Le Télémaque 2007/2
Le Télémaque
2007/2 (n° 32)
160 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782841332953
DOI 10.3917/tele.032.0149
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AuteursGuillemette Tison du même auteur

Dominique Ottavi du même auteur


Francis Marcoin, Librairie de jeunesse et littérature industrielle au XIXe siècle, Paris, Champion, 2006, 893 p.


Voici un ouvrage qui arrive à point nommé au moment où la littérature de jeunesse affirme sa place dans les programmes d’enseignement et dans les épreuves des concours de recrutement. Il porte un titre précis et programmatique, dont chaque terme est pesé. Il s’agit de « librairie » au sens que ce terme avait au XIXe siècle, celui de commerce des livres, incluant la fonction d’éditeur, souvent confondue avec celle de libraire. Le terme de « librairie d’éducation » a fait son apparition dès le début du siècle (p. 39) ; mais F. Marcoin emploie aussi à propos de cette production l’expression « librairie de jeunesse », formule préférable à celle, ambiguë et quelque peu dévalorisante, de « littérature enfantine ». On parlait même au XIXe siècle d’une littérature « spéciale » pour les enfants, mais l’adjectif, en ce domaine, a bien changé de sens depuis. Néanmoins, l’ouvrage entier démontre que les frontières de la littérature de jeunesse sont bien floues, les va-et-vient étant constants entre celle-ci et la littérature lue par les adultes, par adaptation, récupération, détournements multiples (que l’on songe, par exemple, à la fortune éditoriale du Robinson Crusoë de Defoe). On peut parler (p. 108) d’une littérature « adressée » mais aussi « dérobée ». La seconde partie du titre réfère bien entendu à l’expression de Sainte-Beuve qui, dans un article de 1839, s’inquiétait de l’aspect commercial pris par la littérature de son époque ; mais la formule est utilisée ici dans un sens nettement moins péjoratif : elle marque surtout ce qui fait la grande originalité de l’étude de F. Marcoin, la volonté de ne pas séparer l’étude des œuvres de celle de leur contexte éditorial, social, historique. Les éditeurs, entre autres « acteurs de la vie intellectuelle », occupent une place de choix dans cet ouvrage. Enfin, le XIXe siècle est choisi comme période de référence, mais on sait combien, en matière de périodisation, il est difficile d’établir des limites nettes : l’ouvrage opère donc un retour en arrière sur les origines de la littérature de jeunesse, bien avant ce siècle qui en vit l’épanouissement, et l’étude se prolonge jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.

2 Cinq grandes parties organisent ce livre, selon un plan chronologique, en même temps que chaque période est vue selon un angle spécifique. On trouvera à la fois, pour chaque époque, un panorama très complet de l’édition et des ouvrages publiés, mais aussi une focalisation sur une date, un auteur, un éditeur, ou un périodique. Cela évite au livre d’être un pur catalogue, et permet au lecteur d’avoir des aperçus autant « télescopiques » que « microscopiques », selon l’image utilisée par Proust.

3 « L’enfant des philosophes » présente les origines de la littérature adressée à la jeunesse, en insistant sur Berquin, auteur du XVIIIe siècle, qui sera perçu soit comme modèle soit comme repoussoir, au long du siècle suivant. F. Marcoin réhabilite cet écrivain dont on a parfois une vision un peu caricaturale, et insiste sur le naturel de certaines de ses saynètes, à visée éducative, certes, mais qui dépeignent une enfance vive et spontanée. Dès l’époque des Lumières, les lettres ont une dimension européenne, et les textes circulent entre la France, la Grande-Bretagne, la Suisse, par exemple. Cette première partie, qui couvre aussi l’époque de la Restauration, fait une place importante au « sous-genre » fécond qu’est la robinsonnade : l’auteur en dénombre près de 150 jusqu’en 1913, sans compter toutes les formes qui en dérivent. Cette tendance à l’invention d’un monde clos où le héros se trouve jeté, doté de ses seules ressources personnelles, se poursuit jusqu’au XXe siècle, comme le montrent ici certains aperçus. Dans cette première période, c’est l’année 1818 qui est choisie comme cruciale, avec la publication d’un « livre élémentaire », sans doute l’un des tout premiers romans à usage scolaire : Simon de Nantua, de Laurent-Pierre de Jussieu, et d’une robinsonnade, Le Robinson de douze ans, histoire intéressante d’un jeune mousse français abandonné dans une île déserte, par Mme Mallès de Beaulieu. On assiste donc, à ce moment, à la naissance de deux genres romanesques qui connaîtront une grande fortune tout au long du XIXe siècle. Les femmes sont nombreuses à produire de tels ouvrages : non pas « bas-bleus » comme on l’a dit péjorativement, mais éducatrices soucieuses de transmettre un enseignement sous une forme attirante ; romancières ou « muses », F. Marcoin en a dénombré plus de cent cinquante en ce début de siècle, et évoque leur complexe statut dans la société.

