Le Moyen Age 2009/3-4
Le Moyen Age
2009/3-4 (Tome CXV)
266 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804103699
DOI 10.3917/rma.153.0583
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Vous consultezLe roman des récits croisés : le vol du temps dans la Suite du Merlin[*] [*] Auteur : Annie COMBES, Université de Liège, acombes@ulg. ac. be. ...
suite

AuteurAnnie COMBES du même auteur

Université de Liège

La Suite Vulgate du Merlin est la dernière pièce apportée au cycle du Lancelot-Graal. Dans les manuscrits, elle est en principe placée après le Merlin et avant le Lancelot, ce qui correspond à sa fonction la plus évidente : établir un raccord entre ces œuvres, parfaire la finition du cycle[1] [1] Si l’on examine l’organisation interne des codices,...
suite
. Aussi trouve-t-on dans ce récit de nombreuses allusions aux œuvres qui constituent son environnement matériel : annonces et prophéties ont beau jeu de prédire des faits déjà consignés dans le Lancelot, la Queste del Saint Graal ou la Mort Artu, tandis que des allusions au passé rappellent des circonstances ou des personnages évoqués dans l’Estoire del Saint Graal et le Merlin. En dehors de ces préoccupations cycliques, la Suite a souvent été dépréciée par les critiques, qui lui reprochent une intrigue traînante et des combats trop nombreux ; A. Micha, en particulier, tout en consacrant à cette œuvre cinq importants articles, n’a pas manqué d’en souligner les faiblesses[2] [2] A. MICHA, La guerre contre les Romains dans la Vulgate...
suite
. Ces jugements, me semble-t-il, méritent d’être revus à la faveur de la considération suivante : le projet de ce texte relevait, pour ainsi dire, de l’exploit impossible[3] [3] Le colloque qui s’est tenu à Paris en avril 2007 sur...
suite
. En effet, plus qu’aucun autre auteur du cycle, celui de la Suite s’est trouvé à un carrefour de récits, investi d’une mission difficile, exigeant à la fois méthode et imagination. Écrire ce raccord, c’était un peu, en utilisant la métaphore du puzzle, vouloir poser la pièce ultime, celle qui manquait nécessairement au tableau, mais s’apercevoir alors que cette pièce indispensable, bizarrement, n’avait pas de place. C’est ce paradoxe que je voudrais faire apparaître, en resituant tout d’abord les événements narrés à la fin du Merlin et au début du Lancelot[4] [4] Les œuvres citées le seront dans les éditions suivantes :...
suite
. Puis l’on verra comment l’aporie au fondement de la Suite Vulgate est à l’origine d’un projet romanesque qui à la fois se déduit et s’affranchit des récits qui l’encadrent : composée pour parfaire le cycle, la Suite est l’œuvre qui tend le plus à s’en évader.

2 Mon analyse s’inscrit dans la continuité des travaux d’A. Micha, auxquels je suis très redevable ; les articles qu’il a publiés en 1951 et 1952, notamment, mesurent avec précision la dette du rédacteur à l’égard du Brut et du Lancelot. La présente étude porte plus particulièrement sur l’excédent temporel provoquée par l’insertion de la Suite dans le cycle, un point déjà signalé par A. Micha. Je voudrais apporter à ce problème des réponses sensiblement différentes des siennes afin de montrer, dans une perspective de production littéraire, les effets dynamiques engendrés par l’abandon, presque obligé, du contrat de continuation.

3 L’existence de la Suite fonde sa nécessité dans le fait que le Merlin et le Lancelot, écrits à des dates différentes (sans doute 1205 pour le Merlin et 1210- 1215 pour le Lancelot), ont été rédigés par des auteurs distincts sans que soit aucunement envisagé l’assemblage qui les réunirait un jour. À l’origine, leMerlin en prose prolonge le Joseph d’Arimathie, un texte centré sur l’histoire du Graal et ses tribulations depuis la Passion du Christ jusqu’à un temps indéfini mais limité à quelques décennies[5] [5] La trilogie Joseph d’Arimathie, Merlin et Perceval forme...
suite
. Le Merlin établit ensuite une continuité diégétique entre le début de l’ère chrétienne, narrée dans le Joseph, et l’époque des rois bretons, en s’attachant tout particulièrement au personnage d’Uterpandragon. L’auteur du Merlin associe de la sorte la biographie du prophète à la souveraineté bretonne, et allie le temps du mythe avec le temps de l’histoire. Dans les dernières pages de son œuvre, après avoir narré la mort d’Uterpandragon, il décrit le problème de succession qu’essaient de résoudre les Bretons, puisque leur souverain n’a pas de descendant avéré : seul, Merlin sait en effet que le jeune Arthur, élevé par Antor, est le fils du roi. Cependant, une épreuve de nature divine, « l’épée fichée dans le perron », contraint les seigneurs du royaume à reconnaître comme souverain un inconnu, nommé Arthur. L’œuvre s’achève sur les mots suivants :

4

Einsis fu Artus esliz et fait roi dou roiaume de Logres et tint la terre et le roiaume en pais[6] [6] M, p. 290. Cette fin est la plus fréquente, mais les manuscrits...
suite
.

5 Toutefois, cette phrase ne fournit pas une clôture absolue. Une réapparition du prophète est en effet attendue, puisqu’il a quitté la diégèse, au moment des funérailles d’Uterpandragon, en annonçant aux habitants de Logres, seigneurs, archevêques et gens du peuple, qu’ils le reverraient aprés l’election d’un nouveau roi (M, p. 264). Comme Merlin, dans le roman éponyme, ne ment jamais – cela se constate aisément : le prophète pratique l’ellipse, l’allusion ou l’énigme, mais évite toujours le mensonge –, ce propos a valeur de promesse et ne saurait être mis en doute ni par les personnages de la diégèse ni par le lecteur. En outre, sur un plan strictement narratif, des épreuves glorifiantes s’imposent après l’épreuve qualifiante de l’épée pour introniser le jeune souverain. Le Merlin a donc une fin en suspens, une fin ouverte dont les perspectives sont orientées sur les figures d’Arthur et de Merlin. Le premier est un personnage juste amorcé – il a seulement quinze ans – et l’on attend que l’esquisse qui en a été donnée prenne des traits plus fermes ; quant au prophète, l’annonce de son retour est d’autant plus justifiée que ses projets concernant le Graal et la grandeur de la Bretagne, plusieurs fois exposés dans le Merlin, ne sont pas encore accomplis. Bref, cette œuvre s’achève sur une double attente et la promesse implicite d’une suite.

