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S'inscrire Alertes e-mail - Le Moyen Age Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUne campagne qui fit long feu : le saint voiage de Philippe le Bon sous la plume des chroniqueurs bourguignons (1453-1464)[1] [1] Pour connaître l’expression complète des titres abrégés...
suite
AuteurGeorges Le Brusque du même auteur
Universität GrazLe 29 mai 1453, Constantinople, antique et éminent bastion de la Chrétienté, tombait aux mains des Ottomans au terme d’un siège particulièrement sensationnel. La nouvelle fut reçue par l’Occident avec stupeur; à l’effarement des catholiques s’ajoutait une gêne coupable, les princes étant restés sourds aux appels à l’aide de l’empereur Constantin XI[2] [2] Sur l’événement que représenta en Europe la chute de...
suite. L’une des personnalités qui s’émurent le plus de l’événement fut le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui en 1453 avait dû consacrer son attention à l’insurrection des Gantois. Depuis longtemps, Philippe s’intéressait de près à la défense de la Chrétienté, et envoyait régulièrement argent, galées et chevaliers au secours des chrétiens du Levant. À la suite de la chute de Constantinople, son désir de prendre part à une croisade passa au premier plan de ses préoccupations[3] [3] Cf. en particulier N. HOUSLEY, The Later Crusades, 1274-1580. ...
suite. Le 17 février 1454 eut lieu à Lille le Banquet du Faisan, fête fastueuse que le duc voulut retentissante, au cours de laquelle il prononça son vœu fameux, à savoir que, si le roi de France décidait de prendre la croix, ou d’envoyer une armée commandée par un prince du royaume contre les Turcs, ou si un autre prince chrétien partait avec une armée suffisante, et si les pays dont il avait la charge n’étaient pas menacés, alors lui, Philippe, s’engageait à partir aussi[4] [4] O. DE LA MARCHE, Mémoires, éd. BEAUNE et D’ARBAUMONT,...
suite. La plupart des chevaliers présents firent vœu de l’accompagner. Notons que l’offre de Philippe était généreuse, mais prudente, de nombreuses conditions ayant été spécifiées[5] [5] Sur le Vœu du Faisan, cf. M. Th. CARON, Le Banquet du Vœu...
suite. En avril de la même année, Philippe quitta son duché pour assister à la Diète impériale de Ratisbonne, où le Reichstag devait élaborer un plan de croisade. Il semble qu’il eût été prêt à partir directement pour le Levant si une expédition avait été décidée. Cependant, l’empereur n’assista pas à la Diète, ce qui choqua tous les participants, et une autre Diète fut décidée pour l’automne, à Francfort. Cette fois, Philippe ne pouvait faire le déplacement, mais il envoya des ambassadeurs. À Francfort, l’empereur était représenté par l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, ardent défenseur d’une croisade contre les Ottomans, qui raconte que les princes du Saint-Empire se plaignaient constamment de l’empereur, du pape et de la Curie, des hypocrites, selon eux, uniquement bons à amasser de l’argent[6] [6] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 32-33. ...
suite. La croisade fut de toute façon reportée, à la suite de la mort du pape Nicolas V. Durant le pontificat de Calixte III, de nombreux problèmes politiques internes empêchèrent Philippe d’accomplir son vœu, mais il espérait encore prendre la croix et, en 1463, d’intenses préparatifs eurent lieu en pays bourguignon alors que le duc s’apprêtait à rejoindre Enea Silvio, devenu le pape Pie II, à Ancône pour le départ de la croisade que ce dernier avait mise sur pied. Le Grand Bâtard Antoine fut envoyé à la tête de l’avant-garde, mais Philippe, confronté à de nouvelles difficultés, dut ajourner son départ. Le fiasco de l’expédition de 1464 fut un événement donquichottesque et pathétique : il semble que la croisade ait été vouée à l’échec, avant même que la mort de Pie II ne réglât définitivement la question[7] [7] R. J. MITCHELL, The Laurels and the Tiara. Pope Pius II. ...
suite. Trois ans plus tard, Philippe rendait l’âme sans avoir réalisé son vœu.
2 L’impressionnant corpus littéraire écrit sous le patronage de Philippe le Bon et traitant directement ou indirectement de la croisade a fait l’objet de nombreuses recherches[8] [8] Cf. par exemple DOUTREPONT, À la cour de Philippe le Bon ;...
suite. La masse et la variété des ouvrages sont frappantes, qu’il s’agisse des rapports d’espions, des projets pour un passagium (une croisade outre-mer) ou des romans et biographies romancées, et montrent que le vœu de Philippe le Bon était plus qu’un simple coup de bluff. Nous souhaitons nous intéresser ici au témoignage des chroniqueurs bourguignons, dont certains, ne faisant pas partie des familiers de la cour ducale, sont encore très peu connus. Il s’agira de dégager le reflet d’une partie de l’opinion publique concernant l’une des principales préoccupations du duc ; d’autre part, on tentera d’évaluer l’importance du concept de « guerre de magnificence » dans les récits que nous ont laissés les chroniqueurs. Nous accorderons ensuite toute notre attention au témoignage de George Chastelain, afin de montrer l’évolution de la pensée du chroniqueur, seul à tirer des conclusions du fait que Philippe n’ait pu accomplir son vœu.
3 Aux XIVe et XVe siècles, l’idée de croisade générait encore bien de l’enthousiasme dans le monde catholique, et sa légitimité était rarement remise en question. De plus, le contexte d’expansion de l’empire ottoman qui amenait les Turcs aux portes de l’Occident rendait d’autant moins probable l’instauration de rapports plus cordiaux entre ceux-ci et leurs voisins chrétiens[9] [9] HOUSLEY, Later Crusades, p. 376-420. ...
suite. La chute de Constantinople avait fait aux Occidentaux l’effet d’un coup de massue, et l’on s’en rend compte en lisant les rapports consignés par les chroniqueurs. Jean de Wavrin retranscrit entièrement en français la longue et véridique narration de Jacopo Tedaldi, témoin oculaire de l’événement[10] [10] J. DE WAVRIN, Croniques, éd. HARDY, t. 5, p. 251-257. ...
suite. Mathieu d’Escouchy nous livre une version plus outrée des faits qui circulait en Occident, d’un sadisme prononcé, présentant le Turc comme un nouveau Néron, persécuteur inhumain des Chrétiens[11] [11] M. D’ESCOUCHY, Chronique, éd. DU FRESNE DE BEAUCOURT,...
suite. Olivier de la Marche, quant à lui, fut plus sensible au fait qu’avec la mort violente de Constantin XI, la plus noble personne du monde puisque descendant des Césars, c’était la plus ancienne dynastie connue qui s’était éteinte[12] [12] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 337. ...
suite. La progression alarmante des Ottomans provoqua un tollé horrifié en Occident, notamment de la part des humanistes, mettant l’accent sur la nécessité morale d’une croisade, afin de sauver non seulement les Chrétiens asservis aux Turcs, mais aussi la culture grecque et son héritage antique[13] [13] Cf. M. J. HEATH, Crusading Commonplaces : La Noue, Lucinge...
suite.