4 La deuxième partie, « L’enfant de Juillet », traite de la période 1830-1848, tout en soulignant la continuité avec la période précédente. Le romantisme est bien sûr évoqué, avec la valeur que les poètes, tel Hugo, attachent à l’enfance. Mais l’approche de cette période est originale par la place qu’elle fait aussi à la « nouveauté », terme polysémique qui renvoie à l’intérêt que l’on se met à porter à l’enfant, mais aussi au développement du commerce, notamment dans ces passages parisiens où s’installent les éditeurs à côté des théâtres pour enfants et des boutiques de modes. Autre mot polysémique qui a toute sa place dans ce chapitre, le mot « magasin », outre son sens commercial, apparaît dans de nombreux titres d’œuvres et de périodiques ; F. Marcoin analyse brillamment ce Paris « capitale du XIXe siècle », selon Walter Benjamin, et le « règne de l’œil, de l’illustration, de l’image » (p. 130) qui caractérise cette période. Une place importante est donnée ici à l’auteur et dessinateur genevois Rodolphe Töpffer, dont les Voyages en zigzag ouvrent la voie à de nouveaux rapports du texte et de l’image. C’est à ce moment aussi que se fondent de grandes maisons d’édition, notamment la « Librairie » Hachette, petites entreprises d’abord, où l’on assure tout ce que l’on nomme aujourd’hui la chaîne du livre, de la sélection des textes à la fabrication du volume, puis à sa commercialisation ; l’on continue aujourd’hui à appeler « maison » ces entreprises d’édition, souvenir de ces réseaux de sociabilité qu’elles avaient constitué. Si Paris est capitale, l’auteur montre aussi l’importance de certains éditeurs provinciaux, dont les productions se revendiquent chrétiennes : Mame à tours, Lefort à Lille, Ardant et Barbou à Limoges, sont étudiés ainsi que d’autres éditeurs. Quelques figures dominent intellectuellement cette période : Louis Veuillot, écrivain réactionnaire et ultramontain, qui appartient à l’entourage de Sophie de Ségur, le chanoine Schmid, auteur bavarois traduit et publié en France dès 1816, dont les historiettes simples et touchantes eurent un grand retentissement. Du point de vue des institutions, on souligne l’importance du prix Montyon, prix de vertu et d’« utilité » décerné à des œuvres littéraires, parmi lesquelles la littérature de jeunesse trouvera peu à peu sa place : les palmarès de ce prix, et les discours qui accompagnent sa remise, sont des indices très utiles du goût et de la sensibilité morale d’une époque, même si les plaisanteries sur les prix de vertu étaient monnaie courante.

