2007
Le Moyen Age
Nécrologie
Alexandre micha (1905-2007)
Jean DUFOURNET
Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Alexandre Micha allait sur ses cent-deux ans quand il nous a quittés le 31 janvier 2007.
C’était pour moi un ami très proche avec qui je n’ai jamais eu le moindre désaccord.
Nous nous étions connus il y a près de quarante ans, dans les moments diffi ciles de
mai-juin 1968. J’avais tenu à lui manifester ma solidarité. C’est de là que très vite est
née une vive amitié qui s’est renforcée et approfondie avec les années, comme en
témoigne notre abondante correspondance. Très tôt, il me demanda de l’appeler par
son prénom et de le tutoyer. Élus tous les deux à la Sorbonne, lui en juillet 1969 et moi
en mai 1970, et bien que nous ayons choisi deux universités différentes (Paris IV et
Paris III), nous ne cessâmes de travailler ensemble et de nous fréquenter assidûment,
si bien que, lorsqu’il envisagea de prendre sa retraite, il me sollicita pour diriger les
thèses de plusieurs de ses élèves, comme J.P. Perrot et C. Lachet. Il est toujours resté
pour moi un exemple et un modèle.
Tout d’abord, par sa vie et sa carrière. Né le 10 avril 1905, à Montélimar,
Alexandre Micha, qui vécut dans une famille de musiciens, épousa le 30 octobre 1933
Berthe Rapp dont il eut quatre enfants, Françoise, Philippe, Hugues et Anne, qui tous
les quatre choisirent l’enseignement. Après des études secondaires à Montélimar et
des études supérieures à Lyon, il passa grâce à une bourse l’agrégation de lettres.
Reçu en 1929, il fut professeur au collège de Perpignan (1926-1927), au lycée de
Bourg-en-Bresse (1929-1930), au lycée Lamartine de Mâcon (1931-1933), au lycée du
Parc à Lyon (1933-1946), où il eut pour ami V. Jankélévitch.
Tout en enseignant, il prépara ses thèses de doctorat sur La tradition manuscrite des
romans de Chrétien de Troyes (Droz, 1939) et Prolégomènes à une édition de Cligès (Droz,
1939), qu’il soutint en avril 1939.
Nommé d’abord à l’Université de Caen (1946-1948), il la quitta pour celle de
Strasbourg où il occupa pendant dix ans, de 1948-1958, la prestigieuse chaire de
langue et de littérature françaises du Moyen Âge et de la Renaissance. Il revint à
Caen pour diriger, de 1958 à 1964, le Collège universitaire littéraire de Rouen, qui
devient en 1964, sous son impulsion, la Faculté des lettres de la nouvelle Académie
de Rouen. Ensuite, avec le germaniste P. Grappin, le dix-huitiémiste P. Vernière, le
latiniste J. Beaujeu et le psychologue D. Anzieu, il fi t partie, en 1964, du petit groupe
de professeurs qui créèrent la Faculté des lettres de Nanterre. Enfi n, il fut élu en
juillet 1969 à la Sorbonne, dans une chaire d’histoire de la littérature française du
Moyen Âge, et il y acheva sa carrière en septembre 1975. Commença alors pour lui
une autre période de sa vie, très féconde en livres et en articles.
De 1967 à 1975, il enseigna à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud où il fut
aussi le président du concours d’entrée. Pendant douze ans, il dirigea, aux éditions
Droz, les Publications romanes et françaises, et il fut vice-président de la section française de la Société internationale arthurienne. Il reçut en 1987 le prix Excalibur pour
l’ensemble de son œuvre, et on lui offrit des « Mélanges » à deux reprises, pour ses
soixante-dix ans et ses quatre-vingt-dix ans.
Il organisa en 1954, à Strasbourg, avec le grand germaniste J. Fourquet, un colloque
très important sur les romans du Graal qui réunit les meilleurs spécialistes du moment (M. Roques, J. Frappier, M. Delbouille, W. Roach, P. Zumthor, W. Kellermann,
B. Mergell, J. Fourquet, R. Loomis, J. Marx…), et dont les actes furent publiés sous le
titre Les romans du Graal aux XIIe et XIIIe siècles. Strasbourg, 29 mars-3 avril 1954 (Éd.
du CNRS, 1956).
