceours) etc. S. corr. toujours en -eeur.
Pour conclure, il s’agit d’un vaste travail, qui permet l’accès à une œuvre parfois
trop négligée, dans une forme proche de la copie originale ; cependant, un certain
nombre de corrections ne sont pas utiles et, en revanche, on trouve quelques erreurs
qui auraient dû être évitées.
Marie-Madeleine CASTELLANI
Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the
written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398.
Prix : GBP 50,00.
Le livre d’A. Kosto s’inscrit dans une tradition d’un demi-siècle, celle des travaux
des médiévistes d’outre-Atlantique concernant la Catalogne ; une nouvelle
génération de jeunes chercheurs américains livre maintenant des thèses souvent fort
novatrices, comme celle de Ph. Daileader sur Perpignan. Par son objet d’étude – un
type de documents très particuliers, les convenientiae – par son analyse des relations
entre écrit et oral, par l’attention portée à la « mutation documentaire » des décennies
suivant l’an mil, le livre d’A.K. se trouve – malgré une certaine réserve de son A. – au
cœur d’un ensemble de travaux qui remettent en cause la dernière « mode »
historiographique, celle d’une négation ou d’une vision réductrice des changements
du XIe siècle, plus connue comme « anti-mutationisme ». Ces travaux, ceux d’H.
Débax sur les serments de fidélité ou ceux de P. Chastang sur les cartulaires
languedociens, par exemple, démontrent que le changement documentaire réel des
années 1020-1060 n’est ni une illusion ni le résultat d’une simple (r)évolution
linguistique (l’irruption des langues vernaculaires dans l’écrit). A.K. écarte lui aussi
d’emblée ces « explications réductrices » : il s’appuie pour cela sur l’ensemble le plus
original et le plus révélateur qui soit, celui d’un millier de chartes écrites entre 1021
(mais surtout nombreuses à partir de 1030-1040) et 1170 environ. Les convenientiae
catalanes, connues par les travaux antérieurs de P. Ourliac puis de P. Bonnassie, sont
des pactes, des accords venant mettre fin à un conflit, et passés entre deux personnes :
souvent membres d’une même famille aristocratique, laïcs ou clercs. Mais des
documents comparables existent aussi, mutantis mutandis, en Castille-León (le pleito~homenaje), dans le Midi aquitain, en Anjou et jusqu’au Beauvaisis. La forme et le
contenu de ces chartes sont extrêmement inventifs, et ne se conforment à aucun
modèle prédéfini, car la convenientia tient une place nouvelle et particulière, à côté des
serments de fidélité : elle met en forme, de manière pragmatique, les conséquences
concrètes des serments de fidélité. Les premières d’entre elles, et cela reste une
dominante, règlent les problèmes de partage d’autorité sur les châteaux, et mettent
en place les complexes hiérarchies des droits et des hommes qui les exercent. À ce
sujet, le cas du château de Talarn, en Pallars (p. 86-89), présenté à travers l’analyse
d’une série de cinq conventions des années 1079-1080 entre comte, vicomte, châtelain
(castlà) et chevaliers (caballarii), montre que le système féodal est à la fois fortement
structuré et souple, ductile : la convenientia est la forme écrite née de cette souplesse,
de cette ductilité et de la nécessité de mise en ordre. L’excellente présentation de la
« première » convenientia (ch. 1), mettant en parallèle le texte de l’accord entre
l’évêque et le comte d’Urgell, révèle l’utilité de ce type de document : un accord, et
surtout une série de promesses pour l’avenir. Dans une société où les cadres anciens
sont bouleversés, où l’ordre juridique repose sur le rapport de force militaire et la
capacité à le faire respecter, la convenientia vient mettre par écrit, pour le futur, tout
à la fois un ensemble d’engagements et les moyens de coercition pour les garantir :
pénalités, sûretés, cautions, gages, otages, etc. L’examen de deux cas précis, pour les
deux couples de comtés voisins et cousinés de Pallars Jussà et Subirà et d’Empúries-Rosselló, montre comment conflits, accords et nouvelles conventions se succèdent,
reflétant leur fragilité circonstancielle, mais leur permanence sur le long terme. Pour
toute la Catalogne entre 1020 et 1170, les convenientiae fixent les cadres d’un ordre,
toujours remis en cause au cas par cas, mais assurant, tant bien que mal, une certaine
pacification de la société féodale : évêques et abbés ne sont d’ailleurs pas les derniers
à y recourir dans leurs relations avec l’aristocratie laïque, en particulier pour la garde
des châteaux tenus pour les dignitaires ecclésiastiques. Dans les dernières décennies
du XIIe siècle la mise en place de l’autorité suzeraine indiscutée des comtes de
Barcelone-rois d’Aragon sur l’ensemble des comtés catalans, l’harmonisation des
régimes juridiques sur le modèle des Usatges de Barcelone, et surtout l’introduction
des nouvelles pratiques du droit romain, par un notariat public au service des
souverains, marque la fin de la convenientia, avec l’achêvement des premiers âges
d’une féodalité instable qui entre dès lors dans le moule des grandes monarchies
féodales. L’ouvrage d’A.K., qui offre une vision exhaustive et définitive de la
convenientia catalane, apporte bien plus qu’une réflexion sur l’intérêt d’une source
documentaire originale, il est un réel outil pour revenir sur la question de l’an mil et
des mutations qui l’accompagnent : l’examen d’un des aspects les plus
caractéristiques de la « mutation documentaire » renvoie sans faux-fuyant à une
transition fondamentale dans la société. En cela, l’ouvrage d’A.K. représente un
apport neuf et stimulant pour l’étude des rapports entre les formes diplomatiques et
juridiques et la réorganisation des pouvoirs dans l’0ccident des XIe-XIIe siècles, autour
de ce qu’il faut bien appeler la féodalité.
Aymat CATAFAU
Jean-François LASSALMONIE, La boîte à l’enchanteur. Politique financière de Louis XI,
Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002 ; 1 vol. in-8°, XXVI-860 p. (Études générales). ISBN : 2-11-092596-5. Prix : € 38,00.
Allez vous en demain a Paris et, vous et monseigneur le president, trouvez de l’argent en
la boete a l’anchenteur pour ce qui sera necessaire, et qu’il n’y ait faulte (p. 316), ordonne en
janvier 1471 le roi Louis XI à son secrétaire des finances Jean Bourré. Boutade dans un
style cher au monarque, sans doute, mais aussi marque d’une détermination à trouver
coûte que coûte l’argent nécessaire, au moment de financer la campagne militaire
entreprise contre le duc de Bourgogne. La place de « l’homme Louis XI », « âme de
l’État », est grande dans ce gros livre, et ce n’est que justice, dans un contexte
d’édification d’une politique en (bonne) marche vers l’absolutisme. L’A. a opté pour
un découpage du règne (1461-1483) en quatre segments d’inégale longueur et
inégalement documentés. Le fils de Charles VII hérite de finances royales
réorganisées, dans leurs structures et leur fonctionnement, au-delà de temps
difficiles, ceux de la Guerre de Cent ans. D’abord il amasse pour programmer ses
desseins, fût-ce à travers des expériences réformatrices peu concluantes, par essais et
par erreurs. La fiscalité, sa permanence une fois acquise, trône au cœur des
protestations élevées à l’occasion de la Guerre du Bien public (1465) et se trouve ainsi
freinée par la fronde des princes, face à laquelle le souverain se voit en outre contraint
à de coûteuses concessions. Puis vient le redressement, au prix d’une politique
intérieure et extérieure grevant à court terme les caisses mais d’un bon rapport pour
les investissements futurs : c’est le moment du bras de fer avec Charles le Hardi, un
temps de « grandes manœuvres » sous tous les rapports, commerce et monnaie
inclus. À l’égard des tiers, entre France et Bourgogne, Louis XI va pratiquer l’art de
paraître généreux sans dépenser quasiment un sou, au moyen d’intrigues, avec son
pragmatisme permanent. Le poids de la fiscalité du royaume croît encore de pair avec
l’autorité monarchique de la fin du règne, dans une véritable « fuite en avant »
(p. 517) des recettes et des dépenses.
