Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154684
330 pages

p. 783 à 786
doi: en cours

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Tome CXIII 2007/3-4

2007 Le Moyen Age

NÉCROLOGIE

Nelly Andrieux-Reix (1944-2007)

Jean Dufournet Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle France Guyot Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Moins de deux ans après son amie E. Baumgartner, Nelly Andrieux-Reix nous a quittés en mai 2007 dans la discrétion et la dignité, à l’image d’une vie menée sans tapage, tout entière dévouée à son métier de professeur, à ses étudiants et à l’Uni~versité qu’elle n’a cessé de vouloir améliorer. Nous savions qu’elle allait mal, et son mari nous avait écrit dans les derniers temps une très belle lettre qui ne nous laissait guère d’espoir ; toutefois, nous avons été cruellement affectés par sa disparition, à moins de soixante-quatre ans, alors qu’elle était riche d’idées et de projets.
Née le 5 octobre 1944 à Saint-Laurent-sur-Gorre (Haute-Vienne), son parcours universitaire fut remarquable. De 1965 à 1970, elle fut étudiante à la fois à l’École nationale des Chartes et à l’Université de Paris-Sorbonne, où elle obtint sa licence et sa maîtrise de lettres classiques. Agrégée de grammaire en 1971, elle fut succes~sivement, à l’Université de Dijon, assistante de linguistique française, puis maître~assistante de 1977 à 1981, maître de conférences de 1981 à 1988. Tout en étant chargée de cours à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, puis déléguée pour un an à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, elle soutint le 22 juin 1987 sa thèse de doctorat d’État sous la direction des professeurs Robert Martin et Claude Régnier. Elle fut élue en 1988 sur un poste de professeur de linguistique française à l’Université de Picardie – Jules Verne. En 1998, elle devint professeur de « Langue française depuis les origines » à la Sorbonne Nouvelle – Paris III.
Elle eut de nombreuses activités d’enseignement à Dijon (1970-1988), à l’ENS de Saint-Cloud (1984-1986), à Amiens (1988-1998), au Collège Sévigné (depuis 1990) et à la Sorbonne nouvelle depuis 1998, dans tous les secteurs de la linguistique française : français contemporain et français médiéval, morphosyntaxe et lexicologie, langue et littérature d’oc, et plus particulièrement philologie de l’ancien français, préparant chaque année aux concours nationaux (Capes et agrégations) auxquels elle était fermement attachée. Sa compétence, reconnue de tous, lui valut de siéger dans les jurys des agrégations de grammaire et de lettres modernes, ainsi que du Capes de lettres modernes.
Partout où elle enseigna, elle prit sa part des tâches administratives, participant aux conseils de gestion et aux commissions de spécialistes, s’impliquant à Dijon dans la collaboration avec les entreprises pour offrir des débouchés aux étudiants de langues étrangères appliquées et prenant, à Amiens, la responsabilité des relations de son UFR avec le Bureau d’information et d’orientation de l’Université et participant à la mise en place d’une nouvelle filière des lettres appliquées, orientée vers l’édition, le journalisme et la documentation. Plus récemment, elle avait donné beaucoup de son temps et de son énergie à la mise en place de la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) et des enseignements semestrialisés à Paris III. Elle s’était attachée à ren~forcer, au sein du Centre de Linguistique française, la collaboration entre le domaine des « sciences du langage » et celui des Lettres Modernes. Elle projetait également un rapprochement scientifique avec l’École des Chartes.
Elle aimait à travailler en équipe, à tous les niveaux de l’enseignement et de la recherche, avec le souci constant de rassembler autour d’elle des compétences dans l’élaboration de projets. Ainsi a-t-elle participé aux travaux de l’équipe CNRS-H.E.S.O. de Cl. Gruaz, de l’UPRES-EA 372 de Paris X-Nanterre dirigée par J. Anis et M. Perret, ainsi qu’à ceux de Mesdames Delomier et Salazar à Paris III.
