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Le Philosophoire

2014/2 (n° 42)

  • Pages : 222
  • Affiliation : Revue précédemment éditée par les Éditions Association Le Lisible et l'Illisible (jusqu'au numéro 37).

  • ISBN : 9782353380459
  • DOI : 10.3917/phoir.042.0027
  • Éditeur : Vrin

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« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils n’en ont ». Descartes commence le Discours de la méthode par le constat que nul ne se plaindra de sa bêtise. On déplore volontiers, en effet, son manque de force, de beauté, de richesse ou de mémoire – son manque d’intelligence, jamais. De fait, dans les contes, lorsqu’un héros a la possibilité merveilleuse d’obtenir un bien grâce à l’intervention d’une puissance supérieure, ce n’est jamais un supplément d’intelligence qu’il réclame.

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La bêtise est toujours le défaut des autres. Certes, on reconnaîtra sans difficulté qu’on a dit ou qu’on a fait « des bêtises », mais la bêtise n’est pas une bêtise – laquelle peut être langagière (une banalité, une incongruité, une erreur) ou pratique (un comportement inadéquat). La bêtise est substantielle, et non accidentelle comme une bêtise.

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Mais ainsi déterminée, on pourrait se demander si la bêtise existe vraiment. Elle semble, en effet, ne faire irruption que par échappées dans les interstices de l’existence sociale (peut-on être bête tout seul ?). « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » : on peut admettre cet énoncé sans ironie ni arrière-pensée. N’importe quel être raisonnable, quelle que soit sa culture, manifeste une certaine intelligence dans son domaine propre. La sélection naturelle puis la logique de l’histoire favorisent l’intelligence et condamnent la bêtise pour d’évidentes raisons. On n’imagine pas la bêtise durer indéfiniment.

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Un autre facteur est de nature à rendre problématique la détermination de la bêtise comme un manque substantiel d’intelligence : ceux qui font ce diagnostic chez les autres s’en excluent eux-mêmes de facto. Il faut n’être pas bête – en théorie – pour considérer que les autres le sont. Or, comme nous le verrons à propos des blagues racistes et misogynes, une forme répandue de bêtise consiste justement à taxer de bêtise les autres, certains autres. L’intelligence elle-même, lorsqu’elle avance derrière le masque de la culture, est loin d’être prémunie contre la bêtise.

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Mais il y a plus problématique encore. Nous sommes portés à considérer comme bêtes ceux qui s’expriment d’une manière que nous jugeons grossière : ils parlent plus fort que nous, et leurs façons sont brusques. La bêtise ne serait-elle pas, tout compte fait, une question de style ? Une question de classe – aux deux sens que ce mot peut véhiculer : appartenir à une classe, avoir de la classe. Un même contenu de discours, selon qu’il sera dit d’une façon enjouée ou lourde, neutre ou pathétique, pourra être jugé tantôt spirituel tantôt bête. Derrière la bêtise, ainsi que nous le suggère l’étymologie, il y a toujours l’animal. Or, dans une société humaine, ce sont les membres des classes inférieures ou les sociétés sauvages qui occupent la place de l’animal.

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Ces précautions prises, ces réserves faites, la bêtise doit pourtant bien avoir un sens puisqu’on lui en donne un – sans compter que la relativité d’un phénomène, loin d’impliquer son inexistence, présuppose au contraire sa réalité effective.

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On commencera par observer que la bêtise, qui est une forme de négatif, une modalité du mal, n’a pas de contraire, et que pourtant elle apparaît indéfinissable si on ne part pas (comme nous l’avons déjà fait) de l’intelligence, qui désigne à la fois une certaine faculté mentale et l’ensemble de ses résultats. Il n’existe pas une faculté de bêtise comme il existe une faculté d’intelligence. Ce sont les défaillances de l’intelligence comme exercice de la pensée et produit de cet exercice qui déterminent la bêtise. Pour que l’intelligence prenne congé (jamais définitivement au demeurant), il faut qu’elle existe en liberté. L’animal, de ce fait, n’est jamais bête, lorsqu’il nous paraît tel, c’est parce que nous le plaçons dans des situations auxquelles il n’est pas adapté par instinct.