Dans une cinquième et dernière partie, d’allure plus thématique, sont dévoilés les
grands « ressorts » de la politique financière du roi, hommes, idées, limites. Qui sont
les collaborateurs en action ? Des commis, non pas des ministres investis d’une
responsabilité politique, des exécutants et non des décideurs. Qu’en pensent les
sujets, que révèle le pouls de l’opinion ? Que le monarque ne paraît pas en phase avec
son temps, parce que son unique objectif est de toujours prélever davantage, sans
chercher à épargner. Et pourtant on paie… Et J.Fr. Lassalmonie d’esquisser
l’attrayante image d’un monarque autoritaire à l’extrême, agissant par le charme
autant que par la crainte, d’une sorte de « tyran enchanteur » – retour au titre… Il
cadre bien son sujet : un roi, sa politique, ses deniers, non pas les finances de la France,
du pays tout entier. Il l’introduit solidement par un commentaire utile de la
bibliographie et une justification fort acceptable de l’utilisation de maints travaux
anciens, non exempte de réhabilitations sans doute équitables. Il évite toute
extrapolation et globalisation hasardeuses concernant recettes et dépenses à partir
des seuls chiffres fournis par telle recette dans le royaume. Respectueux des sources
plutôt qu’obnubilé par le besoin de graphiques en l’occurrence trop téméraires, il
avoue les limites des données quantitatives que sa prudence seule lui permet de livrer
aux lecteurs. Nous ne lui en ferons pas grief.
Nul ne doit redouter trouver ici une « brique » indigeste, une étude technique et
dévitalisée d’histoire financière, comme il en existe parfois. La réalité historique est
toujours présente, tout historien de la période trouve ses repères à chaque page. Le
plan choisi propose un découpage rythmé par l’opposition des grands féodaux, le
conflit avec Bourgogne, les implications financières en résultant. « Soucieux avant
tout d’efficacité et nullement des usages établis » (p. 708) : le roi bâtisseur d’État, déjà
si « moderne » en son « Moyen Âge » finissant, se voit ici bien profilé, confronté qu’il
est aux besoins et aux moyens de sa politique, qui lui imposent et lui permettent de
redistribuer après avoir prélevé.
Un seul regret toutefois, dont on concédera la légitimité à l’auteur d’un Louis XI et
Charles le Hardi absent de la bibliographie : l’utilisation restreinte de l’ample
production relative aux ducs de Bourgogne. Il en résulte quelques considérations
auxquelles nous ne pouvons souscrire. B. Schnerb (L’État bourguignon) eût appris à
l’A. qu’il serait temps de renoncer enfin, dans toute l’historiographie française, à tenir
le duché de Bourgogne, grand fief de la Couronne, pour un apanage. Les travaux de
feu M.A. Arnould sur les finances ducales auraient fourni quelques éléments de
comparaison éclairants. Nous ne pensons pas que la mort tragique de Charles le
Hardi ait « décapité » et fait « définitivement défaillir » l’œuvre politique
bourguignonne (p. 458), ni davantage que Maximilien et Marie aient été simplement
« l’ombre » des ducs Valois (p. 520). Mais que ces quelques sursauts de plume ne
dévalorisent surtout en rien un maître livre, dont la densité ne le dispute qu’à la
formule juste et pénétrante que trouve toujours J.F.L. pour caractériser ce que les
sources lui révèlent.
Jean-Marie CAUCHIES
Kurt Otto SEIDEL, « Die St. Georgener Predigten ». Untersuchungen zur
Überlieferungs- und Textgeschichte, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-369 p. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters,
121). ISBN : 3-484-89121-1. Prix : €46,00.
À priori, c’est à un recueil de sermons du monastère bénédictin Saint-Georges
(Schwarzwald) que K.O. Seidel consacre son ouvrage. Mais d’emblée, l’A. revient sur
le nom donné à ce recueil, signalant que les manuscrits et fragments proviennent de
différents endroits et que ces « sermons » s’écartent parfois de leur définition
première. Il conserve cependant l’appellation « St. Georgener Predigten » en utilisant
des guillemets et il en propose une présentation, une description et une analyse
détaillées. Nous disposons ainsi d’une vue générale, mais précise, de ces « sermons ».
Dans un premier temps, K.O.S. présente donc les manuscrits de façon très
complète, mettant ainsi à notre disposition un ensemble de données digne des
meilleurs catalogues. Pour ce faire, il se fonde sur des catalogues et des études déjà
existants qu’il complète et parfois même corrige, ou à propos desquels il s’interroge,
faisant clairement la distinction entre lectures véritablement erronées et lectures
nouvelles.
Après cette présentation, l’A. s’applique à classifier les manuscrits, cherchant à
savoir s’il existerait une sorte de « texte d’auteur » et quelles seraient alors les
transformations qu’il aurait subies. Ses résultats sont résumés à la fin de la deuxième
partie sous forme d’un stemma.
Dans la troisième partie, il est alors possible de s’intéresser à l’histoire du texte et
à sa diffusion, tant dans le temps que dans l’espace, ce que l’A. résumera sous forme
de carte et de schéma. Le recueil vit son premier essor au XIIIe siècle ; il est alors
essentiellement lu au sein des monastères et rencontre un public issu du milieu
cistercien ; profitant de la naissance des universités, sa diffusion se poursuit au XIVe
siècle, jusqu’au XVe, années au cours desquelles il tend à la simplification et à la
« délatinisation », transformations qui lui gagnent un public plus large et moins
spécifique, notamment en raison du développement de la lecture individuelle et du
mouvement de la Devotio moderna.
Cependant, le recueil reste marqué par le milieu monastique. Aussi ces sermons,
qui furent, certes, en partie une mise par écrit de propos tenus oralement, mais dont
beaucoup furent conçus comme des textes de lecture utiles à l’édification et à la
méditation personnelles, ne réussirent-ils pas à toucher véritablement le nouveau
public laïque de la fin du XVe siècle, ni à répondre à ses besoins, et ne surent pas non
plus profiter de l’imprimerie alors en pleine expansion.
Avec cet ouvrage, K.O.S. nous offre un outil utile à la connaissance de la diffusion
des manuscrits tout en suggérant que ces « sermons » n’induisent pas
obligatoirement un « prédicateur » et tout en interrogeant en filigrane les relations
complexes qui existent entre écrit et oral.
Florence BAYARD
RICHARD BILLINGHAM, De Consequentiis mit Toledo-Kommentar, éd. Stephanie
WE B E R, Amsterdam-Philadelphie, B.R. Grüner, 2003 ; 1 vol., XXVIII-335 p. (Bochumer Studien zur Philosophie, 38). ISBN : 90-6032-367-X. Prix : USD 98.
Dans cet ouvrage, révision d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de
Paderborn en 2001, l’A. nous propose l’édition critique de deux textes logiques
portant sur la théorie des conséquences (inférences, en langage contemporain) : le
traité de Richard Billingham, logicien anglais du XIVe siècle (conservé dans 4
manuscrits) et un commentaire de ce traité, conservé dans un seul manuscrit (Tolède,
Archives de la cathédrale, Cabildo 94-27).
Témoins d’un dépassement et d’une mise de côté de la théorie aristotélicienne des
syllogismes, mode de raisonnement longtemps privilégié, les traités sur les
conséquences faisaient partie du curriculum régulier de la Faculté des arts,
particulièrement aux universités d’Oxford et de Cambridge. Les textes ici édités et
commentés sont caractéristiques de cette riche littérature dont l’intérêt est théorique
(quels sont les différents types d’inférences logiques ? à quelles conditions une
conséquence est-elle valide/invalide ?) autant qu’historique (car ils reflètent
certaines pratiques pédagogiques de l’époque, pratiques qui dépassent de loin le
strict cadre de l’enseignement de la logique).