4 Or, traditionnellement, défendre la Chrétienté était considéré comme la tâche principale d’un prince catholique. Faisant référence à l’exemple de Josué combattant les armées d’Amalek tandis que Moïse intercédait pour lui en levant les bras, Charlemagne avait clairement défini son rôle par rapport à celui du pape :
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suite ».
6 Les relations entre la papauté et l’empereur s’étant détériorées, les souverains pontifes sollicitaient aussi les autres princes chrétiens[15] [15] Ibid. , p. 127-128. ...
suite. Dieu, par sa grâce, leur ayant octroyé la puissance, il était légitime qu’ils s’en servissent pour défendre la foi. Ainsi Pie II pouvait-il déclarer à Alphonse V du Portugal que, pour obtenir son salut, il était obligé d’assister la foi chrétienne de tout son pouvoir. Mais du fait de l’émergence des États nations, et de la montée en puissance des régimes autocratiques, la politique des princes était de moins en moins altruiste[16] [16] HOUSLEY, Later Crusades, p. 453; SCHWOEBEL, Shadow...
suite.
7 Philippe ne pouvait toutefois être accusé d’avoir négligé cette responsabilité du prince. Les chroniqueurs bourguignons exprimèrent leur soutien moral envers ses efforts pour la défense de la foi, soulignant son isolement à cet égard parmi les autres princes chrétiens. Chastelain fut particulièrement sévère envers Henri V d’Angleterre et Charles VII, expliquant que Dieu avait fauché leurs vies avant l’âge parce qu’ils n’avaient pas pris les avertissements de l’ermite Jean de Gand assez au sérieux. Au lieu de combattre pour la défense de la Chrétienté, Henri V s’était fait le fléau d’un peuple chrétien; quant à Charles VII, il était coupable d’ingratitude, n’ayant pas médité que telle grâce et gloire à lui donnée, comme d’avoir tout son royaume recouvert sans dangier, n’avoit point été faite à luy pour glorifier sa personne[17] [17] G. CHASTELAIN, Œuvres, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, t. 1,...
suite. Plus un prince était puissant et plus il était tenu d’agir pour la protection de l’Église. Dans le même esprit, mais avec plus d’humour, Jacques du Clercq se moque de l’empereur Frédéric III, arguant qu’il ne s’était pas présenté à la Diète de Ratisbonne parce qu’il craignait que Philippe ne le contraigne à l’accompagner : il n’y volloit pas aller, car icelluy empereur Frederic n’estoit pas chevallereux en armes, ains estoit tout quoy avecq sa femme, et ne ly chaloit de guerre[18] [18] J. DU CLERCQ, Mémoires, éd. REIFFENBERG, 2e...
suite. Sa couardise contrastait avec l’empressement chevaleresque de Philippe à offrir son corps pour défendre la foi.
8 Ainsi, le duc apparaissait comme le principal espoir de la Chrétienté. Olivier de la Marche souligne qu’il ne pouvait être blâmé pour la chute de Constantinople, car il avait averti les autres princes du danger par des ambassades; toutefois, il n’avait pu secouer leur inertie[19] [19] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 206. ...
suite. Philippe ne pouvait seul sauver la Chrétienté ; il l’avait d’ailleurs exprimé lors de son vœu. En tous les cas, il ne pouvait être accusé d’ingratitude envers Dieu. La Marche nous dit clairement que ses efforts répétés remplissaient l’obligation morale qu’il avait d’utiliser à bon escient le pouvoir que Dieu lui avait octroyé : en 1464, ayant accoustumé de recongnoistre envers Nostre Seigneur les biens et les graces qu’il luy faisoit, Philippe répondit immédiatement à l’appel du pape en mobilisant sa chevalerie[20] [20] Ibid. , t. 3, p. 35-36. ...
suite.
9 Les propos louangeurs vis-à-vis des efforts du duc n’émanaient pas seulement de la cour de Bourgogne. Dans la petite chronique versifiée qu’il écrivit pour sa congrégation, le moine de l’abbaye de Floreffe fit l’éloge des actions répétées de Philippe en faveur de la défense de la foi. Il l’admirait particulièrement pour son vœu qui l’engageait personnellement, et nous laissa, pour notre récréation, un exposé en prose du fameux banket de Lille, s’attardant sur le coût considérable – plus de diex mille escus – non pas, d’après le ton général du récit, pour lui en faire reproche, mais plutôt afin que la libéralité du duc en cette digne occasion frappât mieux les esprits[21] [21] Chronique de l’abbaye de Floreffe, éd. REIFFENBERG, p. 170. ...
suite. Car le banquet avait pour but, non seulement d’inspirer les chevaliers bourguignons, mais aussi d’animer / Les corages des princes franchois / Et aultres seigneurs de nos lois. Qu’ils ne craignent pas de quitter leurs domaines ! Dans sa magnanimité, le bon duc lui-même avait superbement ignoré ceux qui tentaient de l’en dissuader :
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[…]
L’en vous juerat de faus traix.
Franchois sont sur vous envieux.
