2004
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the
written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398.
Prix : GBP 50,00.
• Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge,
Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de
l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du
comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du
Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons
Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en
omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.
• RAOUL DE HOUDENC, Meraugis de Portlesguez. Roman arthurien du XIIIe siècle,
publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, éd., trad. et comm. par
Michelle SZKILNIK, Paris, Champion, 2004 ; 1 vol. in-8°, 538 p. (Champion Classiques,
Sér. Moyen Âge, 12). ISBN : 2-7453-1124-7. Prix : € 13,00.
• Poetry of the Early Medieval Europe : Manuscripts, Language and Music of the
Rhythmical Latin Texts. III Euroconference for the Digital Edition of the Corpus
on Latin Rhythmical Texts 4th-9th century, éd. Edoardo D’ANGELO et Francesco
STELLA, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2003 ; 1 vol. in-8°, XX-388
p. (Millennio Medievale, 39 ; Atti di Convegni, 12 ; Corpus dei ritmi latini (secoli IV-IX),
2). ISBN : 88-8450-070-2. Prix : € 85,00.
• LEONARDO BRUNI, Laudatio florentine urbis, éd. Stefano U. BALDASSARRI, Florence,
SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, CII-48 p., pl. (Millennio Medievale,
16 – Testi, 7). ISBN : 88-87027-98-6. Prix : € 30,00.
• Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Prager Handschrift R
VI Fc 26, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Standhaftigkeit in der
Liebesqual ». Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, 436 p. (Europäische
Hochschulschriften. Publications universitaires européennes. European University
Studies, 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes.
German Language and Literature, 1807). ISBN : 3-906767-44-2, br. Prix : €70,20.
PHILIPPE DE RÉMI, Le Roman de La Manekine edited from Paris BNF fr. 1588, éd. et trad.
Barbara N. SARGENT-BAUR, coll. Alison STONES et Roger MIDDLETON, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1999 ; 1 vol., 675 p. (Faux titre. Études de Langue et Littérature
françaises, 159). ISBN : 90-420-0614-5. Prix : € 189,00 ; USD 246.
Une nouvelle édition de
la Manekine de Philippe de Rémi se justifiait car celle
procurée en 1884 par H. Suchier à la SATF (sous le titre
Oeuvres complètes de Philippe
de Beaumanoir, l’œuvre étant alors attribuée au jurisconsulte) ne comprenait ni étude
grammaticale, ni glossaire. Celle-ci permet donc de revenir à ce texte, l’une des
versions romanesques du conte de la fille aux mains coupées. Elle comporte une
introduction littéraire et grammaticale, une étude précise par A. Stones du manuscrit
B.N.F. fr. 1588, f° 2-56 – le manuscrit n’est pas de très bonne qualité et comprend
beaucoup de pliures et de déchirures grossièrement réparées ; une seconde main
apparaît à partir du f° 10 r° – et de ses illustrations, ainsi que l’histoire de ce manuscrit
par R. Middleton. L’attribution du roman à Philippe de Rémi, le père du législateur,
et la datation du texte, dans le second quart du XIII
e siècle s’appuient sur les
recherches de S. Lécuyer et B. Gicquel. La traduction anglaise suit de près le texte :
c’est d’ailleurs ce qu’elle revendique : « a line-by-line version, attempting to follow
the sequence of phrases and clauses insofar as its consistent with readable English »
(p. 127). La bibliographie est ample. Signalons l’absence de notre thèse portant sur ce
roman
[1], où sont étudiés les motifs de l’inceste et de la mutilation et la valeur
symbolique de la quête de Joïe. Quatre appendices traitent de la géographie de
l’œuvre, de deux passages difficiles et du vocabulaire de la navigation. On peut
trouver un peu courte l’étude de la langue de l’auteur (p. 118-122) et de celle du scribe
(p. 123-124), judicieusement distinguées. Il est vrai qu’il s’agit de picard (bien étudié,
particulièrement par la grammaire de Gossen), ou plutôt de ce français teinté de
picard constituant
le literary medium (p. 118), langue commune de nombreux romans.
Le manuscrit a subi depuis l’édition Suchier des dégradations qui en rendent
parfois la lecture difficile, ainsi entre autres aux v. 35-81, 328-350, 2501-2554, 7418-7434. Il en est de même pour les miniatures comme le montrent les illustrations (fig.
1-16). Les principes d’édition se distinguent de ceux de Suchier : plus grand respect
du manuscrit, refus revendiqué d’une normalisation dialectale, conservation des
graphies par
ç ou
c (
çou 28,
tierc 221,
quic 233, là où Suchier écrit
ch) ou des consonnes
d’ornement :
roialme 224 (S.
roiame). B.S.B. met ainsi en valeur des traits dialectaux
moins visibles chez Suchier
[1]: absence de palatalisation (171
canté, 381
cambre),
traitements ou formes particulières (3089
fenc pour
fent, 691
iawe, 1027
fu, 4355
ju),
absence d’épenthèse (169
ensanle, 170
sanle), réduction de la géminée aux futurs (2081
pora, 3686
moroit) ou ailleurs (550
plaisier, 6044
poison pour
poisson, 6644
pasee,
généralement corr. par S.), action fermante d’une consonne palatalisée (360
signour,
387
vigniés, 4894
pissons), phénomènes d’assimilation (au fut. : 4584
merra (
mener),
2522
verrés (
venir), 2512
terra (
tenir), et ailleurs : 1201
paller), métathèse (3304 enterra,
3316
gorra de
gesir), 699 forme
arai (à côté de 697
av[r]a), e svarabhaktique (917
meterai,
2394
perderiés, 4402
saveras) ; formes de p. s. (7525
peurent, 7682
eut, 7567
seut), p. p. f.
en
-ie (2761
brisie), -t final maintenu aux p. p. m. (167-168
entailliet/soutillet, 202
ellit).
On suit B.S.B. dans un grand nombre de ses corrections, dont beaucoup déjà faites
par Suchier. Sont parfois attribuées à S. des formes fautives qu’il n’a pas conservées
ou qu’il indique en leçon rejetée (Rim 1, 31, 32, 2746, etc.). B.S.B. signale v. 3909 que
S. ne marque pas de paragraphe ; s’il ne le fait pas, malgré la miniature, c’est parce
qu’il n’y a pas ici la majuscule ornée qui indique généralement le paragraphe.
Les corrections permettent d’éviter des vers hypermètres : 153 plour(er) > plours –
B.S.B. supprime 298 ot, 428 ains, 785 et, 3279 en, etc. – 552 nus > uns – 679 estoit > ert –
783 Joie par la main > la main Joïe – 1079 ne m’en esmervel mie (S. je ne m’en mervel mie) –
1085 roe (S. conserve roee) – 2576 vees > vés – 5215 averés > avrés, ou hypomètres : 91 [is]si –
102 du > de son – 261 ajoute maint – 788 icel. B.S.B. tend à compter les [e], là où S. ajoutait
des mots : 1477 autrë (S. aj. est) – 481 malë (S. et) – 1486 or est glacë, or est solaus (préférable
à la corr. plus lourde de S.) – 1781 (S. change l’ordre des mots) – 5190 quele > quë ele,
des rimes du même au même : 126 en volonté > entalenté – 164 vertueuses (S. deliteuses) –
5625-5626 corr. disc. anoncion/ noncion (paronomase) > anontion/mention. Certaines
corr. sont nécessaires pour le sens : 28 qu’il [n’]oent – 185 l’amas > l’ama – 447 ne > en –
464 [m’] en (suppression de m) – 487 par > pour – 491 ajout de Sens – 654 com li chevalier
(au lieu de ainsi com li roi) – 686 d’un cisne a merveilles grant (préférable à S. merveillous
[e]t grant) – 691 et > en l’iawe – 709 avoir > avroie – 802 vinrent > virent – 1147 assention
> Surrection (et suppression de droit en tête de vers) – 1411 en amer conservé (in love,
au lieu de enamer) – 1482 douçours > doulours – 1530 puis > truis – 1598 douter > donter –
1629 seroi > serai – 1830 maus (donné par le ms. et non mais comme lit S. qui corrige en
max) – 1920 moi > mi (o exponctué) – 2686 vint, dont demanois (le sujet de vint est li
tornois; S. corrige seulement vindeent en vindrent) – 2728 buisisine > buisine – 2775 cors
> cous (S. cols), confusion fréquente) – 3315 qu’il > qu’i (S. non corr.) – 4760 gens
(conservé par S.) > contraires vens – 4786 costoie[r] (S.) – 5010 selon la mer > selon la rive –
5158 mist (S. conserve doinst) corr. préférable : souhait inutile car le sénateur a déjà
bien agi avec J.) – 5431 li disime > dosime corr. intéressante pour le sens – 5477 nef > mer
(S.) – 5534 oïr noveles quë il prise (S. conserve oïr noveles de se prise), pour la correction
grammaticale : 220 nus (nul) – 243 pluseurs langage[s] – tout > tuit en fonction CSP (315,
554, 615…) – 684 ot pour ont – 756 doi[t] – 916 q’ > qui (de même 1427, 1930, 2981 ; S.
conserve généralement que) – 2731 de > des – 2746 de tout > de tous – 2764 li contens >
contant (CSP) – 3000 laissiés > laissié, d’où 2999 amistiés/amistié – 3300 gardens > gardent –
3632 senescal > senescax (CS) – 3814 o[n]t – 4142 mises > mise – 4534 sai > sait – 4735
somme[s] – 4762 en douce iauwe et de mer issue (mss est de mer issue; S. corr. de même),
pour la rime : 377 prisent corr. en prirent (rime avec departirent) – 1127 David > Davis/
acomplis – 1175 salent > saillent/travaillent (cependant, Gossen, p. 116, § 59 note des
rimes vermeille/belle) – 1281-1282 inversion des rimes – 2306 devrait corr. lieue en liue
(S.), rime avec veüe – 2972 enfanta/enfan[t] a (rime équivoquée pour l’œil) – 4627 a
entendre > entendant (d’où rime du même au même, déjà dans S) – 5444-5445
addrecierent/misent > entremirent/mirent (S. ademirent) ; ms misent: on aurait pu avoir
la rime entremisent > misent – 5649-5650 dire/sire(s), mais 5656 corr. inutilement sires >
sirë – 5723-5724 ne corr. pas fius/bontieus (au contraire de S.), ou pour la graphie : 4832
gaaig > gaaing (S. conserve) – 5661 grase > grasce (rime avec face).
B.S.B. lit correctement 3732 li courut (S. le courut), 3765, 4892 elle conserve ert (S. iert
inutilement) et corrige certains vers très fautifs : 3444 nil plus grans ne fu en lettres > nul
plus grant ne fu en lettre (rime avec mettre) – 5095 or vous dirai comment l’avon > or vous
dit ai çou qu’en savon – restitue des vers absents : 5204 que « Manekine », dist li sire (S.
Manequine, respont li sire) – 5896 qui maint tourment et maint dangier/rime avec gravier
(S. maint peril fier) – 5808 querrons a nos ames confort (S. a nos ames querrons confort) – 6205
évite une répétition : duel ne meschief (S. n’outrage, ms. : ne tourment).
Cependant d’autres corrections ne sont pas indispensables : ainsi, le scribe n’écrit
pas les -e de fin qu’il ne prononce pas ; les ajouter n’est pas utile : 1016 au batel l’ont
mis[e] en plorant, 3765 un’autre suffirait – L’accord des p. p. , considéré comme fautif,
est systématiquement corrigé (S. ne l’a généralement pas fait), alors qu’il n’y a pas de
règle à cette date : 265 la queste qu’enpris[e] avoient – 4706 moi a ele fait > moi a el faite (S.
fait), cf. 4708, 5014 – Le -t final est généralement absent après -on, particulièrement en
P6, ainsi 1873 fon[t], 2664, 5762 son[t], etc. et, en dehors des verbes, 1922, 2870 don[t],
1259 hau > haut. B.S.B. corr. toujours – 283, 771-772, 1033-1034, B.S.B. et S. corr.
damoisiele/bele > damoisele. Cependant, cette rime se trouve en picard. – 1560 sa[i]
ge, sa ge peut être conservé, de même 5082 P1 fa (> fai), forme de P1 possible : graphies
ai/a interchangeables en pic. Gossen, § 6-7, p. 52-53 – B.S.B. corrige systématiquement
se en si, possessif ou adverbial :1425 tuit oel si sont, cf. 2891 se ralerent > si ralerent, 3384
et se li porte > et si li porte, cf. 3631, 3658 3733, 3807, 5007 etc. En revanche 5107 si > se
(se li estuet).
B.S.B. ne corr. pas, avec raison, le v. 412 mais cela entraîne 414 les fait > se laisse (S.
corr. davantage 412 : ajout de art et corr. pere, mais 414 corr. seulement en sel fait) – 1273
Espaigne > espave, justifié par réf. aux Coutumes de Beauvaisis, ch. 56, § 1619 – 1479 S. l’un
est marastre, l’autre mere, moins lourde, est préférable à a l’un marastre, a l’autre est mere –
1481-1482 et bonne et malë est Amours, mors et vie (plutôt que S. et bonne et male ; et est
Amours/mors et vie) – la ponctuation des vers 1404-1406 rétablit bien le système
hypothétique, mais provoque une inversion des vers. On notera que B.S.B. suit les
formes variantes d’Evoluic, Evolint, Evolinc, Enluïc, Enluis (Suchier : toujours Evoluic).
Ne sont pas nécessaires : 612 si possessif > li – 1712 B.S.B. et S. que > et (que causal) –
1131 ajout de l’article défini [l’]homme, expression généralisante, de même 1785 – 1893
le point d’interrogation (et on peut conserver le e final de voire amie) – 2012 esvell >
esveil (les deux ll marquent la palatale : rime avec conseil) – 2223-2224 afique/riche >
affiche/riche (en fait ch = [k]) – 2289 déplacement du et : Cars, volilles et venisons – 3112
est > ert – l’inversion de 3137-3138 – 3147 s’est aperçus > s’en apercut – 3209 jovenece >
jovnece (jovene = 2 syllabes) – 3481-3482 inversion de venist et desist – 3543 voir se dist
> ce dist (verbe dire en empl. pronominal) – 4815 c’or > or (on trouve q’/c’ à l’initiale) –
5940 évite, sans nécessité, la répétition ma grieté (la grieté) qui m’est partie – 5006 se sires
> ses sires (fréquent, cf. 5286 se lis > ses lis) – 5233 celui > celi (inversion des pronoms
en picard) – 5502 fu par tourment peut concerner le roi, puis être étendu à ses
compagnons (que il ne savoient) au v. 5503; alors que S. conserve, B.S.B. unifie au plur.
et doit donc corriger en furent d’où la corr. tormente > torment – 7587 soies corrigé en
soiés.
Un certain nombre de choix sont discutables : 106 deüisciés (pour deuisciés) = 9
syllabes – 362 m’en mefferoie au lieu de me mefferoie, à cause du v. 144, de même 586 m’en
prieront (pour me) – 603 que signalé comme corr. à partir de qil mais on voit un signe
sur le q – 856 eles en iscent, choix commenté p. 645 comme l’idée que la cellule des
prisonnières est souterraine, d’où la trad. come out. Conserver euiscent (subj. de avoir)
= « elles auraient pu avoir largement (à manger) » – 948 aidra > aidera. Fouché signale
des formes portra, demandra, trovra (Le Verbe, p. 391) – 1093 garder que (causal) plutôt
que qui relatif – 1095 garder cui au lieu de qui (C. nom) – 1130 sour > sur (peu utile),
si corr., plutôt sor, mais graphie sour bien attestée (Gossen, p. 81) – 1314 mss qu’ele
truise > que le truise (introduit une forme faible après que), S. qu(e) el le truise préférable –
1395 conserver devant qu’ele a fait sa volee (corr. qu’a faite), de même devant que ele a fait[e]
s’empainte ; il suffit de compter quë –2748 lit après de lui et non a pres de lui son escu mis –
2969 quil pourrait être corr. en qu’el (B.S.B. et S. que) – 3062 boire (mss boivre, rime avec
deçoivre) – 3986 ne du commun ne du barnage > et du commune et du barnage, corr. bizarre
dans une série de mots négatifs – 4346 ma mere m’a fait > a faite ceste chose – 4499 en roi
(ms meilleur : au roi) – 5390-5391 chierist et honneure > honneura (inutile, chierist est un
prést) – 5649-5650 dire / sire(s), du coup, corrige sires plus bas et est obligée de compter
sirë inutilement – 5657 ajout curieux il n’i avoit (il n’avoit) – 7079 corrige n’avot > n’avoit
mais 814 garde un impft en -ot (esgardot) – 6705, 7510 corrige sept en 9 – 8394 supprime
le e de tante nuit (d’où vers faux).
On signalera enfin des coquilles ou erreurs : 23 violent (traduit go away) pour voisent –
802 v1rent (plusieurs exemples de ce type de coquille: 2058 11 pour il; 2873 qul pour
qui…) – 890 l’orrent pour orront – 1795-1796 corrige vn en vii (et doit ajouter un s à la
fin de an et de ahan au v. suivant, corr. compliquée et peu utile, les jeunes gens pouvant
souffrir de se taire leur amour mutuel, même une seule année). – 2076 et, et de ce fait –
3647 proçaine pour prochain, rend le vers faux – 5145 ensé (pour pensé) – 5273 de ut (de
tout) – 7721 Tenebres écrit Tenebrés (?) – Quelques trémas manquent ou sont au
contraire superflus : 3937-3938 aperceussent, d’où aidë (et non aïde) – 7370 coneue, 7840,
8124 eu. Dans les séquences {e] central + diphtongue, B.S.B. transcrit eü : 709, 4185
peür, 2144 pourveürs, 2276 trompeürs, 4789 gouverneür, 4790 conduiseür, 4769 pecheürs,
4813 pesceürs (mais 5307 pesceours) etc. S. corr. toujours en -eeur.
Pour conclure, il s’agit d’un vaste travail, qui permet l’accès à une œuvre parfois
trop négligée, dans une forme proche de la copie originale ; cependant, un certain
nombre de corrections ne sont pas utiles et, en revanche, on trouve quelques erreurs
qui auraient dû être évitées.
Marie-Madeleine CASTELLANI
Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the
written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398.
Prix : GBP 50,00.
Le livre d’A. Kosto s’inscrit dans une tradition d’un demi-siècle, celle des travaux
des médiévistes d’outre-Atlantique concernant la Catalogne ; une nouvelle
génération de jeunes chercheurs américains livre maintenant des thèses souvent fort
novatrices, comme celle de Ph. Daileader sur Perpignan. Par son objet d’étude – un
type de documents très particuliers, les convenientiae – par son analyse des relations
entre écrit et oral, par l’attention portée à la « mutation documentaire » des décennies
suivant l’an mil, le livre d’A.K. se trouve – malgré une certaine réserve de son A. – au
cœur d’un ensemble de travaux qui remettent en cause la dernière « mode »
historiographique, celle d’une négation ou d’une vision réductrice des changements
du XIe siècle, plus connue comme « anti-mutationisme ». Ces travaux, ceux d’H.
Débax sur les serments de fidélité ou ceux de P. Chastang sur les cartulaires
languedociens, par exemple, démontrent que le changement documentaire réel des
années 1020-1060 n’est ni une illusion ni le résultat d’une simple (r)évolution
linguistique (l’irruption des langues vernaculaires dans l’écrit). A.K. écarte lui aussi
d’emblée ces « explications réductrices » : il s’appuie pour cela sur l’ensemble le plus
original et le plus révélateur qui soit, celui d’un millier de chartes écrites entre 1021
(mais surtout nombreuses à partir de 1030-1040) et 1170 environ. Les convenientiae
catalanes, connues par les travaux antérieurs de P. Ourliac puis de P. Bonnassie, sont
des pactes, des accords venant mettre fin à un conflit, et passés entre deux personnes :
souvent membres d’une même famille aristocratique, laïcs ou clercs. Mais des
documents comparables existent aussi, mutantis mutandis, en Castille-León (le pleito~homenaje), dans le Midi aquitain, en Anjou et jusqu’au Beauvaisis. La forme et le
contenu de ces chartes sont extrêmement inventifs, et ne se conforment à aucun
modèle prédéfini, car la convenientia tient une place nouvelle et particulière, à côté des
serments de fidélité : elle met en forme, de manière pragmatique, les conséquences
concrètes des serments de fidélité. Les premières d’entre elles, et cela reste une
dominante, règlent les problèmes de partage d’autorité sur les châteaux, et mettent
en place les complexes hiérarchies des droits et des hommes qui les exercent. À ce
sujet, le cas du château de Talarn, en Pallars (p. 86-89), présenté à travers l’analyse
d’une série de cinq conventions des années 1079-1080 entre comte, vicomte, châtelain
(castlà) et chevaliers (caballarii), montre que le système féodal est à la fois fortement
structuré et souple, ductile : la convenientia est la forme écrite née de cette souplesse,
de cette ductilité et de la nécessité de mise en ordre. L’excellente présentation de la
« première » convenientia (ch. 1), mettant en parallèle le texte de l’accord entre
l’évêque et le comte d’Urgell, révèle l’utilité de ce type de document : un accord, et
surtout une série de promesses pour l’avenir. Dans une société où les cadres anciens
sont bouleversés, où l’ordre juridique repose sur le rapport de force militaire et la
capacité à le faire respecter, la convenientia vient mettre par écrit, pour le futur, tout
à la fois un ensemble d’engagements et les moyens de coercition pour les garantir :
pénalités, sûretés, cautions, gages, otages, etc. L’examen de deux cas précis, pour les
deux couples de comtés voisins et cousinés de Pallars Jussà et Subirà et d’Empúries-Rosselló, montre comment conflits, accords et nouvelles conventions se succèdent,
reflétant leur fragilité circonstancielle, mais leur permanence sur le long terme. Pour
toute la Catalogne entre 1020 et 1170, les convenientiae fixent les cadres d’un ordre,
toujours remis en cause au cas par cas, mais assurant, tant bien que mal, une certaine
pacification de la société féodale : évêques et abbés ne sont d’ailleurs pas les derniers
à y recourir dans leurs relations avec l’aristocratie laïque, en particulier pour la garde
des châteaux tenus pour les dignitaires ecclésiastiques. Dans les dernières décennies
du XIIe siècle la mise en place de l’autorité suzeraine indiscutée des comtes de
Barcelone-rois d’Aragon sur l’ensemble des comtés catalans, l’harmonisation des
régimes juridiques sur le modèle des Usatges de Barcelone, et surtout l’introduction
des nouvelles pratiques du droit romain, par un notariat public au service des
souverains, marque la fin de la convenientia, avec l’achêvement des premiers âges
d’une féodalité instable qui entre dès lors dans le moule des grandes monarchies
féodales. L’ouvrage d’A.K., qui offre une vision exhaustive et définitive de la
convenientia catalane, apporte bien plus qu’une réflexion sur l’intérêt d’une source
documentaire originale, il est un réel outil pour revenir sur la question de l’an mil et
des mutations qui l’accompagnent : l’examen d’un des aspects les plus
caractéristiques de la « mutation documentaire » renvoie sans faux-fuyant à une
transition fondamentale dans la société. En cela, l’ouvrage d’A.K. représente un
apport neuf et stimulant pour l’étude des rapports entre les formes diplomatiques et
juridiques et la réorganisation des pouvoirs dans l’0ccident des XIe-XIIe siècles, autour
de ce qu’il faut bien appeler la féodalité.
Aymat CATAFAU
Jean-François LASSALMONIE, La boîte à l’enchanteur. Politique financière de Louis XI,
Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002 ; 1 vol. in-8°, XXVI-860 p. (Études générales). ISBN : 2-11-092596-5. Prix : € 38,00.
