Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151662
256 pages

p. 247 à 249
doi: en cours

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Nécrologie

Tome CXII 2006/1

2006 Le Moyen Age Nécrologie

Jean Larmat (1913-2005)

Jean DUFOURNET Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Avec Jean Larmat, qui nous a quittés le 19 juillet 2005, ce n’est pas seulement un éminent médiéviste dont nous déplorons la perte, mais une belle et grande figure d’honnête homme. Sa distinction n’avait d’égale que sa discrétion. Très modeste (peut-être trop), sans une once d’envie ni de méchanceté, il avait le don de sympathie et d’admiration. Ses qualités avaient tissé entre nous des liens très étroits en sorte que, pendant plus de 25 ans, nous avons échangé de nombreuses lettres et partagé peines et joies : à la naissance de chacun de mes petits-enfants, il a tenu à leur envoyer un magnifique cadeau. C’était un lecteur attentif et minutieux à qui j’avais plaisir à adresser les articles et les livres que je publiais, tant j’étais désireux de connaître son avis, et à chaque fois, pour me rendre compte de sa lecture, il m’écrivait une longue lettre de sa petite écriture qui s’est peu à peu défaite durant les derniers mois de sa vie où il était de plus en plus fatigué. Il m’avait encore écrit quelques jours avant sa mort deux pages très lucides à propos de mon étude parue dans le Moyen Âge sur Le Moyen Âge au cinéma. Très dévoué, d’une abnégation sans faille, il avait soigné pendant de longues années plusieurs membres de sa famille, et en particulier sa femme à qui le liait un profond amour et dont la disparition laissa en son cœur une blessure qui ne se referma jamais. Heureusement, il fut aidé dans sa détresse par l’affection de ses frères dont il n’a cessé de me parler avec gratitude.
Toutefois il ne faudrait pas que sa modestie naturelle fît oublier le savant qui gagna l’estime de la communauté scientifique en France et à l’étranger à un point tel qu’on lui demanda de collaborer à de nombreux volumes de Mélanges, ce qu’il acceptait volontiers, tant était grande la sympathie qui le portait vers les autres.
Comme certains d’entre nous, il fut un témoin de ce qu’on appelle aujourd’hui la promotion républicaine. Né le 13 décembre 1913, à Saint-Hilaire du Bois en Charente-Maritime, après avoir passé son certificat d’études en 1927 et son baccalauréat en 1931-1932, il fit des études de lettres à l’Université de Bordeaux où il obtint la licence ès lettres en 1934-1936 et son diplôme d’études supérieures en mai 1937. Mais il passa ces examens tout en enseignant, franchissant un à un tous les degrés de la profession. Il fut instituteur intérimaire en Charente-Maritime du 1er novembre 1932 au 30 septembre 1936, professeur délégué au lycée de Cherbourg du 1er octobre 1936 au 30 septembre 1938, professeur délégué puis titulaire au lycée de Bayonne du 1er octobre 1938 au 30 septembre 1942. C’est alors qu’il prépara et réussit l’agrégation de grammaire en 1941, ce qui lui valut d’être nommé au lycée de Nice où il enseigna de 1942 à 1961. Chargé de cours complémentaires de philologie puis de littérature française à la Faculté de Aix-en-Provence, puis de Nice (1957-1961), on lui proposa, en raison de ses mérites vite reconnus, un poste de maître-assistant de littérature française à Aix, puis à Nice (1961-1970) et, plus tard, il fut nommé chargé d’enseignement de littérature française à la Faculté des lettres de Nice (1968-1970). Il soutint sa thèse de doctorat d’État le 13 juin 1970, ce qui lui permit d’être aussitôt promu maître de conférences (au sens ancien du terme : c’était en quelque sorte un professeur sans chaire) à la Faculté des lettres de Nice, puis, dès le 1er octobre 1970, il devint, dans la même Université, professeur titulaire à titre personnel de littérature française du Moyen Âge et de la Renaissance. Il le fut jusqu’au 30 septembre 1980.
Comme J. Frappier et A. Micha, J. Larmat fut à la fois médiéviste et seiziémiste. Il consacra une partie importante de ses travaux à Rabelais non seulement dans sa thèse, Le Moyen Âge dans le Gargantua de Rabelais (Paris, Les Belles Lettres, 1973) et dans une synthèse fort bien venue de la collection alors très prisée Connaissance des Lettres (Paris, Hatier, 1973), à laquelle ont collaboré les plus grands (P. Le Gentil, J. Frappier, D. Poirion, V.L. Saulnier…) mais encore dans des articles sur des aspects particuliers de l’œuvre comme La Vigne et le Vin (1966), Formes et fonctions des récits (1978), Le Comique verbal (1981)…
