Accueil Revues Revue Numéro Article

Le Moyen Age

2007/3 (Tome CXIII)


ALERTES EMAIL - REVUE Le Moyen Age

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 613 - 637 Article suivant
1

La Librairie des ducs de Bourgogne qui, en 1420, comptait un peu moins de trois cents manuscrits, en renfermait près de neuf cents en 1467. Entre ces deux dates s’étend le règne de Philippe le Bon (1396-1467), devenu à partir de 1419 duc de Bourgogne et comte de Flandre puis, à partir des années 1430, duc de Brabant, comte de Hainaut-Hollande et de Zélande. Le duc est bien connu comme bibliophile. Cette passion cependant ne l’a pas habité durant sa vie entière. Dans les premières années, entre 1420 et 1430, il lui arriva d’acquérir quelques livres de temps en temps, mais rien de très remarquable, au regard de ce que d’autres princes amassèrent. Le véritable essor commence à partir de 1445. En une vingtaine d’années, entre 1445 et 1467, il accumule des centaines de manuscrits, dont une partie substantielle consiste en de beaux manuscrits de luxe, richement enluminés [2][2] Sur la bibliophilie de Philippe le Bon, voir G. DOUTREPONT,....

2

La question que nous nous sommes posée dans le cadre du présent article est de savoir si le règne de ce prince bibliophile a influencé la haute noblesse de sa cour et, le cas échéant, dans quelle mesure. Dans une première partie nous voulons tenter de définir la bibliophilie de l’élite nobiliaire des Pays-Bas bourguignons dans la deuxième moitié du XVe siècle. De quels hommes s’agissait-il ? Quels textes, quels genres de manuscrits possédaient-ils ? Se procuraient-ils également des livres imprimés ? Comment pouvons-nous analyser ce groupe de personnes si proche du pouvoir du point de vue de leur mécénat relatif aux beaux livres ? Afin d’illustrer ces propos par un exemple précis, nous consacrerons la deuxième partie de cet article à la reconstruction de la bibliothèque de Pierre de Luxembourg, comte de Saint-Pol.

Une génération de nobles à la cour de Bourgogne

3

Si nous observons simplement les manuscrits qui nous sont parvenus, il apparaît clairement que la deuxième moitié du XVe siècle, en particulier les années 1445-1490, fut l’âge d’or des manuscrits enluminés et des bibliothèques nobiliaires dans les Pays-Bas bourguignons.

4

Nous avons mis en exergue le fait que Philippe le Bon, né en 1396, avait incarné un mécénat très important entre les années 1445 et 1467. Nous constatons que, parmi les nobles de cour de sa génération, c’est-à-dire ceux qui naquirent au cours des mêmes années que lui, il est peu de seigneurs auxquels nous puissions attribuer une bibliothèque. Toutefois, nous connaissons trois hommes, à savoir Jean de Créqui (1395/1400-1472), Jean de Croÿ (ca 1403-1473) et Jean, bâtard de Wavrin (1394/1400-1471/1475), qui ont eu des goûts bien définis et ont mené un mécénat actif [3][3] Sur ces bibliophiles, voir ID., La Librairie des ducs....

5

À la cour de Philippe le Bon, toute une génération de jeunes nobles a grandi dans le culte des beaux manuscrits initié par le duc. Il s’agit de la génération née dans les années 1420-1440, c’est-à-dire celle de Philippe de Hornes (1421-1488), Adolphe de Clèves (1425-1492), Jacques de Luxembourg (ca 1425/30-1487), Louis de Gruuthuse (ca 1427-1492), le Grand Bâtard Antoine (ca 1428-1504), Wolfert de Borssele (ca 1430-1486), Charles le Téméraire (1433-1477), Philippe de Croÿ (1434-1482), Baudouin de Lannoy (ca 1436-1501) et Raphaël de Mercatellis (1437-1508). Entre 1460 et 1490, ces nobles furent à la base de l’essor de la production des manuscrits enluminés appelés « livres de bibliothèque » (en ce exclus, par conséquent, les manuscrits dévotionnels ou liturgiques) [4][4] Sur ces bibliophiles, voir ID., La Librairie ; ID.,....

6

Ils furent suivis par quelques bibliophiles nobles de la troisième génération, c’est-à-dire nés dans les années 1450-1460 : entre autres Englebert de Nassau (1451-1504), Philippe de Clèves (1456-1528), Charles de Croÿ (ca 1450-1527) et, plus tard encore, la très bibliophile Marguerite d’Autriche (1480-1530). Il ne sera cependant pas question de ces derniers ici. Le mécénat changea, les livres de luxe ne furent plus écrits, mais imprimés, et ces nobles se procurèrent des manuscrits surtout sur un marché « de seconde main », qui, entre-temps, s’était bien fourni [5][5] Ibid..

7

Les personnes de la haute noblesse issues de la deuxième génération, nées dans les années 1420-1440 et dont Charles le Téméraire faisait partie, grandirent et atteignirent l’âge adulte au cours de la période comprise entre 1445 et 1467 et dans l’atmosphère bibliophilique de la cour. C’est ainsi que leur fut inoculée l’idée de collectionner des manuscrits. Il s’agissait d’une mode touchant, selon nous, l’ensemble de la haute noblesse et non pas exclusivement quelques rares bibliophiles. Le contenu de leurs bibliothèques, que l’on peut qualifier de « bourguignonnes », était bien défini. La langue était presque exclusivement le français, les manuscrits étaient le plus souvent luxueux et illustrés et on y trouvait beaucoup de textes historiographiques, didactiques et littéraires, la plupart faisant partie d’un canon relativement bien défini. Les textes littéraires étaient des versions en prose de romans en vers plus anciens. Ces nobles se tinrent très à l’écart du nouveau media qu’était l’imprimerie.

8

Dans certaines de ces bibliothèques, nous pouvons cependant percevoir des goûts personnels, que nous connaissons soit grâce à la transmission d’un certain nombre de manuscrits, soit grâce à l’existence d’un inventaire contemporain. Il nous semble que, par leurs caractéristiques générales, ces bibliothèques constituent un phénomène de mode bien établi dans l’élite nobiliaire tout entière de cette génération, à la cour de Bourgogne, y compris chez ceux à qui l’on ne peut rattacher une librairie, les sources faisant défaut. Ce n’est, bien entendu, pas aisé à démontrer, mais le présent article s’attache à étayer cette hypothèse.

9

Il nous faut tout d’abord attirer l’attention sur le fait que la haute noblesse à laquelle nous faisons ici allusion constitue un groupe très restreint de personnes. Ce sont les chevaliers de la Toison d’or et leurs proches. En outre, il faut également prendre en compte le fait que beaucoup de manuscrits ont été perdus entre le XVe et le XXIe siècle. Les pillages, les incendies, mais aussi tout simplement le changement de goût, surtout au XVIe siècle, ont beaucoup contribué à la destruction de ces bibliothèques. Nous avons, dans un précédent article, tenté d’estimer la part de livres subsistants par rapport à tous ceux qui ont été produits. 20 % est le pourcentage auquel nous sommes parvenu. Il est donc probable que 80 % des manuscrits de luxe ont disparu [6][6] ID., Manuscrits illustrés dans les Pays-Bas bourguignons..... Un grand nombre de manuscrits sont dépourvus de marques de provenance émanant de possesseurs des XVe et XVIe siècles. Ils en avaient peut-être à l’époque, mais, dans ce cas, elles ont disparu. Le fait est que, dans les très rares manuscrits dont les reliures d’origine ont survécu, les marques de propriété d’un possesseur du XVe siècle se trouvent parfois sur cette reliure, ce qui est très révélateur [7][7] C’est le cas, par exemple, pour deux manuscrits conservés....

10

Penchons-nous maintenant sur un exemple spécifique afin d’appuyer l’hypothèse selon laquelle l’élite nobiliaire tout entière fut influencée par la mode des manuscrits et non pas uniquement quelques nobles bien précis.

Pierre de Luxembourg

11

Pierre de Luxembourg (ca 1440-1482) fait sans aucun doute partie de la fine fleur de la haute noblesse des Pays-Bas bourguignons. Il fait en outre, de par sa date de naissance, partie de la « deuxième génération » de bibliophiles, née entre 1420 et 1440. Pourtant, jusqu’à présent, un seul manuscrit a pu lui être attribué. Nous voudrions démontrer ici que neuf autres manuscrits au moins, presque tous de luxe, proviennent de sa collection personnelle, qu’il avait de surcroît hérité de la riche bibliothèque de son père et que d’autres manuscrits lui ayant appartenu ont, par ailleurs, toutes les chances d’être recensés.

