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Le Télémaque

2008/1 (n° 33)


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Présentation

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L’intérêt du compte rendu de La Réforme sociale en France de Frédéric Le Play paru en 1864 dans le Journal de médecine mentale, outre qu’il est contemporain de sa première édition et peut donc nous renseigner sur le contexte intellectuel de la réception, vient de ce qu’il est centré sur le problème de l’éducation. Il isole ce « petit coin de terrain spécial » de l’œuvre de ce nouveau Bacon ou nouveau Descartes, puisqu’ainsi est présenté F. Le Play. De ce pan du projet de réforme sociale se dégagent des propositions pour remédier « aux défectuosités intellectuelles et morales », comme l’annonce le sous-titre de la revue, qui s’adresse non seulement aux médecins et psychiatres, mais encore aux enseignants. Le compte rendu souligne la portée pratique des analyses leplaysiennes ; c’est pourtant une vision très globale de l’éducation qu’il présente, où l’éducation familiale joue un rôle de première importance ; la « famille souche » sous l’autorité du père de famille pose les bases de toute autre instruction ou éducation. Au-delà des concepts proprement leplaysiens, un enjeu se dessine dans l’adhésion du compte rendu à une conception de l’éducation qui met au premier plan le « développement moral ». La science sociale, si elle permet une objectivation des conditions de l’éducation, n’engendre pas une « moralisation », au sens d’imposition du bien et du mal. Elle s’oppose néanmoins à l’emprise de l’utilitarisme, qui, au nom du progrès scientifique et de la modernité, nie la pertinence de l’éducation morale.

Éducation. La Réforme en France déduite de l’observation comparée des peuples européens, par F. Le Play

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Un livre a paru dernièrement, qui a causé et cause encore une grande sensation, autant par son sujet, qui intéresse nécessairement tout le monde, et par ses développements, qui sollicitent l’attention spéciale de l’homme pratique, de l’éducateur ou du philosophe, que par le nom, la position, les travaux, les voyages et le mérite consacré de son auteur.

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Des esprits critiques, impartiaux et attentifs, ont analysé déjà cet ouvrage considérable et caractérisé sa portée tout exceptionnelle. « Le Novum Organum, de Bacon ; la Méthode, de Descartes ; leDroit des gens, de Puffendorf ; l’Esprit des lois, de Montesquieu, a-t-on écrit tout récemment, ont marqué leur époque, parce qu’ils fixaient en philosophie, en jurisprudence politique et en législation générale, avec une admirable clarté, des règles élevées, fermes et sûres. Nous croyons à la même fortune pour l’extraordinaire monument que M. Le Play érige à la science sociale, en parcourant tout un monde de faits et d’idées, et en plantant à son extrême limite, dans quelques grandes formules, l’arbre fruitier de l’avenir ».

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Au congrès, qui vient de s’ouvrir et de se fermer à Malines, l’éloquent évêque d’Orléans a dit, concernant l’instruction primaire : « Cette question a été traitée, messieurs, avec une sagacité supérieure dans un livre nouveau, la Réforme, l’un des plus importants qui aient paru depuis longtemps, et que je signale à tous les esprits réfléchis ».

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Nous n’avons point ici le droit de suivre M. Le Play dans la conception d’ensemble où son œuvre a pris naissance, et dans les vastes ramifications d’une pensée qui embrasse tous les aspects moraux et tous les côtés pratiques dont l’organisation sociale se compose. Dans ce cycle immense, dont l’étendue mise en regard d’une simple force individuelle excite une vive et profonde surprise, nous aborderons seulement le petit coin de terrain spécial où l’auteur expose ses idées sur l’éducation populaire et sur l’enseignement.