Prolongée jusqu’en 2002 par une édition bilingue des Carmina burana, son œuvre
est très abondante et variée, d’autant plus qu’A. Micha fut à la fois médiéviste et
seizièmiste, et qu’il eut une prédilection pour Montaigne dont il édita les Essais (en 3
vol., G.-F., 1969) et qu’il commenta dans un petit livre très stimulant, Le Singulier
Montaigne (Nizet, 1964) et plusieurs articles publiés entre 1943 et 1957.
Quant au médiéviste, l’on pourra se faire une première idée de la diversité et de
la richesse de sa production en examinant le contenu du livre que ses amis lui ont
offert sous le titre De la chanson de geste au roman (Droz, 1976) et qui contient vingt-neuf de ses articles, répartis en cinq sections.
- Si l’auteur s’attache à la chanson de geste, au Couronnement de Louis et au Siège
de Barbastre, il étudie aussi le passage de l’épopée au roman à travers le Roman de
Thèbes, encore mal dégagé de la manière épique, ou à travers des procédés stylistiques
communs à l’un et l’autre genre (articles 1-6).
- Une large place est réservée à Chrétien de Troyes, à ses sources, romanesques
dans Cligès, hagiographiques et chrétiennes dans le Chevalier à la Charrette et le Conte
du Graal (le graal et la lance), à son génie novateur qui a su adapter au roman le
motif merveilleux du pays inconnu, réfl échir l’un des premiers sur les rapports du
temps et de la conscience chez ses personnages, nuancer dans Cligès les confl its du
Tristan et faire du Conte du Graal le premier roman éducatif de notre littérature. Ses
continuateurs ont fait connaître à Lancelot et au graal une fortune bien particulière
(articles 7-11 bis). Chez Robert de Boron, A. Micha dégage surtout la composition
soignée du Livre du Graal, le caractère édifi cateur de l’œuvre qui s’éloigne pourtant
de ses sources théologiques pour sacrifi er au genre romanesque, et l’importance du
Merlin, qui instaure cette si originale Table Ronde que l’on retrouvera désormais,
sous des éclairages divers, dans tout le cycle (articles 12-15). Sur ce dernier roman,
A. Micha publiera en 1980 un livre important, Études sur le Merlin de Robert de Boron
(Droz).
- Quant au Lancelot-Graal, il résout un certain nombre de problèmes ; soit qu’il
s’arrête à des épisodes comme ceux de la fausse Guenièvre et du voyage en Sorelois
et à leurs deux versions, ou encore à deux sources de la Mort Artu ; soit qu’il étudie
le Lancelot propre pour y découvrir un roman de la durée ; soit qu’il embrasse le cycle
entier pour démontrer que, s’il n’est pas du même auteur, il procède d’un seul architecte, et qu’il existe une continuité entre l’amour terrien du Lancelot, les aspirations
mystiques de la Queste et le monde décadent de la Mort Artu (articles 16-20).
- La Suite-Vulgate du Merlin fait elle aussi l’objet d’une analyse détaillée : sources, intégration de l’œuvre dans le cycle, composition, talent de l’écrivain (articles
21-24).
- Le recueil se termine sur des études diverses, portant soit sur des thèmes comme
celui de l’épée, du mari jaloux, de la femme injustement accusée dans la littérature
médiévale, soit sur des œuvres comme Aucassin et Nicolette, Le Songe de Paradis et la
Vengeance Raguidel
Il demeure que le massif majeur de la production d’Alexandre Micha, ce sont ses
travaux sur le Lancelot (auquel il consacra, aux dires de ses élèves, des séminaires passionnants), ses Essais sur le cycle du Lancelot-Graal (Droz, 1987) et surtout sa magistrale
édition du grand roman en prose qu’il réalisa après sa retraite, en 9 volumes, dans
un temps record, de 1978 à 1983. Il convient d’en mesurer l’apport considérable.