Pour éviter de longs apparats critiques et préserver la lisibilité, l’édition du texte
de Billingham est présentée en trois versions différentes, tant les variantes
individuelles, plus ou moins importantes du point de vue stylistique, sont
nombreuses entre les différents manuscrits. C’est là un choix d’édition dont il ne faut
pas s’étonner, cela est fréquent dans les textes universitaires de cette époque,
particulièrement pour des textes qui servent avant tout de manuels d’enseignement.
L’édition critique est impeccable et les commentaires, qui suivent le texte pas à pas,
sont riches et pertinents. À ces titres, ce livre intéressera autant le logicien – l’A.
propose d’ailleurs quelques traductions en langage formel contemporain – que
l’historien de la logique – dans ses commentaires, l’A. situe théoriquement et
historiquement le texte de Billingham par rapport à ses prédécesseurs et
contemporains.
Ce livre constitue un pas important dans la longue marche vers une meilleure
connaissance de la tradition logique anglaise du XIVe siècle, tradition riche et parfois
touffue tant les textes se croisent et se répondent et dont il reste encore beaucoup de
textes à éditer et commenter.
Fabienne PIRONET
Irène ROSIER-CATACH, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004 ; 1 vol.
in-8°, 766 p. (Des travaux). ISBN : 2-02-062805-8. Prix : € 40,00.
Au cœur de la vie religieuse et sociale du Moyen Âge chrétien, les sacrements ont
depuis longtemps suscité des études nombreuses et diverses. La somme d’I. Rosier-Catach s’en distingue par un angle d’attaque original : de Bérenger à Duns Scot et en
privilégiant les commentaires des Sentences, elle étudie la façon dont les théologiens
décrivent le sacrement comme un acte de langage qui « produit ce qu’il signifie ».
L’ouvrage s’articule en cinq parties, consacrées à la signification du sacrement, son
efficacité, sa formule, l’intention des divers intervenants, enfin à la formule si
naïvement complexe de la consécration eucharistique : « Ceci est mon corps ». La
perspective de l’ouvrage est donc linguistique, voire sémioticienne : il s’agit de
retracer l’émergence, à propos d’un type particulier de signe, d’une réflexion
médiévale sur le langage et la signification, remarquable par la richesse des débats
qu’elle a suscités et par sa pertinence au regard des discussions contemporaines sur
la valeur « performative » du langage. Il s’en faut de beaucoup toutefois que sa lecture
soit réservée aux seuls historiens des théories linguistiques.
D’abord, parce que l’ouvrage est d’une exceptionnelle lisibilité. Exposée en un
style sobre et clair, la matière en est répartie sur plusieurs strates, qui l’ouvrent à
autant de modes de lecture complémentaires. Outre les notes copieuses mais séparées
qui confirment le discours principal, plusieurs encadrés ont été insérés dans le texte :
tableaux récapitulatifs, traductions de textes majeurs ou inédits dont l’original latin
est tantôt donné en regard, tantôt différé en annexes : mieux que des citations brèves
ou tronquées, ce procédé d’exposition préserve la cohérence, la précision et la
fécondité des doctrines évoquées. Dix reproductions commentées de manuscrits
n’agrémentent pas seulement la lecture de l’ouvrage, mais résument, sur un mode
différent, quelques-unes de ses questions principales. Enfin, deux index, des auteurs
cités et des notions principales (de l’aboiement au vœu), permettent de sillonner La
parole efficace en tous sens.
Les perspectives ainsi ouvertes sont innombrables : n’en retenons que deux.
D’abord, les relations entre arts du langage et théologie s’avèrent bien plus complexes
que la simple subordination « ancillaire » des premiers à la seconde. À partir d’un
corpus commun (Priscien, Aristote, quelques textes récents), on voit ici les
théologiens, appuyés sur des sources ou des questions spécifiques, pousser plus loin
l’analyse de notions grammaticales, sans que les artiens, davantage rivés aux textes
fondateurs de leurs disciplines, bénéficient des progrès théoriques ainsi accomplis ;
ailleurs, les analyses des uns et des autres se croisent, divergent, mais se poursuivent
en parallèle, manifestant une commune attention aux faits linguistiques dans les deux
facultés.
En réfléchissant sur la signification et l’efficacité du sacrement, l’ouvrage clarifie
de façon décisive leur fonction de « signe », trop souvent amalgamée à celle de
« symbole » malgré le témoignage unanime des textes. Au contraire du symbole, dont
le contenu diffus et inépuisable s’impose pour ainsi dire à l’observateur en raison
d’une analogie naturelle avec la chose signifiée, le signe renvoie à autre chose en vertu
d’un « pacte » qui lie les divers interlocuteurs. C’est parce qu’il entre dans le signe une
part de convention que le sacrement a une signification précise, garantie par
l’institution ecclésiale et discutée par les théologiens, ainsi établis les maîtres du sens.
Bien d’autres pistes seraient à énumérer. On l’aura compris : somme précise et
claire, seminarium foisonnant et ordonné, La parole efficace est appelée à féconder tous
les champs des études médiévales où il est question de parole, de signe et de sens.
Dominique POIREL
Langues, codes et conventions de l’ancien théâtre. Actes de la troisième rencontre
sur l’ancien théâtre européen, 1999, réunis par Jean-Pierre BORDIER, Paris,
Champion, 2002 ; 1 vol. 252 p. (Centre d’Études Supérieures de la Renaissance – Le
savoir de Mantice, 8). ISBN : 2-7453-0566-2. Prix : € 44,00.
Ce volume constitue les actes d’un colloque organisé par J.P. Bordier, mais l’É. se
garde d’en définir le thème avec précision dans son exposé liminaire, préférant laisser
toute liberté aux A. Sa Présentation (p. 7-20) pose néanmoins les limites du problème :
la langue d’une part et, de l’autre, les codes et conventions, souvent confondus. Seule
S. Le Briz-Orgeur (p. 149-166) les distingue clairement lorsqu’elle étudie les
monologues d’hésitation dans la Passion d’Arnoul Gréban : dans ces moments clefs,
l’interrogation existentielle révèle le code dramatique. On ne trouvera donc pas de
réelle synthèse à l’issue de ces actes mais plutôt une série de réflexions sur les deux
axes de réflexion principaux.
La notion de convention reste pourtant au cœur des différents articles puisque
même les A. qui partent de la question de la langue ne s’interrogent sur elle qu’en tant
qu’elle est un code. Ainsi, Y. Cazal (p. 21-31) établit la valeur des passages en langue
romane dans les drames liturgiques : ils signalent une intention lyrique ou montrent
qu’un personnage est dans l’erreur doctrinale. Restituant l’actualité religieuse des
autos sacramentales, J.C. Garrot Zambrana (p. 231-246) s’intéresse particulièrement
aux échos suscités par le protestantisme en Espagne et remarque qu’on attribue
souvent une parlure italienne au rôle du « luthérien » par référence à un personnage
historique. B. Faivre (p. 135-147) étudie les monologues et apartés dans les farces : ils
contribuent à leur structuration sur le plan temporel et spatial, et font du public un
véritable partenaire. S. Robert (p. 55-66) mène une étude des formes poétiques dans
une sottie d’André de la Vigne : l’alternance entre formes fixes et formes plus libres
dynamise l’œuvre et creuse l’opposition entre folie humaine et ordre divin.
