Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4462-3
285 pages

p. 691 à 743
doi: 10.3917/rma.103.0691

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Tome CX 2004/3-4

2004 Le Moyen Age

Comptes rendus

PHILIPPE DE RÉMI, Le Roman de La Manekine edited from Paris BNF fr. 1588, éd. et trad. Barbara N. SARGENT-BAUR, coll. Alison STONES et Roger MIDDLETON, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1999 ; 1 vol., 675 p. (Faux titre. Études de Langue et Littérature françaises, 159). ISBN : 90-420-0614-5. Prix : € 189,00 ; USD 246.

Une nouvelle édition de la Manekine de Philippe de Rémi se justifiait car celle procurée en 1884 par H. Suchier à la SATF (sous le titre Oeuvres complètes de Philippe de Beaumanoir, l’œuvre étant alors attribuée au jurisconsulte) ne comprenait ni étude grammaticale, ni glossaire. Celle-ci permet donc de revenir à ce texte, l’une des versions romanesques du conte de la fille aux mains coupées. Elle comporte une introduction littéraire et grammaticale, une étude précise par A. Stones du manuscrit B.N.F. fr. 1588, f° 2-56 – le manuscrit n’est pas de très bonne qualité et comprend beaucoup de pliures et de déchirures grossièrement réparées ; une seconde main apparaît à partir du f° 10 r° – et de ses illustrations, ainsi que l’histoire de ce manuscrit par R. Middleton. L’attribution du roman à Philippe de Rémi, le père du législateur, et la datation du texte, dans le second quart du XIIIe siècle s’appuient sur les recherches de S. Lécuyer et B. Gicquel. La traduction anglaise suit de près le texte : c’est d’ailleurs ce qu’elle revendique : « a line-by-line version, attempting to follow the sequence of phrases and clauses insofar as its consistent with readable English » (p. 127). La bibliographie est ample. Signalons l’absence de notre thèse portant sur ce roman [1], où sont étudiés les motifs de l’inceste et de la mutilation et la valeur symbolique de la quête de Joïe. Quatre appendices traitent de la géographie de l’œuvre, de deux passages difficiles et du vocabulaire de la navigation. On peut trouver un peu courte l’étude de la langue de l’auteur (p. 118-122) et de celle du scribe (p. 123-124), judicieusement distinguées. Il est vrai qu’il s’agit de picard (bien étudié, particulièrement par la grammaire de Gossen), ou plutôt de ce français teinté de picard constituant le literary medium (p. 118), langue commune de nombreux romans.
Le manuscrit a subi depuis l’édition Suchier des dégradations qui en rendent parfois la lecture difficile, ainsi entre autres aux v. 35-81, 328-350, 2501-2554, 7418-7434. Il en est de même pour les miniatures comme le montrent les illustrations (fig. 1-16). Les principes d’édition se distinguent de ceux de Suchier : plus grand respect du manuscrit, refus revendiqué d’une normalisation dialectale, conservation des graphies par ç ou c (çou 28, tierc 221, quic 233, là où Suchier écrit ch) ou des consonnes d’ornement : roialme 224 (S. roiame). B.S.B. met ainsi en valeur des traits dialectaux moins visibles chez Suchier [1]: absence de palatalisation (171 canté, 381 cambre), traitements ou formes particulières (3089 fenc pour fent, 691 iawe, 1027 fu, 4355 ju), absence d’épenthèse (169 ensanle, 170 sanle), réduction de la géminée aux futurs (2081 pora, 3686 moroit) ou ailleurs (550 plaisier, 6044 poison pour poisson, 6644 pasee, généralement corr. par S.), action fermante d’une consonne palatalisée (360 signour, 387 vigniés, 4894 pissons), phénomènes d’assimilation (au fut. : 4584 merra (mener), 2522 verrés (venir), 2512 terra (tenir), et ailleurs : 1201 paller), métathèse (3304 enterra, 3316 gorra de gesir), 699 forme arai (à côté de 697 av[r]a), e svarabhaktique (917 meterai, 2394 perderiés, 4402 saveras) ; formes de p. s. (7525 peurent, 7682 eut, 7567 seut), p. p. f. en -ie (2761 brisie), -t final maintenu aux p. p. m. (167-168 entailliet/soutillet, 202 ellit).
On suit B.S.B. dans un grand nombre de ses corrections, dont beaucoup déjà faites par Suchier. Sont parfois attribuées à S. des formes fautives qu’il n’a pas conservées ou qu’il indique en leçon rejetée (Rim 1, 31, 32, 2746, etc.). B.S.B. signale v. 3909 que S. ne marque pas de paragraphe ; s’il ne le fait pas, malgré la miniature, c’est parce qu’il n’y a pas ici la majuscule ornée qui indique généralement le paragraphe.
Les corrections permettent d’éviter des vers hypermètres : 153 plour(er) > plours – B.S.B. supprime 298 ot, 428 ains, 785 et, 3279 en, etc. – 552 nus > uns – 679 estoit > ert – 783 Joie par la main > la main Joïe – 1079 ne m’en esmervel mie (S. je ne m’en mervel mie) – 1085 roe (S. conserve roee) – 2576 vees > vés – 5215 averés > avrés, ou hypomètres : 91 [is]si – 102 du > de son – 261 ajoute maint – 788 icel. B.S.B. tend à compter les [e], là où S. ajoutait des mots : 1477 autrë (S. aj. est) – 481 malë (S. et) – 1486 or est glacë, or est solaus (préférable à la corr. plus lourde de S.) – 1781 (S. change l’ordre des mots) – 5190 quele > quë ele, des rimes du même au même : 126 en volonté > entalenté – 164 vertueuses (S. deliteuses) – 5625-5626 corr. disc. anoncion/ noncion (paronomase) > anontion/mention. Certaines corr. sont nécessaires pour le sens : 28 qu’il [n’]oent – 185 l’amas > l’ama – 447 ne > en – 464 [m’] en (suppression de m) – 487 par > pour – 491 ajout de Sens – 654 com li chevalier (au lieu de ainsi com li roi) – 686 d’un cisne a merveilles grant (préférable à S. merveillous [e]t grant) – 691 et > en l’iawe – 709 avoir > avroie – 802 vinrent > virent – 1147 assention > Surrection (et suppression de droit en tête de vers) – 1411 en amer conservé (in love, au lieu de enamer) – 1482 douçours > doulours – 1530 puis > truis – 1598 douter > donter – 1629 seroi > serai – 1830 maus (donné par le ms. et non mais comme lit S. qui corrige en max) – 1920 moi > mi (o exponctué) – 2686 vint, dont demanois (le sujet de vint est li tornois; S. corrige seulement vindeent en vindrent) – 2728 buisisine > buisine – 2775 cors > cous (S. cols), confusion fréquente) – 3315 qu’il > qu’i (S. non corr.) – 4760 gens (conservé par S.) > contraires vens – 4786 costoie[r] (S.) – 5010 selon la mer > selon la rive – 5158 mist (S. conserve doinst) corr. préférable : souhait inutile car le sénateur a déjà bien agi avec J.) – 5431 li disime > dosime corr. intéressante pour le sens – 5477 nef > mer (S.) – 5534 oïr noveles quë il prise (S. conserve oïr noveles de se prise), pour la correction grammaticale : 220 nus (nul) – 243 pluseurs langage[s]tout > tuit en fonction CSP (315, 554, 615…) – 684 ot pour ont – 756 doi[t] – 916 q’ > qui (de même 1427, 1930, 2981 ; S. conserve généralement que) – 2731 de > des – 2746 de tout > de tous – 2764 li contens > contant (CSP) – 3000 laissiés > laissié, d’où 2999 amistiés/amistié – 3300 gardens > gardent – 3632 senescal > senescax (CS) – 3814 o[n]t – 4142 mises > mise – 4534 sai > sait – 4735 somme[s] – 4762 en douce iauwe et de mer issue (mss est de mer issue; S. corr. de même), pour la rime : 377 prisent corr. en prirent (rime avec departirent) – 1127 David > Davis/ acomplis – 1175 salent > saillent/travaillent (cependant, Gossen, p. 116, § 59 note des rimes vermeille/belle) – 1281-1282 inversion des rimes – 2306 devrait corr. lieue en liue (S.), rime avec veüe – 2972 enfanta/enfan[t] a (rime équivoquée pour l’œil) – 4627 a entendre > entendant (d’où rime du même au même, déjà dans S) – 5444-5445 addrecierent/misent > entremirent/mirent (S. ademirent) ; ms misent: on aurait pu avoir la rime entremisent > misent – 5649-5650 dire/sire(s), mais 5656 corr. inutilement sires > sirë – 5723-5724 ne corr. pas fius/bontieus (au contraire de S.), ou pour la graphie : 4832 gaaig > gaaing (S. conserve) – 5661 grase > grasce (rime avec face).
B.S.B. lit correctement 3732 li courut (S. le courut), 3765, 4892 elle conserve ert (S. iert inutilement) et corrige certains vers très fautifs : 3444 nil plus grans ne fu en lettres > nul plus grant ne fu en lettre (rime avec mettre) – 5095 or vous dirai comment l’avon > or vous dit ai çou qu’en savon – restitue des vers absents : 5204 que « Manekine », dist li sire (S. Manequine, respont li sire) – 5896 qui maint tourment et maint dangier/rime avec gravier (S. maint peril fier) – 5808 querrons a nos ames confort (S. a nos ames querrons confort) 6205 évite une répétition : duel ne meschief (S. n’outrage, ms. : ne tourment).
Cependant d’autres corrections ne sont pas indispensables : ainsi, le scribe n’écrit pas les -e de fin qu’il ne prononce pas ; les ajouter n’est pas utile : 1016 au batel l’ont mis[e] en plorant, 3765 un’autre suffirait – L’accord des p. p. , considéré comme fautif, est systématiquement corrigé (S. ne l’a généralement pas fait), alors qu’il n’y a pas de règle à cette date : 265 la queste qu’enpris[e] avoient – 4706 moi a ele fait > moi a el faite (S. fait), cf. 4708, 5014 – Le -t final est généralement absent après -on, particulièrement en P6, ainsi 1873 fon[t], 2664, 5762 son[t], etc. et, en dehors des verbes, 1922, 2870 don[t], 1259 hau > haut. B.S.B. corr. toujours – 283, 771-772, 1033-1034, B.S.B. et S. corr. damoisiele/bele > damoisele. Cependant, cette rime se trouve en picard. – 1560 sa[i] ge, sa ge peut être conservé, de même 5082 P1 fa (> fai), forme de P1 possible : graphies ai/a interchangeables en pic. Gossen, § 6-7, p. 52-53 – B.S.B. corrige systématiquement se en si, possessif ou adverbial :1425 tuit oel si sont, cf. 2891 se ralerent > si ralerent, 3384 et se li porte > et si li porte, cf. 3631, 3658 3733, 3807, 5007 etc. En revanche 5107 si > se (se li estuet).
B.S.B. ne corr. pas, avec raison, le v. 412 mais cela entraîne 414 les fait > se laisse (S. corr. davantage 412 : ajout de art et corr. pere, mais 414 corr. seulement en sel fait) 1273 Espaigne > espave, justifié par réf. aux Coutumes de Beauvaisis, ch. 56, § 1619 – 1479 S. l’un est marastre, l’autre mere, moins lourde, est préférable à a l’un marastre, a l’autre est mere – 1481-1482 et bonne et malë est Amours, mors et vie (plutôt que S. et bonne et male ; et est Amours/mors et vie) – la ponctuation des vers 1404-1406 rétablit bien le système hypothétique, mais provoque une inversion des vers. On notera que B.S.B. suit les formes variantes d’Evoluic, Evolint, Evolinc, Enluïc, Enluis (Suchier : toujours Evoluic).
Ne sont pas nécessaires : 612 si possessif > li – 1712 B.S.B. et S. que > et (que causal) – 1131 ajout de l’article défini [l’]homme, expression généralisante, de même 1785 – 1893 le point d’interrogation (et on peut conserver le e final de voire amie) – 2012 esvell > esveil (les deux ll marquent la palatale : rime avec conseil) – 2223-2224 afique/riche > affiche/riche (en fait ch = [k]) – 2289 déplacement du et : Cars, volilles et venisons – 3112 est > ert – l’inversion de 3137-3138 – 3147 s’est aperçus > s’en apercut – 3209 jovenece > jovnece (jovene = 2 syllabes) – 3481-3482 inversion de venist et desist – 3543 voir se dist > ce dist (verbe dire en empl. pronominal) – 4815 c’or > or (on trouve q’/c’ à l’initiale) – 5940 évite, sans nécessité, la répétition ma grieté (la grieté) qui m’est partie – 5006 se sires > ses sires (fréquent, cf. 5286 se lis > ses lis) – 5233 celui > celi (inversion des pronoms en picard) – 5502 fu par tourment peut concerner le roi, puis être étendu à ses compagnons (que il ne savoient) au v. 5503; alors que S. conserve, B.S.B. unifie au plur. et doit donc corriger en furent d’où la corr. tormente > torment – 7587 soies corrigé en soiés.
Un certain nombre de choix sont discutables : 106 deüisciés (pour deuisciés) = 9 syllabes – 362 m’en mefferoie au lieu de me mefferoie, à cause du v. 144, de même 586 m’en prieront (pour me) – 603 que signalé comme corr. à partir de qil mais on voit un signe sur le q – 856 eles en iscent, choix commenté p. 645 comme l’idée que la cellule des prisonnières est souterraine, d’où la trad. come out. Conserver euiscent (subj. de avoir) = « elles auraient pu avoir largement (à manger) » – 948 aidra > aidera. Fouché signale des formes portra, demandra, trovra (Le Verbe, p. 391) – 1093 garder que (causal) plutôt que qui relatif – 1095 garder cui au lieu de qui (C. nom) – 1130 sour > sur (peu utile), si corr., plutôt sor, mais graphie sour bien attestée (Gossen, p. 81) – 1314 mss qu’ele truise > que le truise (introduit une forme faible après que), S. qu(e) el le truise préférable – 1395 conserver devant qu’ele a fait sa volee (corr. qu’a faite), de même devant que ele a fait[e] s’empainte ; il suffit de compter quë –2748 lit après de lui et non a pres de lui son escu mis – 2969 quil pourrait être corr. en qu’el (B.S.B. et S. que) – 3062 boire (mss boivre, rime avec deçoivre) – 3986 ne du commun ne du barnage > et du commune et du barnage, corr. bizarre dans une série de mots négatifs – 4346 ma mere m’a fait > a faite ceste chose – 4499 en roi (ms meilleur : au roi) – 5390-5391 chierist et honneure > honneura (inutile, chierist est un prést) – 5649-5650 dire / sire(s), du coup, corrige sires plus bas et est obligée de compter sirë inutilement – 5657 ajout curieux il n’i avoit (il n’avoit) – 7079 corrige n’avot > n’avoit mais 814 garde un impft en -ot (esgardot) – 6705, 7510 corrige sept en 9 – 8394 supprime le e de tante nuit (d’où vers faux).
On signalera enfin des coquilles ou erreurs : 23 violent (traduit go away) pour voisent – 802 v1rent (plusieurs exemples de ce type de coquille: 2058 11 pour il; 2873 qul pour qui…) – 890 l’orrent pour orront – 1795-1796 corrige vn en vii (et doit ajouter un s à la fin de an et de ahan au v. suivant, corr. compliquée et peu utile, les jeunes gens pouvant souffrir de se taire leur amour mutuel, même une seule année). 2076 et, et de ce fait – 3647 proçaine pour prochain, rend le vers faux – 5145 ensé (pour pensé) – 5273 de ut (de tout) – 7721 Tenebres écrit Tenebrés (?) – Quelques trémas manquent ou sont au contraire superflus : 3937-3938 aperceussent, d’où aidë (et non aïde) – 7370 coneue, 7840, 8124 eu. Dans les séquences {e] central + diphtongue, B.S.B. transcrit  : 709, 4185 peür, 2144 pourveürs, 2276 trompeürs, 4789 gouverneür, 4790 conduiseür, 4769 pecheürs, 4813 pesceürs (mais 5307 pesceours) etc. S. corr. toujours en -eeur.
Pour conclure, il s’agit d’un vaste travail, qui permet l’accès à une œuvre parfois trop négligée, dans une forme proche de la copie originale ; cependant, un certain nombre de corrections ne sont pas utiles et, en revanche, on trouve quelques erreurs qui auraient dû être évitées.
Marie-Madeleine CASTELLANI

Adam J. KOSTO, Making agreements in medieval Catalonia. Power, order and the written word, 1000-1200, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., XX-366 p. (Cambridge Studies in medieval life and thought, 4e sér., 51). ISBN : 0521792398. Prix : GBP 50,00.

Le livre d’A. Kosto s’inscrit dans une tradition d’un demi-siècle, celle des travaux des médiévistes d’outre-Atlantique concernant la Catalogne ; une nouvelle génération de jeunes chercheurs américains livre maintenant des thèses souvent fort novatrices, comme celle de Ph. Daileader sur Perpignan. Par son objet d’étude – un type de documents très particuliers, les convenientiae – par son analyse des relations entre écrit et oral, par l’attention portée à la « mutation documentaire » des décennies suivant l’an mil, le livre d’A.K. se trouve – malgré une certaine réserve de son A. – au cœur d’un ensemble de travaux qui remettent en cause la dernière « mode » historiographique, celle d’une négation ou d’une vision réductrice des changements du XIe siècle, plus connue comme « anti-mutationisme ». Ces travaux, ceux d’H. Débax sur les serments de fidélité ou ceux de P. Chastang sur les cartulaires languedociens, par exemple, démontrent que le changement documentaire réel des années 1020-1060 n’est ni une illusion ni le résultat d’une simple (r)évolution linguistique (l’irruption des langues vernaculaires dans l’écrit). A.K. écarte lui aussi d’emblée ces « explications réductrices » : il s’appuie pour cela sur l’ensemble le plus original et le plus révélateur qui soit, celui d’un millier de chartes écrites entre 1021 (mais surtout nombreuses à partir de 1030-1040) et 1170 environ. Les convenientiae catalanes, connues par les travaux antérieurs de P. Ourliac puis de P. Bonnassie, sont des pactes, des accords venant mettre fin à un conflit, et passés entre deux personnes : souvent membres d’une même famille aristocratique, laïcs ou clercs. Mais des documents comparables existent aussi, mutantis mutandis, en Castille-León (le pleito~homenaje), dans le Midi aquitain, en Anjou et jusqu’au Beauvaisis. La forme et le contenu de ces chartes sont extrêmement inventifs, et ne se conforment à aucun modèle prédéfini, car la convenientia tient une place nouvelle et particulière, à côté des serments de fidélité : elle met en forme, de manière pragmatique, les conséquences concrètes des serments de fidélité. Les premières d’entre elles, et cela reste une dominante, règlent les problèmes de partage d’autorité sur les châteaux, et mettent en place les complexes hiérarchies des droits et des hommes qui les exercent. À ce sujet, le cas du château de Talarn, en Pallars (p. 86-89), présenté à travers l’analyse d’une série de cinq conventions des années 1079-1080 entre comte, vicomte, châtelain (castlà) et chevaliers (caballarii), montre que le système féodal est à la fois fortement structuré et souple, ductile : la convenientia est la forme écrite née de cette souplesse, de cette ductilité et de la nécessité de mise en ordre. L’excellente présentation de la « première » convenientia (ch. 1), mettant en parallèle le texte de l’accord entre l’évêque et le comte d’Urgell, révèle l’utilité de ce type de document : un accord, et surtout une série de promesses pour l’avenir. Dans une société où les cadres anciens sont bouleversés, où l’ordre juridique repose sur le rapport de force militaire et la capacité à le faire respecter, la convenientia vient mettre par écrit, pour le futur, tout à la fois un ensemble d’engagements et les moyens de coercition pour les garantir : pénalités, sûretés, cautions, gages, otages, etc. L’examen de deux cas précis, pour les deux couples de comtés voisins et cousinés de Pallars Jussà et Subirà et d’Empúries-Rosselló, montre comment conflits, accords et nouvelles conventions se succèdent, reflétant leur fragilité circonstancielle, mais leur permanence sur le long terme. Pour toute la Catalogne entre 1020 et 1170, les convenientiae fixent les cadres d’un ordre, toujours remis en cause au cas par cas, mais assurant, tant bien que mal, une certaine pacification de la société féodale : évêques et abbés ne sont d’ailleurs pas les derniers à y recourir dans leurs relations avec l’aristocratie laïque, en particulier pour la garde des châteaux tenus pour les dignitaires ecclésiastiques. Dans les dernières décennies du XIIe siècle la mise en place de l’autorité suzeraine indiscutée des comtes de Barcelone-rois d’Aragon sur l’ensemble des comtés catalans, l’harmonisation des régimes juridiques sur le modèle des Usatges de Barcelone, et surtout l’introduction des nouvelles pratiques du droit romain, par un notariat public au service des souverains, marque la fin de la convenientia, avec l’achêvement des premiers âges d’une féodalité instable qui entre dès lors dans le moule des grandes monarchies féodales. L’ouvrage d’A.K., qui offre une vision exhaustive et définitive de la convenientia catalane, apporte bien plus qu’une réflexion sur l’intérêt d’une source documentaire originale, il est un réel outil pour revenir sur la question de l’an mil et des mutations qui l’accompagnent : l’examen d’un des aspects les plus caractéristiques de la « mutation documentaire » renvoie sans faux-fuyant à une transition fondamentale dans la société. En cela, l’ouvrage d’A.K. représente un apport neuf et stimulant pour l’étude des rapports entre les formes diplomatiques et juridiques et la réorganisation des pouvoirs dans l’0ccident des XIe-XIIe siècles, autour de ce qu’il faut bien appeler la féodalité.
Aymat CATAFAU

Jean-François LASSALMONIE, La boîte à l’enchanteur. Politique financière de Louis XI, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002 ; 1 vol. in-8°, XXVI-860 p. (Études générales). ISBN : 2-11-092596-5. Prix : € 38,00.