Jusqu’à A. Micha, il n’existait du Lancelot que l’édition d’O. Sommer (tomes 3-5
de la Vulgate Version of the Arthurian Romances, Washington, 1910-1912) qui était introuvable depuis longtemps, et qui surtout n’est pas une édition critique. En outre,
quand son manuscrit de base lui fait défaut, et c’est fréquemment le cas à partir du
deuxième tiers de l’œuvre, Sommer est obligé de recourir à d’autres copies pour que
son texte demeure intelligible : la plupart du temps, il ne signale pas la provenance
de ses corrections, et quand il le fait, il se contente d’emprunts aux manuscrits du
British Museum. D’autre part, comme sa documentation est insuffi sante faute d’avoir
fait un inventaire et un classement des manuscrits, il n’a pas vu qu’on se trouve, en
d’importants et très longs passages, en présence de deux versions, une longue et
une courte.
A. Micha a procédé de tout autre manière, au prix d’un travail proprement co-lossal. Il a d’abord recensé tous les manuscrits connus à ce jour ; or, complets ou
fragmentaires, il en existe une centaine. Ensuite, grâce à de très nombreux sondages,
il a pu conclure qu’il existe non seulement une version courte et une version longue,
mais aussi des versions hybrides où l’on passe sans crier gare d’une version à l’autre.
Enfi n, des contaminations ont pu brouiller les frontières. Sur tout cela, A. Micha a
écrit des articles décisifs, publiés dans la Romania en 1964 et 1965.
S’il est de bonne méthode de choisir un manuscrit de base et de le corriger, en cas
de nécessité, par les manuscrits apparentés, le Lancelot, œuvre très longue, n’offre
pas de manuscrits dont la qualité soit égale d’un bout à l’autre. Notre éditeur a donc
été contraint, bien malgré lui, de renoncer à suivre, du début à la fi n, un manuscrit
unique, car telle copie, excellente dans une partie, est très médiocre avant ou après
cette partie. C’est pourquoi, pour la partie qui va du deuxième voyage en Sorelois
jusqu’à l’Agravain, le manuscrit de Cambridge, Corpus Christi College 45, s’imposait
par sa qualité ; mais, pour l’Agravain, il lui a fallu opter pour le Rawlinson 899.
Il était capital de procurer une édition sûre du Lancelot, car, si cette œuvre emprunte beaucoup au Chevalier à la Charrette, et au Conte du Graal, qui sont des romans
épisodiques, elle appartient à un nouveau genre, le roman cyclique, elle porte à la
perfection le procédé de l’entrelacement et inaugure, avec le cycle de Robert de
Boron, le roman en prose, multipliant les personnages et les réfl exions sur l’amour.
En combinant l’histoire de Lancelot et celle du Graal, l’auteur du XIIIe siècle a créé
un univers complexe où s’affrontent deux idéaux : d’un côté, l’exaltation dans la
Queste de la spiritualité, de l’autre, l’apologie d’un amour humain tout aussi grand.
Lancelot, parangon de la chevalerie et amant parfait, est une des plus belles créations
de notre littérature, qui, peu à peu, découvre qu’il ne restera pas le meilleur chevalier
du monde, quels que soient ses exploits.