D’autres participants choisissent d’aborder ce problème de la langue et des
conventions par une interrogation sur les didascalies. M. Travieso Ganaza (p. 67-82)
revient sur le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle et étudie la « matrice didascalique »
du dialogue, c’est-à-dire des indications de mise en scène intégrées dans le discours
des personnages. Dans le Mystère de sainte Barbe, M. Longtin (p. 83-92) recherche les
indices de spectaculaire en s’appuyant sur une étude de la versification et des
didascalies ; il s’intéresse, en particulier, au terme de pausa et au personnage du
stultus, qui introduisent des distorsions temporelles ou spatiales. De la même façon,
Gr.A. Runnalls (p. 121-134) réhabilite le Mystère de saint Laurent en soulignant ses
qualités dramaturgiques et spectaculaires : pour cette pièce, le « langage scénique »
est bien supérieur au « langage littéraire ». V.L. Hamblin (p. 93-100) remarque que
certaines didascalies du Siège d’Orléans contiennent à la fois des éléments
dramaturgiques conventionnels, et des éléments historiques et réalistes que l’on
pouvait facilement représenter sur les lieux mêmes du siège.
Un dernier groupe d’articles s’interroge sur la spécificité du langage théâtral, que
ce soit celui des personnages mêmes ou, plus largement, celui des codes littéraires ou
culturels dans leur ensemble. Dans la farce, J. Koopmans (p. 33-43) réhabilite la parole
au détriment du geste : il redonne à certaines expressions leurs sens littéral, figuré et
métaphorique (notamment érotique) et en développe les conséquences sur l’action et
la dramaturgie. P. Dumont (p. 101-120) examine les Miracles de Nostre Dame par
personnages de Gautier de Coinci pour mettre en valeur sa maîtrise des codes du
langage et des conventions dramatiques. E. Pinto-Mathieu (p. 177-190) découvre le
même type de travail dans le Paphnutius de Hrotsvitha de Gandersheim : la forme
dialoguée doit favoriser l’enseignement, l’édification, l’instruction et, pour tout dire,
la conversion. Ch. Mazouer (p. 167-176) recherche les caractéristiques du badin au
XVIe s. et les trouve peu différentes de celles des siècles antérieurs. J.P. Bordier (p. 191-209) restitue toute la profondeur de L’Envie des frères: il interprète cette moralité à la
fois selon les conventions dramatiques (notamment dans l’usage de personnages
allégoriques) et selon des codes herméneutiques qui s’appuient sur une lecture
typologique et morale. K. Scheel (p. 211-229) restitue le contexte des jeux de carnaval :
ils s’inscrivent dans les débats bien connus entre carême et carnaval, et s’accordent
avec certains rituels de blâme visant à rétablir l’ordre social. Enfin, J. Beck (p. 45-54)
s’interroge sur les conventions qui président à l’édition d’un texte ancien : l’éditeur
moderne doit trouver un équilibre entre transcription, correction et restauration.
Thierry REVOL
Constantinople 1054-1261. Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale grecque,
éd. Alain DUCELLIER et Michel BALARD, Paris, les Éditions Autrement, 1996 ; 1 vol.
in-8°, 263 p. (Mémoires n° 40). ISBN : 2-86260-575-1. Prix : €19,95.
Le sous-titre de l’ouvrage publiés par A. Ducellier et M. Balard marque bien
l’intention qui a présidé à sa composition : donner à l’intention du grand public
cultivé une réflexion historique sur le destin de Constantinople. Sans doute aurait-on
pu retenir d’autres dates emblématiques. Celles de 1054 et de 1261 revêtent une
importance symbolique qui n’échappe à personne, respectivement ce que l’on a
appelé, à tort, le grand schisme d’Orient et la restauration de l’Empire romain
d’Orient. Mais la complexité du sujet entraîne forcément loin dans le temps, tantôt
beaucoup plus haut, tantôt bien plus tard et sur les multiples horizons de la politique
médiévale ; en outre, il fallait faire revivre sous tous ses aspects celle qui fut la ville~phare ou plutôt la ville-reine du Moyen Âge. C’est ce qui explique la quadripartition
du livre, auquel maints spécialistes patentés ont prêté leur plume experte : 1. Capitale
d’empire, capitale de la chrétienté (A. Ducellier et J.Cl. Cheynet) ; 2. Des producteurs aux
consommateurs (M. Kaplan et N. Oikonomidès) ; 3. La ville sous le regard des « autres »
(J.P. Arrignon, A. Ducellier, N. Fejic, M. Tahar Mansouri, D. Jacoby et M. Balard) et
4. Splendeurs d’une capitale (T. Velmans, A. Ducellier et M. Balard).
Byzance, Constantinople, Istanbul, autant de noms pour un site urbain, qui fut
longtemps un ensemble de villages mal reliés entre eux et peuplés de façon
extraordinairement hétéroclite : outre de rares indigènes, les habitants furent en
majeure partie des provinciaux attirés ou déportés des campagnes, auxquels vinrent
se joindre de nombreux groupes minoritaires appelés à se fondre, au moins pour la
langue et la culture, dans le grand creuset, Arméniens, Géorgiens, musulmans, Slaves
ou juifs par exemple. On ne connut pas de mouvement ouvertement xénophobe avant
au moins le XIIe s. (1182), quand, sous Andronic Ier Comnène, la population s’en prit
aux marchands italiens : après Mantzikert (1071) et l’avènement des Comnène,
l’Empire avait été amené à modifier l’équilibre entre les classes sociales et ouvert
Constantinople aux Vénitiens (chrysobulle de 1082) dispensés de verser le
kommerkion de 10 %, puis aux Génois et aux Pisans, afin de contrecarrer les incursions
normandes dans les Balkans. Le ver était à présent dans le trop beau fruit qui s’était
refusé à admettre jusque-là le potentiel d’une chrétienté « barbare » à l’ouest. Le
détournement que fut la quatrième croisade, suscitée par Innocent III, survint à la
suite d’une alliance combinée entre deux princes, l’un germanique, Philippe de
Souabe, et l’autre grec, Alexis, et le doge de Venise. L’éphémère Empire latin (1204-1261) marqua une coupure définitive, dont on souffre toujours aujourd’hui, et le
morcellement des territoires helléniques. L’ultime Renaissance des Paléologues ne
put masquer les faiblesses trop criantes. Toutes les tentatives d’unification religieuse
échouèrent, y compris celle de Lyon (1274). En politique étrangère, les empereurs
furent contraints de plus en plus à jouer leurs pièces sur l’échiquier oriental, entre les
Mamelouks repliés sur l’Égypte, lesquels se détournèrent de plus en plus de la vieille
capitale, et l’Islam renouvelé et dynamique des Ottomans. Sans le savoir,
Constantinople avait déjà opté pour le turban.
En brossant le tableau du ravitaillement, M. Kaplan montre une situation
relativement prospère pour une cité qui compta à certaines époques jusqu’à 600 000
habitants. Les disettes y furent rares jusqu’au XIIe s. La cause en fut une sorte de
capitalisme d’État qui, profitant de l’expansion des ressources durant la période du
IXe au XIe s., réussit à assurer un équilibre entre les divers composants de la société,
jusqu’à autoriser les gens du marché à jouer un rôle politique en leur ouvrant le sénat,
et à prendre le pouvoir, comme un Michel V le Calfat (1041-1042). Les pages de M.N.