Allez vous en demain a Paris et, vous et monseigneur le president, trouvez de l’argent en la boete a l’anchenteur pour ce qui sera necessaire, et qu’il n’y ait faulte (p. 316), ordonne en janvier 1471 le roi Louis XI à son secrétaire des finances Jean Bourré. Boutade dans un style cher au monarque, sans doute, mais aussi marque d’une détermination à trouver coûte que coûte l’argent nécessaire, au moment de financer la campagne militaire entreprise contre le duc de Bourgogne. La place de « l’homme Louis XI », « âme de l’État », est grande dans ce gros livre, et ce n’est que justice, dans un contexte d’édification d’une politique en (bonne) marche vers l’absolutisme. L’A. a opté pour un découpage du règne (1461-1483) en quatre segments d’inégale longueur et inégalement documentés. Le fils de Charles VII hérite de finances royales réorganisées, dans leurs structures et leur fonctionnement, au-delà de temps difficiles, ceux de la Guerre de Cent ans. D’abord il amasse pour programmer ses desseins, fût-ce à travers des expériences réformatrices peu concluantes, par essais et par erreurs. La fiscalité, sa permanence une fois acquise, trône au cœur des protestations élevées à l’occasion de la Guerre du Bien public (1465) et se trouve ainsi freinée par la fronde des princes, face à laquelle le souverain se voit en outre contraint à de coûteuses concessions. Puis vient le redressement, au prix d’une politique intérieure et extérieure grevant à court terme les caisses mais d’un bon rapport pour les investissements futurs : c’est le moment du bras de fer avec Charles le Hardi, un temps de « grandes manœuvres » sous tous les rapports, commerce et monnaie inclus. À l’égard des tiers, entre France et Bourgogne, Louis XI va pratiquer l’art de paraître généreux sans dépenser quasiment un sou, au moyen d’intrigues, avec son pragmatisme permanent. Le poids de la fiscalité du royaume croît encore de pair avec l’autorité monarchique de la fin du règne, dans une véritable « fuite en avant » (p. 517) des recettes et des dépenses.
Dans une cinquième et dernière partie, d’allure plus thématique, sont dévoilés les grands « ressorts » de la politique financière du roi, hommes, idées, limites. Qui sont les collaborateurs en action ? Des commis, non pas des ministres investis d’une responsabilité politique, des exécutants et non des décideurs. Qu’en pensent les sujets, que révèle le pouls de l’opinion ? Que le monarque ne paraît pas en phase avec son temps, parce que son unique objectif est de toujours prélever davantage, sans chercher à épargner. Et pourtant on paie… Et J.Fr. Lassalmonie d’esquisser l’attrayante image d’un monarque autoritaire à l’extrême, agissant par le charme autant que par la crainte, d’une sorte de « tyran enchanteur » – retour au titre… Il cadre bien son sujet : un roi, sa politique, ses deniers, non pas les finances de la France, du pays tout entier. Il l’introduit solidement par un commentaire utile de la bibliographie et une justification fort acceptable de l’utilisation de maints travaux anciens, non exempte de réhabilitations sans doute équitables. Il évite toute extrapolation et globalisation hasardeuses concernant recettes et dépenses à partir des seuls chiffres fournis par telle recette dans le royaume. Respectueux des sources plutôt qu’obnubilé par le besoin de graphiques en l’occurrence trop téméraires, il avoue les limites des données quantitatives que sa prudence seule lui permet de livrer aux lecteurs. Nous ne lui en ferons pas grief.
Nul ne doit redouter trouver ici une « brique » indigeste, une étude technique et dévitalisée d’histoire financière, comme il en existe parfois. La réalité historique est toujours présente, tout historien de la période trouve ses repères à chaque page. Le plan choisi propose un découpage rythmé par l’opposition des grands féodaux, le conflit avec Bourgogne, les implications financières en résultant. « Soucieux avant tout d’efficacité et nullement des usages établis » (p. 708) : le roi bâtisseur d’État, déjà si « moderne » en son « Moyen Âge » finissant, se voit ici bien profilé, confronté qu’il est aux besoins et aux moyens de sa politique, qui lui imposent et lui permettent de redistribuer après avoir prélevé.
Un seul regret toutefois, dont on concédera la légitimité à l’auteur d’un Louis XI et Charles le Hardi absent de la bibliographie : l’utilisation restreinte de l’ample production relative aux ducs de Bourgogne. Il en résulte quelques considérations auxquelles nous ne pouvons souscrire. B. Schnerb (L’État bourguignon) eût appris à l’A. qu’il serait temps de renoncer enfin, dans toute l’historiographie française, à tenir le duché de Bourgogne, grand fief de la Couronne, pour un apanage. Les travaux de feu M.A. Arnould sur les finances ducales auraient fourni quelques éléments de comparaison éclairants. Nous ne pensons pas que la mort tragique de Charles le Hardi ait « décapité » et fait « définitivement défaillir » l’œuvre politique bourguignonne (p. 458), ni davantage que Maximilien et Marie aient été simplement « l’ombre » des ducs Valois (p. 520). Mais que ces quelques sursauts de plume ne dévalorisent surtout en rien un maître livre, dont la densité ne le dispute qu’à la formule juste et pénétrante que trouve toujours J.F.L. pour caractériser ce que les sources lui révèlent.
Jean-Marie CAUCHIES

Kurt Otto SEIDEL, « Die St. Georgener Predigten ». Untersuchungen zur Überlieferungs- und Textgeschichte, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-369 p. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 121). ISBN : 3-484-89121-1. Prix : €46,00.

À priori, c’est à un recueil de sermons du monastère bénédictin Saint-Georges (Schwarzwald) que K.O. Seidel consacre son ouvrage. Mais d’emblée, l’A. revient sur le nom donné à ce recueil, signalant que les manuscrits et fragments proviennent de différents endroits et que ces « sermons » s’écartent parfois de leur définition première. Il conserve cependant l’appellation « St. Georgener Predigten » en utilisant des guillemets et il en propose une présentation, une description et une analyse détaillées. Nous disposons ainsi d’une vue générale, mais précise, de ces « sermons ».
Dans un premier temps, K.O.S. présente donc les manuscrits de façon très complète, mettant ainsi à notre disposition un ensemble de données digne des meilleurs catalogues. Pour ce faire, il se fonde sur des catalogues et des études déjà existants qu’il complète et parfois même corrige, ou à propos desquels il s’interroge, faisant clairement la distinction entre lectures véritablement erronées et lectures nouvelles.
Après cette présentation, l’A. s’applique à classifier les manuscrits, cherchant à savoir s’il existerait une sorte de « texte d’auteur » et quelles seraient alors les transformations qu’il aurait subies. Ses résultats sont résumés à la fin de la deuxième partie sous forme d’un stemma.
Dans la troisième partie, il est alors possible de s’intéresser à l’histoire du texte et à sa diffusion, tant dans le temps que dans l’espace, ce que l’A. résumera sous forme de carte et de schéma. Le recueil vit son premier essor au XIIIe siècle ; il est alors essentiellement lu au sein des monastères et rencontre un public issu du milieu cistercien ; profitant de la naissance des universités, sa diffusion se poursuit au XIVe siècle, jusqu’au XVe, années au cours desquelles il tend à la simplification et à la « délatinisation », transformations qui lui gagnent un public plus large et moins spécifique, notamment en raison du développement de la lecture individuelle et du mouvement de la Devotio moderna.
Cependant, le recueil reste marqué par le milieu monastique. Aussi ces sermons, qui furent, certes, en partie une mise par écrit de propos tenus oralement, mais dont beaucoup furent conçus comme des textes de lecture utiles à l’édification et à la méditation personnelles, ne réussirent-ils pas à toucher véritablement le nouveau public laïque de la fin du XVe siècle, ni à répondre à ses besoins, et ne surent pas non plus profiter de l’imprimerie alors en pleine expansion.
Avec cet ouvrage, K.O.S. nous offre un outil utile à la connaissance de la diffusion des manuscrits tout en suggérant que ces « sermons » n’induisent pas obligatoirement un « prédicateur » et tout en interrogeant en filigrane les relations complexes qui existent entre écrit et oral.
Florence BAYARD

RICHARD BILLINGHAM, De Consequentiis mit Toledo-Kommentar, éd. Stephanie WE B E R, Amsterdam-Philadelphie, B.R. Grüner, 2003 ; 1 vol., XXVIII-335 p. (Bochumer Studien zur Philosophie, 38). ISBN : 90-6032-367-X. Prix : USD 98.

Dans cet ouvrage, révision d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paderborn en 2001, l’A. nous propose l’édition critique de deux textes logiques portant sur la théorie des conséquences (inférences, en langage contemporain) : le traité de Richard Billingham, logicien anglais du XIVe siècle (conservé dans 4 manuscrits) et un commentaire de ce traité, conservé dans un seul manuscrit (Tolède, Archives de la cathédrale, Cabildo 94-27).
Témoins d’un dépassement et d’une mise de côté de la théorie aristotélicienne des syllogismes, mode de raisonnement longtemps privilégié, les traités sur les conséquences faisaient partie du curriculum régulier de la Faculté des arts, particulièrement aux universités d’Oxford et de Cambridge. Les textes ici édités et commentés sont caractéristiques de cette riche littérature dont l’intérêt est théorique (quels sont les différents types d’inférences logiques ? à quelles conditions une conséquence est-elle valide/invalide ?) autant qu’historique (car ils reflètent certaines pratiques pédagogiques de l’époque, pratiques qui dépassent de loin le strict cadre de l’enseignement de la logique).
Pour éviter de longs apparats critiques et préserver la lisibilité, l’édition du texte de Billingham est présentée en trois versions différentes, tant les variantes individuelles, plus ou moins importantes du point de vue stylistique, sont nombreuses entre les différents manuscrits. C’est là un choix d’édition dont il ne faut pas s’étonner, cela est fréquent dans les textes universitaires de cette époque, particulièrement pour des textes qui servent avant tout de manuels d’enseignement.
L’édition critique est impeccable et les commentaires, qui suivent le texte pas à pas, sont riches et pertinents. À ces titres, ce livre intéressera autant le logicien – l’A. propose d’ailleurs quelques traductions en langage formel contemporain – que l’historien de la logique – dans ses commentaires, l’A. situe théoriquement et historiquement le texte de Billingham par rapport à ses prédécesseurs et contemporains.
Ce livre constitue un pas important dans la longue marche vers une meilleure connaissance de la tradition logique anglaise du XIVe siècle, tradition riche et parfois touffue tant les textes se croisent et se répondent et dont il reste encore beaucoup de textes à éditer et commenter.
Fabienne PIRONET

Irène ROSIER-CATACH, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004 ; 1 vol. in-8°, 766 p. (Des travaux). ISBN : 2-02-062805-8. Prix : € 40,00.

Au cœur de la vie religieuse et sociale du Moyen Âge chrétien, les sacrements ont depuis longtemps suscité des études nombreuses et diverses. La somme d’I. Rosier-Catach s’en distingue par un angle d’attaque original : de Bérenger à Duns Scot et en privilégiant les commentaires des Sentences, elle étudie la façon dont les théologiens décrivent le sacrement comme un acte de langage qui « produit ce qu’il signifie ». L’ouvrage s’articule en cinq parties, consacrées à la signification du sacrement, son efficacité, sa formule, l’intention des divers intervenants, enfin à la formule si naïvement complexe de la consécration eucharistique : « Ceci est mon corps ». La perspective de l’ouvrage est donc linguistique, voire sémioticienne : il s’agit de retracer l’émergence, à propos d’un type particulier de signe, d’une réflexion médiévale sur le langage et la signification, remarquable par la richesse des débats qu’elle a suscités et par sa pertinence au regard des discussions contemporaines sur la valeur « performative » du langage. Il s’en faut de beaucoup toutefois que sa lecture soit réservée aux seuls historiens des théories linguistiques.
D’abord, parce que l’ouvrage est d’une exceptionnelle lisibilité. Exposée en un style sobre et clair, la matière en est répartie sur plusieurs strates, qui l’ouvrent à autant de modes de lecture complémentaires. Outre les notes copieuses mais séparées qui confirment le discours principal, plusieurs encadrés ont été insérés dans le texte : tableaux récapitulatifs, traductions de textes majeurs ou inédits dont l’original latin est tantôt donné en regard, tantôt différé en annexes : mieux que des citations brèves ou tronquées, ce procédé d’exposition préserve la cohérence, la précision et la fécondité des doctrines évoquées. Dix reproductions commentées de manuscrits n’agrémentent pas seulement la lecture de l’ouvrage, mais résument, sur un mode différent, quelques-unes de ses questions principales. Enfin, deux index, des auteurs cités et des notions principales (de l’aboiement au vœu), permettent de sillonner La parole efficace en tous sens.
Les perspectives ainsi ouvertes sont innombrables : n’en retenons que deux. D’abord, les relations entre arts du langage et théologie s’avèrent bien plus complexes que la simple subordination « ancillaire » des premiers à la seconde. À partir d’un corpus commun (Priscien, Aristote, quelques textes récents), on voit ici les théologiens, appuyés sur des sources ou des questions spécifiques, pousser plus loin l’analyse de notions grammaticales, sans que les artiens, davantage rivés aux textes fondateurs de leurs disciplines, bénéficient des progrès théoriques ainsi accomplis ; ailleurs, les analyses des uns et des autres se croisent, divergent, mais se poursuivent en parallèle, manifestant une commune attention aux faits linguistiques dans les deux facultés.
En réfléchissant sur la signification et l’efficacité du sacrement, l’ouvrage clarifie de façon décisive leur fonction de « signe », trop souvent amalgamée à celle de « symbole » malgré le témoignage unanime des textes. Au contraire du symbole, dont le contenu diffus et inépuisable s’impose pour ainsi dire à l’observateur en raison d’une analogie naturelle avec la chose signifiée, le signe renvoie à autre chose en vertu d’un « pacte » qui lie les divers interlocuteurs. C’est parce qu’il entre dans le signe une part de convention que le sacrement a une signification précise, garantie par l’institution ecclésiale et discutée par les théologiens, ainsi établis les maîtres du sens.
Bien d’autres pistes seraient à énumérer. On l’aura compris : somme précise et claire, seminarium foisonnant et ordonné, La parole efficace est appelée à féconder tous les champs des études médiévales où il est question de parole, de signe et de sens.
Dominique POIREL

Langues, codes et conventions de l’ancien théâtre. Actes de la troisième rencontre sur l’ancien théâtre européen, 1999, réunis par Jean-Pierre BORDIER, Paris, Champion, 2002 ; 1 vol. 252 p. (Centre d’Études Supérieures de la Renaissance – Le savoir de Mantice, 8). ISBN : 2-7453-0566-2. Prix : € 44,00.

Ce volume constitue les actes d’un colloque organisé par J.P. Bordier, mais l’É. se garde d’en définir le thème avec précision dans son exposé liminaire, préférant laisser toute liberté aux A. Sa Présentation (p. 7-20) pose néanmoins les limites du problème : la langue d’une part et, de l’autre, les codes et conventions, souvent confondus. Seule S. Le Briz-Orgeur (p. 149-166) les distingue clairement lorsqu’elle étudie les monologues d’hésitation dans la Passion d’Arnoul Gréban : dans ces moments clefs, l’interrogation existentielle révèle le code dramatique. On ne trouvera donc pas de réelle synthèse à l’issue de ces actes mais plutôt une série de réflexions sur les deux axes de réflexion principaux.
La notion de convention reste pourtant au cœur des différents articles puisque même les A. qui partent de la question de la langue ne s’interrogent sur elle qu’en tant qu’elle est un code. Ainsi, Y. Cazal (p. 21-31) établit la valeur des passages en langue romane dans les drames liturgiques : ils signalent une intention lyrique ou montrent qu’un personnage est dans l’erreur doctrinale. Restituant l’actualité religieuse des autos sacramentales, J.C. Garrot Zambrana (p. 231-246) s’intéresse particulièrement aux échos suscités par le protestantisme en Espagne et remarque qu’on attribue souvent une parlure italienne au rôle du « luthérien » par référence à un personnage historique. B. Faivre (p. 135-147) étudie les monologues et apartés dans les farces : ils contribuent à leur structuration sur le plan temporel et spatial, et font du public un véritable partenaire. S. Robert (p. 55-66) mène une étude des formes poétiques dans une sottie d’André de la Vigne : l’alternance entre formes fixes et formes plus libres dynamise l’œuvre et creuse l’opposition entre folie humaine et ordre divin.
D’autres participants choisissent d’aborder ce problème de la langue et des conventions par une interrogation sur les didascalies. M. Travieso Ganaza (p. 67-82) revient sur le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle et étudie la « matrice didascalique » du dialogue, c’est-à-dire des indications de mise en scène intégrées dans le discours des personnages. Dans le Mystère de sainte Barbe, M. Longtin (p. 83-92) recherche les indices de spectaculaire en s’appuyant sur une étude de la versification et des didascalies ; il s’intéresse, en particulier, au terme de pausa et au personnage du stultus, qui introduisent des distorsions temporelles ou spatiales. De la même façon, Gr.A. Runnalls (p. 121-134) réhabilite le Mystère de saint Laurent en soulignant ses qualités dramaturgiques et spectaculaires : pour cette pièce, le « langage scénique » est bien supérieur au « langage littéraire ». V.L. Hamblin (p. 93-100) remarque que certaines didascalies du Siège d’Orléans contiennent à la fois des éléments dramaturgiques conventionnels, et des éléments historiques et réalistes que l’on pouvait facilement représenter sur les lieux mêmes du siège.
Un dernier groupe d’articles s’interroge sur la spécificité du langage théâtral, que ce soit celui des personnages mêmes ou, plus largement, celui des codes littéraires ou culturels dans leur ensemble. Dans la farce, J. Koopmans (p. 33-43) réhabilite la parole au détriment du geste : il redonne à certaines expressions leurs sens littéral, figuré et métaphorique (notamment érotique) et en développe les conséquences sur l’action et la dramaturgie. P. Dumont (p. 101-120) examine les Miracles de Nostre Dame par personnages de Gautier de Coinci pour mettre en valeur sa maîtrise des codes du langage et des conventions dramatiques. E. Pinto-Mathieu (p. 177-190) découvre le même type de travail dans le Paphnutius de Hrotsvitha de Gandersheim : la forme dialoguée doit favoriser l’enseignement, l’édification, l’instruction et, pour tout dire, la conversion. Ch. Mazouer (p. 167-176) recherche les caractéristiques du badin au XVIe s. et les trouve peu différentes de celles des siècles antérieurs. J.P. Bordier (p. 191-209) restitue toute la profondeur de L’Envie des frères: il interprète cette moralité à la fois selon les conventions dramatiques (notamment dans l’usage de personnages allégoriques) et selon des codes herméneutiques qui s’appuient sur une lecture typologique et morale. K. Scheel (p. 211-229) restitue le contexte des jeux de carnaval : ils s’inscrivent dans les débats bien connus entre carême et carnaval, et s’accordent avec certains rituels de blâme visant à rétablir l’ordre social. Enfin, J. Beck (p. 45-54) s’interroge sur les conventions qui président à l’édition d’un texte ancien : l’éditeur moderne doit trouver un équilibre entre transcription, correction et restauration.
Thierry REVOL

Constantinople 1054-1261. Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale grecque, éd. Alain DUCELLIER et Michel BALARD, Paris, les Éditions Autrement, 1996 ; 1 vol. in-8°, 263 p. (Mémoires n° 40). ISBN : 2-86260-575-1. Prix : €19,95.

Le sous-titre de l’ouvrage publiés par A. Ducellier et M. Balard marque bien l’intention qui a présidé à sa composition : donner à l’intention du grand public cultivé une réflexion historique sur le destin de Constantinople. Sans doute aurait-on pu retenir d’autres dates emblématiques. Celles de 1054 et de 1261 revêtent une importance symbolique qui n’échappe à personne, respectivement ce que l’on a appelé, à tort, le grand schisme d’Orient et la restauration de l’Empire romain d’Orient. Mais la complexité du sujet entraîne forcément loin dans le temps, tantôt beaucoup plus haut, tantôt bien plus tard et sur les multiples horizons de la politique médiévale ; en outre, il fallait faire revivre sous tous ses aspects celle qui fut la ville~phare ou plutôt la ville-reine du Moyen Âge. C’est ce qui explique la quadripartition du livre, auquel maints spécialistes patentés ont prêté leur plume experte : 1. Capitale d’empire, capitale de la chrétienté (A. Ducellier et J.Cl. Cheynet) ; 2. Des producteurs aux consommateurs (M. Kaplan et N. Oikonomidès) ; 3. La ville sous le regard des « autres » (J.P. Arrignon, A. Ducellier, N. Fejic, M. Tahar Mansouri, D. Jacoby et M. Balard) et 4. Splendeurs d’une capitale (T. Velmans, A. Ducellier et M. Balard).
Byzance, Constantinople, Istanbul, autant de noms pour un site urbain, qui fut longtemps un ensemble de villages mal reliés entre eux et peuplés de façon extraordinairement hétéroclite : outre de rares indigènes, les habitants furent en majeure partie des provinciaux attirés ou déportés des campagnes, auxquels vinrent se joindre de nombreux groupes minoritaires appelés à se fondre, au moins pour la langue et la culture, dans le grand creuset, Arméniens, Géorgiens, musulmans, Slaves ou juifs par exemple. On ne connut pas de mouvement ouvertement xénophobe avant au moins le XIIe s. (1182), quand, sous Andronic Ier Comnène, la population s’en prit aux marchands italiens : après Mantzikert (1071) et l’avènement des Comnène, l’Empire avait été amené à modifier l’équilibre entre les classes sociales et ouvert Constantinople aux Vénitiens (chrysobulle de 1082) dispensés de verser le kommerkion de 10 %, puis aux Génois et aux Pisans, afin de contrecarrer les incursions normandes dans les Balkans. Le ver était à présent dans le trop beau fruit qui s’était refusé à admettre jusque-là le potentiel d’une chrétienté « barbare » à l’ouest. Le détournement que fut la quatrième croisade, suscitée par Innocent III, survint à la suite d’une alliance combinée entre deux princes, l’un germanique, Philippe de Souabe, et l’autre grec, Alexis, et le doge de Venise. L’éphémère Empire latin (1204-1261) marqua une coupure définitive, dont on souffre toujours aujourd’hui, et le morcellement des territoires helléniques. L’ultime Renaissance des Paléologues ne put masquer les faiblesses trop criantes. Toutes les tentatives d’unification religieuse échouèrent, y compris celle de Lyon (1274). En politique étrangère, les empereurs furent contraints de plus en plus à jouer leurs pièces sur l’échiquier oriental, entre les Mamelouks repliés sur l’Égypte, lesquels se détournèrent de plus en plus de la vieille capitale, et l’Islam renouvelé et dynamique des Ottomans. Sans le savoir, Constantinople avait déjà opté pour le turban.
En brossant le tableau du ravitaillement, M. Kaplan montre une situation relativement prospère pour une cité qui compta à certaines époques jusqu’à 600 000 habitants. Les disettes y furent rares jusqu’au XIIe s. La cause en fut une sorte de capitalisme d’État qui, profitant de l’expansion des ressources durant la période du IXe au XIe s., réussit à assurer un équilibre entre les divers composants de la société, jusqu’à autoriser les gens du marché à jouer un rôle politique en leur ouvrant le sénat, et à prendre le pouvoir, comme un Michel V le Calfat (1041-1042). Les pages de M.N. Oikonomidès grouillent de la vie même de la cité. Après Mantzikert, la féodalisation de l’Empire donna un coup de caveçon décisif à l’essor de l’économie byzantine, dans laquelle les marchands occidentaux introduisirent un capitalisme sauvage et ruineux. L’Empire payait au prix le plus fort l’illusion théocratique dont elle s’était nourri pendant des siècles. Même si les discours officiels ressassèrent encore longtemps les propos sur la nécessité de se soumettre l’oijkoumevnh en la christianisant, plus personne n’y attachait le moindre crédit. Dans l’œil des « autres » ; ce qui prédomina, ce fut d’abord la fascination. Ainsi par exemple s’explique le comportement de Syméon, le Bulgare hellénisé, ou de Kalojan et du Serbe Stefan Dusan. Les musulmans maudirent la cité des Rûms jusqu’au Xe s., non sans s’y laisser produire ambassadeurs, marchands ou prisonniers. Mais le ton changea par la suite, au fur et à mesure que la pression de l’ouest obligeait l’Empire à jeter un regard autre sur l’ennemi séculaire, à qui il avait servi comme modèle d’organisation politique. Pour des raisons religieuses, en dépit de leur qualité de citoyens, les juifs vécurent toujours dans des quartiers séparés qu’opposèrent sou~vent les rivalités entre Rabbanites et Karaïtes. Malgré des persécutions temporaires (Basile Ier et Romain Lécapène), l’antijudaïsme ne céda devant l’antisémitisme qu’à la fin du XIIe s. Sous les Palélologues, maints juifs prirent les nationalités vénitienne ou génoise. Aux yeux des cités d’Italie, l’Empire constituait un énorme marché où ils s’imposèrent grâce à la fois aux techniques financières qu’ils avaient mises au point et aux difficultés conjoncturelles de l’adversaire levantin. Leur contrôle politique sur lui permettrait d’y asseoir définitivement leur supériorité commerciale. On comprend souvent mal l’aspect symbolique et théologique de l’art figuré byzantin, dont T. Velmans montre les principes générateurs et les possibilités de renouvellement en prenant surtout comme exemples les mosaïques de Sainte-Sophie. La diglossie, « privilège » que partagent les mondes grec et arabe, s’accuse crûment au XIIe s. L’Empire n’eut jamais d’enseignement universitaire officiel, au moins jusqu’en 1080, quand fut créée l’Académie patriarcale, une haute école purement religieuse. Tout était laissé à l’initiative privée. La situation ne s’améliora pas avec les Comnène qui laissèrent de plus en plus le système scolaire existant entre les mains du clergé. La rhétorique, partout prônée et mise en pratique, y compris la schédographie, honnie par les vrais intellectuels, était surtout destinée aux gens de moyenne culture indispensables aux bureaux de l’administration. Il reste que sous les ronronnements de l’hyperbole la littérature byzantine dissimule, notamment chez les historiens, une forte propension à la satire, qui se donna libre cours au XVe s. Ce fut déjà le cas d’ailleurs dans les poèmes pseudo-vulgaires de Théodore Prodrome au XIIe s. – mais, en langue savante, il faudrait relire plusieurs poèmes, non mentionnés ici, de Michel Psellos tributaires du même type d’inspiration. Après 1204, les empereurs de Nicée, par exemple Jean III Vatatzès (1222-1254), se sentirent investis d’une mission de sauvetage culturel en suscitant de bons maîtres du second degré. En 1261, tout était prêt pour une ultime Renaissance, mais les centres de recherche intellectuelle s’étaient disséminés, Trébizonde, pour l’astronomie (Chrysococcès), Thessalonique, avec Démétrios Cydonès, Mistra, avec le grand Gémiste Pléthon et même Athènes, au XVe s., avec Laonikos Chalkondyle, l’historien des dernières décennies.
Pour la deuxième Rome aussi, la roche Tarpéienne était proche du Capitole. C’est ce que montrent les différents apports dont la signification a été trop brièvement esquissée ici. Il reste que, sous un volume relativement mince, l’ouvrage renferme un contenu d’une remarquable richesse. De surcroît, la rédaction est fort vivante. La cinquième partie est constituée d’annexes précieuses : un ensemble d’« éléments de chronologie », un glossaire succinct et une bonne bibliographie d’orientation. Il y manque, à mon sens, une liste de tous les empereurs et patriarches. Le livre a sa place dans toute bibliothèque médiévale. On notera enfin que l’homme cultivé du XXIe s. commençant y trouvera une foule d’éclairages stimulants sur l’histoire contemporaine la plus récente.
Jacques SCHAMP