Selon A. Micha, « le Lancelot est l’histoire d’une passion en devenir et non seulement surprise dans un moment de crise : Proust, plutôt que Racine. Le roman ne
culmine pas autour d’un ou deux épisodes autour desquels tout s’organise. La durée
est sa vraie dimension : la passion s’y développe, s’y approfondit, s’y transforme à
travers “frénésies”, doutes, exaltations, dépressions physiques, jalousies, abandons
amoureux, et jusqu’au bout cette passion s’entretiendra de son propre feu. Là est la
marque qui distingue Lancelot de tous les autres héros de roman. »
Il serait injuste de réduire l’œuvre d’A. Micha à ces deux ensembles, car il a aussi
publié d’autres éditions critiques (Cligès de Chrétien de Troyes, Champion, 1957 ;
Merlin de Robert de Boron, Droz, 1980 ; Guillaume de Palerne, Droz, 1990) et, pour
atteindre un public plus large, ce qui est aussi notre devoir et notre vocation, une
série impressionnante de traductions et d’éditions bilingues en livre de poche de
textes très différents : Cligès (Champion, 1957), Lancelot (extraits en 2 vol., 10/18,
1984), Chansons de Thibaud de Champagne (Klincksieck, 1991), La Conquête de
Constantinople de Robert de Clari (10/18,1991), Lais féeriques (G.-F., 1992), Voyages
dans l’Au-delà (Klincksieck, 1992), l’Escoufl e de Jean Renart (Champion, 1992), les
Enfances du Christ, textes apocryphes (Flammarion, 1993), Lais de Marie de France
(G.-F., 1994), Merlin de Robert de Boron (G.-F., 1994), Fabliaux du Moyen Age (La Table
Ronde, 1995), Robert le Diable (G.-F., 1996), Carmina burana (Champion, 2002).
Cette énumération montre à l’évidence le large éventail des curiosités et des intérêts d’Alexandre Micha, jusqu’à un âge très avancé, sans compter qu’il collabora
aussi aux Cahiers du Sud et au Mercure de France.
L’homme était aussi grand que le savant. Lui qui mettait par-dessus tout les qualités
de cœur et de courage, était très modeste, trop sans doute ; mais peut-on l’être trop,
quand on sait que l’orgueil est avant tout ridicule, qu’il rend stupides les plus intelligents et les plus fi ns et que c’est une tentation constante ? J. Green l’a noté : « J’ai vu
les plus modestes empocher la fausse monnaie des compliments comme s’il s’agissait
de louis d’or. » A. Micha refusait le ton guindé, la réclame de soi-même, l’héroïsme
grandiloquent et tapageur, l’assurance désinvolte. Il mit au crédit de Chrétien de
Troyes, dans son bel article sur Temps et conscience chez Chrétien de Troyes, de ne pas
ignorer « les moments d’arrêt nécessaires peut-être, explicables en tout cas, car ils
font partie du rythme de la vie humaine qui n’est pas faite que de temps forts, mais
de l’alternance des temps vides et des temps pleins ». C’est ce qui le séduisait dans le
parler succulent et serré de Montaigne qui se présente « debout et couché, le devant
et le derrière, à droite et à gauche, et en tous ses naturels plis ».
Cette modestie se doublait d’une constante rectitude d’esprit, car, comme l’a écrit
J. Rostand, « après qu’on a choisi une certaine géométrie morale, il s’agit d’en respecter la cohérence ». Cette rectitude a amené A. Micha à résister quand il le fallait. On
l’a vu lors d’événements qui injustement se sont abattus sur lui ; on l’a vu, dans son
champ de recherches, lorsque le fl ot celtisant a déferlé sur la critique médiévale : il
a opportunément rappelé, traitant des sources du Chevalier à la Charrette, qu’« il y a
[…] autant de chances pour que ce soit la production hagiographique (Caradoc, les
Visions, l’Espurgatoire) que la légende bretonne qui soit à l’origine des thèmes mis
en œuvre par Chrétien » ; pour le cortège du graal, il a signalé que l’environnement
religieux et littéraire a pu amener le romancier à songer à la communion d’un grand
malade et à faire une place particulière à la lance : procession des Rogations à l’abbaye
de Saint-Denis où l’on portait la lance de Dagobert, lance d’Antioche découverte en