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Le défaut d’intelligence a été désigné de multiples manières. Dans ce domaine, le vocabulaire n’est pas en peine. L’argot développe une litanie de substantifs pour dire la bêtise et une liste non moins longue pour exprimer le fait de ne pas comprendre. Mais la science n’a pas été en peine non plus. Au xixe siècle, on distinguait l’idiot (âge mental de 0 à 2 ans) qui ne peut communiquer par la parole, l’imbécile (âge mental de 2 à 6 ans) incapable de lire et d’écrire et le débile mental ou le sot (âge mental de 7 à 12 ans) qui ne raisonne ni ne se comporte de manière normale. Aujourd’hui que la psychologie a tendance à reconnaître la logique des fonctionnements autres ou altérés de la pensée et du comportement jusque chez les autistes et les malades d’Alzheimer, ces manières de procéder qui donnent ses lettres de noblesse intellectuelle à l’injure sont abandonnées. Quant au quotient intellectuel et aux tests d’intelligence, ils ont beaucoup perdu de leur prestige. Désormais, la science laisse à la langue commune le soin de stigmatiser. La nomenclature et la typologie scientifiques de la bêtise n’ont plus cours.

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Le manque d’intelligence ou de jugement ne signifie pas leur complète absence : tout homme manifeste un certain degré de lucidité dans des circonstances et dans un contexte donnés. Et puisque l’intelligence peut se perfectionner dans le temps historique, des conduites naguère adéquates peuvent finir par devenir des signes de bêtise (inadaptation entre la pensée et la réalité, ou entre l’action et la réalité) – on pourrait citer le cas de certaines superstitions.

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L’opposition entre l’intelligence et la bêtise se marque à une série de dualités : adaptation/inadaptation, inventivité/répétition, concept/idée générale, souci d’objectivité/incapacité à sortir de soi.

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Alors que l’intelligence est inventive, stimulée par la nouveauté qu’elle est elle-même capable de créer par ailleurs, la bêtise est compacte, stagnante, elle s’englue dans les choses, et fuit le temps. Elle est la pensée devenue mécanique, le corps changé en automate. Elle transforme la vie en machine à tics. De là son pouvoir comique (voir Bergson qui disait du comique qu’il est du mécanique plaqué sur le vivant). Avec la bêtise, on tombe plus bas que l’homme, d’où l’usage des métaphores objectales (cruche, gourde, balai, lune …), végétales (courge, cornichon, patate …), et animales (âne, dinde, oie, serin, étourneau …) pour la désigner.

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La bêtise est à l’aise dans ce qui ne change pas ; elle est conservatrice par nature, elle voudrait arrêter la durée et l’existence, aussi déteste-t-elle tout ce qui fait échec à la stabilité des choses et des êtres : la contradiction, le hasard, l’aventure, la complexité. Elle agit comme une force d’inertie, et n’offre aucune prise à ses adversaires (lesquels enragent de ce fait). Elle est principe de régression : la bêtise est involutive. Ses formes d’expression sont stéréotypées (proverbes, lieux communs, clichés, préjugés, rumeurs …). Les étiquettes remplacent les mots et les opinions toutes faites la pensée. Dans son Bréviaire de la bêtise, le philosophe Alain Roger définit la bêtise comme une application systématique du principe d’identité : « On est comme on est ! », « C’est la vie ! » …

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La bêtise est doxocentrique. Elle se sent chez soi et elle y reste. L’Autre représente pour elle une menace, elle le hait comme une liberté qui lui échappe. C’est face à lui que la bêtise (tout comme l’intelligence d’ailleurs) devient une force sociale : Robinson Crusoé est condamné à être intelligent tant qu’il reste seul sur son île ; avec Vendredi, il ne pourra s’empêcher d’être bête. Y a-t-il plus bête que le désir de domination ?

