Le Moyen Age 2006/2
Le Moyen Age
2006/2 (Tome CXII)
202 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-8041-5167-0
DOI 10.3917/rma.122.0441
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Nécrologie

Vous consultezEmmanuèle Baumgartner (1940-2005)

AuteurJean DUFOURNET du même auteur

Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
La preuve que quelqu’un a compté pour vous est que vous vous sentez diminué lorsqu’il meurt. C’est une perte de réalité qu’on subit – d’un coup on existe moins.– E. Cioran.

Emmanuèle Baumgartner représentait pour ses amis la Force et la Vie. Impossible de l’imaginer enfermée dans le silence. Certes, nous continuerons à dialoguer avec elle, grâce à la mémoire vivace de nos souvenirs communs et à ses livres et articles dont on n’a pas encore épuisé les richesses et les suggestions. Mais son absence sera toujours aussi cruelle. L’on voudrait parler d’elle sans fin pour continuer à vivre avec elle, mais on est comme accablé, tellement il y aurait à dire sur elle, et j’ai d’autant plus de peine que j’ai été associé à sa vie familiale, à ses joies, à ses tristesses et à ses espoirs, sans que jamais nous affichions notre amitié.

I

2 Née le 24 février 1940, E. Baumgartner fit ses études à la Sorbonne où elle fut l’élève de R.L. Wagner, de J. Frappier, de P. Le Gentil et de J. Boutière sous la direction de qui elle fit son mémoire de maîtrise sur un fragment du Tristan en prose. Comme la plupart des médiévistes qui s’intéressaient aussi bien à la littérature qu’à la philologie, elle passa en 1962 l’agrégation de grammaire. Après avoir été professeur au lycée Jeanne d’Arc de Rouen (1962-1963) et au lycée de jeunes filles de Chartres (1963-1964), elle devint assistante de R.L. Wagner à l’ancienne Sorbonne. Quand il s’agit d’entreprendre une thèse, elle pencha d’abord vers Restif de la Bretonne ; mais finalement elle opta pour le Tristan en prose et demanda à J. Frappier de la diriger. Au moment où la Sorbonne éclata en plusieurs universités, elle choisit, comme moi-même, la Sorbonne nouvelle (Paris III) où elle fut maître-assistante de 1969 à 1972 dans l’Institut de langue française aux côtés de R.L. Wagner. En 1972, elle devint chargée d’enseignement (c’est-à-dire chargée d’un emploi de professeur) à l’Université de Limoges où, après avoir soutenu sa thèse en 1973, elle fut professeur titulaire. Elle enseigna ensuite à Paris X-Nanterre, de 1977 à 1988, et enfin à la Sorbonne nouvelle, de 1988 à 2005. Elle reçut en 1991 le ler prix arthurien Escalibur, qui lui fut remis en 1994. Elle allait prendre sa retraite quand elle a brutalement succombé à une embolie pulmonaire dans la nuit du 6 au 7 août 2005.

II

3 Enseignante, elle a jusqu’au bout enthousiasmé deux générations d’étudiants. La vivacité de son esprit et l’originalité de ses propos, fondée sur une solide documentation constamment au courant de l’actualité critique et littéraire, ses formules à l’emporte-pièce et ses reparties provocantes faisaient merveille. Dans toutes ses activités, elle gardait une certaine réserve à l’égard de tout ce qu’elle disait et faisait, sans jamais se prendre au sérieux. Conformément à la tradition de la Sorbonne nouvelle, elle n’a cessé de renouveler ses programmes d’enseignement.