1098, lance de Charlemagne, et aussi concurrence de Gautier d’Arras qui, en 1164,
avait utilisé dans son roman d’Éracle, une des reliques de la Passion, la croix, laissant
disponible la lance. E. Köhler, dans L’Aventure chevaleresque (p. 238), a approuvé cette
orientation : « Mises à part les sources païennes, il nous paraît cependant exclu qu’un
écrivain du Moyen Âge chrétien dont le propos est aussi profondément chrétien
que celui de l’auteur de Perceval ait pu penser à autre chose qu’à la lance qui perça
le fl anc du Christ en représentant les porteurs d’une lance qui saigne suivis de ceux
qui portent l’hostie. »
Cette probité s’accompagnait d’une lucidité qui n’était jamais dupe des apparences : il savait que c’est l’addition des feintes individuelles qui forme la réalité sociale
et que l’hypocrisie est telle que, comme il est écrit dans La Lettre écarlate, certains,
ayant deux visages, fi nissent par ne plus savoir lequel est le vrai. Rigueur aussi à
l’égard des autres comme de soi-même, car il sentait profondément qu’il y a dans la
tolérance un degré qui est proche de l’injure. Pour lui, comme pour J. Rostand, « avant
de rêver, il faut savoir. » Parlant des rapports de Tristan et de Cligès, il commençait,
en une sorte de doute méthodique, par faire le tri parmi les hypothèses et les arguments dont il jugeait certains « loin d’être convaincants », « peu valables », « purement
gratuits ». À propos de la tradition manuscrite du Lancelot, après une longue étude, il
conclut : « Compte tenu du développement habituel des textes médiévaux, il est plus
probable que la version courte soit la plus ancienne et qu’à partir de là les additions
aient foisonné ; mais formuler une telle conjecture est sans doute dépasser déjà les
limites de la simple prudence. »
Mais rigueur ne signifi ait pas pour lui fermeture ni simplifi cation. Écartant les
certitudes faciles et les affi rmations trop catégoriques, sachant que le mensonge peut
résulter aussi d’un trop grand zèle pour la vérité et que toute pensée est compromise
par ses bien-pensants, il avait le sens et le goût de la différence, charmé par Montaigne
dont les singularités et les contradictions font un être unique, accueillant comme ce
maître à vivre et à penser au point qu’il pouvait faire sienne cette profession de foi :
« Pour me sentir engagé à une forme, je n’oublie pas le monde, comme chacun fait,
et crois et conçois mille façons de vie. » C’est ce qui l’a amené à s’intéresser à Robert
de Boron, simple ajusteur, autant qu’à Chrétien de Troyes, authentique créateur, et
à découvrir « par-delà les constantes de l’expression épique, le talent personnel du
jongleur à qui nous devons le Couronnement de Louis et […], [dans] la trame monocorde du style épique, des trouvailles verbales où l’on reconnaît un écrivain-né. »
Tout aussi vive chez lui la conscience du changement et de sa nécessité : « Moi à cette
heure, disait Montaigne, et moi tantôt sommes bientôt deux. » Le mouvement est la
condition d’une saine vitalité.
Par ce refus du mimétisme et de la paresse intellectuelle, il s’efforçait de préserver
l’autonomie du moi, de retirer l’âme de la presse, de la tenir en puissance de juger
librement, loin de toute mutilation. C’est peut-être ce qu’il préférait chez Chrétien de
Troyes, cette liberté laissée au lecteur : « Beau narrateur, parfois désinvolte, jouant en
maître avec son affabulation, il excelle à exprimer discrètement, sans en avoir l’air,
un complexe d’idées et de problèmes, à poser des questions en laissant à chacun le
soin d’y répondre. » Il retrouvait cette liberté chez l’auteur du Lancelot-Graal qui peut
laisser apercevoir ses préférences, mais n’élimine rien, refusant tout didactisme étroit.
« Aussi bien, a écrit A. Micha, le rôle d’un romancier est-il d’accueil, non d’exclusive, à
moins qu’il ne se dégrade à se faire l’avocat d’une thèse. » Toutes les grandes œuvres
du Moyen Âge sont des œuvres ouvertes auxquelles il est dangereux d’appliquer
une grille unique.