Allez vous en demain a Paris et, vous et monseigneur le president, trouvez de l’argent en
la boete a l’anchenteur pour ce qui sera necessaire, et qu’il n’y ait faulte (p. 316), ordonne en
janvier 1471 le roi Louis XI à son secrétaire des finances Jean Bourré. Boutade dans un
style cher au monarque, sans doute, mais aussi marque d’une détermination à trouver
coûte que coûte l’argent nécessaire, au moment de financer la campagne militaire
entreprise contre le duc de Bourgogne. La place de « l’homme Louis XI », « âme de
l’État », est grande dans ce gros livre, et ce n’est que justice, dans un contexte
d’édification d’une politique en (bonne) marche vers l’absolutisme. L’A. a opté pour
un découpage du règne (1461-1483) en quatre segments d’inégale longueur et
inégalement documentés. Le fils de Charles VII hérite de finances royales
réorganisées, dans leurs structures et leur fonctionnement, au-delà de temps
difficiles, ceux de la Guerre de Cent ans. D’abord il amasse pour programmer ses
desseins, fût-ce à travers des expériences réformatrices peu concluantes, par essais et
par erreurs. La fiscalité, sa permanence une fois acquise, trône au cœur des
protestations élevées à l’occasion de la Guerre du Bien public (1465) et se trouve ainsi
freinée par la fronde des princes, face à laquelle le souverain se voit en outre contraint
à de coûteuses concessions. Puis vient le redressement, au prix d’une politique
intérieure et extérieure grevant à court terme les caisses mais d’un bon rapport pour
les investissements futurs : c’est le moment du bras de fer avec Charles le Hardi, un
temps de « grandes manœuvres » sous tous les rapports, commerce et monnaie
inclus. À l’égard des tiers, entre France et Bourgogne, Louis XI va pratiquer l’art de
paraître généreux sans dépenser quasiment un sou, au moyen d’intrigues, avec son
pragmatisme permanent. Le poids de la fiscalité du royaume croît encore de pair avec
l’autorité monarchique de la fin du règne, dans une véritable « fuite en avant »
(p. 517) des recettes et des dépenses.
Dans une cinquième et dernière partie, d’allure plus thématique, sont dévoilés les
grands « ressorts » de la politique financière du roi, hommes, idées, limites. Qui sont
les collaborateurs en action ? Des commis, non pas des ministres investis d’une
responsabilité politique, des exécutants et non des décideurs. Qu’en pensent les
sujets, que révèle le pouls de l’opinion ? Que le monarque ne paraît pas en phase avec
son temps, parce que son unique objectif est de toujours prélever davantage, sans
chercher à épargner. Et pourtant on paie… Et J.Fr. Lassalmonie d’esquisser
l’attrayante image d’un monarque autoritaire à l’extrême, agissant par le charme
autant que par la crainte, d’une sorte de « tyran enchanteur » – retour au titre… Il
cadre bien son sujet : un roi, sa politique, ses deniers, non pas les finances de la France,
du pays tout entier. Il l’introduit solidement par un commentaire utile de la
bibliographie et une justification fort acceptable de l’utilisation de maints travaux
anciens, non exempte de réhabilitations sans doute équitables. Il évite toute
extrapolation et globalisation hasardeuses concernant recettes et dépenses à partir
des seuls chiffres fournis par telle recette dans le royaume. Respectueux des sources
plutôt qu’obnubilé par le besoin de graphiques en l’occurrence trop téméraires, il
avoue les limites des données quantitatives que sa prudence seule lui permet de livrer
aux lecteurs. Nous ne lui en ferons pas grief.
Nul ne doit redouter trouver ici une « brique » indigeste, une étude technique et
dévitalisée d’histoire financière, comme il en existe parfois. La réalité historique est
toujours présente, tout historien de la période trouve ses repères à chaque page. Le
plan choisi propose un découpage rythmé par l’opposition des grands féodaux, le
conflit avec Bourgogne, les implications financières en résultant. « Soucieux avant
tout d’efficacité et nullement des usages établis » (p. 708) : le roi bâtisseur d’État, déjà
si « moderne » en son « Moyen Âge » finissant, se voit ici bien profilé, confronté qu’il
est aux besoins et aux moyens de sa politique, qui lui imposent et lui permettent de
redistribuer après avoir prélevé.
Un seul regret toutefois, dont on concédera la légitimité à l’auteur d’un Louis XI et
Charles le Hardi absent de la bibliographie : l’utilisation restreinte de l’ample
production relative aux ducs de Bourgogne. Il en résulte quelques considérations
auxquelles nous ne pouvons souscrire. B. Schnerb (L’État bourguignon) eût appris à
l’A. qu’il serait temps de renoncer enfin, dans toute l’historiographie française, à tenir
le duché de Bourgogne, grand fief de la Couronne, pour un apanage. Les travaux de
feu M.A. Arnould sur les finances ducales auraient fourni quelques éléments de
comparaison éclairants. Nous ne pensons pas que la mort tragique de Charles le
Hardi ait « décapité » et fait « définitivement défaillir » l’œuvre politique
bourguignonne (p. 458), ni davantage que Maximilien et Marie aient été simplement
« l’ombre » des ducs Valois (p. 520). Mais que ces quelques sursauts de plume ne
dévalorisent surtout en rien un maître livre, dont la densité ne le dispute qu’à la
formule juste et pénétrante que trouve toujours J.F.L. pour caractériser ce que les
sources lui révèlent.
Jean-Marie CAUCHIES
Kurt Otto SEIDEL, « Die St. Georgener Predigten ». Untersuchungen zur
Überlieferungs- und Textgeschichte, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-369 p. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters,
121). ISBN : 3-484-89121-1. Prix : €46,00.
À priori, c’est à un recueil de sermons du monastère bénédictin Saint-Georges
(Schwarzwald) que K.O. Seidel consacre son ouvrage. Mais d’emblée, l’A. revient sur
le nom donné à ce recueil, signalant que les manuscrits et fragments proviennent de
différents endroits et que ces « sermons » s’écartent parfois de leur définition
première. Il conserve cependant l’appellation « St. Georgener Predigten » en utilisant
des guillemets et il en propose une présentation, une description et une analyse
détaillées. Nous disposons ainsi d’une vue générale, mais précise, de ces « sermons ».
Dans un premier temps, K.O.S. présente donc les manuscrits de façon très
complète, mettant ainsi à notre disposition un ensemble de données digne des
meilleurs catalogues. Pour ce faire, il se fonde sur des catalogues et des études déjà
existants qu’il complète et parfois même corrige, ou à propos desquels il s’interroge,
faisant clairement la distinction entre lectures véritablement erronées et lectures
nouvelles.
Après cette présentation, l’A. s’applique à classifier les manuscrits, cherchant à
savoir s’il existerait une sorte de « texte d’auteur » et quelles seraient alors les
transformations qu’il aurait subies. Ses résultats sont résumés à la fin de la deuxième
partie sous forme d’un stemma.
Dans la troisième partie, il est alors possible de s’intéresser à l’histoire du texte et
à sa diffusion, tant dans le temps que dans l’espace, ce que l’A. résumera sous forme
de carte et de schéma. Le recueil vit son premier essor au XIIIe siècle ; il est alors
essentiellement lu au sein des monastères et rencontre un public issu du milieu
cistercien ; profitant de la naissance des universités, sa diffusion se poursuit au XIVe
siècle, jusqu’au XVe, années au cours desquelles il tend à la simplification et à la
« délatinisation », transformations qui lui gagnent un public plus large et moins
spécifique, notamment en raison du développement de la lecture individuelle et du
mouvement de la Devotio moderna.
Cependant, le recueil reste marqué par le milieu monastique. Aussi ces sermons,
qui furent, certes, en partie une mise par écrit de propos tenus oralement, mais dont
beaucoup furent conçus comme des textes de lecture utiles à l’édification et à la
méditation personnelles, ne réussirent-ils pas à toucher véritablement le nouveau
public laïque de la fin du XVe siècle, ni à répondre à ses besoins, et ne surent pas non
plus profiter de l’imprimerie alors en pleine expansion.
Avec cet ouvrage, K.O.S. nous offre un outil utile à la connaissance de la diffusion
des manuscrits tout en suggérant que ces « sermons » n’induisent pas
obligatoirement un « prédicateur » et tout en interrogeant en filigrane les relations
complexes qui existent entre écrit et oral.
Florence BAYARD
RICHARD BILLINGHAM, De Consequentiis mit Toledo-Kommentar, éd. Stephanie
WE B E R, Amsterdam-Philadelphie, B.R. Grüner, 2003 ; 1 vol., XXVIII-335 p. (Bochumer Studien zur Philosophie, 38). ISBN : 90-6032-367-X. Prix : USD 98.
Dans cet ouvrage, révision d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de
Paderborn en 2001, l’A. nous propose l’édition critique de deux textes logiques
portant sur la théorie des conséquences (inférences, en langage contemporain) : le
traité de Richard Billingham, logicien anglais du XIVe siècle (conservé dans 4
manuscrits) et un commentaire de ce traité, conservé dans un seul manuscrit (Tolède,
Archives de la cathédrale, Cabildo 94-27).
Témoins d’un dépassement et d’une mise de côté de la théorie aristotélicienne des
syllogismes, mode de raisonnement longtemps privilégié, les traités sur les
conséquences faisaient partie du curriculum régulier de la Faculté des arts,
particulièrement aux universités d’Oxford et de Cambridge. Les textes ici édités et
commentés sont caractéristiques de cette riche littérature dont l’intérêt est théorique
(quels sont les différents types d’inférences logiques ? à quelles conditions une
conséquence est-elle valide/invalide ?) autant qu’historique (car ils reflètent
certaines pratiques pédagogiques de l’époque, pratiques qui dépassent de loin le
strict cadre de l’enseignement de la logique).
Pour éviter de longs apparats critiques et préserver la lisibilité, l’édition du texte
de Billingham est présentée en trois versions différentes, tant les variantes
individuelles, plus ou moins importantes du point de vue stylistique, sont
nombreuses entre les différents manuscrits. C’est là un choix d’édition dont il ne faut
pas s’étonner, cela est fréquent dans les textes universitaires de cette époque,
particulièrement pour des textes qui servent avant tout de manuels d’enseignement.
L’édition critique est impeccable et les commentaires, qui suivent le texte pas à pas,
sont riches et pertinents. À ces titres, ce livre intéressera autant le logicien – l’A.
propose d’ailleurs quelques traductions en langage formel contemporain – que
l’historien de la logique – dans ses commentaires, l’A. situe théoriquement et
historiquement le texte de Billingham par rapport à ses prédécesseurs et
contemporains.
Ce livre constitue un pas important dans la longue marche vers une meilleure
connaissance de la tradition logique anglaise du XIVe siècle, tradition riche et parfois
touffue tant les textes se croisent et se répondent et dont il reste encore beaucoup de
textes à éditer et commenter.
Fabienne PIRONET
Irène ROSIER-CATACH, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004 ; 1 vol.
in-8°, 766 p. (Des travaux). ISBN : 2-02-062805-8. Prix : € 40,00.
Au cœur de la vie religieuse et sociale du Moyen Âge chrétien, les sacrements ont
depuis longtemps suscité des études nombreuses et diverses. La somme d’I. Rosier-Catach s’en distingue par un angle d’attaque original : de Bérenger à Duns Scot et en
privilégiant les commentaires des Sentences, elle étudie la façon dont les théologiens
décrivent le sacrement comme un acte de langage qui « produit ce qu’il signifie ».
L’ouvrage s’articule en cinq parties, consacrées à la signification du sacrement, son
efficacité, sa formule, l’intention des divers intervenants, enfin à la formule si
naïvement complexe de la consécration eucharistique : « Ceci est mon corps ». La
perspective de l’ouvrage est donc linguistique, voire sémioticienne : il s’agit de
retracer l’émergence, à propos d’un type particulier de signe, d’une réflexion
médiévale sur le langage et la signification, remarquable par la richesse des débats
qu’elle a suscités et par sa pertinence au regard des discussions contemporaines sur
la valeur « performative » du langage. Il s’en faut de beaucoup toutefois que sa lecture
soit réservée aux seuls historiens des théories linguistiques.
D’abord, parce que l’ouvrage est d’une exceptionnelle lisibilité. Exposée en un
style sobre et clair, la matière en est répartie sur plusieurs strates, qui l’ouvrent à
autant de modes de lecture complémentaires. Outre les notes copieuses mais séparées
qui confirment le discours principal, plusieurs encadrés ont été insérés dans le texte :
tableaux récapitulatifs, traductions de textes majeurs ou inédits dont l’original latin
est tantôt donné en regard, tantôt différé en annexes : mieux que des citations brèves
ou tronquées, ce procédé d’exposition préserve la cohérence, la précision et la
fécondité des doctrines évoquées. Dix reproductions commentées de manuscrits
n’agrémentent pas seulement la lecture de l’ouvrage, mais résument, sur un mode
différent, quelques-unes de ses questions principales. Enfin, deux index, des auteurs
cités et des notions principales (de l’aboiement au vœu), permettent de sillonner La
parole efficace en tous sens.
Les perspectives ainsi ouvertes sont innombrables : n’en retenons que deux.
D’abord, les relations entre arts du langage et théologie s’avèrent bien plus complexes
que la simple subordination « ancillaire » des premiers à la seconde. À partir d’un
corpus commun (Priscien, Aristote, quelques textes récents), on voit ici les
théologiens, appuyés sur des sources ou des questions spécifiques, pousser plus loin
l’analyse de notions grammaticales, sans que les artiens, davantage rivés aux textes
fondateurs de leurs disciplines, bénéficient des progrès théoriques ainsi accomplis ;
ailleurs, les analyses des uns et des autres se croisent, divergent, mais se poursuivent
en parallèle, manifestant une commune attention aux faits linguistiques dans les deux
facultés.
En réfléchissant sur la signification et l’efficacité du sacrement, l’ouvrage clarifie
de façon décisive leur fonction de « signe », trop souvent amalgamée à celle de
« symbole » malgré le témoignage unanime des textes. Au contraire du symbole, dont
le contenu diffus et inépuisable s’impose pour ainsi dire à l’observateur en raison
d’une analogie naturelle avec la chose signifiée, le signe renvoie à autre chose en vertu
d’un « pacte » qui lie les divers interlocuteurs. C’est parce qu’il entre dans le signe une
part de convention que le sacrement a une signification précise, garantie par
l’institution ecclésiale et discutée par les théologiens, ainsi établis les maîtres du sens.
Bien d’autres pistes seraient à énumérer. On l’aura compris : somme précise et
claire, seminarium foisonnant et ordonné, La parole efficace est appelée à féconder tous
les champs des études médiévales où il est question de parole, de signe et de sens.
Dominique POIREL
Langues, codes et conventions de l’ancien théâtre. Actes de la troisième rencontre
sur l’ancien théâtre européen, 1999, réunis par Jean-Pierre BORDIER, Paris,
Champion, 2002 ; 1 vol. 252 p. (Centre d’Études Supérieures de la Renaissance – Le
savoir de Mantice, 8). ISBN : 2-7453-0566-2. Prix : € 44,00.
Ce volume constitue les actes d’un colloque organisé par J.P. Bordier, mais l’É. se
garde d’en définir le thème avec précision dans son exposé liminaire, préférant laisser
toute liberté aux A. Sa Présentation (p. 7-20) pose néanmoins les limites du problème :
la langue d’une part et, de l’autre, les codes et conventions, souvent confondus. Seule
S. Le Briz-Orgeur (p. 149-166) les distingue clairement lorsqu’elle étudie les
monologues d’hésitation dans la Passion d’Arnoul Gréban : dans ces moments clefs,
l’interrogation existentielle révèle le code dramatique. On ne trouvera donc pas de
réelle synthèse à l’issue de ces actes mais plutôt une série de réflexions sur les deux
axes de réflexion principaux.
La notion de convention reste pourtant au cœur des différents articles puisque
même les A. qui partent de la question de la langue ne s’interrogent sur elle qu’en tant
qu’elle est un code. Ainsi, Y. Cazal (p. 21-31) établit la valeur des passages en langue
romane dans les drames liturgiques : ils signalent une intention lyrique ou montrent
qu’un personnage est dans l’erreur doctrinale. Restituant l’actualité religieuse des
autos sacramentales, J.C. Garrot Zambrana (p. 231-246) s’intéresse particulièrement
aux échos suscités par le protestantisme en Espagne et remarque qu’on attribue
souvent une parlure italienne au rôle du « luthérien » par référence à un personnage
historique. B. Faivre (p. 135-147) étudie les monologues et apartés dans les farces : ils
contribuent à leur structuration sur le plan temporel et spatial, et font du public un
véritable partenaire. S. Robert (p. 55-66) mène une étude des formes poétiques dans
une sottie d’André de la Vigne : l’alternance entre formes fixes et formes plus libres
dynamise l’œuvre et creuse l’opposition entre folie humaine et ordre divin.
D’autres participants choisissent d’aborder ce problème de la langue et des
conventions par une interrogation sur les didascalies. M. Travieso Ganaza (p. 67-82)
revient sur le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle et étudie la « matrice didascalique »
du dialogue, c’est-à-dire des indications de mise en scène intégrées dans le discours
des personnages. Dans le Mystère de sainte Barbe, M. Longtin (p. 83-92) recherche les
indices de spectaculaire en s’appuyant sur une étude de la versification et des
didascalies ; il s’intéresse, en particulier, au terme de pausa et au personnage du
stultus, qui introduisent des distorsions temporelles ou spatiales. De la même façon,
Gr.A. Runnalls (p. 121-134) réhabilite le Mystère de saint Laurent en soulignant ses
qualités dramaturgiques et spectaculaires : pour cette pièce, le « langage scénique »
est bien supérieur au « langage littéraire ». V.L. Hamblin (p. 93-100) remarque que
certaines didascalies du Siège d’Orléans contiennent à la fois des éléments
dramaturgiques conventionnels, et des éléments historiques et réalistes que l’on
pouvait facilement représenter sur les lieux mêmes du siège.
Un dernier groupe d’articles s’interroge sur la spécificité du langage théâtral, que
ce soit celui des personnages mêmes ou, plus largement, celui des codes littéraires ou
culturels dans leur ensemble. Dans la farce, J. Koopmans (p. 33-43) réhabilite la parole
au détriment du geste : il redonne à certaines expressions leurs sens littéral, figuré et
métaphorique (notamment érotique) et en développe les conséquences sur l’action et
la dramaturgie. P. Dumont (p. 101-120) examine les Miracles de Nostre Dame par
personnages de Gautier de Coinci pour mettre en valeur sa maîtrise des codes du
langage et des conventions dramatiques. E. Pinto-Mathieu (p. 177-190) découvre le
même type de travail dans le Paphnutius de Hrotsvitha de Gandersheim : la forme
dialoguée doit favoriser l’enseignement, l’édification, l’instruction et, pour tout dire,
la conversion. Ch. Mazouer (p. 167-176) recherche les caractéristiques du badin au
XVIe s. et les trouve peu différentes de celles des siècles antérieurs. J.P. Bordier (p. 191-209) restitue toute la profondeur de L’Envie des frères: il interprète cette moralité à la
fois selon les conventions dramatiques (notamment dans l’usage de personnages
allégoriques) et selon des codes herméneutiques qui s’appuient sur une lecture
typologique et morale. K. Scheel (p. 211-229) restitue le contexte des jeux de carnaval :
ils s’inscrivent dans les débats bien connus entre carême et carnaval, et s’accordent
avec certains rituels de blâme visant à rétablir l’ordre social. Enfin, J. Beck (p. 45-54)
s’interroge sur les conventions qui président à l’édition d’un texte ancien : l’éditeur
moderne doit trouver un équilibre entre transcription, correction et restauration.
Thierry REVOL
Constantinople 1054-1261. Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale grecque,
éd. Alain DUCELLIER et Michel BALARD, Paris, les Éditions Autrement, 1996 ; 1 vol.
in-8°, 263 p. (Mémoires n° 40). ISBN : 2-86260-575-1. Prix : €19,95.
Le sous-titre de l’ouvrage publiés par A. Ducellier et M. Balard marque bien
l’intention qui a présidé à sa composition : donner à l’intention du grand public
cultivé une réflexion historique sur le destin de Constantinople. Sans doute aurait-on
pu retenir d’autres dates emblématiques. Celles de 1054 et de 1261 revêtent une
importance symbolique qui n’échappe à personne, respectivement ce que l’on a
appelé, à tort, le grand schisme d’Orient et la restauration de l’Empire romain
d’Orient. Mais la complexité du sujet entraîne forcément loin dans le temps, tantôt
beaucoup plus haut, tantôt bien plus tard et sur les multiples horizons de la politique
médiévale ; en outre, il fallait faire revivre sous tous ses aspects celle qui fut la ville~phare ou plutôt la ville-reine du Moyen Âge. C’est ce qui explique la quadripartition
du livre, auquel maints spécialistes patentés ont prêté leur plume experte : 1. Capitale
d’empire, capitale de la chrétienté (A. Ducellier et J.Cl. Cheynet) ; 2. Des producteurs aux
consommateurs (M. Kaplan et N. Oikonomidès) ; 3. La ville sous le regard des « autres »
(J.P. Arrignon, A. Ducellier, N. Fejic, M. Tahar Mansouri, D. Jacoby et M. Balard) et
4. Splendeurs d’une capitale (T. Velmans, A. Ducellier et M. Balard).
Byzance, Constantinople, Istanbul, autant de noms pour un site urbain, qui fut
longtemps un ensemble de villages mal reliés entre eux et peuplés de façon
extraordinairement hétéroclite : outre de rares indigènes, les habitants furent en
majeure partie des provinciaux attirés ou déportés des campagnes, auxquels vinrent
se joindre de nombreux groupes minoritaires appelés à se fondre, au moins pour la
langue et la culture, dans le grand creuset, Arméniens, Géorgiens, musulmans, Slaves
ou juifs par exemple. On ne connut pas de mouvement ouvertement xénophobe avant
au moins le XIIe s. (1182), quand, sous Andronic Ier Comnène, la population s’en prit
aux marchands italiens : après Mantzikert (1071) et l’avènement des Comnène,
l’Empire avait été amené à modifier l’équilibre entre les classes sociales et ouvert
Constantinople aux Vénitiens (chrysobulle de 1082) dispensés de verser le
kommerkion de 10 %, puis aux Génois et aux Pisans, afin de contrecarrer les incursions
normandes dans les Balkans. Le ver était à présent dans le trop beau fruit qui s’était
refusé à admettre jusque-là le potentiel d’une chrétienté « barbare » à l’ouest. Le
détournement que fut la quatrième croisade, suscitée par Innocent III, survint à la
suite d’une alliance combinée entre deux princes, l’un germanique, Philippe de
Souabe, et l’autre grec, Alexis, et le doge de Venise. L’éphémère Empire latin (1204-1261) marqua une coupure définitive, dont on souffre toujours aujourd’hui, et le
morcellement des territoires helléniques. L’ultime Renaissance des Paléologues ne
put masquer les faiblesses trop criantes. Toutes les tentatives d’unification religieuse
échouèrent, y compris celle de Lyon (1274). En politique étrangère, les empereurs
furent contraints de plus en plus à jouer leurs pièces sur l’échiquier oriental, entre les
Mamelouks repliés sur l’Égypte, lesquels se détournèrent de plus en plus de la vieille
capitale, et l’Islam renouvelé et dynamique des Ottomans. Sans le savoir,
Constantinople avait déjà opté pour le turban.
En brossant le tableau du ravitaillement, M. Kaplan montre une situation
relativement prospère pour une cité qui compta à certaines époques jusqu’à 600 000
habitants. Les disettes y furent rares jusqu’au XIIe s. La cause en fut une sorte de
capitalisme d’État qui, profitant de l’expansion des ressources durant la période du
IXe au XIe s., réussit à assurer un équilibre entre les divers composants de la société,
jusqu’à autoriser les gens du marché à jouer un rôle politique en leur ouvrant le sénat,
et à prendre le pouvoir, comme un Michel V le Calfat (1041-1042). Les pages de M.N.