Trop vous porriez fier en eulx ![22] [22] Ibid. , p. 169, v. 3021-3025,3027-3031. ...
suite»
11 Avec ce banquet, Philippe souhaitait faire de la réclame pour la croisade, et obtenir des chevaliers qu’ils s’engageassent, selon Olivier de la Marche, de leur volonté et devocion, sans contraincte[23] [23] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 337-338. ...
suite. Il s’agissait, bien sûr, d’un énorme travail de propagande. Olivier de la Marche, qui faisait partie du comité ayant organisé l’événement, et Mathieu d’Escouchy ont inséré dans leur narration ce qui semble être le compte rendu officiel des festivités. L’on y trouve décrits en détail les entremets qui montrent à quel point les arts de la fête et de l’imaginaire s’étaient développés de manière toujours plus sophistiquée en Bourgogne. On y trouve aussi un interlude d’inspiration allégorique qui nous dépeint l’auteur restant songeur à la fin du banquet, une fois les tables enlevées, se demandant si tout cela n’a pas été qu’un rêve. Il fait part des questions qu’il se pose à un chambellan du duc, à savoir si la dépense n’a pas été oultraigeuse et desraisonnable […], sans […] entendement de vertu, et si la décision du duc de prendre la croix n’est pas précipitée. Mais l’autre souligne que la résolution de Philippe est mûrie de longue date, que ses projets lui tiennent à cœur, et qu’il a lui-même imaginé ce banquet afin de publier de manière optimale le bon vouloir et le desir qu’il a au bien publicque et general prouffict de la chrestienté[24] [24] Ibid. , t. 2, p. 369-371 ; M. D’ESCOUCHY,...
suite. Loin de constituer une critique, cet épisode semble avoir été destiné à réfuter les objections. La magnificence, qui fut un élément primordial de la politique de Philippe le Bon, occupe une place de choix dans ses efforts de croisade.
12 Ph. Contamine a attiré notre attention sur ce passage du Débat des hérauts d’armes de France et d’Angleterre, petit traité propagandiste français du XVe siècle, où l’auteur distingue la « guerre de magnificence », quant princes vont en ost conquerir en loingtaing et estrange païs, ou soy combatre pour la foy catholique deffendre ou eslargir, de la « guerre commune », en soy mesmes ou contre ses voysins et lignagiers[25] [25] Le débat des hérauts d’armes de France et d’Angleterre,...
suite. La croisade serait donc un exemple prééminent de « guerre de magnificence », une guerre qui par ses motifs et sa mise en œuvre place celui qui la mène dans des sphères incomparablement plus prestigieuses que celles où évolue le commun des princes. Le concept de magnificence ne s’explique pas sans celui de magnanimité, vertu traditionnelle du prince idéal, que Christine de Pizan décrivait en 1413 comme un désir intrinsèque d’accomplir des choses admirables, une soif de grandeur non pas blâmable, mais digne de louanges, son but étant de servir d’exemple[26] [26] CHRISTINE DE PIZAN, Le livre de la Paix, éd. C. C. WILLARD,...
suite. Or, selon Guillaume Fillastre, chancelier de l’Ordre de la Toison d’or, c’était la vertu de magnanimité qui dictait les efforts de croisade de Philippe le Bon. Ainsi, Philippe ressentit la chute de Constantinople comme un défi, un outrage à sa magnanimité : Car ces nouvelles oyes sa magnanimité luy fit le sang et les membres fremir[27] [27] G. FILLASTRE, Le premier livre de la Thoison d’or, dans...
suite. En tant que prince chrétien, il se sentait contraint de réagir. La vertu de magnificence était directement liée à celle de magnanimité; le concept a été étudié en détail notamment par deux historiens de l’art, S. Anglo et G. Kipling, qui ont souligné l’importance capitale qu’avaient pris ces deux vertus à la cour de Bourgogne, influençant plus tard en ce sens celle des Tudors[28] [28] Cf. G. KIPLING, The Triumph of Honour. Burgundian Origins...
suite. La magnificence était l’expression physique, visuelle, de la grandeur du prince, l’étalage de sa puissance et de sa richesse, dont il faisait profiter le plus grand nombre possible par sa libéralité. Or c’est sur la magnificence de Philippe que les chroniqueurs bourguignons, traitant de ses actions pour la défense de la foi, mirent l’accent. Le moine de Floreffe relate que Philippe avait envoyé grant nombre de navie, remplies de chevaliers, vers les chrétiens du Levant, ainsi que moult très grant finance, et que très maintes fois il leur avait fait aultres innumérables biens[29] [29] Chronique de l’abbaye de Floreffe, p. 168, v. 2997-2999,3007-3010. ...
suite. De même l’auteur anonyme du Livre des trahisons de France envers la Maison de Bourgogne décrit avec un soupçon d’exagération comment, en 1444, Philippe avait envoyé Waleran de Wavrin et Geoffroy de Thoisy en Grèce avec plusieurs navires puissamment artilliés et accompaigniés de bons archiers, parmi lesquels figurait la plus grosse nave qui se trouvast adont en toutte la mer de Levent[30] [30] Le Livre des trahisons de France, éd. KERVYN DE LETTENHOVE,...
suite. Olivier de la Marche prend plaisir à relater le noble et tonitruant départ d’Antoine de Bourgogne, en 1464, du port de l’Écluse :
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suite.
14 Une « guerre de magnificence », surtout en faveur de la foi, était donc le meilleur moyen pour un prince d’acquérir honneur et renommée, par l’étalage splendide de sa richesse et de sa puissance. Mais que dire des résultats ? Certains chroniqueurs insistèrent sur les quelques succès obtenus, faisant par exemple l’éloge de la guerre de course menée par les capitaines bourguignons en Méditerranée, se préoccupant peu du fait qu’elle était généralement exercée à l’encontre de ressortissants génois, marchands de confession musulmane ou orthodoxe[32] [32] TAPAREL, Bourguignons en Mer Noire, p. 20-22; PAVIOT, Politique...
suite. Ainsi, l’auteur du Livre des trahisons de France grossit considérablement les actes de piraterie de Waleran de Wavrin et Geoffroy de Thoisy, déclarant qu’ils avaient mervilleusement couru et pillié les terres du soldan et […] du Turc[33] [33] Le Livre des trahisons de France, p. 227. ...
suite. Olivier de la Marche raconte pour sa part qu’après la débâcle de l’expédition de 1464, les chevaliers Frederick de Witem et Pedro Vasquez de Saavedra (un Castillan vivant à la cour de Bourgogne) acquirent grant honneur en restant en Méditerranée pour pratiquer la guerre de course, car ce n’est pas peu de chose, précise-t-il, après l’armée rompue, de soubstenir la guerre ung an contre les infidelles[34] [34] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 3, p. 41. ...
suite. Mais d’autres préféraient admettre que les résultats étaient décevants : l’auteur du Livre des faits du bon chevalier messire Jacques de Lalaing ne cache pas qu’en fait d’exploits, Waleran de Wavrin et ses hommes ne profitèrent guère à la chrestienté, ne aussi ne fut faite chose qui fust à leur profit[35] [35] Le Livre des faits du bon chevalier, éd. KERVYN DE LETTENHOVE,...