Patrizia CARMASSI, Libri liturgici e istituzioni ecclesiastiche a Milano in età medioevale. Studio sulla formazione del lezionario ambrosiano, Münster, Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, 440 p. (Liturgiewissenschaftliche Quellen und Forschungen – Veröffentlichungen des Abt-Herwegen-Instituts der Abtei Maria Laach, 85, Corpus ambrosiano-liturgicum, 4). ISBN : 3-402-04064-6. Prix : € 55,30.

Très vraisemblablement rédigé dans les années 732-744, au temps du roi Liutprand et de l’archevêque Teodorus II, le Versum de Mediolano civitate exalte, parmi les gloires de Milan, une liturgie spécifique qui se distingue par le pollens ordo lectionum. S’inscrivant dans la lignée d’une grande tradition érudite, notamment incarnée par C. Alzati qui signe la préface de son ouvrage, P. Carmassi propose ici une reconstitution de toute la tradition manuscrite du lectionnaire ambrosien depuis l’époque carolingienne. Histoire savante des livres liturgiques, ce travail s’impose par la clarté de son exposition et la solidité de ses résultats, d’autant plus remarquables que la matière est complexe et embrouillée. Un de ses jalons essentiels est le manuscrit 908 de la Stiftsbibliotek de Saint-Gall, connu par les paléographes sous le nom de Rex palimpsestorum, puisqu’on y a décelé par moins de onze écritures successives, dont un fragment de sacramentaire ambrosien du VIIe siècle. Après une analyse serrée, l’A. conclut qu’il peut s’agit « d’un libellus pour le temps d’après la Pentecôte » (p. 123).
La clef de la tradition liturgique n’en demeure pas moins l’Ordo et caeremoniae ecclesiae Ambrosianae Mediolanensis que Beroldo, custos et cicendelarius de l’Église ambrosienne a composé peu après la mort de l’archevêque Olricus (1126) et sans doute à son initiative, dont le plus ancien témoin manuscrit peut être daté de 1139/ 1140 (Bibliothèque Ambrosienne, I 152 inf.). Il s’agit alors, dans un contexte troublé, de défendre la tradition de ce que Landulphe l’Ancien appelle l’Ambrosianum mysterium. C’est précisément cet auteur qui invente la légende selon laquelle tous les livres liturgiques ambrosiens avaient été détruits sous Charlemagne. La tradition aurait été sauvée grâce à la memoria de quelques sapientes tam sacerdotum quam clericorum et à un livre unique qu’un fidèle conservait secrètement dans une grotte. P.C. propose une intéressante analyse de l’œuvre de Landulphe (p. 197 s.), montrant comment il projette dans la légende des origines le lien entre institution et liturgie constituant précisément l’ordo ambrosien, que menacent alors les troubles de la Pataria.
La méthode de P.C. gagne ici en ampleur, puisqu’elle propose « d’examiner les manuscrits liturgiques ambrosiens non seulement en rapport avec les rites qu’ils décrivent, mais aussi en relation aux différents ordres ecclésiastiques qui utilisent ces livres » (p. 201). On lira en particulier avec profit les pages sur les ordines de l’Église milanaise (p. 164-179), et sur cette particularité déjà analysée par E. Cattaneo : la distinction entre les clercs cardinales et les decumani. La différence est encore nette au XIIe siècle et sert à identifier les clercs (dits cardinales) qui assistent l’archevêque dans ses célébrations. Fidèle aux perspectives de l’école de Münster, P.C. insère également son étude des livres liturgiques dans une réflexion générale sur la culture écrite. Ainsi montre-t-elle, par exemple, que la reprise sous forme d’un manuel du texte de Beroldo en 1269 dans ce qu’on appelle le Beroldus novus correspond à une aspiration générale à la compilation (perceptible chez Bonvesin della Riva ou Goffredo da Bussero) qui puise ses racines dans l’administration communale.
Patrick BOUCHERON

Writing religious women. Female spiritual and textual practices in late medieval England, éd. Denis RENEVEY et Christiania WHITEHEAD, Cardiff, University of Wales Press, 2000 ; 1 vol. in-8°, XI-270 p. ISBN : 0-7083-1641-7. Prix : GBP 14,99.

Le titre est clair : cette collection d’essais se situe dans la mouvance des études consacrées aux textes religieux anglais du Moyen Âge, surtout à ceux qui ont été rédigés pour (et, plus rarement, par) des femmes. Les genres que recouvre ce type de littérature sont divers, allant du manuel pratique de la vie érémitique jusqu’à la poésie lyrique mystique, en passant par l’autobiographie et le récit de voyage. Les écrits majeurs du corpus sont tous connus des spécialistes du moyen-anglais, qu’ils s’intéressent à la spiritualité ou non, pour la simple raison que, après la Conquête normande, la situation particulière de la langue anglaise dans son propre pays, où elle se trouvait reléguée en position d’infériorité vis-à-vis du latin et du français, n’a pas favorisé le développement d’une littérature anglophone populaire. Par conséquent, les textes religieux dominent largement le paysage vernaculaire, plus que ce ne fut le cas dans les autres pays européens où la religion, même si elle occupait également les esprits, n’a pas empêché la floraison d’autres genres littéraires en langues régionales et nationales.
L’un des aspects les plus stimulants du présent volume est sa révélation de jeunes talents qui travaillent sur des genres religieux que l’on croyait épuisés par la critique. L’autre élément novateur est la place accordée à certains textes moins célèbres, ou moins travaillés jusqu’ici, car inédits ou difficiles d’accès. Parmi les dix articles offerts (dont deux par les É.), seul le premier vient de la plume d’une collègue « aînée », B. Millett, grande spécialiste du « Katherine Group », ces textes anonymes associés à la vie de sainte Catherine ; ici elle étudie l’Ancrene Wisse, le guide des anachorètes. Les autres contributeurs sont des chercheurs plus jeunes, qui, dans plusieurs cas, sont des docteurs récents qui publient des travaux issus de leurs thèses. Outre les articles de D.R. et C.W., qui s’intéressent respectivement à Margery Kempe et à Robert Grosseteste, on découvre M. Cré (écrivant sur Dame Julien de Norwich et Margarete Porete), R. Selman (sur l’Horologium sapientiae et le Speculum devotorum), A. McGovern-Mouron (sur le Liber de mode bene vivendi ad sororum), K. Boklund-Lagopoulou (sur la Yate of Heven) et, revenant au Livre de Margery Kempe, S. Fanous, N. Kurita Yoshikawa et R. Lawes.
En dehors des textes et des auteurs qui figurent dans les titres de leurs articles, tous les contributeurs établissent des rapports entre ceux-ci et nombre d’autres documents du Moyen Âge. Ce qui réunit les œuvres étudiées est leur emploi de la langue vernaculaire (majoritairement l’anglais, sauf dans un cas) pour encourager une forme de spiritualité dirigée principalement vers les femmes. Les écrivains féminins elles-mêmes, pourtant rares à l’époque, y ont fait parfois une contribution significative. Le présent ouvrage se divise en quatre parties, dont l’étude de l’Ancrene Wisse occupe à elle seule la première. S’ensuivent trois articles consacrés au rôle joué par les chartreux (masculins), deux à la poésie, qu’elle soit anglo-normande (le Château d’Amour) ou anglaise (la Yate of Heven) et quatre à Margery Kempe, personnage haut en couleur examiné ici sous différents aspects.
On remarquera, en passant, les origines diverses et les parcours internationaux des contributeurs ; en dehors de la Grande-Bretagne, sont représentés la Suisse, la Grèce, la Belgique et le Japon, en passant par les États-Unis. C’est un signe des temps modernes que le livre est en grande partie issu des rencontres faites à Leeds, durant le Congrès International des Médiévistes. La diversité, la fécondité et la richesse de leurs articles augurent très bien pour l’avenir de la recherche dans un domaine qui, en dépit de son air pointu, se trouve au cœur des études moyen-anglaises. Ce volume est une réussite pour D.R. et C.W., qu’il faut remercier, en outre, d’avoir bien voulu compléter l’ensemble par de très utiles introduction et index.
Leo CARRUTHERS

Patricia Clare INGHAM, Sovereign fantasies. Arthurian romance and the making of Britain, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8º, 288 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3600-9. Prix : USD 55 ; GBP 36.

« Fantasmes des souverains » ou « Illusions de souveraineté », pourrait-on traduire les premiers mots du titre de ce livre provocateur. Appliqués aux romans arthuriens du Moyen Âge, ils annoncent une analyse politique et littéraire de grande envergure : P.C. Ingham raconte comment le texte a, pour ainsi dire, « créé » l’État. Afin d’y parvenir, elle met en rapport le volumineux corpus arthurien en anglais des XIVe et XVe siècles et les ambitions des Plantagenêts, voire des premiers Tudors : Henri VII (1485-1509) n’a-t-il pas nommé, justement, son fils aîné Arthur ?
Depuis la chute de l’Empire romain et jusqu’à la Renaissance, l’histoire européenne est marquée par le passage d’un système tribal – multiplicité d’ethnies et de petits territoires indépendants, rivaux constamment en lutte – vers la consolidation des peuples et la naissance des grands états monarchiques. Mais l’idée de la nation, dans l’optique de P.C.I., est toujours une illusion, la projection d’un fantasme d’unité, fondé sur la soif de la terre des grands chefs – c’est-à-dire, pour ce qui concerne le Moyen Âge tardif, des rois puissants et les dynasties qu’ils fondèrent. Il fallait, d’après l’A., inculquer ce fantasme aux tribus et aux peuples, en leur donnant, ou en créant, une identité nationale qui, à son tour, générerait le désir d’unification. Cette unité ne devait pourtant pas paraître comme quelque chose de nouveau, d’artificiel, d’imposé, ce qui lui aurait enlevé toute sa force ; au contraire, les souverains cherchaient souvent à promouvoir l’idée du retour aux sources, du rétablissement d’un paradis perdu, de retrouver l’identité brisée. C’est la ruse du colonisateur qui se présente sous l’aspect du libérateur, en se servant de la littérature pour rappeler (inventer ?) l’existence d’une ancienne unité qui n’attendait que lui pour redevenir réalité.
Dans le cas précis des îles Britanniques, il est indéniable que la centralisation du pouvoir royal anglo-saxon, pendant l’âge des Vikings, a donné naissance à un système monarchique qui allait, peu à peu, tout mettre en œuvre pour coloniser les territoires des peuples celtiques voisins, Gallois, Écossais et Irlandais, dans le but ultime de faire de l’archipel un État unitaire. Processus qui remonte même jusqu’au Ve siècle, lors des invasions germaniques ; bouleversement qui se traduit par des guerres inlassables, tout au long du Moyen Âge, entre Anglais (puis Anglo-Normands) et Celtes, pour aboutir enfin, en dehors de la période médiévale, à une unité parlementaire fragile qui s’effritera de nouveau au cours du XXe siècle.
La légende du roi Arthur constitue un puissant fantasme politique dans la mesure où elle prétend « rappeler » l’héritage d’une île de Bretagne « unie » aux temps reculés, sous le règne glorieux d’un monarque qui aurait étendu son pouvoir sur toutes les îles, voire sur le continent. Gallois ou Anglais, peu importe finalement, Arthur est une figure emblématique qui prend la place, dans l’imaginaire populaire, d’un empereur romain. C’est bien comme cela que les Plantagenêts, depuis leur premier souverain, Henri II (1154-1189), aimaient à s’imaginer. Leur promotion d’une mythologie d’unité nationale en même temps que leur mécénat envers les poètes arthuriens prend ainsi tout son sens. P.C.I. rend ici un service inestimable en aidant le lecteur à démêler les fils d’une tapisserie qui se voulait « sans coutures », illustration d’une histoire unique, d’une seule culture britannique, phénomènes qui se révèlent en réalité multiples et complexes.
Leo CARRUTHERS

Paulo CHARRUADAS, Molenbeek-Saint-Jean, un village bruxellois au Moyen Âge, Bruxelles, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Histoire de Bruxelles de l’Université libre de Bruxelles-Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région, 2004 ; 1 vol. in-8°, 158 p. (Notre Comté. Annales du Cercle d’Histoire, d’Archéologie et de Folklore du comté de Jette et de la région / Ons Graafschap. Jaarboek van de Geschied- en heemkundige Kring van het graafschap Jette en omgeving, 29). ISBN : 2-9600381-1-8. Prix : €15,00.

Le présent travail porte sur les origines et la mise en exploitation des sols du village brabançon de Molenbeek, tout proche de la ville de Bruxelles (et actuellement intégré au tissu urbain de celle-ci depuis la révolution industrielle). Ce serait dans le courant du XIIe et de la première moitié du XIIIe siècle que l’habitat s’implante. L’église paroissiale se situe dans la zone humide des fonds de vallée, légèrement en dissociation de l’habitat qui prend la forme d’un « village-rue » montant vers l’ouest en direction des plateaux et – fait non négligeable – le long de la future chaussée pavée quittant Bruxelles en direction de la Flandre, participant au célèbre axe routier Rhénanie-Flandre. Une incitation ducale à la colonisation du terroir peut être suspectée mais non prouvée (p. 75, 79-80 ainsi que p. 38 et 98). Le développement agricole sera dès lors double : culture céréalière sur les plateaux, culture maraîchère (« économie de courtil ») puis également élevage et fauche dans les zones humides. L’A. souligne la précocité de cette spécialisation (p. 85), observée dès le XIIe s. et orientée bien sûr vers l’approvisionnement de la ville voisine. À l’est, en zone humide et maraîchère, un hameau se détache d’ailleurs, autour d’une chapelle dédiée à sainte Catherine, et sera intégré en deux étapes dans les enceintes urbaines successives (XIIIe et 2e moitié XIVe s.). Quant à la partie rurale de la paroisse, elle est englobée dans la banlieue bruxelloise à la fin du XIIIe ou durant la 1re moitié du XIVe s. La démonstration de l’A. l’amène notamment à réfuter une hypothèse classique qui fait de Molenbeek la paroisse primitive de Bruxelles et en situe dès lors les origines au haut Moyen Âge. Les arguments sont de deux ordres : d’une part, on peut montrer la fragilité de l’hypothèse touchant le « grand Molenbeek » (post-)carolingien, d’autre part les données toponymiques, documentaires et de géographie historique (structures parcellaires et morphologie du village) rendent vraisemblable un démarrage au XIIe s. L’apport principal de ce livre se situe donc au niveau de la typologie et de la chronologie de l’occupation des terroirs, en recourant tant aux documents écrits (rares jusqu’au milieu du XIIIe s.) qu’à la toponymie et à la pédologie. Pour les détails des activités de production et des rapports avec la ville, l’A. n’a pu brosser qu’une première esquisse, très convaincante, en indiquant lui-même que des dépouillements restent possibles pour affiner l’étude de plusieurs problèmes (exploitants des courtils, nombre peu élevé de moulins, présence des viviers, rôle commercial de la chaussée, etc.), notamment un dépouillement systématique des baux et des censiers ducaux postérieurs à 1321. Par ailleurs, l’A. le montre à plusieurs reprises, la confirmation de certaines hypothèses et la résolution de plusieurs questions ne pourra venir que d’un examen plus global des rapports entre Bruxelles et les villages des alentours : seule par exemple une prosopographie poussée des habitants de Bruxelles permettra sans ambiguïté de prendre la vraie mesure de leur implantation foncière dans les villages de la banlieue (p. 109-115), ou encore le dossier du village de Laeken s’avère-t-il prometteur à la fois pour la question des origines paroissiales de Molenbeek et pour celle de son développement agricole (p. 79, 88 et 103-104). De même, compte tenu de la ténuité des sources locales, une vue d’ensemble de l’action ducale serait-elle souhaitable (p. 76 et 117). Un léger regret : les non-Bruxellois auront peut-être du mal à s’y retrouver dans certains développements de géographie historique mais dans un ouvrage publié par une collection d’histoire locale, on ne saurait en faire entièrement grief à l’A. Une carte de synthèse aurait toutefois été la bienvenue, dans la mesure où les cartes reproduites servent à tel ou tel point particulier du propos (étude du parcellaire, hydrographie, sols, implantation au XVIIIe s., etc.) et n’ont pas toujours une taille suffisante pour une lecture optimale. Éric BOUSMAR

Michel BALARD, Croisades et Orient latin (XIe-XIVe siècles), Paris, Armand Colin, 2001 ; 1 vol. in-8°, 272 p. (Collection U. Histoire). ISBN : 2-200-21624-6. Prix : €21,00.

La question d’histoire médiévale des concours du CAPES et de l’Agrégation a favorisé en 2001 l’éclosion de nombreux recueils de sources et essais dont celui de M. Balard reste de loin le plus pénétrant. Tout il vrai portait ce spécialiste de Gênes, coordinateur d’un groupe de recherches sur la colonisation en Méditerranée, à rédiger une œuvre de synthèse qui manquait jusqu’à présent aux étudiants de premier cycle malgré l’esquisse ancienne d’É. Perroy (1972). L’A. a relevé ce défi en dix chapitres concis, étayés de nombreuses cartes ou extraits de textes empruntés à ses devanciers. Son propos ne vise pas tant à faire revivre l’épopée des croisades que de montrer les modalités de la colonisation occidentale en Terre sainte à l’aune des réactions du monde musulman. Aussi débute-t-il son livre par un panorama des relations islamo-chrétiennes à la fin du XIe siècle mettant en avant les avancées commerciales des républiques italiennes en Orient, le morcellement politique de la région sous l’influence des Seldjoukides ainsi que la multiplication des pèlerinages armés à partir de l’An Mil (p. 17-30). La section suivante met en exergue la maturation de l’idée de croisade sous la férule de la papauté en synthétisant les acquis de la recherche avant d’évoquer dans un chapitre distinct les aléas de la première croisade (p. 43-66). Les travaux de J. Flori cèdent alors le pas à ceux de J. Riley-Smith sur les participants de la première croisade. L’A. consacre par la suite deux chapitres à l’évocation des États latins d’Orient apparus en 1098-1099 en soixante pages éclairantes, traitant successivement d’histoire politique, institutionnelle, religieuse, militaire et sociale (p. 67-126). Le pari eût été intenable sans les nombreuses cartes, plans et arbres généalogiques qui complètent son texte à partir des travaux fondateurs de Cl. Cahen, J. Richard et R.C. Smail ou de mémoires de maîtrise inédits comme à la p. 91. Les deux textes cités en appendice de cette partie montrent l’assimilation des barons francs à la géopolitique syrienne dès les années 1108-1109, à travers l’affrontement de coalitions bipartites en Djéziré (p. 77-78), ainsi que le regard de Guillaume de Tyr sur l’origine des succès de Saladin (p. 125-126). Au film des croisades retracé peu après succède un développement sur la pénétration du commerce italien dans les États latins d’Orient jusqu’à la guerre de Saint-Sabas (1256-1258) dont les avatars firent reculer au quatrième puis sixième rang les investissements génois au Levant (p. 209). La fin de l’ouvrage évoque le destin malheureux des colonies franques de Syrie et de Romanie au XIIIe siècle à l’aide des travaux les plus récents de D. Jacoby avant d’aborder le cas épineux des déviations et des critiques de la croisade liées à son instrumentalisation abusive par la papauté. L’essor de l’idée de mission à partir du XIIIe siècle pourrait servir de préambule à un nouvel ouvrage poursuivant jusqu’à la Renaissance l’œuvre utile de M.B. L’on ne doute pas qu’il puisse un jour relever ce défi prometteur !
Pierre-Vincent CLAVERIE

The History of the Holy War. Ambroise’s Estoire de la Guerre Sainte, éd. Marianne AILES et Malcolm BARBER, trad. Marianne AILES, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 2 vol. in-8°, XV-211 + XIX-214 p. ISBN : 1-84383-001-9. Prix : GBP 70 ; USD 125 (coffret).