4 Elle a dirigé un grand nombre de thèses, avec une attention et une efficacité remarquables. Proche des chercheurs qui travaillaient avec elle en toute confiance, elle les conseillait en tenant compte discrètement de leur personnalité et en leur laissant la possibilité de s’exprimer pleinement; elle lisait de près les ébauches de plan et les chapitres au fur et à mesure de l’avancement de leur thèse; une fois celle-ci soutenue, elle veillait avec soin sur leur carrière. Elle accordait une grande importance à cette part de notre activité. Lors des soutenances, ses interventions, toujours denses et riches, apportaient de nouveaux éléments de réflexion ou un éclairage inhabituel dont la pertinence séduisait, comme ce fut encore le cas lors d’une des dernières soutenances d’habilitation à laquelle elle participa, le 10 juin 2005, moins de deux mois avant sa mort, et qui portait sur les Écritures du passé. De l’histoire des rois de Bretagne à l’histoire des ducs de Normandie, à partir des œuvres de Dudon de Saint-Quentin, de Wace, de Benoît de Sainte-Maure et de Jordan Fantosme. Elle fut éblouissante, en pleine possession de ses moyens, qui n’étaient pas communs : je n’aurais jamais pu imaginer que c’était la dernière fois que je l’entendais dans un jury de thèse. En liaison avec ce travail de direction, elle a animé, avec L. Harf-Lancner, des séminaires fort suivis dont les travaux ont été réunis en volumes, comme Entre fiction et histoire : Troie et Rome au Moyen Âge (Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997), Seuils de l’œuvre dans le texte médiéval (Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002), Progrès, réaction, décadence dans l’Occident médiéval (Genève, Droz, 2003), Dire et penser le temps au Moyen Âge (Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2005). Leur prochain séminaire, pour les deux ans à venir, devait porter sur la postérité d’Ovide au Moyen Âge et sur l’Ovide moralisé.

5 Médiéviste au sens plein du terme, E. Baumgartner a été l’une des premières de notre temps et reconnue comme telle, tant en France et en Europe qu’aux États-Unis, par l’ampleur de son œuvre qui a porté sur presque toute la littérature du Moyen Âge, par l’acuité et la profondeur de ses réflexions, par le renouvellement constant de ses perspectives et de ses champs de recherche, qu’elle aimait à exposer dans des congrès et des colloques, ou dans des conférences qu’elle donnait dans de nombreuses universités, françaises ou étrangères. Elle était encore à Utrecht quelques jours avant sa mort.

III

6 Notre première rencontre date du jour de la soutenance de sa thèse, en 1973, sur le Tristan en prose. Essai d’interprétation d’un roman médiéval. Je revois le sourire approbateur de J. Frappier qui n’a cessé d’être pour elle un modèle. Dès ce moment, les membres de son jury ont pu déceler la vigueur de son intelligence. En effet, dans cette thèse de 351 pages (Genève, Droz, 1975), on peut découvrir tout ce qui a fait la force novatrice d’E. Baumgartner au long de sa carrière scientifique. Aussi, avant d’envisager l’ensemble de son œuvre, convient-il de s’arrêter un peu sur cet ouvrage inaugural.

7 En l’entreprenant, elle n’avait pas reculé devant la difficulté, puisqu’une partie seulement de l’énorme Tristan en prose avait été publiée, et qu’il en existe de nombreux manuscrits. Elle n’était pas téméraire, dans la mesure où elle nous a donné, assez vite, un ouvrage de haute qualité, à l’image de ceux qui suivront : précis, dense et fin, bien écrit, tout à fait au point, et un bon instrument de travail, avec force tableaux récapitulatifs sur le contenu des divers manuscrits, la liste des personnages, les emprunts aux versions courtoise et commune du Tristan en vers, au Lancelot… Tenant à juger par elle-même sans se fier totalement à ce qui a été répété ni reprendre les lieux communs de la critique canonique, elle rectifie avec objectivité les jugements de ses prédécesseurs, comme ceux d’E. Vinaver sur Dinadan dont elle estime qu’il n’est pas un des plus fidèles représentants de la seconde version du Tristan en prose.

8 Loin de s’en tenir à cet aspect négatif, elle propose des solutions à de nombreux problèmes, à commencer par la tradition manuscrite qu’elle débrouille avec compétence, avançant des solutions prudentes et neuves, manifestant de ce fait de solides qualités de paléographe et de philologue. Surtout, faisant crédit aux auteurs sans les juger d’après les normes classiques, tournant résolument le dos aux appréciations rapides, partielles et méprisantes de ses prédécesseurs, E. Baumgartner, qui savait lire les textes (ce qui est le propre de la philologie, selon É. Tournier) a cherché et trouvé l’originalité du Tristan en prose et du projet de son (ou de ses) auteur : l’œuvre, bien que remaniée par Hélie de Boron ou ses successeurs, forme un tout cohérent et autonome, à étudier comme tel. Sous sa plume qui rend aux œuvres leur véritable dimension, le romancier devient un véritable créateur qui agence les épisodes de manière différente par souci de cohérence, de logique et de vraisemblance. C’est dans cette analyse qu’on apprécie toute la mesure et la finesse de notre critique qui montre bien ce que le Tristan en prose doit au Lancelot (cadre, personnages, épisodes, technique de l’entrelacement, idéologie) sans qu’on puisse parler de plagiat, dans la mesure où l’auteur, pour faire de Tristan le double de Lancelot, a transformé radicalement son héros. L’amant d’Iseut est devenu un chevalier errant, tourmenté par un impossible amour et par la recherche de la gloire, constamment partagé entre ces deux exigences. Sensible aux différences, E. Baumgartner montre que le romancier s’est placé sur un terrain relativement neuf : il évoque moins les orages et les joies trop brèves d’une passion tumultueuse que la vie quotidienne d’un couple adultère aux prises avec une société par laquelle il redoute d’être désavoué, risquant d’être pris au piège de la solitude à deux. Dès lors, il ressort, grâce à ces analyses pénétrantes, que le Tristan en prose, résolument laïque et pessimiste, n’est pas une vaste compilation mal organisée, mais un ensemble bien composé qui utilise habilement les procédés romanesques.