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La bêtise a des idées, mais de travers. Comme on avale de travers, elle pense de travers. Elle fait usage d’idées générales qui sont au concept ce que le bruit est à la musique. Elle est incapable d’universel véritable – ce que traduit l’étymologie grecque du terme d’« idiot », qui signifie « particulier ». La catégorisation à laquelle elle procède affecte d’abord les groupes humains : ainsi chaque peuple sera-t-il caractérisé par un adjectif (une bêtise à laquelle Kant s’est à plusieurs reprises adonné, preuve que nulle intelligence n’est immunisée). Les individus sont rangés en grandes classes abstraites (« les jeunes » et « les vieux », « les hommes » et « les femmes », « les Français de souche » et « les immigrés » etc.). C’est pourquoi les dictionnaires de citations, qui devraient présenter la fine fleur de l’intelligence, sont souvent les conservatoires involontaires d’une profonde bêtise ancrée. Du point de vue de la bêtise, les substances et les attributs sont éternels. La bêtise extrapole jusqu’à une apparence d’universalité (elle raffole des adverbes superlatifs comme « tous », « jamais », « toujours »), en quoi elle singe le concept.

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Elle n’ignore pas moins l’individu que l’universel. La bêtise récuse la singularité, que ce soit celle de l’événement, de l’œuvre ou de la personne. Toute chose, tout être, d’après elle, est une « espèce de » – ce n’est pas hasard si l’expression est insultante.

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La bêtise qui ne se sait pas bête et qui se croit même intelligente rit volontiers de la bêtise imaginée d’un Autre stéréotypé en catégorie fatale. Les blagues sur les Belges et les blondes ne sont drôles que pour ceux qui présupposent que les Belges et les blondes sont inintelligents. Sans ce préjugé, non seulement la blague tombe à plat, mais elle peut se transformer en mot d’esprit, donc en expression d’intelligence. Un Belge perdu dans le Sahara rencontre un Touareg : « – C’est par où la mer ? – Par là, 3000 kilomètres ! – Jolie plage ! ». Le mot n’est bête qu’à la condition que l’on ait au préalable ôté l’esprit au Belge. Que l’on remplace celui-ci par une figure quelconque, alors la bêtise devient trait d’humour. Dès lors, si la bêtise est bien présente dans les blagues sur les Belges et les blondes, elle n’est pas, contrairement à ce que croient ceux qui les aiment, dans le contenu même de ces histoires, mais dans le stéréotype assumé en toute inconscience par celui qui les colporte, qui en a fait l’objet de sa jouissance propre.

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Un mécanisme analogue de réversion est observable dans les bêtisiers – lesquels ont cette fâcheuse tendance à mélanger des types de discours et d’attitudes complètement hétérogènes : dans ces anthologies d’un genre spécial, on trouve pêle-mêle des marques objectives d’ignorance, des réelles inepties, des absurdités et des banalités indiscutables, mais aussi de simples maladresses, et même des idées justes et fortes, voire subtiles, des paradoxes profonds que l’auteur a bêtement pointés – si bien que la conclusion que l’on tire de cette lecture est analogue à celle que l’on déduit des blagues mentionnées plus haut : la bêtise des bêtisiers se trouve moins dans le contenu de leurs articles que dans le projet de l’auteur qui les a rassemblés, elle est du côté de son énonciation, et non de celui des énoncés. À cela s’ajoute la pénible impression que l’auteur du sottisier se place lui-même a priori et bien généreusement dans le camp de l’intelligence et exerce une fonction de censure qu’il est bien incapable d’assurer.