L’Estoire de la Guerre sainte d’Ambroise représente avec l’Itinerarium Peregrinorum et Gesta regis Ricardi l’une des principales sources de la troisième croisade du côté chrétien. L’on a longtemps pris ce poème de 12 000 vers octosyllabiques pour une œuvre monolithique fixée par écrit entre 1194 et 1198 selon son manuscrit unique conservé au Vatican (Regina 1659). Ce constat a été retouché en 1992 après la découverte d’un fragment divergent d’une cinquantaine de vers qui méritait d’être confronté au texte exhumé par G. Paris. La chose est aujourd’hui faite grâce à M. Ailes et M. Barber qui ont pris le parti de publier, puis de traduire en anglais dans un second volume le témoignage du trouvère Ambroise. Il en résulte deux volumes de modestes dimensions dont l’introduction philologique ne fait que reprendre les conclusions formulées par G. Paris en 1887 : l’auteur serait un clerc de la cour d’Angleterre, plus normand qu’anglo-normand selon la coloration evrecinne de son dialecte. L’introduction historique rejetée dans le second volume (p. 1-25) se révèle plus diserte en replaçant l’œuvre dans son contexte historique avant de présenter les principes de traduction retenus. L’Estoire se révèle en effet l’une des œuvres les plus intimes des croisades à l’instar des chansons de Guyot de Provins, empreintes de tristesse. L’A. y déploie une admiration sans conteste des ordres militaires comme en témoigne un passage consacré aux templiers : « Le sixième jour après la grande fête de la Toussaint (6/11/1191) […] les templiers gardaient les fourriers. Au moment où ils s’y attendaient le moins, voilà quatre escadrons de Sarrasins qui tombent sur eux bride abattue. […] Quand les templiers les virent si près d’eux, ils descendirent de cheval et firent de grands exploits : ils tournèrent leurs visages contre les ennemis ; chacun avait le dos appuyé contre son frère, comme s’ils eussent tous été d’un même père » (t. 2, p. 129-130). Ce extrait donne un bon aperçu de la méticulosité des descriptions fournies par Ambroise au même titre que de son engagement en faveur de la Terre sainte. La restitution de son style posait des problèmes quasi insurmontables que les A. ont résolus en s’écartant des traductions archaïsantes d’E.N. Stone (1939) et de M.J. Hubert (1941) pour renouer avec la version de G. Paris. Leur rejet des lacunes apparentes du manuscrit en matière de versification aboutit cependant à un redécoupage de l’œuvre en 12 313 vers, rompant avec la numérotation de 1897. L’absence d’argumentation convaincante en faveur de cette option pose un problème philologique qui alimentera nombre de débats entre les partisans de la logique et ceux de la fidélité scripturaire. Les médiévistes devront comme souvent subir les effets de cette révolution de palais.
Pierre-Vincent CLAVERIE JEAN D’IBELIN, Le livre des Assises, éd. Peter W. EDBURY, Leyde-Boston, Brill, 2003 ; 1 vol. in-8°, X-854 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Culture, 400-
1453, 50). ISBN : 90-04-13179-59. Prix : € 166,00 ; USD 208.
L’engouement porté par P. Edbury au comte de Jaffa, Jean d’Ibelin († 1266), l’a poussé à entreprendre une patiente réédition de son traité juridique intégré dans les Assises du royaume de Jérusalem en 1369. Cette source primordiale sur la féodalité hiérosolymitaine méritait une édition critique, digne de ce nom, depuis l’essai arbitraire du comte Beugnot, publié en 1841 dans le cadre des Recueils des historiens des croisades. Ce dernier n’avait en effet pas craint de centrer son édition sur une copie du XVIIIe siècle d’un manuscrit vénitien composé près de deux siècles après la mort de Jean d’Ibelin… Des considérations éditoriales semblent avoir empêché l’A. de fondre son travail dans la Collection des documents relatifs à l’histoire des croisades qui vient de parrainer à huit années d’intervalle des éditions critiques des Lignages d’Outremer et du Livre au Roi. L’édition de P.E. débute par une sobre présentation des cinq manuscrits subsistant de Jean d’Ibelin dont le plus ancien semble remonter aux années 1280 (B.N.F., fr. 19025). Le sort hâtif réservé à la carrière de son auteur (p. 1-2) pourrait choquer les lecteurs étrangers à la production historique de P.E. qui a signé en 1997 un ample essai sur la question [1]. Son introduction bascule dans ces conditions rapidement vers une tentative de reconstruction de la tradition manuscrite, alimentée par les travaux inachevés de M. Grandclaude et de G. Recoura (p. 11-24). L’indépendance relative des différentes moutures ressort de la table de concordance dressée par l’A., peu après, dans un esprit radicalement opposé au comte Beugnot (p. 25-33). P.E. a en effet pris le parti de publier dans des appendices autonomes les additions propres à chaque version sans les fondre dans le corps du texte ou les publier en note. Ce choix présente l’intérêt de mieux saisir l’évolution dans le temps de la pensée chypriote en dispersant malheureusement la matière juridique. L’édition rigoureuse qui en ressort s’articule autour de 239 chapitres, complétés par 194 pages d’appendices structurés autour des manuscrits existant autant que de leurs archétypes supposés. La question s’est posée très tôt de savoir quel statut réservait Jean d’Ibelin à son traité qualifié de Livre des assises et des usages et des plais de la Haute Cort dou reiaume de Jerusalem. On doit à l’A. d’avoir intelligemment référencé les différents renvois internes de l’œuvre qui aident grandement à sa compréhension (p. 819). Jean d’Ibelin paraît avoir nourri une réflexion poussée sur les institutions hiérosolymitaines en annonçant dans son prologue un inventaire conclusif des obligations imposées aux vassaux de la Couronne avant 1187 (p. 53). L’emploi récurrent des formules si con sera devisé après en cest livre ou enssi con je ai devant dit témoigne de l’organisation de son travail, probablement relayé par une équipe de juristes. Son œuvre se décompose en trois parties distinctes traitant des procédures juridiques et des conditions de plaid (chap. 1-126), des règles féodo-vassaliques (chap. 127-217), ainsi que de la constitution ancienne du royaume (chap. 218-239), présentée comme intemporelle. Jean d’Ibelin se fait l’apôtre dans ses développements des prérogatives accordées à la noblesse hiérosolymitaine en défendant une conception minimaliste de la monarchie en déliquescence au XIIIe siècle. Son traité ne commente ainsi qu’une seule assise promulguée par Amaury Ier après un différend avec Gérard de Sidon aux alentours de 1163. Sa seconde partie demeure en revanche selon les mots heureux de Beugnot « le traité le plus complet sur les fiefs qui ait été écrit au Moyen Âge ». Ce simple constat justifie à lui seul l’entreprise de P.E. en une période de débats intenses sur les réalités des schémas féodo-vassaliques.
Pierre-Vincent CLAVERIE

RAOUL DE HOUDENC, La Vengeance Raguidel, éd. Gilles ROUSSINEAU, Genève, Droz, 2004 ; 1 vol., 496 p. (TLF, 561). ISBN : 2-600-00883-7. Prix : CHF 45.

Parmi les romans arthuriens en vers, La Vengeance Raguidel est l’un de ceux dont on ressentait le plus cruellement l’absence d’une édition critique moderne. Cette lacune est aujourd’hui, et combien magistralement, comblée. On a presque envie de dire que G. Roussineau semble s’être ici délassé de la titanesque entreprise de l’édition du Perceforest; que l’on ne s’y trompe pas, cependant : plutôt modeste avec ses 6 000 vers, La Vengeance Raguidel posait un certain nombre de problème épineux, dont bon nombre peuvent dorénavant être considérés comme résolus.
Tout d’abord, l’édition de G.R. est nouvelle à un double titre : surclassant qualitativement celles qui l’ont précédée, elle est surtout la première à prendre en compte – et même à utiliser comme manuscrit de base – l’excellent manuscrit M retrouvé en 1911, c’est-à-dire deux ans après l’édition de Friedwagner, lequel ne connaissait qu’un seul manuscrit complet.
La description des manuscrits et de leur langue est exemplaire ; un glossaire très complet accompagne l’édition. On se permettra cependant de s’étonner qu’une telle exhaustivité n’ait pas guidé la confection de la table des noms propres qui ne mentionne pas toutes les occurrences des noms les plus fréquents ; mais c’est là un détail minime. L’établissement du texte, la clarté, l’abondance et la pertinence des notes n’appellent que des éloges.
Du point de vue de l’histoire de la littérature, et c’est ce qui nous retiendra ici, le principal apport de cette édition consiste en un examen à nouveaux frais de la question de l’attribution de La Vengeance Raguidel. La couverture du livre nous en prévient d’emblée : G.R. se situe résolument du côté des partisans de l’attribution au même auteur de notre texte et de Meraugis de Portlesguez. Prenant l’exact contre-pied de l’opinion d’A. Micha, qui estimait que les critères linguistiques n’avaient aucune pertinence dans ce débat, mais que la différence d’esprit entre les deux œuvres en interdisait l’attribution au même Raoul de Houdenc, G.R. estime au contraire que l’argument des prétendues différences d’esprit n’a aucune pertinence (on ne conteste pas à Raoul de Houdenc Le Songe d’Enfer !), mais que la convergence de certains indices linguistiques et stylistiques extrêmement précis plaide en revanche pour l’unité d’auteur. Reprenant l’hypothèse illustrée en particulier par Fourrier, qui voit en Raoul le neveu de Pierre le Chantre, G.R. replace l’ensemble de l’œuvre de notre auteur dans une mouvance anti-courtoise et dessine de manière très convaincante une progression allant de Meraugis, roman encore proche de Chrétien de Troyes (au tout début du XIIIe siècle), aux textes allégoriques et satiriques (vers 1215), en passant par La Vengeance Raguidel dont la misogynie prononcée (bien analysée par G.R.) témoigne éloquemment d’un infléchissement clérical de la matière arthurienne.
Cette construction resterait néanmoins fragile si elle ne s’appuyait sur un solide examen linguistique. Prudent quant à la détermination de la langue de l’auteur, G.R. en dit cependant assez pour préférer identifier Houdenc à Hodenc en Bray dans le Beauvaisis (ce qui colle mieux avec l’hypothèse Pierre le Chantre) plutôt qu’à Houdan dans les Yvelines. Surtout, il montre, avec une sûreté philologique rare, que certains traits linguistiques bien spécifiques, où pourrait se lire une coloration dialectale de l’Ouest ou du Nord-Ouest, relient bel et bien Meraugis et La Vengeance Raguidel. En conclusion, on ne saurait mieux faire que de citer le plaidoyer de G.R. en faveur de Raoul de Houdenc, ce « grand artiste » (63) : « Aussi longtemps que la preuve n’aura pas été faite qu’il ne peut être l’auteur de la Vengeance, nous pensons que la sagesse est de ne pas lui refuser la paternité de ce second roman arthurien » (26).
Alain CORBELLARI

RAOUL DE HOUDENC, Meraugis de Portlesguez. Roman arthurien du XIIIe siècle, publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, éd., trad. et comm. par Michelle SZKILNIK, Paris, Champion, 2004 ; 1 vol. in-8°, 538 p. (Champion Classiques, Sér. Moyen Âge, 12). ISBN : 2-7453-1124-7. Prix : € 13,00.

À quelques mois de distance, les deux romans arthuriens de Raoul de Houdenc connaissent chacun une nouvelle et excellente édition, La Vengeance Raguidel de Gilles Roussineau (voir c.r. précédent) se voyant « complétée » par le Meraugis de Portlesguez de M. Szkilnik dans la nouvelle collection Champion classiques, qui affirme décidément sa prédilection pour le roman arthurien en vers du XIIIe siècle.
Quoiqu’elle n’ait pas pu consulter le travail de G. Roussineau (comme elle l’avoue dans une note bibliographique à la p. 530), M.S. nous livre une édition tout à fait complémentaire de celle de La Vengeance Raguidel. Prudente sur la question de l’attribution de ce dernier texte (quoiqu’elle soit consciente – 34 – de la faiblesse des arguments de Micha pour refuser la paternité de La Vengeance au même auteur que Meraugis), ainsi que dans son refus de trancher sur l’identification du Houdenc dont Raoul serait originaire (33), elle laisse sans dommage Roussineau résoudre – à notre sens définitivement – ces deux problèmes. On regrettera peut-être qu’elle ne relève parmi les rimes signifiantes que celles qui sont imparfaites et ne permettent donc que de supposer chez l’auteur des usages dialectaux qui les rendraient plus satisfaisantes, mais certaines de ses conjectures, en particulier celle sur la rime asseür : peor des vers 4506-4507, où le second mot pourrait laisser deviner un peür originel (forme typiquement normande) sont de nature à confirmer les idées de Roussineau sur la localisation de Houdenc et sur la coloration plutôt occidentale du dialecte de Raoul. Ici encore, au demeurant, le travail de Roussineau n’est plus à faire.
De fait, l’édition de M.S. se veut d’abord littéraire, comme en témoignent les considérations subtiles, par lesquelles s’ouvre l’introduction, sur les rapports de Meraugis et du genre du jeu parti (11-14), et en particulier avec un poème composé par Thibaut de Champagne et un certain Baudoin. Faut-il pour autant « aller jusqu’à imaginer que le succès du roman de Raoul ait inspiré le jeu parti ? » (12) C’est peut-être trop accorder à la notion lansonienne de « source ». Il n’en reste pas moins que M.S. excelle à resituer le roman de Raoul dans son contexte littéraire. On admirera en particulier la clarté du parallèle tiré avec Erec et Enide et des considérations sur « l’art de la reprise » (21-32) pratiqué par notre auteur.
Les justifications que M.S. donne de son travail éditorial sont également d’un grand intérêt méthodologique : sa critique du lachmannisme de Friedwagner, dans sa (peut-être trop) savante édition de 1897 (51-53) est convaincante et son bédiérisme revendiqué n’est jamais un oreiller de paresse. Les notes sont bien différenciées : les éclaircissements littéraires figurent en bas de page, tandis que les « notes sur les corrections et leçons maintenues » (561-568) et le « choix de variantes » (469-504) sont heureusement distingués. Le glossaire (513-525) est riche et l’É. a l’excellente idée de trancher un vieux débat, dans l’index des noms propres (505-511), en mentionnant entre crochets les deux vers entre lesquels un nom propre connaît une particulièrement grande densité d’occurrences.
On saluera enfin l’élégance et le parfait naturel de la traduction, en particulier dans le rendu des dialogues. Un seul exemple : aux v. 1809-1811, on lit deux questions ; la première est classiquement construite avec une inversion verbe-sujet, la seconde non. M.S. tranche dans les deux cas par une formule sans inversion, qui se rapproche finalement, dans son esprit, de la libre allure de la syntaxe médiévale et nous fait apparaître notre langage parlé moderne comme l’héritier d’un français désentravé plutôt que comme le résultat d’un relâchement coupable.
Nul doute que celui qui fut considéré en son temps comme le rival de Chrétien de Troyes ne retrouve aujourd’hui, par la grâce d’une telle traduction, un nouvelle jeunesse.
Alain CORBELLARI

Piero MORPURGO, L’armonia della natura e l’ordine dei governi (secoli XII-XIV), Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, 348 p. (Micrologus’ Library, 4). ISBN : 88-87027-95-1. Prix : €50,00.

Que souhaite démontrer l’A. ? Qu’il existe une relation entre la vision médiévale de l’ordre du monde – de la nature – et l’essence même des principes du bon gouvernement ? Que le constant idéal d’harmonie, qui dépasse le simple tissu des correspondances entre le microcosme et le macrocosme, est l’un des fils directeurs de la pensée politique posée par Platon et Aristote, renforcé par saint Paul et saint Augustin avant d’être réélaboré par les civilisations médiévales ? Ces bases fondamentales sont à peine mentionnées dans un parcours qui mène de façon parfaitement désordonnée de Vasari (1511-1574) à Bernard Silvestre (ca 1100-1160) en passant par Pétrarque (1304-1374) et Pierre de Blois († 1204/1212). Les quatre chapitres proposés, sans introduction ni conclusion, abordent successivement la connaissance de la nature comme fondement du pouvoir (il serait peut-être préférable de dire « instrument »), les transformations des structures d’une société au miroir de sa culture, la volonté de maîtriser le monde par la science, l’influence de la science juive et de l’exégèse biblique face à la définition de l’éthique chrétienne. Que les XIIe et XIIIe siècles marquent un renouvellement (davantage qu’un renouveau) de la sensibilité et de l’intérêt envers la nature, chacun le sait, même s’il est impossible de suivre le cliché (p. 11) selon lequel la figuration de la nature entre alors seulement en force dans l’ornementation : l’ensemble des champs du savoir (médecine, zoologie, astrologie, droit…) y participe étayant simultanément la pratique du pouvoir. Un temps dompté par la cosmologie chrétienne, la « machine du monde », selon l’expression de Pierre le Chantre (ca 1127-1197), devient l’objet même du gouvernement et l’affinement conceptuel de ses composantes appuie la légitimation des institutions : la volonté de sa maîtrise est par exemple bien lisible à travers la législation émise par les communes italiennes ou les prétentions d’empire universel affichées par Frédéric Barberousse, Henri VI avant d’être portées à leur paroxysme par Frédéric II, dominus mundi. Depuis la fin du XIIe siècle, la connexion des milieux savants qui entourent autant la monarchie anglaise que les princes normands de Sicile montre cette conscience politique dont le pape Urbain II paraît avoir été aussi porteur si ce n’est initiateur. Le règne de Frédéric II marque un second temps fort de cette interpénétration entre l’observation de l’univers matériel, sa projection intellectuelle et sa reconstruction, ici qualifiée de « scénographie naturaliste », pour tout dire l’effort de rationalisation auquel il est soumis. On regrettera que la variété des domaines concernés et la richesse de ce thème dont témoigne une ample et récente bibliographie (p. 295-324) touchant notamment à l’histoire des sciences, fasse fi de toute considération chronologique et s’attarde si peu sur l’importance de la transmission des idées aristotéliciennes. Le rôle central de Michel Scot († ca 1235), introducteur de la zoologie d’Aristote, aurait mérité à lui seul qu’on s’y arrête : face à lui, le modèle exalté par les biographes de saint François, reprenant les termes d’une véritable théologie de la création, dépasse largement le stade d’une simple « symbologie », seulement retenue par l’A.
Il faut probablement considérer la juxtaposition de ces quatre essais comme les prolégomènes d’une réflexion appelée à fournir les éléments d’une plus juste appréciation de l’exercice du pouvoir, de sa justification et de ses outils comme de l’élargissement de ses visées aux siècles centraux du Moyen Âge.
François-Olivier TOUATI

Il sole e la luna. The Sun and the Moon, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2004 ; 1 vol. in-8°, 615 p., ill. (Micrologus, 12). ISSN : 1123-2560. Prix : €60,00.

Le douzième volume de Micrologus rassemble quelque 25 contributions d’experts présentées à l’occasion d’un colloque tenu récemment à Vicence. Celui-ci avait pour objet la thématique de la lune et du soleil entendue dans son acception la plus large, c’est-à-dire en faisant appel à des domaines aussi divers que l’astronomie mathématique, la construction et l’utilisation d’instruments scientifiques, l’alchimie et la chimie, la magie, la médecine astrologique, la botanique, la minéralogie, la symbolique royale, la perception humaine du temps, de l’histoire et de l’espace ou encore l’imagination poétique. La variété des problématiques peut être mesurée également par l’étendue du cadre spatio-temporel considéré par le volume dans son ensemble ; celui-ci couvre en effet à peu près toutes les périodes de l’histoire, depuis l’Antiquité classique jusqu’à l’Époque moderne, avec tout de même une insistance particulière pour le Moyen Âge et la Renaissance.
Le nombre et la diversité des articles nous interdisent d’en rendre compte individuellement et même de les citer tous ici de manière systématique. Pour ce qui concerne le Moyen Âge, on signalera plus particulièrement les articles de P. Dronke sur l’imaginaire poétique du haut Moyen Âge, de J.Y. Tilliette sur certains textes du corpus de poésie « médio-latine », de Francesco Mosetti Casaretto sur une épître métaphorique d’inspiration augustinienne écrite au IXe siècle, de P. Carusi sur un ouroboros propre à la littérature alchimique en Islam, d’A. Sorci sur certains aspects de l’iconographie du soleil de l’Antiquité latine tardive et du Moyen Âge chrétien, d’É. Poulle sur le calcul des conjonctions vraies et des éclipses, d’A.J. Turner sur l’usage du cadran solaire, de Ch. Burnett sur les mansions lunaires (avec en appendice l’édition d’un texte latin d’origine arabe connu sous le nom de Jafar Indus), de S. Ackermann sur les instruments scientifiques médiévaux représentant ces mêmes mansions lunaires, de N. Weill-Parot sur la magie astrale des XIIe-XVe siècles, de Gr. Federici Vescovini sur une conception particulière de la lune et du soleil que Pietro d’Abano emprunte à de lointains devanciers, de D. Jacquart sur la médecine astrologique dans l’œuvre du même Pietro d’Abano, de P. Morpurgo sur l’imaginaire politique médiéval, de D. Quaglioni sur l’interprétation médiévale de la doctrine des duo luminaria, de St. Williams sur l’astrologie du pseudo-aristotélicien Secretum secretorum, enfin de J.P. Boudet sur la symbolique du Roi-Soleil dans l’histoire de France.
Malgré l’éclatement des problématiques, le volume se présente à la manière d’une belle synthèse des recherches actuellement menées dans le monde, même s’il est évident que l’Italie est ici majoritairement représentée. Les spécialistes apprécieront, outre le haut niveau scientifique de la plupart des contributions, la présence en fin d’ouvrage de plusieurs index dont un, particulièrement précieux, des manuscrits consultés. Plusieurs contributions sont aussi accompagnées d’illustrations de grande qualité.
Godefroid DE CALLATAŸ

Saga de Théodoric de Vérone, introduction, trad. du norrois et notes par Claude LECOUTEUX, Paris, Champion, 2001 ; 1 vol. in-12, 462 p. (Traduction des Classiques français du Moyen Âge, 60). ISBN : 2-7453-0373-2. Prix : € 30,50.