12

Pierre de Luxembourg est issu de l’une des plus illustres familles nobles des Pays-Bas bourguignons. Les Luxembourg tiraient beaucoup de prestige du fait qu’ils étaient issus d’une lignée qui avait engendré plusieurs empereurs, bien qu’ils n’en aient constitué qu’une branche cadette. De plus, ils étaient directement liés à la famille ducale, compte tenu du mariage d’Antoine, le fils cadet de Philippe le Hardi, avec Jeanne de Saint-Pol († 1407), fille de Waléran de Luxembourg (1355-1415), l’arrière-grand-oncle de Pierre [8][8] D. SCHWENNICKE, Europäische Stammtafeln. Stammtafeln.... Ce dernier constitue un bel exemple d’un membre de l’élite de la cour de Bourgogne. Dans l’historiographie, Pierre est resté un peu dans l’ombre de son père Louis de Luxembourg (1418-1475), connétable de France, capturé par Charles le Téméraire et décapité par Louis XI en 1475 [9][9] Pour l’état des lieux sur Pierre de Luxembourg, voir.... Il hérita des comtés de Saint-Pol et de Conversano, ainsi que des seigneuries d’Enghien et d’Haubourdin. Après la mort de Jean (1437-1476), son frère aîné, à la bataille de Morat le 22 juin 1476, Pierre hérita également des comtés de Marle et de Soissons et devint le chef de la maison de Luxembourg. Il épousa Marguerite de Savoie († 1484), fille du duc Louis de Savoie. Pierre fut élu chevalier de la Toison d’or au chapitre de 1478 à Bruges. Il resta fidèle à la maison de Bourgogne tout au long de sa vie et joua un rôle politique non négligeable durant la période trouble qui suivit la mort de Charles le Téméraire en 1477. En 1478 il tint Philippe le Beau sur les fonts baptismaux [10][10] CAUCHIES, Pierre de Luxembourg, p. 200-201 ; COOLS,....

Le manuscrit de départ

13

Les collections de la Bibliothèque nationale de France renferment un manuscrit comprenant le dernier livre de la traduction française des Oiseaux de proie de Frédéric II de Hohenstaufen [11][11] PARIS, Bibliothèque nationale de France (= BnF), fr..... Le volume n’est malheureusement pas daté, mais il a dû être produit vers le milieu du XVe siècle [12][12] Un feuillet de garde est en papier du XVe siècle et.... Ce manuscrit non enluminé ne comporte aucune marque de possession en en-tête. Sur la dernière page écrite, sous l’explicit, se trouvent en revanche deux signatures et un monogramme. Nous pouvons lire tout d’abord « P de Luxe(m)bourg » suivi d’un monogramme, et au-dessous : « Marie de Luxe(m)bourg » (ill. 1). L. Delisle releva jadis la signature de Marie de Luxembourg dans ce manuscrit, ainsi que dans treize autres volumes [13][13] L. DELISLE, Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque.... Nous avons pu ajouter à cette liste neuf autres manuscrits portant sa signature, parfois grattée, toujours sous l’explicit[14][14] Nous avions déjà répertorié les huit manuscrits suivants.... Il s’agit de la fille aînée de Pierre, née vers 1460 et décédée en 1547 [15][15] WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 301-304..

 -
14

La signature « P de Luxembourg » avait également été identifiée par L. Delisle comme appartenant à Pierre de Luxembourg, père de Marie [16][16] DELISLE, Le cabinet des manuscrits, t. 2, p. 379., mais le monogramme n’a pas attiré l’attention jusqu’à présent. Il semble logique que Marie ait apposé sa signature dans un livre hérité de son père [17][17] Elle signa sous la signature de son grand-père Louis.... Nous pensons que le monogramme pourrait bien être, comme la signature, de Pierre de Luxembourg, fils de Louis. La signification de ce genre de monogrammes est très difficile à cerner [18][18] Un monogramme d’Adolphe de Clèves reste énigmatique.... Non seulement les lettres qu’il contient sont multiples, mais les possibilités de combinaison de mots sont tout aussi nombreuses : prénom et nom de famille, nom de famille seul, noms des deux époux, lettres d’un mot, etc. Il nous semble probable que dans le monogramme qui nous intéresse ici, nous devrions pouvoir lire toutes les lettres du nom « Luxembourg » (ill. 1) [19][19] Nous remercions J. LOWDEN pour ses suggestions à ce.... Mais pour notre propos, la lecture exacte de ce monogramme importe moins que le fait qu’il soit de Pierre de Luxembourg.

La signature

15

Une signature qui pourrait être lue comme « P L(u)ce(mbourg) » se trouve également sur un ancien feuillet de garde d’un manuscrit du XIIIe siècle, parmi ceux portant sous l’explicit la signature de Marie de Luxembourg [20][20] Il s’agit du manuscrit PARIS, BnF, fr. 1376, la signature.... Il s’agit d’un volume comportant deux textes littéraires : Le roi Florimont d’Aimon de Varennes et Érec et Énide de Chrétien de Troyes. Mais il ne semble pas que la signature soit de la même main que celle de Pierre. Elle est plus ancienne et appartient probablement à une autre personne.

16

Venons-en plutôt à un manuscrit conservé à Copenhague qui contient la version française des Commentaires de Jules César due à Jean Duchesne [21][21] COPENHAGUE, Kongelige Bibliothek (= KB), Thott 544.... Dans ce volume, la signature « Ph(ilipp)e de Cleves » qui se trouve sous l’explicit a été écrite au-dessus d’une autre signature grattée au préalable (ill. 2). Un examen précis à l’aide de la lumière ultraviolette a révélé qu’il s’agit exactement de la même signature « P de Luxe(m)bourg » que celle figurant dans le manuscrit parisien (ill. 1 et 2).

 -
17

Ce manuscrit des Commentaires porte un colophon citant l’année de la traduction du texte : 1474. Ce terminus post quem pour la réalisation du manuscrit est confirmé par le style de la miniature frontispice qui orne le folio 19 et que l’on peut situer vers les années 1474-1480. Il s’agit du Maître du César de Copenhague, un miniaturiste qui avait tendance à peindre des têtes un peu grossières, à la chevelure abondante et avait également l’habitude de remplir l’espace d’une façon assez chaotique. Les couleurs orange et jaune dans les vêtements et l’architecture sont assez surprenantes [22][22] B. Brinkmann a attribué la miniature au Maître d’Édouard.... S. McKendrick suppose que Jean Duchesne n’a pas seulement été le traducteur du texte, mais aussi le copiste du manuscrit, et estime que la miniature doit dater des années 1475-1480. Ceci confirme que ce volume a vu le jour entre 1474 et 1480 [23][23] Ibid., p. 519,521 n. 22. S. McKendrick note pour Duchesne....

18

La signature permet d’affirmer que ce manuscrit a appartenu à Pierre de Luxembourg. Cette donnée ajoute un terminus ante quem – octobre 1482, date de la mort de Pierre – pour la confection du manuscrit. Il en était vraisemblablement le commanditaire. Sur le fol. 19 figurent, dans la marge inférieure, les armoiries de Philippe de Clèves, gendre de Pierre, marié à sa fille Françoise en 1487. Il est très probable que Philippe fit peindre son blason au-dessus des armoiries grattées de son beau-père. Il eut recours à ce procédé dans des dizaines de manuscrits de sa bibliothèque [24][24] A. KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves :.... Cependant, comme le prouvent d’autres manuscrits, des restes d’un collier de la Toison d’or gratté devraient également être visibles. Comme ce n’est pas le cas, le terminus ante quem doit être ramené à mai 1478, date à laquelle Pierre fut admis dans l’ordre.

Le monogramme

19

Dans un deuxième manuscrit aujourd’hui conservé à Copenhague et renfermant la deuxième partie du Roman de Buscalus (une chronique de Tournai), le folio contenant le frontispice a été coupé (entre les actuels folios 6 et 7) [25][25] COPENHAGUE, KB, Thott 413 fol. Voir The Seventeenth-Century.... Mais des traces apparaissant sur le folio 6 v° attestent que le folio intercalaire comportait des armoiries dans la marge inférieure. Le blason de Philippe de Clèves y est facilement reconnaissable. Les parties argentées de l’empreinte des armoiries de Philippe de Clèves sur le folio 6 v° ont, à leur tour, après la disparition de l’ancien feuillet frontispice, laissé une trace sur l’actuel folio 7 r°. L’appartenance du manuscrit à Philippe de Clèves est confirmée par sa signature sous l’explicit (fol. 202 v°). Il n’y a pas ici de traces de grattage, ce qui interdit à première vue de supposer que ce manuscrit a la même provenance que les Commentaires de Jules César mentionnés plus haut.