C’est cette grandeur de l’homme qu’il aimait à retrouver et à préserver, même si
l’homme et sa civilisation sont choses fragiles, même si la platitude et la médiocrité
tendent à remplir la vie, et ont suscité jusqu’au bout ses colères. Il avait gardé intacte
la vertu d’une saine colère, qu’il protestât, non (quelquefois) sans une certaine injustice, contre la médiocrité des hommes politiques et des énarques « qui décident en
parfaite ignorance des réalités », l’humidité du climat normand, les ratés des services
publics, le tapage médiatique, les collègues qui ne daignent pas remercier quand
on leur envoie un livre dédicacé etc. C’est ce qu’il m’écrivait dans une lettre du 21
octobre 1993, dans laquelle il ajoutait : « Et puis je ne supporte plus d’entendre dire
“On se croirait au Moyen Âge”, formule qui revient souvent dans les conversations.
S’est-il regardé, notre siècle ? deux guerres mondiales, famines, chômage, rivalités
de clans, brutalités en tout genre etc. Je sais que chaque siècle en a sa part, et notre
Moyen Âge, malgré sa pseudo-courtoisie, est en bonne place, mais il n’arrive pas à
la cheville de notre inénarrable XXe siècle. »
Aux yeux d’A. Micha, cette grandeur de l’homme est, pour une bonne part, faite
de la joie de connaître qui est celle d’entrer en contact avec un nouvel inconnu et
qui ne se limite pas à nos recherches savantes. Sensible à tous les aspects de notre
littérature, il cite Baudelaire, le Temps perdu, le Grand Meaulnes, le Rivage des Syrtes,
les poètes symbolistes auxquels il consacra un petit Classique Larousse… ; mais tout
aussi attentif aux choses de la vie et de la nature qu’il appréciait dans sa maison de
Munster, il savait qu’on peut regarder indéfi niment le feu qui brûle et la neige qui
tombe, et qu’ils se mettent à nous parler si on les regarde avec beaucoup de patience ;
il savait que « dans le cosmos même, il y a une place pour le lilas » et, avec Novalis,
qu’« une fl eur est un être entièrement poétique ».
La musique joua un rôle important dans sa vie, précieux héritage paternel mais
aussi moyen d’atteindre à l’ineffable de l’amour, comme l’a bien dit J. Green : « Les
mots deviennent tout à coup muets quand il s’agit d’exprimer ces choses. Seule parle
en ce cas la musique, et les grands écrivains ne sont grands que dans la mesure où ils
rejoignent la musique et parlent comme elle. » La musique était l’un des liens essentiels qui l’unissaient à Madame Micha et à sa famille où l’on devinait, à chaque instant,
le bonheur d’être ensemble. Peut-être est-ce la plus belle réussite dont ils pouvaient se
prévaloir, Alexandre et Berthe Micha, qui possédaient en commun la vertu de gaieté.
Cette vertu leur a permis de supporter les mauvais coups et les coups de chien, de
ne pas être trop affectés par le poids des années qui, en revanche, leur ont assuré le
privilège de vieillir longtemps ensemble et un surcroît de liberté morale.
Il avait retrouvé cette liberté chez Chrétien de Troyes, parti à la recherche du pays
inconnu : « La merveille est intérieure : elle est l’amour humain, le bonheur chèrement acquis, la pitié enrichissante, tout ce qui fait le charme et la valeur d’une vie
d’homme. » L’art de vivre que Chrétien dessine dans le Conte du Graal « est vivifi é
par une sentimentalité qui lui assure un caractère d’authenticité ». Le vrai chevalier
se reconnaît à une profonde générosité.
La mère de Perceval recommandait à son fi ls de fréquenter les preudomes, car ils
n’égarent pas leurs disciples ni leurs amis. A. Micha était l’un d’eux par le courage,
la fi délité et le sens de l’honneur, par la culture et la générosité (A. Micha et sa femme
élevèrent leurs quatre enfants et les trois enfants de son frère), par un comportement
irréprochable fondé sur une grande rigueur intellectuelle et morale. C’est pourquoi
il restera pour ses successeurs un modèle.