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M. Le Play, partant de la comparaison fondamentale qu’il établit entre la famille souche, type à ses yeux de la moins imparfaite condition sociale, et la famille instable, dont il montre les inconvénients et les périls, au triple point de vue de la solidarité, de l’accord et des bonnes mœurs domestiques, rend sensible la participation que la première peut et doit prendre à l’éducation de la jeunesse, et surtout à celle des filles, ces « vases fragiles et purs » comme les appelait, il y a quelques jours, une suave parole. Il signale par contre et à regret, car il y reconnaît un danger et un abus, l’extension qu’acquièrent dans le régime des familles instables les couvents et les pensionnats ; la fécondité de l’instruction tenant essentiellement, suivant lui, à son caractère privé. Ce point de vue dans la question éducatrice est la pensée mère de l’auteur, qui considère comme une erreur la doctrine tendant à placer l’avenir de la civilisation dans un système général et coordonné d’instruction publique.

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Une fois le principe de l’enseignement primaire admis, si l’on devait chercher des modèles et des exemples pour ses meilleurs éléments d’organisation, c’est dans les États allemands et scandinaves qu’en Europe on réussirait surtout à les rencontrer. De puissants mobiles influent en Allemagne sur son développement et en déterminent le caractère. D’une part, l’action et la prédominance du sentiment religieux inspirent aux populations le désir de pouvoir lire directement et sans intermédiaire les livres sacrés ; d’autre part, l’existence des grandes usines pousse les artisans aux premières études par l’appât d’un salaire plus élevé. Ici, des faits et des vues d’un intérêt tout nouveau s’imposent au même degré à la curiosité et à la réflexion. M. Le Play constate de visu que dans les régions froides, où les domaines sont agglomérés, l’enseignement primaire est donné au foyer de la famille par le concours des ministres du culte et de professeurs nomades ; tandis que dans les contrées dotées de routes plus accessibles et moins âpres, l’enseignement se distribue par les soins d’instituteurs sédentaires. Chez nous, il a pu se développer jusqu’à un certain point dans les villes et dans les centres industriels. Mais il a été frappé de stérilité dans les campagnes par l’insouciance des populations et les défiances du clergé.

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En résumé, l’auteur, à ce point de vue, fait, avec toute raison, dépendre les bienfaits de l’enseignement populaire de l’intime accord de l’école, de la maison et de l’église, le ministre du culte, en particulier, trouvant là un lieu de connexité avec ses devoirs habituels, et une sorte de fonction supplémentaire qui facilite l’action et ajoute à l’influence de l’enseignement religieux. Tout esprit sensé conclura, sous ce rapport, avec M. Le Play, et admettra sans difficulté que cette triple condition contient théoriquement la solution du problème éducateur. École, maison, église : le père, l’instituteur, le ministre. Dans une série déjà longue de lettres sur l’éducation, nous avons exposé surabondamment, dans ce journal, les qualités que doit, suivant nous, réunir l’instituteur pour être à la hauteur d’une tâche qui met entre ses mains le cœur des générations futures et le mot de l’avenir. Nous avons également tracé, avec les mêmes développements et la même insistance, les devoirs du père de famille. Quant au représentant du culte, nous avons admis, comme un complément désirable, sa participation à l’enseignement. Nous avons essayé d’en limiter l’étendue et d’en préciser le caractère. Nous n’avons point hésité à reconnaître qu’une des plus grandes forces et des plus excellentes choses de l’enseignement catholique était la continuité de son influence, puisqu’il saisit l’enfance à toutes ses périodes et ne cesse de peser sur elle. Mais cette constance dans l’effort ne saurait compenser ce qu’il y a d’incomplet et jusqu’à un certain point de fâcheux, quand il a des laïques pour objet, dans les directions de cet enseignement, qui inclinent à supprimer l’usage afin de prévenir l’abus. Nos dispositions les plus heureuses, et aussi les plus nécessaires dans un monde de durs labeurs, d’inévitables luttes et de montées difficiles : l’émulation, le courage, la fierté morale, l’ardeur et la persévérance dans la volonté, l’amour de la gloire, la confiance en soi qui, gages du progrès, font concevoir les plus nobles desseins et accomplir les plus grandes choses, il tend à les rendre infécondes en imposant, avec une rigueur socialement trop inflexible quoique religieusement sublime, comme des devoirs et des vertus, la résignation à l’injustice, l’humilité, la crainte ; détruisant la spontanéité naturelle, et déprimant l’homme pour le purifier. Si bien qu’une des œuvres les plus admirables qu’aient inspirées la poésie et le sentiment chrétiens, L’Imitation de Jésus Christ, ce livre qu’on pourrait appeler « le livre de l’âme », comme lord Byron en appelait Rome « la cité », devient, dans quelques cas, un péril, en nous détachant par trop de nous-mêmes, en brisant nos énergies pratiques, et en provoquant, chez les natures rêveuses et prédisposées, un dangereux ascétisme.