Oikonomidès grouillent de la vie même de la cité. Après Mantzikert, la féodalisation
de l’Empire donna un coup de caveçon décisif à l’essor de l’économie byzantine, dans
laquelle les marchands occidentaux introduisirent un capitalisme sauvage et
ruineux. L’Empire payait au prix le plus fort l’illusion théocratique dont elle s’était
nourri pendant des siècles. Même si les discours officiels ressassèrent encore
longtemps les propos sur la nécessité de se soumettre l’oijkoumevnh en la
christianisant, plus personne n’y attachait le moindre crédit. Dans l’œil des
« autres » ; ce qui prédomina, ce fut d’abord la fascination. Ainsi par exemple
s’explique le comportement de Syméon, le Bulgare hellénisé, ou de Kalojan et du
Serbe Stefan Dusan. Les musulmans maudirent la cité des Rûms jusqu’au Xe s., non
sans s’y laisser produire ambassadeurs, marchands ou prisonniers. Mais le ton
changea par la suite, au fur et à mesure que la pression de l’ouest obligeait l’Empire
à jeter un regard autre sur l’ennemi séculaire, à qui il avait servi comme modèle
d’organisation politique. Pour des raisons religieuses, en dépit de leur qualité de
citoyens, les juifs vécurent toujours dans des quartiers séparés qu’opposèrent sou~vent les rivalités entre Rabbanites et Karaïtes. Malgré des persécutions temporaires
(Basile Ier et Romain Lécapène), l’antijudaïsme ne céda devant l’antisémitisme qu’à la
fin du XIIe s. Sous les Palélologues, maints juifs prirent les nationalités vénitienne ou
génoise. Aux yeux des cités d’Italie, l’Empire constituait un énorme marché où ils
s’imposèrent grâce à la fois aux techniques financières qu’ils avaient mises au point
et aux difficultés conjoncturelles de l’adversaire levantin. Leur contrôle politique sur
lui permettrait d’y asseoir définitivement leur supériorité commerciale. On
comprend souvent mal l’aspect symbolique et théologique de l’art figuré byzantin,
dont T. Velmans montre les principes générateurs et les possibilités de
renouvellement en prenant surtout comme exemples les mosaïques de Sainte-Sophie.
La diglossie, « privilège » que partagent les mondes grec et arabe, s’accuse crûment
au XIIe s. L’Empire n’eut jamais d’enseignement universitaire officiel, au moins
jusqu’en 1080, quand fut créée l’Académie patriarcale, une haute école purement
religieuse. Tout était laissé à l’initiative privée. La situation ne s’améliora pas avec les
Comnène qui laissèrent de plus en plus le système scolaire existant entre les mains du
clergé. La rhétorique, partout prônée et mise en pratique, y compris la schédographie,
honnie par les vrais intellectuels, était surtout destinée aux gens de moyenne culture
indispensables aux bureaux de l’administration. Il reste que sous les ronronnements
de l’hyperbole la littérature byzantine dissimule, notamment chez les historiens, une
forte propension à la satire, qui se donna libre cours au XVe s. Ce fut déjà le cas
d’ailleurs dans les poèmes pseudo-vulgaires de Théodore Prodrome au XIIe s. – mais,
en langue savante, il faudrait relire plusieurs poèmes, non mentionnés ici, de Michel
Psellos tributaires du même type d’inspiration. Après 1204, les empereurs de Nicée,
par exemple Jean III Vatatzès (1222-1254), se sentirent investis d’une mission de
sauvetage culturel en suscitant de bons maîtres du second degré. En 1261, tout était
prêt pour une ultime Renaissance, mais les centres de recherche intellectuelle
s’étaient disséminés, Trébizonde, pour l’astronomie (Chrysococcès), Thessalonique,
avec Démétrios Cydonès, Mistra, avec le grand Gémiste Pléthon et même Athènes, au
XVe s., avec Laonikos Chalkondyle, l’historien des dernières décennies.
Pour la deuxième Rome aussi, la roche Tarpéienne était proche du Capitole. C’est
ce que montrent les différents apports dont la signification a été trop brièvement
esquissée ici. Il reste que, sous un volume relativement mince, l’ouvrage renferme un
contenu d’une remarquable richesse. De surcroît, la rédaction est fort vivante. La
cinquième partie est constituée d’annexes précieuses : un ensemble d’« éléments de
chronologie », un glossaire succinct et une bonne bibliographie d’orientation. Il y
manque, à mon sens, une liste de tous les empereurs et patriarches. Le livre a sa place
dans toute bibliothèque médiévale. On notera enfin que l’homme cultivé du XXIe s.
commençant y trouvera une foule d’éclairages stimulants sur l’histoire
contemporaine la plus récente.
Jacques SCHAMP
Patrizia CARMASSI, Libri liturgici e istituzioni ecclesiastiche a Milano in età
medioevale. Studio sulla formazione del lezionario ambrosiano, Münster,
Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, 440 p. (Liturgiewissenschaftliche Quellen und
Forschungen – Veröffentlichungen des Abt-Herwegen-Instituts der Abtei Maria Laach,
85, Corpus ambrosiano-liturgicum, 4). ISBN : 3-402-04064-6. Prix : € 55,30.
Très vraisemblablement rédigé dans les années 732-744, au temps du roi
Liutprand et de l’archevêque Teodorus II, le Versum de Mediolano civitate exalte, parmi
les gloires de Milan, une liturgie spécifique qui se distingue par le pollens ordo
lectionum. S’inscrivant dans la lignée d’une grande tradition érudite, notamment
incarnée par C. Alzati qui signe la préface de son ouvrage, P. Carmassi propose ici une
reconstitution de toute la tradition manuscrite du lectionnaire ambrosien depuis
l’époque carolingienne. Histoire savante des livres liturgiques, ce travail s’impose
par la clarté de son exposition et la solidité de ses résultats, d’autant plus
remarquables que la matière est complexe et embrouillée. Un de ses jalons
essentiels est le manuscrit 908 de la Stiftsbibliotek de Saint-Gall, connu par les
paléographes sous le nom de Rex palimpsestorum, puisqu’on y a décelé par moins de
onze écritures successives, dont un fragment de sacramentaire ambrosien du VIIe
siècle. Après une analyse serrée, l’A. conclut qu’il peut s’agit « d’un libellus pour le
temps d’après la Pentecôte » (p. 123).
La clef de la tradition liturgique n’en demeure pas moins l’Ordo et caeremoniae
ecclesiae Ambrosianae Mediolanensis que Beroldo, custos et cicendelarius de l’Église
ambrosienne a composé peu après la mort de l’archevêque Olricus (1126) et sans
doute à son initiative, dont le plus ancien témoin manuscrit peut être daté de 1139/
1140 (Bibliothèque Ambrosienne, I 152 inf.). Il s’agit alors, dans un contexte troublé,
de défendre la tradition de ce que Landulphe l’Ancien appelle l’Ambrosianum
mysterium. C’est précisément cet auteur qui invente la légende selon laquelle tous les
livres liturgiques ambrosiens avaient été détruits sous Charlemagne. La tradition
aurait été sauvée grâce à la memoria de quelques sapientes tam sacerdotum quam
clericorum et à un livre unique qu’un fidèle conservait secrètement dans une grotte.
P.C. propose une intéressante analyse de l’œuvre de Landulphe (p. 197 s.), montrant
comment il projette dans la légende des origines le lien entre institution et liturgie
constituant précisément l’ordo ambrosien, que menacent alors les troubles de la
Pataria.
La méthode de P.C. gagne ici en ampleur, puisqu’elle propose « d’examiner les
manuscrits liturgiques ambrosiens non seulement en rapport avec les rites qu’ils
décrivent, mais aussi en relation aux différents ordres ecclésiastiques qui utilisent ces
livres » (p. 201). On lira en particulier avec profit les pages sur les ordines de l’Église
milanaise (p. 164-179), et sur cette particularité déjà analysée par E. Cattaneo : la
distinction entre les clercs cardinales et les decumani. La différence est encore nette au
XIIe siècle et sert à identifier les clercs (dits cardinales) qui assistent l’archevêque dans
ses célébrations. Fidèle aux perspectives de l’école de Münster, P.C. insère également
son étude des livres liturgiques dans une réflexion générale sur la culture écrite. Ainsi
montre-t-elle, par exemple, que la reprise sous forme d’un manuel du texte de
Beroldo en 1269 dans ce qu’on appelle le Beroldus novus correspond à une aspiration
générale à la compilation (perceptible chez Bonvesin della Riva ou Goffredo da
Bussero) qui puise ses racines dans l’administration communale.
Patrick BOUCHERON
Writing religious women. Female spiritual and textual practices in late medieval
England, éd. Denis RENEVEY et Christiania WHITEHEAD, Cardiff, University of Wales
Press, 2000 ; 1 vol. in-8°, XI-270 p. ISBN : 0-7083-1641-7. Prix : GBP 14,99.
Le titre est clair : cette collection d’essais se situe dans la mouvance des études
consacrées aux textes religieux anglais du Moyen Âge, surtout à ceux qui ont été
rédigés pour (et, plus rarement, par) des femmes. Les genres que recouvre ce type de
littérature sont divers, allant du manuel pratique de la vie érémitique jusqu’à la poésie
lyrique mystique, en passant par l’autobiographie et le récit de voyage. Les écrits
majeurs du corpus sont tous connus des spécialistes du moyen-anglais, qu’ils
s’intéressent à la spiritualité ou non, pour la simple raison que, après la Conquête
normande, la situation particulière de la langue anglaise dans son propre pays, où elle
se trouvait reléguée en position d’infériorité vis-à-vis du latin et du français, n’a pas
favorisé le développement d’une littérature anglophone populaire. Par conséquent,
les textes religieux dominent largement le paysage vernaculaire, plus que ce ne fut le
cas dans les autres pays européens où la religion, même si elle occupait également les
esprits, n’a pas empêché la floraison d’autres genres littéraires en langues régionales
et nationales.
L’un des aspects les plus stimulants du présent volume est sa révélation de jeunes
talents qui travaillent sur des genres religieux que l’on croyait épuisés par la critique.
L’autre élément novateur est la place accordée à certains textes moins célèbres, ou
moins travaillés jusqu’ici, car inédits ou difficiles d’accès. Parmi les dix articles offerts
(dont deux par les É.), seul le premier vient de la plume d’une collègue « aînée », B.
Millett, grande spécialiste du « Katherine Group », ces textes anonymes associés à la
vie de sainte Catherine ; ici elle étudie l’Ancrene Wisse, le guide des anachorètes. Les
autres contributeurs sont des chercheurs plus jeunes, qui, dans plusieurs cas, sont des
docteurs récents qui publient des travaux issus de leurs thèses. Outre les articles de
D.R. et C.W., qui s’intéressent respectivement à Margery Kempe et à Robert
Grosseteste, on découvre M. Cré (écrivant sur Dame Julien de Norwich et Margarete
Porete), R. Selman (sur l’Horologium sapientiae et le Speculum devotorum), A.
McGovern-Mouron (sur le Liber de mode bene vivendi ad sororum), K. Boklund-Lagopoulou (sur la Yate of Heven) et, revenant au Livre de Margery Kempe, S. Fanous,
N. Kurita Yoshikawa et R. Lawes.
En dehors des textes et des auteurs qui figurent dans les titres de leurs articles, tous
les contributeurs établissent des rapports entre ceux-ci et nombre d’autres documents
du Moyen Âge. Ce qui réunit les œuvres étudiées est leur emploi de la langue
vernaculaire (majoritairement l’anglais, sauf dans un cas) pour encourager une forme
de spiritualité dirigée principalement vers les femmes. Les écrivains féminins elles-mêmes, pourtant rares à l’époque, y ont fait parfois une contribution significative. Le
présent ouvrage se divise en quatre parties, dont l’étude de l’Ancrene Wisse occupe à
elle seule la première. S’ensuivent trois articles consacrés au rôle joué par les
chartreux (masculins), deux à la poésie, qu’elle soit anglo-normande (le Château
d’Amour) ou anglaise (la Yate of Heven) et quatre à Margery Kempe, personnage haut
en couleur examiné ici sous différents aspects.
On remarquera, en passant, les origines diverses et les parcours internationaux des
contributeurs ; en dehors de la Grande-Bretagne, sont représentés la Suisse, la Grèce,
la Belgique et le Japon, en passant par les États-Unis. C’est un signe des temps
modernes que le livre est en grande partie issu des rencontres faites à Leeds, durant
le Congrès International des Médiévistes. La diversité, la fécondité et la richesse de
leurs articles augurent très bien pour l’avenir de la recherche dans un domaine qui,
en dépit de son air pointu, se trouve au cœur des études moyen-anglaises. Ce volume
est une réussite pour D.R. et C.W., qu’il faut remercier, en outre, d’avoir bien voulu
compléter l’ensemble par de très utiles introduction et index.
Leo CARRUTHERS
Patricia Clare INGHAM, Sovereign fantasies. Arthurian romance and the making of
Britain, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8º, 288
p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3600-9. Prix : USD 55 ; GBP 36.
« Fantasmes des souverains » ou « Illusions de souveraineté », pourrait-on
traduire les premiers mots du titre de ce livre provocateur. Appliqués aux romans
arthuriens du Moyen Âge, ils annoncent une analyse politique et littéraire de grande
envergure : P.C. Ingham raconte comment le texte a, pour ainsi dire, « créé » l’État.
Afin d’y parvenir, elle met en rapport le volumineux corpus arthurien en anglais des
XIVe et XVe siècles et les ambitions des Plantagenêts, voire des premiers Tudors :
Henri VII (1485-1509) n’a-t-il pas nommé, justement, son fils aîné Arthur ?
Depuis la chute de l’Empire romain et jusqu’à la Renaissance, l’histoire
européenne est marquée par le passage d’un système tribal – multiplicité d’ethnies et
de petits territoires indépendants, rivaux constamment en lutte – vers la
consolidation des peuples et la naissance des grands états monarchiques. Mais l’idée
de la nation, dans l’optique de P.C.I., est toujours une illusion, la projection d’un
fantasme d’unité, fondé sur la soif de la terre des grands chefs – c’est-à-dire, pour ce
qui concerne le Moyen Âge tardif, des rois puissants et les dynasties qu’ils fondèrent.
Il fallait, d’après l’A., inculquer ce fantasme aux tribus et aux peuples, en leur
donnant, ou en créant, une identité nationale qui, à son tour, générerait le désir
d’unification. Cette unité ne devait pourtant pas paraître comme quelque chose de
nouveau, d’artificiel, d’imposé, ce qui lui aurait enlevé toute sa force ; au contraire, les
souverains cherchaient souvent à promouvoir l’idée du retour aux sources, du
rétablissement d’un paradis perdu, de retrouver l’identité brisée. C’est la ruse du
colonisateur qui se présente sous l’aspect du libérateur, en se servant de la littérature
pour rappeler (inventer ?) l’existence d’une ancienne unité qui n’attendait que lui
pour redevenir réalité.
Dans le cas précis des îles Britanniques, il est indéniable que la centralisation du
pouvoir royal anglo-saxon, pendant l’âge des Vikings, a donné naissance à un
système monarchique qui allait, peu à peu, tout mettre en œuvre pour coloniser les
territoires des peuples celtiques voisins, Gallois, Écossais et Irlandais, dans le but
ultime de faire de l’archipel un État unitaire. Processus qui remonte même jusqu’au
Ve siècle, lors des invasions germaniques ; bouleversement qui se traduit par des
guerres inlassables, tout au long du Moyen Âge, entre Anglais (puis Anglo-Normands) et Celtes, pour aboutir enfin, en dehors de la période médiévale, à une
unité parlementaire fragile qui s’effritera de nouveau au cours du XXe siècle.
La légende du roi Arthur constitue un puissant fantasme politique dans la mesure
où elle prétend « rappeler » l’héritage d’une île de Bretagne « unie » aux temps
reculés, sous le règne glorieux d’un monarque qui aurait étendu son pouvoir sur
toutes les îles, voire sur le continent. Gallois ou Anglais, peu importe finalement,
Arthur est une figure emblématique qui prend la place, dans l’imaginaire populaire,
d’un empereur romain. C’est bien comme cela que les Plantagenêts, depuis leur
premier souverain, Henri II (1154-1189), aimaient à s’imaginer. Leur promotion
d’une mythologie d’unité nationale en même temps que leur mécénat envers les
poètes arthuriens prend ainsi tout son sens. P.C.I. rend ici un service inestimable en
aidant le lecteur à démêler les fils d’une tapisserie qui se voulait « sans coutures »,
illustration d’une histoire unique, d’une seule culture britannique, phénomènes qui
se révèlent en réalité multiples et complexes.
Leo CARRUTHERS
Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge,
Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de
l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du
comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du
Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons
Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en
omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.
Le présent travail porte sur les origines et la mise en exploitation des sols du village
brabançon de Molenbeek, tout proche de la ville de Bruxelles (et actuellement intégré
au tissu urbain de celle-ci depuis la révolution industrielle). Ce serait dans le courant
du XIIe et de la première moitié du XIIIe siècle que l’habitat s’implante. L’église
paroissiale se situe dans la zone humide des fonds de vallée, légèrement en
dissociation de l’habitat qui prend la forme d’un « village-rue » montant vers l’ouest
en direction des plateaux et – fait non négligeable – le long de la future chaussée pavée
quittant Bruxelles en direction de la Flandre, participant au célèbre axe routier
Rhénanie-Flandre. Une incitation ducale à la colonisation du terroir peut être
suspectée mais non prouvée (p. 75, 79-80 ainsi que p. 38 et 98). Le développement
agricole sera dès lors double : culture céréalière sur les plateaux, culture maraîchère
(« économie de courtil ») puis également élevage et fauche dans les zones humides.
L’A. souligne la précocité de cette spécialisation (p. 85), observée dès le XIIe s. et
orientée bien sûr vers l’approvisionnement de la ville voisine. À l’est, en zone humide
et maraîchère, un hameau se détache d’ailleurs, autour d’une chapelle dédiée à sainte
Catherine, et sera intégré en deux étapes dans les enceintes urbaines successives (XIIIe
et 2e moitié XIVe s.). Quant à la partie rurale de la paroisse, elle est englobée dans la
banlieue bruxelloise à la fin du XIIIe ou durant la 1re moitié du XIVe s. La
démonstration de l’A. l’amène notamment à réfuter une hypothèse classique qui fait
de Molenbeek la paroisse primitive de Bruxelles et en situe dès lors les origines au
haut Moyen Âge. Les arguments sont de deux ordres : d’une part, on peut montrer
la fragilité de l’hypothèse touchant le « grand Molenbeek » (post-)carolingien,
d’autre part les données toponymiques, documentaires et de géographie historique
(structures parcellaires et morphologie du village) rendent vraisemblable un
démarrage au XIIe s. L’apport principal de ce livre se situe donc au niveau de la
typologie et de la chronologie de l’occupation des terroirs, en recourant tant aux
documents écrits (rares jusqu’au milieu du XIIIe s.) qu’à la toponymie et à la
pédologie. Pour les détails des activités de production et des rapports avec la ville, l’A.
n’a pu brosser qu’une première esquisse, très convaincante, en indiquant lui-même
que des dépouillements restent possibles pour affiner l’étude de plusieurs problèmes
(exploitants des courtils, nombre peu élevé de moulins, présence des viviers, rôle
commercial de la chaussée, etc.), notamment un dépouillement systématique des
baux et des censiers ducaux postérieurs à 1321. Par ailleurs, l’A. le montre à plusieurs
reprises, la confirmation de certaines hypothèses et la résolution de plusieurs
questions ne pourra venir que d’un examen plus global des rapports entre Bruxelles
et les villages des alentours : seule par exemple une prosopographie poussée des
habitants de Bruxelles permettra sans ambiguïté de prendre la vraie mesure de leur
implantation foncière dans les villages de la banlieue (p. 109-115), ou encore le dossier
du village de Laeken s’avère-t-il prometteur à la fois pour la question des origines
paroissiales de Molenbeek et pour celle de son développement agricole (p. 79, 88 et
103-104). De même, compte tenu de la ténuité des sources locales, une vue d’ensemble
de l’action ducale serait-elle souhaitable (p. 76 et 117). Un léger regret : les non-Bruxellois auront peut-être du mal à s’y retrouver dans certains développements de
géographie historique mais dans un ouvrage publié par une collection d’histoire
locale, on ne saurait en faire entièrement grief à l’A. Une carte de synthèse aurait
toutefois été la bienvenue, dans la mesure où les cartes reproduites servent à tel ou tel
point particulier du propos (étude du parcellaire, hydrographie, sols, implantation
au XVIIIe s., etc.) et n’ont pas toujours une taille suffisante pour une lecture optimale.
Éric BOUSMAR
Michel BALARD, Croisades et Orient latin (XIe-XIVe siècles), Paris, Armand Colin,
2001 ; 1 vol. in-8°, 272 p. (Collection U. Histoire). ISBN : 2-200-21624-6. Prix : €21,00.
La question d’histoire médiévale des concours du CAPES et de l’Agrégation a
favorisé en 2001 l’éclosion de nombreux recueils de sources et essais dont celui de M.
Balard reste de loin le plus pénétrant. Tout il vrai portait ce spécialiste de Gênes,
coordinateur d’un groupe de recherches sur la colonisation en Méditerranée, à
rédiger une œuvre de synthèse qui manquait jusqu’à présent aux étudiants de
premier cycle malgré l’esquisse ancienne d’É. Perroy (1972). L’A. a relevé ce défi en
dix chapitres concis, étayés de nombreuses cartes ou extraits de textes empruntés à
ses devanciers. Son propos ne vise pas tant à faire revivre l’épopée des croisades que
de montrer les modalités de la colonisation occidentale en Terre sainte à l’aune des
réactions du monde musulman. Aussi débute-t-il son livre par un panorama des
relations islamo-chrétiennes à la fin du XIe siècle mettant en avant les avancées
commerciales des républiques italiennes en Orient, le morcellement politique de la
région sous l’influence des Seldjoukides ainsi que la multiplication des pèlerinages
armés à partir de l’An Mil (p. 17-30). La section suivante met en exergue la maturation
de l’idée de croisade sous la férule de la papauté en synthétisant les acquis de la
recherche avant d’évoquer dans un chapitre distinct les aléas de la première croisade
(p. 43-66). Les travaux de J. Flori cèdent alors le pas à ceux de J. Riley-Smith sur les
participants de la première croisade. L’A. consacre par la suite deux chapitres à
l’évocation des États latins d’Orient apparus en 1098-1099 en soixante pages
éclairantes, traitant successivement d’histoire politique, institutionnelle, religieuse,
militaire et sociale (p. 67-126). Le pari eût été intenable sans les nombreuses cartes,
plans et arbres généalogiques qui complètent son texte à partir des travaux
fondateurs de Cl. Cahen, J. Richard et R.C. Smail ou de mémoires de maîtrise inédits
comme à la p. 91. Les deux textes cités en appendice de cette partie montrent
l’assimilation des barons francs à la géopolitique syrienne dès les années 1108-1109,
à travers l’affrontement de coalitions bipartites en Djéziré (p. 77-78), ainsi que le
regard de Guillaume de Tyr sur l’origine des succès de Saladin (p. 125-126). Au film
des croisades retracé peu après succède un développement sur la pénétration du
commerce italien dans les États latins d’Orient jusqu’à la guerre de Saint-Sabas (1256-1258) dont les avatars firent reculer au quatrième puis sixième rang les
investissements génois au Levant (p. 209). La fin de l’ouvrage évoque le destin
malheureux des colonies franques de Syrie et de Romanie au XIIIe siècle à l’aide des
travaux les plus récents de D. Jacoby avant d’aborder le cas épineux des déviations
et des critiques de la croisade liées à son instrumentalisation abusive par la papauté.
L’essor de l’idée de mission à partir du XIIIe siècle pourrait servir de préambule à un
nouvel ouvrage poursuivant jusqu’à la Renaissance l’œuvre utile de M.B. L’on ne
doute pas qu’il puisse un jour relever ce défi prometteur !
Pierre-Vincent CLAVERIE
The History of the Holy War. Ambroise’s Estoire de la Guerre Sainte, éd. Marianne
AILES et Malcolm BARBER, trad. Marianne AILES, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 2 vol.
in-8°, XV-211 + XIX-214 p. ISBN : 1-84383-001-9. Prix : GBP 70 ; USD 125 (coffret).