5 Au centre du livre, la troisième partie, « L’enfant du journal », met l’accent sur un fait trop peu connu, l’extraordinaire développement de la presse périodique à l’intention des enfants. Le sujet est extrêmement complexe, nombre de titres n’ayant eu qu’une existence éphémère, et le travail de mise au net accompli ici sera précieux pour les chercheurs à venir en ce domaine encore mal exploré. « Magasin », « musée », « journal », les titres se plagient, les auteurs se pillent, mais l’intention est toujours éducative, que l’on s’adresse aux jeunes garçons ou aux demoiselles ; il s’agit aussi de préparer le lectorat de la presse adulte dont on connaît l’expansion à cette époque. Un titre et un auteur retiennent ici particulièrement l’attention : le Journal des enfans, fondé en 1832 par Lautour-Mézeray, perdurera jusqu’en 1896, animé notamment par Louis Desnoyers. Ce journaliste et écrivain de talent avait beau proclamer (dans une lettre reprise dans la préface de ses Aventures de Robert-Robert) qu’il ne fallait pas aux enfants de littérature « spéciale », il est tout de même l’animateur de ce journal plaisant, où l’humour est de règle, et dont les récits très variés, qui font place au cadre quotidien des enfants comme à l’Histoire, ne sont jamais ennuyeux. Desnoyers doit aussi rester dans les mémoires comme l’auteur du premier roman-feuilleton à proprement parler, puisque c’est pour le Journal des enfans qu’il commence à composer Jean-Paul Choppart, dès 1832, aventures feuilletonesques qui deviendront un des classiques de la littérature de jeunesse.

6 La riche période du Second Empire est étudiée sous le titre « L’enfant de la modernité ». Pour éclairer cette notion complexe de modernité en littérature, F. Marcoin l’oppose à une littérature « honnête », représentée par les très nombreux contes et romans moraux ; la modernité, au contraire, est « créatrice de ses propres valeurs » (p. 444) ; deux courants se dessinent donc, dans la littérature pour adultes comme dans celle qui s’adresse aux enfants. En même temps apparaît un genre nouveau, appelé à une expansion importante, celui du roman d’aventures, soutenu par des périodiques comme le Tour du monde édité par Hachette. Cette maison d’édition, qui avait fondé sa réputation sur des ouvrages scolaires largement diffusés, s’affirme et se diversifie sous le Second Empire. Louis Hachette a de brillantes intuitions, comme l’idée de cette « Bibliothèque des chemins de fer », liée au développement du réseau ferroviaire à cette époque ; l’une des séries de cette bibliothèque, la sixième, destinée aux enfants, deviendra dès 1856 la célèbre « Bibliothèque rose illustrée ». F. Marcoin, qui a consacré sa thèse et de nombreux travaux à la comtesse de Ségur, en donne ici un aperçu. Bien au-delà de l’image un peu réductrice qu’on a parfois de la comtesse, il montre ses qualités d’écrivain, mais aussi les tensions qui habitent l’œuvre, entre simplicité de la vie campagnarde en Normandie et gaieté parisienne, entre violence et douceur. Bonheur immobile puisqu’il est refus de l’aventure et appel à la stabilité. Mais la comtesse de Ségur n’est pas isolée, et il est bon d’évoquer aussi d’autres auteurs de la « Bibliothèque rose illustrée », que l’on a oubliés mais qui traitent de thèmes importants pour l’enfance : la poupée, le fantasme de l’enlèvement, la vie bohémienne dans la roulotte ; Julie Gouraud, Mme de Stolz, furent en leur temps autant publiées et lues que la comtesse de Ségur. Un autre éditeur domine cette période, Jules Hetzel, qui avait déjà publié dès 1846 une collection de contes signés des meilleurs auteurs du temps : Balzac, Dumas, Paul et Alfred de Musset entre autres. Partageant nombre d’idées avec Jean Macé, il va lancer avec lui le Magasin d’éducation et de récréation, périodique dont on connaît l’importance, et dont les romans sont repris dans la « Bibliothèque d’éducation et de récréation ». Hetzel donne ainsi essor à l’œuvre de Jules Verne, et à celle d’André Laurie. F. Marcoin montre bien comment, chez ces auteurs en particulier, éducation et récréation se mêlent plaisamment. D’intéressants développements sont aussi consacrés à Hector Malot et à Erckmann-Chatrian. La présence de Mallarmé dans ce livre est plus surprenante : c’est l’occasion de découvrir en lui un chroniqueur très intéressé par les livres et les spectacles destinés à la jeunesse.