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Signaler, toutefois, ce qui a fait défaut jusqu’à présent à la participation catholique pour laisser une trace propice dans l’enseignement populaire, c’est dire aussi tout ce qu’elle pourrait pour l’éducation si, plus largement accessibles aux aspirations sociales, les représentants du culte introduisaient dans l’enseignement le souffle vivificateur et fécondant qui forme en réalité le point de départ du véritable sentiment chrétien, et dont relèvent les traditionnelles paroles : « Ite, docete », allez et enseignez.

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M. Le Play ne pouvait se tromper sur la portée, comparativement restreinte, de ces deux questions : gratuité et obligation, questions plus contentieuses que doctrinales, où l’on chercherait sans le trouver le mot du problème éducateur, lequel, en définitive, repose sur la nature de l’enseignement et sur ses degrés. Remarquons, en passant et pour être juste, que la gratuité n’est pas une de ces aspirations nouvelles, fruits de la civilisation et du temps, auxquelles nulle satisfaction n’aurait été donnée jusqu’aujourd’hui. Cette gratuité existe déjà dans les écoles dites « chrétiennes », et un éminent prélat a pu, à bon droit, au congrès de Malines, revendiquer cet honneur pour l’Église. Quant à l’obligation, repoussée surtout par M. Le Play, parce qu’il ne pense pas que dans un régime de liberté l’instruction puisse être plus obligatoire que la religion, et qu’il voudrait qu’elle fût, grâce à des contributions volontaires, librement organisée par les familles, les ministres du culte et les patrons ; quant à l’obligation, disons-nous, il est évident que c’est là une de ces questions résolues en principe, et qui ne paraissent pas avoir besoin pour s’affirmer d’une réglementation fort délicate à établir, et plus difficile encore peut-être à exécuter. L’imitation, d’une part, l’intérêt mieux compris, de l’autre, et une jurisprudence toute morale, généraliseront, avec le temps, l’éducation et la convertiront pour tous en nécessité.

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M. Le Play, après avoir traité de ces deux points, nous initie aux conditions actuelles de l’enseignement secondaire en Angleterre et en Prusse. Ce qu’il est en France, par quel concours d’éléments nouveaux et de réformes bien entendues on pourrait l’étendre en l’améliorant, et quels profitables emprunts il serait possible et utile de faire dans ce but à l’organisation actuelle des universités d’Allemagne, d’Angleterre et des Etats-Unis, l’auteur le montre avec sa rectitude et sa précision accoutumées. Malheureusement il ne nous est pas loisible d’analyser ces développements, qui côtoient la politique et appartiennent à la science sociale. Laissant donc ce double et intéressant côté dans l’ombre, nous nous bornerons à l’examen du point de vue psychologique.