6 Or, ce devenir fictionnel n’est pas celui que l’on trouve développé au début du Lancelot[7] [7] En revanche, ces perspectives se concrétisent dans le...
suite
. Ce long roman n’a nullement pour ambition de prolonger le Merlin, dont il dénigre d’emblée le personnage principal, le décrivant comme un être dechevans, desloiaus et expert en perverse science (L, t. 7, p. 41), avant de révéler que Niniene l’a seelé dans une grotte perdue au cœur d’une forêt proche de la Cornouaille (L, t. 7, p. 43) : nul retour en Logres n’est donc envisageable pour le prophète enseveli jusqu’à la fin des temps. De plus, l’auteur du Lancelot choisit un nouveau foyer fictionnel, loin du royaume d’Arthur, en situant le cœur de l’action en la marche de Gaule et de la Petite Bertaigne, et en mettant en vedette deux couples royaux, Ban et Élaine de Bénoyc, Bohort et Évaine de Gaunes. Le récit montre comment les deux rois, des vassaux d’Arthur quelque peu oubliés par leur suzerain, sont en butte aux hostilités d’un seigneur voisin (Claudas) à la suite d’un conflit territorial dont l’origine remonte à Uterpandragon. Tout en préservant une contiguïté discrète avec la chronique bretonne, cette fiction crée de la sorte son propre passé, à distance des règnes d’Uterpandragon et de son fils, et surtout en contraste sinon en opposition avec les données fournies par le Merlin[8] [8] Voir A. COMBES, Les Voies de l’aventure. Réécriture...
suite
 : dès les premières pages, il est clair que Merlin et Arthur sont des personnages déchus, l’un est diabolisé tandis que l’autre est impuissant à venir en aide à ses vassaux[9] [9] C’est un leitmotiv dans l’ouverture de cette vaste...
suite
. Loin d’être des créatures en devenir, ils sont tous deux « en déclin », marqués par le péché ou l’incurie. Tel est le traitement que subissent ces deux grands noms du Merlin, tandis que Ban et Bohort, des rois jusqu’alors inconnus de la tradition arthurienne, brillent par leurs nombreux mérites.

7 Cette rupture diégétique massive détermine précisément la mission de la Suite : être à la fois une continuation du Merlin et une préparation au Lancelot, en rapprochant les héros de chacune de ces deux œuvres ; en somme, créer des liens entre des diégèses et des personnages distants les uns des autres par la manière dont ils ont été définis, en inventant un temps intermédiaire qui verrait vieillir Arthur et Merlin, et révèlerait la prouesse croissante des rois Ban et Bohort. Rien, a priori, ne semble interdire la possibilité d’une telle transition, dont la trame fictionnelle serait bâtie avec minutie et prudence à partir des œuvres placées à ses deux extrémités. Pourtant, si l’on essaie de situer sur un axe chronologique la fin du Merlin et le début du Lancelot, on découvre un problème redoutable.

8 Il convient tout d’abord de noter qu’un étalonnage temporel est rendu possible par le fait que ces deux œuvres organisent leur diégèse en référence à la tradition dite « arthurienne ». Ce n’est donc ni un hasard, ni l’effet d’une construction délibérée, si l’on retrouve les noms d’Uterpandragon et d’Arthur ici et là, associés à des événements analogues (un père et un fils dont les règnes sont rythmés par de nombreuses guerres). Si ces deux fictions peuvent s’inscrire dans une même temporalité, c’est parce qu’elles emploient des données similaires (mais non identiques) fixées par les chroniques bretonnes, l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth et le Brut de Wace. Plus exactement, comme semblent le prouver certaines phrases où les réminiscences textuelles sont flagrantes, c’est le Brut qui a servi d’intertexte aux deux œuvres[10] [10] Sur les relations entre le Merlin et le Brut de Wace, voir...
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. Elles se placent par ce biais dans la même Histoire fictive, la « légende arthurienne », telle que le Brut a contribué à la fixer. Les éléments de la diégèse qui importent ici se déroulent de la façon suivante dans le récit de Wace[11] [11] La numérotation des séquences m’est personnelle. La...
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 :

Séquences Événements
1 couronnement d’Arthur (v. 9008-9012)
2 guerre contre les Saxons, les Écossais et les Irlandais (v. 9043-
9526)
3 mariage avec Genuevre (v. 9641-9658)
4 conquête de l’Irlande, l’Islande et la Gothlande (v. 9659-9730)
5 douze ans de paix (v. 9731-9798)
conquête de la Scandinavie et des Flandres (v. 9799-9904)
6 conquête de la France (v. 9905-10170)
7 fêtes de Carlion (v. 10171-10620)
8 guerre contre les Romains (v 10621-13009)
[v. 11287-11608 combat contre le géant du Mont Saint-Michel]
9 [v 11561-11592 souvenir du combat contre le géant Rithon]
10 trahison de Mordred (v 13010-13274)
11 mort d’Arthur (v 13275-13298)

9 Si l'on confronte le roman de Merlin à cette succession de faits, on constate qu'il s'interrompt à hauteur de la séquence 1 sur les mots Einsis fu Artus esliz et fait roi dou roiaume de Logres, soit dans le temps qui précède exactement les guerres que le jeune roi va mener contre les Saxons, les Écossais et les Irlandais (séq. 2) [12] [12] Voir les p. 475 et 476, v. 9009-9012 et 9033-9035 : E...
suite
. Or, c'est sur cette période agitée, juste après le couronnement d’Arthur, que s'ouvre précisément le Lancelot : quelques rapides indications du narrateur, disséminées au début du récit, en fournissent la preuve explicite. On découvre d'abord que

10

Quant [...] Uterpandragons [fu mors], et la terre de Logre fu en la main le roi Artu, si sorrent guerres en Bertaigne le Grant en plusours liex et guerroioient le roi Artu le plus des barons. Et che fu el commenchement de son regnement ne n’avoit encore la roine Genievre gaires tenue. Si ot moult a faire de toutes pars (L, t. 7, p. 3, je souligne) [13] [13] De telles indications donnent précisément à l’ouverture...
suite
.

11 En narrant les guerres d’Arthur sur le mode du sommaire (tandis qu’il décrit longuement les attaques infligées par Claudas aux rois Ban et Bohort), l’auteur du Lancelot condense en partie les séquences 1 à 4 du Brut, puisqu’il semble inclure le mariage avec Guenièvre dans la période de la rébellion amorcée dès la mort d’Uterpandragon. Et, pour donner un traitement synthétique aux conflits situés en Grande Bretagne, il réduit les adversaires d’Arthur, le plus des barons, aux figures emblématiques de trois rois : Yon, le roi d’Irlande, Aguisant, le roi d’Écosse et le roi d’Outre les Marches de Galone. Cela apparaît un peu plus loin dans l’œuvre, lorsque Claudas, après sa victoire en Gaule, décide d’aller à la cour d’Arthur. Il est clair que ces trois seigneurs de haut rang ont un statut vassalique, qu’ils sont, ou devraient être, les barons d’Arthur :

12

[Claudas] trova le roi a Logres sa chité, si avoit guerre as plusors de ses barons ne il n’avoit encore gaires que il avoit esté rois, si avoit pris la roine Genievre n’avoit pas plus de . VII. mois et demi. [...] A cel tans avoit li rois Artus guerre au roi Yon d’Ierlande la Menor et au roi Aguisent d’Escoche son cousin meisme et aprés au roi d’Outre les Marches de Galone et a maint autre de ses barons (L, t. 7, p. 59 et 60).

13 Deux des rois nommés dans ce passage font référence à des adversaires présents dans les séquences 2 et 4 du Brut, les Écossais et les Irlandais. Quant aux Saxons, leur déferlement est repoussé dans le Lancelot à une époque postérieure à la révolte des seigneurs : au début du règne, les opposants d’Arthur sont seulement les grands feudataires du royaume. Infidèle en cela au calendrier du Brut, l’auteur du roman en prose fait surgir les Saxons une dizaine d’années plus tard, alors que tous les conflits vassaliques ont été réglés et que Lancelot, adulte, est devenu un chevalier confirmé[14] [14] L, t. 8, p. 408. Sur ce déplacement des invasions saxonnes,...
suite
.