suite. Toutefois, la magnificence de Philippe n’était pas remise en cause. Ayant décrit le glorieux départ de la flotte du Grand Bâtard, Olivier de la Marche constate simplement : et fut celle belle assemblée rompue à petit exploit[36] [36] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 3, p. 41. ...
suite. Les actes du duc montraient qu’il faisait ce qu’il pouvait et la faute devait être rejetée sur d’autres, ou sur le mauvais sort. Il est vrai qu’Adrien de But, moine et auteur d’une chronique latine, avait été forcé de constater certains abus des croisés bourguignons, en ayant été victime : avant même d’avoir dépassé les côtes de Flandre, le chef d’une expédition envoyée en renfort à Rhodes avait menacé de piller la propre abbaye du chroniqueur, si l’abbé ne payait pas une lourde rançon[37] [37] A. DE BUT, Chronique, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, p. 309. ...
suite. Pourtant, Adrien de But n’attribue pas ce brigandage à un défaut d’organisation, même si Philippe, comme Jacques Cœur avant lui, recrutait une chiourme bon marché en engageant de force vagabonds et truands[38] [38] Cf. TAPAREL, Bourguignons en Mer Noire, p. 9. ...
suite. Le chroniqueur déplore plutôt la nature vicieuse des hommes d’équipage et de leur capitaine. Quelques pages plus loin, il explique comment Philippe eut recours à cette méthode pour remplir de nouvelles galées et semble l’approuver, car, à la suite des guerres de Gand, nous dit-il, la Flandre était pleine d’oisifs et de criminels[39] [39] A. DE BUT, Chronique, p. 352. ...
suite. Les principes et les projets de Philippe ont, dans l’ensemble, le soutien du chroniqueur.
15 Il semble que la magnificence déployée par Philippe dans ses efforts de croisade ait eu ses effets les plus importants, non sur les Turcs, mais sur d’autres pays catholiques. Les chroniqueurs nous font part du prestige gagné par l’État bourguignon aux yeux des princes allemands, très impressionnés par le fait que Philippe ait pris la peine de se rendre en personne à la Diète de Ratisbonne, au cœur du Saint-Empire. Ce périple fut souvent décrit comme un pré-voiage, un prélude à la croisade, durant lequel Philippe visita maintes regions estrangnes […] par tous les Allemaingnes[40] [40] Chronique de l’abbaye de Floreffe, p. 174, v. 3122-3123. ...
suite, bravant l’hostilité que certains princes avaient, à l’origine, contre lui[41] [41] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 3, p. 35. ...
suite. Cette visite remporta un franc succès. Mathieu d’Escouchy nous dépeint l’accueil triomphal qui fut fait au duc dans plusieurs villes bavaroises. Parfois, comme à Ulm, on lui demanda de réconcilier plusieurs partis. Le chroniqueur ajoute : Et joyssoit par tout où il passoit de touttes prerogatives, comme se eust esté l’empereur en personne[42] [42] M. D’ESCOUCHY, Chronique, t. 2, p. 247-249. ...
suite. Mathieu d’Escouchy décrit aussi avec admiration les grands honneurs déférés par Pie II au prince de Clèves, ambassadeur de Philippe à Mantoue en 1459. Pie II le fit asseoir parmi les cardinaux alors que l’un des plus grands princes du royaume de Naples, Antonio d’Aquaviva, dut s’asseoir avec les autres ambassadeurs. Aux excuses avancées par le prince pour justifier l’absence de Philippe, il répondit bénignement : « je sçay bien les excuses estre veritables et raisonnables ; et pleust à Dieu que chascun prince de la crestienté […] fist aussy bon devoir comme lui ! ». Ces honneurs contrastaient avec l’accueil cavalier, voire grossier, réservé aux ambassadeurs du roi de France[43] [43] Ibid. , t. 2, p. 389-394. ...
suite.
16 Cette « guerre de magnificence » eut donc des effets positifs puisque, malgré la faiblesse des résultats concrets, le duc eut l’occasion de faire étalage de magnificence, et que ses efforts lui apportèrent beaucoup d’honneur, qui rejaillit sur ses États. Qu’en était-il du vœu qui, publié à grand fracas, restait inaccompli ? Il semble qu’aucun des chroniqueurs n’ait jugé sévèrement ce dernier échec. L’auteur du Livre des trahisons de France se contente d’indiquer, en note marginale, que Philippe ne put réaliser son vœu pour la mort quy le souprist[44] [44] Le Livre des trahisons de France, p. 227 n. 2. ...
suite, tandis qu’Adrien de But en rejette la faute sur Louis XI et ses manigances, qui par deux fois empêchèrent le départ du bon duc[45] [45] A. DE BUT, Chronique, p. 445,449. ...
suite. Seul Jacques du Clercq se démarque par une attitude nettement plus critique. Ainsi qu’en témoigne le commentaire très caustique qui clôt son compte rendu du banquet, beaucoup de nobles bourguignons firent à la suite de Philippe de grands vœux, desquels, explique-t-il, je n’en parleray pourtant qu’ils ne feurent pas accomplis ne faits, et se seroit la chose trop longue a racompter. En d’autres termes, ce fut beaucoup de bruit pour rien[46] [46] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 2, p. 199. ...
suite. Il indique aussi que les demandes d’aide financière faites par Philippe auprès de ses sujets ne furent pas accordées d’aussi bon cœur que Chastelain ne voudrait le laisser entendre[47] [47] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 3, p. 77. ...
suite : les États d’Artois furent moult esbahis par ses demandes exorbitantes, qu’ils exaucèrent tant par crainte que par amour. Les impositions furent perçues malgré que Philippe n’allat nulle part, et qu’il euist dit qu’il n’en voulloit nulles jusques a ce qu’il iroit sur lesdits Turcs[48] [48] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 2, p. 206,242. ...
suite. Du Clercq est souvent amer, parfois injuste. Ainsi, il déplore le fait qu’Antoine et ses chevaliers n’aient rien accompli au retour d’Ancône, combien que par la mer qu’ils passerent, ils passerent par moult de pays sarrasins et infidels. Mais sa rancœur est surtout dirigée contre les chevaliers, qui ne souhaitaient que guerroyer a leurs voisins[49] [49] Ibid. , t. 4, p. 95,48. ...
suite, et il ne semble pas avoir mis en doute la bonne volonté du duc.