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L’œuvre, au reste, se prête parfaitement, grâce aux habiles classifications d’une méthode supérieure, à ce genre de morcellement : en effet, la colossale production de M. Le Play, tout en constituant un ensemble d’une connexité rigoureuse, présente, outre l’introduction et la conclusion, sept grandes divisions bien distinctes [2][2] Religion, Propriété, Famille, Travail, Association,..., se suffisant pour ainsi dire à elles-mêmes, avec la subdivision de l’ouvrage entier en 68 paragraphes, désignés par autant de numéros d’ordre où sont traitées chacune des questions essentielles à la Réforme. Une table analytique des matières conduit commodément le lecteur, par une indication sommaire de la nature des faits et des idées, au sujet qui l’intéresse, aux considérations spéciales dont il est préoccupé, et au point précis qu’il veut atteindre. « L’esprit du mal se lie invariablement, dit l’auteur, à l’amour du bien chez l’enfance et la jeunesse, et l’enquête que j’ai ouverte à cet égard m’a toujours révélé sur ce point l’accord unanime des hommes les plus compétents, c’est-à-dire de ceux mêmes qui se dévouent avec succès à l’enseignement des jeunes générations. La propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures exceptionnelles ; le mélange des deux instincts est le trait distinctif de la majorité, et pour une importante minorité la tendance vers le mal est décidément prédominante. L’inclination exceptionnelle de l’enfance vers le bien se révèle çà et là, malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses. L’inclinaison persistante vers le mal est habituelle, même chez les enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité de caractères, ce mélange presque constant des deux instincts chez chaque individu se retrouvent chez toutes les races, sous tous les climats, dans toutes les catégories sociales d’une même nation ; ils sont manifestes chez la plupart des enfants issus d’un même sang ; ils résistent assez longtemps à la discipline uniforme de l’école et du foyer domestique, et même parfois aux durs enseignements de la vie. Le premier but de l’éducation est de dompter ces inclinations vicieuses de l’enfance, mais tous ceux qui ont eu à accomplir ce devoir savent que, sous ce rapport, la science du maître ne saurait suppléer à l’autorité et à la sollicitude des parents ».

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Grâce à son regard exercé d’homme pratique, à son détachement de toute tradition routinière et de tout parti pris, à l’amour austère, et pour ainsi dire au génie de la vérité, M. Le Play voit profondément et décrit ce qu’il observe avec une lucidité qu’on peut égaler peut-être, mais non surpasser. Sans nul doute, et à considérer l’ensemble, le mal et le bien se partagent les inclinations de la jeunesse, et dès lors le cœur de l’humanité. L’ivraie et le bon grain ne sont pas seulement une des belles images de l’Évangile, et trop souvent à côté des plus douces et des plus expansives tendresses se vérifie le mot sombre d’Helvétius : « Homo, lupus homini » : L’homme, le loup de l’homme. Toutefois, il est ici d’importantes démarcations à établir. La poésie a été bien près de la science le jour où elle a dit par la bouche de Milton : « Chacun de nous porte en lui son paradis avec son enfer », c’est-à-dire la maladie et le remède, l’erreur et le correctif.

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Et, en effet, la psychologie qui, dans ces questions, reprend de plein droit les faits observés pour leur donner une valeur et un enchaînement philosophiques ; la psychologie qui est au fond par son essence, et qui doit devenir pour tous la suprême clarté des problèmes éducateurs ; la psychologie, en étudiant les facultés humaines dans leurs profondeurs accessibles, a établi de nos jours, avec l’évidence d’un axiome que, dans leurs premiers principes, à leur point de départ originel, il n’est pas de facultés malfaisantes, et que le mal, par conséquent, ne reconnaît pas d’innéité. Toute faculté représente pour l’homme une nécessité légitime et l’utile germe d’un progrès. Le mal dérive non de ces facultés prises en soi, mais de leur déviation et de leur excès. Tracer cette loi, qui est une des plus brillantes conquêtes faites par l’esprit d’investigation moderne dans le monde moral, cette loi indiquée dans sa généralisation philosophique par Thomas Reid, reprise scientifiquement par le docteur Gall, assise, rectifiée, agrandie, précisée et mise en lumière par le fondateur même de ce recueil, c’est donner également une base lumineuse et sûre aux procédés éducateurs, qui se résument, dans leur extrême contraction, par ces deux mots : développer,tempérer. Et c’est servir l’humanité comme la raison. Car la philosophie du droit s’est inspirée de la philosophie de l’éducation. Elle a reconnu l’homme amendable dans ses fautes le jour où la psychologie a pu établir qu’il était façonnable dans ses sentiments et ses facultés ; qu’il n’existait, à proprement parler, ni vices, ni vertus, sinon comme résultat, les sentiments étant dans l’homme mutuellement dépendants, se servant de correctifs réciproques, et toutes nos déterminations étant comme la résultante de leur action coordonnée.