14 Mais, quoi qu’il en soit de ce transfert, il n’en reste pas moins que les guerres féodales, à l’ouverture du Lancelot, se situent immédiatement après l’événement qui clôt le Merlin : la montée d’Arthur sur le trône de Logres. Et voilà énoncé le cœur du problème : cette coïncidence exclut la possibilité d’un intervalle entre les deux diégèses, celle du Merlin et celle du Lancelot. Il y a recouvrement temporel entre elles, parce que la seconde s’ouvre sur une phase du règne d’Arthur qui est celle-là même qu’ébauchait la fin de la première. Tel est le paradoxe avec lequel a dû se débattre l’auteur de la Suite : afin de développer la transition nécessaire entre les deux œuvres, il fallait pouvoir compter sur une durée intercalaire ; or, cet intervalle n’existe pas[15] [15] A. MICHA n’examine pas le problème sous cet angle, car...
suite
.

15 Pour résoudre cette difficulté (ou relever ce défi), l’auteur de la Suite a procédé de manière non pas globale mais empirique et méticuleuse ; il a soigné la liaison textuelle entre les deux œuvres puis introduit un rebondissement porteur d’action.

16 Tout d’abord, il crée un raccord textuel parfait avec le Merlin. En s’ouvrant sur une cour plénière, son récit réunit le roi, Merlin et les barons, c’est-à-dire les principaux acteurs de l’œuvre qu’il prolonge. Dans la plupart des manuscrits, la jonction syntaxique est invisible :

17

Ensi fu Artus esleüs a roi et tint la terre et le regne de Logres lonc tans em pais, tant que un jor fist asavoir par toute la terre qu’il tenroit court esforcie[16] [16] SV, p. 774. L’édition coupe la phrase après le mot pais,...
suite
.

18 Les seigneurs qui obéissent à l’invitation d’Arthur sont les rois Loth, Urien, Nantes de Garlot, Caradoc Briebras et Aguisant, roi d’Écosse (SV, p. 775). Après avoir énuméré les noms des vassaux et narré les menaces qu’ils profèrent à l’égard d’Arthur, le rédacteur de la Suite montre comment Merlin, revenu à la cour (conformément à ce qui avait été annoncé), apprend aux barons les circonstances dans lesquelles le fix Antor a été engendré, révélant ainsi son ascendance royale. Loin de renforcer la légitimité du jeune souverain, ce coup de théâtre fait scandale : auparavant, les barons étaient pleins de mépris pour leur roi de basse extraction, maintenant, ils manifestent leur colère en apprenant sa bâtardise. Un tel rebondissement est tout à fait plausible, dans la mesure où il se fonde sur la versatilité, bien attestée dans le Merlin, des grands vassaux de Logres, imbus de leur noblesse et dépités par une election qui n’a pas reconnu leur propre valeur. Lors de l’épreuve de l’épée, leur animosité à l’égard d’Arthur avait été immédiate et extrême : l’auteur de la Suite ne fait que raviver une hostilité qui, justement, avait été difficile à éteindre. Le raccord entre le Merlin et la Suite est donc localement réussi.

19 Une fois posée cette situation de crise, il restait à la développer. Pour cela, le rédacteur de la Suite s’est inspiré du Lancelot. Ainsi que le suggère A. Micha, le scénario d’une guerre entre le roi et ses vassaux provient très certainement des allusions (les phrases citées ci-dessus) qui, au début de ce roman-là, circonscrivent les guerres menées par Arthur en Grande Bretagne : les brefs passages où il est question des rois d’Irlande et d’Écosse ont été les germes à partir desquels a pris naissance puis s’est développée l’idée de luttes féodales dans la Suite[17] [17] MICHA, Les sources de la Vulgate, p. 330. ...
suite
. C’est pourquoi l’on retrouve au début de cette œuvre, parmi les seigneurs venus à la cour, Aguiseans, le roi d’Écosse (SV, p. 775), et que sont aussi mentionnées les marches de Galone[18] [18] SV, p. 864. L’édition donne Galore, mais, dans le fr. ...
suite
.

20 Le rédacteur a donc procédé comme si les guerres féodales brièvement évoquées au début du Lancelot renvoyaient à un temps antérieur au conflit entre Ban et Claudas. Or, on l’a vu, il n’en est rien, ces guerres font partie intégrante du temps propre au Lancelot. Mais l’auteur de la Suite semble interpréter les expressions lonc tans et cha en ariere, employées par Arthur pour évoquer, dans le Lancelot, les difficultés du début de son règne, comme si elles référaient à une période extérieure à la temporalité où sont situés Ban et Bohort. Cependant, lorsqu’Arthur s’exprime ainsi :

21

[...] trop ai lonc tans eu a faire, teil eure que mainte gent ne baioient pas que je en venisse au deseure, ains disoient cha en ariere, si que maintes fois l’oï, que en la fin me convendroit tere guerpir[19] [19] L, t. 7, p. 101, je souligne. L’expression cha en ariere...
suite
,

22 il fait allusion aux difficultés mêmes qui l’ont retenu sur le sol de la Grande Bretagne, et l’ont empêché de venir au secours des rois Ban et Bohort. C’est pourtant ce passé récent que s’approprie la Suite et qu’elle soustrait aux bornes temporelles du Lancelot pour le placer à l’ouverture de ses propres pages, comme on le voit avec la phrase ci-dessous, écho de la citation précédente. Les barons expriment leur désir de voir Arthur vuider la terre :

23

et disent que bien le seüst il qu’il ne le retenoient pas mais vuidast tost la terre et le païs et gardast bien qu’il jamais ne l’i veïssent. Car il, s’il n’issoit de la terre et il le peüssent as poins baillier, bien seüst il vraiement qu’il ne l’aseüroient fors que de la mort (SV, p. 775-76).

24 C’est ainsi que s’ouvre la série des guerres qui constitue l’axe principal de la Suite : en se fondant sur des trop ai lonc tans eu a faire ou des cha en ariere dont le référent a été réinterprété.

25 Ces premières constatations montrent que, pour élaborer sa propre matière romanesque, l’auteur de la Suite a procédé par déduction à partir de ses « œuvres-cadres », en ignorant délibérément la confusion temporelle que sa démarche allait générer. Au Merlin, il emprunte les personnages d’Arthur, du prophète et des barons ; au Lancelot, les circonstances qui les mettent aux prises les uns avec les autres[20] [20] Cf. l’opinion d’A MICHA : « empruntant d’une part...
suite
. Il réduplique de la sorte une durée déjà narrée dans le cycle comme s’il s’agissait d’une période distincte et que suffirait à différencier le jeune âge de certains protagonistes seulement : Ban, Bohort, Gauvain et ses compagnons, mais ni Arthur, ni Guenièvre.

26 Après le raccord, il lui reste précisément à réunir ces personnages venus d’univers fictionnels distincts, en introduisant les deux frères de Petite Bretagne à la cour du roi des Bretons. Le lien est opéré de main de maître par Merlin, qui conseille à son roi en difficulté de faire appel à deux preudomes de grande valeur. Le prophète s’adresse ainsi au roi des Bretons :

27

Et d’autre part en la Petite Bretaingne a . II. rois qui sont frere et ont a femes . II. serours germainnes. Cil . II. rois aront enfans et seront si bon chevalier que en nule terre ne porra on trouver meillours. Li ainsnés de ces . II. freres qui roi sont a a non li rois Ban de Benuyc et li autres a a non li rois Boors de Gaunes. Mais il ont un molt felon voisin qui est rois et qui encore lor fera assés paine et travail par envie et par ce qu’il ne les puet orendroit justicier. Et pour ce qu’il sont si prodome et si loial, vuel je bien que tu les mandes et lor mande que tu les vels veoir et molt desires a avoir lor acointance (SV, p. 794-795).