9 Si E. Baumgartner a pu déceler l’originalité de cette œuvre immense, c’est qu’elle a le don de l’accueil et le courage de ne pas céder à la tentation du déjà dit ou du déjà vu. Le même épisode peut avoir des fonctions différentes selon les textes. Elle réussit à expliquer tout ce qui peut sembler maladroit, nouveau ou déconcertant. Sa lucidité et son acuité se fondent sur des analyses profondes qui tiennent (et rendent) compte de la complexité de la réalité romanesque et humaine. Ainsi arrive-t-elle à dégager l’essentiel. La passion d’amour est une force brutale et contraignante, une fatalité que l’homme ne peut qu’accepter sans jamais essayer vraiment d’oublier, contre laquelle il est vain de résister et qui ne connaît d’autre terme que la mort, entraînant une aliénation de l’être, laissant l’homme brisé. Par un don exceptionnel de sympathie, elle restitue à Tristan toute sa richesse psychologique. Suivant son évolution de la jeunesse pleine de promesses à la maturité, elle présente l’homme, l’amant, le chevalier, personnage dynamique que modifient les circonstances et les êtres. Ce n’est plus le héros d’un seul amour, mais on perçoit, à travers de brèves rencontres, son éducation sentimentale, avec Iseut avant le philtre, avec la femme de Ségurade : l’auteur peut ainsi pointer, dans les faits et par les faits, la qualité exceptionnelle de l’amour qu’allait vivre le couple de Tristan et Iseut. Le héros présente trois visages successifs : dissimulé, traqué à la cour de Marc; tourmenté, inquiet, agressif dans les premières aventures de Logres; serein, équilibré, généreux, évitant les risques gratuits lors du séjour à la Joyeuse Garde.

10 Il est une qualité qu’on ne saurait trop louer et qu’E. Baumgartner conservera toute sa vie : la concision et la densité. Parlant d’un ouvrage énorme, elle n’a pas cédé à la tentation de la démesure, mais constamment tenu le pari de la brièveté. Croyante, elle aurait pu dire avec E. Cioran que « Dieu aime le laconisme. Ce serait une raison d’être croyant. Tout est trop long. C’est la seule maxime qu’on devrait avoir quand on se met à créer. »

11 Sans se payer de mots, utilisant des approches diverses, anciennes et modernes, pour éclairer les textes, elle est parvenue, dans ce premier essai qui fut un coup de maître (dont nous avons fait un long compte rendu dans la Romania en 1976, t. 97, p. 123-135), à réhabiliter une œuvre trop dénigrée et un auteur qui « n’était pas un simple compilateur, mais un créateur authentique, habile à exploiter des contradictions qu’il a dans une large mesure suscitées pour nous donner sa version de la légende de Tristan et, par delà, sa vision d’un univers désormais voué à sa perte ».