7 Enfin, le temps de la Troisième République, sous le signe de « L’enfant patriote et anarchiste », voit d’importantes évolutions. En même temps que le souci d’une pédagogie plus stricte, s’introduit une césure entre éducation et récréation, on voit l’école laïque se développer et produire des ouvrages pédagogiques de grande qualité comme Le Tour de la France par deux enfants, de G. Bruno (laïcisé en 1906), livre qui marquera des générations et dont on lit ici une analyse passionnante, surtout par la mise en perspective de cet ouvrage avec la situation politique du pays abattu par la défaite, et en relation avec les ouvrages d’André Laurie consacrés à la vie scolaire dans tous les pays. On peut parler pour cette période de « triomphe du roman », que ce soit le roman d’aventures, plus ou moins fantaisiste (Le capitaine Danrit, de Paul d’Ivoi), ou le roman catholique qui n’est pas forcément moralisateur – on sent par exemple la sympathie de l’auteur pour Zénaïde Fleuriot. Dans cette veine édifiante vont prospérer des périodiques, tels le Saint Nicolas ou Le Noël, qu’il est bon de voir ici tirés de l’oubli tant ils ont contribué à former les mentalités. En 1905 naît La Semaine de Suzette, qui charmera des générations de petites filles, dans un esprit catholique, joignant l’amusement à l’édification.

8 La conclusion de l’ouvrage, « Fin-de-siècle », « Début-de-siècle », met en lumière la place grandissante donnée à l’image, avec d’excellents illustrateurs comme Benjamin Rabier, et aussi avec le développement de nombreux illustrés, chez les frères Offenstadt notamment, littérature véritablement industrielle, lectures « indignes » peut-être mais qui ont eu un grand et durable succès (Sartre et Camus en ont témoigné !).

9 Trois index facilitent une utile consultation de l’ouvrage. Le premier, « auteurs, illustrateurs et acteurs de la vie intellectuelle », renvoie à plus de mille noms, c’est dire la richesse de l’ouvrage et l’érudition de son auteur. Le deuxième présente environ 200 titres de périodiques, ce qui est précieux étant donné l’importance et la complexité de ces feuilles parfois éphémères, parfois durables. Enfin, plus classiquement, le troisième index renvoie aux noms de critiques qui ont été cités dans l’ouvrage.

10 On voit que plusieurs lectures de cette véritable somme sont possibles et nécessaires ; ce livre est un outil de référence qui manquait et dont la consultation sera facile et passionnante. Mais il vaut aussi la peine d’une lecture suivie. On voit en effet se dérouler des évolutions, et la littérature de jeunesse apparaît véritablement liée à toute la vie intellectuelle et sociale du moment. À la suite d’Isabelle Nières-Chevrel et de Francis Marcoin, regrettons qu’en bien des cas il s’agisse là d’une « littérature absente », dont bien des œuvres, malgré leur qualité, sont aujourd’hui quasi introuvables.

11 La traversée du siècle, par ces centaines de pages, fait ressortir toutes sortes d’oppositions qui ont fait le dynamisme de cette « librairie de jeunesse » : éducation et récréation, nouvelle formulation de l’antique « plaire et instruire », sont deux tendances toujours présentes et que les plus grands auteurs ou éditeurs ont su concilier ; de même, fiction et document coexistent, leurs frontières se brouillant souvent. À côté des noms connus de tous, comme Jules Verne ou la comtesse de Ségur, combien d’écrivain(e)s oublié(e)s, injustement parfois ! Dans la continuité de l’opposition du siècle des Lumières entre nature et culture, les romans pour l’enfance balancent entre aventure, errance, et sagesse, immobilisme. L’école elle-même se partage, entre nostalgie du passé et culte du progrès.

12 Voici un ouvrage véritablement stimulant, qui ouvre de nombreuses perspectives et incite à de nombreuses lectures de découverte ou de redécouverte. Francis Marcoin a réussi à organiser un immense domaine, dans un volume qui sera pour les éducateurs et les chercheurs un précieux instrument de travail. On se prend à espérer qu’il livrera un jour un travail similaire d’analyse et de synthèse pour le XXe siècle, autre continent à explorer.