28 Sous l’égide du prophète, des relations d’assistance s’établissent ainsi entre Grande et Petite Bretagne. Aussitôt après, les chevaliers Ulfin et Bretel traversent les terres dévastées de Gaunes et Bénoyc pour transmettre la requête d’Arthur et rassurer les deux frères sur le sort de leurs domaines : Merlin a certifié qu’en leur absence, ils ne tomberaient pas entre les mains de Claudas. Ban et Bohort franchissent alors la Manche et se mettent au service du roi breton. Scénario apparemment habile, qui semble aller dans le sens du cycle, car il amplifie la faute de celui qui, plus tard, s’abstiendra de venir au secours de ses « vieux » alliés ; cette aggravation de la défaillance royale exonère mieux encore Lancelot, le fils du roi mort, de toute dette à l’égard du suzerain indigne, et rend moins répréhensible, d’une certaine manière, l’adultère avec la reine.

29 Toutefois, l’amitié des trois rois peut sembler excessive au regard de l’ultérieure négligence d’Arthur. En outre, avec cette manœuvre attribuée à Merlin, le récit entre dans une temporalité extraordinaire, une période faste dans la vie des rois Ban et Bohort, faite de franche camaraderie avec Arthur et d’exploits sur les champs de bataille, bref une époque insouciante qui, pourtant, ne peut que coïncider avec le moment de leur chute, voire de leur décès ! En effet, comme on l’a vu, lorsque, dans le Lancelot, Claudas se rend en Grande Bretagne, cela ne fait que sept mois et demi que le roi est marié, et, à ce moment-là, Bohort et Ban sont déjà morts. Mais, dans la Suite, ils portent secours au roi Arthur pendant une période bien supérieure à une année[21] [21] Voir le calendrier de la Suite établi par MICHA, La composition...
suite
. Dès lors, un temps virtuel prend son essor, situé dans la continuité du Merlin mais dans une durée que lui dénie d’avance le Lancelot. L’obstacle constitué par le recouvrement des deux diégèses est absolument éludé. En quelque sorte, on entre dans une faille temporelle.

30 Pour bâtir ce temps « volé », le rédacteur ne s’abandonne pas à une fantaisie débridée[22] [22] Je renvoie au résumé des événements fourni par MICHA,...
suite
. Il reste fidèle au thème, déduit à la fois du Merlin et du Lancelot, des hostilités lancées contre Arthur, un thème qui, après lui avoir fourni l’amorce de son récit, devient la colonne vertébrale de son œuvre. Ce registre guerrier est illustré par d’incessants conflits opposant les fidèles d’Arthur à des adversaires multiples, vaincus les uns après les autres ; cette ligne narrative est seulement interrompue par quelques scènes déduites elles aussi des œuvres-cadres, telles les conversations entre le devin et Blaise (dont le modèle figure dans le Merlin) ou les rencontres d’Arthur et Guenièvre, puis de Viviane et Merlin (les unes et les autres développées à partir de brèves données du Lancelot[23] [23] Le Brut ne joue aucune rôle pour ces épisodes, puisque...
suite
). D’autre part, lorsqu’il convient de renouveler les acteurs du conflit, l’auteur de la Suite fait appel au Brut, dans lequel, on l’a vu, la première période du règne d’Arthur est marquée par les combats contre les Saxons (séq. 2). En important dans son récit ces ennemis redoutables, adversaires tutélaires des Bretons, le rédacteur dispose d’un riche filon de batailles. Entrecroisant les références, il mêle Saxons et feudataires, associe les populations comme on le voit par exemple dans la curieuse expression de Saisnes d’Yrlande (SV, p. 833) [24] [24] On pourrait parler d’un syncrétisme intertextuel :...
suite
. Les procédés de combinaison et de variation permettent de relancer le récit en multipliant les guerres menées contre des chefs et des armées toujours renouvelables. Mais, de la sorte, le rédacteur commet une belle infidélité à l’égard du Lancelot : les Saxons, on l’a vu, sont rigoureusement absents des guerres arthuriennes mentionnées à l’ouverture de ce roman, leur invasion étant différée à une époque ultérieure, éloignée d’environ dix ans (L, t. 8, p. 433). Ainsi, la diégèse de la Suite tend-elle à devenir autonome par rapport aux deux œuvres qui la bornent. Dans la mesure où le temps de la fiction a forcé les portes de la chronologie, il n’a plus de durée définie, de terme vraiment impérieux. Un nouveau projet a pris forme, dont on peut mesurer la force et les faiblesses.

31 Ce récit dont le temps est dérobé au Lancelot a une forte cohérence : la thématique en est belliqueuse et le registre héroïque[25] [25] La Suite privilégie donc l’un des trois types narratifs...
suite
 ; la fiction est centrée autour d’Arthur et, secondairement, de son neveu Gauvain dont on découvre les premières prouesses. Ainsi, les luttes féodales sans panache auxquelles fait allusion le Lancelot se métamorphosent-elles en grandes fresques guerrières. Le rédacteur a su doter son œuvre d’un atout de premier rang : un héros spécifique, Arthur, ce qui constitue un choix des plus heureux dans un cycle où n’est accordé par ailleurs que peu d’espace à ce personnage. De ce point de vue, l’intitulé Les Premiers Faits du roi Arthur, utilisé par les éditeurs dans la collection de la Pléiade en conformité avec le titre que comporte leur manuscrit, semble particulièrement approprié ; ou encore celui de Livre d’Artus que proposait Paulin Paris[26] [26] Cité par MICHA, La composition de la Vulgate, p. 201 (l’expression...
suite
. Le jeune roi fédère les développements de la fiction par son envergure exceptionnelle et par l’admiration que lui vouent tous ces jeunes chevaliers dont les actions sont complaisamment décrites : Gauvainet (le jeune Gauvain), Saigremoret, Yvain, etc.[27] [27] Voir l’article de R. TRACHSLER, Quand Gauvainet rencontre...
suite
.

32 L’écriture procède donc par cumul et association d’acteurs. Combinant les références, le récit confronte Léodegan, le père de Guenièvre dans le Lancelot, aux Saxons venus du Brut. Ensuite, c’est une figure reprise à Wace, à peine un personnage dans la chronique en vers, juste un souvenir d’Arthur, qui est exploitée : le géant Rithon (séquence 9 du Brut), rebaptisé Rion dans la Suite[28] [28] Ce personnage est introduit très tôt dans le récit (S,...
suite
. Puis c’est une situation inspirée du Lancelot qui est développée : une guerre en Gaule (SV, p. 1169-1216). Mais la démarche adoptée par le rédacteur atteint ici une limite, et le temps virtuel patiemment édifié rencontre un premier écueil.