IV

12 Sa production ultérieure a été si abondante et si diversifiée qu’il est difficile de l’évoquer sinon à grands traits et de façon incomplète. Ce qui frappe dès l’abord, quand on se replonge dans son œuvre, c’est qu’elle a aimé travailler en collaboration, témoin les ouvrages écrits avec N. Andrieux-Reix (Systèmes morphologiques de l’ancien français, A. Le verbe, Bordeaux, Biere, 1983; Ancien français. Exercices de morphologie, Paris, PUF, 1990; Le Merlin en prose. Fondations du récit arthurien, Paris, PUF, 2001), avec Ph. Ménard (Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Paris, Le livre de poche, 1996), avec L. Harf-Lancner (Raoul de Cambrai ou l’impossible révolte, Paris, Champion, 1999), avec Fr. Ferrand (Poèmes d’amour des XIIe et XIIIe siècles, Paris, UGE, 1983), avec Fr. Vielliard (Benoît de Sainte-Maure, Le Roman de Troie, Paris, Le Livre de poche, 1998). Elle a participé à plusieurs des volumes que j’ai dirigés : sur les poètes du XIIIe siècle (Remarques sur la poésie de Gace Brulé, Revue des Langues romanes, t. 88,1984, p. 1-13), sur Le Chevalier au lion (La fontaine au pin, Approches d’un chef-d’œuvre, Paris, 1988, p. 31-46), sur le Roman de Renart (Les prologues du Roman de Renart, Le goupil et le paysan, Roman de Renart, branche X, Paris, 1990, p. 201-216). Cette simple énumération, sans doute incomplète, donne une idée de la diversité de ses recherches.

13 Elle a aussi donné des ouvrages de haute vulgarisation, destinés aux spécialistes autant qu’aux étudiants, portant tantôt sur de grands textes (comme L’Arbre et le pain. Essai sur la Queste del Saint Graal, Paris, SEDES, 1981; Tristan et Iseut : de la légende aux récits en vers, Paris, PUF, 1987 ; La Harpe et l’épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Paris, SEDES, 1990 ; Chrétien de Troyes : Yvain et Lancelot. La charrette et le lion, Paris, PUF, 1992 ; La Mort le Roi Arthur, Paris, Klincksieck, 1994; Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, Paris, PUF, 1999), tantôt sur des ensembles (Le récit médiéval, Paris, Hachette, 1995) et même sur la littérature médiévale (Paris, Bordas, 1987).

14 Médiéviste complète, philologue avertie, elle a publié des textes (comme le tome 6 du Tristan en prose, Genève, Droz, 1993) et, pour atteindre un public plus large, des éditions bilingues dans des éditions de poche (Pyrame et Thisbé, Narcisse, Philomena, Paris, Gallimard-Folio, 2000) et des traductions (La Quête du saint Graal, Champion, 1980 ; Merlin le Prophète, Paris, Stock Plus, 1980). Aussi était-il normal qu’on lui confiât, ainsi qu’à L. Harf-Lancner, la direction de la nouvelle collection bilingue Champion Classiques/Moyen Âge, dont elle a présenté et traduit, en 2003, le premier titre, Thomas, le Roman de Tristan suivi de La Folie Tristan de Berne et de La Folie Tristan d’Oxford (en collaboration avec I. Short).

15 L’on peut donc avoir une idée de la large étendue de ses investigations, de Wace et de Benoît de Sainte-Maure à Villon sur lequel elle a écrit une lumineuse synthèse d’une singulière pénétration dans la Foliothèque de Gallimard (1998), et sa dernière publication, parue deux mois après sa mort, portait sur Théophile Gautier lecteur de Villon : c’est le texte d’une communication éblouissante qu’elle fit lors du colloque Villon et ses lecteurs organisé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris les 13-14 décembre 2002 (Paris, 2005, p. 91-102).

16 Il reste que son domaine de prédilection a toujours été le monde arthurien, des origines aux grands romans en prose du XIIIe siècle, dont elle est devenue une spécialiste incontestée. B. Ribémont a eu l’heureuse idée de publier une bonne partie de ses articles sous le titre De l’histoire de Troie au livre du Graal (Orléans, Paradigme, 1994). Mais sa curiosité et sa disponibilité étaient telles qu’elle s’est aussi aventurée dans la chanson de geste, qu’elle n’aimait guère.

V

17 Depuis sa soutenance de thèse et la publication de son premier livre, qui contient toutes les qualités qui s’épanouiront ensuite, nos destins ont été liés. Je n’ai eu de cesse que nous nous rapprochions l’un de l’autre. D’abord, par son élection à Paris X– Nanterre en 1977 et sa participation à mon centre de recherches de la Sorbonne Nouvelle. Ensuite, en lui demandant de siéger à mes côtés dans le jury de l’agrégation de lettres et dans de nombreux jurys de thèses. Enfin, en faisant créer pour elle, en 1988, avec le plein accord de mes collègues, une seconde chaire de littérature médiévale à la Sorbonne Nouvelle.