20

Bien que le frontispice ait été enlevé, ce manuscrit du Roman de Buscalus est toujours richement enluminé. Trente-cinq petites miniatures, accompagnées de décorations marginales, ornent autant de débuts des 71 chapitres de l’ouvrage. La décoration mérite une étude plus approfondie. Tant les miniatures que les marges trahissent le travail de plusieurs mains. Huit miniatures sont d’un style proche du Maître d’Édouard IV et sont probablement dues à celui qui est considéré comme son maître, le Maître du Flavius Josèphe du Sir John Soane’s Museum de Londres [26][26] B. Brinkmann a reconnu la main du Maître d’Édouard.... Six sont dues au Maître des têtes triviales [27][27] Ce sont les miniatures des fol. 33 r°, 55 v°, 66 r°,.... Six autres sont d’une main inconnue, dans un style assez fin qui semble traduire des influences françaises [28][28] Ce sont les miniatures des fol. 40 v°, 44 r°, 47 v°,.... La miniature du folio 44 r° surprend par sa grande finesse et sa profondeur (ill. 3). Nous proposons ici de constituer un autre groupe avec les huit miniatures dues à une main peignant des visages et des coiffures très plates [29][29] Ce sont les miniatures des fol. 87 r°, 88 v°, 91,122.... Reste un groupe de sept illustrations, ayant quelques traits communs, sans qu’elles puissent pour autant être toutes attribuées à la même main [30][30] Les miniatures des fol. 70 v° et 148 r° semblent de....

21

À quelques exceptions près, les différences de style dans les marges sont en général parallèles aux différences dans les miniatures. Nous ne nous étendrons pas dans cet article sur l’étude de la décoration marginale. Un point cependant mérite notre attention toute particulière. Une lettre stylisée a été peinte à trois reprises dans trois des marges du début du manuscrit (ill. 4) [31][31] Il s’agit des marges des fol. 40 v° et 47 v° (marge.... Il est manifeste que cette lettre qui s’apparente à un « Y », mais qui doit vraisemblablement être un « P » maladroit (pour « Philippe de Clèves »), est le résultat d’une modification ultérieure. Un monogramme a en effet été partiellement gratté et modifié à l’aide d’une peinture d’une autre couleur. Il s’agit du monogramme de Pierre de Luxembourg déjà rencontré dans le manuscrit des Oiseaux de proie (ill. 1 et 4).

 -
22

Les deux tomes de cet exemplaire du Roman de Buscalus faisaient partie de la bibliothèque de Philippe de Clèves, et passèrent ensuite dans celle d’Henri III de Nassau (1483-1538). Le premier des deux tomes était parmi les manuscrits confisqués en 1568 par Benito Arias Montano pour enrichir la bibliothèque du roi Philippe II d’Espagne. Il brûla en 1671, à la bibliothèque de l’Escurial [32][32] WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 271-272,285-286,308 ;.... Nous pouvons supposer que ces deux tomes avaient la même origine et furent réalisés dans les années 1475-1480.

 -
23

Il y a, à notre connaissance, deux autres manuscrits dans lesquels des modifications semblables ont été effectuées, mais avec beaucoup plus de soin.

24

Le premier d’entre eux contient la première partie de la Chronique dite de Baudouin d’Avesnes[33][33] LA HAYE, Koninklijke bibliotheek (=KB), 71 A 14. Voir.... La seule miniature présente est d’un style pour lequel nous n’avons pas encore trouvé de parallèle (ill. 5). Ce manuscrit a été daté des années 1460-1470, sur la base de la miniature et de la décoration.

 -
25

Dans la marge inférieure du folio de frontispice (fol. 1) figurent les armoiries de Philippe de Clèves. Un monogramme fut gratté à quatre endroits dans la marge décorée du folio 1 [34][34] La différence de couleurs et de formes entre la peinture.... Tout cela fut fait avec soin. Les endroits grattés ont été remplis de fleurs dans le style des marges existantes et, à trois reprises, par un des emblèmes [35][35] Dans cet article nous utilisons le terme « emblème »... de Philippe de Clèves : le van [36][36] Sur la bibliothèque de Philippe de Clèves et sur son.... À cette occasion un van et des violettes – un autre emblème de Philippe de Clèves – furent ajoutés dans l’entrecolonne (ill. 5).

26

Les couleurs et la position des armes de Philippe de Clèves laissent deviner que celles-ci ont été peintes sur d’autres armoiries grattées. Mais rien ne permet de déterminer quel blason s’y trouvait auparavant. Une comparaison avec le monogramme de Pierre de Luxembourg décrit ci-dessus (ill. 1) rend vraisemblable l’hypothèse selon laquelle ce même monogramme se trouvait aussi dans ce manuscrit. Un examen minutieux dévoile bien les contours généraux, ainsi que le bâton du « L » et la queue du « G ».

27

Une fois entré dans la collection de Philippe de Clèves, ce premier tome de la Chronique dite de Baudouin d’Avesnes fut complété par un deuxième tome, exécuté dans les années 1480-1500 [37][37] LA HAYE, KB, 71 A 15. Voir Catalogue of French-language.... Ce volume est pourvu de la signature de Philippe de Clèves (fol. 215 v°) et est orné en deux endroits de son blason (fol. 1), cette fois-ci sans lambel. Il a donc dû acquérir ce manuscrit après la mort de son père en 1492, afin de compléter le premier tome [38][38] A. KORTEWEG a émis la supposition que ces armoiries....

28

Il nous semble peu probable que Pierre fit faire un tome unique de cette chronique ; nous pensons qu’il commandita les deux tomes, dont l’un passa à Philippe de Clèves, le second à quelqu’un d’autre ; ce dernier s’est perdu depuis.

29

Un autre codex, contenant L’Estrif de fortune et de vertu de Martin le Franc, aujourd’hui conservé à Wolfenbüttel, a subi les mêmes modifications [39][39] WOLFENBÜTTEL, Herzog August Bibliothek (= HAB), Guelf..... La seule miniature présente (fol. 1) est imputable à Loyset Liédet et peut être datée des alentours de 1470 ou des années 1470-1475 (ill. 6) [40][40] F. WINKLER, Die Flämische Buchmalerei des XV. und XVI..... Ce folio est également pourvu de marges décorées. Nous retrouvons dans la marge inférieure des marques de possession de Philippe de Clèves : ses armoiries et, à gauche comme à droite, un van.

30

L’examen détaillé des vans nous apprend qu’ici encore, ceux-ci furent ajoutés ultérieurement et peints sur une surface grattée. Nous pouvons supposer qu’il s’agit une fois de plus du même monogramme de Pierre de Luxembourg, mais le travail de masquage a été fait avec beaucoup de soin [41][41] Pourtant, juste au-dessus du van gauche, nous voyons.... Contrairement aux deux cas semblables précédemment décrits, les armoiries peuvent ici nous aider. Elles ont également été peintes sur d’autres armoiries grattées, mais, dans ce cas-ci, nous pouvons encore clairement reconnaître, au dos du folio, les formes d’un lion, celui de Luxembourg [42][42] Les armoiries de Pierre de Luxembourg sont d’argent....

31

Ainsi nous avons trouvé trois manuscrits où les marques de possession de Pierre de Luxembourg ont été remplacées par celles de son gendre, Philippe de Clèves. Il reste un cas différent, où les armoiries et le monogramme n’ont pas été retouchés.

 -

Les armoiries

32

Au Fitzwilliam Museum de Cambridge se trouve aujourd’hui un beau manuscrit contenant deux textes : l’Instruction d’un jeune prince de Hugues de Lannoy (ou de son frère Guillebert) et le Mortifiement de vaine plaisance de René d’Anjou [43][43] CAMBRIDGE, Fitzwilliam Museum, 165. Sur le manuscrit,.... La miniature frontispice, la seule illustrant le premier texte, d’une grande finesse, est de la main de Simon Marmion (ill. 7). Le deuxième texte est illustré de huit miniatures peintes par Loyset Liédet.