Marilia Amorim, Raconter, démontrer, survivre. Formes de savoir et formes de discours dans la culture contemporaine, Ramonville, Érès, 2007, 228 p.

13 Quels sont les effets de l’extension du libéralisme sur les différentes formes de savoir ? L’hypothèse de départ de ce livre est la suivante : si ce qu’on appelle “la modernité”, dans l’histoire de l’Occident, se marque, entre autres, par des changements radicaux dans le domaine des savoirs, alors ce qu’on appelle aujourd’hui “post-modernité” ou “hyper-modernité” doit également présenter des spécificités dans le même domaine.

14 En effet, la “modernité” s’est définie par une progressive laïcisation des connaissances et a ainsi donné lieu à un nouveau régime de vérité. Celle-ci a cessé d’être conçue comme étant à la fois “donnée” et “absolue”, telle qu’elle se concevait dans le savoir mythique et religieux, et est devenue quelque chose de “construit” et d’ “inachevé”. Cette sécularisation avait déjà commencé en Grèce avec la mise en place progressive de la démocratie et n’a cessé de s’approfondir dans le savoir scientifique moderne, notamment avec l’expansion et la démocratisation de l’écriture par l’imprimerie. Pluralité de textes, pluralité de lecteurs donc confrontation d’idées. L’idée moderne de vérité se conçoit nécessairement à côté d’une autre idée, à savoir celle de pensée critique. Pas de recherche de vérité sans possibilité de réfutation ou d’objection. La “démonstration” de la forme de savoir Logos se distingue ainsi du “récit” du savoir Mythos propre aux sociétés traditionnelles où ce qui était raconté s’avérait vrai dans la mesure où il ne tombait pas dans l’oubli et dont la transmission était assurée par les membres de la communauté. On comprend ainsi l’importance des grands récits, dénommés “méta-récits” par Jean-François Lyotard, pour la construction du lien social et des identités collectives. Mais, même la rationalité scientifique de Logos ne pouvait pas se passer de la légitimation d’un savoir Mythos : l’école moderne et sa mission de promouvoir l’accès à la pensée critique ne se concevaient qu’à l’intérieur d’un grand récit collectif d’émancipation des citoyens qui passait nécessairement par l’accès à l’école. C’était sous ce mode précis d’articulation entre les deux formes de savoir – un Logos dominant, mais qui s’appuyait sur un Mythos, pour que cette dominance fasse sens en rapport avec le lien social – que l’école et le maître modernes pouvaient tenir leur place au sein de la société.

15 Or, ce à quoi on assiste actuellement est une dévalorisation massive de ces deux formes de savoir au profit d’une troisième qui, tout en ayant été toujours existante, ne s’était jamais encore révélée dominante et encore moins autonome par rapport aux formes antérieures. Il s’agit de la forme de savoir pratique qui se joue dans les situations d’urgence ou des petits combats quotidiens et qu’on peut appeler “savoir de la survie”. Cette forme de savoir correspond à ce que les Grecs appelaient la Mètis et qui a été mise au jour par les hellénistes M. Detienne et J.-P. Vernant. Dans le livre de Marilia Amorim, les trois formes, Mythos, Logos et Mètis, sont analysées et comparées de façon à établir la correspondance avec certaines formes discursives et à en déduire, ainsi, les conséquences pour le sujet parlant et son rapport à “l’autre”. Elles sont lourdes puisque l’accent mis sur telle ou telle forme de savoir configure différemment la polis et le vivre ensemble.