L’Estoire de la Guerre sainte d’Ambroise représente avec l’Itinerarium Peregrinorum
et Gesta regis Ricardi l’une des principales sources de la troisième croisade du côté
chrétien. L’on a longtemps pris ce poème de 12 000 vers octosyllabiques pour une
œuvre monolithique fixée par écrit entre 1194 et 1198 selon son manuscrit unique
conservé au Vatican (Regina 1659). Ce constat a été retouché en 1992 après la
découverte d’un fragment divergent d’une cinquantaine de vers qui méritait d’être
confronté au texte exhumé par G. Paris. La chose est aujourd’hui faite grâce à M. Ailes
et M. Barber qui ont pris le parti de publier, puis de traduire en anglais dans un second
volume le témoignage du trouvère Ambroise. Il en résulte deux volumes de modestes
dimensions dont l’introduction philologique ne fait que reprendre les conclusions
formulées par G. Paris en 1887 : l’auteur serait un clerc de la cour d’Angleterre, plus
normand qu’anglo-normand selon la coloration evrecinne de son dialecte.
L’introduction historique rejetée dans le second volume (p. 1-25) se révèle plus
diserte en replaçant l’œuvre dans son contexte historique avant de présenter les
principes de traduction retenus. L’Estoire se révèle en effet l’une des œuvres les plus
intimes des croisades à l’instar des chansons de Guyot de Provins, empreintes de
tristesse. L’A. y déploie une admiration sans conteste des ordres militaires comme en
témoigne un passage consacré aux templiers : « Le sixième jour après la grande fête
de la Toussaint (6/11/1191) […] les templiers gardaient les fourriers. Au moment où
ils s’y attendaient le moins, voilà quatre escadrons de Sarrasins qui tombent sur eux
bride abattue. […] Quand les templiers les virent si près d’eux, ils descendirent de
cheval et firent de grands exploits : ils tournèrent leurs visages contre les ennemis ;
chacun avait le dos appuyé contre son frère, comme s’ils eussent tous été d’un même
père » (t. 2, p. 129-130). Ce extrait donne un bon aperçu de la méticulosité des
descriptions fournies par Ambroise au même titre que de son engagement en faveur
de la Terre sainte. La restitution de son style posait des problèmes quasi
insurmontables que les A. ont résolus en s’écartant des traductions archaïsantes
d’E.N. Stone (1939) et de M.J. Hubert (1941) pour renouer avec la version de G. Paris.
Leur rejet des lacunes apparentes du manuscrit en matière de versification aboutit
cependant à un redécoupage de l’œuvre en 12 313 vers, rompant avec la
numérotation de 1897. L’absence d’argumentation convaincante en faveur de cette
option pose un problème philologique qui alimentera nombre de débats entre les
partisans de la logique et ceux de la fidélité scripturaire. Les médiévistes devront
comme souvent subir les effets de cette révolution de palais.
Pierre-Vincent CLAVERIE
JEAN D’IBELIN, Le livre des Assises, éd. Peter W. EDBURY, Leyde-Boston, Brill, 2003 ; 1
vol. in-8°, X-854 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Culture, 400-
1453, 50). ISBN : 90-04-13179-59. Prix : € 166,00 ; USD 208.
L’engouement porté par P. Edbury au comte de Jaffa, Jean d’Ibelin († 1266), l’a
poussé à entreprendre une patiente réédition de son traité juridique intégré dans les
Assises du royaume de Jérusalem en 1369. Cette source primordiale sur la féodalité
hiérosolymitaine méritait une édition critique, digne de ce nom, depuis l’essai
arbitraire du comte Beugnot, publié en 1841 dans le cadre des
Recueils des historiens des
croisades. Ce dernier n’avait en effet pas craint de centrer son édition sur une copie du
XVIII
e siècle d’un manuscrit vénitien composé près de deux siècles après la mort de
Jean d’Ibelin… Des considérations éditoriales semblent avoir empêché l’A. de fondre
son travail dans la
Collection des documents relatifs à l’histoire des croisades qui vient de
parrainer à huit années d’intervalle des éditions critiques des
Lignages d’Outremer et
du
Livre au Roi. L’édition de P.E. débute par une sobre présentation des cinq
manuscrits subsistant de Jean d’Ibelin dont le plus ancien semble remonter aux
années 1280 (B.N.F., fr. 19025). Le sort hâtif réservé à la carrière de son auteur (p. 1-2) pourrait choquer les lecteurs étrangers à la production historique de P.E. qui a signé
en 1997 un ample essai sur la question
[1]. Son introduction bascule dans ces conditions
rapidement vers une tentative de reconstruction de la tradition manuscrite, alimentée
par les travaux inachevés de M. Grandclaude et de G. Recoura (p. 11-24).
L’indépendance relative des différentes moutures ressort de la table de concordance
dressée par l’A., peu après, dans un esprit radicalement opposé au comte Beugnot
(p. 25-33). P.E. a en effet pris le parti de publier dans des appendices autonomes les
additions propres à chaque version sans les fondre dans le corps du texte ou les
publier en note. Ce choix présente l’intérêt de mieux saisir l’évolution dans le temps
de la pensée chypriote en dispersant malheureusement la matière juridique.
L’édition rigoureuse qui en ressort s’articule autour de 239 chapitres, complétés par
194 pages d’appendices structurés autour des manuscrits existant autant que de leurs
archétypes supposés. La question s’est posée très tôt de savoir quel statut réservait
Jean d’Ibelin à son traité qualifié de
Livre des assises et des usages et des plais de la Haute
Cort dou reiaume de Jerusalem. On doit à l’A. d’avoir intelligemment référencé les
différents renvois internes de l’œuvre qui aident grandement à sa compréhension
(p. 819). Jean d’Ibelin paraît avoir nourri une réflexion poussée sur les institutions
hiérosolymitaines en annonçant dans son prologue un inventaire conclusif des
obligations imposées aux vassaux de la Couronne avant 1187 (p. 53). L’emploi
récurrent des formules
si con sera devisé après en cest livre ou
enssi con je ai devant dit
témoigne de l’organisation de son travail, probablement relayé par une équipe de
juristes. Son œuvre se décompose en trois parties distinctes traitant des procédures
juridiques et des conditions de plaid (chap. 1-126), des règles féodo-vassaliques
(chap. 127-217), ainsi que de la constitution ancienne du royaume (chap. 218-239),
présentée comme intemporelle. Jean d’Ibelin se fait l’apôtre dans ses développements
des prérogatives accordées à la noblesse hiérosolymitaine en défendant une
conception minimaliste de la monarchie en déliquescence au XIII
e siècle. Son traité ne
commente ainsi qu’une seule assise promulguée par Amaury I
er après un différend
avec Gérard de Sidon aux alentours de 1163. Sa seconde partie demeure en revanche
selon les mots heureux de Beugnot « le traité le plus complet sur les fiefs qui ait été
écrit au Moyen Âge ». Ce simple constat justifie à lui seul l’entreprise de P.E. en une
période de débats intenses sur les réalités des schémas féodo-vassaliques.
Pierre-Vincent CLAVERIE
RAOUL DE HOUDENC, La Vengeance Raguidel, éd. Gilles ROUSSINEAU, Genève, Droz,
2004 ; 1 vol., 496 p. (TLF, 561). ISBN : 2-600-00883-7. Prix : CHF 45.
Parmi les romans arthuriens en vers, La Vengeance Raguidel est l’un de ceux dont
on ressentait le plus cruellement l’absence d’une édition critique moderne. Cette
lacune est aujourd’hui, et combien magistralement, comblée. On a presque envie de
dire que G. Roussineau semble s’être ici délassé de la titanesque entreprise de
l’édition du Perceforest; que l’on ne s’y trompe pas, cependant : plutôt modeste avec
ses 6 000 vers, La Vengeance Raguidel posait un certain nombre de problème épineux,
dont bon nombre peuvent dorénavant être considérés comme résolus.
Tout d’abord, l’édition de G.R. est nouvelle à un double titre : surclassant
qualitativement celles qui l’ont précédée, elle est surtout la première à prendre en
compte – et même à utiliser comme manuscrit de base – l’excellent manuscrit M
retrouvé en 1911, c’est-à-dire deux ans après l’édition de Friedwagner, lequel ne
connaissait qu’un seul manuscrit complet.
La description des manuscrits et de leur langue est exemplaire ; un glossaire très
complet accompagne l’édition. On se permettra cependant de s’étonner qu’une telle
exhaustivité n’ait pas guidé la confection de la table des noms propres qui ne
mentionne pas toutes les occurrences des noms les plus fréquents ; mais c’est là un
détail minime. L’établissement du texte, la clarté, l’abondance et la pertinence des
notes n’appellent que des éloges.
Du point de vue de l’histoire de la littérature, et c’est ce qui nous retiendra ici, le
principal apport de cette édition consiste en un examen à nouveaux frais de la
question de l’attribution de La Vengeance Raguidel. La couverture du livre nous en
prévient d’emblée : G.R. se situe résolument du côté des partisans de l’attribution au
même auteur de notre texte et de Meraugis de Portlesguez. Prenant l’exact contre-pied
de l’opinion d’A. Micha, qui estimait que les critères linguistiques n’avaient aucune
pertinence dans ce débat, mais que la différence d’esprit entre les deux œuvres en
interdisait l’attribution au même Raoul de Houdenc, G.R. estime au contraire que
l’argument des prétendues différences d’esprit n’a aucune pertinence (on ne conteste
pas à Raoul de Houdenc Le Songe d’Enfer !), mais que la convergence de certains
indices linguistiques et stylistiques extrêmement précis plaide en revanche pour
l’unité d’auteur. Reprenant l’hypothèse illustrée en particulier par Fourrier, qui voit
en Raoul le neveu de Pierre le Chantre, G.R. replace l’ensemble de l’œuvre de notre
auteur dans une mouvance anti-courtoise et dessine de manière très convaincante
une progression allant de Meraugis, roman encore proche de Chrétien de Troyes (au
tout début du XIIIe siècle), aux textes allégoriques et satiriques (vers 1215), en passant
par La Vengeance Raguidel dont la misogynie prononcée (bien analysée par G.R.)
témoigne éloquemment d’un infléchissement clérical de la matière arthurienne.
Cette construction resterait néanmoins fragile si elle ne s’appuyait sur un solide
examen linguistique. Prudent quant à la détermination de la langue de l’auteur, G.R.
en dit cependant assez pour préférer identifier Houdenc à Hodenc en Bray dans le
Beauvaisis (ce qui colle mieux avec l’hypothèse Pierre le Chantre) plutôt qu’à Houdan
dans les Yvelines. Surtout, il montre, avec une sûreté philologique rare, que certains
traits linguistiques bien spécifiques, où pourrait se lire une coloration dialectale de
l’Ouest ou du Nord-Ouest, relient bel et bien Meraugis et La Vengeance Raguidel. En
conclusion, on ne saurait mieux faire que de citer le plaidoyer de G.R. en faveur de
Raoul de Houdenc, ce « grand artiste » (63) : « Aussi longtemps que la preuve n’aura
pas été faite qu’il ne peut être l’auteur de la Vengeance, nous pensons que la sagesse
est de ne pas lui refuser la paternité de ce second roman arthurien » (26).
Alain CORBELLARI
RAOUL DE HOUDENC, Meraugis de Portlesguez. Roman arthurien du XIIIe siècle,
publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, éd., trad. et comm. par
Michelle SZKILNIK, Paris, Champion, 2004 ; 1 vol. in-8°, 538 p. (Champion Classiques,
Sér. Moyen Âge, 12). ISBN : 2-7453-1124-7. Prix : € 13,00.
À quelques mois de distance, les deux romans arthuriens de Raoul de Houdenc
connaissent chacun une nouvelle et excellente édition, La Vengeance Raguidel de Gilles
Roussineau (voir c.r. précédent) se voyant « complétée » par le Meraugis de Portlesguez
de M. Szkilnik dans la nouvelle collection Champion classiques, qui affirme décidément
sa prédilection pour le roman arthurien en vers du XIIIe siècle.
Quoiqu’elle n’ait pas pu consulter le travail de G. Roussineau (comme elle l’avoue
dans une note bibliographique à la p. 530), M.S. nous livre une édition tout à fait
complémentaire de celle de La Vengeance Raguidel. Prudente sur la question de
l’attribution de ce dernier texte (quoiqu’elle soit consciente – 34 – de la faiblesse des
arguments de Micha pour refuser la paternité de La Vengeance au même auteur que
Meraugis), ainsi que dans son refus de trancher sur l’identification du Houdenc dont
Raoul serait originaire (33), elle laisse sans dommage Roussineau résoudre – à notre
sens définitivement – ces deux problèmes. On regrettera peut-être qu’elle ne relève
parmi les rimes signifiantes que celles qui sont imparfaites et ne permettent donc que
de supposer chez l’auteur des usages dialectaux qui les rendraient plus satisfaisantes,
mais certaines de ses conjectures, en particulier celle sur la rime asseür : peor des vers
4506-4507, où le second mot pourrait laisser deviner un peür originel (forme
typiquement normande) sont de nature à confirmer les idées de Roussineau sur la
localisation de Houdenc et sur la coloration plutôt occidentale du dialecte de Raoul.
Ici encore, au demeurant, le travail de Roussineau n’est plus à faire.
De fait, l’édition de M.S. se veut d’abord littéraire, comme en témoignent les
considérations subtiles, par lesquelles s’ouvre l’introduction, sur les rapports de
Meraugis et du genre du jeu parti (11-14), et en particulier avec un poème composé par
Thibaut de Champagne et un certain Baudoin. Faut-il pour autant « aller jusqu’à
imaginer que le succès du roman de Raoul ait inspiré le jeu parti ? » (12) C’est peut-être trop accorder à la notion lansonienne de « source ». Il n’en reste pas moins que
M.S. excelle à resituer le roman de Raoul dans son contexte littéraire. On admirera en
particulier la clarté du parallèle tiré avec Erec et Enide et des considérations sur « l’art
de la reprise » (21-32) pratiqué par notre auteur.
Les justifications que M.S. donne de son travail éditorial sont également d’un
grand intérêt méthodologique : sa critique du lachmannisme de Friedwagner, dans
sa (peut-être trop) savante édition de 1897 (51-53) est convaincante et son bédiérisme
revendiqué n’est jamais un oreiller de paresse. Les notes sont bien différenciées : les
éclaircissements littéraires figurent en bas de page, tandis que les « notes sur les
corrections et leçons maintenues » (561-568) et le « choix de variantes » (469-504) sont
heureusement distingués. Le glossaire (513-525) est riche et l’É. a l’excellente idée de
trancher un vieux débat, dans l’index des noms propres (505-511), en mentionnant
entre crochets les deux vers entre lesquels un nom propre connaît une
particulièrement grande densité d’occurrences.
On saluera enfin l’élégance et le parfait naturel de la traduction, en particulier dans
le rendu des dialogues. Un seul exemple : aux v. 1809-1811, on lit deux questions ; la
première est classiquement construite avec une inversion verbe-sujet, la seconde non.
M.S. tranche dans les deux cas par une formule sans inversion, qui se rapproche
finalement, dans son esprit, de la libre allure de la syntaxe médiévale et nous fait
apparaître notre langage parlé moderne comme l’héritier d’un français désentravé
plutôt que comme le résultat d’un relâchement coupable.
Nul doute que celui qui fut considéré en son temps comme le rival de Chrétien de
Troyes ne retrouve aujourd’hui, par la grâce d’une telle traduction, un nouvelle
jeunesse.
Alain CORBELLARI
Piero MORPURGO, L’armonia della natura e l’ordine dei governi (secoli XII-XIV),
Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, 348 p. (Micrologus’
Library, 4). ISBN : 88-87027-95-1. Prix : €50,00.
Que souhaite démontrer l’A. ? Qu’il existe une relation entre la vision médiévale
de l’ordre du monde – de la nature – et l’essence même des principes du bon
gouvernement ? Que le constant idéal d’harmonie, qui dépasse le simple tissu des
correspondances entre le microcosme et le macrocosme, est l’un des fils directeurs de
la pensée politique posée par Platon et Aristote, renforcé par saint Paul et saint
Augustin avant d’être réélaboré par les civilisations médiévales ? Ces bases
fondamentales sont à peine mentionnées dans un parcours qui mène de façon
parfaitement désordonnée de Vasari (1511-1574) à Bernard Silvestre (ca 1100-1160) en
passant par Pétrarque (1304-1374) et Pierre de Blois († 1204/1212). Les quatre
chapitres proposés, sans introduction ni conclusion, abordent successivement la
connaissance de la nature comme fondement du pouvoir (il serait peut-être
préférable de dire « instrument »), les transformations des structures d’une société au
miroir de sa culture, la volonté de maîtriser le monde par la science, l’influence de la
science juive et de l’exégèse biblique face à la définition de l’éthique chrétienne. Que
les XIIe et XIIIe siècles marquent un renouvellement (davantage qu’un renouveau) de
la sensibilité et de l’intérêt envers la nature, chacun le sait, même s’il est impossible
de suivre le cliché (p. 11) selon lequel la figuration de la nature entre alors seulement
en force dans l’ornementation : l’ensemble des champs du savoir (médecine,
zoologie, astrologie, droit…) y participe étayant simultanément la pratique du
pouvoir. Un temps dompté par la cosmologie chrétienne, la « machine du monde »,
selon l’expression de Pierre le Chantre (ca 1127-1197), devient l’objet même du
gouvernement et l’affinement conceptuel de ses composantes appuie la légitimation
des institutions : la volonté de sa maîtrise est par exemple bien lisible à travers la
législation émise par les communes italiennes ou les prétentions d’empire universel
affichées par Frédéric Barberousse, Henri VI avant d’être portées à leur paroxysme
par Frédéric II, dominus mundi. Depuis la fin du XIIe siècle, la connexion des milieux
savants qui entourent autant la monarchie anglaise que les princes normands de Sicile
montre cette conscience politique dont le pape Urbain II paraît avoir été aussi porteur
si ce n’est initiateur. Le règne de Frédéric II marque un second temps fort de cette
interpénétration entre l’observation de l’univers matériel, sa projection intellectuelle
et sa reconstruction, ici qualifiée de « scénographie naturaliste », pour tout dire
l’effort de rationalisation auquel il est soumis. On regrettera que la variété des
domaines concernés et la richesse de ce thème dont témoigne une ample et récente
bibliographie (p. 295-324) touchant notamment à l’histoire des sciences, fasse fi de
toute considération chronologique et s’attarde si peu sur l’importance de la
transmission des idées aristotéliciennes. Le rôle central de Michel Scot († ca 1235),
introducteur de la zoologie d’Aristote, aurait mérité à lui seul qu’on s’y arrête : face
à lui, le modèle exalté par les biographes de saint François, reprenant les termes d’une
véritable théologie de la création, dépasse largement le stade d’une simple
« symbologie », seulement retenue par l’A.
Il faut probablement considérer la juxtaposition de ces quatre essais comme les
prolégomènes d’une réflexion appelée à fournir les éléments d’une plus juste
appréciation de l’exercice du pouvoir, de sa justification et de ses outils comme de
l’élargissement de ses visées aux siècles centraux du Moyen Âge.
François-Olivier TOUATI
Il sole e la luna. The Sun and the Moon, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo,
2004 ; 1 vol. in-8°, 615 p., ill. (Micrologus, 12). ISSN : 1123-2560. Prix : €60,00.
Le douzième volume de Micrologus rassemble quelque 25 contributions d’experts
présentées à l’occasion d’un colloque tenu récemment à Vicence. Celui-ci avait pour
objet la thématique de la lune et du soleil entendue dans son acception la plus large,
c’est-à-dire en faisant appel à des domaines aussi divers que l’astronomie
mathématique, la construction et l’utilisation d’instruments scientifiques, l’alchimie
et la chimie, la magie, la médecine astrologique, la botanique, la minéralogie, la
symbolique royale, la perception humaine du temps, de l’histoire et de l’espace ou
encore l’imagination poétique. La variété des problématiques peut être mesurée
également par l’étendue du cadre spatio-temporel considéré par le volume dans son
ensemble ; celui-ci couvre en effet à peu près toutes les périodes de l’histoire, depuis
l’Antiquité classique jusqu’à l’Époque moderne, avec tout de même une insistance
particulière pour le Moyen Âge et la Renaissance.
Le nombre et la diversité des articles nous interdisent d’en rendre compte
individuellement et même de les citer tous ici de manière systématique. Pour ce qui
concerne le Moyen Âge, on signalera plus particulièrement les articles de P. Dronke
sur l’imaginaire poétique du haut Moyen Âge, de J.Y. Tilliette sur certains textes du
corpus de poésie « médio-latine », de Francesco Mosetti Casaretto sur une épître
métaphorique d’inspiration augustinienne écrite au IXe siècle, de P. Carusi sur un
ouroboros propre à la littérature alchimique en Islam, d’A. Sorci sur certains aspects de
l’iconographie du soleil de l’Antiquité latine tardive et du Moyen Âge chrétien, d’É.
Poulle sur le calcul des conjonctions vraies et des éclipses, d’A.J. Turner sur l’usage
du cadran solaire, de Ch. Burnett sur les mansions lunaires (avec en appendice
l’édition d’un texte latin d’origine arabe connu sous le nom de Jafar Indus), de S.
Ackermann sur les instruments scientifiques médiévaux représentant ces mêmes
mansions lunaires, de N. Weill-Parot sur la magie astrale des XIIe-XVe siècles, de Gr.
Federici Vescovini sur une conception particulière de la lune et du soleil que Pietro
d’Abano emprunte à de lointains devanciers, de D. Jacquart sur la médecine
astrologique dans l’œuvre du même Pietro d’Abano, de P. Morpurgo sur l’imaginaire
politique médiéval, de D. Quaglioni sur l’interprétation médiévale de la doctrine des
duo luminaria, de St. Williams sur l’astrologie du pseudo-aristotélicien Secretum
secretorum, enfin de J.P. Boudet sur la symbolique du Roi-Soleil dans l’histoire de
France.
Malgré l’éclatement des problématiques, le volume se présente à la manière d’une
belle synthèse des recherches actuellement menées dans le monde, même s’il est
évident que l’Italie est ici majoritairement représentée. Les spécialistes apprécieront,
outre le haut niveau scientifique de la plupart des contributions, la présence en fin
d’ouvrage de plusieurs index dont un, particulièrement précieux, des manuscrits
consultés. Plusieurs contributions sont aussi accompagnées d’illustrations de grande
qualité.
Godefroid DE CALLATAŸ
Saga de Théodoric de Vérone, introduction, trad. du norrois et notes par Claude
LECOUTEUX, Paris, Champion, 2001 ; 1 vol. in-12, 462 p. (Traduction des Classiques
français du Moyen Âge, 60). ISBN : 2-7453-0373-2. Prix : € 30,50.
L’étude des sagas de chevaliers (riddarasögur) a connu des progrès notables depuis
quelque vingt ans. En France, ces œuvres fort peu lues depuis les travaux des maîtres
des années 1950 (tels P. Æbischer ou G. Zink) font aujourd’hui l’objet de traduction
dans des collections grand public. La Thidrekssaga af Bern est la seule saga de ce type
dont la matière ne provienne pas de sources françaises, puisqu’elle rassemble des
légendes héroïques allemandes. Cl. Lecouteux nous présente donc, pour la première
fois en français, une traduction complète de ce texte, sous le titre de Saga de Théodoric
de Vérone.
Le but du traducteur étant de permettre la découverte d’une œuvre mal connue,
le volume se caractérise par sa commodité. L’introduction de 15 pages présente de
façon succincte et précise l’origine des légendes. La traduction qui suit vise également
l’efficacité : le texte est utilement découpé en chapitres et paragraphes, et l’appareil
de notes réduit à l’essentiel ; le traducteur a pris le parti de réduire au minimum
l’ornementation du style (notamment les formules binaires, doublets et répétitions).