33

Nous apercevons, dans la marge inférieure du frontispice, les armoiries suivantes : d’argent au lion de gueules, la queue fourchue et passée en sautoir, couronné et armé d’or, lampassé d’azur, au lambel d’azur. Ces armoiries ont été attribuées à un certain Jacques de Luxembourg, mais cette hypothèse ne nous semble pas très convaincante [44][44] Voir A. ARNOULD et J. MASSING, Splendours of Flanders..... A. Arnould a fait remarquer que les mêmes armoiries se trouvaient dans un livre d’Heures conservé au J.P. Getty Museum à Los Angeles. Pourtant, deux différences méritent d’être notées : au Getty le lion est lampassé d’or (et non pas d’azur) et le lambel est de sable (et non pas d’azur). Ce livre d’Heures présente, à la fin du calendrier (au folio 12 v°), une inscription : « Jacques de Luxembourg » accompagnée de deux initiales « I et I » liées par un lacs d’amour [45][45] LOS ANGELES, J.P. Getty Museum, Ludwig IX 11. Nous....

34

S. Lefèvre a récemment publié une monographie sur Antoine de la Sale (1385/86-ca 1460), un auteur qui passa une grande partie de sa vie au service des familles d’Anjou et de Luxembourg [46][46] S. LEFÈVRE, Antoine de la Sale. La fabrique de l’œuvre.... Elle accorde beaucoup d’attention aux manuscrits et aux relations avec les mécènes. Elle a ainsi consacré un chapitre annexe fort bien documenté aux changements d’armoiries de la branche Luxembourg-Ligny au cours des XIVe et XVe siècles. Elle parvient à la conclusion que les armoiries peintes dans le manuscrit de Cambridge sont celles de Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg ; le monogramme qui figure trois fois sur ce même folio est, selon elle, composé des quatre initiales de Jacques et de sa femme Isabeau de Roubaix : I, L, Y et R [47][47] La signification emblématique probable de la branche....

 -
35

Nous ne pouvons suivre S. Lefèvre dans ses conclusions. En effet, Pierre, frère aîné de ce Jacques, porta également, jusqu’en juin 1476, les armes de Luxembourg brisées par un lambel. Mais, surtout, le monogramme est le même que celui que nous avons retrouvé dans quatre manuscrits décrits plus haut. Nous pensons donc que ce volume fut commandité par Pierre. Nous reconnaissons bien évidemment que certains éléments restent à élucider, notamment dans le domaine de l’héraldique.

36

Les détails héraldiques sont quelquefois difficiles à interpréter. Si la couleur d’une pièce est significative, les sources qui les décrivent – les armoriaux de l’époque notamment – ne sont souvent pas fiables. La couleur peut avoir changé soit à cause d’une réaction chimique dans les pigments utilisés [48][48] L’argent, par exemple, s’oxyde presque toujours, donnant..., soit parce que la peinture a été refaite ultérieurement [49][49] Ceci vaut notamment pour les couleurs des armoiries.... De plus, le porteur est en droit de modifier ses armoiries. Cependant, et c’est tout particulièrement vrai dans les grandes maisons nobles, il ne les changeait généralement pas, sauf pour quelques ajustements courants : supprimer un lambel à la mort du père ou reprendre les armes pleines à la mort du frère aîné. Il n’est donc pas certain que les armoiries des manuscrits de Cambridge et de Los Angeles appartiennent à la même personne [50][50] A. von Euw et J. Plotzek ont attribué les armoiries....

37

Le manuscrit de Cambridge contenant l’Instruction d’un jeune prince et le Mortifiement de vaine plaisance est truffé d’exemplaires du monogramme que nous avons évoqué plus haut, cette fois-ci exécutés avec de la peinture dorée. La marge du premier folio en contient trois (ill. 7). Il y en a également dans les marges partielles qui figurent à travers le manuscrit – mais pas aux folios des miniatures de Liédet. Ces monogrammes sont de la même main que le reste de la décoration. Ces marges sont d’ailleurs peintes avec une extrême délicatesse ; elles ont été rapprochées, tout comme les initiales, d’un petit groupe de manuscrits contenant tous ces mêmes éléments, ainsi que des miniatures de Simon Marmion [51][51] KREN et MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance,....

38

Le style de la miniature frontispice, des marges, et leur rapprochement avec ce groupe de manuscrits a jusqu’à présent posé problème à cause de la datation. Deux manuscrits du groupe, contenant les Visions du chevalier Tondale et La Vision de l’âme de Guy de Thurno, furent écrits pour Marguerite d’York et portent tous deux la date de 1475 [52][52] LOS ANGELES, J.P. Getty Museum, 30 et 31. Voir ibid.,.... Dès lors, les autres manuscrits du groupe doivent également être situées autour de 1475 (ou entre 1470 et 1475). Supposer que les armoiries du folio frontispice sont celles de Jacques de Luxembourg (ca 1420-1487) pose problème, car Jacques fut admis dans l’ordre de la Toison d’or en mai 1468. Comme il est impensable que ses armoiries ne soient pas entourées du collier de l’Ordre après cette date, celle-ci semble constituer le terminus ante quem pour le manuscrit [53][53] Les historiens de l’art se sont heurtés à ce problème,....

39

Cependant, si l’on reconnaît Pierre comme le porteur du blason et du monogramme, le terminus doit être repoussé. Pierre fut admis dans l’ordre de la Toison d’or en mai 1478. Le nouveau terminus ante quem pour le manuscrit n’est cependant pas mai 1478, mais le 22 juin 1476. C’est en effet à cette date que Jean, le frère aîné de Pierre, mourut à la bataille de Morat et que Pierre devint par conséquent le chef de la maison de Luxembourg et supprima le lambel de ses armes.

40

Nous admettons que pour Pierre, ainsi que pour Jacques, il subsiste quelques problèmes héraldiques. Le lion des armes du manuscrit de Cambridge est clairement lampassé d’azur. Pierre porte en principe des armes dans lesquelles la langue du lion est d’or (lampassé d’or). C’est en tout cas ce que nous voyons dans l’armorial de la Toison d’or conservé à La Haye et sur le panneau d’armes du chapitre de l’ordre de la Toison d’or de 1491 [54][54] Lampassé d’or dans : LA HAYE, KB, 76 E 10, fol. 79 ;.... En ce qui concerne les couleurs, ces mêmes sources se contredisent souvent pour d’autres membres de la famille. Nous trouvons la couleur du lambel des armoiries de Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg, de gueules, d’azur et de sable [55][55] Voir n. 50., ainsi que le lion de ces mêmes armoiries lampassé d’azur et d’or [56][56] Lampassé d’azur : LA HAYE, KB, 76 E 10, fol. 71 ; panneau.... Les armoriaux de la Toison d’or ne semblent donc pas très fiables pour ce genre de détails, ni pour les exemplaires du XVIe siècle, réalisés a posteriori, ni pour ceux faits à l’époque [57][57] Dans l’armorial de la Toison d’or qui se trouve aujourd’hui....

41

Concluons. Il est possible que le peintre des armoiries du manuscrit de Cambridge ait pu se tromper pour la couleur de la langue du lion – ce qui arrivait apparemment très souvent –, que la couleur d’une pièce importait moins que ce que nous pourrions croire et qu’elle pouvait être changée assez facilement. La présence du monogramme est, à notre avis, décisive et permet d’accepter le fait que Pierre fut le commanditaire du manuscrit de l’Instruction d’un jeune prince et du Mortifiement de vaine plaisance[58][58] Il reste à creuser la piste de la branche de chardon....

Les manuscrits familiaux des Luxembourg

42

Avant de dresser la liste des manuscrits de Pierre de Luxembourg, ajoutons tout d’abord quelques mots sur sa famille, en premier lieu sur sa femme, puis sur son père.

43

Un manuscrit daté de 1473, contenant le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban et une Vie du Christ, porte les armoiries de Luxembourg et de Savoie. Ces armoiries ont été tenues, dans le passé, pour celles de Louis et de sa femme, Marie de Savoie [59][59] Nous avons fait erreur lors de l’identification des.... Mais le lion de Luxembourg est pourvu d’un collier qui est en fait un lambel à trois pendants. Il faut donc plutôt voir dans le couple de possesseurs le fils de Louis, Pierre de Luxembourg, et sa femme Marguerite de Savoie [60][60] PARIS, BnF, fr. 816. Les armoiries décrites se trouvent.... Les armes parties, ainsi que l’absence du monogramme de Pierre et de sa signature, prouvent qu’il faut voir dans ce manuscrit une commande de Marguerite plutôt que de Pierre.