17 Les opinions des chroniqueurs sur la croisade paraissent dans l’ensemble très conservatrices. Celle de Jacques du Clercq est sans doute la moins évoluée : pour lui, partir en croisade signifiait grosso modo que les chevaliers bourguignons dussent aller à la rencontre de sarrasins, quels qu’ils soient, pour combattre. Il acceptait aussi difficilement les exigences financières de la croisade. Pourtant, certains changements n’échappèrent pas aux chroniqueurs, par exemple que les conflits continuels entre princes chrétiens rendaient l’organisation d’un passagium ratiquement impossible. Chastelain souligna aussi que Pie II avait mis sur pied une croisade dirigée contre les Ottomans, et qu’Antoine n’était censé s’attaquer ni aux Tartares, ni aux Mores de Grenade, ne de Barbarie sans son accord[50] [50] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 51. ...
suite. Enfin, certains chroniqueurs sentirent bien que la croisade était l’affaire d’armées professionnelles. L’idéal du pèlerinage armé était encore vivace parmi le peuple, mais les croisades populaires étaient généralement plus nuisibles qu’efficaces[51] [51] HOUSLEY, Later Crusades, p. 403,407-410. ...
suite. Ainsi Du Clercq jugea que la multitude de petites gens qui avaient décidé de répondre aux appels de Pie II en payant de leur personne n’aurait probablement rien accompli, car ils n’avaient ni chef, ni discipline pour les guider[52] [52] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 4, p. 53. ...
suite. C’était surtout une aide financière que l’on attendait du peuple et c’est à cette mission que Jean Molinet, louant l’action des paÿsans et riches bonshommes qui desployeront l’espargne de leurs tresors pour secourir au bien publicque, tente de donner de la dignité dans sa Complainte de Grèce[53] [53] JEAN MOLINET, Les Faictz et Dictz, éd. N. DUPIRE, t. 1,...
suite.
18 Il reste qu’aucun des chroniqueurs ne tira de conclusion de grande portée sur un point crucial : le fait que Philippe n’ait pu accomplir son vœu. Aucun, si ce n’est Chastelain, le chroniqueur officiel de l’État bourguignon, celui qui a le plus à dire sur le rêve de croisade de son commanditaire. Des chapitres entiers de sa chronique y sont consacrés, et J.Cl. Delclos a montré que le livre 6 avait été composé au fur et à mesure des événements, ce qui nous permet de saisir le développement de sa pensée presque sur le vif[54] [54] Sur les projets de croisade du duc dans la chronique de...
suite. L’importance accordée par Chastelain au problème de la défense de la foi chrétienne est frappante dès le prologue puisqu’il place les conquêtes de Mehmet II dans un contexte apocalyptique, l’âge dans lequel il vit, où les royaumes se font et se défont, tandis que le cosmos lui-même a montré signes et prodiges : Et dernièrement, explique-t-il, s’est eslevé en mes jours l’ennemy cruel de Dieu, le grand Turc, un nouveau Mahomet, […] prince de l’armée de Satan. Tel l’antéchrist, Mehmet II s’est imposé au monde en arrachant Constantinople aux chrétiens. Aucun prince n’ose s’opposer à son offensive, sauf un seul, que Chastelain se refuse à nommer[55] [55] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 1, p. 11. ...
suite; mais de qui pourrait-il s’agir sinon de Philippe, qui a fait vœu de combattre les Ottomans, voire d’affronter leur sultan corps à corps ?
19 En 1454, au retour de la Diète de Ratisbonne, Philippe est, selon Chastelain, au sommet de sa gloire ; il est même, pourrait-on dire, en état de grâce. Durant ce long périlleux voiage[56] [56] Ibid. , t. 3, p. 6. ...
suite, où tant de princes qui autrefois l’avoient deffié de feu et de sang[57] [57] Ibid. , t. 3, p. 35. ...
suite étaient devenus ses amis, pour ne pas dire ses sujets, Dieu avait clairement montré qu’il veillait sur le duc, en reconnaissance de ses efforts pour son service. Dans les bonnes villes de ses États, Philippe est acclamé comme un héros, tant qu’à peine à mortel homme n’en séoit point faire autant[58] [58] Ibid. , t. 3, p. 6. ...
suite. L’excitation atteint son paroxysme une nuit où Philippe séjourne à La Haye pour demander aux États des subsides pour la croisade, avec l’apparition d’une comète qui survole l’hôtel ducal pour disparaître dans la mer[59] [59] Ibid. , t. 3, p. 69. ...
suite. Beaucoup y virent un présage de grandes choses à venir pour le duc ; selon Chastelain, elles étaient indubitablement liées à la croisade.
20 Le récit de Chastelain pour l’année 1454 laisse transpirer une étrange atmosphère, mélange d’excitation et de tristesse. L’émotion transparaît dans les paroles supposées de Charles VII, qui aurait admiré la résolution de Philippe, et qui craignait de ne jamais le revoir : « saint Jehan ! beau-frère de Bourgogne s’en va en Turquie, ce poise moy, saint Jehan ! c’est le plus honoré prince qui vive […][60] [60] Ibid. , t. 3, p. 32. ...
suite». Elle imprègne aussi le discours de Jean Boursier, venu autoriser Philippe, de la part du roi, à lever les subsides pour la croisade : plusieurs fois pendant qu’il parlait, le chevalier français fondit en larmes que ne pooit restraindre[61] [61] Ibid. , t. 3, p. 37. ...
suite. Ce mélange de joie et de tristesse rappelle le sentiment qu’éprouverait un chrétien en voyant son frère s’acheminer vers le martyre. Selon Chastelain, Philippe était conscient du fait qu’il pourrait ne pas revenir de sa croisade. À un évêque français qui l’avertissait des dangers d’une croisade, considérant tel prince qu’il estoit, le duc aurait répondu avec chaleur :
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suite».
22 Chastelain s’étonnait qu’un prélat fît son possible pour mitiger le zèle de Philippe, mais la réponse du duc était une leçon de ferveur religieuse, triomphant de la raison au point de devenir folie – le type de folie prôné par le Christ. Si Dieu attendait de Philippe qu’il risque sa vie et quitte ses États, il devait se soumettre : « Dieu le veut ! », selon le cri des premiers croisés.