Sous cette forme, l’œuvre se laisse lire sans écran au premier degré. Dans des annexes
(14 pages), on trouve en outre la traduction de petits textes apparentés, et le volume
se clôt sur une bibliographie et des index fort utiles. Les choix bibliographiques
suivent la même orientation : ils font la part belle aux éditions des textes appartenant
à ce champ littéraire (généralement fort peu connus), et aux études majeures portant
sur les héros germaniques du Moyen Âge.
L’intérêt de la saga norvégienne est en effet de nous présenter une vaste
compilation de la matière légendaire germanique, réalisée au XIIIe siècle, et sans
équivalent dans aucune autre langue. L’auteur de la saga a utilisé des sources
nombreuses et variées qui ne correspondent pas toujours aux autres textes conservés
en Scandinavie ou en Germanie continentale. Il les a organisées autour du personnage
de Théodoric le Grand dont la vie donne la trame du récit, trame dans laquelle de
nombreux autres épisodes légendaires ont été insérés. C’est ainsi tout l’univers
héroïque de l’époque des Grandes Invasions qui est mis en perspective, et nous
voyons apparaître dans ce récit des héros tels que Siegfried et les Nibelungen,
Wieland le forgeron ou encore Gautier d’Aquitaine. La saga donne donc une image
complète de la tradition légendaire germanique telle qu’elle pouvait circuler aux XIIe-XIIIe siècles. Cette traduction rendra donc des services précieux à tous les médiévistes
non initiés qui rencontrent ces héros dans leur propre domaine.
Le point de vue du traducteur est en fait celui du germaniste qui vient chercher
dans la saga des informations introuvables ailleurs, et si l’on peut formuler un regret
à propos d’un travail de cette qualité, nous aurions apprécié que cette œuvre soit aussi
vue comme une saga norroise ancrée dans un genre littéraire particulier qui a son
histoire propre. Or, rien de précis n’est dit en introduction sur la politique de
traduction du roi Hákon l’Ancien et sur la constitution du sous-genre de la saga de
chevaliers et son développement autour de 1250. Rien non plus, ou presque, sur les
choix stylistiques adoptés par le traducteur norvégien (que la traduction masque
volontairement), ou sur l’influence possible de thèmes provenant d’autres
traductions norroises contemporaines (chansons de geste françaises ou romans
arthuriens). La bibliographie est aussi muette sur tous ces points.
Ces questions ont, il est vrai, déjà été abordées en d’autres lieux et l’important reste
que la légende de Théodoric soit enfin accessible en français. Ce volume est en vérité
à tous points de vue recommandable.
Daniel W. LACROIX
Alain J. STOCLET, Immunes ab omni teloneo. Étude de diplomatique, de philologie et
d’histoire sur l’exemption de tonlieux au haut Moyen Âge et spécialement sur
la Praeceptio de navibus, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome,
1999 ; 1 vol. in-8°, 577 p. (Bibliothèque de l’I.H.B.R., 45). ISBN : 90-74461-36-0. Prix :
€ 52,05.
Une des manières pour les souverains du Moyen Âge d’assurer leur autorité et de
la montrer consiste à accorder des privilèges d’exemption, lesquels peuvent prendre
des formes diverses. A.J. Stoclet examine une de ces formes : l’exemption de tonlieu
en différents endroits d’Europe pendant le haut Moyen Âge, en particulier pour les
transports sur les voies navigables. Pour cela, il procède à une analyse des chartes
royales et impériales du royaume franc, de la Grande-Bretagne et de l’empire
byzantin, qui accordent de tels privilèges. Il recense les textes disponibles en latin et
en grec, les classe, les décrit, établit leur filiation, démêle leur tradition. C’est donc une
étude très minutieuse de diplomatique telle qu’on peut en trouver chez les
médiévistes. Elle permet à l’A. de tirer des conclusions, même s’il reste toujours très
prudent : il constate combien il est malaisé de déterminer avec précision les raisons
politiques et économiques de ces exemptions de tonlieux. A.J.S. se livre à une étude
philologique approfondie du vocabulaire technique, véritable jargon fiscal, étonnant
parfois et dont les significations sont très souvent difficiles à percer. Il fait part d’une
question, sans la résoudre vraiment : les actes d’exemption conservés étaient-ils des
documents de bord exhibés à la demande du personnel de l’impôt. Ce personnel,
étudié par A.J.S., reste difficile à cerner. Les conditions de validité des exemptions
font l’objet de plusieurs chapitres : l’exemption de tonlieu peut être plus ou moins
étendue (dans le royaume, dans une région, sur un fleuve, dans une localité de
perception de l’impôt), elle peut être sans précision de durée ou limitée dans le temps,
elle peut valoir pour un bateau ou pour un nombre précis de navires… Enfin, est
abordé le problème du naufrage d’un bâtiment ou de sa cession à un tiers : ce qu’il
advient de l’exemption dans ces cas est parfois précisé dans des clauses
complémentaires.
Le sujet de ce travail de grande érudition est difficile. A.J.S., qui dit ne rien
résoudre, fournit pourtant un instrument de travail remarquable et ouvre la voie à de
nombreux travaux, montrant qu’il est possible de glaner beaucoup à partir de
témoignages fragmentaires du haut Moyen Âge. Car, non content de son étude
approfondie sur l’exemption, il fournit de nombreuses annexes (plus de la moitié du
volume !), entre autres un recueil de pièces justificatives. Celles-ci sont jointes « pour
la commodité du lecteur […] d’après la meilleure édition, mise à jour et corrigée si
nécessaire ». Des tableaux synoptiques permettent une vue d’ensemble des différents
textes analysés. Des cartes éclairent l’aspect spatial des exemptions (dommage
qu’elles soient si peu lisibles). Une bibliographie abondante, un index des sources et
des noms communs latins et grecs achèvent de donner un aspect scientifique à cette
étude.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Food and Eating in Medieval Europe, éd. Martha CARLIN et Joel T. ROSENTHAL,
Londres-Rio Grande, The Hambledon Press, 1998 ; 1 vol. in-8°, XIII-188 p. ISBN :
1-85285-148-1. Prix : GBP 25,00.
Dire qu’un ouvrage portant sur la nourriture et les pratiques alimentaires au
Moyen Âge est un signe de l’élargissement des sujets d’études est devenu banal.
Aujourd’hui, le terrain est défriché : depuis une vingtaine d’années, de nombreux
ouvrages sont parus sur l’alimentation et les pratiques culinaires, des recettes
médiévales ont été éditées ou répertoriées.
Le recueil d’articles rassemblés par M. Carlin et J.T. Rosenthal montre que les sujets
à traiter sont encore innombrables. Ils peuvent toucher à la géographie, l’économie,
l’art, la littérature, la religion, le folklore, la vie sociale. Deux contributions portent sur
l’étendue géographique et économique nécessaire pour approvisionner les villes
médiévales, notamment une ville grouillante comme Londres, et sur les effets de la
demande urbaine sur la région environnante (M. Murphy et J.A. Gallowey). On peut
se demander également dans quelle mesure les mécanismes de production et de
distribution de la nourriture étaient efficaces. C. Dyer constate que le paysan anglais
meurt rarement de faim après 1375, contrairement à ce qui se passe sur le continent.
M. Carlin met l’accent sur un phénomène qui est familier dans notre société : la
nourriture rapide, prête à être consommée. Des vendeurs de repas animaient la vie
urbaine en fournissant des plats chauds à ceux qui avaient très peu de moyens et qui
n’avaient pas le temps de manger pendant le travail. Ce « fast food » médiéval était
un signe de pauvreté et de misère.
Mais l’alimentation au Moyen Âge ne présente pas que des aspects géographiques,
économiques ou matériels. La préparation de la nourriture et sa consommation sont
souvent un processus incorporant des éléments de fêtes, de rituels. M.A. Brown
s’attache aux salles pour banquets où l’on célèbre notamment les victoires et qui sont
souvent au cœur de la société anglo-saxonne. S.F. Weiss étudie la musique et les
rituels entourant les repas festifs. Tout ce qui touche à l’alimentation (préparations,
repas…) donne lieu à des cérémonies religieuses. Un sens surnaturel est concédé à
l’alimentation : pensons à la réputation des disettes et des privations, considérées
comme des pénitences (J. Marvin) et, au contraire, à l’abondance des récoltes
présentée comme une manifestation de l’approbation divine. Il faut encore
mentionner l’aspect social de ce qui tourne autour de l’alimentation. « Vous êtes ce
que vous mangez » n’est pas un cliché. Les liens entre nourriture, repas et structure
sociale méritent une étude. E.M. Biebel rappelle la signification attachée à chaque
type de nourriture mangée ou rejetée. F. Swabey considère que la vie des classes
supérieures est en partie définie par leur conception du repas. A.S. Weber rappelle
que les usages de la table servent à établir la hiérarchie sociale. Il va plus loin encore
en avançant que l’histoire de la cuisine à la cour des Valois, dans laquelle le célèbre
Taillevent officiait, doit être prise en compte pour comprendre la période. L’étude et
l’inventaire de recettes culinaires apportent aussi beaucoup à l’histoire de
l’alimentation. C.B. Hieatt insiste sur la complexité de leur interprétation et de leur
classification.
Cet échantillon d’études sur les différents aspects des problèmes alimentaires
montre que de nombreuses recherches ultérieures, riches et variées sont encore à
faire.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
DENYS LE CHARTREUX, Chroniques de l’extase, textes choisis et présentés par
Christophe BAGONNEAU, Saint-Maur, Parole et Silence, 2000 ; 1 vol., 182 p. ISBN : 2-84573-042-X.
Ch. Bagonneau manifeste un intérêt tout mystique pour Denys le Chartreux, ainsi
que le montre la présentation générale qui inaugure cet ouvrage. Sa démarche est
donc résolument spirituelle, comme on le voit lorsque il supplie Denys d’être son
guide « alors même qu’il piétine encore au tout début du chemin qui mène à la
lumière » (p. 7). C’est dans cet esprit que l’A. a voulu mettre à la disposition d’un large
public dévot et érudit un choix de traductions de quelques textes extraits de l’œuvre
gigantesque, mais latine, de Denys. Son but avoué est en effet d’aider ses lecteurs « à
grandir dans l’amour de Dieu » tout en fuyant le « jargon et la polémique des
spécialistes » (p. 13). L’historien que la pensée du prolifique chartreux intéresse ne se
référera donc qu’à titre indicatif à cette édition qui reprend, en les modernisant, l’un
ou l’autre passage d’une traduction du chartreux parisien Jacques Morice († 1595), et
veillera à se rapporter, dans un esprit critique, aux éditions scientifiques de l’œuvre
en langue latine de cet important représentant de la théologie mystique qu’est celui
qui a reçu le nom de « docteur extatique ».
Annick DELFOSSE
Wilfried HARTMANN, Ludwig der Deutsche, Darmstadt, Primus Verlag, 2002 ; 1 vol.
in-8°, X-294 p. ISBN : 3-89678-452-8. Prix : € 29,90.
Au contraire de son père et de son grand-père, Louis le Germanique n’a pas eu de
biographe contemporain, ce qui ne signifie pas pour autant que son règne ne constitue
pas un moment particulièrement important, puisque c’est d’alors que date la
formation de ce qui deviendra le royaume de Germanie, à l’origine de l’Allemagne.
Dans sa biographie fort bien documentée, l’A. s’emploie à redorer l’image de Louis
le Germanique, dont le témoignage de Notker le Bègue, par exemple, prouve qu’il
avait marqué ses contemporains et les chroniqueurs médiévaux jusque, semble-t-il,
le seuil du Moyen Âge classique (la renommée de Louis le Germanique connaît son
apogée vers le XI
e siècle ; s’amorce alors un lent déclin qui mène jusqu’à l’époque
contemporaine, où le roi de Francie orientale tombe dans un semi-oubli) ; à propos du
souvenir que ses contemporains gardaient de ce souverain, l’A. note la concordance
du témoignage de Notker et de celui de Réginon de Prüm, qui célébraient tous deux
l’attrait du roi pour les armes et son mépris de l’or, mais on aimerait pouvoir expliquer
ce phénomène, qu’il s’agisse d’une réception littéraire ou, chose éventuellement plus
intéressante, de l’expression d’une idée alors communément reçue
[1]. On suit
volontiers l’A. dans son analyse du gouvernement de Louis le Germanique, dont les
rapports avec les évêques et abbés a fait l’objet d’une étude approfondie de la part de
B. Bigott ; intéressante est l’idée selon laquelle Louis, dont l’A. souligne la qualité de
la culture, voulut régler les relations avec ses opposants en développant une réelle
politique de pacification ; que son règne ait contribué à la formation d’un sentiment
identitaire (le « Wir-Gefühl » étudié par W. Eggert) peut difficilement être contesté,
mais on aurait aimé en savoir plus, par exemple, sur le rôle que jouèrent alors les
familles aristocratiques.
Ce livre est en fait un diptyque : tout d’abord, l’A. présente la vie de Louis le
Germanique, en distinguant ce qui relève des relations avec les autres membres de la
famille carolingienne (« famille et politique »), ce qui concerne l’évolution
institutionnelle des diverses entités territoriales constituant le royaume de Louis,
puis ce qui s’apparente, selon l’A., à de la « politique étrangère » ; dans un second
temps, l’A. s’intéresse aux structures de pouvoir en étudiant le style de gouvernement
de Louis, ses rapports avec l’Église, en dressant un bilan de l’activité culturelle sous
son règne (par comparaison avec la situation dans le royaume de Charles le Chauve,
l’A. plaide en faveur d’une réhabilitation de Louis et de ses contemporains, mais on
ne saurait négliger certaines disparités au sein même du royaume) ; cette partie
s’achève sur quelques pages consacrées à certaines questions d’ordre économique (de
manière essentiellement symbolique, afin de compléter le tableau). L’un des points
sur lesquels l’A. apporte un éclairage particulièrement nouveau sur Louis le
Germanique concerne son rapport au droit et la production de capitulaires : alors
qu’on ne dispose d’aucun document normatif datant de ce règne, l’A. livre plusieurs
indices en faveur d’une activité législative (p. 150 s.).
Le morcellement proposé ici ne convainc pas entièrement : outre que cette
approche conduit à des répétitions, elle induit des distinctions dont on peut douter
de la pertinence : l’envoi de missionnaires chez les Scandinaves ressortit certes à
l’histoire ecclésiastique (p. 206 s.), mais se distingue-t-il fondamentalement de la
politique « extérieure » des souverains de l’époque (p. 109 s.) ? Comme le note l’A.,
les donations que le roi faisait aux évêques pouvaient être directement motivées par
le souci d’entretenir leur action missionnaire (p. 210, à propos de Salzbourg et de la
mission en Pannonie). Par ailleurs, le plan de l’ouvrage conduit à quelques bizarreries
dans le cours du récit : c’est ainsi que l’évocation du mariage de Louis avec la sœur
de l’impératrice Judith, en 827, et la présentation d’Hemma ne trouvent place
qu’après le récit de la mort du roi et de son inhumation à Lorsch, en 876 ! En outre, il
n’aurait pas été superflu d’évoquer les liens d’Hemma avec les Ekbertides dans la
mention du soutien que Louis reçut de la famille des patrons de Corvey au début des
années 840 (p. 98), une donnée d’importance ainsi qu’E. Goldberg l’a montré dans son
article sur les Stellinga. Qu’on me permette par ailleurs une hypothèse : l’A.
mentionne, p. 123 et 152, le souci qu’avait Louis le Germanique de rétablir les droits
de certains Saxons et de leur faire restituer les biens dont ils avaient été dépossédés ;
il conviendrait de se demander s’il ne s’agit pas là d’une sorte d’imitation du
gouvernement de son père et homonyme, Louis le Pieux.
Certes, il convient de ne pas prendre pour argent comptant ce que Notker nous
raconte du jeune Louis (il est en outre à noter que l’A. affirme une chose qu’il ne peut
prouver lorsqu’il situe la naissance de Louis en Aquitaine, p. 252 : elle s’avère juste
probable – nous savons toutefois que Louis le Pieux passa l’hiver 805/806 à
Thionville) ; certes, la manière dont le livre est conçu néglige l’importance de la
chronologie, ce qui établit artificiellement un cloisonnement des événements
survenus sous Louis le Germanique et des décisions prises par le roi. Mais il faut
reconnaître que les sources du haut Moyen Âge se prêtent difficilement à la rédaction
d’une biographie : Louis le Germanique nous échappe encore en grande partie – à
tout jamais, indépendamment de la science de son biographe ! Il n’en demeure pas
moins que ce livre sur le royaume de Germanie dans le troisième quart du IXe siècle
(tel pourrait être le sous-titre de cet ouvrage) présente un état de la question de
première qualité en matière d’histoire politique et institutionnelle.
Philippe DEPREUX
Boris BIGOTT, Ludwig der Deutsche und die Reichskirche im ostfränkischen Reich
(826-876), Husum, Matthiesen Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 350 p. (Historische Studien,
470). ISBN : 3-7868-1470-8. Prix : € 51,00 ; CHF 87,50.
On dispose, grâce à cette thèse soutenue devant l’Université de Fribourg-en-Brisgau en 2001, d’une étude approfondie sur les liens qu’entretenait le souverain
carolingien – en l’occurrence, Louis le Germanique, vers lequel convergent depuis
quelque temps les regards, puisque ce travail universitaire est le premier à être publié
parmi tout un ensemble de thèses sur le règne de ce roi, récemment soutenues ou en
passe de l’être – avec les évêques et les abbés. Cette thèse s’inscrit dans le sillon ouvert
par des historiens tels J. Fleckenstein ou C. Brühl, qui apportèrent des contributions
majeures à la connaissance des clercs au service direct du souverain et des services
que ce dernier attendait des églises ; quant au présent travail, il se situe résolument
dans le domaine de l’histoire des institutions ecclésiastiques. C’est à la fois sa richesse
et sa limite. Richesse, car on y trouvera toutes les informations nécessaires sur le
processus d’accession à l’épiscopat, sur le rôle politique des évêques et des abbés, sur
leurs obligations à l’égard du souverain. Limite, car ces évêques et abbés font partie
d’une communauté politique plus large, qu’on ne saisit souvent ici qu’en négatif et,
surtout, car cette approche ne fait pas assez place aux relations personnelles et
institutionnelles entre les hommes et les communautés, le rôle spirituel et pastoral du
haut clergé étant notamment négligé (de manière significative, les travaux d’E. Ewig
sur la prière pour le souverain sont ignorés, tout comme la thèse de M. Stratmann sur
l’action d’Hincmar de Reims – il eut été pourtant intéressant de se demander
comment les évêques contrôlaient leur clergé et administraient leur diocèse). Les
évêques décrits dans cette thèse sont des agents du roi, non des pasteurs ; c’est leur
rapport au roi qui est ici analysé, non leur rôle dans la société. Rares sont donc les
occasions d’aborder l’histoire sociale de cette partie orientale du monde carolingien
– notons, à propos des entreprises missionnaires, que l’assimilation des campagnes
d’évangélisation à de la colonisation (p. 171) s’avère particulièrement discutable.
L’accent est ici mis sur le contrôle que le roi exerçait sur le haut clergé. À cet égard,
l’assemblée tenue à Mayence en 847 s’avère un apogée, en ce sens que Louis parvint
alors à s’imposer et à se faire accepter des évêques, soldant ainsi le passif des années
de guerre civile. C’est ce qui explique la partition de l’ouvrage : un chapitre consacré
à l’établissement du pouvoir de Louis le Germanique (jusqu’en 847) précède une
étude en deux parties, consacrées respectivement, d’une part, au service du souverain
et, d’autre part, à la collation des charges et à la politique ecclésiastique du roi (de 847
à 876). Le chapitre liminaire, qui vise à dresser le décor en passant en revue les
titulaires des divers sièges épiscopaux et abbayes, s’avère particulièrement confus ;
mieux aurait valu proposer un catalogue raisonné en annexe. Plusieurs cartes sont
publiées dans cet ouvrage ; malheureusement, celles présentant les partisans et
adversaires de Louis le Germanique au sein de son royaume en 840 et en 842 (p. 79 et
p. 94) sont difficilement lisibles, en raison du manque de contraste entre les divers
grisés. Somme toute, ce livre éclaire le haut clergé du temps de Louis le Germanique
sous un jour essentiellement juridique ; il offre de nombreux éclairages nuancés sur
diverses questions d’histoire des institutions, ce qui en fait un ouvrage de
consultation assurément précieux, car bien documenté.
Philippe DEPREUX
Dialoge. Sprachliche Kommunikation in und zwischen Texten im deutschen
Mittelalter. Hamburger Colloquium 1999, sous la dir. de Nikolaus HENKEL,
Martin H. JONES et Nigel F. PALMER, coll. Christine PUTZO, Tübingen, Niemeyer,
2003 ; 1 vol., X-391 p. ISBN : 3-484-64023-5. Prix : €66,00, CHF 109.
Dialogues. Communication linguistique dans et entre les textes du Moyen Âge allemand
est un recueil d’articles publiés à la suite du XVIe colloque anglo-allemand qui s’est
tenu à Hambourg du 8 au 12 septembre 1999. Il regroupe des études qui s’inscrivent
toutes dans une approche d’analyse de textes littéraires qui vise l’explication de
phénomènes communicationnels axés sur les dialogues. Le sous-titre du recueil est
éclairant : il permet d’emblée de situer l’horizon heuristique sous lequel se rangent les
recherches menées. Il s’agit en effet de présenter ici un aspect linguistique propre à
la communication ou au dialogue au sein de l’œuvre littéraire.
Le volume regroupe vingt-deux articles : B. Hasebrink s’intéresse à l’aporie, au
dialogue et à la destruction dans la 37e aventure du Nibelungenlied. U. Störmer-Caysa
analyse les dialogues des héros dans Biterolf et Dietleib. N. McLelland se penche sur
la forme et la fonction du verbe de modalité dans les dialogues du Parzival. N. Thomas
analyse l’intertextualité dans la Crône de Heinrich von dem Türlin. H. Bleumer
présente la corrélation classique dans le Guten Gerhart, et plus particulièrement la
dialectique entre histoire et narration dans les premières œuvres de Rudolf von Ems.
M. Stock s’intéresse à l’intertextualité dans l’œuvre d’Ulrich d’Etzenbach. B. Kellner
étudie les contextes littéraires et les aspects pragmatiques dans Friedrich von
Schwaben, roman du Moyen Âge tardif. F.J. Holznagel se penche sur le diabolique en
analysant plus particulièrement trois versions d’une matière narrative et leurs
contextualisation chez Cäsarius von Heisterbach, Chaucer et le Stricker. S. Ranawake
analyse hübscher klaffe vil: le discours publicitaire d’Ulrich von Winterstetten et le
dialogue chanté allemand. N. Miedema étudie les dialogues dans les poèmes
gnomiques et le rôle des chanteurs et du public dans les poèmes attribués à Konrad
von Würzburg. M. Sherwood-Smith se penche sur les dialogues intérieurs à trois
dans Anegenge et Erlösung. E.A. Andersen s’intéresse aux relations dialogiques dans
Das Fließende Licht der Gottheit et le psautier. A. Suerbaum analyse la conception de
l’identité dialogique chez Mechthild von Magdeburg. A. Volfing travaille sur le
dialogue et la mystique de la fiancée chez Mechthild von Magdeburg. G. Dicke
s’intéresse à la sémantique et à la pragmatique du dialogue divin dans Das Fließende
Licht der Gottheit de Mechthild von Magdeburg. J.M. Clifton-Everest travaille sur le
jugement de Dieu et la prière finale dans l’Ackermann aus Böhmen. A. Simon étudie les
dialogues dans le Ritter vom Turn. S. Griese s’intéresse à l’image, au texte et à
l’observateur, ainsi qu’aux possibilités de communication du graphique au XVe
siècle.
Ce recueil est d’une grande richesse : les articles présentés ici sont également
intéressants parce qu’ils permettent d’avoir un aperçu complet sur une
problématique assez rarement abordée alliant des préoccupations littéraires et
linguistiques. L’ouvrage – et cela est suffisamment rare pour être porté à son crédit
– devrait donc satisfaire autant les littéraires passionnés de textes médiévaux que les
linguistes intéressés par les différentes figures et formes discursives des textes
anciens.