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Aujourd’hui les bêtisiers sont entrés dans l’âge et la sphère de l’audiovisuel. Ils prolifèrent à la télévision et sur Internet. Les chutes et les lapsus (ce mot signifie « chute » justement) forment le contenu de la quasi-totalité de ces brèves séquences filmées qui ne manifestent, comme précédemment, que la bêtise de ceux qui les croient bêtes et de ceux qui, à leur suite, en rient. Un lapsus, une maladresse et un échec ne sont pas des signes de bêtise mais c’est ainsi qu’ils sont donnés à entendre. Le message commun à ces mises en scène (la plupart de ces séquences censées avoir été prises sur le vif ont été arrangées) que l’auteur fait partager aux spectateurs, est celui-ci : ils sont bêtes, à la différence de moi.

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Il a été plus haut fait état de l’usage du principe d’identité dans le discours de la bêtise. « Je suis comme je suis » est l’application parfaite de ce principe puisque l’identité en est à la fois la forme, en tant que principe, et le contenu, en tant qu’affirmation de l’identité. La bêtise ne veut rien savoir des autres et du monde, car elle croit tout en connaître (position du non-dupe). Dans son essai La bêtise s’améliore, Belinda Cannone montre quelles inflexions la bêtise connaît dans la société présente. On n’est pas bête sur un plateau de télévision ou dans un studio de radio comme on était bête à la cour de Versailles, même si le sot d’aujourd’hui est l’héritier partiel du fat de jadis (un mot justement tombé en désuétude). L’individualisme est passé par là, avec ses deux pathologies grandissantes : l’égocentrisme et le narcissisme. Ne plus pouvoir s’intéresser à autre chose qu’à soi-même, ne plus pouvoir avoir d’autre objet d’amour que soi-même : voilà assurément le cadre psychique à l’intérieur duquel la bêtise actuelle peut se déployer tout à son aise. Ainsi le « Soyez vous-même ! » qui, pendant un temps, fut une injonction libératrice à l’égard des puissances qui entravaient le moi est, sous couvert d’authenticité, devenu un impératif catégorique pour la bêtise. Les médias le ressassent. Une remarque en passant : il n’est pas impossible que la dépression, dont l’Organisation mondiale de la santé dit qu’elle sera la maladie du xxie siècle, soit, en même temps que son effet, un moyen inconscient d’échapper aux pressions d’un monde qui ne cesse de cultiver cette bêtise narcissique.

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De même qu’on ne s’indigne que de ce que font les autres (d’où l’extraordinaire popularité de cet affect), on ne rit plus de soi-même, ce que savaient faire les génies du cinéma burlesque. Il n’est guère étonnant que le rire, qui est la manifestation d’une revanche symbolique sur les douleurs de l’existence, soit devenu l’expression dominante de la bêtise. Sous la forme de la dérision, que Spinoza liait à la tristesse et opposait au rire de la joie, le rire cache l’absence de pensée tout en faisant croire à sa propre liberté critique. Les médias actuels sont remplis de cette dérision-là qui dessine le territoire d’un entre-soi sans force ni intelligence.

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Le consentement à la bêtise est l’une des lâchetés ordinaires auxquelles il est le plus difficile d’échapper. Le collègue de travail qui ne rirait pas après avoir entendu une blague machiste ou raciste montrerait par là une intolérable prétention, donc son incapacité à rester dans l’équipe. Il existe un despotisme de la bêtise (l’usage du salut hitlérien en fut un exemple caricatural) qui désigne aussitôt, sans même la médiation de la parole, les exclus du groupe. La bêtise peut être cultivée, au sens d’entretenue. Les totalitarismes l’incarnent. Mais il existe aussi une bêtise démocratique, qui s’exprime par des mots et des valeurs de consensus.

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Si le lieu commun se caractérise par son inertie, il n’en a pas moins une efficacité spécifique. On pourrait même soutenir qu’il énonce moins qu’il n’agit. Son usage est (pour reprendre le concept de John Langshaw Austin) performatif. Le lieu commun est davantage une action qu’un jugement. Celui qui, en effet, le répercute, ne pense pas (nombre de lieux communs – pas tous ! – sont faux ou ineptes) ; en revanche, il s’octroie la force imaginaire de la société dont il fait partie et dont le lieu commun est l’équivalent symbolique. Lorsque le journaliste de la télévision annonce « un grand moment d’émotion » ou que l’homme politique affirme qu’il n’a « de leçon à recevoir de personne », ils provoquent des stimuli analogues aux sonneries qui annoncent les repas ou la fin des cours.