23 La description des préparatifs faits durant l’hiver 1463-1464, alors que le duc espérait encore partir en croisade, nous donne une idée claire de sa puissance et de sa richesse, présentant l’expédition qui s’organise comme une « guerre de magnificence ». Tout est mentionné, des louchets et […] pelles de fer pour manouvriers aux tentes somptueuses, harnachements de chevaux et autres riches estoremens de corps pour fait de guerre, qui valoient rançons de rois et princes, et que Philippe avoit gardés pour cestuy voyage comme pour fin de sa gloire[63] [63] Ibid. , t. 4, p. 430-431. ...
suite. Toutefois, Chastelain, plus que tout autre, insiste aussi sur l’humilité du duc, et nulle part ailleurs on ne trouve une telle image de Philippe, prêt, littéralement, à « prendre la croix »; comme il l’avait dit à l’évêque de Langres, le sort de la croisade était à la grâce de Dieu, et tant pis s’il devait mourir, du moment qu’il faisait son devoir de chrétien. Sa conception de la croisade rejoignait celle de Saint-Louis, et Philippe était prêt à y laisser la vie, comme le Capétien sous les murs de Tunis.
24 Mais depuis 1456, quand le Dauphin était venu chercher refuge contre son père à la cour de Bourgogne, les difficultés n’ont cessé de s’amonceler, empêchant régulièrement Philippe de partir. Pour Chastelain, la dernière qui survient – une querelle entre Philippe et son fils Charles, censé gouverner le duché en l’absence de son père – est véritablement diabolique[64] [64] Ibid. , t. 4, p. 459. ...
suite. Pourtant, les disputes entre les princes et leurs héritiers étaient monnaie courante à l’époque; ce n’était qu’un des problèmes auxquels ils pouvaient se trouver confrontés. Malgré tout, le duc n’avait pas abandonné ses rêves chevaleresques, et dix ans après le Banquet, il demandait aux chevaliers ayant fait vœu de le suivre s’ils étaient encore prêts à partir. Pris de court, ils furent d’abord bien embarrassés, quand enfin un chevalier non le tout plus sage du pays, qui béoit par une arrogance d’embler cestuy mot à tous les grands qui là estoient, renouvela son vœu à voix haute, par quoy, quant il fut dit, il demeura dit, fust fol, fust sage, […] et les autres qui en rirent l’ensiévirent[65] [65] Ibid. , t. 4, p. 442. ...
suite. La « folie » chrétienne et l’enthousiasme chevaleresque l’emportent encore, de justesse, sur la raison, mais pour peu de temps. Voyant que Philippe s’apprête à quitter les Pays-Bas sans avoir réglé le conflit avec son fils, les États des « bonnes villes » décident d’aller par un commun accort eux ruer à genoux devant le duc pour le supplier de leur dire qui les gouvernera[66] [66] Ibid. , t. 4, p. 464. ...
suite. L’épisode illustre parfaitement l’assertion de N. Housley selon laquelle, les princes gouvernant de plus en plus autocratiquement, l’obligation qu’avaient leurs sujets de leur obéir à tout prix leur interdisait de faire quoi que ce soit qui pût mettre leur peuple et leur domaine en péril[67] [67] HOUSLEY, Later Crusades, p. 453. ...
suite.
25 C’est au regard de toutes ces difficultés que Chastelain rédige le chapitre 62 du livre 6 : l’auteur de la chronique, témoin des efforts de Philippe le Bon, déclare qu’il faudra excuser le duc si son vœu reste inaccompli, car qui fait ce qu’il peut, ne Dieu, ne homme, ne fortune ne peuvent demander plus riens. À dire vrai, Philippe avait soumis son vœu à tant de conditions qu’il n’avait pas besoin d’être excusé. Toutefois, Chastelain veut montrer à quel point Philippe avait à cœur d’exécuter ses projets; il tient aussi à protéger durablement la renommée du duc des mal parlans. C’est pourquoi Chastelain l’absout et déclare même que sa bonne volenté et diligence montrées tous les jours, luy seront et devront estre réputées pour effet lors. La postérité devra donc considérer les bonnes intentions du duc concernant la défense de la foi chrétienne, et ce qu’il a effectivement accompli, comme une seule et même chose, et sa gloire perpétuelle quant au monde en demeurera intacte[68] [68] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 4, p. 461. ...
suite.
26 Pourtant, en ce début de l’année 1464, Philippe pouvait encore réaliser son vœu, car Pie II n’avait de cesse de lui demander de l’accompagner dans l’expédition qu’il avait mise sur pied et dont il souhaitait, malgré son grand âge, prendre la tête, pour montrer l’exemple aux princes. Chastelain, qui avait prôné le sacrifice, devient de plus en plus circonspect. Le pape n’avait pas osé décourager une multitude de petites gens qui convergeaient de toute l’Europe vers Ancône pour se joindre à la croisade; selon l’envoyé siennois Leonardo Benvoglienti, ils étaient plus admirables que les princes qui se dérobaient[69] [69] MITCHELL, The Laurels and the Tiara, p. 262. ...
suite. Or Venise leur imposa de payer un droit d’embarquement. S’offusquant d’abord de la vénalité des Vénitiens, Chastelain réfléchit au tour tragique que prendrait la croisade si l’on acceptait tous ces croisés amateurs, qui déferlaient atout la croix en leur poitrine, sans s’assurer qu’ils fussent capables de subvenir à leurs besoins : on les eust tués et meurdris comme bestes ; fussent morts de faim et de povreté, eussent fait et cuidié faire meschief. Finalement, il en vient quasiment à louer la haute et merveilleuse prudence des Vénitiens, qui les tient et a tenus jà si longuement en règne et en gloire[70] [70] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 47-48. ...
suite. Pie II appréciait peu les Vénitiens qui, selon lui, s’intéressaient plus au Péloponnèse qu’à Jésus[71] [71] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 77, d’après...
suite; en défendant leur politique, Chastelain s’éloigne déjà des idéaux du pape.
27 Son désillusionnement et son pragmatisme ne cessent de croître dans les pages suivantes, alors qu’il relate le débat houleux ayant lieu en terre bourguignonne. Torturé par l’indécision, ayant appris, de surcroît, la mort du pape, le duc avait réuni son conseil[72] [72] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 53. ...
suite. Guillaume Fillastre insistait pour que Philippe rejoigne les croisés, disant que l’honneur du duc était en jeu, mais les autres le réprimandèrent fortement. Chastelain excuse le prélat en raison de sa bonne foi, mais dépeint avec des images saisissantes le désastre qui aurait lieu si Philippe partait effectivement : la maison de Bourgogne en seroit destruite et minée à jamais, et n’en venroit riens à effet, ne à fruit, car Philippe mourroit en chemin, […] en estrange terre […] et n’auroit assistance des princes chrestiens, si non povre[73] [73] Ibid. , t. 5, p. 49. ...
suite. L’opinion du chroniqueur était faite et, dans un passage provocant, il explique que ces grans théologiens et ces gens dévots qui riens ne savent des affaires du monde, tels Guillaume Fillastre, ne sont pas profitables aux conseils et affaires des princes :
28
suite.