33 En effet, cette guerre, malgré de frappantes ressemblances, n’est pas la même que celle qui figure au début du Lancelot, et qui oppose Ban, Bohort et Claudas. Des personnages sont communs mais les situations sont autres, et le récit différencie soigneusement les contextes. C’est déjà la ville de Trèbes que l’on assiège, mais Ban et Bohort ne sont pas les victimes directes de l’opération : fringants guerriers, ils arrivent de Grande Bretagne avec Arthur et tous les jeunes chevaliers. En face d’eux, ils trouvent Claudas et Ponce Antoine, des personnages présents au début du Lancelot (L, t. 7, p. 3-6) [29] [29] Ponce Antoine, consul romain, fournit de l’aide à Claudas,...
suite
, mais aussi Frolle, lequel ne figure que dans la deuxième guerre de Gaule narrée dans le Lancelot ; douze années séparent celle-ci de la première, et elle est racontée à l’extrême fin du roman (L, t. 6, p. 157). En revanche, Frolle est le principal adversaire d’Arthur lors de l’unique guerre en Gaule narrée dans le Brut (séq. 7) [30] [30] La France appartient à l’empereur de Rome, qui en a...
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. On reconnaît une fois encore la démarche adoptée par le rédacteur de la Suite : l’assemblage d’acteurs et d’actions disparates. Aussi, sous le regard attentif de Merlin, cette guerre permet-elle une multiplication de rencontres fictionnellement surprenantes car elles mêlent des personnages que leurs âges (dans le Lancelot) devraient empêcher de se côtoyer (SV, p. 1169 s.) : Sagremor combat Frolle, Gauvain blesse Claudas, Dodinel le Sauvage est en difficulté face à Ponce Antoine... Les faits d’armes sont innombrables, le récit opérant par variations à partir de schémas d’affrontements identiques. La fiction semble tourner toute seule, et pourtant quelque chose ne va pas : la logique interne de l’œuvre voudrait que ces passes d’armes aboutissent à la victoire complète d’Arthur et des siens, et qu’advienne la mort des chefs ennemis. Conformément au registre héroïque maintenu depuis l’ouverture de la Suite, les guerriers bretons doivent exterminer leurs adversaires, aussi puissants soient-ils, une règle illustrée sans exception dans les combats contre les Saxons. Or, ici, il n’en est rien. De façon réitérée, Claudas, Frolle et Ponce Antoine sont grièvement blessés, désarçonnés et foulés aux pieds, mais loin de succomber à leurs innombrables blessures, ils restent résolument en deçà du trépas :

34

Illoc refu li rois Claudas portés a terre et navrés en . III. lix molt dolerousement, sans la plaie que mesire Gavains li fist, si que a poi qu’il ne fu mors tant fu il defoulés et batus (SV, p. 1213).

35 Bien sûr, si tous ces personnages ont une telle endurance, c’est parce que le rédacteur n’a pas totalement oublié le Lancelot et qu’il sait que ces trois personnages devront encore y jouer leur partie. En somme, il est contraint de préserver les événements à venir au détriment de la logique interne de sa propre œuvre.

36 Le récit avance ainsi sur la corde raide en regroupant des personnages dispersés dans le Lancelot, séparés par une bonne dizaine d’années et un nombre bien plus considérable de pages. Le rédacteur garde en mémoire cet intertexte, si bien que sa guerre en Gaule s’achève avec une évocation du sort funeste qui attend encore les rois Ban et Bohort (SV, p. 1221). Cependant, ses efforts pour préserver la cohérence du cycle paraissent faire peu à peu défaut : il semble oublier le contrat de continuation prospective et rétrospective imposé par sa tâche, et vouloir faire œuvre personnelle en accomplissant, au sens médiéval, son Livre d’Artus. Il abandonne alors les procédés de combinaison et de déduction, et il développe sa geste arthurienne à partir d’un seul modèle, le Brut de Wace, comme si son récit ne devait plus s’abouter au Lancelot et n’avait décidément plus de terme à respecter[31] [31] Concernant le récit de cette dernière campagne guerrière,...
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. En même temps, peut-être pour atténuer la transgression, le rédacteur ne cesse de fournir des signaux cycliques, annonçant avec prodigalité des circonstances qui seront effectivement développées dans la suite du cycle ; on peut citer, parmi les plus notables, les rôles de Lancelot et Galaad ainsi que la bataille de Salesbières[32] [32] Voir la prophétie de Merlin, p. 1068, ou l’annonce faite...
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. Mais ces expédients ne suffisent pas à maintenir l’équilibre, et le basculement se produit lorsqu’intervient pour la deuxième fois le géant Rion (SV, p. 1531-1554), au moment où les Saxons viennent d’être définitivement anéantis et que les barons sont soumis. Alors que le récit pouvait raisonnablement se clore sur le retour des deux frères en Gaule, le recours au géant déclenche une véritable fuite en avant de la fiction.

37 Dans le Brut, la mort de cet adversaire est évoquée par Arthur comme le souvenir d’un terrible combat (séq. 9). En route vers Rome, il vient de vaincre le géant du Mont Saint-Michel et compare brièvement ses deux victoires : Rithon appartient donc au passé, et l’on comprend, dans la chronique, que sa défaite peut avoir constitué l’un des premiers exploits du jeune roi. Mais, dans la Suite, le géant intervient réellement et affronte Arthur, ce qui permet à l’épisode de fonctionner comme un « aiguillage temporel » pour rallier la trame du Brut. En effet, après la mort de Rion, sans que soit énoncé de lien de cause à effet mais, semble-t-il, obéissant à la simple contiguïté des circonstances, arrivent des émissaires de l’empereur Lucius, qui somment Arthur de se soumettre à l’autorité des Romains. Ainsi s’engage une campagne qui passe, comme dans le récit de Wace, par le Mont Saint-Michel (SV, p. 1575- 1583) avant de se dérouler en Bourgogne : à partir de là, on entre dans une transposition de la séquence 9 du Brut, qui fonctionne comme modèle intertextuel. Pourtant, cette guerre, dans la chronique de Wace, surgit à la fin du règne arthurien, et marque son effondrement. Sans prendre de précautions particulières ni paraître aucunement gêné par les incidences de l’action qu’il décrit, le rédacteur de la Suite adapte avec fidélité la trame de Wace, d’où l’impression d’un prodigieux bond à travers le temps, puisque sont racontés des événements qui, dans les chroniques arthuriennes, sont associés à la fin de la domination bretonne, et qui sont (aussi) relatés – même si c’est plus succinctement – dans la Mort Artu[33] [33] La Mort le Roi Artu, roman...
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. Dans une sorte de contraction / dilatation temporelle, les faits narrés pulvérisent la barrière que constituait en principe le terminus ad quem fourni par le début du Lancelot, au risque de rendre caduc l’ensemble Lancelot-Queste-Mort Artu[34] [34] La Suite se proposerait-elle comme une alternative à ce...
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.

38 C’est ainsi que le rédacteur réussit l’accomplissement de ce qui est devenu le sens de sa fiction : raconter des combats incessants en gradation ascendante pour attester la grandeur de son héros (Arthur), et cela au péril de sa tâche initiale, l’élaboration d’un raccord cyclique. Il épouse la courbe suivie par le roi des Bretons, une courbe parcourue avant lui par le Brut (et la Mort Artu), et il la prolonge le plus loin possible, comme s’il voulait réaliser le rêve d’expansion attaché à son personnage et finir son récit par une apothéose. Dans cette partie de son œuvre, il suit presque à la lettre la trame de Wace, abrégeant ou amplifiant, mais épousant avec la plus grande fidélité possible le récit de son prédécesseur[35] [35] Comme le note A. MICHA, « ces pages dérivent directement...
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. Pourtant, cette trajectoire déjà consignée ne mène pas à un trône d’empereur romain, mais à la mort ! Le rédacteur, évidemment, ne va pas jusqu’au terme fatal, mais il conduit son personnage le plus loin possible sur ce chemin de gloire, et narre les victoires successives des Bretons jusqu’à la mort de Lucius, dont la dépouille est ramenée à Rome sur l’ordre d’Arthur[36] [36] SV, p. 1607. Le passage est assez proche de ce que l’on...
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. Si l’attaque des Romains sur leur propre sol n’a pas lieu, c’est qu’il revient à Merlin d’interrompre le cheminement victorieux des Bretons en demandant à leur roi de se rendre d’urgence à Genève pour affronter le monstre du Lac de Lausanne (SV, p. 1607). Ensuite, la nouvelle du décès de Leodegan, le beau-père du roi, se substitue à l’annonce du rapt de Guenièvre (B, 13025 s.) et suffit à ramener Arthur en Grande Bretagne où, contrairement au Brut et à la Mort Artu, nulle catastrophe ne l’attend (SV, p. 1627). Toutefois, avant ce retour en Logres, le rédacteur a poussé si loin la trajectoire de son héros qu’il a commis une irrémédiable entorse à la cohérence du cycle en inscrivant noir sur blanc la mort d’un personnage, le roi Yder... que l’on retrouve ensuite dans le Lancelot. On lit en effet dans le manuscrit Paris, BnF, fr. 24394, la phrase suivante :

39

Et Yder, li fils Nu, fu encontrés del roi Evander quil le feri si durement qu’il l’abati mort a terre (fol. 276d) [37] [37] Même leçon dans le PARIS, BnF, fr. 19162. Dans son article...
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.