Astrid GUILLAUME
Finn E. SINCLAIR, Milk & Blood. Gender and Genealogy in the Chanson de Geste,
Oxford-Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne, Lang, 2003 ; 1 vol.
in-8°, 292 p. ISBN : 3-906769-73-9, pb. Prix : CHF 82 ; €56,00.
Cet ouvrage aborde la question des personnages féminins des chansons de geste
sous un angle assez neuf à double titre. D’abord par son sujet même, qui s’attache
spécifiquement à la question de la maternité, alors que c’est le plus souvent la
thématique amoureuse qui retient l’attention de la critique. Ensuite par son approche,
qui s’inscrit dans la perspective conjointe des « gender studies » anglo-saxonnes,
avec une dette notable à l’égard des récents travaux de S. Kay, et d’une psychanalyse
lacanienne revisitée dans une orientation féministe à la lumière des recherches de J.
Kristeva et L. Irigaray.
Avant d’aborder les textes épiques, le premier chapitre étudie en détails les images
éclatées et largement contradictoires que la théologie et la science médiévales
donnaient de la femme, à partir notamment des figures d’Ève et Marie, en notant au
passage que de Freud à Lacan la psychanalyse continue à la penser en termes de
manque, négativement, comme l’autre de l’homme, comme la chair opposée à
l’esprit : symbolique positive du lait nourricier qu’on pense résulter de la
transformation du sang menstruel, nécessairement mauvais ; conditions dans
lesquelles un être impur et imparfait pouvait engendrer des mâles sans leur
transmettre sa propre souillure.
À partir du chapitre suivant, l’ouvrage s’attache à la place des figures maternelles
dans les lignages épiques. Il montre d’abord le caractère très insuffisant d’une
conception purement linéaire, verticale, de la généalogie dans des textes où la
parentèle large, donc horizontale, joue encore un rôle important, et où, littérairement
parlant, avec les récits d’enfances, ce sont souvent les héros qui engendrent leurs
ancêtres, puis il entreprend d’examiner une par une, à la fois comme signe dans la
matrice (au sens mathématique : ensemble de lignes et de colonnes) des rapports de
parenté et comme persona dans le récit, les différentes figures maternelles offertes par
les chansons de geste. Ce sont d’abord celles qui donnent naissance à un lignage
héroïque, Elioxe, mère du Chevalier au cygne, Berte aux grands pieds, mère de
Charlemagne, et dont l’étude fait apparaître comment leur action de personnage
entre en conflit avec leur valeur de pur signe de reproduction. Le troisième chapitre
envisage les figures de transgression, en particulier Bélissent et Lubias dans Ami et
Amile, à la fois catalyseurs du récit et menaces (la seconde surtout) pour l’idéal du
compagnonnage masculin. Le quatrième est entièrement consacré à Raoul de Cambrai,
où Aalais, Marsent et Béatrice sont les porte-parole d’un ordre mâle que les hommes
se montrent incapables de respecter et d’une cohérence sociale qu’ils s’ingénient à
détruire. Et cette incapacité fait le sujet du dernier chapitre, consacré à la crise
paternelle, avec notamment Parise la Duchesse, Daurel et Beton et Aye d’Avignon, où,
après la défaillance ou la mort du père biologique, seule figure susceptible d’incarner
le père transcendant de la psychanalyse, apparaissent des substituts paternels inaptes
à occuper la place : la stabilité sociale et épique n’existe plus désormais que dans le
souvenir d’un âge d’or que seul peut représenter le père mort.
Il est difficile de rendre compte en quelques lignes d’un ouvrage aussi foisonnant
qu’ingénieux, et qui use avec virtuosité de concepts délicats. Les chansons abordées
donnent lieu à des analyses brillantes et éclairantes, comme celles de la Naissance du
Chevalier au cygne ou de Raoul de Cambrai. Il semble toutefois que, au fur et à mesure
qu’on avance, on glisse du thème initial de la maternité à des considérations moins
neuves sur la faillite de l’ordre symbolique masculin. On a ici et là le sentiment que
des analyses fondées sur des principes méthodologiques d’inspiration voisine
pourraient aboutir à des conclusions très différentes, et il est regrettable à cet égard
que l’étude de Daurel et Beton ne dise rien de l’analyse non moins subtile qu’en
proposait A. Adler dans ses Epische Spekulanten (« Alter Mann der jungen Frau… »).
On perçoit d’ailleurs à propos de cette chanson le risque de surinterprétation inhérent
à la démarche : l’explication du suicide de Beatris comme point culminant du sacrifice
maternel en faveur de Beton n’est pas convaincante après le départ de celui-ci, et on
reste perplexe devant l’affirmation que le jeune homme sera hors d’état d’accéder in
fine à l’espace de l’autorité transcendante dans un texte dont la fin est perdue. Mais
c’est aussi la rançon de toute construction théorique originale, et par conséquent
d’une réflexion particulièrement stimulante.
Jean-Pierre MARTIN
Carsten WOLL, Die Königinnen des hochmittelalterlichen Frankreich, 987-1237/38,
Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 321 p. (Historische Forschungen,
24). ISBN : 3-515-08113-5. Prix : € 43,00 ; CHF 68,80.
De 987 à 1223, le roi de France a eu seize épouses légitimes, ou à peu près, et
quelques autres projets de mariage, qui n’ont pas spécialement inspiré les historiens.
Derrière le tintamarre de la régularité canonique des unions, derrière quelques
considérations sur le jeu des alliances, tous traits souvent portés au débit des premiers
Capétiens, l’histoire des reines saisies dans le pouvoir au quotidien n’apparaît que
par lueurs dans l’historiographie. C’est de fait une histoire difficile, dont l’objet se
laisse malaisément saisir, dont l’empreinte sur les sources est légère. Non seulement
l’historiographie capétienne, faut-il le rappeler, a ses faiblesses et ses béances – deux
biographies et demie, des actes accessibles pour trois règnes – mais les reines ne
sortent de la pénombre qu’à l’occasion de situations tendues, et sont au fond plus
faciles à approcher comme veuves gérant leur douaire. Les têtes politiques sont rares,
une reine par siècle, Constance d’Arles, Adélaïde de Maurienne, plus tard Blanche de
Castille, tranchant sur les autres par ce que l’on peut supposer ou voir de leur
participation aux affaires. Et même pour celles-là, les traces documentaires
demeurent des plus ténues : si Helgaud de Fleury ne s’était acharné sur la mégère
Constance (faisant ainsi involontairement ressortir son rôle de ménagère dans la vie
quotidienne du palais et de gardienne des trésors), pour mieux faire briller la charité
christique de son pieux époux, que resterait-il de concret, hormis quelques demi-participations à la diplomatique royale et l’écho de tentatives pour peser, quand se
décident les successions, pour un fils contre un autre ? Douzième siècle oblige, on
commence à mieux pouvoir esquisser le portrait d’Adélaïde, à saisir la physionomie
de son douaire, la lutte au quotidien contre le clan Garlande, le soutien à des réseaux
ecclésiastiques, quand la participation à la diplomatique royale demeure aussi faible
et clignotante : la souscription à huit actes royaux en tout et pour tout (avant que les
reines n’en soient totalement exclues, mais elles ne sont pas seules à connaître ce sort),
et la mention, exceptionnelle dans les actes capétiens, d’une année de règne de la reine
(décomptée à partir du jour du mariage) dans les actes de son époux, mais guère que
de 1115 à 1122, alors même que l’influence d’Adélaïde n’est pas encore à son zénith…
Bref, il fallait une belle dose de détermination et de connaissance des sources pour
affronter le sujet, mais encore pour le construire et l’exploiter. C.W. a tenté le pari et
s’est prise au jeu. Elle nous offre ici une belle documentation, fondée sur des sources
aussi diversifiées que possible – historiographiques, diplomatiques, quand il se peut
sigillographiques, épigraphiques, hagiographiques… –, lucidement critiquées et
mises bout à bout dans une galerie de portraits qui se suivent dans l’ordre
chronologique. L’habileté à questionner les textes historiographiques (avec quelques
très bons passages sur Helgaud et Suger), à réunir un matériau diplomatique des plus
éparpillés est impressionnante, et le volume constitue dès maintenant une solide
référence pour qui voudra aborder l’histoire politique des XIe-XIIe siècles. Des travaux
et des éditions étaient encore indisponibles quand l’étude a été menée : par ma faute
propre, je le confesse, l’exploitation des premiers actes royaux et des titres qui y sont
décernés à la reine comme de la part qu’elle y prend souffre de l’impossibilité actuelle
de distinguer sûrement entre actes rédigés en chancellerie et actes rédigés par le
destinataire. Plus grave pour le sujet, moins compréhensible aussi, C.W. qui avait
connaissance de travaux en cours, essentiels pour son sujet (corpus des sceaux des
reines de France aux Archives nationales, corpus des actes des reines de France par
Jean Dufour), n’a semble-t-il pas tenté de solliciter la libéralité de leurs maîtres
d’œuvre, refaisant tout le travail, inévitablement moins complet. Reste enfin le plus
gênant, et là encore la remarque s’ombre à peine d’une critique : l’impossibilité à
produire la moindre conclusion une fois la galerie de portraits refermée. La
« conclusion » des dossiers donne l’impression d’une fuite en avant, où l’on évoque
Blanche de Castille plutôt que de réunir en gerbe, par thèmes, les observations.
L’A. semble avoir été pénalisée par la rigueur même avec laquelle elle a borné son
terrain de recherche. Or la consultation de son étude, nourrie et utile, répétons-le,
achève de convaincre le lecteur que la reine est une figure à éclipse, qu’elle surgit avec
force dans les sources quand la dynastie se resserre, quand la succession se précipite.
Pour le reste, avant que l’on puisse lui voir un entourage et des activités, puis un hôtel,
son étude ne peut s’insérer que dans une histoire élargie du pouvoir royal,
comparative au niveau européen, comparative au niveau des aristocraties princières.
C.W. l’a saisi par moment, dressant ici ou là quelque utile comparaison avec l’Empire.
Souhaitons qu’elle enrichisse les dossiers déjà livrés, de cette indispensable mise en
perspective.
Olivier GUYOTJEANNIN
Poetry of the Early Medieval Europe : Manuscripts, Language and Music of the
Rhythmical Latin Texts. III Euroconference for the Digital Edition of the Corpus
on Latin Rhythmical Texts 4th-9th century, éd. Edoardo D’ANGELO et Francesco
STELLA, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2003 ; 1 vol. in-8°, XX-388
p. (Millennio Medievale, 39 ; Atti di Convegni, 12 ; Corpus dei ritmi latini (secoli IV-IX),
2). ISBN : 88-8450-070-2. Prix : € 85,00.
Ce volume contient les actes de la 3e « euroconférence » tenue à Münich par les
chercheurs qui travaillent au projet d’un corpus de tous les textes latins rythmiques
du IVe au IXe siècle. Après celles qui eurent lieu en 1998 à Arezzo et en 1999 à Ravello
et dont les actes furent publiés dans la même collection en 2000 (MM, 22), cette
troisième réunion constitue un peu la conclusion des années consacrées à réunir, à
travers l’Europe, une équipe pluridisciplinaire de latinistes, de médiolatinistes et de
romanistes, à définir et à lancer le projet de donner, sous forme digitale, une édition
critique des rythmes latins du IVe au IXe siècle comprenant la transcription de tous les
témoins, les éventuelles notations musicales et les explications métriques,
linguistiques, paléographiques des témoins et des manuscrits. Les communications
ont été regroupées en quatre sections.
Dans la première, la plus longue (p. 5-115), intitulée New texts and New metrics,
plusieurs spécialistes éditent ou étudient des textes rythmiques : ainsi, I. Velásquez
montre que contrairement à ce que pensait D. Norberg, les inscriptions épigraphiques
d’époque wisigothique fournissent elles aussi des matériaux intéressants à l’étude de
la poésie rythmique ; P. Stotz propose une définition des critères d’une éventuelle
versification reconnaissable dans les Hisperica Famina et chez Valerius de Bierzo,
tandis que P. Dronke formule des hypothèses d’interprétation et de datation sur les
preces Mozarabicae, ces deux contributions présentant au fond une sorte de guide pour
l’étude de ce que J. Fontaine avait appelé le tertium genus, c’est-à-dire des textes à la
frontière entre prose et poésie ; P. Lendinaria étudie un poème des Carmina
Cantabrigensia (Vestiunt silve tenera ramorum) ; E. D’Angelo propose un système de
représentation de la structure rythmique différent de celui de D. Norberg (STM-RL,
Sistema tassonomico Metrologico – Ritmi latini) ; D. Vitali, enfin, publie un texte jusqu’ici
inconnu et transmis par deux manuscrits (Arbor natus in paradiso). Dans la deuxième
partie, portant sur les rapports entre vers rythmiques et musique (p. 119-181), on
trouvera les articles de G. Björkvall et A. Haug, qui explorent les rapports
performatifs entre vers et musique, de S. Barrett, qui explique une nouvelle méthode,
mieux compatible avec l’ordinateur, pour éditer les notations neumatiques, et de
M.Gr. Di Pasquale, qui donne des indications pour une nouvelle édition des versi
computistici. Dans la troisième section, consacrée aux problèmes plus techniques de
la future base de données (p. 185-239), C.P. González annonce l’application du
programme TUSTEP (Tübinger System von Textverarbeitungs-Programmen) à la
caractérisation automatique de la prosodie d’un texte en vers ; L. Teresi donne un
exemple de l’utilisation du programme TACT (Text Analysis Computing Tools)
appliqué à la métrique de textes anglo-saxons ; et A. Terracina s’attache aux
problèmes liés à l’enregistrement informatique des manuscrits médiévaux. Dans la
dernière partie sur la dimension linguistique des textes (p. 243-357), M. Banniard
revient sur le problème du passage de la poésie métrique à la poésie rythmique en
tenant compte des problèmes de réception, de la perception des frontières de vers et
des changements langagiers ; D. Jacob souligne la nature avant tout performative de
la poésie rythmique et remet en cause les notions traditionnelles des genres
littéraires ; B. Spaggiari étudie la présence de phénomènes romans dans l’Hymnodia
Gotica (= Analecta Hymnica, XXVII), tandis que R. Wright insiste sur l’importance de
la langue maternelle des auteurs et sur la nécessité pour les éditeurs de ne donner que
des transcriptions d’un manuscrit donné, reflet de la seule réalité qui intéresse les
linguistes, les philologues et les historiens et qui ne pourra que s’effacer devant le
mirage de la reconstitution critique d’une hypothétique version originale.
On pourra se rendre compte à la lecture de ce volume de l’avancement
considérable des travaux et du sérieux de l’entreprise dont on attend le résultat final
avec impatience. En attendant le
DBR (
Data-Base dei Ritmi), on pourra se faire une idée
du futur CD-ROM dans la présentation qui en est faite en annexe (p. 361-366) et dont
on peut lire une version anglaise sur le net (
(www. unisi. it/ cislab/ ritmi/ dbr. htm). En
tant qu’ancien élève d’É. Évrard, pionnier de l’informatisation des textes latins et
grecs, on me permettra de regretter que dans l’inventaire des centres
d’informatisation dressé par C.P. González (p. 185-189), il ne soit pas fait mention du
LASLA de Liège, qui fut un des premiers centres en Europe à créer une base de
données informatisées de textes latins. Il conviendrait donc de mentionner, dans la
liste des bases de données disponibles sur internet ou sur CD-ROM, les instruments
nés de ce centre (et qui sont les seuls à offrir des textes entièrement analysés du point
de vue morphologique et syntaxique) : d’une part, le CD-ROM « Littérature latine »,
réalisé dans le cadre du laboratoire « Bases, corpus et langage » (UMR 6039, CNRS/
UNSA) en collaboration étroite avec le LASLA, et d’autre part, la base de données
offerte sur internet par le LASLA (
(http:// www. ulg. ac. be/ cipl/ lsl. htm)et à propos
de laquelle on pourra consulter la présentation de J. Denooz
[1].
Jean MEYERS
Text and Gloss. Studies in Insular Language and Literature Presented to Joseph
Donovan Pheifer, éd. Helen Conrad O’BRIAIN, Anne Marie D’ARCY, John
SCATTERGOOD, Dublin, Four Courts Press, 1999 ; 1 vol. in-8°, 214 p. ISBN : I-85182-443-X. Prix : € 55,00 ; GBP 45 ; USD 65 hb.
Ce volume rassemble douze contributions en hommage à J.D. Pheifer, du Trinity
College de Dublin, spécialiste des glossaires en vieil anglais. La plupart des articles
touchent donc eux aussi à ce domaine, mais pas uniquement. On pourra ainsi y lire
une étude sur le sens du terme porticus dans l’Angleterre anglo-saxonne du haut
Moyen Âge (É.O Carragain) ; un commentaire sur la liste des écrivains illustres
présente dans les Collectanea du Pseudo-Bède (Th. O’Loughlin) ; un large relevé des
preuves qu’offrent la littérature et les glossaires de l’étude de la mythologie classique
en Irlande entre 600 et 800 (M.W. Herren) ; deux discussions sur la curieuse exégèse
d’Ex 12, 38 dans les gloses de l’école de Canterbury (A. Breen ; H. Conrad-O’Briain) ;
une interprétation de l’Esther d’Aelfric comme un speculum reginae destiné à éclairer
Emma, fille de Richard Ier, comte de Normandie, mariée au roi Aethelraed en 1002,
année du massacre de tous les Danois d’Angleterre le jour de la Saint-Brice (13 nov.)
(M. Clayton) ; une analyse du « langage du solitaire » qui vise à montrer que l’on
trouve déjà dans la poésie en vieil anglais, avant le XIIe siècle, les germes de la notion
d’individualité (P.J. Lucas) ; une réflexion sur le sens de la métaphore des « livres que
l’on mange » et sur la notion de mémoire dans la littérature anglo-saxonne (J.
Scattergood) ; une étude lexicologique sur les noms des animaux dans le glossaire
d’Épinal-Erfurt (dont l’édition classique a été donnée en 1974 à Oxford (repr. 1998)
par le savant honoré par ces mélanges), qui montre que, de façon surprenante,
beaucoup de ces noms survivent en anglais moderne (H. Sauer) ; un essai pour
prouver que les curieux mots « ende » ou « eonde » (interprétés comme désignant
une sorte de cheval), présents dans certains manuscrits de la version anglaise de
l’Histoire ecclésiastique de Bède, ne sont que des « mots fantômes » (J. Roberts) ; la
première édition de gloses en vieil anglais tirées du manuscrit Cotton Tiberius A. III,
qui prouvent la présence et l’influence des Synonyma d’Isidore dans la culture anglo~saxonne du XIe siècle (P.E. Szarmach) ; et, enfin, une analyse sur les valeurs
universelles défendues dans le poème épique de la Bataille de Maldon (G. Morgan).
Cet ensemble intéressera au premier chef les spécialistes de la littérature et des
glossaires anglo-saxons, mais plusieurs articles, comme bien des travaux de J.D.
Pheifer d’ailleurs, montrent tout ce que les écrivains médiévaux doivent à l’héritage
classique et avec quelle créativité ils l’ont adapté à leur monde et à leur culture et, à
ce titre, ce recueil peut donc intéresser bien d’autres médiévistes.
Jean MEYERS
Aloys SUNTRUP, Studien zur politischen Theologie im frühmittelalterlichen
Okzident. Die Aussage konziliarer Texte des gallischen und iberischen
Raumes, Münster, Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, XXXVII-434 p. (Spanische
Forschungen der Görresgesellschaft, 2e sér., 36).
Ainsi que son nom l’indique, ce livre est une étude du discours politique véhiculé
par les conciles mérovingiens et wisigothiques. Le point de départ (« vorfränkisch »)
en est constitué par les réunions de Rome (313) et d’Arles (314). Le point d’arrivée est
logiquement le dix-septième concile de Tolède (694). L’A. s’occupe d’abord du
monde franc, ensuite de l’Espagne. Son cheminement est systématique : examen des
différents conciles et de leurs principales mesures dans un premier temps, puis, plus
brièvement, synthèse par thèmes. Ce plan vaut pour les deux aires concernées. Une
troisième partie, qui fait à peine une vingtaine de pages, s’attache à mettre en valeur
les principales conclusions dans une perspective globale et parfois comparative. On
pourra regretter que l’index ne prenne en compte que les noms de personnes, mais
la table des matières est suffisamment détaillée pour permettre au lecteur de
s’orienter rapidement dans le livre. La bibliographie est copieuse, mais il est difficile
de ne pas remarquer son orientation trop exclusivement germaniste, en particulier
pour le monde wisigothique. Il est tout de même étonnant de ne voir cité aucun des
nombreux travaux de Cl. Sánchez Albornoz, dont on sait l’influence. De même, la
réflexion sur le sacre des rois wisigoths aurait dû prendre en compte un article
classique, et à mon sens toujours stimulant, d’A. Barbero
[1]. Enfin, sur les origines de
la « théologie politique » chrétienne, il est dommage de ne pas utiliser le grand livre
de G. Dagron
[2].
S’appuyant exclusivement sur des textes biens connus qui ont fait l’objet de
nombreuses études, l’A. ne fait pas de découvertes fracassantes. Tel n’est pas son
objectif, mais plutôt une réflexion sur la notion de « théologie politique » ? Nous
allons y revenir. Ses conclusions sont regroupées en une dizaine de points, que l’on
peut ainsi résumer brièvement : La « théologie politique » occidentale a son origine
dans le rôle attribué à l’empereur dans l’économie chrétienne du monde ; les conciles
gaulois et ibériques montrent une alternance entre consensus et conflit en ce qui
concerne les rapports entre évêques et souverains. Il existe parallèlement une tension
entre un discours « politique » et conjoncturel d’une part, théologique et général de
l’autre. Les évêques, en tant que théologiens, et les membres de la cour, ont des
intérêts parfois divergents mais participent d’un même processus et sont associés aux
mêmes décisions (en particulier dans l’Espagne wisigothique). La sacralisation de la
royauté, plus avancée au sud des Pyrénées, sert les intérêts du pouvoir, mais elle
s’étend aussi à la fonction royale, désormais perçue comme un office. Ainsi
s’explique, dans la seconde moitié du VIIe siècle, le glissement d’une conception du
souverain isapostolos, selon la tradition constantinienne et eusébienne, à celle d’un roi
soumis à Dieu et respectueux de ses devoirs. Ce schéma peut aussi mener à l’exclusion
de ceux qui restent en marge, essentiellement les juifs dans le royaume de Tolède.
L’époque voit aussi la mise en place de quelques-uns des traits distinctifs du
christianisme « politique » occidental, ainsi son orientation sociale et caritative,
inlassablement affirmée dans les canons. L’évêque est un pater pauperum. Pour finir,
l’A. rappelle l’origine pré-chrétienne de bien des thèmes abordés (sacralisation du
pouvoir, lien entre les vertus de iusticia/pietas et la stabilitas regni, métaphore caput/
corpus/membra…). Le livre s’achève par quelques considérations sur la place de la
théologie politique du haut Moyen Âge « aux origines de l’Europe »,
particulièrement lorsqu’on définit le concept d’une universitas Ecclesie à l’intérieur de
laquelle vivent et se développent différents royaumes.
La figure qui domine finalement cette construction, et on n’en sera pas
excessivement surpris, est celle d’Isidore de Séville, largement responsable de la
conception de la royauté comme ministère. Un développement particulier lui est
d’ailleurs consacré (p. 337-350). On a le sentiment de retrouver ici des idées déjà
développées par divers auteurs, dont J. Fontaine qui parle dans son dernier livre d’un
Isidore « fondateur et défenseur de la culture européenne
[1]». L’insistance d’A.S. sur
les « fondations européennes » n’entraîne pas toujours une adhésion sans réserve.