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Si la bêtise ne faisait pas jouir, elle ne serait pas si répandue. La bêtise exerce toujours un certain pouvoir, parfois elle l’a, suprême. Précisons que c’est le pouvoir du mal et c’est la raison pour laquelle on ne saurait réduire la bêtise à un problème d’esthète. La plupart des intellectuels qui ont écrit sur la bêtise – Flaubert, Léon Bloy, Robert Musil – ont eu sur elle une position d’esthète. Somme toute, ce qu’ils reprochaient avant tout à la bêtise, c’est son absence de goût et de style. Ce n’est pas un hasard si Flaubert fut doublement obsédé par la bêtise et par le style. Mais la bêtise fait davantage que des fautes de goût, et si elle nous rend honteux d’être des hommes, c’est parce que les guerres et les génocides sont ses plus abominables expressions.

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Dans une société individualiste de masse comme l’est la nôtre, tentée à la fois par l’éparpillement des idées et des esprits et par le consensus, les lieux communs sont un moyen de faire ou de refaire du lien. Avec le lieu commun, je ne suis plus seul. La bêtise tient chaud, et donne du cœur à l’ouvrage. Le nombre n’est-il pas un critère suffisant de certitude ? Le vieil argument du consensus traîne toujours implicitement : ce que je pense est vrai puisque tout le monde le pense !

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On comprend dès lors pourquoi le lieu commun signale l’âge démocratique des sociétés. Dans les sociétés aristocratiques d’ancien régime, une expression toute faite ne dépassait guère la sphère étroite d’une caste. Le peuple disposait de proverbes dans la mesure même où il n’avait pas la parole. Nul étonnement dès lors qu’avec la prise de parole caractéristique de l’âge démocratique, les proverbes tendent à disparaître : de fait, aujourd’hui il n’y a plus guère que les vieux pour en rappeler un de temps en temps, les jeunes générations ne connaissent plus les proverbes (pas davantage les dictons). Le lieu commun peut donc être compris comme le substitut du proverbe – et aussi, pourrait-on ajouter, comme le remplaçant de la citation (dont une sociologie du langage pourrait étudier la semblable disparition).

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Les lieux communs d’hier nous sont souvent difficilement compréhensibles. On lit dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert ceci à l’entrée « Fonctionnaire » : « Impose le respect quelle que soit la fonction qu’il remplit » et à l’entrée « Huile d’olive » : « N’est jamais bonne » ou encore à l’entrée « Odeur des pieds » : « Signe de santé ». Nul Français de 2014 ne croira comme ses aïeux de 1870 qu’il y a « partout de l’arsenic mais que pourtant des peuples en mangent ». C’est à des notations de ce genre que l’on se rend compte que la bêtise est aussi une affaire de mode … La bêtise a une histoire comme tout ce qui sort de la cervelle humaine. Cela dit, il y a des thèmes qui résistent aux humeurs du moment. Ainsi le temps qu’il fait est bien resté cet « éternel sujet de conversation » dont se moquait Flaubert.

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Notons en passant que contrairement à ce que presque tous les philosophes, depuis Platon, ont soutenu, un lieu commun n’est pas nécessairement faux. Il arrive en effet que l’opinion publique ait raison, même contre les ricanements et les critiques des intellectuels : ainsi l’idée reçue épinglée par Flaubert sur la photographie : « Détrônera la peinture », ne peut-elle plus être déclarée, cent cinquante ans plus tard, sotte ou absurde, tant il nous paraît évident que l’extraordinaire métamorphose qu’a connue la peinture à partir de l’impressionnisme et qui l’a progressivement éloignée du devoir de représenter la réalité sensible le plus fidèlement possible, est en bonne partie due au fait que cet objectif était réalisé beaucoup plus précisément et rapidement par la photographie. Il arrive donc, motif de trouble, que la bêtise ait raison.

