2009
Le Moyen Age
Nécrologie
Bronislaw Geremek (1932-2008)
Pierre Toubert
Institut – Collège de France
Bronislaw Geremek, disparu le 13 juillet dernier dans un banal accident d’automobile, a été l’une des personnalités les plus marquantes du monde scientifique et de la
vie politique polonaise de ces dernières décennies. Les liens qui l’ont uni au Collège
de France m’invitent à évoquer – plus brièvement que je ne le voudrais – l’homme
exceptionnel et le grand historien qu’il fut.
Le parcours de sa vie ne peut être évoqué ici qu’à grands traits. Né à Varsovie en
1932, on sait, malgré la discrétion dont il entourait sa jeunesse, qu’il avait échappé
à la destruction du ghetto dans des conditions dramatiques qui l’avaient marqué.
Ses études à l’Université de Varsovie l’ont, dès 1952/53, orienté vers la France. Élève
de W. Kula, installé à Paris en 1954, il y prépara sa thèse sur le salariat parisien des
XIIIe -XVe siècles soutenue en 1960. C’est au cours de ces années décisives pour sa
formation qu’il noua des liens solides au Collège de France avec F. Braudel qui l’avait
invité en France et surtout, grâce à l’amitié privilégiée de J. Le Goff, avec l’équipe
des historiens de l’École Pratique des Hautes Études (VIe section), devenue plus
tard É. H.É. S.S.
De 1960 à 1965, il a Å“uvré pour la consolidation des liens entre la Pologne et la
France en qualité de directeur du Centre culturel polonais de l’Université de Paris.
De retour à Varsovie en 1965 il fut actif jusqu’en 1980 à l’Institut de l’Académie polonaise des Sciences où, à partir de 1972, il occupa le poste de directeur de la section
d’Histoire médiévale. Révoqué en 1980 pour raison politique, il fut au moment des
grandes grèves de Gdansk le conseiller le plus écouté de L. Walesa et son sort se
confondit alors avec celui du mouvement Solidarność. A ce titre, il fut interné de
1981 à la fin 1982 puis, de nouveau, en 1983 jusqu’à la loi d’amnistie de juillet 1983.
Dès lors, il suffit de le rappeler d’un mot, B. Geremek a joué un rôle de premier plan
et qui est bien connu dans le difficile processus de démocratisation de la Pologne
post-soviétique. Élu député au Parlement en 1989, il participa au gouvernement en
qualité de ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2000. Il poursuivit son action au
Parlement où il présida longtemps (2000-2004) la Commission des Affaires étrangères, à la tête du parti de l’« Union des libertés ». Son rôle fut décisif lors de l’entrée
de la Pologne dans l’Union européenne. Il était au moment de sa mort brutale l’un
des membres les plus écoutés du Parlement de Strasbourg. Ceci au moment où, en
Pologne comme dans d’autres pays d’Europe centrale, il fallait résister aux tentations d’un repli réactionnaire et nationaliste, aux antipodes de l’idée que se faisait
Geremek d’une Pologne ouverte, démocratique et consciente de sa place originale
dans l’ensemble européen.
L’activité scientifique qu’il a toujours su mener de pair avec ses engagements
politiques est considérable. Dès son premier séjour à Paris, s’est affirmé avec éclat son
intérêt majeur pour l’histoire sociale des derniers siècles du Moyen Âge. En 1968, il
publia son premier travail important (en français) sur Le salariat dans l’artisanat parisien des XIIIe -XVe siècles. Étude sur la main d’Å“uvre. Réédité en 1982, traduit en italien
en 1990, il marque une orientation de ses recherches dans deux domaines connexes :
celui du salariat urbain dans les trois derniers siècles du Moyen Âge et, d’autre part,
l’histoire de la marginalité et, précisément, des formes et des causes de l’exclusion des
structures du travail alors fortement intégratives en raison de leurs cadres corporatifs
et par là-même porteuses de reconnaissance sociale. Dès lors B. Geremek n’a cessé
de s’affirmer comme le meilleur historien de ce monde des migrants, vagabonds,
truands, aux frontières de l’exclusion et de la criminalité. Au fil de ses publications
s’affirme une analyse sociologique pénétrante des formes de la répression pénale,
du renfermement institutionnel des pauvres comme de la construction d’un discours
idéologique sur l’assistance publique, qui se déploie aux XVe -XVIe siècles. Le tout
est ramassé dans son maître livre de 1976 sur Les marginaux parisiens aux XIVe et XVe
siècles, enrichi en 1980 d’un volume de la collection Archives sur Truands et misérables
dans l’Europe moderne 1350-1600). Invité à prononcer en juin 1986 en Sorbonne la
grande conférence Marc Bloch, empêché par la situation polonaise de se rendre à
Paris, il envoya un message émouvant de résistance et d’espoir qui fut lu par J. Le
Goff. A partir de 1980 encore et au temps même de ses pires difficultés personnelles,
il publia une série d’articles importants sur les liaisons entre déracinement social
et adhésion aux mouvements hérétiques et millénaristes qui scandent les XVe -XVIe
siècle, principalement en Europe centrale. Il annonça en même temps une nouvelle
série d’enquêtes, en évidente syntonie avec ses engagements et ses nouvelles responsabilités politiques (à partir de 1983/1984) sur La notion d’Europe et la prise de
conscience européenne au bas Moyen Âge. Ceci, au moment où les traductions (anglaise,
italienne, espagnole et allemande) de ses travaux sur la marginalité assuraient une
réception européenne de son Å“uvre qui culmine en 1987 avec la première parution
(en français) de son ouvrage sur La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen
Âge à nos jours. Sa disponibilité intellectuelle, sa capacité à jouer sur les variations
d’un thème dominant nous ont valu en 1990 sa vivante plongée dans Les bas-fonds de
Paris au Moyen Âge. Le monde de François Villon. Dans le même esprit, au moment de
sa mort, il venait d’engager une nouvelle recherche sur les lépreux au Moyen Âge,
sur les formes sociales, institutionnelles et psychologiques de leur exclusion, de plus
en plus radicale à partir du XIIe siècle.
Premier titulaire de la Chaire Internationale du Collège de France pour l’année
1992-1993, B. Geremek, tant dans sa leçon inaugurale que dans le très attentif résumé
de ses cours et séminaires publié dans notre Annuaire de 1992-1993, a eu l’occasion de
s’expliquer sur les choix thématiques de son Å“uvre historique, sur ses engagements,
ses aspirations intellectuelles et ses espérances politiques. Il est clair qu’à partir
de ses analyses d’un phénomène aussi complexe et multiforme que l’exclusion, il
visait non pas l’étude discriminante de groupes circonscrits, mais bien celle de la
dynamique du tissu social tout entier de l’Europe des XIVe -XVIe siècles, dans l’interdépendance conflictuelle des classes sociales qui le composaient. Sa conviction,
comme celle d’E. Hobsbawm dont il revendiquait le patronage était forte, qu’il n’y
a pas d’autre histoire que sociale. C’est cette conviction qui, je le crois, soutint ses
engagements politiques. Elle a donné tout son sens à l’action qu’il a menée dans les
dernières années de sa vie en faveur de la construction européenne. C’est elle qui
anima l’esprit dans son intervention au colloque organisé en novembre 2004 par le
Collège de France sur Science et conscience européennes, dernier témoignage écrit de
sa présence mémorable parmi nous.