44

Nous avons traité en détail de la bibliothèque de Louis de Luxembourg, père de Pierre, dans un autre article [61][61] H. WIJSMAN, Le connétable et le chanoine. Les ambitions.... Nous avons pu jusqu’à présent identifier de façon sûre ou quasi certaine vingt-deux manuscrits ayant fait partie de sa bibliothèque. Huit de ces manuscrits se retrouvèrent plus tard dans la bibliothèque de Marie de Luxembourg, et treize dans celle de Philippe de Clèves [62][62] Voir la liste dressée dans WIJSMAN, Le connétable et.... Nous pouvons conclure que vingt et un de ces manuscrits au moins (et peut-être les vingt-deux) sont passés par Pierre. Si nous n’avons pas la preuve qu’il les ait lus ou utilisés, nous savons en tout cas qu’il entra en possession de la bibliothèque familiale de son père après la mort de ce dernier en 1475 suivie de celle de son frère aîné en 1476.

45

La plupart des manuscrits contenant des marques de possession de Pierre ont ensuite appartenu à Marie de Luxembourg ou à Philippe de Clèves. La répartition est loin d’être égalitaire. Marie semble avoir hérité des manuscrits relativement simples, tandis que les beaux exemplaires enluminés passèrent à Philippe de Clèves [63][63] Dans la liste (tabl. 1), le n° 1 est passé à Marie.... Pour autant que nous le sachions, Marie laissa sa signature dans ses propres manuscrits et Philippe de Clèves eut soin de s’approprier les siens.

46

Le manuscrit qui est aujourd’hui à Cambridge a connu un autre parcours. Toute une série de notices prouvent qu’entre 1558 et le début du XVIIe siècle le manuscrit se trouva entre les mains de membres de familles nobles des Pays-Bas méridionaux et du nord de la France [64][64] Mention du nom de famille Fromont en 1558 et 1605,....

47

Le passage des manuscrits de Pierre à son gendre Philippe de Clèves appelle quelques explications. Philippe épousa Françoise, la fille cadette de Pierre, en 1487. L’héritage des Luxembourg était considérable et très convoité à la suite de la décapitation de Louis en 1475, de la mort de Jean (sans postérité) en 1476 et de celle de Pierre en 1482. Ce dernier légua tous ses biens à ses deux filles Marie et Françoise [65][65] HAEMERS, Philippe de Clèves et la Flandre.. En 1485 déjà, Philippe sut se faire attribuer la seigneurie d’Enghien [66][66] KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves, p. 186 ;.... Dans ces années-là, ce ne sont pas seulement des biens immobiliers issus de l’héritage des Luxembourg, mais également des manuscrits qui passèrent à Philippe de Clèves.

La bibliothèque de Pierre de Luxembourg

48

Pierre possédait une bibliothèque considérable pour l’époque. Il avait hérité de vingt et un livres au moins de son père [67][67] WIJSMAN, Le connétable et le chanoine, sous presse et a, de plus, laissé des marques de propriété dans huit ou neuf autres volumes (tabl. 1). La plupart de ces manuscrits-ci sont des commandes de livres richement enluminés qu’il avait faites lui-même dans les vingt dernières années de sa vie. Nous avons déjà noté que le numéro 5 n’est pas une commande de Pierre, mais de son épouse Marguerite de Savoie.

Tabl. 1  - Manuscrits contenant des marques de possession de Pierre de Luxembourg Tabl. 1
49

Nous venons de voir que Pierre de Luxembourg possédait une bibliothèque comportant au bas mot une trentaine de manuscrits. Il pouvait rivaliser avec les plus grands bibliophiles de son temps.

Les bibliothèques dites bourguignonnes

50

En reconstituant cette bibliothèque qui était jusqu’ici complètement inconnue, nous avons voulu illustrer comment, à la cour de Bourgogne, une génération de nobles nés entre 1420 et 1440 étaient devenus bibliophiles. Philippe le Bon, qui s’était lui-même inspiré de ses ancêtres et de quelques nobles de sa génération, a lancé une véritable mode du manuscrit enluminé dans les années 1445-1467. Ce phénomène de mode a touché le groupe restreint de la haute noblesse de la cour de Bourgogne-Habsbourg des années 1450-1490 dans son entièreté, et pas seulement quelques bibliophiles ou intellectuels de l’élite [68][68] WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 331-361 ; ID., La Librairie,....

51

Les hasards de l’histoire ont fait que nous avons, pour de très rares cas, des inventaires récapitulant les livres d’une bibliothèque et qu’un grand nombre de manuscrits de certaines bibliothèques ont survécu. D’autres bibliothèques, elles, ont été dispersées et parfois en grande partie perdues. La plupart des manuscrits du XVe siècle n’ont pas survécu et ceux qui sont arrivés jusqu’à nous sont très souvent mutilés, en particulier privés de leur reliure et des feuillets de garde d’origine.

52

Avec trente manuscrits nous n’atteignons bien sûr pas encore les quelque deux cents manuscrits de Louis de Gruuthuse ou la centaine de volumes appartenant à Philippe de Clèves, Henri de Nassau ou Charles de Croÿ. Mais, en-dehors de ces quelques exceptions, la bibliothèque de Pierre figure parmi les plus grandes. En outre, ses commandes indiquent un goût pour les grands textes historiographiques et didactiques en vogue à la cour de Bourgogne.

53

Nous avons voulu démontrer ici que ce grand noble qu’était Pierre de Luxembourg, que personne jusqu’ici n’avait classé parmi les bibliophiles, peut désormais être considéré comme un commanditaire de beaux manuscrits contenant des textes historiques, littéraires et didactiques et comme le possesseur d’une grande bibliothèque. D’autres bibliophiles n’attendent qu’à être démasqués [69][69] Le cas de Pierre est intéressant, d’un point de vue....

Notes

[1]

Les recherches pour cet article ont été entreprises au Département d’histoire médiévale de l’Université de Leyde ainsi que dans le cadre du programme belge « Pôles d’Attraction Interuniversitaires – Politique scientifique fédérale » : IUAP/PAI Network V/10, Urban Society in the Low Countries from the Late Middle Ages to the XVIth Century. Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont aidé dans l’élaboration de cet article, notamment F. AVRIL, I. BOSERUP, B. BOUSMANNE, A. FAEMS, I. HANS-COLLAS, H. HÄRTEL, A. KORTEWEG, T. KREN, J. LOWDEN, H. LOYAU, J. MARROW, S. MC KENDRICK, J. OTT, S. PANAYOTOVA, J. PAVIOT, P. SCHANDEL, C. VAN COOLPUT-STORMS, B. VAN DEN ABEELE, C. VAN DEN BERGEN-PANTENS, J. VAN DER STOCK, E. VAN DER VLIST, D. VANWIJNSBERGHE et L. WEILL.

[2]

Sur la bibliophilie de Philippe le Bon, voir G. DOUTREPONT, La littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, Paris, 1909 (repr. Genève, 1970) ; H. WIJSMAN, Gebonden weelde. Productie van geïllustreerde handschriften en adellijk boekenbezit in de Bourgondische Nederlanden (1400-1550), Thèse de doctorat, Université de Leyde, 2003 (une édition anglaise de ce travail doit paraître en 2007 à Louvain, Peeters, comme t. 17 de la collection Corpus of illuminated manuscripts).

[3]

Sur ces bibliophiles, voir ID., La Librairie des ducs de Bourgogne et les bibliothèques de la noblesse dans les Pays-Bas (1400-1550), La Librairie des ducs de Bourgogne. Manuscrits conservés à la Bibliothèque royale de Belgique, t. 2, Textes didactiques, éd. B. BOUSMANNE, F. JOHAN, C. VAN HOOREBEECK, Turnhout, 2003, p. 19-37 ; ID., Gebonden weelde, p. 215-218,221-222,313-316,347-348.

[4]

Sur ces bibliophiles, voir ID., La Librairie ; ID., Gebonden weelde, p. 195-317, 347-348.

[5]

Ibid.

[6]

ID., Manuscrits illustrés dans les Pays-Bas bourguignons. Quelques remarques quantitatives, Gazette du Livre médiéval, t. 43,2003, p. 23-33 ; ID., Gebonden weelde, p. 23-38. Il se peut, cependant, que l’estimation de 20 % du taux de survie de ces manuscrits de luxe doive être revue à la hausse.

[7]

C’est le cas, par exemple, pour deux manuscrits conservés à IÉNA (Thüringer Universitäts- und Landesbibliothek, El. fol. 80 et El. fol. 86) qui ne portent aucune marque de propriété à l’intérieur, mais comportent les armes de Wolfert van Borssele sur les contre-agrafes de la reliure du XVe siècle.

[8]

D. SCHWENNICKE, Europäische Stammtafeln. Stammtafeln zur Geschichte der europäischen Staaten, nlle sér., t. 6, Familien des alten Lotharingien I, Marbourg-Berlin-Francfort, 1980, p. 28-29 ; WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 297.