40 Cet événement se fonde sans aucun doute sur l’épisode du Brut où l’on voit les Romains lancer une attaque pour libérer des prisonniers (B, 12083-262), des circonstances fidèlement transposées dans la Suite[38] [38] Cf. SV, p. 1590-1599 et B, t. 2, p. 650-645, v. 11927-12392. ...
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. Évander, l’un des chefs romains, exhorte ses hommes au combat, avec pour effet la mort de quatre Bretons, parmi lesquels l’énigmatique Er, le fiz Yder (B, 12183). Cette leçon pose problème, puisqu’on ne rencontre cet Er nulle part ailleurs dans le Brut, contrairement à Ider, le fiz Nu, mentionné plusieurs fois avant ce passage (B, 11931...), mais jamais après. On peut supposer une faute de copie dans le Brut et estimer que c’est bien Yder qui meurt dans l’attaque, suivi de près, du reste, par le roi Évander (B, 12237-40). Quoi qu’il en soit, il paraît certain que l’auteur de la Vulgate s’est inspiré d’un épisode encore brillant de la geste arthurienne (finalement, les Romains sont mis en déroute par les Bretons), et qu’il se l’est approprié sans songer aux conséquences possibles au sein du cycle. Or, dans le Lancelot, Yders li fiex Nut est l’un des quarante chevaliers qui partent en quête du héros, avant qu’on le voie diriger une bataille dans la guerre menée par Arthur contre Galehaut[39] [39] L, t. 8, p. 38 et 56. ...
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. C’est donc un personnage parfaitement vivant en aval de la Suite.

41 Le rédacteur de la Vulgate a sans doute admis très tôt que sa diégèse ne pouvait être sertie dans les parenthèses chronologiques du Lancelot. S’engouffrant dans une faille temporelle artificielle, il a utilisé les germes fournis par cette œuvre pour donner forme à une période à la fois nécessaire et impossible. Le développement de son récit a ainsi abouti à un excès de représentation. Ainsi, la grande amitié entre Ban et Bohort, les deux frères de Petite Bretagne, et le roi Arthur, outrepasse les nécessités du raccord en rendant presque improbable la négligence ultérieure du roi envers ses compagnons de combat.

42 La tentative de compromis entre des exigences inconciliables a donc donné lieu à une réussite contrastée. À côté de solutions inventives obtenues par l’entrecroisement de situations puisées dans les deux récits placés en amont et en aval du « raccord », on assiste, par une sorte de relâchement, à l’emballement d’une logique narrative unilatérale, qui provoque d’inévitables distorsions. L’économie de l’œuvre singulière entre alors en conflit avec celle du cycle dans son ensemble.

43 Il est vrai que les contraintes relativement modérées qu’induit la pratique de la continuation se resserrent singulièrement quand il s’agit d’une « fermeture » cyclique. Aussi, le scripteur s’est-il créé une « ouverture » subreptice : privé de la durée nécessaire à son raccord, il s’est transformé en voleur de temps pour donner à son Livre d’Artus un libre envol.

 

Notes

[ *] Auteur : Annie COMBES, Université de Liège, acombes@ulg.ac.be.Retour

[ 1] Si l’on examine l’organisation interne des codices, on constate que l’enchaînement Suite Vulgate-Lancelot figure dans neuf manuscrits, alors que de nombreux témoins (vingt) ne comportent aucun texte après la Suite (A. MICHA, Les manuscrits du Merlin en prose de Robert de Boron, Romania, t. 79, 1958, p. 78-94). Mais cette particularité s’explique par le fait que la Suite, placée après L’Estoire del saint Graal et le Merlin, forme avec ces deux récits un volume suffisant pour occuper la totalité d’un codex. Le reste du cycle figurait à l’origine dans un second codex. Le témoignage des nombres n’invalide donc pas la fonction de relais.Retour

[ 2] A. MICHA, La guerre contre les Romains dans la Vulgate du Merlin, Romania, t. 72, 1951, p. 310-323 ; Les sources de la Vulgate du Merlin, Le Moyen Âge, t. 57, 1952, p. 299-346 ; La composition de la Vulgate du Merlin, Romania, t. 74, 1953, p. 200-220 (p. 220 : « [l’auteur] n’est pas des plus adroits, et il est aussi passablement paresseux » ; La Suite-Vulgate du Merlin, étude littéraire, Zeitschrift für romanische Philologie, t. 71, 1955, p. 33-59 (p. 49 : « en dépit de telle ou telle page bien venue, terne médiocrité », etc.) ; Les Manuscrits du Merlin en prose de Robert de Boron, Romania, t. 79, 1958, p. 78-94 et p. 145-174. Hormis ceux de 1958, ces articles ont été repris dans l’ouvrage De la chanson de geste au roman. Études de littérature médiévale offertes par ses amis, élèves et collègues, Genève, 1976. Voir aussi E. VINAVER, La genèse de la Suite du Merlin, Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernest Hoepffner, Paris, 1949, p. 295-300 (p. 296 : « [l’auteur de la Suite], entraîné par un trop vaste sujet, manqua le but qu’il s’était proposé ») ; F. LOT, Étude sur le Lancelot en prose, Paris, 1918, p. 282-283 ( « Les aventures imaginées [...] sont entièrement dénuées d’intérêt »).Retour

[ 3] Le colloque qui s’est tenu à Paris en avril 2007 sur les Suites du Merlin s’inscrit dans une revalorisation de cette œuvre : voir Jeunesse et genèse du royaume arthurien. Les Suites romanesques du Merlin en prose, éd. N. KOBLE, Orléans, 2007.Retour

[ 4] Les œuvres citées le seront dans les éditions suivantes : ROBERT DE BORON, Merlin. Roman du XIIIe siècle, éd. A. MICHA, Genève, 1980 ; Le Livre du Graal I. Les Premiers Faits du roi Arthur, texte établi par I. FREIRE-NUNES, présenté par P. WALTER, traduit et annoté par A. BERTHELOT et P. WALTER, Paris, 2001 (c’est l’éd. de la Pléiade ; la Suite débute p. 774 du Merlin puis correspond à l’ensemble des Premiers Faits du roi Arthur). Dans le texte et en note, les références à ces deux éditions seront signalées par M =Merlin, SV =Suite Vulgate. Enfin, Lancelot, roman en prose du XIIIe siècle, éd. A. MICHA, 9 vol., Genève, 1978-1983 (L =Lancelot).Retour

[ 5] La trilogie Joseph d’Arimathie, Merlin et Perceval forme ce que l’on appelle parfois le cycle du Petit Saint Graal. Après le Merlin, le Perceval raconte la quête du Graal, son aboutissement puis l’effondrement du monde arthurien. Cet ensemble est édité par B. CERQUIGLINI, Robert de Boron. Le Roman du Graal, Paris, 1981.Retour