Son oeuvre scientifique est très abondante, tant en ouvrages (une dizaine) et en articles (plus de quarante) qu’en comptes rendus (plus de 30) et en conférences et communications. Elle a fortement contribué à la diffusion de la culture médiévale en écrivant des ouvrages à destination des étudiants et de leurs enseignants, tantôt en collaboration avec E. Baumgartner (Systèmes morphologiques de l’ancien français. A. Le verbe, Bordeaux, Bière, 1983 ; Ancien français. Exercices de morphologie, Paris, PUF, 1990) et avec ses collègues de Paris III, C. Croizy-Naquet, F. Guyot, E. Oppermann (Petit traité de langue française médiévale, Paris, PUF, 2000), tantôt seule (Ancien français. Fiches de vocabulaire, Paris, PUF, 1987 ; Ancien et moyen français. Exercices de phonétique, Paris, PUF, 1993), et chacun de ces ouvrages a connu des rééditions. Elle a participé à des ouvrages collectifs, à des dictionnaires (Patrimoine littéraire européen, t. 4b, Bruxelles, 1993, et Dictionnaire des Å“uvres, Paris, Bordas, 1994) et à cinq recueils de la collection Unichamp. Les médiévistes retiendront qu’elle s’est intéressée particulièrement au cycle de Guillaume d’Orange, en nous procurant deux ouvrages majeurs : sa thèse de doctorat, Le réseau lexical de la joie dans le cycle de Guillaume d’Orange, Lille, Atelier national de reproduction des thèses, 1989, et une édition critique de la version AB du Moniage Guillaume, Paris, Champion, 2003, dont elle ne pourra pas hélas ! nous fournir la traduction que nous lui avions commandée.
Nelly Andrieux-Reix s’est donc attachée très tôt aux français du Moyen Âge (ancien français et moyen français) dans leurs variétés, portée autant par les exigences de son enseignement que par l’exemple de R.L. Wagner ; elle a défriché de larges pans de la morphologie et de la lexicologie, comme en témoignent, d’un côté, son premier ouvrage, écrit en 1983, avec E. Baumgartner, où, dans chaque chapitre, l’approche synchronique est distincte de l’approche diachronique, cette dernière visant à met~tre en évidence la dynamique des structures morphologiques et les lignes de crête observées dans les évolutions des systèmes ; et, d’un autre côté, sa grande thèse de doctorat, où elle s’est donné pour tâche de repérer les réseaux lexicaux constitués dans des vastes ensembles intratextuels et intertextuels de manuscrits en relation d’interférence, réécrivant en cycle des textes antérieurs, et de procéder à l’analyse sémantique de ces réseaux.
Cette complémentarité entre approches synchronique et diachronique distingue la plupart de ses travaux, dont il est difficile de donner une idée équitable, tant ils sont multiples et féconds. Nous nous bornerons à en esquisser une vue d’ensemble, puisqu’elle a abordé de nombreux domaines de la linguistique française. En mor~phologie et morphosyntaxe, elle a étudié la restructuration des systèmes verbaux du français médiéval dans l’histoire du français (ainsi, en 1984, dans L’Information grammaticale, t. 20,1984, p. 5-10, Choisir, bâtir, finir… lire, dire, cuire. Distribution des bases et classes de verbes, dans l’histoire du français : elle y met en évidence une classe de verbes, caractérisée par une alternance de deux bases, par ex. choisiss-/ choisi-, lis-/li-). Du côté de la lexicologie et de la sémantique structurale, on peut citer, outre sa thèse, l’analyse de lexèmes comme nois – (Mélanges Jean Dufournet, Paris, 1993, p. 89-99), baud- (L’Information grammaticale, t. 60,1994, p. 3-8), et bien d’autres articles. Philologue et éditrice de textes, elle s’est interrogée sur l’engendrement du texte dans un ensemble de manuscrits en relation d’interférence, comme dans « Variante ou variance ? Approche d’un intertexte épique », (La chanson de geste et le mythe carolingien, t. 2, Saint-Père-sous-Vézelay, 1982, p. 47-59).