L’étude des sagas de chevaliers (riddarasögur) a connu des progrès notables depuis quelque vingt ans. En France, ces œuvres fort peu lues depuis les travaux des maîtres des années 1950 (tels P. Æbischer ou G. Zink) font aujourd’hui l’objet de traduction dans des collections grand public. La Thidrekssaga af Bern est la seule saga de ce type dont la matière ne provienne pas de sources françaises, puisqu’elle rassemble des légendes héroïques allemandes. Cl. Lecouteux nous présente donc, pour la première fois en français, une traduction complète de ce texte, sous le titre de Saga de Théodoric de Vérone.
Le but du traducteur étant de permettre la découverte d’une œuvre mal connue, le volume se caractérise par sa commodité. L’introduction de 15 pages présente de façon succincte et précise l’origine des légendes. La traduction qui suit vise également l’efficacité : le texte est utilement découpé en chapitres et paragraphes, et l’appareil de notes réduit à l’essentiel ; le traducteur a pris le parti de réduire au minimum l’ornementation du style (notamment les formules binaires, doublets et répétitions). Sous cette forme, l’œuvre se laisse lire sans écran au premier degré. Dans des annexes (14 pages), on trouve en outre la traduction de petits textes apparentés, et le volume se clôt sur une bibliographie et des index fort utiles. Les choix bibliographiques suivent la même orientation : ils font la part belle aux éditions des textes appartenant à ce champ littéraire (généralement fort peu connus), et aux études majeures portant sur les héros germaniques du Moyen Âge.
L’intérêt de la saga norvégienne est en effet de nous présenter une vaste compilation de la matière légendaire germanique, réalisée au XIIIe siècle, et sans équivalent dans aucune autre langue. L’auteur de la saga a utilisé des sources nombreuses et variées qui ne correspondent pas toujours aux autres textes conservés en Scandinavie ou en Germanie continentale. Il les a organisées autour du personnage de Théodoric le Grand dont la vie donne la trame du récit, trame dans laquelle de nombreux autres épisodes légendaires ont été insérés. C’est ainsi tout l’univers héroïque de l’époque des Grandes Invasions qui est mis en perspective, et nous voyons apparaître dans ce récit des héros tels que Siegfried et les Nibelungen, Wieland le forgeron ou encore Gautier d’Aquitaine. La saga donne donc une image complète de la tradition légendaire germanique telle qu’elle pouvait circuler aux XIIe-XIIIe siècles. Cette traduction rendra donc des services précieux à tous les médiévistes non initiés qui rencontrent ces héros dans leur propre domaine.
Le point de vue du traducteur est en fait celui du germaniste qui vient chercher dans la saga des informations introuvables ailleurs, et si l’on peut formuler un regret à propos d’un travail de cette qualité, nous aurions apprécié que cette œuvre soit aussi vue comme une saga norroise ancrée dans un genre littéraire particulier qui a son histoire propre. Or, rien de précis n’est dit en introduction sur la politique de traduction du roi Hákon l’Ancien et sur la constitution du sous-genre de la saga de chevaliers et son développement autour de 1250. Rien non plus, ou presque, sur les choix stylistiques adoptés par le traducteur norvégien (que la traduction masque volontairement), ou sur l’influence possible de thèmes provenant d’autres traductions norroises contemporaines (chansons de geste françaises ou romans arthuriens). La bibliographie est aussi muette sur tous ces points.
Ces questions ont, il est vrai, déjà été abordées en d’autres lieux et l’important reste que la légende de Théodoric soit enfin accessible en français. Ce volume est en vérité à tous points de vue recommandable.
Daniel W. LACROIX

Alain J. STOCLET, Immunes ab omni teloneo. Étude de diplomatique, de philologie et d’histoire sur l’exemption de tonlieux au haut Moyen Âge et spécialement sur la Praeceptio de navibus, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 1999 ; 1 vol. in-8°, 577 p. (Bibliothèque de l’I.H.B.R., 45). ISBN : 90-74461-36-0. Prix : € 52,05.

Une des manières pour les souverains du Moyen Âge d’assurer leur autorité et de la montrer consiste à accorder des privilèges d’exemption, lesquels peuvent prendre des formes diverses. A.J. Stoclet examine une de ces formes : l’exemption de tonlieu en différents endroits d’Europe pendant le haut Moyen Âge, en particulier pour les transports sur les voies navigables. Pour cela, il procède à une analyse des chartes royales et impériales du royaume franc, de la Grande-Bretagne et de l’empire byzantin, qui accordent de tels privilèges. Il recense les textes disponibles en latin et en grec, les classe, les décrit, établit leur filiation, démêle leur tradition. C’est donc une étude très minutieuse de diplomatique telle qu’on peut en trouver chez les médiévistes. Elle permet à l’A. de tirer des conclusions, même s’il reste toujours très prudent : il constate combien il est malaisé de déterminer avec précision les raisons politiques et économiques de ces exemptions de tonlieux. A.J.S. se livre à une étude philologique approfondie du vocabulaire technique, véritable jargon fiscal, étonnant parfois et dont les significations sont très souvent difficiles à percer. Il fait part d’une question, sans la résoudre vraiment : les actes d’exemption conservés étaient-ils des documents de bord exhibés à la demande du personnel de l’impôt. Ce personnel, étudié par A.J.S., reste difficile à cerner. Les conditions de validité des exemptions font l’objet de plusieurs chapitres : l’exemption de tonlieu peut être plus ou moins étendue (dans le royaume, dans une région, sur un fleuve, dans une localité de perception de l’impôt), elle peut être sans précision de durée ou limitée dans le temps, elle peut valoir pour un bateau ou pour un nombre précis de navires… Enfin, est abordé le problème du naufrage d’un bâtiment ou de sa cession à un tiers : ce qu’il advient de l’exemption dans ces cas est parfois précisé dans des clauses complémentaires.
Le sujet de ce travail de grande érudition est difficile. A.J.S., qui dit ne rien résoudre, fournit pourtant un instrument de travail remarquable et ouvre la voie à de nombreux travaux, montrant qu’il est possible de glaner beaucoup à partir de témoignages fragmentaires du haut Moyen Âge. Car, non content de son étude approfondie sur l’exemption, il fournit de nombreuses annexes (plus de la moitié du volume !), entre autres un recueil de pièces justificatives. Celles-ci sont jointes « pour la commodité du lecteur […] d’après la meilleure édition, mise à jour et corrigée si nécessaire ». Des tableaux synoptiques permettent une vue d’ensemble des différents textes analysés. Des cartes éclairent l’aspect spatial des exemptions (dommage qu’elles soient si peu lisibles). Une bibliographie abondante, un index des sources et des noms communs latins et grecs achèvent de donner un aspect scientifique à cette étude.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Food and Eating in Medieval Europe, éd. Martha CARLIN et Joel T. ROSENTHAL, Londres-Rio Grande, The Hambledon Press, 1998 ; 1 vol. in-8°, XIII-188 p. ISBN : 1-85285-148-1. Prix : GBP 25,00.

Dire qu’un ouvrage portant sur la nourriture et les pratiques alimentaires au Moyen Âge est un signe de l’élargissement des sujets d’études est devenu banal. Aujourd’hui, le terrain est défriché : depuis une vingtaine d’années, de nombreux ouvrages sont parus sur l’alimentation et les pratiques culinaires, des recettes médiévales ont été éditées ou répertoriées.
Le recueil d’articles rassemblés par M. Carlin et J.T. Rosenthal montre que les sujets à traiter sont encore innombrables. Ils peuvent toucher à la géographie, l’économie, l’art, la littérature, la religion, le folklore, la vie sociale. Deux contributions portent sur l’étendue géographique et économique nécessaire pour approvisionner les villes médiévales, notamment une ville grouillante comme Londres, et sur les effets de la demande urbaine sur la région environnante (M. Murphy et J.A. Gallowey). On peut se demander également dans quelle mesure les mécanismes de production et de distribution de la nourriture étaient efficaces. C. Dyer constate que le paysan anglais meurt rarement de faim après 1375, contrairement à ce qui se passe sur le continent. M. Carlin met l’accent sur un phénomène qui est familier dans notre société : la nourriture rapide, prête à être consommée. Des vendeurs de repas animaient la vie urbaine en fournissant des plats chauds à ceux qui avaient très peu de moyens et qui n’avaient pas le temps de manger pendant le travail. Ce « fast food » médiéval était un signe de pauvreté et de misère.
Mais l’alimentation au Moyen Âge ne présente pas que des aspects géographiques, économiques ou matériels. La préparation de la nourriture et sa consommation sont souvent un processus incorporant des éléments de fêtes, de rituels. M.A. Brown s’attache aux salles pour banquets où l’on célèbre notamment les victoires et qui sont souvent au cœur de la société anglo-saxonne. S.F. Weiss étudie la musique et les rituels entourant les repas festifs. Tout ce qui touche à l’alimentation (préparations, repas…) donne lieu à des cérémonies religieuses. Un sens surnaturel est concédé à l’alimentation : pensons à la réputation des disettes et des privations, considérées comme des pénitences (J. Marvin) et, au contraire, à l’abondance des récoltes présentée comme une manifestation de l’approbation divine. Il faut encore mentionner l’aspect social de ce qui tourne autour de l’alimentation. « Vous êtes ce que vous mangez » n’est pas un cliché. Les liens entre nourriture, repas et structure sociale méritent une étude. E.M. Biebel rappelle la signification attachée à chaque type de nourriture mangée ou rejetée. F. Swabey considère que la vie des classes supérieures est en partie définie par leur conception du repas. A.S. Weber rappelle que les usages de la table servent à établir la hiérarchie sociale. Il va plus loin encore en avançant que l’histoire de la cuisine à la cour des Valois, dans laquelle le célèbre Taillevent officiait, doit être prise en compte pour comprendre la période. L’étude et l’inventaire de recettes culinaires apportent aussi beaucoup à l’histoire de l’alimentation. C.B. Hieatt insiste sur la complexité de leur interprétation et de leur classification.
Cet échantillon d’études sur les différents aspects des problèmes alimentaires montre que de nombreuses recherches ultérieures, riches et variées sont encore à faire.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

DENYS LE CHARTREUX, Chroniques de l’extase, textes choisis et présentés par Christophe BAGONNEAU, Saint-Maur, Parole et Silence, 2000 ; 1 vol., 182 p. ISBN : 2-84573-042-X.

Ch. Bagonneau manifeste un intérêt tout mystique pour Denys le Chartreux, ainsi que le montre la présentation générale qui inaugure cet ouvrage. Sa démarche est donc résolument spirituelle, comme on le voit lorsque il supplie Denys d’être son guide « alors même qu’il piétine encore au tout début du chemin qui mène à la lumière » (p. 7). C’est dans cet esprit que l’A. a voulu mettre à la disposition d’un large public dévot et érudit un choix de traductions de quelques textes extraits de l’œuvre gigantesque, mais latine, de Denys. Son but avoué est en effet d’aider ses lecteurs « à grandir dans l’amour de Dieu » tout en fuyant le « jargon et la polémique des spécialistes » (p. 13). L’historien que la pensée du prolifique chartreux intéresse ne se référera donc qu’à titre indicatif à cette édition qui reprend, en les modernisant, l’un ou l’autre passage d’une traduction du chartreux parisien Jacques Morice († 1595), et veillera à se rapporter, dans un esprit critique, aux éditions scientifiques de l’œuvre en langue latine de cet important représentant de la théologie mystique qu’est celui qui a reçu le nom de « docteur extatique ».
Annick DELFOSSE

Wilfried HARTMANN, Ludwig der Deutsche, Darmstadt, Primus Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-294 p. ISBN : 3-89678-452-8. Prix : € 29,90.

Au contraire de son père et de son grand-père, Louis le Germanique n’a pas eu de biographe contemporain, ce qui ne signifie pas pour autant que son règne ne constitue pas un moment particulièrement important, puisque c’est d’alors que date la formation de ce qui deviendra le royaume de Germanie, à l’origine de l’Allemagne. Dans sa biographie fort bien documentée, l’A. s’emploie à redorer l’image de Louis le Germanique, dont le témoignage de Notker le Bègue, par exemple, prouve qu’il avait marqué ses contemporains et les chroniqueurs médiévaux jusque, semble-t-il, le seuil du Moyen Âge classique (la renommée de Louis le Germanique connaît son apogée vers le XIe siècle ; s’amorce alors un lent déclin qui mène jusqu’à l’époque contemporaine, où le roi de Francie orientale tombe dans un semi-oubli) ; à propos du souvenir que ses contemporains gardaient de ce souverain, l’A. note la concordance du témoignage de Notker et de celui de Réginon de Prüm, qui célébraient tous deux l’attrait du roi pour les armes et son mépris de l’or, mais on aimerait pouvoir expliquer ce phénomène, qu’il s’agisse d’une réception littéraire ou, chose éventuellement plus intéressante, de l’expression d’une idée alors communément reçue [1]. On suit volontiers l’A. dans son analyse du gouvernement de Louis le Germanique, dont les rapports avec les évêques et abbés a fait l’objet d’une étude approfondie de la part de B. Bigott ; intéressante est l’idée selon laquelle Louis, dont l’A. souligne la qualité de la culture, voulut régler les relations avec ses opposants en développant une réelle politique de pacification ; que son règne ait contribué à la formation d’un sentiment identitaire (le « Wir-Gefühl » étudié par W. Eggert) peut difficilement être contesté, mais on aurait aimé en savoir plus, par exemple, sur le rôle que jouèrent alors les familles aristocratiques.
Ce livre est en fait un diptyque : tout d’abord, l’A. présente la vie de Louis le Germanique, en distinguant ce qui relève des relations avec les autres membres de la famille carolingienne (« famille et politique »), ce qui concerne l’évolution institutionnelle des diverses entités territoriales constituant le royaume de Louis, puis ce qui s’apparente, selon l’A., à de la « politique étrangère » ; dans un second temps, l’A. s’intéresse aux structures de pouvoir en étudiant le style de gouvernement de Louis, ses rapports avec l’Église, en dressant un bilan de l’activité culturelle sous son règne (par comparaison avec la situation dans le royaume de Charles le Chauve, l’A. plaide en faveur d’une réhabilitation de Louis et de ses contemporains, mais on ne saurait négliger certaines disparités au sein même du royaume) ; cette partie s’achève sur quelques pages consacrées à certaines questions d’ordre économique (de manière essentiellement symbolique, afin de compléter le tableau). L’un des points sur lesquels l’A. apporte un éclairage particulièrement nouveau sur Louis le Germanique concerne son rapport au droit et la production de capitulaires : alors qu’on ne dispose d’aucun document normatif datant de ce règne, l’A. livre plusieurs indices en faveur d’une activité législative (p. 150 s.).
Le morcellement proposé ici ne convainc pas entièrement : outre que cette approche conduit à des répétitions, elle induit des distinctions dont on peut douter de la pertinence : l’envoi de missionnaires chez les Scandinaves ressortit certes à l’histoire ecclésiastique (p. 206 s.), mais se distingue-t-il fondamentalement de la politique « extérieure » des souverains de l’époque (p. 109 s.) ? Comme le note l’A., les donations que le roi faisait aux évêques pouvaient être directement motivées par le souci d’entretenir leur action missionnaire (p. 210, à propos de Salzbourg et de la mission en Pannonie). Par ailleurs, le plan de l’ouvrage conduit à quelques bizarreries dans le cours du récit : c’est ainsi que l’évocation du mariage de Louis avec la sœur de l’impératrice Judith, en 827, et la présentation d’Hemma ne trouvent place qu’après le récit de la mort du roi et de son inhumation à Lorsch, en 876 ! En outre, il n’aurait pas été superflu d’évoquer les liens d’Hemma avec les Ekbertides dans la mention du soutien que Louis reçut de la famille des patrons de Corvey au début des années 840 (p. 98), une donnée d’importance ainsi qu’E. Goldberg l’a montré dans son article sur les Stellinga. Qu’on me permette par ailleurs une hypothèse : l’A. mentionne, p. 123 et 152, le souci qu’avait Louis le Germanique de rétablir les droits de certains Saxons et de leur faire restituer les biens dont ils avaient été dépossédés ; il conviendrait de se demander s’il ne s’agit pas là d’une sorte d’imitation du gouvernement de son père et homonyme, Louis le Pieux.
Certes, il convient de ne pas prendre pour argent comptant ce que Notker nous raconte du jeune Louis (il est en outre à noter que l’A. affirme une chose qu’il ne peut prouver lorsqu’il situe la naissance de Louis en Aquitaine, p. 252 : elle s’avère juste probable – nous savons toutefois que Louis le Pieux passa l’hiver 805/806 à Thionville) ; certes, la manière dont le livre est conçu néglige l’importance de la chronologie, ce qui établit artificiellement un cloisonnement des événements survenus sous Louis le Germanique et des décisions prises par le roi. Mais il faut reconnaître que les sources du haut Moyen Âge se prêtent difficilement à la rédaction d’une biographie : Louis le Germanique nous échappe encore en grande partie – à tout jamais, indépendamment de la science de son biographe ! Il n’en demeure pas moins que ce livre sur le royaume de Germanie dans le troisième quart du IXe siècle (tel pourrait être le sous-titre de cet ouvrage) présente un état de la question de première qualité en matière d’histoire politique et institutionnelle.
Philippe DEPREUX

Boris BIGOTT, Ludwig der Deutsche und die Reichskirche im ostfränkischen Reich (826-876), Husum, Matthiesen Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 350 p. (Historische Studien, 470). ISBN : 3-7868-1470-8. Prix : € 51,00 ; CHF 87,50.

On dispose, grâce à cette thèse soutenue devant l’Université de Fribourg-en-Brisgau en 2001, d’une étude approfondie sur les liens qu’entretenait le souverain carolingien – en l’occurrence, Louis le Germanique, vers lequel convergent depuis quelque temps les regards, puisque ce travail universitaire est le premier à être publié parmi tout un ensemble de thèses sur le règne de ce roi, récemment soutenues ou en passe de l’être – avec les évêques et les abbés. Cette thèse s’inscrit dans le sillon ouvert par des historiens tels J. Fleckenstein ou C. Brühl, qui apportèrent des contributions majeures à la connaissance des clercs au service direct du souverain et des services que ce dernier attendait des églises ; quant au présent travail, il se situe résolument dans le domaine de l’histoire des institutions ecclésiastiques. C’est à la fois sa richesse et sa limite. Richesse, car on y trouvera toutes les informations nécessaires sur le processus d’accession à l’épiscopat, sur le rôle politique des évêques et des abbés, sur leurs obligations à l’égard du souverain. Limite, car ces évêques et abbés font partie d’une communauté politique plus large, qu’on ne saisit souvent ici qu’en négatif et, surtout, car cette approche ne fait pas assez place aux relations personnelles et institutionnelles entre les hommes et les communautés, le rôle spirituel et pastoral du haut clergé étant notamment négligé (de manière significative, les travaux d’E. Ewig sur la prière pour le souverain sont ignorés, tout comme la thèse de M. Stratmann sur l’action d’Hincmar de Reims – il eut été pourtant intéressant de se demander comment les évêques contrôlaient leur clergé et administraient leur diocèse). Les évêques décrits dans cette thèse sont des agents du roi, non des pasteurs ; c’est leur rapport au roi qui est ici analysé, non leur rôle dans la société. Rares sont donc les occasions d’aborder l’histoire sociale de cette partie orientale du monde carolingien – notons, à propos des entreprises missionnaires, que l’assimilation des campagnes d’évangélisation à de la colonisation (p. 171) s’avère particulièrement discutable. L’accent est ici mis sur le contrôle que le roi exerçait sur le haut clergé. À cet égard, l’assemblée tenue à Mayence en 847 s’avère un apogée, en ce sens que Louis parvint alors à s’imposer et à se faire accepter des évêques, soldant ainsi le passif des années de guerre civile. C’est ce qui explique la partition de l’ouvrage : un chapitre consacré à l’établissement du pouvoir de Louis le Germanique (jusqu’en 847) précède une étude en deux parties, consacrées respectivement, d’une part, au service du souverain et, d’autre part, à la collation des charges et à la politique ecclésiastique du roi (de 847 à 876). Le chapitre liminaire, qui vise à dresser le décor en passant en revue les titulaires des divers sièges épiscopaux et abbayes, s’avère particulièrement confus ; mieux aurait valu proposer un catalogue raisonné en annexe. Plusieurs cartes sont publiées dans cet ouvrage ; malheureusement, celles présentant les partisans et adversaires de Louis le Germanique au sein de son royaume en 840 et en 842 (p. 79 et p. 94) sont difficilement lisibles, en raison du manque de contraste entre les divers grisés. Somme toute, ce livre éclaire le haut clergé du temps de Louis le Germanique sous un jour essentiellement juridique ; il offre de nombreux éclairages nuancés sur diverses questions d’histoire des institutions, ce qui en fait un ouvrage de consultation assurément précieux, car bien documenté.
Philippe DEPREUX

Dialoge. Sprachliche Kommunikation in und zwischen Texten im deutschen Mittelalter. Hamburger Colloquium 1999, sous la dir. de Nikolaus HENKEL, Martin H. JONES et Nigel F. PALMER, coll. Christine PUTZO, Tübingen, Niemeyer, 2003 ; 1 vol., X-391 p. ISBN : 3-484-64023-5. Prix : €66,00, CHF 109.

Dialogues. Communication linguistique dans et entre les textes du Moyen Âge allemand est un recueil d’articles publiés à la suite du XVIe colloque anglo-allemand qui s’est tenu à Hambourg du 8 au 12 septembre 1999. Il regroupe des études qui s’inscrivent toutes dans une approche d’analyse de textes littéraires qui vise l’explication de phénomènes communicationnels axés sur les dialogues. Le sous-titre du recueil est éclairant : il permet d’emblée de situer l’horizon heuristique sous lequel se rangent les recherches menées. Il s’agit en effet de présenter ici un aspect linguistique propre à la communication ou au dialogue au sein de l’œuvre littéraire.
Le volume regroupe vingt-deux articles : B. Hasebrink s’intéresse à l’aporie, au dialogue et à la destruction dans la 37e aventure du Nibelungenlied. U. Störmer-Caysa analyse les dialogues des héros dans Biterolf et Dietleib. N. McLelland se penche sur la forme et la fonction du verbe de modalité dans les dialogues du Parzival. N. Thomas analyse l’intertextualité dans la Crône de Heinrich von dem Türlin. H. Bleumer présente la corrélation classique dans le Guten Gerhart, et plus particulièrement la dialectique entre histoire et narration dans les premières œuvres de Rudolf von Ems. M. Stock s’intéresse à l’intertextualité dans l’œuvre d’Ulrich d’Etzenbach. B. Kellner étudie les contextes littéraires et les aspects pragmatiques dans Friedrich von Schwaben, roman du Moyen Âge tardif. F.J. Holznagel se penche sur le diabolique en analysant plus particulièrement trois versions d’une matière narrative et leurs contextualisation chez Cäsarius von Heisterbach, Chaucer et le Stricker. S. Ranawake analyse hübscher klaffe vil: le discours publicitaire d’Ulrich von Winterstetten et le dialogue chanté allemand. N. Miedema étudie les dialogues dans les poèmes gnomiques et le rôle des chanteurs et du public dans les poèmes attribués à Konrad von Würzburg. M. Sherwood-Smith se penche sur les dialogues intérieurs à trois dans Anegenge et Erlösung. E.A. Andersen s’intéresse aux relations dialogiques dans Das Fließende Licht der Gottheit et le psautier. A. Suerbaum analyse la conception de l’identité dialogique chez Mechthild von Magdeburg. A. Volfing travaille sur le dialogue et la mystique de la fiancée chez Mechthild von Magdeburg. G. Dicke s’intéresse à la sémantique et à la pragmatique du dialogue divin dans Das Fließende Licht der Gottheit de Mechthild von Magdeburg. J.M. Clifton-Everest travaille sur le jugement de Dieu et la prière finale dans l’Ackermann aus Böhmen. A. Simon étudie les dialogues dans le Ritter vom Turn. S. Griese s’intéresse à l’image, au texte et à l’observateur, ainsi qu’aux possibilités de communication du graphique au XVe siècle.
Ce recueil est d’une grande richesse : les articles présentés ici sont également intéressants parce qu’ils permettent d’avoir un aperçu complet sur une problématique assez rarement abordée alliant des préoccupations littéraires et linguistiques. L’ouvrage – et cela est suffisamment rare pour être porté à son crédit – devrait donc satisfaire autant les littéraires passionnés de textes médiévaux que les linguistes intéressés par les différentes figures et formes discursives des textes anciens.
Astrid GUILLAUME

Finn E. SINCLAIR, Milk & Blood. Gender and Genealogy in the Chanson de Geste, Oxford-Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne, Lang, 2003 ; 1 vol. in-8°, 292 p. ISBN : 3-906769-73-9, pb. Prix : CHF 82 ; €56,00.