[9]

Pour l’état des lieux sur Pierre de Luxembourg, voir J.M. CAUCHIES, Pierre de Luxembourg, Les Chevaliers de l’ordre de la Toison d’Or au XVe siècle, éd. R. DE SMEDT, Francfort, 2000, p. 200-201 ; H. COOLS, Mannen met macht. Edellieden en de Moderne Staat in de Bourgondisch-Habsburgse landen (1475-1530), Zutphen, 2001, p. 260-261. Sur son père Louis, voir J.M. CAUCHIES, Louis XI et Charles le Hardi. De Péronne à Nancy (1468-1477) : le conflit, Bruxelles, 1996, p. 40-46,115-120 ; D. POTTER, War and Government in the French Provinces. Picardy 1470-1560, Cambridge, 1993, p. 32-36 ; E. VAN ARENBERGH, Art. Louis de Luxembourg, Biographie nationale de Belgique, t. 12, Bruxelles, 1892-1993, col. 598-617.

[10]

CAUCHIES, Pierre de Luxembourg, p. 200-201 ; COOLS, Mannen met macht, p. 260-261 ; J. HAEMERS, Philippe de Clèves et la Flandre. La position d’un aristocrate au cœur d’une révolte urbaine (1477-1492), Entre la ville, la noblesse et l’État. Philippe de Clèves (1456-1528), homme politique et bibliophile, éd. J. HAEMERS, C. VAN HOOREBEECK et H. WIJSMAN, Turnhout, 2007, p. 21-29.

[11]

PARIS, Bibliothèque nationale de France (= BnF), fr. 1296. Voir M. TOULAN - GRANVAL, Édition critique et analyse lexicale de la seconde traduction française du De arte venandi cum avibus (BnF, fr. 1296), Thèse de doctorat, Université Marc Bloch– Strasbourg 2,2005.

[12]

Un feuillet de garde est en papier du XVe siècle et comporte le filigrane d’un P fleuronné. Ce filigrane, malheureusement extrêmement répandu, pourra néanmoins peut-être aider à parvenir à une datation plus précise.

[13]

L. DELISLE, Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale (Impériale). Étude sur la formation de ce dépôt, comprenant les éléments d’une histoire de la calligraphie, de la miniature, de la reliure, et du commerce des livres à Paris avant l’invention de l’imprimerie, t. 2, Paris, 1874, p. 379 et t. 3, Paris, 1881, p. 383.

[14]

Nous avions déjà répertorié les huit manuscrits suivants dans WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 302 : PARIS, Bibliothèque de l’Arsenal, 3693 ; PARIS, BnF, fr. 1376, fr. 2695, fr. 17001, fr. 19613, n.a.f. 6535, n.a.f. 10057 ; SAINT-PÉTERSBOURG, Bibl. nat., lat. 5 3.23. Nous avons pu ajouter depuis : PARIS, BnF, fr. 9223 ainsi qu’un manuscrit qui est passé dans les collections Barrois et Ashburnham (Catalogue of the manuscripts at Ashburnham Place. Part the second comprising a collection formed by mons. J. Barrois, Londres, sans date, n° 469 ; The Ashburnham Library. Catalogue of the portion of the famous Collection of Manuscripts the property of the Rt. Hon. The Earl of Ashburnham, known as The Barrois Collection (Catalogue de vente, Sotheby’s, Londres, 10-14 juin 1901), Londres, 1901, n° 462).

[15]

WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 301-304.

[16]

DELISLE, Le cabinet des manuscrits, t. 2, p. 379.

[17]

Elle signa sous la signature de son grand-père Louis dans plusieurs manuscrits : PARIS, BnF, fr. 1317, fr. 2633, fr. 12556. Voir WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 300-304.

[18]

Un monogramme d’Adolphe de Clèves reste énigmatique (B. BRINKMANN, Die flämische Buchmalerei am Ende des Burgunderreichs : der Meister des Dresdener Gebetbuchs und die Miniaturisten seiner Zeit, t. 1, Turnhout, 1997, p. 347) ; il en va de même pour les lettres « LYS » ou « SLY » qui concernent Raphaël de Mercatellis (A. DEROLEZ, The library of Raphael de Marcatellis, abbot of St. Bavon’s, Ghent, 1437-1508, Gand, 1979, p. 19-20) ; l’on explique le monogramme « NYE » du Grand Bâtard Antoine par trois lettres de son mot « Nul ne s’Y frottE » (P. LAUER, Déchiffrement de l’ex-libris du Grand Bâtard de Bourgogne, Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 84,1923,298-305).

[19]

Nous remercions J. LOWDEN pour ses suggestions à ce sujet.

[20]

Il s’agit du manuscrit PARIS, BnF, fr. 1376, la signature de Marie se trouvant au fol. 144 r°, l’autre au fol. 145 v°.

[21]

COPENHAGUE, Kongelige Bibliothek (= KB), Thott 544 fol. Voir The Seventeenth-Century Orange-Nassau Library. The Catalogue Compiled by Anthonie Smets in 1686, the 1749 Auction Catalogue, and other Contemporary Sources, éd. A.D. RENTING et J.T.C. RENTING-KUIJPERS, coll. A. KORTEWEG, Utrecht, 1993, p. 316, no 1360.

[22]

B. Brinkmann a attribué la miniature au Maître d’Édouard IV (BRINKMANN, Die flämische Buchmalerei, t. 1, p. 397) ; ceci a été rejeté, à juste titre, par S. McKendrick qui a défini le Maître du César de Copenhague en lui attribuant des miniatures dans ce manuscrit et puis dans plusieurs autres, dont un autre manuscrit des Commentaires de César traduits par Jean Duchesne vendu à Londres chez Christie’s le 13 juin 2002, n° 2 (plus tard à Hambourg chez Jörn Günther) et un volume des Chroniques de Froissart (LOS ANGELES, J.P. Getty Museum, Ludwig XII 7), voir : T. KREN et S. MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance. The Triumph of Flemish Manuscript Painting in Europe, Los Angeles-Londres, 2003, p. 286,292,296 n. 4. Nous remercions S. McKendrick pour la discussion fructueuse.

[23]

Ibid., p. 519,521 n. 22. S. McKendrick note pour Duchesne une période active de la fin des années 1460 à ca 1479.

[24]

A. KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves : inventaire et manuscrits parvenus jusqu’à nous, Entre la ville, la noblesse et l’État, p. 187-194.

[25]

COPENHAGUE, KB, Thott 413 fol. Voir The Seventeenth-Century Orange-Nassau Library, p. 308, no 1322. Sur le texte, voir G. SMALL, Les origines de la ville de Tournai dans les chroniques légendaires du bas Moyen Âge, Les grands siècles de Tournai, Tournai-Louvain-la-Neuve, 1993, p. 81-113.

[26]

B. Brinkmann a reconnu la main du Maître d’Édouard IV dans ce manuscrit (BRINKMANN, Die flämische Buchmalerei, t. 1, p. 397) ; S. McKendrick a considéré les miniatures du manuscrit comme étant « stylistiquement sans relation » avec ce maître (KREN et MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance, p. 296 n. 4). Cette dernière remarque semble exagérée. Huit miniatures (fol. 114 v°, 151 r°, 158 r°, 161 v°, 170 r°, 173 r°, 184 r°, 190 v°, 197 r°) sont clairement dues à une main proche du Maître d’Édouard IV, probablement le Maître du Flavius Josèphe du Musée Soane. Les styles respectifs de ces deux maîtres se confondent facilement, comme le remarque aussi S. McKendrick (KREN et MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance, p. 292). Le très grand groupe de manuscrits attribués au Maître d’Édouard IV ou à son atelier nécessite une étude bien plus approfondie. Le fol. 197 r° a été reproduit dans Medieval Mastery. Book Illumination from Charlemagne to Charles the Bold, Louvain-Zwolle, 2002, p. 61.

[27]

Ce sont les miniatures des fol. 33 r°, 55 v°, 66 r°, 72 v°, 109 r° et 124 v°. Sur ce maître, voir KREN et MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance, p. 296 n. 16.

[28]

Ce sont les miniatures des fol. 40 v°, 44 r°, 47 v°, 52 v°, 98 v°, 100 v°. Leur finesse trouve un écho dans les marges qui décorent ce feuillet (ainsi que les fol. 40 v° et 47 v°) qui sont également d’une grande délicatesse et d’un grand éclat. Ces marges semblent stylistiquement liées à un groupe dont l’origine a été située dans la ville de Gand : ibid., p. 158-162.