Oikonomidès grouillent de la vie même de la cité. Après Mantzikert, la féodalisation
de l’Empire donna un coup de caveçon décisif à l’essor de l’économie byzantine, dans
laquelle les marchands occidentaux introduisirent un capitalisme sauvage et
ruineux. L’Empire payait au prix le plus fort l’illusion théocratique dont elle s’était
nourri pendant des siècles. Même si les discours officiels ressassèrent encore
longtemps les propos sur la nécessité de se soumettre l’oijkoumevnh en la
christianisant, plus personne n’y attachait le moindre crédit. Dans l’œil des
« autres » ; ce qui prédomina, ce fut d’abord la fascination. Ainsi par exemple
s’explique le comportement de Syméon, le Bulgare hellénisé, ou de Kalojan et du
Serbe Stefan Dusan. Les musulmans maudirent la cité des Rûms jusqu’au Xe s., non
sans s’y laisser produire ambassadeurs, marchands ou prisonniers. Mais le ton
changea par la suite, au fur et à mesure que la pression de l’ouest obligeait l’Empire
à jeter un regard autre sur l’ennemi séculaire, à qui il avait servi comme modèle
d’organisation politique. Pour des raisons religieuses, en dépit de leur qualité de
citoyens, les juifs vécurent toujours dans des quartiers séparés qu’opposèrent sou~vent les rivalités entre Rabbanites et Karaïtes. Malgré des persécutions temporaires
(Basile Ier et Romain Lécapène), l’antijudaïsme ne céda devant l’antisémitisme qu’à la
fin du XIIe s. Sous les Palélologues, maints juifs prirent les nationalités vénitienne ou
génoise. Aux yeux des cités d’Italie, l’Empire constituait un énorme marché où ils
s’imposèrent grâce à la fois aux techniques financières qu’ils avaient mises au point
et aux difficultés conjoncturelles de l’adversaire levantin. Leur contrôle politique sur
lui permettrait d’y asseoir définitivement leur supériorité commerciale. On
comprend souvent mal l’aspect symbolique et théologique de l’art figuré byzantin,
dont T. Velmans montre les principes générateurs et les possibilités de
renouvellement en prenant surtout comme exemples les mosaïques de Sainte-Sophie.
La diglossie, « privilège » que partagent les mondes grec et arabe, s’accuse crûment
au XIIe s. L’Empire n’eut jamais d’enseignement universitaire officiel, au moins
jusqu’en 1080, quand fut créée l’Académie patriarcale, une haute école purement
religieuse. Tout était laissé à l’initiative privée. La situation ne s’améliora pas avec les
Comnène qui laissèrent de plus en plus le système scolaire existant entre les mains du
clergé. La rhétorique, partout prônée et mise en pratique, y compris la schédographie,
honnie par les vrais intellectuels, était surtout destinée aux gens de moyenne culture
indispensables aux bureaux de l’administration. Il reste que sous les ronronnements
de l’hyperbole la littérature byzantine dissimule, notamment chez les historiens, une
forte propension à la satire, qui se donna libre cours au XVe s. Ce fut déjà le cas
d’ailleurs dans les poèmes pseudo-vulgaires de Théodore Prodrome au XIIe s. – mais,
en langue savante, il faudrait relire plusieurs poèmes, non mentionnés ici, de Michel
Psellos tributaires du même type d’inspiration. Après 1204, les empereurs de Nicée,
par exemple Jean III Vatatzès (1222-1254), se sentirent investis d’une mission de
sauvetage culturel en suscitant de bons maîtres du second degré. En 1261, tout était
prêt pour une ultime Renaissance, mais les centres de recherche intellectuelle
s’étaient disséminés, Trébizonde, pour l’astronomie (Chrysococcès), Thessalonique,
avec Démétrios Cydonès, Mistra, avec le grand Gémiste Pléthon et même Athènes, au
XVe s., avec Laonikos Chalkondyle, l’historien des dernières décennies.
Pour la deuxième Rome aussi, la roche Tarpéienne était proche du Capitole. C’est
ce que montrent les différents apports dont la signification a été trop brièvement
esquissée ici. Il reste que, sous un volume relativement mince, l’ouvrage renferme un
contenu d’une remarquable richesse. De surcroît, la rédaction est fort vivante. La
cinquième partie est constituée d’annexes précieuses : un ensemble d’« éléments de
chronologie », un glossaire succinct et une bonne bibliographie d’orientation. Il y
manque, à mon sens, une liste de tous les empereurs et patriarches. Le livre a sa place
dans toute bibliothèque médiévale. On notera enfin que l’homme cultivé du XXIe s.
commençant y trouvera une foule d’éclairages stimulants sur l’histoire
contemporaine la plus récente.
Jacques SCHAMP
Patrizia CARMASSI, Libri liturgici e istituzioni ecclesiastiche a Milano in età
medioevale. Studio sulla formazione del lezionario ambrosiano, Münster,
Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, 440 p. (Liturgiewissenschaftliche Quellen und
Forschungen – Veröffentlichungen des Abt-Herwegen-Instituts der Abtei Maria Laach,
85, Corpus ambrosiano-liturgicum, 4). ISBN : 3-402-04064-6. Prix : € 55,30.
Très vraisemblablement rédigé dans les années 732-744, au temps du roi
Liutprand et de l’archevêque Teodorus II, le Versum de Mediolano civitate exalte, parmi
les gloires de Milan, une liturgie spécifique qui se distingue par le pollens ordo
lectionum. S’inscrivant dans la lignée d’une grande tradition érudite, notamment
incarnée par C. Alzati qui signe la préface de son ouvrage, P. Carmassi propose ici une
reconstitution de toute la tradition manuscrite du lectionnaire ambrosien depuis
l’époque carolingienne. Histoire savante des livres liturgiques, ce travail s’impose
par la clarté de son exposition et la solidité de ses résultats, d’autant plus
remarquables que la matière est complexe et embrouillée. Un de ses jalons
essentiels est le manuscrit 908 de la Stiftsbibliotek de Saint-Gall, connu par les
paléographes sous le nom de Rex palimpsestorum, puisqu’on y a décelé par moins de
onze écritures successives, dont un fragment de sacramentaire ambrosien du VIIe
siècle. Après une analyse serrée, l’A. conclut qu’il peut s’agit « d’un libellus pour le
temps d’après la Pentecôte » (p. 123).
La clef de la tradition liturgique n’en demeure pas moins l’Ordo et caeremoniae
ecclesiae Ambrosianae Mediolanensis que Beroldo, custos et cicendelarius de l’Église
ambrosienne a composé peu après la mort de l’archevêque Olricus (1126) et sans
doute à son initiative, dont le plus ancien témoin manuscrit peut être daté de 1139/
1140 (Bibliothèque Ambrosienne, I 152 inf.). Il s’agit alors, dans un contexte troublé,
de défendre la tradition de ce que Landulphe l’Ancien appelle l’Ambrosianum
mysterium. C’est précisément cet auteur qui invente la légende selon laquelle tous les
livres liturgiques ambrosiens avaient été détruits sous Charlemagne. La tradition
aurait été sauvée grâce à la memoria de quelques sapientes tam sacerdotum quam
clericorum et à un livre unique qu’un fidèle conservait secrètement dans une grotte.
P.C. propose une intéressante analyse de l’œuvre de Landulphe (p. 197 s.), montrant
comment il projette dans la légende des origines le lien entre institution et liturgie
constituant précisément l’ordo ambrosien, que menacent alors les troubles de la
Pataria.
La méthode de P.C. gagne ici en ampleur, puisqu’elle propose « d’examiner les
manuscrits liturgiques ambrosiens non seulement en rapport avec les rites qu’ils
décrivent, mais aussi en relation aux différents ordres ecclésiastiques qui utilisent ces
livres » (p. 201). On lira en particulier avec profit les pages sur les ordines de l’Église
milanaise (p. 164-179), et sur cette particularité déjà analysée par E. Cattaneo : la
distinction entre les clercs cardinales et les decumani. La différence est encore nette au
XIIe siècle et sert à identifier les clercs (dits cardinales) qui assistent l’archevêque dans
ses célébrations. Fidèle aux perspectives de l’école de Münster, P.C. insère également
son étude des livres liturgiques dans une réflexion générale sur la culture écrite. Ainsi
montre-t-elle, par exemple, que la reprise sous forme d’un manuel du texte de
Beroldo en 1269 dans ce qu’on appelle le Beroldus novus correspond à une aspiration
générale à la compilation (perceptible chez Bonvesin della Riva ou Goffredo da
Bussero) qui puise ses racines dans l’administration communale.