Cet ouvrage aborde la question des personnages féminins des chansons de geste sous un angle assez neuf à double titre. D’abord par son sujet même, qui s’attache spécifiquement à la question de la maternité, alors que c’est le plus souvent la thématique amoureuse qui retient l’attention de la critique. Ensuite par son approche, qui s’inscrit dans la perspective conjointe des « gender studies » anglo-saxonnes, avec une dette notable à l’égard des récents travaux de S. Kay, et d’une psychanalyse lacanienne revisitée dans une orientation féministe à la lumière des recherches de J. Kristeva et L. Irigaray.
Avant d’aborder les textes épiques, le premier chapitre étudie en détails les images éclatées et largement contradictoires que la théologie et la science médiévales donnaient de la femme, à partir notamment des figures d’Ève et Marie, en notant au passage que de Freud à Lacan la psychanalyse continue à la penser en termes de manque, négativement, comme l’autre de l’homme, comme la chair opposée à l’esprit : symbolique positive du lait nourricier qu’on pense résulter de la transformation du sang menstruel, nécessairement mauvais ; conditions dans lesquelles un être impur et imparfait pouvait engendrer des mâles sans leur transmettre sa propre souillure.
À partir du chapitre suivant, l’ouvrage s’attache à la place des figures maternelles dans les lignages épiques. Il montre d’abord le caractère très insuffisant d’une conception purement linéaire, verticale, de la généalogie dans des textes où la parentèle large, donc horizontale, joue encore un rôle important, et où, littérairement parlant, avec les récits d’enfances, ce sont souvent les héros qui engendrent leurs ancêtres, puis il entreprend d’examiner une par une, à la fois comme signe dans la matrice (au sens mathématique : ensemble de lignes et de colonnes) des rapports de parenté et comme persona dans le récit, les différentes figures maternelles offertes par les chansons de geste. Ce sont d’abord celles qui donnent naissance à un lignage héroïque, Elioxe, mère du Chevalier au cygne, Berte aux grands pieds, mère de Charlemagne, et dont l’étude fait apparaître comment leur action de personnage entre en conflit avec leur valeur de pur signe de reproduction. Le troisième chapitre envisage les figures de transgression, en particulier Bélissent et Lubias dans Ami et Amile, à la fois catalyseurs du récit et menaces (la seconde surtout) pour l’idéal du compagnonnage masculin. Le quatrième est entièrement consacré à Raoul de Cambrai, où Aalais, Marsent et Béatrice sont les porte-parole d’un ordre mâle que les hommes se montrent incapables de respecter et d’une cohérence sociale qu’ils s’ingénient à détruire. Et cette incapacité fait le sujet du dernier chapitre, consacré à la crise paternelle, avec notamment Parise la Duchesse, Daurel et Beton et Aye d’Avignon, où, après la défaillance ou la mort du père biologique, seule figure susceptible d’incarner le père transcendant de la psychanalyse, apparaissent des substituts paternels inaptes à occuper la place : la stabilité sociale et épique n’existe plus désormais que dans le souvenir d’un âge d’or que seul peut représenter le père mort.
Il est difficile de rendre compte en quelques lignes d’un ouvrage aussi foisonnant qu’ingénieux, et qui use avec virtuosité de concepts délicats. Les chansons abordées donnent lieu à des analyses brillantes et éclairantes, comme celles de la Naissance du Chevalier au cygne ou de Raoul de Cambrai. Il semble toutefois que, au fur et à mesure qu’on avance, on glisse du thème initial de la maternité à des considérations moins neuves sur la faillite de l’ordre symbolique masculin. On a ici et là le sentiment que des analyses fondées sur des principes méthodologiques d’inspiration voisine pourraient aboutir à des conclusions très différentes, et il est regrettable à cet égard que l’étude de Daurel et Beton ne dise rien de l’analyse non moins subtile qu’en proposait A. Adler dans ses Epische Spekulanten (« Alter Mann der jungen Frau… »). On perçoit d’ailleurs à propos de cette chanson le risque de surinterprétation inhérent à la démarche : l’explication du suicide de Beatris comme point culminant du sacrifice maternel en faveur de Beton n’est pas convaincante après le départ de celui-ci, et on reste perplexe devant l’affirmation que le jeune homme sera hors d’état d’accéder in fine à l’espace de l’autorité transcendante dans un texte dont la fin est perdue. Mais c’est aussi la rançon de toute construction théorique originale, et par conséquent d’une réflexion particulièrement stimulante.
Jean-Pierre MARTIN

Carsten WOLL, Die Königinnen des hochmittelalterlichen Frankreich, 987-1237/38, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 321 p. (Historische Forschungen, 24). ISBN : 3-515-08113-5. Prix : € 43,00 ; CHF 68,80.

De 987 à 1223, le roi de France a eu seize épouses légitimes, ou à peu près, et quelques autres projets de mariage, qui n’ont pas spécialement inspiré les historiens. Derrière le tintamarre de la régularité canonique des unions, derrière quelques considérations sur le jeu des alliances, tous traits souvent portés au débit des premiers Capétiens, l’histoire des reines saisies dans le pouvoir au quotidien n’apparaît que par lueurs dans l’historiographie. C’est de fait une histoire difficile, dont l’objet se laisse malaisément saisir, dont l’empreinte sur les sources est légère. Non seulement l’historiographie capétienne, faut-il le rappeler, a ses faiblesses et ses béances – deux biographies et demie, des actes accessibles pour trois règnes – mais les reines ne sortent de la pénombre qu’à l’occasion de situations tendues, et sont au fond plus faciles à approcher comme veuves gérant leur douaire. Les têtes politiques sont rares, une reine par siècle, Constance d’Arles, Adélaïde de Maurienne, plus tard Blanche de Castille, tranchant sur les autres par ce que l’on peut supposer ou voir de leur participation aux affaires. Et même pour celles-là, les traces documentaires demeurent des plus ténues : si Helgaud de Fleury ne s’était acharné sur la mégère Constance (faisant ainsi involontairement ressortir son rôle de ménagère dans la vie quotidienne du palais et de gardienne des trésors), pour mieux faire briller la charité christique de son pieux époux, que resterait-il de concret, hormis quelques demi-participations à la diplomatique royale et l’écho de tentatives pour peser, quand se décident les successions, pour un fils contre un autre ? Douzième siècle oblige, on commence à mieux pouvoir esquisser le portrait d’Adélaïde, à saisir la physionomie de son douaire, la lutte au quotidien contre le clan Garlande, le soutien à des réseaux ecclésiastiques, quand la participation à la diplomatique royale demeure aussi faible et clignotante : la souscription à huit actes royaux en tout et pour tout (avant que les reines n’en soient totalement exclues, mais elles ne sont pas seules à connaître ce sort), et la mention, exceptionnelle dans les actes capétiens, d’une année de règne de la reine (décomptée à partir du jour du mariage) dans les actes de son époux, mais guère que de 1115 à 1122, alors même que l’influence d’Adélaïde n’est pas encore à son zénith…
Bref, il fallait une belle dose de détermination et de connaissance des sources pour affronter le sujet, mais encore pour le construire et l’exploiter. C.W. a tenté le pari et s’est prise au jeu. Elle nous offre ici une belle documentation, fondée sur des sources aussi diversifiées que possible – historiographiques, diplomatiques, quand il se peut sigillographiques, épigraphiques, hagiographiques… –, lucidement critiquées et mises bout à bout dans une galerie de portraits qui se suivent dans l’ordre chronologique. L’habileté à questionner les textes historiographiques (avec quelques très bons passages sur Helgaud et Suger), à réunir un matériau diplomatique des plus éparpillés est impressionnante, et le volume constitue dès maintenant une solide référence pour qui voudra aborder l’histoire politique des XIe-XIIe siècles. Des travaux et des éditions étaient encore indisponibles quand l’étude a été menée : par ma faute propre, je le confesse, l’exploitation des premiers actes royaux et des titres qui y sont décernés à la reine comme de la part qu’elle y prend souffre de l’impossibilité actuelle de distinguer sûrement entre actes rédigés en chancellerie et actes rédigés par le destinataire. Plus grave pour le sujet, moins compréhensible aussi, C.W. qui avait connaissance de travaux en cours, essentiels pour son sujet (corpus des sceaux des reines de France aux Archives nationales, corpus des actes des reines de France par Jean Dufour), n’a semble-t-il pas tenté de solliciter la libéralité de leurs maîtres d’œuvre, refaisant tout le travail, inévitablement moins complet. Reste enfin le plus gênant, et là encore la remarque s’ombre à peine d’une critique : l’impossibilité à produire la moindre conclusion une fois la galerie de portraits refermée. La « conclusion » des dossiers donne l’impression d’une fuite en avant, où l’on évoque Blanche de Castille plutôt que de réunir en gerbe, par thèmes, les observations.
L’A. semble avoir été pénalisée par la rigueur même avec laquelle elle a borné son terrain de recherche. Or la consultation de son étude, nourrie et utile, répétons-le, achève de convaincre le lecteur que la reine est une figure à éclipse, qu’elle surgit avec force dans les sources quand la dynastie se resserre, quand la succession se précipite. Pour le reste, avant que l’on puisse lui voir un entourage et des activités, puis un hôtel, son étude ne peut s’insérer que dans une histoire élargie du pouvoir royal, comparative au niveau européen, comparative au niveau des aristocraties princières. C.W. l’a saisi par moment, dressant ici ou là quelque utile comparaison avec l’Empire. Souhaitons qu’elle enrichisse les dossiers déjà livrés, de cette indispensable mise en perspective.
Olivier GUYOTJEANNIN

Poetry of the Early Medieval Europe : Manuscripts, Language and Music of the Rhythmical Latin Texts. III Euroconference for the Digital Edition of the Corpus on Latin Rhythmical Texts 4th-9th century, éd. Edoardo D’ANGELO et Francesco STELLA, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2003 ; 1 vol. in-8°, XX-388 p. (Millennio Medievale, 39 ; Atti di Convegni, 12 ; Corpus dei ritmi latini (secoli IV-IX), 2). ISBN : 88-8450-070-2. Prix : € 85,00.

Ce volume contient les actes de la 3e « euroconférence » tenue à Münich par les chercheurs qui travaillent au projet d’un corpus de tous les textes latins rythmiques du IVe au IXe siècle. Après celles qui eurent lieu en 1998 à Arezzo et en 1999 à Ravello et dont les actes furent publiés dans la même collection en 2000 (MM, 22), cette troisième réunion constitue un peu la conclusion des années consacrées à réunir, à travers l’Europe, une équipe pluridisciplinaire de latinistes, de médiolatinistes et de romanistes, à définir et à lancer le projet de donner, sous forme digitale, une édition critique des rythmes latins du IVe au IXe siècle comprenant la transcription de tous les témoins, les éventuelles notations musicales et les explications métriques, linguistiques, paléographiques des témoins et des manuscrits. Les communications ont été regroupées en quatre sections.
Dans la première, la plus longue (p. 5-115), intitulée New texts and New metrics, plusieurs spécialistes éditent ou étudient des textes rythmiques : ainsi, I. Velásquez montre que contrairement à ce que pensait D. Norberg, les inscriptions épigraphiques d’époque wisigothique fournissent elles aussi des matériaux intéressants à l’étude de la poésie rythmique ; P. Stotz propose une définition des critères d’une éventuelle versification reconnaissable dans les Hisperica Famina et chez Valerius de Bierzo, tandis que P. Dronke formule des hypothèses d’interprétation et de datation sur les preces Mozarabicae, ces deux contributions présentant au fond une sorte de guide pour l’étude de ce que J. Fontaine avait appelé le tertium genus, c’est-à-dire des textes à la frontière entre prose et poésie ; P. Lendinaria étudie un poème des Carmina Cantabrigensia (Vestiunt silve tenera ramorum) ; E. D’Angelo propose un système de représentation de la structure rythmique différent de celui de D. Norberg (STM-RL, Sistema tassonomico Metrologico – Ritmi latini) ; D. Vitali, enfin, publie un texte jusqu’ici inconnu et transmis par deux manuscrits (Arbor natus in paradiso). Dans la deuxième partie, portant sur les rapports entre vers rythmiques et musique (p. 119-181), on trouvera les articles de G. Björkvall et A. Haug, qui explorent les rapports performatifs entre vers et musique, de S. Barrett, qui explique une nouvelle méthode, mieux compatible avec l’ordinateur, pour éditer les notations neumatiques, et de M.Gr. Di Pasquale, qui donne des indications pour une nouvelle édition des versi computistici. Dans la troisième section, consacrée aux problèmes plus techniques de la future base de données (p. 185-239), C.P. González annonce l’application du programme TUSTEP (Tübinger System von Textverarbeitungs-Programmen) à la caractérisation automatique de la prosodie d’un texte en vers ; L. Teresi donne un exemple de l’utilisation du programme TACT (Text Analysis Computing Tools) appliqué à la métrique de textes anglo-saxons ; et A. Terracina s’attache aux problèmes liés à l’enregistrement informatique des manuscrits médiévaux. Dans la dernière partie sur la dimension linguistique des textes (p. 243-357), M. Banniard revient sur le problème du passage de la poésie métrique à la poésie rythmique en tenant compte des problèmes de réception, de la perception des frontières de vers et des changements langagiers ; D. Jacob souligne la nature avant tout performative de la poésie rythmique et remet en cause les notions traditionnelles des genres littéraires ; B. Spaggiari étudie la présence de phénomènes romans dans l’Hymnodia Gotica (= Analecta Hymnica, XXVII), tandis que R. Wright insiste sur l’importance de la langue maternelle des auteurs et sur la nécessité pour les éditeurs de ne donner que des transcriptions d’un manuscrit donné, reflet de la seule réalité qui intéresse les linguistes, les philologues et les historiens et qui ne pourra que s’effacer devant le mirage de la reconstitution critique d’une hypothétique version originale.
On pourra se rendre compte à la lecture de ce volume de l’avancement considérable des travaux et du sérieux de l’entreprise dont on attend le résultat final avec impatience. En attendant le DBR (Data-Base dei Ritmi), on pourra se faire une idée du futur CD-ROM dans la présentation qui en est faite en annexe (p. 361-366) et dont on peut lire une version anglaise sur le net ((www. unisi. it/ cislab/ ritmi/ dbr. htm). En tant qu’ancien élève d’É. Évrard, pionnier de l’informatisation des textes latins et grecs, on me permettra de regretter que dans l’inventaire des centres d’informatisation dressé par C.P. González (p. 185-189), il ne soit pas fait mention du LASLA de Liège, qui fut un des premiers centres en Europe à créer une base de données informatisées de textes latins. Il conviendrait donc de mentionner, dans la liste des bases de données disponibles sur internet ou sur CD-ROM, les instruments nés de ce centre (et qui sont les seuls à offrir des textes entièrement analysés du point de vue morphologique et syntaxique) : d’une part, le CD-ROM « Littérature latine », réalisé dans le cadre du laboratoire « Bases, corpus et langage » (UMR 6039, CNRS/ UNSA) en collaboration étroite avec le LASLA, et d’autre part, la base de données offerte sur internet par le LASLA ((http:// www. ulg. ac. be/ cipl/ lsl. htm)et à propos de laquelle on pourra consulter la présentation de J. Denooz [1].
Jean MEYERS

Text and Gloss. Studies in Insular Language and Literature Presented to Joseph Donovan Pheifer, éd. Helen Conrad O’BRIAIN, Anne Marie D’ARCY, John SCATTERGOOD, Dublin, Four Courts Press, 1999 ; 1 vol. in-8°, 214 p. ISBN : I-85182-443-X. Prix : € 55,00 ; GBP 45 ; USD 65 hb.

Ce volume rassemble douze contributions en hommage à J.D. Pheifer, du Trinity College de Dublin, spécialiste des glossaires en vieil anglais. La plupart des articles touchent donc eux aussi à ce domaine, mais pas uniquement. On pourra ainsi y lire une étude sur le sens du terme porticus dans l’Angleterre anglo-saxonne du haut Moyen Âge (É.O Carragain) ; un commentaire sur la liste des écrivains illustres présente dans les Collectanea du Pseudo-Bède (Th. O’Loughlin) ; un large relevé des preuves qu’offrent la littérature et les glossaires de l’étude de la mythologie classique en Irlande entre 600 et 800 (M.W. Herren) ; deux discussions sur la curieuse exégèse d’Ex 12, 38 dans les gloses de l’école de Canterbury (A. Breen ; H. Conrad-O’Briain) ; une interprétation de l’Esther d’Aelfric comme un speculum reginae destiné à éclairer Emma, fille de Richard Ier, comte de Normandie, mariée au roi Aethelraed en 1002, année du massacre de tous les Danois d’Angleterre le jour de la Saint-Brice (13 nov.) (M. Clayton) ; une analyse du « langage du solitaire » qui vise à montrer que l’on trouve déjà dans la poésie en vieil anglais, avant le XIIe siècle, les germes de la notion d’individualité (P.J. Lucas) ; une réflexion sur le sens de la métaphore des « livres que l’on mange » et sur la notion de mémoire dans la littérature anglo-saxonne (J. Scattergood) ; une étude lexicologique sur les noms des animaux dans le glossaire d’Épinal-Erfurt (dont l’édition classique a été donnée en 1974 à Oxford (repr. 1998) par le savant honoré par ces mélanges), qui montre que, de façon surprenante, beaucoup de ces noms survivent en anglais moderne (H. Sauer) ; un essai pour prouver que les curieux mots « ende » ou « eonde » (interprétés comme désignant une sorte de cheval), présents dans certains manuscrits de la version anglaise de l’Histoire ecclésiastique de Bède, ne sont que des « mots fantômes » (J. Roberts) ; la première édition de gloses en vieil anglais tirées du manuscrit Cotton Tiberius A. III, qui prouvent la présence et l’influence des Synonyma d’Isidore dans la culture anglo~saxonne du XIe siècle (P.E. Szarmach) ; et, enfin, une analyse sur les valeurs universelles défendues dans le poème épique de la Bataille de Maldon (G. Morgan).
Cet ensemble intéressera au premier chef les spécialistes de la littérature et des glossaires anglo-saxons, mais plusieurs articles, comme bien des travaux de J.D. Pheifer d’ailleurs, montrent tout ce que les écrivains médiévaux doivent à l’héritage classique et avec quelle créativité ils l’ont adapté à leur monde et à leur culture et, à ce titre, ce recueil peut donc intéresser bien d’autres médiévistes.
Jean MEYERS

Aloys SUNTRUP, Studien zur politischen Theologie im frühmittelalterlichen Okzident. Die Aussage konziliarer Texte des gallischen und iberischen Raumes, Münster, Aschendorff, 2001 ; 1 vol. in-8°, XXXVII-434 p. (Spanische Forschungen der Görresgesellschaft, 2e sér., 36).

Ainsi que son nom l’indique, ce livre est une étude du discours politique véhiculé par les conciles mérovingiens et wisigothiques. Le point de départ (« vorfränkisch ») en est constitué par les réunions de Rome (313) et d’Arles (314). Le point d’arrivée est logiquement le dix-septième concile de Tolède (694). L’A. s’occupe d’abord du monde franc, ensuite de l’Espagne. Son cheminement est systématique : examen des différents conciles et de leurs principales mesures dans un premier temps, puis, plus brièvement, synthèse par thèmes. Ce plan vaut pour les deux aires concernées. Une troisième partie, qui fait à peine une vingtaine de pages, s’attache à mettre en valeur les principales conclusions dans une perspective globale et parfois comparative. On pourra regretter que l’index ne prenne en compte que les noms de personnes, mais la table des matières est suffisamment détaillée pour permettre au lecteur de s’orienter rapidement dans le livre. La bibliographie est copieuse, mais il est difficile de ne pas remarquer son orientation trop exclusivement germaniste, en particulier pour le monde wisigothique. Il est tout de même étonnant de ne voir cité aucun des nombreux travaux de Cl. Sánchez Albornoz, dont on sait l’influence. De même, la réflexion sur le sacre des rois wisigoths aurait dû prendre en compte un article classique, et à mon sens toujours stimulant, d’A. Barbero [1]. Enfin, sur les origines de la « théologie politique » chrétienne, il est dommage de ne pas utiliser le grand livre de G. Dagron [2].
S’appuyant exclusivement sur des textes biens connus qui ont fait l’objet de nombreuses études, l’A. ne fait pas de découvertes fracassantes. Tel n’est pas son objectif, mais plutôt une réflexion sur la notion de « théologie politique » ? Nous allons y revenir. Ses conclusions sont regroupées en une dizaine de points, que l’on peut ainsi résumer brièvement : La « théologie politique » occidentale a son origine dans le rôle attribué à l’empereur dans l’économie chrétienne du monde ; les conciles gaulois et ibériques montrent une alternance entre consensus et conflit en ce qui concerne les rapports entre évêques et souverains. Il existe parallèlement une tension entre un discours « politique » et conjoncturel d’une part, théologique et général de l’autre. Les évêques, en tant que théologiens, et les membres de la cour, ont des intérêts parfois divergents mais participent d’un même processus et sont associés aux mêmes décisions (en particulier dans l’Espagne wisigothique). La sacralisation de la royauté, plus avancée au sud des Pyrénées, sert les intérêts du pouvoir, mais elle s’étend aussi à la fonction royale, désormais perçue comme un office. Ainsi s’explique, dans la seconde moitié du VIIe siècle, le glissement d’une conception du souverain isapostolos, selon la tradition constantinienne et eusébienne, à celle d’un roi soumis à Dieu et respectueux de ses devoirs. Ce schéma peut aussi mener à l’exclusion de ceux qui restent en marge, essentiellement les juifs dans le royaume de Tolède. L’époque voit aussi la mise en place de quelques-uns des traits distinctifs du christianisme « politique » occidental, ainsi son orientation sociale et caritative, inlassablement affirmée dans les canons. L’évêque est un pater pauperum. Pour finir, l’A. rappelle l’origine pré-chrétienne de bien des thèmes abordés (sacralisation du pouvoir, lien entre les vertus de iusticia/pietas et la stabilitas regni, métaphore caput/ corpus/membra…). Le livre s’achève par quelques considérations sur la place de la théologie politique du haut Moyen Âge « aux origines de l’Europe », particulièrement lorsqu’on définit le concept d’une universitas Ecclesie à l’intérieur de laquelle vivent et se développent différents royaumes.
La figure qui domine finalement cette construction, et on n’en sera pas excessivement surpris, est celle d’Isidore de Séville, largement responsable de la conception de la royauté comme ministère. Un développement particulier lui est d’ailleurs consacré (p. 337-350). On a le sentiment de retrouver ici des idées déjà développées par divers auteurs, dont J. Fontaine qui parle dans son dernier livre d’un Isidore « fondateur et défenseur de la culture européenne [1]». L’insistance d’A.S. sur les « fondations européennes » n’entraîne pas toujours une adhésion sans réserve. Certes, Eusèbe de Césarée puis différents conciles gaulois et hispaniques (mais aussi bien d’autres textes) ont réfléchi aux fondements et aux conditions d’exercice d’un pouvoir se définissant comme chrétien. Mais ce qui est originel, dans un sens chronologique, est-il nécessairement fondateur ? On peut en douter. Il est en tout cas difficile de se départir du sentiment que la lecture d’un livre tel que Les deux corps du roi de Kantorowicz permet infiniment mieux de comprendre où et quand se situe la modernité en « théologie politique ». En effet, à une époque où les domaines « politique » et « religieux » ne sont pas constitués en champs autonomes, où se loge donc la modernité ?
L’un des mérites de ce livre bien informé est assurément de reprendre une notion ancienne (la politischen Theologie), pour la situer dans une perspective historiographique dénuée de passion. L’exercice n’était pas évident, tant cette expression évoque la figure et l’œuvre de C. Schmitt, le célèbre philosophe du droit et de l’État proche des nazis. L’A. rappelle donc l’importance que le concept a eu dans le monde universitaire et théologique germanique depuis trois bons quarts de siècle, les critiques de Schmitt n’étant malheureusement pas nécessairement celles qui nous permettent aujourd’hui de penser le pouvoir. Ainsi un E. Peterson posait-il en 1935 l’impossibilité de toute forme de théologie politique, ce qui, convenons-en, est une façon un peu abrupte de résoudre le problème… L’A. se fait aussi l’écho des travaux actuels de J. Assmann, qui a proposé en étudiant le cas d’Israël une sorte de renversement du schéma de Schmitt : le politique ne naît plus du religieux comme chez celui-ci, mais c’est le religieux qui naît du politique (aus dem Geist des politischen, et non aus dem Geist der Theologie). On ne peut s’empêcher de penser que, pour le haut Moyen Âge, les données du problème doivent être posées de façon à éviter toute césure radicale entre des concepts qui, tels que nous les entendons, n’existent pas alors en tant que tels. L’expression « théologie politique » (les Allemands parlent aussi parfois, dans un ordre d’idées comparable, de « politische Religiosität ») a au moins ceci de bon qu’elle indique l’indifférenciation.
Patrick HENRIET

Jacques PAUL, Du monde et des hommes. Essais sur la perception médiévale, Aix-en-Provence, Publ. de l’Université de Provence, 2003 ; 1 vol. in-8°, 287 p. (Le temps de l’Histoire). ISBN : 2-85399-523-2. Prix : €26,00.