[29]

Ce sont les miniatures des fol. 87 r°, 88 v°, 91,122 v°, 128 r°, 141 r°, 158 r° et 189 r°.

[30]

Les miniatures des fol. 70 v° et 148 r° semblent de la même main. Ceci est également vrai pour celles des fol. 137 r° et 178 r°. Celles qui restent se trouvent aux fol. 74 v°, 77 v° et 82 r°.

[31]

Il s’agit des marges des fol. 40 v° et 47 v° (marge de l’entrecolonne) et 52 v° (marge inférieure).

[32]

WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 271-272,285-286,308 ; A. KORTEWEG, Boeken van Oranje-Nassau. De bibliotheek van de graven van Nassau en prinsen van Oranje in de vijftiende en zestiende eeuw, La Haye, 1998, p. 46 ; ID., De bibliotheek van Willem van Oranje, Boeken van en rond Willem van Oranje. Catalogus van de tentoonstelling gehouden in de expositiezalen van de Koninklijke Bibliotheek 8 juni – 26 juli 1984, La Haye, 1984, p. 9-28, spéc. p. 14-16 ; R. BEER, Niederländische Bücherwerbungen des Benito Arias Montano für den Eskorial im Auftrage König Philipp II. von Spanien. Nach unveröffentlichten, aus dem Musée Plantin-Moretus zu Antwerpen von Max Rooses zur Verfügung gestellten Urkunden, Jahrbuch der kunsthistorischen Sammlungen des allerhöchsten Kaiserhauses, t. 25,1905, p. I-XI.

[33]

LA HAYE, Koninklijke bibliotheek (=KB), 71 A 14. Voir Catalogue of Frenchlanguage Medieval Manuscripts in the Koninklijke Bibliotheek (Royal Library) and Meermanno-Westreenianum Museum ; on microfiche, compilé par E. BRAYER (1954-1956), éd. A. KORTEWEG, Amsterdam, 2003, p. 11 et microfiche 1 ; The Seventeenth-Century Orange-Nassau Library, p. 313, n° 1343.

[34]

La différence de couleurs et de formes entre la peinture de la marge d’origine et celle des ajouts est facile à observer. Sur le dos du même feuillet (fol. 1 v°) un monogramme a également été gratté et remplacé par une cigogne. La différence entre cet oiseau et la cigogne située quelques centimètres plus bas est manifeste. La deuxième habitait cette marge dès l’origine. La première fut ajoutée par une main moins habile lors du changement de possesseur.

[35]

Dans cet article nous utilisons le terme « emblème » pour l’emblème figuré qui, au XVe siècle, fut désigné comme « devise ». Voir L. HABLOT, La « mise en signes » du livre princier à la fin du Moyen Âge. Emblématique, histoire politique et codicologie, Gazette du Livre médiéval, t. 36,2000, p. 25-35, spéc. p. 25-26.

[36]

Sur la bibliothèque de Philippe de Clèves et sur son emblème le van, voir K. DE COENE, The Winnow and the Sifted Past. From the Emblem to the Library and back again, Entre la ville, la noblesse et l’État, p. 161-181 ; KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves, p. 183-221.

[37]

LA HAYE, KB, 71 A 15. Voir Catalogue of French-language Medieval Manuscripts, p. 11 et microfiche 1.

[38]

A. KORTEWEG a émis la supposition que ces armoiries ont été peintes sur des blasons grattés (Catalogue of French-language Medieval Manuscripts, p. 11), mais celle-ci ne s’impose pas. Les deux blasons sont en effet abîmés par l’oxydation des parties argentées et par ce qui nous apparaît comme des pliures du parchemin et des frottements sur les armoiries de Philippe de Clèves. La couleur des feuilles d’or a pris des reflets rougeâtres, ce qui nous semble également dû à une oxydation de l’argent (ou peut-être à des impuretés dans l’or). Philippe de Clèves a pu être le premier possesseur de ce tome, sans en être forcément le commanditaire.

[39]

WOLFENBÜTTEL, Herzog August Bibliothek (= HAB), Guelf. 1.15.1 Aug fol. Voir L. OLSCHKI, Manuscrits français à peintures des bibliothèques d’Allemagne, Genève, 1932, p. 44-45.

[40]

F. WINKLER, Die Flämische Buchmalerei des XV. und XVI. Jahrhunderts. Künstler und Werke von den Brüdern van Eyck bis zu Simon Bening, Leipzig 1925, p. 209 ; L.M.J. DELAISSÉ, Le siècle d’or de la miniature flamande. Le mécénat de Philippe le Bon, Bruxelles, 1959, p. 137, n° 161.

[41]

Pourtant, juste au-dessus du van gauche, nous voyons un reste non gratté du bâton du « L ». La guirlande au-dessous des deux vans est le reste de la queue du « G ».

[42]

Les armoiries de Pierre de Luxembourg sont d’argent au lion de gueules, la queue fourchue et passée en sautoir, couronné et armé d’or, lampassé d’or (ou d’azur ?). Voir J.C. LOUTSCH, Armorial du pays de Luxembourg, contenant la description des armes des princes de la maison de Luxembourg, de tous les souverains d’autres maisons ayant régné sur ce pays, des gouverneurs ayant exercé le pouvoir en leur nom, ainsi que celles des familles nobles, bourgeoises ou paysannes, pour autant qu’elles ont pu être retrouvées, Luxembourg, 1974, p. 114-115.

[43]

CAMBRIDGE, Fitzwilliam Museum, 165. Sur le manuscrit, voir N. MORGAN, Fitzwilliam Museum, MS 165, The Cambridge Illuminations. Ten Centuries of Book Production in the Medieval West, éd. P. BINSKI et S. PANAYOTOVA, Londres-Turnhout, 2005, p. 262-264 (avec des références supplémentaires). Sur le premier texte, voir B. STERCHI, Hugues de Lannoy, auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels, Le Moyen Âge, t. 110,2004, p. 79-117.

[44]

Voir A. ARNOULD et J. MASSING, Splendours of Flanders. Late medieval Art in Cambridge collections, Cambridge, 1993, p. 152 ; A. VON EUW et J. PLOTZEK, Die Handschriften der Sammlung Ludwig, t. 2, Cologne, 1982, p. 182-184 ; J. PAVIOT, Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg, Les Chevaliers de l’ordre de la Toison d’or au XVe siècle, p. 157-159 ; J.M. CAUCHIES, Jacques de Luxembourg, seigneur de Fiennes, Ibid., p. 196-197.

[45]

LOS ANGELES, J.P. Getty Museum, Ludwig IX 11. Nous n’avons malheureusement pas encore eu l’occasion d’étudier ce livre d’Heures. Nous nous fions donc à la minutieuse description dans VON EUW et PLOTZEK, Die Handschriften der Sammlung Ludwig, p. 180-195 et aux reproductions fournies par le musée.

[46]

S. LEFÈVRE, Antoine de la Sale. La fabrique de l’œuvre et de l’écrivain (suivi de l’édition critique du Traité des anciens et nouveaux tournois), Genève, 2006.

[47]

La signification emblématique probable de la branche de chardon dans la marge du frontispice du manuscrit de Cambridge est un élément très intéressant, relevé par LEFÈVRE, Antoine de la Sale, p. 244-247,343-363.

[48]

L’argent, par exemple, s’oxyde presque toujours, donnant parfois une couleur très noire, mais d’autres couleurs ont également pu noircir ou changer au cours du temps.

[49]

Ceci vaut notamment pour les couleurs des armoiries dans la peinture monumentale. Ainsi nous ne pouvons pas exclure que les panneaux armoriaux qui subsistent des divers chapitres de l’ordre de la Toison d’or, aient été repeints. Ces panneaux conservés proviennent notamment des chapitres de Gand (1445 et 1559), de Bruges (1468 et 1478) et de Malines (1491).

