Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154660
244 pages

p. 233 à 239
doi: en cours

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Nécrologie

Tome CXIII 2007/1

2007 Le Moyen Age Nécrologie

Alexandre micha (1905-2007)

Jean DUFOURNET Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Alexandre Micha allait sur ses cent-deux ans quand il nous a quittés le 31 janvier 2007. C’était pour moi un ami très proche avec qui je n’ai jamais eu le moindre désaccord. Nous nous étions connus il y a près de quarante ans, dans les moments diffi ciles de mai-juin 1968. J’avais tenu à lui manifester ma solidarité. C’est de là que très vite est née une vive amitié qui s’est renforcée et approfondie avec les années, comme en témoigne notre abondante correspondance. Très tôt, il me demanda de l’appeler par son prénom et de le tutoyer. Élus tous les deux à la Sorbonne, lui en juillet 1969 et moi en mai 1970, et bien que nous ayons choisi deux universités différentes (Paris IV et Paris III), nous ne cessâmes de travailler ensemble et de nous fréquenter assidûment, si bien que, lorsqu’il envisagea de prendre sa retraite, il me sollicita pour diriger les thèses de plusieurs de ses élèves, comme J.P. Perrot et C. Lachet. Il est toujours resté pour moi un exemple et un modèle.
 
1.
 
 
Tout d’abord, par sa vie et sa carrière. Né le 10 avril 1905, à Montélimar, Alexandre Micha, qui vécut dans une famille de musiciens, épousa le 30 octobre 1933 Berthe Rapp dont il eut quatre enfants, Françoise, Philippe, Hugues et Anne, qui tous les quatre choisirent l’enseignement. Après des études secondaires à Montélimar et des études supérieures à Lyon, il passa grâce à une bourse l’agrégation de lettres. Reçu en 1929, il fut professeur au collège de Perpignan (1926-1927), au lycée de Bourg-en-Bresse (1929-1930), au lycée Lamartine de Mâcon (1931-1933), au lycée du Parc à Lyon (1933-1946), où il eut pour ami V. Jankélévitch.
Tout en enseignant, il prépara ses thèses de doctorat sur La tradition manuscrite des romans de Chrétien de Troyes (Droz, 1939) et Prolégomènes à une édition de Cligès (Droz, 1939), qu’il soutint en avril 1939.
Nommé d’abord à l’Université de Caen (1946-1948), il la quitta pour celle de Strasbourg où il occupa pendant dix ans, de 1948-1958, la prestigieuse chaire de langue et de littérature françaises du Moyen Âge et de la Renaissance. Il revint à Caen pour diriger, de 1958 à 1964, le Collège universitaire littéraire de Rouen, qui devient en 1964, sous son impulsion, la Faculté des lettres de la nouvelle Académie de Rouen. Ensuite, avec le germaniste P. Grappin, le dix-huitiémiste P. Vernière, le latiniste J. Beaujeu et le psychologue D. Anzieu, il fi t partie, en 1964, du petit groupe de professeurs qui créèrent la Faculté des lettres de Nanterre. Enfi n, il fut élu en juillet 1969 à la Sorbonne, dans une chaire d’histoire de la littérature française du Moyen Âge, et il y acheva sa carrière en septembre 1975. Commença alors pour lui une autre période de sa vie, très féconde en livres et en articles.
De 1967 à 1975, il enseigna à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud où il fut aussi le président du concours d’entrée. Pendant douze ans, il dirigea, aux éditions Droz, les Publications romanes et françaises, et il fut vice-président de la section française de la Société internationale arthurienne. Il reçut en 1987 le prix Excalibur pour l’ensemble de son œuvre, et on lui offrit des « Mélanges » à deux reprises, pour ses soixante-dix ans et ses quatre-vingt-dix ans.
Il organisa en 1954, à Strasbourg, avec le grand germaniste J. Fourquet, un colloque très important sur les romans du Graal qui réunit les meilleurs spécialistes du moment (M. Roques, J. Frappier, M. Delbouille, W. Roach, P. Zumthor, W. Kellermann, B. Mergell, J. Fourquet, R. Loomis, J. Marx…), et dont les actes furent publiés sous le titre Les romans du Graal aux XIIe et XIIIe siècles. Strasbourg, 29 mars-3 avril 1954 (Éd. du CNRS, 1956).
 