Des exposés de J. Paul émane un charme singulier : bien des années après les avoir entendus, on s’aperçoit qu’on n’en a rien oublié. C’est la marque de la qualité exceptionnelle. Le sujet, la présentation, l’image – ou les images – de ces problèmes hors normes, de ces « petits faits » que l’A. a la coquetterie de vouloir nous faire croire improvisés témoignent en effet d’une culture à la fois générale et particulière si approfondie. Ils illustrent en même temps une virtuosité critique et un raisonnement rigoureux. Bref, bon sens allié au bon goût du meilleur aloi. Ou, si l’on veut, expression parfaite de l’érudition maîtrisée, contrôlée et présentée dans une langue élégante et limpide qui en gomme le caractère ardu.
On se réjouit donc d’en retrouver onze jusqu’ici dispersés et peu accessibles, groupés en un volume commode à manier – et à relire –, de surcroît fort bien présenté. Pour ma part, j’ai été ravi de redécouvrir les exposés consacrés à la vue de Rome peinte par Cimabue sur une voûte d’Assise ou bien à l’éclatant manteau de l’empereur Henri II conservé à Bamberg, qui m’avaient enchanté lors de colloques tenus à Malmedy et à Aix. Ils n’ont rien perdu de leur « virtu » intellectuelle. Dans le premier cas, l’évocation par le grand Cimabue des monuments les plus « signifiants » de Rome en un condensé synthétique révèle, par comparaison avec d’autres réalisations datées des environs de 1300, que les principes de la figuration médiévale sont fort éloignés des nôtres, sans se refuser pourtant aux impératifs d’une propagande politique, d’une qualité évidente, dont il ne nous est plus permis que de rêver aujourd’hui (p. 45). Déjà médiatique ? Pourquoi pas. En fin de compte, les hommes sont bien davantage guidés par leurs illusions que par leurs intérêts platement économiques. Dans le second cas, l’examen clinique du demi-manteau de couronnement de l’empereur Henri II le Saint nous vaut une étude scintillante de cette pièce brodée figurant une carte du ciel très élaborée (p. 65). Elle débouche sur l’affirmation de la promotion du candidat au double titre de rex et sacerdos, théorie en gestation dans l’entourage impérial dès 962, en écho peut-être au « sacre solennel et bi-valent de l’héritier capétien, le sacré étant appelé de part et d’autre en renfort du monarchique. On le voit, ces recherches mènent loin dans la réflexion historique, à la lisière de ce domaine captivant de la symbolique d’État, défriché jadis avec tant de perspicacité par P.E. Schramm, d’ailleurs ici évoqué. Ainsi en va-t-il également de l’examen minutieux de la tapisserie de Gérone (vers 1100) dite de la Création, justement sous-titré Étude sur la signification d’une œuvre d’art (p. 141). À côté des thèmes bibliques traditionnels, J.P. distinguent à travers les modèles iconographiques antiques et grecs « quelques filets de croyances hétérodoxes », véhiculés sans doute par l’un d’entre eux (p. 156). À chaque fois, l’inspiration, le modèle si l’on veut, est suggérée ou indiquée, qu’il s’agisse de « condensés » contemporains pour Rome, d’un manuscrit carolingien pour le manteau ou d’un précédent grec pour la broderie.
Tout est à l’avenant et je regrette sincèrement de ne pouvoir commenter plus amplement la très riche étude sur le contraste culturel entre le Nord et le Midi de la France au Moyen Âge (p. 253), dont la finesse et la pénétration nous conduisent bien plus loin que les habituels topos: pays de droit coutumier-écrit, langue d’oc-oïl, cathares-chrétiens, avec une réelle satisfaction pour l’esprit. Je suis injuste en ne mentionnant que le sujet, si je parle des connaissances géographiques d’Alcuin (p. 9), si je néglige l’analyse nuancée des diableries de Guibert de Nogent (p. 157), l’autopsie révélatrice des textes médiévaux concernant le son et l’audition, la notion de temps, etc. (p. 95), toutes études qu’au temps des Annales on aurait qualifiées de « pionnières ». Mieux vaut se borner à en donner la liste en ajoutant qu’elles apportent, chacune, à leur façon, un éclairage documenté, ingénieux et intelligent sur le problème « imprévu » qu’elles abordent [1].
Bref, un volume de valeur, presqu’un livre de chevet, en raison de ses qualités de rigueur, de curiosité, de méthode historique bien tempérée, que tout esprit tant soit peu ouvert se doit de lire et de méditer.
Des fleurs aussi pour l’équipe Carozzi-Taviani qui accueille dans sa jeune collection Le temps de l’histoire un tel ouvrage de haute culture, de préférence aux pesants mémoires de ces pinailleurs « nordiques », trop souvent incapables de lire correctement sur l’original les documents qu’ils se piquent de commenter.
André JORIS

LEONARDO BRUNI, Laudatio florentine urbis, éd. Stefano U. BALDASSARRI, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000 ; 1 vol. in-8°, CII-48 p., pl. (Millennio Medievale, 16 – Testi, 7). ISBN : 88-87027-98-6. Prix : € 30,00.

La Laudatio florentine urbis (1404), panégyrique de la grande cité toscane, fut écrite par le jeune Leonardo Bruni (1369-1444) dans le dessein de soutenir la politique expansionniste de l’oligarchie qui gouvernait alors et dans le but plus personnel de préparer sa candidature à la succession de Coluccio Salutati à la tête de la chancellerie de la ville. On y trouve l’un des plus beaux textes et des plus justement célèbres du premier humanisme florentin, contemporain des grands projets artistiques signés par Brunelleschi, Ghiberti et Donatello, qui fondèrent en Italie le « Quattrocento ». Bruni y décrit l’heureuse situation de Florence (Sedet enim media inter Tyrrenum et Adriaticum mare, quasi regina quedam Italie, purissimo ac saluberrimo celo constituta nec planitiei nec montis expers.), sa richesse, la magnificence de ses édifices, l’importance de son industrie et les qualités de ses habitants ; puis il exalte l’ascendance romaine des Florentins (Nam quanti hoc primum est, ut a populo romano Florentinorum genus sit ortum !) et leur attachement à la constitution républicaine, qui garantit leur liberté politique (Ita in omni re populus libertasque dominatur.). Il mentionne en outre la réputation de l’exceptionnelle beauté de la langue florentine (Sola enim hec in tota Italia civitas purissimo ac nitidissimo sermone uti existimatur.).
Cette Laudatio fut regardée tout au long du XVe siècle comme le modèle typologique de la description d’une ville. Sa diffusion fut donc considérable, principalement en Italie, mais également dans les pays germaniques, grâce au Concile de Constance. On en conserve 43 mss (dont plusieurs datés), qui remontent pour la plupart au XVe siècle.
L’édition critique préparée par St.U. Baldassarri est exemplaire. Elle est fondée, comme il se doit, sur une large description des nombreux témoins et sur un examen approfondi de leurs relations. L’analyse philologique conclut à l’existence d’un ensemble de six familles dérivant d’un même archétype. On observe que le texte présente assez peu de variantes. L’apparat critique les signale, en même temps qu’il précise les sources exploitées par Bruni.
Publiée dans l’élégante collection du Millennio Medievale, patronnée par la très active « Società Internazionale per lo Studio del Medioevo Latino » (SISMEL), la présente édition s’ouvre sur une étude de la genèse et de la diffusion du texte de Bruni. Le contexte politique de cette genèse est bien éclairé. St.U.B. souligne que la source principale de la Laudatio, texte nourri de toute la culture humaniste des disciples de Pétrarque, est le Panathenaicus, l’éloge d’Athènes composé par le rhéteur grec Ælius Aristide au IIe siècle de notre ère, texte à l’égard duquel l’helléniste Bruni, dans une lettre de 1437 à Francesco Pizolpasso, n’hésita pas à reconnaître sa dette. Conséquence de sa large diffusion, la Laudatio florentine urbis fut imitée, notamment, par Pier Candido Decembrio (De laudibus Mediolanensium urbis in comparationem Florentiæ panegyricus) et par Enea Silvio Piccolomini (dans son éloge de Bâle).
Une bibliographie essentielle, mais suffisamment copieuse (où sont malheureusement omis les noms des éditeurs commerciaux) et plusieurs index (des manuscrits, des sources, des noms) enrichissent ce superbe travail et le rendent aisément consultable.
Pierre JODOGNE

Alfred the Great. Papers from the eleventh-centenary conferences, éd. Timothy REUTER, Aldershot, Ashgate, 2003 ; 1 vol. in-8°, XVIII-387 p. (Studies in Early Medieval Britain, 3). ISBN : 0 7546 0957 X. Prix : GBP 50.

Le personnage d’Alfred le Grand (871-899) a longtemps dominé la conscience historique outre-Manche. L’essai de B. Yorke à la fin de ce très beau volume consacré au règne d’Alfred montre toutefois que cette promotion, si elle fut éclatante, ce dont témoigne par exemple le succès du masque de Thomas Arne (1740), Alfred, qui se terminait par le chant Rule Britannia, dut attendre les Hanovre, et qu’elle prit fin en 1914, l’identification d’Alfred avec les origines « germaniques » du peuple anglais le rendant définitivement suspect aux yeux du public. Les vingt-et-un essais réunis ici permettent de comprendre les raisons du caractère tardif de cette gloire posthume : Alfred et sa cour surent développer les instruments d’une propagande politique reposant sur l’usage systématique de l’écrit, et les clercs conservèrent la mémoire du règne, mais les réalisations d’Alfred dans le domaine administratif ou militaire s’inscrivent dans une durée plus longue et ne peuvent, pour la plupart, être attribuées au seul « génie » du roi. Dans le domaine de l’évaluation des ressources et de l’exploitation des terres et des hommes, Alfred hérita, en effet, d’un système sans doute déjà ancien de seigneuries, de cours et de territoires ; il sut, toutefois, tirer davantage de la population, incitant par exemple les paysans libres à s’installer dans les burhs en échange de privilèges, une politique qui contribua à transformer ces sites défensifs en de véritables villes (N. Brooks). Cette stratégie répondait bien aux nécessités de la défense face aux bandes danoises, et R. Abels rappelle que les « grandes armées » vikings sont avant tout issues de l’imagination des propagandistes de la cour, mais elle eut pour cadre un renouveau général des villes en Europe, dont la Mercie, pourvue de fortifications anciennes et de ruines romaines imposantes, put donner le modèle dans l’espace insulaire (D. Hill). L’intervention d’Alfred à Londres, par exemple, doit être comprise dans le cadre de la politique traditionnelle des rois de Mercie : si Alfred procéda à la mise en place d’un plan régulier de rues à l’intérieur de la cité, afin de permettre une installation ordonnée des populations du wic fuyant les maraudeurs vikings, ce fut à un prince de l’ancienne maison royale de Mercie, Æthelred, qu’il remit le gouvernement de la ville, et il se désintéressa rapidement de Londres en faveur des centres du Wessex (D. Keene). Et ce furent les modifications introduites dans les règles successorales pendant les règnes du grand-père et du père d’Alfred – Ecgberht et Æthelwulf – qui furent décisives dans la politique d’unification du Wessex et des territoires voisins, conduisant à traiter les territoires du sud-est comme un seul royaume tenu en apanage par le fils du roi ; l’action d’Alfred dans le domaine monétaire trouve également ses antécédents dans les réalisations du milieu du IXe siècle (M. Blackburn). P. Stafford met toutefois en garde contre la vision téléologique de la succession que l’on pourrait tirer de la Vita Ælfredi regis par Asser ou de la Chronique anglo-saxonne : l’étude des tensions visibles au sein de la famille royale suggère un modèle familial en fait assez proche de celui que l’on peut observer dans les dynasties franques.
Les réalisations les plus importantes d’Alfred se situent, semble-t-il, dans le domaine intellectuel. S. Keynes suggère l’existence d’un petit groupe, à la cour, d’hommes décidés, pour reprendre les termes de l’A., à produire de l’écrit dans les intérêts du roi, mais aussi dans un but religieux et éducatif, et à en contrôler la dissémination. Grâce aux outils informatiques, il est possible de proposer une approche nouvelle du corpus alfrédien de traductions (J. Bately), qui comprendrait la traduction de Boèce, de la Regula pastoralis, des Soliloquia d’Augustin, des psaumes, et, peut-être, la traduction d’Orose et des Dialogi de Grégoire le Grand. A.J. Frantzen suggère que le choix des textes fut dicté par les ouvrages disponibles à la cour, mais, dans un article sur les lectures d’Asser, M. Lapidge démontre que l’évêque de Saint-Davids fut le vecteur d’un apport culturel gallois, un ouvrage comme le De raris fabulis, utilisé dans les écoles galloises, ayant sans doute servi à diffuser l’œuvre d’Orose. La dimension idéologique de l’œuvre alfrédienne est en tout cas amplement démontrée par S. Irvine : la place accordée à Rome dans la Chronique anglo-saxonne en particulier suggère la volonté de tracer un parallèle entre le royaume anglais et la Rome chrétienne, mais elle reflète aussi le désir de rétablir des relations diplomatiques satisfaisantes avec un pape critique des compromissions de l’Église anglaise face aux envahisseurs danois. L’étude par L. Webster des objets précieux associés à la cour, et notamment de quatre pièces d’orfévrerie, dont le Joyau d’Alfred est l’exemple le plus célèbre, et qui terminaient peut-être des objets destinés à maintenir en place les pages des manuscrits (vieil anglais æstel), montre que les orfèvres œuvrant pour le roi jouaient sur le thème de la vision, sans doute un renvoi à la vision intérieure ou quête de la sagesse exemplifiée par le personnage de Salomon. Cette quête semble avoir dominé la vie intellectuelle des cours de la période, et la cour d’Alfred s’inscrit bien, comme le rappelle W. Davies, dans un monde curial où le savoir était valorisé. Toutefois, les comparaisons avec le royaume franc (J. Nelson) et les rois des terres celtes (W. Davies) permettent de mieux évaluer l’étendue et le caractère du pouvoir d’Alfred : le Wessex n’était, en dernière lecture, qu’un petit royaume insulaire, où les liens étroits entre le roi et les élites donnaient un style relativement intimiste et direct à la royauté, et ce fut sans doute la lutte contre les Vikings qui conféra, à Alfred comme à ses contemporains celtes, une dimension héroïque.
Frédérique LACHAUD

Jörg ROGGE, Herrschaftsweitergabe, Konfliktregelung und Familienorganisation im fürstlichen Hochadel. Das Beispiel der Wettiner von der Mitte des 13. bis zum Beginn des 16. Jahrhunderts, Stuttgart, Hiersemann, 2002 ; 1 vol. in-8°, IX-457 p. (Monographien zur Geschichte des Mittelalters, 49). ISBN : 3-7772-0228-2. Prix : €144,00.

Comment la dynastie allemande des Wettin (Thuringe, Misnie, Saxe) a-t-elle géré ses conflits internes, comment a-t-elle su faire accepter par ses membres des normes de répartition et de transmission du pouvoir ? Telles sont les questions auxquelles cette Habilitationsschrift de l’Université de Mayence entend répondre. Dans les premiers chapitres (l’introduction constitue le premier), l’A., J. Rogge, étudie dans une perspective diachronique la suite de négociations et de traités qui jalonnent l’histoire de la dynastie des Wettin depuis la grave crise des années 1290-1310 jusqu’à la première moitié du XVIe siècle qui voit s’affirmer deux branches de la dynastie avec leurs territoires et titres propres. Il présente cette documentation comme le produit de la « communication » interne entre membres de la dynastie ; si l’emploi du terme de communication, flou et actuellement mis à toutes les sauces par les historiens, me laisse sceptique, cela n’enlève rien à la rigueur et à la qualité des analyses menées par J.R. Le lecteur pressé que les destinées des Wettin n’intéresseraient pas outre mesure pourra se reporter directement au remarquable chapitre XI dans lequel sont repris et discutés les résultats de l’analyse diachronique menée dans les chapitres précédents. La comparaison fréquemment esquissée avec les autres dynasties allemandes contemporaines ajoute encore à l’intérêt de ce gros chapitre. Le problème auquel étaient confrontés les Wettin, comme au demeurant toutes les autres familles princières allemandes, était le fait que tout membre masculin de la dynastie avait principiellement droit au titre princier et à l’exercice du pouvoir. Il fallait donc trouver des solutions pour empêcher des conflits fratricides tout en évitant, si possible, la désagrégation à la fois de la domus princière et de l’ensemble de territoires qu’elle avait rassemblés. Différentes options ont été mises en œuvre par les Wettin au cours de ces deux siècles et demi : la première était de constituer une communauté des frères dans laquelle l’aîné exerçait véritablement le pouvoir, avec le consentement des cadets qui se contentaient de la reconnaissance de leur droit principiel à l’exercice du pouvoir. La deuxième solution était de caser les cadets dans l’Église ; c’était à tout point de vue la plus favorable, mais elle ne satisfaisait pas toujours les intéressés ! Une troisième solution était d’attribuer aux cadets les revenus d’un territoire donné, ce qui leur permettait d’entretenir leur propre train princier, mais sans qu’ils exercent effectivement le pouvoir. La quatrième était de tenter d’acquérir pour les cadets, notamment sur la base de droits d’héritage transmis par les femmes, une nouvelle principauté ; elle n’était pas facile à mettre en oeuvre et les tentatives faites pour mettre la main sur le Luxembourg au milieu du XVe siècle ou, à la fin du XVe siècle, pour acquérir la Frise n’ont pas abouti. Ces tentatives pouvaient se combiner avec ce que l’on appellera la cinquième option : une décision du prince régnant, souvent testamentaire, désignait un seul des fils pour être l’héritier de l’ensemble du patrimoine princier. La sixième et dernière option enfin, à laquelle il fallait bien recourir lorsqu’aucune des précédentes ne se révélait praticable et que la brouille entre frères menaçait de dégénérer en une guerre ouverte, était le partage, plus ou moins complet, des territoires de la dynastie ; ce qui était d’autant plus facile pour les Wettin qu’ils avaient réuni sous leur autorité plusieurs principautés. Si la paix entre les différents membres du lignage était à ce prix, on n’hésitait pas à y procéder avec l’espoir que les différentes branches de la dynastie conserveraient une ligne politique commune. C’est ainsi qu’à Chemnitz en 1382 puis à nouveau à Leipzig en 1485, les Wettin procédèrent à des partages aux conséquences durables. Durant toute cette période malgré tout, on peut dire que la « Maison de Saxe » – l’expression n’est cependant pas employée par les Wettin avant 1485/86 – s’est constituée en « institution transpersonnelle » au nom de laquelle les membres de la dynastie se pliaient à un certain nombre de normes, ou bien qui rendait possible de réprimer les comportements « déviants » de certains cadets trop impatients. Cette reconnaissance de la dynastie comme institution transpersonnelle se marque aussi dans l’effort pour constituer un dépôt d’archives commun à tous les membres de la dynastie ; dans l’accord de 1436, il était par exemple prévu que chacun des frères disposerait d’une clef ouvrant la serrure du coffre où les documents vitaux pour la dynastie seraient conservés. On est ainsi passé du XIIIe au XVIe siècle d’une période où les membres de la dynastie déterminaient leur comportement uniquement en fonction de leurs intérêts propres, à une période où ils devaient concilier la défense de ces intérêts avec le fait qu’ils appartenaient à une communauté transpersonnelle, la dynastie de Saxe, et qu’ils devaient donc se plier à ce que l’A. appelle une discipline dynastique. Le livre de J.R. est tout à fait convaincant ; complétant les analyses parallèles menées par H.M. Heimann sur les comtes palatins du Rhin [1], il fournit un très utile éclairage sur un aspect décisif de la mise en place, dans l’Empire comme ailleurs, d’un ordre dynastique triomphant au cours des derniers siècles du Moyen Âge.
Jean-Marie MOEGLIN

Wolfgang-Valentin IKAS, Martin von Troppau (Martinus Polonus), O.P. († 1278) in England. Überlieferungs- und wirkungsgeschichtliche Studien zu dessen Papst- und Kaiserchronik, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, XV-417 p. (Wissensliteratur im Mittelalter. Schriften des Sonderforschungs~bereich 226 Würzburg/Eichstätt, 40). ISBN : 3-89500-313-1. Prix : €58,00.