[50]

A. von Euw et J. Plotzek ont attribué les armoiries du livre d’Heures Ludwig XI 11 à Jacques de Luxembourg (ca 1420-1487) ( VON EUW et PLOTZEK, Die Handschriften der Sammlung Ludwig, p. 182-184). Ceci ne nous semble pas certain. Le nom « Jacques de Luxembourg » écrit à la fin du calendrier semble bien être la signature du seigneur de Richebourg (ainsi les initiales I et I peuvent indiquer Jacques et sa femme Isabelle) mais il ne fait pas forcément référence au commanditaire. Au contraire, les noms écrits à ce genre d’endroit dans les livres d’Heures sont plus souvent des inscriptions d’amis ou de membres de la famille du possesseur. Ainsi le fol. 20 v° du manuscrit Ludwig IX 11 contient également une signature, grattée cette fois-ci. Il faudrait revoir les données héraldiques, tout en incluant dans la recherche l’usage liturgique très surprenant, selon le diocèse de Poitiers, de ce livre d’Heures. Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg (ca 1420-1487), est certes un bon candidat. Mais ses armoiries présentent des variantes de couleur : le lambel est de gueules (foncé, parce que l’argent derrière s’est oxydé) dans l’armorial de la Toison d’or (LA HAYE, KB, 76 E 10, fol. 71), de sable sur le panneau du chapitre de la Toison d’or de 1468 (Bruges, Notre-Dame), d’azur sur le panneau du chapitre de la Toison d’or de 1478 (Bruges, Saint-Sauveur).

[51]

KREN et MC KENDRICK, Illuminating the Renaissance, p. 109-110.

[52]

LOS ANGELES, J.P. Getty Museum, 30 et 31. Voir ibid., p. 111-116.

[53]

Les historiens de l’art se sont heurtés à ce problème, comme l’a encore rappelé MORGAN, Fitzwilliam Museum, MS 165, p. 264.

[54]

Lampassé d’or dans : LA HAYE, KB, 76 E 10, fol. 79 ; panneau du chapitre de 1491 conservé à la cathédrale Saint-Rombaut de Malines ; également dans les armoriaux BRUXELLES, Bibliothèque royale de Belgique (= KBR), II 6287 et CAMBRIDGE, Fitzwilliam Museum, 187, fol. 68. Dans les armoiries de Pierre qui se trouvent au-dessus de la porte du « Tolhuis » (abritant la Bibliothèque de la Ville de Bruges), le lion est aujourd’hui lampassé de gueules, mais ces armes ont certainement souvent été repeintes depuis le XVe siècle.

[55]

Voir n. 50.

[56]

Lampassé d’azur : LA HAYE, KB, 76 E 10, fol. 71 ; panneau du chapitre de 1468 conservé à l’église Notre-Dame à Bruges. Lampassé d’or : BRUXELLES, KBR, II 6287 ; panneau du chapitre de 1478 conservé à la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges.

[57]

Dans l’armorial de la Toison d’or qui se trouve aujourd’hui à Waddesdon Manor (AYLESBURY, Waddesdon Manor, ms. 17), exemplaire pourtant soigné, les différents lions de Luxembourg sont tous lampassés de gueules, sauf dans certains cas où le peintre n’a pas pris la peine de peindre la langue.

[58]

Il reste à creuser la piste de la branche de chardon qui nous semble être emblématique, comme l’a observé S. Lefèvre (LEFÈVRE, Antoine de la Sale, p. 129). La question de savoir si un emblème (monogramme ou autre) a pu être utilisé par plusieurs membres d’une même famille est également épineuse. Nous espérons que de nouvelles informations feront surface à propos de l’héraldique, de l’emblématique et de la provenance de ce manuscrit.

[59]

Nous avons fait erreur lors de l’identification des armoiries dans WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 268 et 300, dans lequel nous nous étions basé sur la notice d’A. KORTEWEG dans The Seventeenth-Century Orange-Nassau Library, p. 114, no 57.

[60]

PARIS, BnF, fr. 816. Les armoiries décrites se trouvent dans l’initiale du fol. 1. Le colophon au fol. 237 indique : fait, escript et accomply par moi Jaques Richer prestre indigne le lundi xxiie jour de fevrier l’an mil quatre cent soixante douze (1473, n. st.). Indépendamment l’une de l’autre, A. Korteweg et S. Lefèvre ont très récemment attribué ces armoiries à Pierre et Marguerite. S. Lefèvre mentionne toutefois que le lion de Luxembourg est ici de sable et non pas de gueules. À notre avis ceci n’est dû qu’à l’oxydation de la couleur rouge sous l’influence de l’argent peint au-dessous. Voir KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves, p. 187 ; LEFÈVRE, Antoine de la Sale, p. 358.

[61]

H. WIJSMAN, Le connétable et le chanoine. Les ambitions bibliophiles de Louis de Luxembourg et sa signification pour les écrits autographes de Jean Miélot, Le livre au fil de ses pages. Actes de la Journée d’Études du 18 novembre 2005 du Réseau des Médiévistes belges de Langue française, éd. R. ADAM et A. MARCHANDISSE, Archives et Bibliothèques de Belgique, sous presse.

[62]

Voir la liste dressée dans WIJSMAN, Le connétable et le chanoine, où les n° 12, 14-18,20 et 22 vont à Marie, tandis que les n° 1-11,19 et 21 échoient à Philippe de Clèves. Seul le n° 13 (PARIS, BnF, fr. 1974) connut un autre destin.

[63]

Dans la liste (tabl. 1), le n° 1 est passé à Marie et les n° 2a, 3,5,6,7a et 7b à Philippe de Clèves. Les n° 2b et 4 ont connu un autre sort. La liquidation de l’héritage de Louis de Luxembourg et de celui de son fils Pierre a été très compliquée, à cause des hostilités entre le roi de France et les princes de Bourgogne-Habsbourg (HAEMERS, Philippe de Clèves et la Flandre, p. 21-99). La répartition entre ses filles pousse à croire que Pierre conservait la plupart de ses manuscrits de luxe dans ses résidences des Pays-Bas.

[64]

Mention du nom de famille Fromont en 1558 et 1605, Fallaix en 1597, du mariage de Herman de Bourgogne et Yolante de Longueval en 1593 et des naissances de leurs enfants.

[65]

HAEMERS, Philippe de Clèves et la Flandre.

[66]

KORTEWEG, La bibliothèque de Philippe de Clèves, p. 186 ; ID., La collection de livres d’une femme indépendante : Marie de Luxembourg (ca 1470-1547), Livres et lectures des femmes en Europe entre Moyen Age et Renaissance, éd. A.M. LEGARÉ, Turnhout, 2007.

[67]

WIJSMAN, Le connétable et le chanoine, sous presse.

[68]

WIJSMAN, Gebonden weelde, p. 331-361 ; ID., La Librairie, p. 19-37.

[69]

Le cas de Pierre est intéressant, d’un point de vue méthodologique, par le recoupement de pistes : l’héraldique, l’emblématique, les ex-libris écrits (parfois grattés par la suite), les héritages et la provenance. Il reste encore beaucoup de recherches à faire.

Résumé

English

The manuscripts of Pierre de Luxembourg (c. 1440-1482) and the libraries of the nobility in the Burgundian Low Countries in the second half of the 15th Century This article proposes an initial reconstruction of the library of Pierre de Luxembourg (c. 1440-1482), offspring of one of the most powerful noble families of the Burgundian court and Knight of the Golden Fleece from 1478. This high ranking individual must have owned at least thirty manuscripts. He acquired a third himself and inherited the other two thirds. From the methodological point of view, this is an interesting case. Indeed the cross-checking of leads – heraldic, emblematic, written ex-libris (sometimes later scratched out), inheritances and provenance – enabled links to be made between manuscripts. The reconstruction of the manuscript collection of one individual, who has up to now been completely ignored by studies on the history of libraries, constitutes one more argument in support of the thesis that forming a library was a social duty at the Burgundian court between 1450 and 1490. A nobleman who had spent his youth in the bibliophilic atmosphere of the court of Philip the Good between 1445 and 1467 was duty bound to collect beautiful manuscripts containing texts that were in vogue at the court. If we have little information about many of them, this is due more to a lack of sources rather than any lack of interest in this fashion on their part.

Key words

  • medieval libraries
  • bibliophily
  • Burgundian Court
  • illuminated manu- scripts
  • Pierre de Luxembourg (c. 1440-1482)

Plan de l'article

  1. Une génération de nobles à la cour de Bourgogne
  2. Pierre de Luxembourg
  3. Le manuscrit de départ
  4. La signature
  5. Le monogramme
  6. Les armoiries
  7. Les manuscrits familiaux des Luxembourg
  8. La bibliothèque de Pierre de Luxembourg
  9. Les bibliothèques dites bourguignonnes

Pour citer cet article

Wijsman Hanno, « Les manuscrits de Pierre de Luxembourg (ca 1440-1482) et les bibliothèques nobiliaires dans les Pays-Bas bourguignons de la deuxième moitié du XVe siècle », Le Moyen Age, 3/2007 (Tome CXIII), p. 613-637.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-moyen-age-2007-3-page-613.htm
DOI : 10.3917/rma.133.0613


Article précédent Pages 613 - 637 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback