2009
Le Moyen Age
Nécrologie
Yvan Lepage (15 juin 1943-21 mai 2008)
Elisabeth Schulze-busacker
Università degli Studi di Pavia
Transivimus cito et avolavimus, ces paroles du psaume de David viennent à l’idée au
moment de la mort si subite et inattendue d’Yvan Lepage (21 mai 2008) qui, il y a
quelques mois encore, a pu se réjouir, lors de mon passage à Ottawa, de l’hommage
de ses collègues par le volume en son honneur La passion des lettres. En effet, à mon
ancien collègue pour trente-deux ans me liait plus que la même discipline, les mêmes intérêts ; j’avais trouvé en lui depuis le début de ma carrière à l’Université de
Montréal un ami, un conseiller fiable qui par le fait d’enseigner dans une université
voisine a pu m’aider à contourner les incertitudes qui accompagnent inévitablement
le chemin de quelqu’un qui entre dans un autre univers académique. Y. Lepage était
mon contemporain à bien des égards, non seulement dans l’Académie des Arts,
des Lettres et des Sciences Humaines de la Société Royale du Canada où il m’avait
parrainée.
Issu d’une famille d’agriculteurs à tradition ancestrale installée depuis plus de
cent ans dans Ontario francophone, Yvan naît à Sarsfield le 15 juin 1943, dans une
grande famille où les enfants assumaient depuis leur plus jeune âge à côté de leurs
parents « des tâches nombreuses et ardues ». Cet apprentissage de la terre trouve tout
naturellement son prolongement dans la réussite scolaire et universitaire. Après des
études supérieures à l’Université d’Ottawa et un doctorat à l’Université de Poitiers
où il rencontre sa femme Françoise, Y. Lepage entre à l’Université d’Ottawa à laquelle
il restera fidèle toute sa vie, avec une seule interruption de sept ans à l’Université
de Moncton (Nouveau-Brunswick) entre 1970 et 1977. Tout au long de sa carrière
universitaire, il a occupé d’importantes fonctions administratives, à Moncton tout
d’abord, par la suite au sein du Département des Lettres françaises en tant que
Directeur et à la Faculté des Arts dans la fonction de Doyen adjoint et Secrétaire de
l’Université d’Ottawa.
Comme le souligne bien l’hommage de ses collègues de 2006, la carrière scientifique d’Y. Lepage a été marquée par une double orientation, la littérature médiévale
et les études québécoises. L’édition critique du Roman de Mahomet, traduction d’une
vie légendaire de Mohamet, ouvre la route en 1977 (nouvelle édition avec traduction
et notes en 1996 dans la collection Ktèmata – Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge), suivie en 1978 déjà des Rédactions en vers du Couronnement de Louis qui entrent dans les
Textes littéraires français chez Droz, des Œuvres lyriques des deux trouvères Richard
de Fournival (1981) et Blondel de Nesle (1994), deux éditions que l’auteur lui-même
considérait comme des étapes vers une meilleure compréhension de ces poètes aux
multiples facettes du XIIIe siècle français. Les dernières années étaient consacrées
entre autres au Lancelot en prose ; deux éditions critiques paraissent en 1999 et 2002
dans la collection Lettres gothiques. Depuis les années ’80, son intérêt d’éditeur se porte
sur des textes québécois : les Mémoires de Marie-Rose Girard (1989) et surtout l’Å“uvre
de Germaine Guèvremont (Le Survenant, 1989 ; Marie-Didace, 1996), dont il deviendra
l’interprète autorisé avec son étude d’ensemble Germaine Guèvremont : la tentation
autobiographique, et en dernier lieu Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur
(2004), publiés les trois dans la Bibliothèque du Nouveau Monde qu’il dirigera dans ces
dernières années. Une douzaine d’éditions critiques, tant anciennes que modernes,
mènent tout naturellement vers des réflexions soutenues sur les tâches de l’éditeur ;
Y. Lepage en donne sa vision équilibrée entre néo-bédiérisme et néo-lachmannisme
dans son Guide de l’édition des textes en ancien français en 2001.
Une vie active, extrêmement disciplinée et concentrée équitablement sur les
deux pôles, la littérature médiévale et les études québécoises, qui brusquement interrompue laisse en friche tant de projets, l’édition de Thibaud de Champagne, des
réflexions sur Germaine Guèvremont et Félix-Antoine Savard ; ses amis, collègues
et élèves se doivent de reprendre le flambeau.