29 La religion et la politique étaient donc deux choses distinctes, qui ne pouvaient pas toujours être conciliées, et les lois divines elles-mêmes devaient parfois se plier aux exigences pratiques de la politique : la conclusion est de taille, et marque non seulement la fin d’un rêve, mais aussi la fin d’une époque.
30 Actes généreux et relativement désintéressés, partant d’un désir sincère d’accomplir les devoirs d’un prince chrétien, les efforts de croisade de Philippe étaient aussi motivés par une aspiration aux honneurs et à la gloire du monde. Les chroniqueurs bourguignons insistèrent sur la magnificence des actes de Philippe pour la défense de la foi, et sur le prestige ainsi acquis sur la scène internationale, mais ils n’allèrent en général pas plus loin dans leur approche de la question, et leur traitement reste assez superficiel. Ils glissèrent sur l’efficacité médiocre de l’aide envoyée par Philippe aux chrétiens du Levant, et sur le fait important que Philippe n’ait finalement pas accompli son vœu, proclamé pourtant avec outrance. George Chastelain décrivit avec attention et sensibilité le rêve chevaleresque de Philippe, et suivit son évolution pas à pas. Plus que quiconque, il était à même de dégager d’importantes conclusions, et il discerna que l’idéal de croisade du temps jadis n’était plus réalisable en ce milieu du XVe siècle. Considéré au départ comme un acte fou aux yeux des hommes, inspiré par Dieu, une marche généreuse et enthousiaste vers le martyre, l’idéal de la croisade se heurta aux responsabilités terrestres auxquelles un prince de la Renaissance devait faire face pour ce qui était du gouvernement de ses États et de la sécurité de ses sujets. Le réalisme terre à terre finit par renverser l’idéalisme d’abord prôné par Chastelain. La pureté, la ferveur religieuse, l’aspiration au martyre étaient les valeurs que Pie II souhaitait rétablir, celles qui avaient, selon lui, assuré la prééminence de Rome sur le monde[75] [75] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, n. 72, p. 81. ...
suite, mais finalement Chastelain n’accepta pas ce destin de martyr auquel Philippe était appelé, et son opinion fut que le pape usoit de légèreté […] et de peu d’avis de solliciter ainsy [Philippe] seul pour un si grant cas[76] [76] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 63. ...
suite. Philippe avait fait ce qu’il pouvait, et sa gloire perpétuelle était assurée; quant au malheureux Pie II qui voulait entraîner le duc dans sa folie suicidaire, à en croire Jacques du Clercq, on en parlait mal dans le duché, l’accusant de bien des vices, et l’on disait qu’il était mort en grant dangier pour son ame[77] [77] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 4, p. 65. ...
suite.
Notes
[ 1] Pour connaître l’expression complète des titres abrégés tout au long de ce travail, le lecteur voudra bien se reporter à la bibliographie thématique du sujet traité, située à la fin de la section renfermant les présents actes des rencontres de Dunkerque consacrées aux Littérature et culture historiques à la cour de Bourgogne.
[ 2] Sur l’événement que représenta en Europe la chute de Constantinople, cf. R. SCHWOEBEL, The Shadow of the Crescent. The Renaissance Image of the Turk (1453-1517), Nieuwkoop, 1967, p. 1-21.
[ 3] Cf. en particulier N. HOUSLEY, The Later Crusades, 1274-1580. From Lyons to Alcazar, Oxford, 1992, p.101-109 ; J. RICHARD, La Bourgogne des Valois, l’idée de croisade et la défense de l’Europe, Le Banquet du Faisan. 1454 : l’Occident face au défi de l’Empire ottoman. Actes du Colloque tenu à Lille et à Arras du 21 au 24 juin 1995, sous la dir. de M.Th. CARON et D CLAUZEL, Arras, 1997, p. 15-27 ; C. MARINESCO, Philippe le Bon, duc de Bourgogne et la croisade, 1re part. : 1419-1453, 
[ 4] O. DE LA MARCHE, Mémoires, éd. BEAUNE et D’ARBAUMONT, t. 2, p. 381-382.
[ 5] Sur le Vœu du Faisan, cf. M.Th. CARON, Le Banquet du Vœu du Faisan. Fête de cour et prise de conscience européenne, Arras, 1995; A. LAFORTUNE-MARTEL, 
[ 6] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 32-33.
[ 7] R.J. MITCHELL, The Laurels and the Tiara. Pope Pius II. 1458-1464, Londres, 1962, p. 255-265.
[ 8] Cf. par exemple DOUTREPONT, À la cour de Philippe le Bon ; SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 82-101 ; DEVAUX, Le saint voyage de Turquie; J. GUÉRET-LAFERTÉ, Le livre et la croisade, Le Banquet du Faisan, p. 107-114; J. PAVIOT, 
[ 9] HOUSLEY, Later Crusades, p. 376-420.
[ 10] J. DE WAVRIN, Croniques, éd. HARDY, t. 5, p. 251-257.
[ 11] M. D’ESCOUCHY, Chronique, éd. DU FRESNE DE BEAUCOURT, t. 2, p. 50-56.
[ 12] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 337.
[ 13] Cf. M.J. HEATH, Crusading Commonplaces : La Noue, Lucinge and Rhetoric against the Turks, Genève, 1986, p. 25-37.
[ 14] Citation empruntée à J. FLORI, Pierre l’Ermite et la première croisade, Paris, 1999, p. 120.
[ 15] Ibid., p. 127-128.
[ 16] HOUSLEY, Later Crusades, p. 453; SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 33-34,73.
[ 17] G. CHASTELAIN, Œuvres, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, t. 1, p. 337-341; t. 4, p. 368-369.
[ 18] J. DU CLERCQ, Mémoires, éd. REIFFENBERG, 2e éd., t 2, p. 201.
[ 19] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 206.
[ 20] Ibid., t. 3, p. 35-36.
[ 21] Chronique de l’abbaye de Floreffe, éd. REIFFENBERG, p. 170.