2.
 
 
Prolongée jusqu’en 2002 par une édition bilingue des Carmina burana, son œuvre est très abondante et variée, d’autant plus qu’A. Micha fut à la fois médiéviste et seizièmiste, et qu’il eut une prédilection pour Montaigne dont il édita les Essais (en 3 vol., G.-F., 1969) et qu’il commenta dans un petit livre très stimulant, Le Singulier Montaigne (Nizet, 1964) et plusieurs articles publiés entre 1943 et 1957.
Quant au médiéviste, l’on pourra se faire une première idée de la diversité et de la richesse de sa production en examinant le contenu du livre que ses amis lui ont offert sous le titre De la chanson de geste au roman (Droz, 1976) et qui contient vingt-neuf de ses articles, répartis en cinq sections.
  1. Si l’auteur s’attache à la chanson de geste, au Couronnement de Louis et au Siège de Barbastre, il étudie aussi le passage de l’épopée au roman à travers le Roman de Thèbes, encore mal dégagé de la manière épique, ou à travers des procédés stylistiques communs à l’un et l’autre genre (articles 1-6).
  2. Une large place est réservée à Chrétien de Troyes, à ses sources, romanesques dans Cligès, hagiographiques et chrétiennes dans le Chevalier à la Charrette et le Conte du Graal (le graal et la lance), à son génie novateur qui a su adapter au roman le motif merveilleux du pays inconnu, réfl échir l’un des premiers sur les rapports du temps et de la conscience chez ses personnages, nuancer dans Cligès les confl its du Tristan et faire du Conte du Graal le premier roman éducatif de notre littérature. Ses continuateurs ont fait connaître à Lancelot et au graal une fortune bien particulière (articles 7-11 bis). Chez Robert de Boron, A. Micha dégage surtout la composition soignée du Livre du Graal, le caractère édifi cateur de l’œuvre qui s’éloigne pourtant de ses sources théologiques pour sacrifi er au genre romanesque, et l’importance du Merlin, qui instaure cette si originale Table Ronde que l’on retrouvera désormais, sous des éclairages divers, dans tout le cycle (articles 12-15). Sur ce dernier roman, A. Micha publiera en 1980 un livre important, Études sur le Merlin de Robert de Boron (Droz).
  3. Quant au Lancelot-Graal, il résout un certain nombre de problèmes ; soit qu’il s’arrête à des épisodes comme ceux de la fausse Guenièvre et du voyage en Sorelois et à leurs deux versions, ou encore à deux sources de la Mort Artu ; soit qu’il étudie le Lancelot propre pour y découvrir un roman de la durée ; soit qu’il embrasse le cycle entier pour démontrer que, s’il n’est pas du même auteur, il procède d’un seul architecte, et qu’il existe une continuité entre l’amour terrien du Lancelot, les aspirations mystiques de la Queste et le monde décadent de la Mort Artu (articles 16-20).
  4. La Suite-Vulgate du Merlin fait elle aussi l’objet d’une analyse détaillée : sources, intégration de l’œuvre dans le cycle, composition, talent de l’écrivain (articles 21-24).
  5. Le recueil se termine sur des études diverses, portant soit sur des thèmes comme celui de l’épée, du mari jaloux, de la femme injustement accusée dans la littérature médiévale, soit sur des œuvres comme Aucassin et Nicolette, Le Songe de Paradis et la Vengeance Raguidel
Il demeure que le massif majeur de la production d’Alexandre Micha, ce sont ses travaux sur le Lancelot (auquel il consacra, aux dires de ses élèves, des séminaires passionnants), ses Essais sur le cycle du Lancelot-Graal (Droz, 1987) et surtout sa magistrale édition du grand roman en prose qu’il réalisa après sa retraite, en 9 volumes, dans un temps record, de 1978 à 1983. Il convient d’en mesurer l’apport considérable.
Jusqu’à A. Micha, il n’existait du Lancelot que l’édition d’O. Sommer (tomes 3-5 de la Vulgate Version of the Arthurian Romances, Washington, 1910-1912) qui était introuvable depuis longtemps, et qui surtout n’est pas une édition critique. En outre, quand son manuscrit de base lui fait défaut, et c’est fréquemment le cas à partir du deuxième tiers de l’œuvre, Sommer est obligé de recourir à d’autres copies pour que son texte demeure intelligible : la plupart du temps, il ne signale pas la provenance de ses corrections, et quand il le fait, il se contente d’emprunts aux manuscrits du British Museum. D’autre part, comme sa documentation est insuffi sante faute d’avoir fait un inventaire et un classement des manuscrits, il n’a pas vu qu’on se trouve, en d’importants et très longs passages, en présence de deux versions, une longue et une courte.