La phonétique a été l’objet non seulement d’un recueil d’exercices en 1993 pour préparer aux concours, et tout autant pour inciter à réfléchir sur certains phonèmes, à interpréter des graphies, à s’interroger sur la variation en synchronie et dans l’histoire, mais aussi d’articles sur l’enseignement et la fonction des rimes (À voir ou à entendre ? Rimes dans Jehan et Blonde, L’Information grammaticale, t. 53,1992, p. 17-20) ou sur l’anglo-normand (ibid., t. 69,1996, p. 1-7). De la typologie des textes relèvent d’importantes recherches sur les écritures de geste, comme Écriture d’un cycle, écriture de geste, l’exemplarité d’un corpus (Romania, t. 108,1987, p. 145-164), Sur des vers anciens faire du nouveau. Aspects du vocabulaire des chansons de geste tardives (Mélanges Robert Martin, Bruxelles, 1996, p. 21-29) ou Lors veïssiez. Histoire d’une marque de diction (LINX, t. 32,1995, p. 197-210) : ce tour formulaire est une marque aussi bien d’interaction et d’exclamation que de littérarité. À la sémioti~que narrative ressortissant des études novatrices, comme Pré-dire un cycle : textes d’enfances et architectures narratives dans les manuscrits cycliques de la Geste de Guillaume d’Orange (Cyclification : The Development of Narrative Cycles in the Chansons de geste and the Arthurian Romances. Proceedings of the Colloquium, Amsterdam, 17-18 december, Amsterdam-Oxford-New York-Tokyo, 1994, p. 45-47) – les chansons, quand elles se nomment « Enfances », signalent toujours une réécriture cyclique, qu’elles introduisent : elles relèvent de la dernière main qui a fixé l’ensemble narratif –, ou Au cÅ“ur d’un cycle (Cahiers de Fontenay, 1994, p.13-25) sur la réécriture d’un texte dans la perspective d’un ensemble narratif où il doit occuper la place centrale, ou encore De l’honneur du roi à la gloire de Dieu : le Moniage Guillaume dans le parcours du cycle, Miscellanea mediaevalia, t. 1, Paris, p. 37-49) sur la chanson qui clôt le cycle et en est comme la somme. Enfin, une bonne médiéviste est capable de nous procurer des études proprement littéraires ; et N. Andrieux-Reix n’y a pas manqué, témoin ce qu’elle a écrit sur les chansons de geste, sur La Bataille Loquifer ou l’accomplissement d’une parole (1984), sur La Prise d’Orange et la transformation du motif printanier (1984), sur Le jardin saccagé : une leçon du Moniage Guillaume (1997), et sur d’autres textes, tels que le Tristan en prose (1990), Jehan et Blonde (1992), La mort du roi Arthur (1994) ou La vie de saint Louis de Joinville (1997), publiés dans les recueils Unichamp.
Depuis une dizaine d’années et dans le cadre de ses séminaires de recherche à Paris III, elle a plus particulièrement fait porter sa réflexion sur la linguistique de l’écrit médiéval, en étudiant les toutes premières représentations écrites de la lan~gue française afin de mettre en évidence le fonctionnement des codes graphiques et de normes antérieures à toute forme de norme prescriptive, et en envisageant les évolutions représentatives de l’histoire du français écrit. Témoin les grands articles qu’elle a écrits ces dernières années : X, Y, Z et quelques autres. Étude de lettres dans le Testament de Villon, L’information grammaticale, t. 57,1993, p. 11-15 ; En terme d’archigraphème : la lettre o dans du français écrit au Moyen Âge, Variations sur l’or~thographe et les systèmes d’écriture, Paris, 2001, p. 217-228 ; La lettre Z. Esquisse d’une histoire dans les codes graphiques successifs du français, Mélanges de langue et de littérature françaises du Moyen Âge offerts à Pierre Demarolle, Nancy, 1998, p. 87-99. Son ambition était de profiter de la réforme en cours pour développer une recherche en « Sémantique lexicale diachronique » reliée notamment à la question de la traduction des textes anciens (travail novateur qu’elle avait commencé à appliquer à la traduc~tion du Moniage Guillaume).
Cet inventaire, trop incomplet, donnera une petite idée de l’ampleur de ses re~cherches et de leur caractère novateur, en dehors, la plupart du temps, des sentiers battus.
Ce qui caractérise tous les écrits de N. Andrieux-Reix, ce qui faisait le charme de sa personnalité, c’étaient son élégance, sa courtoisie, sa discrétion, sa modestie, son inlassable générosité, et en même temps son courage et la fermeté de ses convictions sans qu’elle tombât jamais dans le sectarisme. Connaissant la valeur des mots, elle les respectait et elle aimait la concision. Toute sa vie, jusqu’à ses derniers moments, elle fit preuve d’une admirable dignité. Je me rappelle son dernier coup de téléphone par lequel elle m’annonçait que les progrès de sa maladie l’empêcheraient désor~mais de communiquer avec moi. C’est ainsi que nous nous sommes quittés. Nous partageons la douleur de son époux Jean qu’elle a tant aimé, et qui l’a constamment entourée de son affection.
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