Patrick BOUCHERON
Writing religious women. Female spiritual and textual practices in late medieval
England, éd. Denis RENEVEY et Christiania WHITEHEAD, Cardiff, University of Wales
Press, 2000 ; 1 vol. in-8°, XI-270 p. ISBN : 0-7083-1641-7. Prix : GBP 14,99.
Le titre est clair : cette collection d’essais se situe dans la mouvance des études
consacrées aux textes religieux anglais du Moyen Âge, surtout à ceux qui ont été
rédigés pour (et, plus rarement, par) des femmes. Les genres que recouvre ce type de
littérature sont divers, allant du manuel pratique de la vie érémitique jusqu’à la poésie
lyrique mystique, en passant par l’autobiographie et le récit de voyage. Les écrits
majeurs du corpus sont tous connus des spécialistes du moyen-anglais, qu’ils
s’intéressent à la spiritualité ou non, pour la simple raison que, après la Conquête
normande, la situation particulière de la langue anglaise dans son propre pays, où elle
se trouvait reléguée en position d’infériorité vis-à-vis du latin et du français, n’a pas
favorisé le développement d’une littérature anglophone populaire. Par conséquent,
les textes religieux dominent largement le paysage vernaculaire, plus que ce ne fut le
cas dans les autres pays européens où la religion, même si elle occupait également les
esprits, n’a pas empêché la floraison d’autres genres littéraires en langues régionales
et nationales.
L’un des aspects les plus stimulants du présent volume est sa révélation de jeunes
talents qui travaillent sur des genres religieux que l’on croyait épuisés par la critique.
L’autre élément novateur est la place accordée à certains textes moins célèbres, ou
moins travaillés jusqu’ici, car inédits ou difficiles d’accès. Parmi les dix articles offerts
(dont deux par les É.), seul le premier vient de la plume d’une collègue « aînée », B.
Millett, grande spécialiste du « Katherine Group », ces textes anonymes associés à la
vie de sainte Catherine ; ici elle étudie l’Ancrene Wisse, le guide des anachorètes. Les
autres contributeurs sont des chercheurs plus jeunes, qui, dans plusieurs cas, sont des
docteurs récents qui publient des travaux issus de leurs thèses. Outre les articles de
D.R. et C.W., qui s’intéressent respectivement à Margery Kempe et à Robert
Grosseteste, on découvre M. Cré (écrivant sur Dame Julien de Norwich et Margarete
Porete), R. Selman (sur l’Horologium sapientiae et le Speculum devotorum), A.
McGovern-Mouron (sur le Liber de mode bene vivendi ad sororum), K. Boklund-Lagopoulou (sur la Yate of Heven) et, revenant au Livre de Margery Kempe, S. Fanous,
N. Kurita Yoshikawa et R. Lawes.
En dehors des textes et des auteurs qui figurent dans les titres de leurs articles, tous
les contributeurs établissent des rapports entre ceux-ci et nombre d’autres documents
du Moyen Âge. Ce qui réunit les œuvres étudiées est leur emploi de la langue
vernaculaire (majoritairement l’anglais, sauf dans un cas) pour encourager une forme
de spiritualité dirigée principalement vers les femmes. Les écrivains féminins elles-mêmes, pourtant rares à l’époque, y ont fait parfois une contribution significative. Le
présent ouvrage se divise en quatre parties, dont l’étude de l’Ancrene Wisse occupe à
elle seule la première. S’ensuivent trois articles consacrés au rôle joué par les
chartreux (masculins), deux à la poésie, qu’elle soit anglo-normande (le Château
d’Amour) ou anglaise (la Yate of Heven) et quatre à Margery Kempe, personnage haut
en couleur examiné ici sous différents aspects.
On remarquera, en passant, les origines diverses et les parcours internationaux des
contributeurs ; en dehors de la Grande-Bretagne, sont représentés la Suisse, la Grèce,
la Belgique et le Japon, en passant par les États-Unis. C’est un signe des temps
modernes que le livre est en grande partie issu des rencontres faites à Leeds, durant
le Congrès International des Médiévistes. La diversité, la fécondité et la richesse de
leurs articles augurent très bien pour l’avenir de la recherche dans un domaine qui,
en dépit de son air pointu, se trouve au cœur des études moyen-anglaises. Ce volume
est une réussite pour D.R. et C.W., qu’il faut remercier, en outre, d’avoir bien voulu
compléter l’ensemble par de très utiles introduction et index.
Leo CARRUTHERS
Patricia Clare INGHAM, Sovereign fantasies. Arthurian romance and the making of
Britain, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8º, 288
p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3600-9. Prix : USD 55 ; GBP 36.
« Fantasmes des souverains » ou « Illusions de souveraineté », pourrait-on
traduire les premiers mots du titre de ce livre provocateur. Appliqués aux romans
arthuriens du Moyen Âge, ils annoncent une analyse politique et littéraire de grande
envergure : P.C. Ingham raconte comment le texte a, pour ainsi dire, « créé » l’État.
Afin d’y parvenir, elle met en rapport le volumineux corpus arthurien en anglais des
XIVe et XVe siècles et les ambitions des Plantagenêts, voire des premiers Tudors :
Henri VII (1485-1509) n’a-t-il pas nommé, justement, son fils aîné Arthur ?
Depuis la chute de l’Empire romain et jusqu’à la Renaissance, l’histoire
européenne est marquée par le passage d’un système tribal – multiplicité d’ethnies et
de petits territoires indépendants, rivaux constamment en lutte – vers la
consolidation des peuples et la naissance des grands états monarchiques. Mais l’idée
de la nation, dans l’optique de P.C.I., est toujours une illusion, la projection d’un
fantasme d’unité, fondé sur la soif de la terre des grands chefs – c’est-à-dire, pour ce
qui concerne le Moyen Âge tardif, des rois puissants et les dynasties qu’ils fondèrent.
Il fallait, d’après l’A., inculquer ce fantasme aux tribus et aux peuples, en leur
donnant, ou en créant, une identité nationale qui, à son tour, générerait le désir
d’unification. Cette unité ne devait pourtant pas paraître comme quelque chose de
nouveau, d’artificiel, d’imposé, ce qui lui aurait enlevé toute sa force ; au contraire, les
souverains cherchaient souvent à promouvoir l’idée du retour aux sources, du
rétablissement d’un paradis perdu, de retrouver l’identité brisée. C’est la ruse du
colonisateur qui se présente sous l’aspect du libérateur, en se servant de la littérature
pour rappeler (inventer ?) l’existence d’une ancienne unité qui n’attendait que lui
pour redevenir réalité.
Dans le cas précis des îles Britanniques, il est indéniable que la centralisation du
pouvoir royal anglo-saxon, pendant l’âge des Vikings, a donné naissance à un
système monarchique qui allait, peu à peu, tout mettre en œuvre pour coloniser les
territoires des peuples celtiques voisins, Gallois, Écossais et Irlandais, dans le but
ultime de faire de l’archipel un État unitaire. Processus qui remonte même jusqu’au
Ve siècle, lors des invasions germaniques ; bouleversement qui se traduit par des
guerres inlassables, tout au long du Moyen Âge, entre Anglais (puis Anglo-Normands) et Celtes, pour aboutir enfin, en dehors de la période médiévale, à une
unité parlementaire fragile qui s’effritera de nouveau au cours du XXe siècle.