[ 22] Ibid., p. 169, v. 3021-3025,3027-3031.
[ 23] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 2, p. 337-338.
[ 24] Ibid., t. 2, p. 369-371 ; M. D’ESCOUCHY, Chronique, t. 2, p. 222-223.
[ 25] Le débat des hérauts d’armes de France et d’Angleterre, éd. L. PANNIER et P. MEYER, Paris, 1877, p. 12. Cf. Ph. CONTAMINE, La guerre au Moyen Âge, Paris, 1980, p. 455.
[ 26] CHRISTINE DE PIZAN, Le livre de la Paix, éd. C.C. WILLARD, La Haye, 1958, p. 105-106
[ 27] G. FILLASTRE, Le premier livre de la Thoison d’or, dans Ausgewählte Werke, éd. PRIETZEL, p. 287.
[ 28] Cf. G.KIPLING, The Triumph of Honour. Burgundian Origins of the Elizabethan Renaissance, La Haye, 1977, p. 28-30,160-164; S. ANGLO, Images of Tudor Kingship, Londres, 1992, p. 6-9; S. THURLEY, The Royal Palaces of Tudor England, Architecture and Court Life, Londres-New Haven, 1993, p. 11.
[ 29] Chronique de l’abbaye de Floreffe, p. 168, v. 2997-2999,3007-3010.
[ 30] Le Livre des trahisons de France, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, p. 227. La grosse nave ne fut d’ailleurs utilisée que comme navire marchand, et parce qu’elle subit malgré tout des dommages, on l’abandonna, la laissant pourrir à Constantinople. Cf. H. TAPAREL, Un épisode de la politique orientale de Philippe le Bon : les Bourguignons en Mer Noire (1444-1446), Annales de Bourgogne, t. 55,1983, p. 5-29. Sur cette expédition, cf. LE BRUSQUE, Des chevaliers bourguignons dans les pays du Levant.
[ 31] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 3, p. 38.
[ 32] TAPAREL, Bourguignons en Mer Noire, p.20-22; PAVIOT, Politique navale, p. 119-123,138-139.
[ 33] Le Livre des trahisons de France, p. 227.
[ 34] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 3, p. 41.
[ 35] Le Livre des faits du bon chevalier, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, p. 34.
[ 36] O. DE LA MARCHE, Mémoires, t. 3, p. 41.
[ 37] A. DE BUT, Chronique, éd. KERVYN DE LETTENHOVE, p. 309.
[ 38] Cf. TAPAREL, Bourguignons en Mer Noire, p. 9.
[ 39] A. DE BUT, Chronique, p. 352.
[ 40] Chronique de l’abbaye de Floreffe, p. 174, v. 3122-3123.
[ 41] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 3, p. 35.
[ 42] M. D’ESCOUCHY, Chronique, t. 2, p. 247-249.
[ 43] Ibid., t. 2, p. 389-394.
[ 44] Le Livre des trahisons de France, p. 227 n. 2.
[ 45] A. DE BUT, Chronique, p. 445,449.
[ 46] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 2, p. 199.
[ 47] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 3, p. 77.
[ 48] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 2, p. 206,242.
[ 49] Ibid., t. 4, p. 95,48.
[ 50] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 51.
[ 51] HOUSLEY, Later Crusades, p. 403,407-410.
[ 52] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 4, p. 53.
[ 53] JEAN MOLINET, Les Faictz et Dictz, éd. N. DUPIRE, t. 1, p. 9-26 (ici p. 23). Sur cet ardent plaidoyer en faveur de la croisade, cf. DEVAUX, Le saint voyage de Turquie, p. 60, 63-68.
[ 54] Sur les projets de croisade du duc dans la chronique de Chastelain, cf. DELCLOS, Témoignage de Georges Chastellain, p. 71-74,134-137,149,265,293; DUFOURNET, Retour à Georges Chastelain, p. 338-339; DEVAUX, Le saint voyage de Turquie, p. 55-59.
[ 55] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 1, p. 11.
[ 56] Ibid., t. 3, p. 6.
[ 57] Ibid., t. 3, p. 35.
[ 58] Ibid., t. 3, p. 6.
[ 59] Ibid., t. 3, p. 69.
[ 60] Ibid., t. 3, p. 32.
[ 61] Ibid., t. 3, p. 37.
[ 62] Ibid., t. 3, p. 33.
[ 63] Ibid., t. 4, p. 430-431.
[ 64] Ibid., t. 4, p. 459.
[ 65] Ibid., t. 4, p. 442.
[ 66] Ibid., t. 4, p. 464.
[ 67] HOUSLEY, Later Crusades, p. 453.
[ 68] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 4, p. 461.
[ 69] MITCHELL, The Laurels and the Tiara, p. 262.
[ 70] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 47-48.
[ 71] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, p. 77, d’après les Commentaires de Pie II.
[ 72] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 53.
[ 73] Ibid., t. 5, p. 49.
[ 74] Ibid., t. 5, p. 55.
[ 75] Cf. SCHWOEBEL, Shadow of the Crescent, n. 72, p. 81.
[ 76] G. CHASTELAIN, Œuvres, t. 5, p. 63.
[ 77] J. DU CLERCQ, Mémoires, t. 4, p. 65.
Résumé
A campaign that petered out: the saint voiage of Philip the Good as presented by Burgundy chroniclers (1453-1464). Though they did not change the course of history, Philip the Good’s dreams of crusades left their mark on the literature produced at the court of Burgundy. The present paper examines the various ways in which chroniclers of the Dukedom, whether close to the court or not, dealt with Philip the Good’s efforts to support Christendom. We first explore the theme of ‘war of magnificence’, which can be detected in most chronicles. We then focus on the testimony of George Chastelain, official chronicler of the Dukedom, since he was the only one who commented on the fact that in the end, the Duke’s dream of launching a crusade could not be realised. We also highlight the growing dissension between Chastelain’s perspective and Pope Pius II’s ideals.Key-words
Philip the Good, chroniclers, crusade, George Chastelain, Constantinople
POUR CITER CET ARTICLE
Georges Le Brusque « Une campagne qui fit long feu : le saint voiage de Philippe le Bon sous la plume des chroniqueurs bourguignons (1453-1464) », Le Moyen Age 3/2006 (Tome CXII), p. 529-544.
URL : www.cairn.info/revue-le-moyen-age-2006-3-page-529.htm.
DOI : 10.3917/rma.123.0529.