16 Contrairement aux deux autres formes qui sont éminemment discursives, le savoir de la survie peut souvent se passer du discours et donc de toute réflexivité dans le rapport à son destinataire. Mais, même quand son lieu d’action est le discours, elle n’obéit à aucun régime de vérité. Son seul critère de validation est l’efficacité. Cette forme de savoir qui, depuis toujours, était à la base des techniques et des bricolages d’objets concrets, devient de plus en plus une “intelligence de la situation” qui se sert fondamentalement de la ruse et de la polymorphie du sujet : il peut prendre toutes les formes selon l’intérêt ou le rapport de forces. La même flexibilité totale à laquelle on pouvait soumettre les objets ou les matières dans l’art et dans toutes les créations concrètes est exigée maintenant des sujets eux-mêmes : dans le monde du travail, dans la culture et, pourquoi pas, à l’école ! Telles sont les nouvelles valeurs qu’on retrouve dans les médias, bien sûr, mais aussi dans des projets gouvernementaux pour l’éducation et chez certains intellectuels et théoriciens qui revendiquent ainsi la débrouillardise à l’école, de même que la fin de la critique dans la pensée.

17 La découverte d’un véritable “impératif de polymorphie”, qui correspond à ce que certains appellent “les théories post-identitaires”, a été le résultat d’un travail d’analyse de textes contemporains de plusieurs ordres : textes théoriques d’un ensemble de philosophes actuels, textes de la culture (par exemple, de théâtre) et textes institutionnels concernant des projets éducatifs. Ces textes sont porteurs de différentes valeurs vis-à-vis des changements qui caractérisent la post-modernité et ils peuvent être classés en trois catégories : les “apocalyptiques”, les “enthousiastes” et les “critiques”. Malgré cela, un fond commun qui traverse tous ces textes a pu être dégagé : le sujet contemporain est, de plus en plus, convoqué à la forme Mètis du savoir et du discours. Cela est fondamentalement dû à des changements de deux ordres. Premièrement, dans l’ordre politique, la démocratie ultralibérale n’ayant pour référent que les exigences du marché, installe les sujets dans une temporalité de l’instant et de l’immédiat qui rend désuète toute forme de savoir et de discours qui suppose permanence et durée pour se construire, pour se projeter et pour se transmettre. L’ “ici et maintenant” des rapports sociaux contemporains demande une flexibilité radicale pour inventer et se réinventer à chaque fois, en fonction des circonstances, de même que la vitesse et le caractère local et éphémère avec lesquels les liens se font et se défont créent une situation de précarité où les rapports de force et le combat quotidien pour la survie l’emportent sur d’autres possibilités.

18 Deuxièmement, dans l’ordre technique, de nouvelles technologies de mémoire remplacent de plus en plus celles de l’écriture et créent ainsi une nouvelle logique pour l’archivage, pour la transmission et pour la circulation des connaissances. Ces nouvelles technologies constituent ce qui s’appelle le “paradigme du réseau”, où toutes les informations sont mises en disponibilité sans obéir à aucun autre critère que ceux de l’utilité et de l’efficacité. L’absence de tout vecteur, de toute asymétrie ou hiérarchie intrinsèques aux différentes connaissances et au parcours de celui qui souhaite y accéder, inscrit les élèves dans un rapport d’équivalence généralisée entre elles où il devient alors possible de les inverser et de les juxtaposer librement, selon les circonstances. Les connaissances deviennent elles-mêmes totalement flexibles, pliables, coupées, décollées, recollées. S’il est vrai qu’on peut envisager le réseau Internet post-moderne comme une sorte d’héritier direct de l’Encyclopédie moderne, son autonomisation par rapport aux deux autres formes de savoir et de discours que constituent Logos et Mythos, libère la production de connaissances, de même que leur transmission, des enjeux de vérité et des contraintes symboliques du lien social. Dans ce nouveau cadre, l’élève ou, si l’on veut, l’apprenti n’est plus convoqué à un travail patient et discipliné de longue durée et de satisfaction différée, mais à un agencement rusé et rapide des informations en vue de finalités immédiates. C’est un tout autre profil d’élève qui se dessine : le “débrouillard” remplace celui que l’ascèse propédeutique avait pour fonction de mener à la pensée critique.

 

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Guillemette Tison et Dominique Ottavi « Comptes rendus », Le Télémaque 2/2007 (n° 32), p. 149-155.
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