La légende du roi Arthur constitue un puissant fantasme politique dans la mesure
où elle prétend « rappeler » l’héritage d’une île de Bretagne « unie » aux temps
reculés, sous le règne glorieux d’un monarque qui aurait étendu son pouvoir sur
toutes les îles, voire sur le continent. Gallois ou Anglais, peu importe finalement,
Arthur est une figure emblématique qui prend la place, dans l’imaginaire populaire,
d’un empereur romain. C’est bien comme cela que les Plantagenêts, depuis leur
premier souverain, Henri II (1154-1189), aimaient à s’imaginer. Leur promotion
d’une mythologie d’unité nationale en même temps que leur mécénat envers les
poètes arthuriens prend ainsi tout son sens. P.C.I. rend ici un service inestimable en
aidant le lecteur à démêler les fils d’une tapisserie qui se voulait « sans coutures »,
illustration d’une histoire unique, d’une seule culture britannique, phénomènes qui
se révèlent en réalité multiples et complexes.
Leo CARRUTHERS
Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge,
Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de
l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du
comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du
Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons
Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en
omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.
Le présent travail porte sur les origines et la mise en exploitation des sols du village
brabançon de Molenbeek, tout proche de la ville de Bruxelles (et actuellement intégré
au tissu urbain de celle-ci depuis la révolution industrielle). Ce serait dans le courant
du XIIe et de la première moitié du XIIIe siècle que l’habitat s’implante. L’église
paroissiale se situe dans la zone humide des fonds de vallée, légèrement en
dissociation de l’habitat qui prend la forme d’un « village-rue » montant vers l’ouest
en direction des plateaux et – fait non négligeable – le long de la future chaussée pavée
quittant Bruxelles en direction de la Flandre, participant au célèbre axe routier
Rhénanie-Flandre. Une incitation ducale à la colonisation du terroir peut être
suspectée mais non prouvée (p. 75, 79-80 ainsi que p. 38 et 98). Le développement
agricole sera dès lors double : culture céréalière sur les plateaux, culture maraîchère
(« économie de courtil ») puis également élevage et fauche dans les zones humides.
L’A. souligne la précocité de cette spécialisation (p. 85), observée dès le XIIe s. et
orientée bien sûr vers l’approvisionnement de la ville voisine. À l’est, en zone humide
et maraîchère, un hameau se détache d’ailleurs, autour d’une chapelle dédiée à sainte
Catherine, et sera intégré en deux étapes dans les enceintes urbaines successives (XIIIe
et 2e moitié XIVe s.). Quant à la partie rurale de la paroisse, elle est englobée dans la
banlieue bruxelloise à la fin du XIIIe ou durant la 1re moitié du XIVe s. La
démonstration de l’A. l’amène notamment à réfuter une hypothèse classique qui fait
de Molenbeek la paroisse primitive de Bruxelles et en situe dès lors les origines au
haut Moyen Âge. Les arguments sont de deux ordres : d’une part, on peut montrer
la fragilité de l’hypothèse touchant le « grand Molenbeek » (post-)carolingien,
d’autre part les données toponymiques, documentaires et de géographie historique
(structures parcellaires et morphologie du village) rendent vraisemblable un
démarrage au XIIe s. L’apport principal de ce livre se situe donc au niveau de la
typologie et de la chronologie de l’occupation des terroirs, en recourant tant aux
documents écrits (rares jusqu’au milieu du XIIIe s.) qu’à la toponymie et à la
pédologie. Pour les détails des activités de production et des rapports avec la ville, l’A.
n’a pu brosser qu’une première esquisse, très convaincante, en indiquant lui-même
que des dépouillements restent possibles pour affiner l’étude de plusieurs problèmes
(exploitants des courtils, nombre peu élevé de moulins, présence des viviers, rôle
commercial de la chaussée, etc.), notamment un dépouillement systématique des
baux et des censiers ducaux postérieurs à 1321. Par ailleurs, l’A. le montre à plusieurs
reprises, la confirmation de certaines hypothèses et la résolution de plusieurs
questions ne pourra venir que d’un examen plus global des rapports entre Bruxelles
et les villages des alentours : seule par exemple une prosopographie poussée des
habitants de Bruxelles permettra sans ambiguïté de prendre la vraie mesure de leur
implantation foncière dans les villages de la banlieue (p. 109-115), ou encore le dossier
du village de Laeken s’avère-t-il prometteur à la fois pour la question des origines
paroissiales de Molenbeek et pour celle de son développement agricole (p. 79, 88 et
103-104). De même, compte tenu de la ténuité des sources locales, une vue d’ensemble
de l’action ducale serait-elle souhaitable (p. 76 et 117). Un léger regret : les non-Bruxellois auront peut-être du mal à s’y retrouver dans certains développements de
géographie historique mais dans un ouvrage publié par une collection d’histoire
locale, on ne saurait en faire entièrement grief à l’A. Une carte de synthèse aurait
toutefois été la bienvenue, dans la mesure où les cartes reproduites servent à tel ou tel
point particulier du propos (étude du parcellaire, hydrographie, sols, implantation
au XVIIIe s., etc.) et n’ont pas toujours une taille suffisante pour une lecture optimale.
Éric BOUSMAR
Michel BALARD, Croisades et Orient latin (XIe-XIVe siècles), Paris, Armand Colin,
2001 ; 1 vol. in-8°, 272 p. (Collection U. Histoire). ISBN : 2-200-21624-6. Prix : €21,00.
La question d’histoire médiévale des concours du CAPES et de l’Agrégation a
favorisé en 2001 l’éclosion de nombreux recueils de sources et essais dont celui de M.
Balard reste de loin le plus pénétrant. Tout il vrai portait ce spécialiste de Gênes,
coordinateur d’un groupe de recherches sur la colonisation en Méditerranée, à
rédiger une œuvre de synthèse qui manquait jusqu’à présent aux étudiants de
premier cycle malgré l’esquisse ancienne d’É. Perroy (1972). L’A. a relevé ce défi en
dix chapitres concis, étayés de nombreuses cartes ou extraits de textes empruntés à
ses devanciers. Son propos ne vise pas tant à faire revivre l’épopée des croisades que
de montrer les modalités de la colonisation occidentale en Terre sainte à l’aune des
réactions du monde musulman. Aussi débute-t-il son livre par un panorama des
relations islamo-chrétiennes à la fin du XIe siècle mettant en avant les avancées
commerciales des républiques italiennes en Orient, le morcellement politique de la
région sous l’influence des Seldjoukides ainsi que la multiplication des pèlerinages
armés à partir de l’An Mil (p. 17-30). La section suivante met en exergue la maturation
de l’idée de croisade sous la férule de la papauté en synthétisant les acquis de la
recherche avant d’évoquer dans un chapitre distinct les aléas de la première croisade
(p. 43-66). Les travaux de J. Flori cèdent alors le pas à ceux de J. Riley-Smith sur les
participants de la première croisade. L’A. consacre par la suite deux chapitres à
l’évocation des États latins d’Orient apparus en 1098-1099 en soixante pages
éclairantes, traitant successivement d’histoire politique, institutionnelle, religieuse,
militaire et sociale (p. 67-126). Le pari eût été intenable sans les nombreuses cartes,
plans et arbres généalogiques qui complètent son texte à partir des travaux
fondateurs de Cl. Cahen, J. Richard et R.C. Smail ou de mémoires de maîtrise inédits
comme à la p. 91. Les deux textes cités en appendice de cette partie montrent
l’assimilation des barons francs à la géopolitique syrienne dès les années 1108-1109,
à travers l’affrontement de coalitions bipartites en Djéziré (p. 77-78), ainsi que le
regard de Guillaume de Tyr sur l’origine des succès de Saladin (p. 125-126). Au film
des croisades retracé peu après succède un développement sur la pénétration du
commerce italien dans les États latins d’Orient jusqu’à la guerre de Saint-Sabas (1256-1258) dont les avatars firent reculer au quatrième puis sixième rang les
investissements génois au Levant (p. 209). La fin de l’ouvrage évoque le destin
malheureux des colonies franques de Syrie et de Romanie au XIIIe siècle à l’aide des
travaux les plus récents de D. Jacoby avant d’aborder le cas épineux des déviations
et des critiques de la croisade liées à son instrumentalisation abusive par la papauté.