Certes, Eusèbe de Césarée puis différents conciles gaulois et hispaniques (mais aussi
bien d’autres textes) ont réfléchi aux fondements et aux conditions d’exercice d’un
pouvoir se définissant comme chrétien. Mais ce qui est originel, dans un sens
chronologique, est-il nécessairement fondateur ? On peut en douter. Il est en tout cas
difficile de se départir du sentiment que la lecture d’un livre tel que
Les deux corps du
roi de Kantorowicz permet infiniment mieux de comprendre où et quand se situe la
modernité en « théologie politique ». En effet, à une époque où les domaines
« politique » et « religieux » ne sont pas constitués en champs autonomes, où se loge
donc la modernité ?
L’un des mérites de ce livre bien informé est assurément de reprendre une notion
ancienne (la politischen Theologie), pour la situer dans une perspective
historiographique dénuée de passion. L’exercice n’était pas évident, tant cette
expression évoque la figure et l’œuvre de C. Schmitt, le célèbre philosophe du droit
et de l’État proche des nazis. L’A. rappelle donc l’importance que le concept a eu dans
le monde universitaire et théologique germanique depuis trois bons quarts de siècle,
les critiques de Schmitt n’étant malheureusement pas nécessairement celles qui nous
permettent aujourd’hui de penser le pouvoir. Ainsi un E. Peterson posait-il en 1935
l’impossibilité de toute forme de théologie politique, ce qui, convenons-en, est une
façon un peu abrupte de résoudre le problème… L’A. se fait aussi l’écho des travaux
actuels de J. Assmann, qui a proposé en étudiant le cas d’Israël une sorte de
renversement du schéma de Schmitt : le politique ne naît plus du religieux comme
chez celui-ci, mais c’est le religieux qui naît du politique (aus dem Geist des politischen,
et non aus dem Geist der Theologie). On ne peut s’empêcher de penser que, pour le haut
Moyen Âge, les données du problème doivent être posées de façon à éviter toute
césure radicale entre des concepts qui, tels que nous les entendons, n’existent pas
alors en tant que tels. L’expression « théologie politique » (les Allemands parlent
aussi parfois, dans un ordre d’idées comparable, de « politische Religiosität ») a au
moins ceci de bon qu’elle indique l’indifférenciation.
Patrick HENRIET
Jacques PAUL, Du monde et des hommes. Essais sur la perception médiévale, Aix-en-Provence, Publ. de l’Université de Provence, 2003 ; 1 vol. in-8°, 287 p. (Le temps
de l’Histoire). ISBN : 2-85399-523-2. Prix : €26,00.
Des exposés de J. Paul émane un charme singulier : bien des années après les avoir
entendus, on s’aperçoit qu’on n’en a rien oublié. C’est la marque de la qualité
exceptionnelle. Le sujet, la présentation, l’image – ou les images – de ces problèmes
hors normes, de ces « petits faits » que l’A. a la coquetterie de vouloir nous faire croire
improvisés témoignent en effet d’une culture à la fois générale et particulière si
approfondie. Ils illustrent en même temps une virtuosité critique et un raisonnement
rigoureux. Bref, bon sens allié au bon goût du meilleur aloi. Ou, si l’on veut,
expression parfaite de l’érudition maîtrisée, contrôlée et présentée dans une langue
élégante et limpide qui en gomme le caractère ardu.
On se réjouit donc d’en retrouver onze jusqu’ici dispersés et peu accessibles,
groupés en un volume commode à manier – et à relire –, de surcroît fort bien présenté.
Pour ma part, j’ai été ravi de redécouvrir les exposés consacrés à la vue de Rome peinte
par Cimabue sur une voûte d’Assise ou bien à l’éclatant manteau de l’empereur Henri
II conservé à Bamberg, qui m’avaient enchanté lors de colloques tenus à Malmedy et
à Aix. Ils n’ont rien perdu de leur « virtu » intellectuelle. Dans le premier cas,
l’évocation par le grand Cimabue des monuments les plus « signifiants » de Rome en
un condensé synthétique révèle, par comparaison avec d’autres réalisations datées
des environs de 1300, que les principes de la figuration médiévale sont fort éloignés
des nôtres, sans se refuser pourtant aux impératifs d’une propagande politique,
d’une qualité évidente, dont il ne nous est plus permis que de rêver aujourd’hui
(p. 45). Déjà médiatique ? Pourquoi pas. En fin de compte, les hommes sont bien
davantage guidés par leurs illusions que par leurs intérêts platement économiques.
Dans le second cas, l’examen clinique du demi-manteau de couronnement de
l’empereur Henri II le Saint nous vaut une étude scintillante de cette pièce brodée
figurant une carte du ciel très élaborée (p. 65). Elle débouche sur l’affirmation de la
promotion du candidat au double titre de rex et sacerdos, théorie en gestation dans
l’entourage impérial dès 962, en écho peut-être au « sacre solennel et bi-valent de
l’héritier capétien, le sacré étant appelé de part et d’autre en renfort du monarchique.
On le voit, ces recherches mènent loin dans la réflexion historique, à la lisière de ce
domaine captivant de la symbolique d’État, défriché jadis avec tant de perspicacité
par P.E. Schramm, d’ailleurs ici évoqué. Ainsi en va-t-il également de l’examen
minutieux de la tapisserie de Gérone (vers 1100) dite de la Création, justement sous-titré Étude sur la signification d’une œuvre d’art (p. 141). À côté des thèmes bibliques
traditionnels, J.P. distinguent à travers les modèles iconographiques antiques et grecs
« quelques filets de croyances hétérodoxes », véhiculés sans doute par l’un d’entre
eux (p. 156). À chaque fois, l’inspiration, le modèle si l’on veut, est suggérée ou
indiquée, qu’il s’agisse de « condensés » contemporains pour Rome, d’un manuscrit
carolingien pour le manteau ou d’un précédent grec pour la broderie.
Tout est à l’avenant et je regrette sincèrement de ne pouvoir commenter plus
amplement la très riche étude sur le contraste culturel entre le Nord et le Midi de la
France au Moyen Âge (p. 253), dont la finesse et la pénétration nous conduisent bien
plus loin que les habituels
topos: pays de droit coutumier-écrit, langue d’oc-oïl,
cathares-chrétiens, avec une réelle satisfaction pour l’esprit. Je suis injuste en ne
mentionnant que le sujet, si je parle des connaissances géographiques d’Alcuin (p. 9),
si je néglige l’analyse nuancée des diableries de Guibert de Nogent (p. 157), l’autopsie
révélatrice des textes médiévaux concernant le son et l’audition, la notion de temps,
etc. (p. 95), toutes études qu’au temps des
Annales on aurait qualifiées de
« pionnières ». Mieux vaut se borner à en donner la liste en ajoutant qu’elles
apportent, chacune, à leur façon, un éclairage documenté, ingénieux et intelligent sur
le problème « imprévu » qu’elles abordent
[1].
Bref, un volume de valeur, presqu’un livre de chevet, en raison de ses qualités de
rigueur, de curiosité, de méthode historique bien tempérée, que tout esprit tant soit
peu ouvert se doit de lire et de méditer.
Des fleurs aussi pour l’équipe Carozzi-Taviani qui accueille dans sa jeune
collection Le temps de l’histoire un tel ouvrage de haute culture, de préférence aux
pesants mémoires de ces pinailleurs « nordiques », trop souvent incapables de lire
correctement sur l’original les documents qu’ils se piquent de commenter.
André JORIS
LEONARDO BRUNI, Laudatio florentine urbis, éd. Stefano U. BALDASSARRI, Florence,
SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, CII-48 p., pl. (Millennio Medievale,
16 – Testi, 7). ISBN : 88-87027-98-6. Prix : € 30,00.
La Laudatio florentine urbis (1404), panégyrique de la grande cité toscane, fut écrite
par le jeune Leonardo Bruni (1369-1444) dans le dessein de soutenir la politique
expansionniste de l’oligarchie qui gouvernait alors et dans le but plus personnel de
préparer sa candidature à la succession de Coluccio Salutati à la tête de la chancellerie
de la ville. On y trouve l’un des plus beaux textes et des plus justement célèbres du
premier humanisme florentin, contemporain des grands projets artistiques signés
par Brunelleschi, Ghiberti et Donatello, qui fondèrent en Italie le « Quattrocento ».
Bruni y décrit l’heureuse situation de Florence (Sedet enim media inter Tyrrenum et
Adriaticum mare, quasi regina quedam Italie, purissimo ac saluberrimo celo constituta nec
planitiei nec montis expers.), sa richesse, la magnificence de ses édifices, l’importance
de son industrie et les qualités de ses habitants ; puis il exalte l’ascendance romaine
des Florentins (Nam quanti hoc primum est, ut a populo romano Florentinorum genus sit
ortum !) et leur attachement à la constitution républicaine, qui garantit leur liberté
politique (Ita in omni re populus libertasque dominatur.). Il mentionne en outre la
réputation de l’exceptionnelle beauté de la langue florentine (Sola enim hec in tota Italia
civitas purissimo ac nitidissimo sermone uti existimatur.).
Cette Laudatio fut regardée tout au long du XVe siècle comme le modèle
typologique de la description d’une ville. Sa diffusion fut donc considérable,
principalement en Italie, mais également dans les pays germaniques, grâce au Concile
de Constance. On en conserve 43 mss (dont plusieurs datés), qui remontent pour la
plupart au XVe siècle.
L’édition critique préparée par St.U. Baldassarri est exemplaire. Elle est fondée,
comme il se doit, sur une large description des nombreux témoins et sur un examen
approfondi de leurs relations. L’analyse philologique conclut à l’existence d’un
ensemble de six familles dérivant d’un même archétype. On observe que le texte
présente assez peu de variantes. L’apparat critique les signale, en même temps qu’il
précise les sources exploitées par Bruni.
Publiée dans l’élégante collection du Millennio Medievale, patronnée par la très
active « Società Internazionale per lo Studio del Medioevo Latino » (SISMEL), la
présente édition s’ouvre sur une étude de la genèse et de la diffusion du texte de Bruni.
Le contexte politique de cette genèse est bien éclairé. St.U.B. souligne que la source
principale de la Laudatio, texte nourri de toute la culture humaniste des disciples de
Pétrarque, est le Panathenaicus, l’éloge d’Athènes composé par le rhéteur grec Ælius
Aristide au IIe siècle de notre ère, texte à l’égard duquel l’helléniste Bruni, dans une
lettre de 1437 à Francesco Pizolpasso, n’hésita pas à reconnaître sa dette. Conséquence
de sa large diffusion, la Laudatio florentine urbis fut imitée, notamment, par Pier
Candido Decembrio (De laudibus Mediolanensium urbis in comparationem Florentiæ
panegyricus) et par Enea Silvio Piccolomini (dans son éloge de Bâle).
Une bibliographie essentielle, mais suffisamment copieuse (où sont
malheureusement omis les noms des éditeurs commerciaux) et plusieurs index (des
manuscrits, des sources, des noms) enrichissent ce superbe travail et le rendent
aisément consultable.
Pierre JODOGNE
Alfred the Great. Papers from the eleventh-centenary conferences, éd. Timothy
REUTER, Aldershot, Ashgate, 2003 ; 1 vol. in-8°, XVIII-387 p. (Studies in Early
Medieval Britain, 3). ISBN : 0 7546 0957 X. Prix : GBP 50.
Le personnage d’Alfred le Grand (871-899) a longtemps dominé la conscience
historique outre-Manche. L’essai de B. Yorke à la fin de ce très beau volume consacré
au règne d’Alfred montre toutefois que cette promotion, si elle fut éclatante, ce dont
témoigne par exemple le succès du masque de Thomas Arne (1740), Alfred, qui se
terminait par le chant Rule Britannia, dut attendre les Hanovre, et qu’elle prit fin en
1914, l’identification d’Alfred avec les origines « germaniques » du peuple anglais le
rendant définitivement suspect aux yeux du public. Les vingt-et-un essais réunis ici
permettent de comprendre les raisons du caractère tardif de cette gloire posthume :
Alfred et sa cour surent développer les instruments d’une propagande politique
reposant sur l’usage systématique de l’écrit, et les clercs conservèrent la mémoire du
règne, mais les réalisations d’Alfred dans le domaine administratif ou militaire
s’inscrivent dans une durée plus longue et ne peuvent, pour la plupart, être attribuées
au seul « génie » du roi. Dans le domaine de l’évaluation des ressources et de
l’exploitation des terres et des hommes, Alfred hérita, en effet, d’un système sans
doute déjà ancien de seigneuries, de cours et de territoires ; il sut, toutefois, tirer
davantage de la population, incitant par exemple les paysans libres à s’installer dans
les burhs en échange de privilèges, une politique qui contribua à transformer ces sites
défensifs en de véritables villes (N. Brooks). Cette stratégie répondait bien aux
nécessités de la défense face aux bandes danoises, et R. Abels rappelle que les
« grandes armées » vikings sont avant tout issues de l’imagination des
propagandistes de la cour, mais elle eut pour cadre un renouveau général des villes
en Europe, dont la Mercie, pourvue de fortifications anciennes et de ruines romaines
imposantes, put donner le modèle dans l’espace insulaire (D. Hill). L’intervention
d’Alfred à Londres, par exemple, doit être comprise dans le cadre de la politique
traditionnelle des rois de Mercie : si Alfred procéda à la mise en place d’un plan
régulier de rues à l’intérieur de la cité, afin de permettre une installation ordonnée des
populations du wic fuyant les maraudeurs vikings, ce fut à un prince de l’ancienne
maison royale de Mercie, Æthelred, qu’il remit le gouvernement de la ville, et il se
désintéressa rapidement de Londres en faveur des centres du Wessex (D. Keene). Et
ce furent les modifications introduites dans les règles successorales pendant les
règnes du grand-père et du père d’Alfred – Ecgberht et Æthelwulf – qui furent
décisives dans la politique d’unification du Wessex et des territoires voisins,
conduisant à traiter les territoires du sud-est comme un seul royaume tenu en
apanage par le fils du roi ; l’action d’Alfred dans le domaine monétaire trouve
également ses antécédents dans les réalisations du milieu du IXe siècle (M.
Blackburn). P. Stafford met toutefois en garde contre la vision téléologique de la
succession que l’on pourrait tirer de la Vita Ælfredi regis par Asser ou de la Chronique
anglo-saxonne : l’étude des tensions visibles au sein de la famille royale suggère un
modèle familial en fait assez proche de celui que l’on peut observer dans les dynasties
franques.
Les réalisations les plus importantes d’Alfred se situent, semble-t-il, dans le
domaine intellectuel. S. Keynes suggère l’existence d’un petit groupe, à la cour,
d’hommes décidés, pour reprendre les termes de l’A., à produire de l’écrit dans les
intérêts du roi, mais aussi dans un but religieux et éducatif, et à en contrôler la
dissémination. Grâce aux outils informatiques, il est possible de proposer une
approche nouvelle du corpus alfrédien de traductions (J. Bately), qui comprendrait
la traduction de Boèce, de la Regula pastoralis, des Soliloquia d’Augustin, des psaumes,
et, peut-être, la traduction d’Orose et des Dialogi de Grégoire le Grand. A.J. Frantzen
suggère que le choix des textes fut dicté par les ouvrages disponibles à la cour, mais,
dans un article sur les lectures d’Asser, M. Lapidge démontre que l’évêque de Saint-Davids fut le vecteur d’un apport culturel gallois, un ouvrage comme le De raris
fabulis, utilisé dans les écoles galloises, ayant sans doute servi à diffuser l’œuvre
d’Orose. La dimension idéologique de l’œuvre alfrédienne est en tout cas amplement
démontrée par S. Irvine : la place accordée à Rome dans la Chronique anglo-saxonne
en particulier suggère la volonté de tracer un parallèle entre le royaume anglais et la
Rome chrétienne, mais elle reflète aussi le désir de rétablir des relations
diplomatiques satisfaisantes avec un pape critique des compromissions de l’Église
anglaise face aux envahisseurs danois. L’étude par L. Webster des objets précieux
associés à la cour, et notamment de quatre pièces d’orfévrerie, dont le Joyau d’Alfred
est l’exemple le plus célèbre, et qui terminaient peut-être des objets destinés à
maintenir en place les pages des manuscrits (vieil anglais æstel), montre que les
orfèvres œuvrant pour le roi jouaient sur le thème de la vision, sans doute un renvoi
à la vision intérieure ou quête de la sagesse exemplifiée par le personnage de
Salomon. Cette quête semble avoir dominé la vie intellectuelle des cours de la
période, et la cour d’Alfred s’inscrit bien, comme le rappelle W. Davies, dans un
monde curial où le savoir était valorisé. Toutefois, les comparaisons avec le royaume
franc (J. Nelson) et les rois des terres celtes (W. Davies) permettent de mieux évaluer
l’étendue et le caractère du pouvoir d’Alfred : le Wessex n’était, en dernière lecture,
qu’un petit royaume insulaire, où les liens étroits entre le roi et les élites donnaient un
style relativement intimiste et direct à la royauté, et ce fut sans doute la lutte contre
les Vikings qui conféra, à Alfred comme à ses contemporains celtes, une dimension
héroïque.
Frédérique LACHAUD
Jörg ROGGE, Herrschaftsweitergabe, Konfliktregelung und Familienorganisation
im fürstlichen Hochadel. Das Beispiel der Wettiner von der Mitte des 13. bis
zum Beginn des 16. Jahrhunderts, Stuttgart, Hiersemann, 2002 ; 1 vol. in-8°, IX-457 p. (Monographien zur Geschichte des Mittelalters, 49). ISBN : 3-7772-0228-2. Prix :
€144,00.
Comment la dynastie allemande des Wettin (Thuringe, Misnie, Saxe) a-t-elle géré
ses conflits internes, comment a-t-elle su faire accepter par ses membres des normes
de répartition et de transmission du pouvoir ? Telles sont les questions auxquelles
cette Habilitationsschrift de l’Université de Mayence entend répondre. Dans les
premiers chapitres (l’introduction constitue le premier), l’A., J. Rogge, étudie dans
une perspective diachronique la suite de négociations et de traités qui jalonnent
l’histoire de la dynastie des Wettin depuis la grave crise des années 1290-1310 jusqu’à
la première moitié du XVI
e siècle qui voit s’affirmer deux branches de la dynastie avec
leurs territoires et titres propres. Il présente cette documentation comme le produit
de la « communication » interne entre membres de la dynastie ; si l’emploi du terme
de communication, flou et actuellement mis à toutes les sauces par les historiens, me
laisse sceptique, cela n’enlève rien à la rigueur et à la qualité des analyses menées par
J.R. Le lecteur pressé que les destinées des Wettin n’intéresseraient pas outre mesure
pourra se reporter directement au remarquable chapitre XI dans lequel sont repris et
discutés les résultats de l’analyse diachronique menée dans les chapitres précédents.
La comparaison fréquemment esquissée avec les autres dynasties allemandes
contemporaines ajoute encore à l’intérêt de ce gros chapitre. Le problème auquel
étaient confrontés les Wettin, comme au demeurant toutes les autres familles
princières allemandes, était le fait que tout membre masculin de la dynastie avait
principiellement droit au titre princier et à l’exercice du pouvoir. Il fallait donc
trouver des solutions pour empêcher des conflits fratricides tout en évitant, si
possible, la désagrégation à la fois de la
domus princière et de l’ensemble de territoires
qu’elle avait rassemblés. Différentes options ont été mises en œuvre par les Wettin au
cours de ces deux siècles et demi : la première était de constituer une communauté des
frères dans laquelle l’aîné exerçait véritablement le pouvoir, avec le consentement des
cadets qui se contentaient de la reconnaissance de leur droit principiel à l’exercice du
pouvoir. La deuxième solution était de caser les cadets dans l’Église ; c’était à tout
point de vue la plus favorable, mais elle ne satisfaisait pas toujours les intéressés ! Une
troisième solution était d’attribuer aux cadets les revenus d’un territoire donné, ce qui
leur permettait d’entretenir leur propre train princier, mais sans qu’ils exercent
effectivement le pouvoir. La quatrième était de tenter d’acquérir pour les cadets,
notamment sur la base de droits d’héritage transmis par les femmes, une nouvelle
principauté ; elle n’était pas facile à mettre en oeuvre et les tentatives faites pour
mettre la main sur le Luxembourg au milieu du XV
e siècle ou, à la fin du XV
e siècle,
pour acquérir la Frise n’ont pas abouti. Ces tentatives pouvaient se combiner avec ce
que l’on appellera la cinquième option : une décision du prince régnant, souvent
testamentaire, désignait un seul des fils pour être l’héritier de l’ensemble du
patrimoine princier. La sixième et dernière option enfin, à laquelle il fallait bien
recourir lorsqu’aucune des précédentes ne se révélait praticable et que la brouille
entre frères menaçait de dégénérer en une guerre ouverte, était le partage, plus ou
moins complet, des territoires de la dynastie ; ce qui était d’autant plus facile pour les
Wettin qu’ils avaient réuni sous leur autorité plusieurs principautés. Si la paix entre
les différents membres du lignage était à ce prix, on n’hésitait pas à y procéder avec
l’espoir que les différentes branches de la dynastie conserveraient une ligne politique
commune. C’est ainsi qu’à Chemnitz en 1382 puis à nouveau à Leipzig en 1485, les
Wettin procédèrent à des partages aux conséquences durables. Durant toute cette
période malgré tout, on peut dire que la « Maison de Saxe » – l’expression n’est
cependant pas employée par les Wettin avant 1485/86 – s’est constituée en
« institution transpersonnelle » au nom de laquelle les membres de la dynastie se
pliaient à un certain nombre de normes, ou bien qui rendait possible de réprimer les
comportements « déviants » de certains cadets trop impatients. Cette reconnaissance
de la dynastie comme institution transpersonnelle se marque aussi dans l’effort pour
constituer un dépôt d’archives commun à tous les membres de la dynastie ; dans
l’accord de 1436, il était par exemple prévu que chacun des frères disposerait d’une
clef ouvrant la serrure du coffre où les documents vitaux pour la dynastie seraient
conservés. On est ainsi passé du XIII
e au XVI
e siècle d’une période où les membres de
la dynastie déterminaient leur comportement uniquement en fonction de leurs
intérêts propres, à une période où ils devaient concilier la défense de ces intérêts avec
le fait qu’ils appartenaient à une communauté transpersonnelle, la dynastie de Saxe,
et qu’ils devaient donc se plier à ce que l’A. appelle une discipline dynastique. Le livre
de J.R. est tout à fait convaincant ; complétant les analyses parallèles menées par H.M.
Heimann sur les comtes palatins du Rhin
[1], il fournit un très utile éclairage sur un
aspect décisif de la mise en place, dans l’Empire comme ailleurs, d’un ordre
dynastique triomphant au cours des derniers siècles du Moyen Âge.
Jean-Marie MOEGLIN
Wolfgang-Valentin IKAS, Martin von Troppau (Martinus Polonus), O.P. († 1278) in
England. Überlieferungs- und wirkungsgeschichtliche Studien zu dessen
Papst- und Kaiserchronik, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert Verlag, 2002 ; 1 vol.
in-8°, XV-417 p. (Wissensliteratur im Mittelalter. Schriften des Sonderforschungs~bereich 226 Würzburg/Eichstätt, 40). ISBN : 3-89500-313-1. Prix : €58,00.
La chronique des papes et des empereurs du dominicain Martin de Troppau a
connu au Moyen Âge une diffusion considérable puisque l’on en conserve encore
plusieurs centaines de manuscrits. Les îles Britanniques n’ont pas échappé à cet
engouement et cette Dissertation de l’Université de Wurtzbourg révèle l’importance,
a priori étonnante, du succès anglais de Martin. L’ouvrage se compose essentiellement
de deux grandes parties ; dans la première sont recensés et présentés l’ensemble des
manuscrits de Martin de Troppau écrits en Angleterre. Une enquête étendue à
l’ensemble de la tradition manuscrite martinienne a permis à l’A. de déterminer un
groupe de 83 manuscrits dont la provenance insulaire paraît assurée. Leurs lieux de
rédaction se concentrent sans surprise avant tout dans l’est et le sud de l’Angleterre.