18 Notre collaboration de plus de vingt ans a été sans faille, sans qu’il y eût jamais entre nous le moindre différend, le plus petit désaccord, et pourtant nous étions si différents par notre passé, par le tempérament, le caractère et les goûts – elle, la citadine, la Parisienne, et moi, le montagnard, féru d’André Dhôtel et d’Henri Bosco qu’elle n’aimait pas. Nous avons toujours été d’accord sur l’essentiel en ce qui concerne la société et l’université que nous souhaitions, ou notre conception de la recherche et de l’enseignement en littérature et langue médiévales, et même sur la manière d’interroger à l’oral de l’agrégation. Et cependant chacun de nous deux a toujours respecté la liberté de l’autre.

19 Elle a été d’une fidélité à toute épreuve envers ses maîtres, J. Frappier, J. Boutière, R.L. Wagner. Cette fidélité vigilante et attentive, efficace et discrète, je l’ai moi-même éprouvée au cours de ma longue maladie en 1992-1994. Du jour au lendemain, elle s’est chargée de toutes mes tâches (cours et séminaires, direction de mémoires et de thèses, soutenances…) et ce n’était pas un mince fardeau qui s’ajoutait à ses propres charges. Quand j’ai repris pied dans la vie, elle m’a rendu toutes mes responsabilités, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Université. C’est pourquoi, lorsque j’ai décidé de me retirer en 1994, j’ai été heureux qu’elle me remplace dans la plupart de mes fonctions administratives, au cœur du dispositif universitaire.

20 Elle a accompli ce travail exemplaire et presque colossal (elle se levait très tôt le matin) avec une énergie et un enthousiasme constants, même quand elle fut à son tour atteinte par la maladie, et avec une intelligence aiguë qui se remarque dans ses écrits et dans toutes ses activités : ne fut-elle pas une organisatrice et une animatrice hors de pair ? Cette élégance de l’esprit, cette lumineuse clarté, ce rationalisme de bon aloi, on les retrouve dans tous ses textes. Obstinément rebelle au jargon, elle était ouverte à toutes les formes de la modernité, sans sacrifier à la mode. Comme pour Cioran, son idéal était de « ne pas dire obscurément des choses banales, [de] dire aussi clairement que possible des choses naturellement obscures, difficiles, mystérieuses ». Elle avait compris, mieux que beaucoup de ses contemporains, que le pire est de vouloir être d’avant-garde : elle l’a été pour ainsi dire naturellement.

21 Par moments, elle pouvait sembler dure, tranchante, mais c’était à l’ordinaire pour mieux provoquer le débat sur des sujets rebattus, pour remettre en question des idées convenues ou un consensus invertébré. Si on lui faisait remarquer avec un sourire et des arguments qu’elle allait parfois un peu vite en besogne en jugeant une personne ou une œuvre, elle revenait volontiers sur son propos et nuançait son point de vue.

VI

22 Comment pourrait-on oublier une personnalité aussi forte, un esprit aussi lumineux, qui a dédaigné les grandeurs d’établissement, allant jusqu’à refuser qu’on lui offrît des Mélanges ? Sa mort restera pour nous comme une blessure toujours ouverte, comme une déperdition de notre être, même si nous gardons à portée de main, à portée de cœur, tous ses écrits. Sa générosité qui ne s’affichait pas et sa lucidité sans défaut demeureront pour tous des exemples. S’il nous était impossible de l’imaginer sur le déclin, nous aurions tant voulu qu’elle vive encore aux côtés de Pierre qu’elle a beaucoup aimé, et qu’elle profite de sa retraite qu’elle venait de prendre : nous avions en commun de nombreux projets.

23 Comme les poètes sont les seuls à savoir parler de la vie et de la mort, de l’amour et de l’amitié, je préfère laisser le dernier mot à Pierre Gabriel, le merveilleux auteur de La nuit venue (Rougerie, 1992 :

24

Le signe est là :
La brûlure d’un mot,
Sa trace ineffaçable.
Mais plus cruelle encore,
Sur l’âme à vif
Cette blessure d’un silence
Qui ne fermera pas.

 

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean Dufournet « Emmanuèle Baumgartner (1940-2005) », Le Moyen Age 2/2006 (Tome CXII), p. 441-447.
URL :
www.cairn.info/revue-le-moyen-age-2006-2-page-441.htm.
DOI : 10.3917/rma.122.0441.