[ 6] M, p. 290. Cette fin est la plus fréquente, mais les manuscrits présentent deux autres configurations. Dans le PARIS, BnF, fr. 747 et le LONDRES, BL, Add. 32625, un ajout d’environ dix lignes décrit les projets de je Rebert de Borron, qui prétend devoir parler d’Alain et de son descendant, puis, quant tens sera et leus et je avrai de celui parlé, si reparlerai d’Artus et prendrai les paroles de lui et de sa vie a s’election et a son sacre. Cet ajout figure dans l’éd. MICHA (M, p. 290-291). Par ailleurs, les manuscrits PARIS, BnF, n. a. 4166 (ancien ms. Didot) et MODÈNE, Bibl. Estense, E. 39 transforment la fin du Merlin par l’adjonction de quelques pages qui servent de raccord avec le Perceval (M, p. 293-302). Sur ces divers dénouements, voir A. MICHA, Deux études sur le Graal, II : Le Livre du Graal de Robert de Boron, Romania, t. 75, 1954, p. 316-352, et A. COMBES, Modulations autour d’un prolongement narratif (la Suite Vulgate du Merlin), à paraître.Retour

[ 7] En revanche, ces perspectives se concrétisent dans le Perceval, une œuvre dont la datation, à ce jour, est encore problématique.Retour

[ 8] Voir A. COMBES, Les Voies de l’aventure. Réécriture et composition romanesque dans le Lancelot en prose, Paris, 2001, p. 119 : « Le Lancelot débute en la marche de Gaule et de la Petite Bretaigne, clairement en marge de l’Angleterre. De cette marge, il fait son sol premier, opérant un décalage fondamental qui lui permet d’exister à travers des lieux vierges d’histoire : ce qui était un ailleurs pour la légende arthurienne devient l’ici de sa propre fiction. »Retour

[ 9] C’est un leitmotiv dans l’ouverture de cette vaste symphonie romanesque : ja del roi Artu secours n’avra [li rois Bans] (L, t. 7, p. 6, etc.).Retour

[ 10] Sur les relations entre le Merlin et le Brut de Wace, voir A. MICHA, Étude sur le « Merlin » de Robert de Boron, roman du XIIIe siècle, Genève, 1980, p. 30-48. L’auteur regroupe les faits (structurels, événementiels, onomastiques) prouvant l’influence exercée par le Brut sur le Merlin. Par ailleurs, les liens entre la chronique de Wace et le Lancelot sont manifestes lors de l’épisode final en Gaule (L, t. 6), quand Arthur et Frolle combattent seul à seul sur l’île de la Cité (voir COMBES, Les Voies de l’aventure, p. 171-175). Mais aussi, comme j’ai pu le montrer, ces liens expliquent la composition d’ensemble du long roman en prose (Ibid., p. 114-140 et p. 165-178). Le Brut a donc un rôle structurant pour la diégèse du Lancelot. Les références au Brut seront faites d’après l’édition suivante : WACE, Le Roman de Brut, éd. I. ARNOLD, 2 vol., Paris, 1938- 1940 (B =Brut).Retour

[ 11] La numérotation des séquences m’est personnelle. La séq. 9 contient un récit enchâssé, le combat d’Arthur contre le géant du Mont Saint-Michel, épisode qui contient lui-même l’évocation du combat contre Rithon, dont se souvient Arthur. Les crochets simples et doubles permettent de situer ces enchâssements l’un par rapport à l’autre.Retour

[ 12] Voir les p. 475 et 476, v. 9009-9012 et 9033-9035 : E li barun s’entr’assemblerent ; / Artur, le fiz Uter, manderent, / A Cilcestre le corunerent [...] Quant Artur fu reis nuvelment, / De sun gré fist un serement / Que ja Saisne pais ne avrunt.Retour

[ 13] De telles indications donnent précisément à l’ouverture du Lancelot une co-loration historique : voir, à ce sujet, E. KENNEDY, The Narrative Techniques Used to Give Arthurian Romance a « Historical » Flavour, Conjunctures. Medieval Studies in Honor of Douglas Kelly, éd. K. BUSBY et N. J. LACY, Madison, 1994, p. 219-233.Retour

[ 14] L, t. 8, p. 408. Sur ce déplacement des invasions saxonnes, voir Les Voies de l’aventure, p. 148-150.Retour

[ 15] A. MICHA n’examine pas le problème sous cet angle, car il ne met pas en relation de façon systématique les brèves informations fournies par le Lancelot sur les guerres d’Arthur avec les événements liminaires de la Suite. Il note cependant que « la chronologie du Lancelot ne cadre pas avec celle de la Vulgate » (Les sources de la Vulgate, p. 330). Il rappelle que, dans le Lancelot, le séjour de Claudas à la cour d’Arthur se place peu de temps après l’accession d’Arthur au trône, mais qu’entretemps Ban et Bohort sont morts (Ibid.). Or, dans la Vulgate, « il faut compter environ dix-huit mois [...] et deux ans et demi environ jusqu’à la séparation définitive des deux frères avec Arthur ». Sans s’arrêter à l’aspect proprement irréalisable du projet de la Vulgate, A. Micha parle de « discordances chronologiques » dues à une matière trop ample (les enfances d’Arthur et Gauvain), pour tenir dans « les étroites limites que lui proposait le Lancelot » (Ibid., p. 331). Mon opinion est que cette dernière œuvre n’offre pas même d’ « étroites limites ».Retour

[ 16] SV, p. 774. L’édition coupe la phrase après le mot pais, mais il est plus convenable de ne pas séparer la subordonnée de la principale (en place de a savoir dans l’édition, la transcription asavoir, adoptée ici, paraît plus satisfaisante).Retour

[ 17] MICHA, Les sources de la Vulgate, p. 330.Retour

[ 18] SV, p. 864. L’édition donne Galore, mais, dans le fr. 24394, on lit Galone et cette leçon, qui correspond à un toponyme attesté, semble meilleure.Retour

[ 19] L, t. 7, p. 101, je souligne. L’expression cha en ariere apparaît aussi, avec la même portée, dans les propos de la reine de Bénoyc, lorsqu’elle tente d’expliquer et d’excuser la défection d’Arthur : Et neporquant je sai bien que tant a eu a fare cha en ariere li rois Artus qu’il n’est mie de mervelle, s’il a ceste chose mise en delai, car il n’a gaires barons que ne li ont meue guere tant que maint ont quidié qu’il remansist essillié a la parclose, et par aventure de cheste chose n’oï il onques clamor, si n’en fait pas tant a blasmer (L, t. 7, p. 95).Retour

[ 20] Cf. l’opinion d’A MICHA : « empruntant d’une part au Merlin, de l’autre au Lancelot, [l’écrivain] entend visiblement servir de trait d’union entre les deux » (Les sources de la Vulgate, p. 341).Retour

[ 21] Voir le calendrier de la Suite établi par MICHA, La composition de la Vulgate, p. 210-219. Les événements de la Suite, à partir du couronnement d’Arthur, s’échelonnent sur environ trois ans et sept mois (p. 219), et les rois Ban et Bohort arrivent au royaume de Logres l’année même du couronnement (p. 211).Retour

[ 22] Je renvoie au résumé des événements fourni par MICHA, La composition de la Vulgate, p. 201-202.Retour

[ 23] Le Brut ne joue aucune rôle pour ces épisodes, puisque le mariage d’Arthur y est mentionné brièvement (B, t. 2, p. 508, v. 9645-9656) et que Niniene n’y apparaît pas.Retour