L’essor de l’idée de mission à partir du XIIIe siècle pourrait servir de préambule à un
nouvel ouvrage poursuivant jusqu’à la Renaissance l’œuvre utile de M.B. L’on ne
doute pas qu’il puisse un jour relever ce défi prometteur !
Pierre-Vincent CLAVERIE
The History of the Holy War. Ambroise’s Estoire de la Guerre Sainte, éd. Marianne
AILES et Malcolm BARBER, trad. Marianne AILES, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 2 vol.
in-8°, XV-211 + XIX-214 p. ISBN : 1-84383-001-9. Prix : GBP 70 ; USD 125 (coffret).
L’Estoire de la Guerre sainte d’Ambroise représente avec l’Itinerarium Peregrinorum
et Gesta regis Ricardi l’une des principales sources de la troisième croisade du côté
chrétien. L’on a longtemps pris ce poème de 12 000 vers octosyllabiques pour une
œuvre monolithique fixée par écrit entre 1194 et 1198 selon son manuscrit unique
conservé au Vatican (Regina 1659). Ce constat a été retouché en 1992 après la
découverte d’un fragment divergent d’une cinquantaine de vers qui méritait d’être
confronté au texte exhumé par G. Paris. La chose est aujourd’hui faite grâce à M. Ailes
et M. Barber qui ont pris le parti de publier, puis de traduire en anglais dans un second
volume le témoignage du trouvère Ambroise. Il en résulte deux volumes de modestes
dimensions dont l’introduction philologique ne fait que reprendre les conclusions
formulées par G. Paris en 1887 : l’auteur serait un clerc de la cour d’Angleterre, plus
normand qu’anglo-normand selon la coloration evrecinne de son dialecte.
L’introduction historique rejetée dans le second volume (p. 1-25) se révèle plus
diserte en replaçant l’œuvre dans son contexte historique avant de présenter les
principes de traduction retenus. L’Estoire se révèle en effet l’une des œuvres les plus
intimes des croisades à l’instar des chansons de Guyot de Provins, empreintes de
tristesse. L’A. y déploie une admiration sans conteste des ordres militaires comme en
témoigne un passage consacré aux templiers : « Le sixième jour après la grande fête
de la Toussaint (6/11/1191) […] les templiers gardaient les fourriers. Au moment où
ils s’y attendaient le moins, voilà quatre escadrons de Sarrasins qui tombent sur eux
bride abattue. […] Quand les templiers les virent si près d’eux, ils descendirent de
cheval et firent de grands exploits : ils tournèrent leurs visages contre les ennemis ;
chacun avait le dos appuyé contre son frère, comme s’ils eussent tous été d’un même
père » (t. 2, p. 129-130). Ce extrait donne un bon aperçu de la méticulosité des
descriptions fournies par Ambroise au même titre que de son engagement en faveur
de la Terre sainte. La restitution de son style posait des problèmes quasi
insurmontables que les A. ont résolus en s’écartant des traductions archaïsantes
d’E.N. Stone (1939) et de M.J. Hubert (1941) pour renouer avec la version de G. Paris.
Leur rejet des lacunes apparentes du manuscrit en matière de versification aboutit
cependant à un redécoupage de l’œuvre en 12 313 vers, rompant avec la
numérotation de 1897. L’absence d’argumentation convaincante en faveur de cette
option pose un problème philologique qui alimentera nombre de débats entre les
partisans de la logique et ceux de la fidélité scripturaire. Les médiévistes devront
comme souvent subir les effets de cette révolution de palais.
Pierre-Vincent CLAVERIE
JEAN D’IBELIN, Le livre des Assises, éd. Peter W. EDBURY, Leyde-Boston, Brill, 2003 ; 1
vol. in-8°, X-854 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Culture, 400-
1453, 50). ISBN : 90-04-13179-59. Prix : € 166,00 ; USD 208.
L’engouement porté par P. Edbury au comte de Jaffa, Jean d’Ibelin († 1266), l’a
poussé à entreprendre une patiente réédition de son traité juridique intégré dans les
Assises du royaume de Jérusalem en 1369. Cette source primordiale sur la féodalité
hiérosolymitaine méritait une édition critique, digne de ce nom, depuis l’essai
arbitraire du comte Beugnot, publié en 1841 dans le cadre des
Recueils des historiens des
croisades. Ce dernier n’avait en effet pas craint de centrer son édition sur une copie du
XVIII
e siècle d’un manuscrit vénitien composé près de deux siècles après la mort de
Jean d’Ibelin… Des considérations éditoriales semblent avoir empêché l’A. de fondre
son travail dans la
Collection des documents relatifs à l’histoire des croisades qui vient de
parrainer à huit années d’intervalle des éditions critiques des
Lignages d’Outremer et
du
Livre au Roi. L’édition de P.E. débute par une sobre présentation des cinq
manuscrits subsistant de Jean d’Ibelin dont le plus ancien semble remonter aux
années 1280 (B.N.F., fr. 19025). Le sort hâtif réservé à la carrière de son auteur (p. 1-2) pourrait choquer les lecteurs étrangers à la production historique de P.E. qui a signé
en 1997 un ample essai sur la question
[1]. Son introduction bascule dans ces conditions
rapidement vers une tentative de reconstruction de la tradition manuscrite, alimentée
par les travaux inachevés de M. Grandclaude et de G. Recoura (p. 11-24).
L’indépendance relative des différentes moutures ressort de la table de concordance
dressée par l’A., peu après, dans un esprit radicalement opposé au comte Beugnot
(p. 25-33). P.E. a en effet pris le parti de publier dans des appendices autonomes les
additions propres à chaque version sans les fondre dans le corps du texte ou les
publier en note. Ce choix présente l’intérêt de mieux saisir l’évolution dans le temps
de la pensée chypriote en dispersant malheureusement la matière juridique.
L’édition rigoureuse qui en ressort s’articule autour de 239 chapitres, complétés par
194 pages d’appendices structurés autour des manuscrits existant autant que de leurs
archétypes supposés. La question s’est posée très tôt de savoir quel statut réservait
Jean d’Ibelin à son traité qualifié de
Livre des assises et des usages et des plais de la Haute
Cort dou reiaume de Jerusalem. On doit à l’A. d’avoir intelligemment référencé les
différents renvois internes de l’œuvre qui aident grandement à sa compréhension
(p. 819). Jean d’Ibelin paraît avoir nourri une réflexion poussée sur les institutions
hiérosolymitaines en annonçant dans son prologue un inventaire conclusif des
obligations imposées aux vassaux de la Couronne avant 1187 (p. 53). L’emploi
récurrent des formules
si con sera devisé après en cest livre ou
enssi con je ai devant dit
témoigne de l’organisation de son travail, probablement relayé par une équipe de
juristes. Son œuvre se décompose en trois parties distinctes traitant des procédures
juridiques et des conditions de plaid (chap. 1-126), des règles féodo-vassaliques
(chap. 127-217), ainsi que de la constitution ancienne du royaume (chap. 218-239),
présentée comme intemporelle. Jean d’Ibelin se fait l’apôtre dans ses développements
des prérogatives accordées à la noblesse hiérosolymitaine en défendant une
conception minimaliste de la monarchie en déliquescence au XIII
e siècle. Son traité ne
commente ainsi qu’une seule assise promulguée par Amaury I
er après un différend
avec Gérard de Sidon aux alentours de 1163. Sa seconde partie demeure en revanche
selon les mots heureux de Beugnot « le traité le plus complet sur les fiefs qui ait été
écrit au Moyen Âge ». Ce simple constat justifie à lui seul l’entreprise de P.E. en une
période de débats intenses sur les réalités des schémas féodo-vassaliq