A. Micha a procédé de tout autre manière, au prix d’un travail proprement co-lossal. Il a d’abord recensé tous les manuscrits connus à ce jour ; or, complets ou fragmentaires, il en existe une centaine. Ensuite, grâce à de très nombreux sondages, il a pu conclure qu’il existe non seulement une version courte et une version longue, mais aussi des versions hybrides où l’on passe sans crier gare d’une version à l’autre. Enfi n, des contaminations ont pu brouiller les frontières. Sur tout cela, A. Micha a écrit des articles décisifs, publiés dans la Romania en 1964 et 1965.
S’il est de bonne méthode de choisir un manuscrit de base et de le corriger, en cas de nécessité, par les manuscrits apparentés, le Lancelot, œuvre très longue, n’offre pas de manuscrits dont la qualité soit égale d’un bout à l’autre. Notre éditeur a donc été contraint, bien malgré lui, de renoncer à suivre, du début à la fi n, un manuscrit unique, car telle copie, excellente dans une partie, est très médiocre avant ou après cette partie. C’est pourquoi, pour la partie qui va du deuxième voyage en Sorelois jusqu’à l’Agravain, le manuscrit de Cambridge, Corpus Christi College 45, s’imposait par sa qualité ; mais, pour l’Agravain, il lui a fallu opter pour le Rawlinson 899.
Il était capital de procurer une édition sûre du Lancelot, car, si cette œuvre emprunte beaucoup au Chevalier à la Charrette, et au Conte du Graal, qui sont des romans épisodiques, elle appartient à un nouveau genre, le roman cyclique, elle porte à la perfection le procédé de l’entrelacement et inaugure, avec le cycle de Robert de Boron, le roman en prose, multipliant les personnages et les réfl exions sur l’amour. En combinant l’histoire de Lancelot et celle du Graal, l’auteur du XIIIe siècle a créé un univers complexe où s’affrontent deux idéaux : d’un côté, l’exaltation dans la Queste de la spiritualité, de l’autre, l’apologie d’un amour humain tout aussi grand. Lancelot, parangon de la chevalerie et amant parfait, est une des plus belles créations de notre littérature, qui, peu à peu, découvre qu’il ne restera pas le meilleur chevalier du monde, quels que soient ses exploits.
Selon A. Micha, « le Lancelot est l’histoire d’une passion en devenir et non seulement surprise dans un moment de crise : Proust, plutôt que Racine. Le roman ne culmine pas autour d’un ou deux épisodes autour desquels tout s’organise. La durée est sa vraie dimension : la passion s’y développe, s’y approfondit, s’y transforme à travers “frénésies”, doutes, exaltations, dépressions physiques, jalousies, abandons amoureux, et jusqu’au bout cette passion s’entretiendra de son propre feu. Là est la marque qui distingue Lancelot de tous les autres héros de roman. »
Il serait injuste de réduire l’œuvre d’A. Micha à ces deux ensembles, car il a aussi publié d’autres éditions critiques (Cligès de Chrétien de Troyes, Champion, 1957 ; Merlin de Robert de Boron, Droz, 1980 ; Guillaume de Palerne, Droz, 1990) et, pour atteindre un public plus large, ce qui est aussi notre devoir et notre vocation, une série impressionnante de traductions et d’éditions bilingues en livre de poche de textes très différents : Cligès (Champion, 1957), Lancelot (extraits en 2 vol., 10/18, 1984), Chansons de Thibaud de Champagne (Klincksieck, 1991), La Conquête de Constantinople de Robert de Clari (10/18,1991), Lais féeriques (G.-F., 1992), Voyages dans l’Au-delà (Klincksieck, 1992), l’Escoufl e de Jean Renart (Champion, 1992), les Enfances du Christ, textes apocryphes (Flammarion, 1993), Lais de Marie de France (G.-F., 1994), Merlin de Robert de Boron (G.-F., 1994), Fabliaux du Moyen Age (La Table Ronde, 1995), Robert le Diable (G.-F., 1996), Carmina burana (Champion, 2002).
Cette énumération montre à l’évidence le large éventail des curiosités et des intérêts d’Alexandre Micha, jusqu’à un âge très avancé, sans compter qu’il collabora aussi aux Cahiers du Sud et au Mercure de France.
 