[ 24] On pourrait parler d’un syncrétisme intertextuel : les Saxons viennent du Brut (séq. 2), les Irlandais, du Lancelot et du Brut (séq. 2, t.2, p. 498, v. 9455-9462, où ils ne sont pas du tout associés aux Saxons, déjà décimés).Retour

[ 25] La Suite privilégie donc l’un des trois types narratifs du Lancelot, le type « héroïque » (voir COMBES, Les Voies de l’aventure, p. 100-105).Retour

[ 26] Cité par MICHA, La composition de la Vulgate, p. 201 (l’expression figure dans Les Romans de la Table Ronde).Retour

[ 27] Voir l’article de R. TRACHSLER, Quand Gauvainet rencontre Sagremoret ou le charme de la première fois, Enfances arthuriennes, éd. D. HÜE et C. FERLAMPIN-ACHER, Orléans, 2006, p. 203-215.Retour

[ 28] Ce personnage est introduit très tôt dans le récit (S, 784) et se trouve mêlé à plusieurs épisodes ; il est présent presque jusqu’à la fin de la Suite (je vais y revenir).Retour

[ 29] Ponce Antoine, consul romain, fournit de l’aide à Claudas, si bien que celui-ci peut s’emparer de toutes les villes de Bénoyc à l’exception de Trèbes. Toutefois, le roi Ban réussit à tuer le consul (L, t. 7, p. 4).Retour

[ 30] La France appartient à l’empereur de Rome, qui en a confié la garde à Frolle. Ce personnage affronte Arthur en combat singulier afin d’épargner le peuple et les armées. Il est tué par Arthur.Retour

[ 31] Concernant le récit de cette dernière campagne guerrière, les relations du Brut et de la Suite sont étudiées de façon très complète par MICHA, La guerre contre les Romains.Retour

[ 32] Voir la prophétie de Merlin, p. 1068, ou l’annonce faite par le narrateur p. 1187, ou encore la conversation entre Pellés et son fils Élyézer, p. 1378-1379. Dans ces révélations, il faut mettre à part les prophéties que Merlin prononce devant un empereur romain, et qui portent sur les combats en Gaule inclus dans la Suite (SV, p. 1249-1250) : cette annonce « est conçue exprés pour conférer une plus grande co-hérence à l’ensemble de la Suite » (R. TRACHSLER, Merlin chez Jules César. De l’épisode de Grisandole à la tradition manuscrite de la Suite du Merlin, Studi Francesi, t. 133, 2001, p. 65).Retour

[ 33] La Mort le Roi Artu, roman du XIIIe siècle, éd. J. FRAPPIER, Genève-Paris, 1964 (1936), p. 206-209. Ce roman, qui suit lui aussi le déroulement événementiel fourni par le Brut, raconte si rapidement la guerre contre les Romains qu’il ne rappelle même pas le nom de l’empereur donné pourtant dans le récit de Wace (Lucius). C’est un silence dont a pu profiter le rédacteur de la Suite : son empereur Lucius, tué par Gauvain, peut être un autre personnage que l’empereur tué par Arthur dans la dernière œuvre du cycle.Retour

[ 34] La Suite se proposerait-elle comme une alternative à ce triptyque de grande ampleur ? C’est l’hypothèse avancée par R. TRACHSLER, qui considère que cette œuvre pourrait avoir été conçue afin seulement de clore le Merlin (Pour une nouvelle édition de la Suite-Vulgate du Merlin, Vox romanica, t. 60, 2001, p. 144). Cependant, les nombreux signaux cycliques disposés vers l’aval me paraissent affaiblir cette stimulante hypothèse.Retour

[ 35] Comme le note A. MICHA, « ces pages dérivent directement du Brut, on le voit à une lecture même superficielle » (La guerre contre les Romains, p. 310). Selon le critique, le rédacteur a utilisé les v. 10621-12994 du Brut parce que « le morceau de Wace restait donc à utiliser, n’ayant pas figuré intégralement dans le vaste corpus. Notre auteur n’a pas résisté à la tentation : il a pris ce bien disponible pour le caser vers la fin de son volumineux raccord » (Ibid., p. 313). A. Micha confronte de près les deux récits p. 314-320. Il donne en note les vers maintenus ou peu modifiés dans la prose, et parle d’une « rédaction dérimée du Brut » (p. 320). Il mentionne aussi quelques précautions prises par le rédacteur, par exemple, « il ne fallait pas faire mourir Keu, ni Béduier [...] » (p. 313).Retour

[ 36] SV, p. 1607. Le passage est assez proche de ce que l’on trouve dans la Mort Artu : et il [Artus] fet meintenant prendre le cors l’empereor et metre en une biere, et puis dist as Romains : « Vos emporteroiz vostre empereeur a Rome, et diroiz a ceus que vos troveroiz que en leu del treü qu’il demandent leur envoi je le cors de leur empereeur, ne autre treü ne leur rendra ja li rois Artus (op. cit., p. 209). Les deux œuvres en prose se fondent sur les mêmes vers du Brut (B, t. 2, p. 677-678, v. 12987-12994).Retour

[ 37] Même leçon dans le PARIS, BnF, fr. 19162. Dans son article La guerre contre les Romains, MICHA note l’événement : « Yder est tué par le roi Évandre » (op. cit., p. 314) ; cependant, il ne mentionne pas la contradiction avec le Lancelot. Il est vrai qu’en 1951, il n’avait pas encore commencé à travailler sur ce roman. L’édition de la Pléiade (faite à partir du BONN, BU, S 526) donne qu’il le feri (SV, p. 1595), ce qui autorise peut-être la traduction « mais Yder le frappa si brutalement qu’il l’abattit raide mort », mais crée un problème de cohérence avec la phrase qui suit : Si en furent li Breton molt esmaiié (Évander est un ennemi des Bretons ! )... et surtout avec le fait qu’Évander est tué quelques lignes plus bas, alors que les Romains ont pris la fuite devant l’arrivée de renforts : Et cil les enchaucent qu’il ne les porent amer. Si fu ocis en cele chace li rois Evander... Il fallait donc transcrire quil le feri.Retour

[ 38] Cf. SV, p. 1590-1599 et B, t. 2, p. 650-645, v. 11927-12392.Retour

[ 39] L, t. 8, p. 38 et 56.Retour

Résumé


The romance of crossed narratives : the theft of time in the Suite du Merlin

More than any other author of the Lancelot-Graal, the author of the Suite found himself at a crossroads of narratives. The writing of this text reflects a desire to put in the last piece of a puzzle and then discovering that this indispensable piece did not fit. Indeed, Merlin and Lancelot were drafted without any thought of the assembly that would one day unite them and the first of these texts plans events that the second either ignores or contradicts. Furthermore, there is not enough time between these two works for a connection to exist. Despite this, the author borrows characters from Merlin and the circumstances that put them in conflict with each other from Lancelot. Thus he gains a virtual period of time, a temporal fault in which he can unfold his narrative. But he then develops his work for its own sake and endangers the “continuation” function inherent in the Suite. The flight into the future of the diegesis is suspended in extremis, but not before irredeemable harm has been done to the cycle’s coherence.

Key words

cycle, time, Lancelot-Graal, narrative coherence, continuation


POUR CITER CET ARTICLE

Annie Combes « Le roman des récits croisés : le vol du temps dans la Suite du Merlin », Le Moyen Age 3/2009 (Tome CXV), p. 583-599.
URL :
www.cairn.info/revue-le-moyen-age-2009-3-page-583.htm.
DOI : 10.3917/rma.153.0583.