La chronique des papes et des empereurs du dominicain Martin de Troppau a connu au Moyen Âge une diffusion considérable puisque l’on en conserve encore plusieurs centaines de manuscrits. Les îles Britanniques n’ont pas échappé à cet engouement et cette Dissertation de l’Université de Wurtzbourg révèle l’importance, a priori étonnante, du succès anglais de Martin. L’ouvrage se compose essentiellement de deux grandes parties ; dans la première sont recensés et présentés l’ensemble des manuscrits de Martin de Troppau écrits en Angleterre. Une enquête étendue à l’ensemble de la tradition manuscrite martinienne a permis à l’A. de déterminer un groupe de 83 manuscrits dont la provenance insulaire paraît assurée. Leurs lieux de rédaction se concentrent sans surprise avant tout dans l’est et le sud de l’Angleterre. L’A. s’est efforcé au prix de minutieuses études sur le contenu des manuscrits – mais avec peut-être parfois un peu trop d’assurance – d’établir une serie de stemmata présentant les liens existant entre ces différents manuscrits et les témoins supposés perdus. Une analyse codicologique et paléographique des manuscrits concernés aurait sans doute permis de mieux étayer certaines propositions mais, compte tenu du nombre de manuscrits concernés, elle était difficilement envisageable dans le cadre de ce travail. Dans la seconde grande partie de son travail, l’A. analyse la réception du texte de Martin dans l’historiographie anglaise. Il présente d’abord la vingtaine de continuations de la chronique qui ont été rédigées en Angleterre ; un chiffre important mais qui recouvre essentiellement, il est vrai, des suites de l’histoire des papes ; l’édition des continuations encore inédites fait l’objet d’une publication annoncée aux Monumenta Germaniae Historica. Tout au long du XIVe et de la première moitié du XVe siècle, nombre d’historiens anglais ont par ailleurs eu recours à Martin de Troppau qui paraît avoir été le principal relais d’une certaine connaissance de l’Empire en Angleterre. Le succès anglais de Martin de Troppau paraît en définitive s’expliquer par le fait que sa chronique des papes et des empereurs était plus ou moins le seul texte de ce genre disponible en Angleterre. Avec l’ouvrage de W.V.I., on dispose en tout cas désormais d’un guide détaillé pour s’orienter dans l’importante postérité anglaise du dominicain allemand.
Jean-Marie MOEGLIN

Literatur und Wandmalerei I. Erscheinungsformen höfischer Kultur und ihre Träger im Mittelalter. Freiburger Colloquium 1998, sous la dir. de Eckart Conrad LUTZ, Johanna THALI et René WETZEL, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-626 p. ISBN : 3-484-10835-5. Prix : € 82,00 ; CHF 135.

On ne peut rendre compte en détail de ces actes du colloque de Fribourg (1998) consacré aux fresques et richement illustré, dont le propos est de démontrer finalement le rôle de la littérature comme source d’ornementation de bâtiments et même d’objets. L’analyse porte sur les sculptures romanes de l’abbatiale d’Andlau et les parallèles qu’elles offrent avec la structure et la fonction des jeux liturgiques (A. Bruhin), la Porta Nigra de Milan (M.C. Ferrari), les fresques de deux maisons zurichoises, l’une dite Zum Brunnenhof (R. Böhmer), l’autre Zur hageren Magd (E.C. Lutz), et la série des neuf preux d’un bâtiment rural du canton de Fribourg, qui témoigne des sympathies politiques de son commanditaire, Petermann von Faucigny, promoteur de la politique confédérale de la ville (R. Wetzel). Nous trouvons l’analyse d’une tapisserie bâloise reprenant l’Histoire du Duc de Savoie (A. Rapp Buri), et d’une autre, bernoise, représentant la justice de Trajan et d’Herkinbald (M. Stucky-Schürer), puis une étude des images de l’amitié des cantons de Lucerne et d’Uri, qui s’échelonnent de 1450 environ (Arbedo-Denkmal) à 1570 (copie de la Chronique de Diebold Schilling par Zacharias Bletz) (R. Schmid), une étude de la genèse du cycle de saint Antoine (vers 1500), fresques du chœur de l’église des Antonins, à Berne, qui représentent la légende du saint (Ch. Gutscher-Schmid). Pour finir, J. Thali fait le point sur la conception et la programmation de la banque de données de Fribourg, constituée dans le cadre du projet « littérature et fresques : manifestations de la civilisation courtoise et de ses supports au Moyen Âge ».
On relèvera les contributions de M. Casterberg – consacrée à la dimension eschatologique de la Chanson de Roland du curé Conrad et aux implications théologico-impériales des œuvres réalisées à la demande des Guelfes –, de J. Mühlemann – réception de la matière arthurienne (Erec) dans l’orfèvrerie et la peinture murale –, et L.E. Saurma-Jeltsch qui réfléchit à la question de savoir dans quelle mesure les fresques médiévales relèvent du sacré ou du profane dans un contexte urbain, et cela dans une très large perspective ; c’est l’une des contributions les plus intéressantes par la diversité de ses références et par le soulignement de la polysémie des fresques où l’on trouve aussi bien la légende de Parzival que le travail (fileuses, tisserandes).
Chaque contribution décrit par le menu l’objet analysé, en fait l’historique, donne un aperçu de la diffusion des thèmes représentés ; toutes sont illustrées (reproductions, dessins, photographies) ; toutes se penchent sur les rapports entre textes et images (M. Curschmann, N. Ott), certaines sur les rapports entre oralité et écrit. Quatre index accompagnent le livre et en permettent une consultation aisée. Bref, un bel ouvrage qui donne matière à réflexion.
Claude LECOUTEUX

Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Prager Handschrift R VI Fc 26, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Standhaftigkeit in der Liebesqual ». Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, 436 p. (Europäische Hochschulschriften. Publications universitaires européennes. European University Studies, 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes. German Language and Literature, 1807). ISBN : 3-906767-44-2, br. Prix : €70,20.

Ce volume complète les textes édités par l’A. dans le t. 1 et propose un dictionnaire complet (p. 16-357) ainsi qu’un répertoire des rimes (p. 358-426), destinés à faciliter les analyses linguistiques et textuelles des discours et allégories sur l’amour courtois du manuscrit de Prague. Chaque entrée du dictionnaire est accompagnée de toutes les occurrences du vocable et de leur référence ainsi que d’une traduction ; s’il s’agit d’un verbe, nous avons sa rection casuelle et/ou prépositionnelle et les sens qui en découlent. Les noms propres (par ex. Secundille, Securiez) ne sont malheureusement pas classés dans un registre particulier. Le répertoire des rimes est accompagné de sous-sections où sont regroupées les rimes composées et les rimes consonnan~tiquement impures. On trouve enfin un index des mots à la rime, un autre des vers orphelins et une bibliographie. C’est une bonne contribution à la lexicographie médiévale.
Claude LECOUTEUX

Edina BOZOKY, Charmes et prières apotropaïques, Turnhout, Brepols, 2003 ; 1 vol. in-8°, 122 p. (Typologie des sources du Moyen Age occidental, 86). ISBN : 2-503-51445-6. Prix :€ 31,00.

En 5 chapitres, l’A. brosse un tableau des charmes et prières protectrices du Moyen Âge, en excluant les « charmes maléfiques » qu’elle rattache à la sorcellerie. Le premier se consacre aux définitions du genre, aux caractéristiques générales, bien synthétisées, à la terminologie et à la classification. L’A. utilise hélas la terminologie moderne (« charm », « Segen ») sans se préoccuper de savoir comment nos ancêtres dénommaient ces textes (cf. pour les langues germaniques galster, gealdor, galdr, zouber, segen, spel), ce qui amène de graves flottements au cours de l’exposé. Ainsi le Wiener Hundesegen est traduit par « charme de chien » (recte : bénédiction des chiens), et le Lorscher Bienensegen par « incantation pour les abeilles (p. 106 s.) Les mots techniques orison et breve sont rendus par « prières » (p. 50), ce qui les prive de toute connotation magique. Ailleurs (chap. 2), l’A. semble ignorer que la ligatura est médicale et il est faux de prétendre qu’elle est non textuelle ; du reste elle ne connaît que deux mots, ligatura et ligamina, alors que les textes en attestent bien d’autres [1]!
Les éléments constitutifs des charmes sont bien recensés, à l’exception des rituels qu’on trouve évoqués ça et là (p. 69 s., 87) ; l’utilisation du chiffre trois est présentée de façon réductrice (p. 43, 71) car les charmes notent tout aussi fréquemment le neuf. La critique de la classification actuelle est juste, mais il manque celle des positions de A. Gorovei [2]. Les paragraphes consacrés aux « formules inintelligibles » (p. 59-62) sont indigents : aucune information sur les figures incluses dans les charmes et prières – étoiles de David, croix de toutes sortes, carrés, points, séries de barres obliques [3] – pas plus que sur le mélange des alphabets grec, latin, hébreu, runique et secret. D’autre part, ephesia grammata n’est pas leur seule dénomination, ajouter salomoniacae scripturae, ignota scriptura, litterae secretae et charakteres magici [4]. L’A. omet aussi de dire que le carré magique SATOR (p. 60) a été déchiffré [5]et que ce n’est pas « un précepte monacal abrégé », sinon, comment expliquer son utilisation par les païens au début de notre ère ? Quant à l’utilisation de la Bible, la part prépondérante des Psaumes est ignorée : un seul est cité alors que le manuscrit Plut. 89 Sup. 38 de la Laurentienne de Florence, par ex., donne 90 charmes s’ouvrant chacun par un verset des psaumes.
Dans le deuxième chap. , les catégories de sources sont correctement répertoriées – on y ajoutera les traités d’hippiatrie –, en revanche, la question de savoir si l’écrit a précédé l’oral ou si c’est l’inverse (p. 67) ne se pose plus : elle a été résolue depuis longtemps par les philologues cités dans la bibliographie : à l’origine, le charme est oral. Le développement sur les objets inscrits (p. 83) est indigent et il faudra se reporter aux travaux de J. Evans et, surtout, à ceux, non cités, de Hansmann et Kriss-Rettenbeck, abondamment illustrés [1].
L’évolution du genre (chap. 3) pèche par une simplification outrancière – on va de la Mésopotamie au Moyen Âge (p. 89-91) en s’arrêtant sur Marcellus de Bordeaux –, alors que M. Schulz a bien traité le sujet [2]. Le passage consacré à l’« apport païen germanique » (p. 95 s.) – l’A. entend ici uniquement l’Allemagne et l’Angleterre ! – est un bref survol superficiel à l’aide des Conjurations de Mersebourg et des Lacnunga. L’A. n’a pas tiré profit des collections de Bang et de Ohrt, pourtant citées dans la bibliographie, et se prive donc de beaux charmes contre les elfes mâles et femelles, les trolls, les maléfices, etc. En outre, le problème des spécificités des charmes selon les pays n’est pas abordé. P. 94 n. 24 : D.B. Oikonomidès a publié une mise au point sur Gello, en grec, avec le même titre dans Laographia, t. 30, 1975, p. 246-278, rendant caduc celui de 1965.
Le quatrième chap., problèmes de critique et d’édition, fait un bilan des recherches à partir de quelques ouvrages, pas les plus importants, et il manque la collection de plus de 350 charmes de Braekman [3]. Le dernier chapitre souligne l’intérêt historique de ce corpus des charmes et prières.
La bibliographie de 20 pages appelle de nombreux compléments tant les lacunes sont nombreuses. Parmi les oublis conséquents, le Picatrix, le fonds A. Dieterich et A. Spamer (28 000 fiches conservées à l’Institut f. sächsische Geschichte und Volkskunde de Dresde), le fonds A. Schönbach et O. Ebermann (bibliothèque universitaire de Giessen), la collection de Braekman (cf. supra), celles de S.F. Marian, de R. Grambo, D. Camus (ce dernier pour la période contemporaine) [4], les études de Seligmann, Boyer [5]; pour le domaine roumain, les livres et articles de O. Papadima (1968), A. Gorovei (1990), I.A. Candrea et A. Olteanu (1998), G. Pavelescu (1998), F. Pamfile (1999), S. Cristescu (2003 [2]) ; pour la Hongrie, T. Dömötor [6]. Ajouter aussi la bibliographie rassemblée par A. Moreau et J.Cl. Turpin [1] qui procure maints titres absents ici. Il manque le nom des éditeurs du Handwörterbuch des deutschen Aberglaubens (H. Bächtold-Itäubli et E. Hoffmann-Krayer), des caractères typographiques dans certains titres (Bartelink, Pócs, Vakalondi) ; pour A. Mathieu (p. 22), lire A. Berthoin-Mathieu ; p. 25 : E. Pócs a publié son étude dans le n° 1 de la revue Népi Kultura – Népi Társadalom. Une relecture attentive eût évité des fautes de grammaire (p. 42, 119), la répétition d’une ligne (p. 120 s.), une contradiction (p. 103 et 121) [2], des traductions malheureuses comme « le tir de l’elfe » (p. 98) pour ags. aelfscot, « trait / flèche de l’elfe » ; nesso / nessio par « maladie (p. 106), alors que le terme est la déformation de nescio, « j’ignore », et désigne toute affection innommable. Bref, il est navrant de voir un si beau sujet traité de façon aussi inconséquente et défiguré.
Claude LECOUTEUX

Hans Martin SCHALLER, coll. Bernhard VOGEL, Handschriftenverzeichnis zur Briefsammlung des Petrus de Vinea, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 1 vol. in-8°, XLVI-584 p. (M.G.H., Hilfsmittel, 18). ISBN : 3-7752-1125-X. Prix : €60,00.

Le présent volume poursuit un double but. Il donne tout d’abord un état complet de la tradition manuscrite du corpus épistolaire de Pierre de la Vigne, établi en vue de l’édition de ladite collection projetée par H.M. Schaller dès 1952. En même temps, cet inventaire est susceptible de constituer, en raison du soin qui a présidé à sa confection, un instrument de travail pour tous ceux qui ont affaire, à un titre quelconque, aux collections épistolaires des XIIIe-XVe siècles en général.
Le répertoire ici édité comporte :
1. une description systématique extrêmement précise et complète de toutes les collections placées sous le nom de Pierre de la Vigne, quelle qu’en soit d’autre part la structure rédactionnelle et donc la place dans la tradition manuscrite de cet auteur.
2. Il embrasse aussi toutes les collections où des lettres de Pierre de la Vigne se trouvent mêlées à celles d’autres dictatores (Thomas de Capoue en premier lieu mais aussi un nombre important d’auteurs et de documents répondant à des définitions diplomatiques variées).
3. Il a également pris en compte sept manuscrits à caractère anthologique (Flores dictaminis) établis en relation avec les manuscrits de type 1. et 2.
Au total, c’est un imposant ensemble de 246 manuscrits qui est concerné. Chacun d’entre eux fait l’objet d’une description minutieuse de ses caractéristiques externes et internes (éléments de datation, matière subjective, caractéristiques paléogra~phiques sommaires, état de la reliure, anciennes cotes de catalogage et autres données concernant la provenance, la structure et la disposition du contenu du codex dans son état actuel, etc.). La numérotation des épîtres de Pierre de la Vigne suit, selon l’usage, celle de l’édition d’Iselius (1740), qui avait fait l’objet en 1991 d’une réimpression anastatique avec une présentation d’H.M.S.
Afin de donner à ce répertoire toute son utilité d’instrument de travail, l’ouvrage comporte en annexe une importante batterie d’index : index des bibliothèques dont relèvent actuellement les manuscrits inventoriés ; index des anciens propriétaires desdits manuscrits ; index des auteurs et rédacteurs de lettres présents dans les recueils de miscellanea comportant également des pièces de Pierre de la Vigne ; précieux index surtout des initia qui représente à lui seul 124 pages.
On voit qu’il serait superflu d’insister sur la qualité et l’extrême minutie d’un travail qui résume un demi-siècle de recherches conduites par H.M.S. sur (et autour de) Pierre de la Vigne et Thomas de Capoue. Il constitue une référence désormais obligée pour toute recherche portant sur l’ ars dictaminis au XIIIe siècle et sa réception aux XIVe-XVe siècles.
Pierre TOUBERT

Early medieval Rome and the Christian West. Essays in honour of Donald A. Bullough, éd. Julia M.H. SMITH, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000 ; 1 vol., XXXII-446 p. (The medieval Mediterranean. Peoples, economies and cultures, 400-1453, 28). ISBN : 90-04-11716- 4. Prix : €117,00 ; USD 158.

D.A. Bullough, récemment disparu, a été une des figures les plus remarquables et attachantes parmi les médiévistes britanniques des dernières décennies. Le volume de Mélanges qui lui est ici offert regroupe une quinzaine de contributions toutes centrées sur l’histoire de Rome du Ve au Xe siècle. On en trouvera ci-après la liste. On ne peut que se réjouir de l’hommage ainsi rendu à un savant peu enclin au tapage médiatique et auquel on doit des travaux de grande qualité. Citons, parmi les plus marquants, son article sur le gouvernement du royaume d’Italie sous Lothaire paru dans Le Moyen Âge en 1961 ; sa participation au volume d’Italia Sacra 5, sur les écoles cathédrales et la culture en Italie du Nord à l’époque pré-communale ; ses travaux ponctuels sur Alcuin ainsi que ses articles sur la topographie urbaine et les changements sociaux à Pavie aux VIIIe-IXe siècles.
Pour des raisons incompréhensibles, son beau livre de synthèse sur Le siècle de Charlemagne, publié en anglais en 1965, traduit en allemand en 1966 et en français en 1967 n’a pas rencontré l’audience du public qu’il méritait et est même devenu aujourd’hui une sorte de rareté bibliographique.
Le volume des Mélanges comporte les articles suivants : F. Marazzi, Rome in Transition : Economic and Political Change in the Fourth and Fifth Centuries.– A. Augenti, Continuity and Discontinuity of a Seat of Power : the Palatine Hill from the Fifth to the Tenth Century.– Th.F.X. Noble, Paradoxes and Possibilities in the Sources for Roman Society in the Early Middle Ages.– A. Rovelli, Monetary Circulation in Byzantine and Carolingian Rome : a Reconsideration in the Light of Recent Archaeological Data.– R.H. Santangeli Valenzani, Residential Building in Early Medieval Rome.– P.J. Nordhagen, Constantinople on the Tiber : the Byzantines in Rome and the Iconography of their Images.– A. Peroni et St. Riccioni, The Reliquary Altar of S. Maria del Priorato in Rome.– Chr. Wickham, The Romans according to their malign custom : Rome in Italy in the Late Ninth and Tenth Centuries.– G. Constable, The Commemoration of the Dead in the Early Middle Ages.– P. Delogu, The Papacy, Rome and the Wider World in the Seventh and Eighth Centuries.– N. Brooks, Canterbury, Rome and the Construction of English Identity.– A. Thacker, In Search of Saints : The English Church and the Cult of Roman Apostles and Martyrs in the Seventh and Eighth Centuries.– R. Schieffer, Charlemagne and Rome.– D. Ganz, « Roman Books » Reconsidered : the Theology of Carolingian Display Script.– J.M.H. Smith, Old Saints, New Cults : Roman Relics in Carolingian Francia. Appendix : Relic Translations form Rome to Francia, 750-900.– H. Schneider, Roman Liturgy and Frankish Allegory. Edition of Fragments of Amalarius.
L’ouvrage comporte en outre p. XXI-XXXII une bibliographie complète des écrits historiques de D.A.B. (y compris ses comptes rendus), établie par A. Harting-Corrêa. Pierre TOUBERT
 
NOTES
 
[1] Du Conte populaire à l’exemplum, CEM de Lille III.
[1] Pour éviter d’alourdir le compte rendu, nous ne signalerons que quelques exemples pour chaque cas.
[1] P.W. EDBURY, John of Ibelin and the Kingdom of Jerusalem, Woodbridge, 1997. Cf. c.r., ici- même, t. 106, 2000, p. 583-584 (P.V. CLAVERIE).
[1] L’article d’E.J. GOLDBERG sur ce sujet est ignoré : More devoted the equipment of battle than the splendor of banquets : frontier kingship, martial ritual, and early knighthood at the court of Louis the German », Viator, t. 30, 1999, p. 41-78.
[1] Opera latina : une base de données sur internet, Euphrosyne, t. 32, 2004, p. 79-88.
[1] El pensamiento político visigodo y las primeras unciones regias en la Europa medieval, Hispania Sacra, t. 30, 1970, p. 245-326.
[2] Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, 1996.
[1] Isidore de Séville. Genèse et originalité de la culture hispanique au temps des Wisigoths, Turnhout, 2000, p. 415.
[1] Pays et peuples dans la correspondance d’Alcuin; Une vue de Rome par Cimabue; Le manteau couvert d’étoiles de l’empereur Henri II; Expression et perception du temps d’après l’enquête sur les miracles de Louis d’Anjou ; Sur quelques textes concernant le son et l’audition ; La tapisserie de la Création. Étude sur la signification d’une œuvre d’art; Le démoniaque et l’imaginaire dans le De vita sua de Guibert de Nogent ; Les débuts de Clairvaux. Histoire et théologie ; Miracles et mentalité religieuse populaire à Marseille. Célestin V dans la dévotion populaire; Le contraste culturel entre le Nord et le Midi dans la France du Moyen Âge.
[1] H.D. HEIMANN, Hausordnung und Staatsbildung : innerdynastische Konflikte als Wirkungsfaktoren der Herrschaftsverfestigung bei den wittelsbachischen Rheinpfalzgrafen und den Herzögen von Bayern ; ein Beitrag zum Normenwandel in der Krise des Spätmittelalters, Paderborn- Munich-Vienne-Zurich, 1993.
[1] obligamenta, ligaturae, suballigaturae, periapta, suspensiones, servatorium, amolitum, amuletum, amolimentum, praevium, fascini, praefiscini.
[2] Cf. A. GOROVEI, Descântele românilor, Folklor i folcloristica, éd. S. MORARU, Chi_in_u, 1990.
[3] Cf. LONDRES, Welcome Historical Mediacal Library, ms. 517, f° 67 r°; LA HAYE, Bibl. Royale, ms. 133 M 27, f° 147 v°; nombreux exemples chez Cl. LECOUTEUX, Le livre des grimoires : de la magie au Moyen Âge, Paris, Imago, 2002, et trad. de plus de 300 formules.
[4] On dispose aujourd’hui d’environ 170 alphabets secrets, exemples chez LECOUTEUX, Le livre des grimoires, p. 213 s.
[5] Cf. LECOUTEUX, Le livre des grimoires, p. 102.
[1] L. HANSMANN, L. KRISS-RETTENBECK, Amulett und Talisman. Erscheinungsform und Geschichte, Munich, 1966, avec une iconographie conséquente.
[2] M. SCHULZ, Magie oder die Wiederherstellung der Ordnung, Francfort-Berlin, 2000.
[3] W.L. BRAEKMAN, Middeleeuwse witte en zwart magie in het Nederlands taalgebied. Gecommentarieerd compendium van incantamenta tot einde 16de eeuw, Gand, 1997.
[4] S.F. MARIAN, Vraji, farmece i desfaceri (1893) et Descântele poporane române (1896), réédités ˘ en un volume, Bucarest, 1996 ; R. GRAMBO, Norske Trollformler og magiske Ritualer, 2e éd., Oslo, 1984 ; D. CAMUS, Paroles magiques, secrets de guérison. Les leveurs de maux aujourd’hui, Paris, 1990 ; Le livre des secrets, 2001.
[5] S. SELIGMANN, Der böse Blick und Verwandtes, Berlin, 1910 ; R. BOYER, Le monde du double : la magie chez les anciens Scandinaves, Paris, 1986.
[6] T. DÖMÖTOR, A type of Hungarian Faith-Healing Charm an dits Background, ARV, t. 28, 1972, p. 5-10.
[1] La Magie, t. 4 : bibliographie générale, Université Montpellier III, 2000.
[2] P. 103 : « du haut Moyen Âge très peu a survécu jusqu’à nos jours » ; p. 121 : « Les charmes et formules magiques ont subsisté dans les traditions populaires jusqu’à une époque récente » ; cette deuxième assertion est exacte, cf. les travaux de D. Camus.
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Cf. LECOUTEUX, Le livre des grimoires, p. 102. Suite de la note...
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