3.
 
 
L’homme était aussi grand que le savant. Lui qui mettait par-dessus tout les qualités de cœur et de courage, était très modeste, trop sans doute ; mais peut-on l’être trop, quand on sait que l’orgueil est avant tout ridicule, qu’il rend stupides les plus intelligents et les plus fi ns et que c’est une tentation constante ? J. Green l’a noté : « J’ai vu les plus modestes empocher la fausse monnaie des compliments comme s’il s’agissait de louis d’or. » A. Micha refusait le ton guindé, la réclame de soi-même, l’héroïsme grandiloquent et tapageur, l’assurance désinvolte. Il mit au crédit de Chrétien de Troyes, dans son bel article sur Temps et conscience chez Chrétien de Troyes, de ne pas ignorer « les moments d’arrêt nécessaires peut-être, explicables en tout cas, car ils font partie du rythme de la vie humaine qui n’est pas faite que de temps forts, mais de l’alternance des temps vides et des temps pleins ». C’est ce qui le séduisait dans le parler succulent et serré de Montaigne qui se présente « debout et couché, le devant et le derrière, à droite et à gauche, et en tous ses naturels plis ».
Cette modestie se doublait d’une constante rectitude d’esprit, car, comme l’a écrit J. Rostand, « après qu’on a choisi une certaine géométrie morale, il s’agit d’en respecter la cohérence ». Cette rectitude a amené A. Micha à résister quand il le fallait. On l’a vu lors d’événements qui injustement se sont abattus sur lui ; on l’a vu, dans son champ de recherches, lorsque le fl ot celtisant a déferlé sur la critique médiévale : il a opportunément rappelé, traitant des sources du Chevalier à la Charrette, qu’« il y a […] autant de chances pour que ce soit la production hagiographique (Caradoc, les Visions, l’Espurgatoire) que la légende bretonne qui soit à l’origine des thèmes mis en œuvre par Chrétien » ; pour le cortège du graal, il a signalé que l’environnement religieux et littéraire a pu amener le romancier à songer à la communion d’un grand malade et à faire une place particulière à la lance : procession des Rogations à l’abbaye de Saint-Denis où l’on portait la lance de Dagobert, lance d’Antioche découverte en 1098, lance de Charlemagne, et aussi concurrence de Gautier d’Arras qui, en 1164, avait utilisé dans son roman d’Éracle, une des reliques de la Passion, la croix, laissant disponible la lance. E. Köhler, dans L’Aventure chevaleresque (p. 238), a approuvé cette orientation : « Mises à part les sources païennes, il nous paraît cependant exclu qu’un écrivain du Moyen Âge chrétien dont le propos est aussi profondément chrétien que celui de l’auteur de Perceval ait pu penser à autre chose qu’à la lance qui perça le fl anc du Christ en représentant les porteurs d’une lance qui saigne suivis de ceux qui portent l’hostie. »
Cette probité s’accompagnait d’une lucidité qui n’était jamais dupe des apparences : il savait que c’est l’addition des feintes individuelles qui forme la réalité sociale et que l’hypocrisie est telle que, comme il est écrit dans La Lettre écarlate, certains, ayant deux visages, fi nissent par ne plus savoir lequel est le vrai. Rigueur aussi à l’égard des autres comme de soi-même, car il sentait profondément qu’il y a dans la tolérance un degré qui est proche de l’injure. Pour lui, comme pour J. Rostand, « avant de rêver, il faut savoir. » Parlant des rapports de Tristan