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Au siècle des Lumières, Rousseau fut à peu près le seul à pressentir l’existence des périls que l’intelligence pouvait faire peser sur l’être humain. L’intelligence produit volontiers du mal social : humilier, exploiter l’autre, le tuer est très loin d’être l’apanage de la bêtise. L’intelligence a légitimé et forgé la servitude aussi sûrement que l’émancipation. De plus, que peut valoir l’intelligence dès lors qu’elle ne protège ni de l’inculture ni de la vulgarité, ni même, comme on l’a vu, de la bêtise ? Mise au service du pouvoir, d’une volonté de puissance qui n’a rien de nietzschéen, l’intelligence peut être plus redoutable que la bêtise. Nombre de désastres dans l’Histoire ont été provoqués par des gens intelligents. Nietzsche disait qu’avec la connaissance l’humanité disposait désormais d’un formidable moyen pour se détruire. La technoscience moderne nous montre assez quels désastres les sciences et les techniques les plus sophistiquées sont capables de provoquer. Mais, dira-t-on, n’est-ce pas là, justement, le signe de la plus inquiétante bêtise ? Max Weber a montré la possibilité d’un divorce entre ce qu’il appelait la rationalité des moyens et la rationalité des fins. L’homme est capable de déployer des trésors d’intelligence au service de fins ineptes. Devant la puissance désormais immaîtrisable des techniques modernes, Hannah Arendt et Günther Anders dressaient ce constat terrifié : l’être humain n’est plus en mesure de penser ce qu’il fait. Telle est la banalité du mal – ne plus pouvoir penser ce que l’on fait. Mais qu’est-ce donc que la bêtise, sinon l’absence de pensée ? Conclusion : l’intelligence (celle des sciences et des techniques) abêtit l’humanité à un degré inédit.

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Un tel contraste est également constatable dans la sphère économique, et est de nature à relativiser les indignations traditionnelles. Que représente une sottise proférée étourdiment, et dénoncée (non sans jubilation) par l’esthète, à côté de la bêtise profonde de l’ambition et de la cupidité qui mènent le monde actuel ? Oui, la bêtise existe bien, mais pas d’abord chez ceux dont on avait l’habitude de rire depuis Aristophane. La bêtise de la « prose du monde » (pour reprendre l’expression de Hegel) est autrement inquiétante, elle a la force des techniques d’armement, de surveillance et de contrôle les plus puissantes, celle des mathématiques financières, et c’est dans le sens de la destruction qu’elle va : dévastation de l’environnement, délitement de la société et, pour finir, liquidation de l’être humain lui-même. Quel plus grand mal pourrait-on concevoir ?

Résumé

Français

On peut déduire de la phrase introductive du Discours de la méthode l’idée que la bêtise est un défaut dont on ne s’accusera pas soi-même. Rapportée à l’autre, « la » bêtise est supposée substantielle (et non pas circonstancielle, comme « une » bêtise). Mais tient-elle à un contenu déterminé, ou bien ne serait-elle pas plutôt une question de style ? En respectant le principe d’identité et l’exigence d’universalité, jusqu’aux stéréotypes, la bêtise mime l’intelligence plutôt qu’elle ne la refoule. Les puissances techniques et médiatiques actuelles lui fournissent un champ d’action inédit.

English

One can deduce from the introductory sentence of the Discours de la méthode the idea that stupidity is a fault one would never attribute to oneself. Attributed to the other, “stupidity” is supposed to be essential and not circumstantial, as “acting stupid” may be. But is it precisely defined or is it rather a matter of style? Following the principle of identity and the requirements of universality, to the stereotypes, stupidity imitates intelligence more than it pushes it back. The powers of technology and the media nowadays provide it with an unprecedented field of action.

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