Mais le XVIe siècle ne se limitait pas à Rabelais pour J. Larmat qui s’est intéressé, tout au long de sa vie, à Montaigne sous des angles aussi différents que La diversité (1969), L’Idée de progrès (1981), Montaigne moraliste certain et résolu (1984), L’Art de Montaigne dans le chapitre Des Coches (1988)…, mais aussi à Michel Menot et la facétie (1978), l’image de la Société française au début du XVIe siècle (1980), à Pierre Charron et aux rapports de la nature et de la culture dans son traité De la Sagesse (1984), à Noël du Fail et à ses motifs rabelaisiens (1988).
Médiéviste, il a abordé, dans toute leur diversité, époques, genres et auteurs, avec un goût particulier pour la littérature du Graal (Le Péché de Perceval dans la Continuation de Manessier, 1974 ; Le Motif de l’hospitalité dans Le Conte du Graal, 1977 ; Perceval et le chevalier au dragon, la croix et le diable, 1979), pour le mythe de Tristan (La Religion et les passions dans le Tristan de Béroul, 1978 ; Le Roman de Tristan en prose, manuel de courtoisie, 1979 ; La Souffrance dans le Tristan de Thomas, 1979) et pour Jean Renart (La Morale de Jean Renart dans le Lai de l’Ombre, 1978; La Ville dans l’Escoufle de Jean Renart, 1979 ; L’Enfant dans l’Escoufle, 1980). Jean Larmat aimait participer à des colloques (à ceux du CUERMA, en particulier) et à des ouvrages collectifs qui traitaient de grands thèmes généraux et transversaux, tels que le diable, la ville, la chasse, la prière, le corps humain, le manger et le boire, l’eau, les bains, les malheurs du peuple…, et à chaque fois il apportait une précieuse contribution qui concernait un texte particulier, comme La Navigation de saint Brandan dont il étudia les rapports du réel et de l’imaginaire (1976) ou le motif de l’eau (1985), ou de plus larges ensembles : ainsi en fut-il dans Paganisme, incroyance, hérésies et déviances dans la littérature française des XIIe et XIIIe siècles (1988) et dans Les Malheurs du peuple chez les écrivains politiques français des XIVe et XVe siècles : le discours du pauvre homme (1989). C’est aussi ce qu’il fit dans son beau livre Les Pauvres et la pauvreté dans la littérature française du Moyen Âge (Nice-Sophia Antipolis, 1994). D’une curiosité toujours en éveil, sans exclusive, il a étudié aussi bien des aspects de la religion chrétienne dans les Chroniques de Villehardouin et de Clari (1974) et la morale dans la Mort le Roi Artu (1867) que L’Orphelin, la veuve et le pauvre dans le Couronnement de Louis (1978) ou Le Jardin de Déduit dans le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris (1984). S’agissant de textes brefs, il a pris autant de plaisir au fabliau Constant du Hamel (1984) et au court roman picaresque Trubert (1993) qu’à l’ensemble plus pathétique des Congés d’Arras (1993). Ajoutons pour finir qu’il a consacré deux longs articles à l’empereur Julien dans les textes du Moyen Âge et dans ceux de la Renaissance (1978) et qu’il n’a pas ignoré la littérature occitane, que ce soit Flamenca (1981) ou la fin’amor (1984). Il suffit de parcourir sa bibliographie pour se rendre compte que le corps humain, l’âme et la religion ont occupé une place importante dans la recherche de J. Larmat.
Il s’agit donc d’une œuvre à revisiter pour sa diversité et sa richesse, d’autant plus qu’elle ne s’est pas limitée au Moyen Âge et au XVIe siècl : ne fut-il pas un des piliers de l’Amitié Henri Bosco aux côtés du président Cl. Girault et de la trésorière M. Baréa ? Nous partagions, lui et moi, la même admiration pour l’auteur du Mas Théotime et d’Hyacinthe. Pour l’Hommage à Jean Onimus (1979), il écrivit un petit essai sur Henri Bosco et l’esprit médiéval.
La dignité, le courage et la délicatesse furent les traits distinctifs de cet homme complexe et attachant qu’aucun de ceux qui l’ont connu ne saurait oublier. Jusqu’à la fin, ses lettres restèrent pour ses amis un gage de sa personnalité toujours intacte et la preuve de son intelligence et de son cœur. De ce savant généreux, intègre, modeste à l’extrême, je suis fier d’avoir été l’ami et de pouvoir l’en remercier. Notre amitié fut de celles dont le De Amicitia dit qu’elles « sont toujours là, secourables, jamais importunes et jamais embarrassantes, rendant le bonheur plus éclatant et allégeant l’adversité ». J. Larmat a suivi, avec pudeur et bienveillance, le cours de ma vie privée et professionnelle, de mes travaux et de mes ennuis de santé, jusqu’à ses derniers instants, malgré la fatigue et la maladie qui l’accablaient sans jamais altérer ni son égalité d’humeur ni son affectueuse attention. Cicéron disait aussi que nos amis disparus continuent de vivre en nous. Pro meritis, sit tibi terra levis.
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