et de Cligès, il commençait, en une sorte de doute méthodique, par faire le tri parmi les hypothèses et les arguments dont il jugeait certains « loin d’être convaincants », « peu valables », « purement gratuits ». À propos de la tradition manuscrite du Lancelot, après une longue étude, il conclut : « Compte tenu du développement habituel des textes médiévaux, il est plus probable que la version courte soit la plus ancienne et qu’à partir de là les additions aient foisonné ; mais formuler une telle conjecture est sans doute dépasser déjà les limites de la simple prudence. »
Mais rigueur ne signifi ait pas pour lui fermeture ni simplifi cation. Écartant les certitudes faciles et les affi rmations trop catégoriques, sachant que le mensonge peut résulter aussi d’un trop grand zèle pour la vérité et que toute pensée est compromise par ses bien-pensants, il avait le sens et le goût de la différence, charmé par Montaigne dont les singularités et les contradictions font un être unique, accueillant comme ce maître à vivre et à penser au point qu’il pouvait faire sienne cette profession de foi : « Pour me sentir engagé à une forme, je n’oublie pas le monde, comme chacun fait, et crois et conçois mille façons de vie. » C’est ce qui l’a amené à s’intéresser à Robert de Boron, simple ajusteur, autant qu’à Chrétien de Troyes, authentique créateur, et à découvrir « par-delà les constantes de l’expression épique, le talent personnel du jongleur à qui nous devons le Couronnement de Louis et […], [dans] la trame monocorde du style épique, des trouvailles verbales où l’on reconnaît un écrivain-né. » Tout aussi vive chez lui la conscience du changement et de sa nécessité : « Moi à cette heure, disait Montaigne, et moi tantôt sommes bientôt deux. » Le mouvement est la condition d’une saine vitalité.
Par ce refus du mimétisme et de la paresse intellectuelle, il s’efforçait de préserver l’autonomie du moi, de retirer l’âme de la presse, de la tenir en puissance de juger librement, loin de toute mutilation. C’est peut-être ce qu’il préférait chez Chrétien de Troyes, cette liberté laissée au lecteur : « Beau narrateur, parfois désinvolte, jouant en maître avec son affabulation, il excelle à exprimer discrètement, sans en avoir l’air, un complexe d’idées et de problèmes, à poser des questions en laissant à chacun le soin d’y répondre. » Il retrouvait cette liberté chez l’auteur du Lancelot-Graal qui peut laisser apercevoir ses préférences, mais n’élimine rien, refusant tout didactisme étroit. « Aussi bien, a écrit A. Micha, le rôle d’un romancier est-il d’accueil, non d’exclusive, à moins qu’il ne se dégrade à se faire l’avocat d’une thèse. » Toutes les grandes œuvres du Moyen Âge sont des œuvres ouvertes auxquelles il est dangereux d’appliquer une grille unique.
C’est cette grandeur de l’homme qu’il aimait à retrouver et à préserver, même si l’homme et sa civilisation sont choses fragiles, même si la platitude et la médiocrité tendent à remplir la vie, et ont suscité jusqu’au bout ses colères. Il avait gardé intacte la vertu d’une saine colère, qu’il protestât, non (quelquefois) sans une certaine injustice, contre la médiocrité des hommes politiques et des énarques « qui décident en parfaite ignorance des réalités », l’humidité du climat normand, les ratés des services publics, le tapage médiatique, les collègues