L’A. s’est efforcé au prix de minutieuses études sur le contenu des manuscrits – mais
avec peut-être parfois un peu trop d’assurance – d’établir une serie de stemmata
présentant les liens existant entre ces différents manuscrits et les témoins supposés
perdus. Une analyse codicologique et paléographique des manuscrits concernés
aurait sans doute permis de mieux étayer certaines propositions mais, compte tenu
du nombre de manuscrits concernés, elle était difficilement envisageable dans le
cadre de ce travail. Dans la seconde grande partie de son travail, l’A. analyse la
réception du texte de Martin dans l’historiographie anglaise. Il présente d’abord la
vingtaine de continuations de la chronique qui ont été rédigées en Angleterre ; un
chiffre important mais qui recouvre essentiellement, il est vrai, des suites de l’histoire
des papes ; l’édition des continuations encore inédites fait l’objet d’une publication
annoncée aux Monumenta Germaniae Historica. Tout au long du XIVe et de la première
moitié du XVe siècle, nombre d’historiens anglais ont par ailleurs eu recours à Martin
de Troppau qui paraît avoir été le principal relais d’une certaine connaissance de
l’Empire en Angleterre. Le succès anglais de Martin de Troppau paraît en définitive
s’expliquer par le fait que sa chronique des papes et des empereurs était plus ou moins
le seul texte de ce genre disponible en Angleterre. Avec l’ouvrage de W.V.I., on
dispose en tout cas désormais d’un guide détaillé pour s’orienter dans l’importante
postérité anglaise du dominicain allemand.
Jean-Marie MOEGLIN
Literatur und Wandmalerei I. Erscheinungsformen höfischer Kultur und ihre
Träger im Mittelalter. Freiburger Colloquium 1998, sous la dir. de Eckart Conrad
LUTZ, Johanna THALI et René WETZEL, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-626
p. ISBN : 3-484-10835-5. Prix : € 82,00 ; CHF 135.
On ne peut rendre compte en détail de ces actes du colloque de Fribourg (1998)
consacré aux fresques et richement illustré, dont le propos est de démontrer
finalement le rôle de la littérature comme source d’ornementation de bâtiments et
même d’objets. L’analyse porte sur les sculptures romanes de l’abbatiale d’Andlau et
les parallèles qu’elles offrent avec la structure et la fonction des jeux liturgiques (A.
Bruhin), la Porta Nigra de Milan (M.C. Ferrari), les fresques de deux maisons
zurichoises, l’une dite Zum Brunnenhof (R. Böhmer), l’autre Zur hageren Magd (E.C.
Lutz), et la série des neuf preux d’un bâtiment rural du canton de Fribourg, qui
témoigne des sympathies politiques de son commanditaire, Petermann von
Faucigny, promoteur de la politique confédérale de la ville (R. Wetzel). Nous
trouvons l’analyse d’une tapisserie bâloise reprenant l’Histoire du Duc de Savoie (A.
Rapp Buri), et d’une autre, bernoise, représentant la justice de Trajan et d’Herkinbald
(M. Stucky-Schürer), puis une étude des images de l’amitié des cantons de Lucerne
et d’Uri, qui s’échelonnent de 1450 environ (Arbedo-Denkmal) à 1570 (copie de la
Chronique de Diebold Schilling par Zacharias Bletz) (R. Schmid), une étude de la
genèse du cycle de saint Antoine (vers 1500), fresques du chœur de l’église des
Antonins, à Berne, qui représentent la légende du saint (Ch. Gutscher-Schmid). Pour
finir, J. Thali fait le point sur la conception et la programmation de la banque de
données de Fribourg, constituée dans le cadre du projet « littérature et fresques :
manifestations de la civilisation courtoise et de ses supports au Moyen Âge ».
On relèvera les contributions de M. Casterberg – consacrée à la dimension
eschatologique de la Chanson de Roland du curé Conrad et aux implications
théologico-impériales des œuvres réalisées à la demande des Guelfes –, de J.
Mühlemann – réception de la matière arthurienne (Erec) dans l’orfèvrerie et la
peinture murale –, et L.E. Saurma-Jeltsch qui réfléchit à la question de savoir dans
quelle mesure les fresques médiévales relèvent du sacré ou du profane dans un
contexte urbain, et cela dans une très large perspective ; c’est l’une des contributions
les plus intéressantes par la diversité de ses références et par le soulignement de la
polysémie des fresques où l’on trouve aussi bien la légende de Parzival que le travail
(fileuses, tisserandes).
Chaque contribution décrit par le menu l’objet analysé, en fait l’historique, donne
un aperçu de la diffusion des thèmes représentés ; toutes sont illustrées
(reproductions, dessins, photographies) ; toutes se penchent sur les rapports entre
textes et images (M. Curschmann, N. Ott), certaines sur les rapports entre oralité et
écrit. Quatre index accompagnent le livre et en permettent une consultation aisée.
Bref, un bel ouvrage qui donne matière à réflexion.
Claude LECOUTEUX
Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Prager Handschrift R
VI Fc 26, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Standhaftigkeit in der
Liebesqual ». Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, 436 p. (Europäische
Hochschulschriften. Publications universitaires européennes. European University
Studies, 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes.
German Language and Literature, 1807). ISBN : 3-906767-44-2, br. Prix : €70,20.
Ce volume complète les textes édités par l’A. dans le t. 1 et propose un dictionnaire
complet (p. 16-357) ainsi qu’un répertoire des rimes (p. 358-426), destinés à faciliter
les analyses linguistiques et textuelles des discours et allégories sur l’amour courtois
du manuscrit de Prague. Chaque entrée du dictionnaire est accompagnée de toutes
les occurrences du vocable et de leur référence ainsi que d’une traduction ; s’il s’agit
d’un verbe, nous avons sa rection casuelle et/ou prépositionnelle et les sens qui en
découlent. Les noms propres (par ex. Secundille, Securiez) ne sont malheureusement
pas classés dans un registre particulier. Le répertoire des rimes est accompagné de
sous-sections où sont regroupées les rimes composées et les rimes consonnan~tiquement impures. On trouve enfin un index des mots à la rime, un autre des vers
orphelins et une bibliographie. C’est une bonne contribution à la lexicographie
médiévale.
Claude LECOUTEUX
Edina BOZOKY, Charmes et prières apotropaïques, Turnhout, Brepols, 2003 ; 1 vol. in-8°, 122 p. (Typologie des sources du Moyen Age occidental, 86). ISBN : 2-503-51445-6.
Prix :€ 31,00.
En 5 chapitres, l’A. brosse un tableau des charmes et prières protectrices du Moyen
Âge, en excluant les « charmes maléfiques » qu’elle rattache à la sorcellerie. Le
premier se consacre aux définitions du genre, aux caractéristiques générales, bien
synthétisées, à la terminologie et à la classification. L’A. utilise hélas la terminologie
moderne (« charm », « Segen ») sans se préoccuper de savoir comment nos ancêtres
dénommaient ces textes (cf. pour les langues germaniques
galster, gealdor, galdr,
zouber, segen, spel), ce qui amène de graves flottements au cours de l’exposé. Ainsi le
Wiener Hundesegen est traduit par « charme de chien » (
recte : bénédiction des chiens),
et le
Lorscher Bienensegen par « incantation pour les abeilles (p. 106 s.) Les mots
techniques
orison et
breve sont rendus par « prières » (p. 50), ce qui les prive de toute
connotation magique. Ailleurs (chap. 2), l’A. semble ignorer que la
ligatura est
médicale et il est faux de prétendre qu’elle est non textuelle ; du reste elle ne connaît
que deux mots,
ligatura et
ligamina, alors que les textes en attestent bien d’autres
[1]!
Les éléments constitutifs des charmes sont bien recensés, à l’exception des rituels
qu’on trouve évoqués ça et là (p. 69 s., 87) ; l’utilisation du chiffre trois est présentée
de façon réductrice (p. 43, 71) car les charmes notent tout aussi fréquemment le neuf.
La critique de la classification actuelle est juste, mais il manque celle des positions de
A. Gorovei
[2]. Les paragraphes consacrés aux « formules inintelligibles » (p. 59-62)
sont indigents : aucune information sur les figures incluses dans les charmes et
prières – étoiles de David, croix de toutes sortes, carrés, points, séries de barres
obliques
[3] – pas plus que sur le mélange des alphabets grec, latin, hébreu, runique et
secret. D’autre part,
ephesia grammata n’est pas leur seule dénomination, ajouter
salomoniacae scripturae, ignota scriptura, litterae secretae et
charakteres magici
[4]. L’A. omet
aussi de dire que le carré magique SATOR (p. 60) a été déchiffré
[5]et que ce n’est pas
« un précepte monacal abrégé », sinon, comment expliquer son utilisation par les
païens au début de notre ère ? Quant à l’utilisation de la Bible, la part prépondérante
des
Psaumes est ignorée : un seul est cité alors que le manuscrit Plut. 89 Sup. 38 de la
Laurentienne de Florence, par ex., donne 90 charmes s’ouvrant chacun par un verset
des psaumes.
Dans le deuxième chap. , les catégories de sources sont correctement répertoriées
– on y ajoutera les traités d’hippiatrie –, en revanche, la question de savoir si l’écrit a
précédé l’oral ou si c’est l’inverse (p. 67) ne se pose plus : elle a été résolue depuis
longtemps par les philologues cités dans la bibliographie : à l’origine, le charme est
oral. Le développement sur les objets inscrits (p. 83) est indigent et il faudra se
reporter aux travaux de J. Evans et, surtout, à ceux, non cités, de Hansmann et Kriss-Rettenbeck, abondamment illustrés
[1].
L’évolution du genre (chap. 3) pèche par une simplification outrancière – on va de
la Mésopotamie au Moyen Âge (p. 89-91) en s’arrêtant sur Marcellus de Bordeaux –,
alors que M. Schulz a bien traité le sujet
[2]. Le passage consacré à l’« apport païen
germanique » (p. 95 s.) – l’A. entend ici uniquement l’Allemagne et l’Angleterre ! – est
un bref survol superficiel à l’aide des
Conjurations de Mersebourg et des
Lacnunga. L’A.
n’a pas tiré profit des collections de Bang et de Ohrt, pourtant citées dans la
bibliographie, et se prive donc de beaux charmes contre les elfes mâles et femelles, les
trolls, les maléfices, etc. En outre, le problème des spécificités des charmes selon les
pays n’est pas abordé. P. 94 n. 24 : D.B. Oikonomidès a publié une mise au point sur
Gello, en grec, avec le même titre dans
Laographia, t. 30, 1975, p. 246-278, rendant
caduc celui de 1965.
Le quatrième chap., problèmes de critique et d’édition, fait un bilan des recherches
à partir de quelques ouvrages, pas les plus importants, et il manque la collection de
plus de 350 charmes de Braekman
[3]. Le dernier chapitre souligne l’intérêt historique
de ce corpus des charmes et prières.
La bibliographie de 20 pages appelle de nombreux compléments tant les lacunes
sont nombreuses. Parmi les oublis conséquents, le
Picatrix, le fonds A. Dieterich et A.
Spamer (28 000 fiches conservées à l’Institut f. sächsische Geschichte und Volkskunde
de Dresde), le fonds A. Schönbach et O. Ebermann (bibliothèque universitaire de
Giessen), la collection de Braekman (cf.
supra), celles de S.F. Marian, de R. Grambo,
D. Camus (ce dernier pour la période contemporaine)
[4], les études de Seligmann,
Boyer
[5]; pour le domaine roumain, les livres et articles de O. Papadima (1968), A.
Gorovei (1990), I.A. Candrea et A. Olteanu (1998), G. Pavelescu (1998), F. Pamfile
(1999), S. Cristescu (2003
[2]) ; pour la Hongrie, T. Dömötor
[6]. Ajouter aussi la
bibliographie rassemblée par A. Moreau et J.Cl. Turpin
[1] qui procure maints titres
absents ici. Il manque le nom des éditeurs du
Handwörterbuch des deutschen
Aberglaubens (H. Bächtold-Itäubli et E. Hoffmann-Krayer), des caractères
typographiques dans certains titres (Bartelink, Pócs, Vakalondi) ; pour A. Mathieu
(p. 22), lire A. Berthoin-Mathieu ; p. 25 : E. Pócs a publié son étude dans le n° 1 de la
revue
Népi Kultura – Népi Társadalom. Une relecture attentive eût évité des fautes de
grammaire (p. 42, 119), la répétition d’une ligne (p. 120 s.), une contradiction (p. 103
et 121)
[2], des traductions malheureuses comme « le tir de l’elfe » (p. 98) pour ags.
aelfscot, « trait / flèche de l’elfe » ;
nesso / nessio par « maladie (p. 106), alors que le
terme est la déformation de
nescio, « j’ignore », et désigne toute affection
innommable. Bref, il est navrant de voir un si beau sujet traité de façon aussi
inconséquente et défiguré.
Claude LECOUTEUX
Hans Martin SCHALLER, coll. Bernhard VOGEL, Handschriftenverzeichnis zur
Briefsammlung des Petrus de Vinea, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ;
1 vol. in-8°, XLVI-584 p. (M.G.H., Hilfsmittel, 18). ISBN : 3-7752-1125-X. Prix :
€60,00.
Le présent volume poursuit un double but. Il donne tout d’abord un état complet
de la tradition manuscrite du corpus épistolaire de Pierre de la Vigne, établi en vue
de l’édition de ladite collection projetée par H.M. Schaller dès 1952. En même temps,
cet inventaire est susceptible de constituer, en raison du soin qui a présidé à sa
confection, un instrument de travail pour tous ceux qui ont affaire, à un titre
quelconque, aux collections épistolaires des XIIIe-XVe siècles en général.
Le répertoire ici édité comporte :
1. une description systématique extrêmement précise et complète de toutes les
collections placées sous le nom de Pierre de la Vigne, quelle qu’en soit d’autre part la
structure rédactionnelle et donc la place dans la tradition manuscrite de cet auteur.
2. Il embrasse aussi toutes les collections où des lettres de Pierre de la Vigne se
trouvent mêlées à celles d’autres dictatores (Thomas de Capoue en premier lieu mais
aussi un nombre important d’auteurs et de documents répondant à des définitions
diplomatiques variées).
3. Il a également pris en compte sept manuscrits à caractère anthologique (Flores
dictaminis) établis en relation avec les manuscrits de type 1. et 2.
Au total, c’est un imposant ensemble de 246 manuscrits qui est concerné. Chacun
d’entre eux fait l’objet d’une description minutieuse de ses caractéristiques externes
et internes (éléments de datation, matière subjective, caractéristiques paléogra~phiques sommaires, état de la reliure, anciennes cotes de catalogage et autres données
concernant la provenance, la structure et la disposition du contenu du codex dans son
état actuel, etc.). La numérotation des épîtres de Pierre de la Vigne suit, selon l’usage,
celle de l’édition d’Iselius (1740), qui avait fait l’objet en 1991 d’une réimpression
anastatique avec une présentation d’H.M.S.
Afin de donner à ce répertoire toute son utilité d’instrument de travail, l’ouvrage
comporte en annexe une importante batterie d’index : index des bibliothèques dont
relèvent actuellement les manuscrits inventoriés ; index des anciens propriétaires
desdits manuscrits ; index des auteurs et rédacteurs de lettres présents dans les
recueils de miscellanea comportant également des pièces de Pierre de la Vigne ;
précieux index surtout des initia qui représente à lui seul 124 pages.
On voit qu’il serait superflu d’insister sur la qualité et l’extrême minutie d’un
travail qui résume un demi-siècle de recherches conduites par H.M.S. sur (et autour
de) Pierre de la Vigne et Thomas de Capoue. Il constitue une référence désormais
obligée pour toute recherche portant sur l’ ars dictaminis au XIIIe siècle et sa réception
aux XIVe-XVe siècles.
Pierre TOUBERT
Early medieval Rome and the Christian West. Essays in honour of Donald A.
Bullough, éd. Julia M.H. SMITH, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000 ; 1 vol., XXXII-446 p. (The medieval Mediterranean. Peoples, economies and cultures, 400-1453, 28).
ISBN : 90-04-11716- 4. Prix : €117,00 ; USD 158.
D.A. Bullough, récemment disparu, a été une des figures les plus remarquables et
attachantes parmi les médiévistes britanniques des dernières décennies. Le volume
de Mélanges qui lui est ici offert regroupe une quinzaine de contributions toutes
centrées sur l’histoire de Rome du Ve au Xe siècle. On en trouvera ci-après la liste. On
ne peut que se réjouir de l’hommage ainsi rendu à un savant peu enclin au tapage
médiatique et auquel on doit des travaux de grande qualité. Citons, parmi les plus
marquants, son article sur le gouvernement du royaume d’Italie sous Lothaire paru
dans Le Moyen Âge en 1961 ; sa participation au volume d’Italia Sacra 5, sur les écoles
cathédrales et la culture en Italie du Nord à l’époque pré-communale ; ses travaux
ponctuels sur Alcuin ainsi que ses articles sur la topographie urbaine et les
changements sociaux à Pavie aux VIIIe-IXe siècles.
Pour des raisons incompréhensibles, son beau livre de synthèse sur Le siècle de
Charlemagne, publié en anglais en 1965, traduit en allemand en 1966 et en français en
1967 n’a pas rencontré l’audience du public qu’il méritait et est même devenu
aujourd’hui une sorte de rareté bibliographique.
Le volume des Mélanges comporte les articles suivants : F. Marazzi, Rome in
Transition : Economic and Political Change in the Fourth and Fifth Centuries.– A. Augenti,
Continuity and Discontinuity of a Seat of Power : the Palatine Hill from the Fifth to the Tenth
Century.– Th.F.X. Noble, Paradoxes and Possibilities in the Sources for Roman Society in
the Early Middle Ages.– A. Rovelli, Monetary Circulation in Byzantine and Carolingian
Rome : a Reconsideration in the Light of Recent Archaeological Data.– R.H. Santangeli
Valenzani, Residential Building in Early Medieval Rome.– P.J. Nordhagen,
Constantinople on the Tiber : the Byzantines in Rome and the Iconography of their Images.–
A. Peroni et St. Riccioni, The Reliquary Altar of S. Maria del Priorato in Rome.– Chr.
Wickham, The Romans according to their malign custom : Rome in Italy in the Late Ninth
and Tenth Centuries.– G. Constable, The Commemoration of the Dead in the Early Middle
Ages.– P. Delogu, The Papacy, Rome and the Wider World in the Seventh and Eighth
Centuries.– N. Brooks, Canterbury, Rome and the Construction of English Identity.– A.
Thacker, In Search of Saints : The English Church and the Cult of Roman Apostles and
Martyrs in the Seventh and Eighth Centuries.– R. Schieffer, Charlemagne and Rome.– D.
Ganz, « Roman Books » Reconsidered : the Theology of Carolingian Display Script.– J.M.H.
Smith, Old Saints, New Cults : Roman Relics in Carolingian Francia. Appendix : Relic
Translations form Rome to Francia, 750-900.– H. Schneider, Roman Liturgy and Frankish
Allegory. Edition of Fragments of Amalarius.
L’ouvrage comporte en outre p. XXI-XXXII une bibliographie complète des écrits
historiques de D.A.B. (y compris ses comptes rendus), établie par A. Harting-Corrêa.
Pierre TOUBERT
[1]
Du Conte populaire à l’exemplum, CEM de Lille III.
[1]
Pour éviter d’alourdir le compte rendu, nous ne signalerons que quelques exemples
pour chaque cas.
[1]
P.W. EDBURY,
John of Ibelin and the Kingdom of Jerusalem, Woodbridge, 1997. Cf. c.r.,
ici-
même, t. 106, 2000, p. 583-584 (P.V. CLAVERIE).
[1]
L’article d’E.J. GOLDBERG sur ce sujet est ignoré :
More devoted the equipment of battle than
the splendor of banquets : frontier kingship, martial ritual, and early knighthood at the court of
Louis the German »,
Viator, t. 30, 1999, p. 41-78.
[1]
Opera latina : une base de données sur internet,
Euphrosyne, t. 32, 2004, p. 79-88.
[1]
El pensamiento político visigodo y las primeras unciones regias en la Europa medieval,
Hispania Sacra, t. 30, 1970, p. 245-326.
[2]
Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, 1996.
[1]
Isidore de Séville. Genèse et originalité de la culture hispanique au temps des Wisigoths,
Turnhout, 2000, p. 415.
[1]
Pays et peuples dans la correspondance d’Alcuin;
Une vue de Rome par Cimabue;
Le manteau
couvert d’étoiles de l’empereur Henri II;
Expression et perception du temps d’après l’enquête sur les
miracles de Louis d’Anjou ;
Sur quelques textes concernant le son et l’audition ;
La tapisserie de la
Création. Étude sur la signification d’une œuvre d’art;
Le démoniaque et l’imaginaire dans le De vita sua
de Guibert de Nogent ;
Les débuts de Clairvaux. Histoire et théologie ;
Miracles et mentalité religieuse
populaire à Marseille. Célestin V dans la dévotion populaire;
Le contraste culturel entre le Nord et le Midi
dans la France du Moyen Âge.
[1]
H.D. HEIMANN,
Hausordnung und Staatsbildung : innerdynastische Konflikte als
Wirkungsfaktoren der Herrschaftsverfestigung bei den wittelsbachischen Rheinpfalzgrafen und den
Herzögen von Bayern ; ein Beitrag zum Normenwandel in der Krise des Spätmittelalters, Paderborn-
Munich-Vienne-Zurich, 1993.
[1]
obligamenta, ligaturae, suballigaturae,
periapta, suspensiones, servatorium, amolitum,
amuletum, amolimentum, praevium,
fascini, praefiscini.
[2]
Cf. A. GOROVEI, Descântele românilor,
Folklor i folcloristica, éd. S. MORARU, Chi_in_u,
1990.
[3]
Cf. LONDRES, Welcome Historical Mediacal Library, ms. 517, f° 67 r°; LA HAYE, Bibl.
Royale, ms. 133 M 27, f° 147 v°; nombreux exemples chez Cl. LECOUTEUX,
Le livre des grimoires :
de la magie au Moyen Âge, Paris, Imago, 2002, et trad. de plus de 300 formules.
[4]
On dispose aujourd’hui d’environ 170 alphabets secrets, exemples chez LECOUTEUX,
Le
livre des grimoires, p. 213 s.
[5]
Cf. LECOUTEUX,
Le livre des grimoires, p. 102.
[1]
L. HANSMANN, L. KRISS-RETTENBECK,
Amulett und Talisman. Erscheinungsform und
Geschichte, Munich, 1966, avec une iconographie conséquente.
[2]
M. SCHULZ,
Magie oder die Wiederherstellung der Ordnung, Francfort-Berlin, 2000.
[3]
W.L. BRAEKMAN,
Middeleeuwse witte en zwart magie in het Nederlands taalgebied.
Gecommentarieerd compendium van incantamenta tot einde 16de eeuw, Gand, 1997.
[4]
S.F. MARIAN,
Vraji, farmece i desfaceri (1893) et
Descântele poporane române (1896), réédités
˘
en un volume, Bucarest, 1996 ; R. GRAMBO,
Norske Trollformler og magiske Ritualer, 2
e éd., Oslo,
1984 ; D. CAMUS,
Paroles magiques, secrets de guérison. Les leveurs de maux aujourd’hui, Paris, 1990 ;
Le livre des secrets, 2001.
[5]
S. SELIGMANN,
Der böse Blick und Verwandtes, Berlin, 1910 ; R. BOYER,
Le monde du double :
la magie chez les anciens Scandinaves, Paris, 1986.
[6]
T. DÖMÖTOR, A type of Hungarian Faith-Healing Charm an dits Background,
ARV, t. 28,
1972, p. 5-10.
[1]
La Magie, t. 4 : bibliographie générale, Université Montpellier III, 2000.
[2]
P. 103 : « du haut Moyen Âge très peu a survécu jusqu’à nos jours » ; p. 121 : « Les
charmes et formules magiques ont subsisté dans les traditions populaires jusqu’à une époque
récente » ; cette deuxième assertion est exacte, cf. les travaux de D. Camus.