qui ne daignent pas remercier quand on leur envoie un livre dédicacé etc. C’est ce qu’il m’écrivait dans une lettre du 21 octobre 1993, dans laquelle il ajoutait : « Et puis je ne supporte plus d’entendre dire “On se croirait au Moyen Âge”, formule qui revient souvent dans les conversations. S’est-il regardé, notre siècle ? deux guerres mondiales, famines, chômage, rivalités de clans, brutalités en tout genre etc. Je sais que chaque siècle en a sa part, et notre Moyen Âge, malgré sa pseudo-courtoisie, est en bonne place, mais il n’arrive pas à la cheville de notre inénarrable XXe siècle. »
Aux yeux d’A. Micha, cette grandeur de l’homme est, pour une bonne part, faite de la joie de connaître qui est celle d’entrer en contact avec un nouvel inconnu et qui ne se limite pas à nos recherches savantes. Sensible à tous les aspects de notre littérature, il cite Baudelaire, le Temps perdu, le Grand Meaulnes, le Rivage des Syrtes, les poètes symbolistes auxquels il consacra un petit Classique Larousse… ; mais tout aussi attentif aux choses de la vie et de la nature qu’il appréciait dans sa maison de Munster, il savait qu’on peut regarder indéfi niment le feu qui brûle et la neige qui tombe, et qu’ils se mettent à nous parler si on les regarde avec beaucoup de patience ; il savait que « dans le cosmos même, il y a une place pour le lilas » et, avec Novalis, qu’« une fl eur est un être entièrement poétique ».
La musique joua un rôle important dans sa vie, précieux héritage paternel mais aussi moyen d’atteindre à l’ineffable de l’amour, comme l’a bien dit J. Green : « Les mots deviennent tout à coup muets quand il s’agit d’exprimer ces choses. Seule parle en ce cas la musique, et les grands écrivains ne sont grands que dans la mesure où ils rejoignent la musique et parlent comme elle. » La musique était l’un des liens essentiels qui l’unissaient à Madame Micha et à sa famille où l’on devinait, à chaque instant, le bonheur d’être ensemble. Peut-être est-ce la plus belle réussite dont ils pouvaient se prévaloir, Alexandre et Berthe Micha, qui possédaient en commun la vertu de gaieté. Cette vertu leur a permis de supporter les mauvais coups et les coups de chien, de ne pas être trop affectés par le poids des années qui, en revanche, leur ont assuré le privilège de vieillir longtemps ensemble et un surcroît de liberté morale.
Il avait retrouvé cette liberté chez Chrétien de Troyes, parti à la recherche du pays inconnu : « La merveille est intérieure : elle est l’amour humain, le bonheur chèrement acquis, la pitié enrichissante, tout ce qui fait le charme et la valeur d’une vie d’homme. » L’art de vivre que Chrétien dessine dans le Conte du Graal « est vivifi é par une sentimentalité qui lui assure un caractère d’authenticité ». Le vrai chevalier se reconnaît à une profonde générosité.
La mère de Perceval recommandait à son fi ls de fréquenter les preudomes, car ils n’égarent pas leurs disciples ni leurs amis. A. Micha était l’un d’eux par le courage, la fi délité et le sens de l’honneur, par la culture et la générosité (A. Micha et sa femme élevèrent leurs quatre enfants et les trois enfants de son frère), par un comportement irréprochable fondé sur une grande rigueur intellectuelle et morale. C’est pourquoi il restera pour ses successeurs un modèle.
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