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Ce jour-là, aussi, un monde nouveau s’est ouvert à l’éducateur. La théorie du mal et du bien légitimait contre l’enfant les moyens coercitifs et les rigueurs du XVIe siècle, comme elle justifiait, à l’égard du criminel, la question et les tortures. Il fallait terrifier par la douleur ce qu’on ne pouvait autrement soumettre. L’enfant – un ange ou un maudit ; l’homme – un saint ou une bête féroce ; doctrine double et fatale, mais qui n’était, grâce à Dieu, qu’un malentendu !Développer,tempérer, ces deux termes, nous le répétons, peuvent servir à l’éducation d’axiome et de formule. Avant d’agir, toutefois, il faut observer. Un écrivain spirituel a dit : « La femme est une énigme ». Disons avec la science : « L’enfant est un problème. » Parents et maîtres doivent, suivant l’expression de M. Voisin, dont nous avons déjà signalé la précision caractéristique, faire préalablement « le tour de son organisation » et connaître le terrain avant de décider du genre de culture.

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Cette étude a priori du sujet, cette assimilation de l’enseignement aux tendances et aux aptitudes individuelles, cette mise en jeu des affinités, des contrepoids et des stimulants appropriés est la condition sine qua non de l’éducation. Sans elle, il y a une routine, il n’y a plus d’école, ni maître. C’est une nécessité inflexible comme l’algèbre. On ne commande pas aux mathématiques, on leur obéit.

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M. Le Play, au point de vue le plus élevé de l’éducation publique, jette, et dans le plus beau langage, de vives lumières sur l’horizon moral des sociétés, en rendant palpable cette vérité que le signe apparent du progrès n’est souvent que le symptôme déguisé de la décadence. « Un concours inouï de circonstances a, dit-il, accumulé pendant les cent dernières années de mémorables découvertes : la machine à vapeur, les machines peignant, filant et tissant les matières textiles ; les machines à façonner le bois, le cuir et les métaux ; les machines servant à labourer le sol, à récolter et à mettre en œuvre les produits agricoles ; l’emploi de la houille en métallurgie, le bateau à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe électrique, la photographie et les nombreuses innovations qui découlent de ces inventions primordiales ; ces découvertes ont modifié les procédés de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, et accru les moyens de bien-être des populations. D’un autre côté, en acquérant une connaissance plus approfondie des faits matériels, on s’est mieux rendu compte des lois générales qui les régissent ; le domaine des sciences physiques s’est singulièrement agrandi et a fourni de nouvelles forces à l’esprit humain. Ces conquêtes, qui soumettent les agents physiques à l’empire de l’homme, sont assurément pour lui la source d’une gloire légitime, mais elles n’atténuent en rien les désordres qui s’introduisent dans l’ordre moral. Les enseignements de l’histoire et l’observation des sociétés contemporaines réfutent la doctrine qui considère le perfectionnement des mœurs comme intimement uni à celui de la science et de l’art. Je montrerai même que le progrès matériel, en balance de beaucoup d’avantages, est habituellement une source de perturbations. Le développement de l’art et du travail a d’abord pour conséquence le progrès de la richesse, et ce progrès engendre bientôt la corruption s’il n’a pour contrepoids une pratique plus assidue des lois morales. L’expérience s’accorde ici avec de mémorables préceptes [3][3] « Je vous le dis encore une fois : il est plus aisé... pour établir qu’une application trop exclusive aux intérêts matériels est un élément certain de décadence. Enfin, la prédilection même avec laquelle les hommes supérieurs de notre temps s’adonnent à la découverte des vérités de l’ordre physique, et l’importance qu’attache l’opinion aux améliorations agricoles et industrielles qui en sont la conséquence, ont trop fait perdre de vue les perfectionnements que réaliserait l’humanité par une meilleure culture des vérités morales. Un peuple grandit moins en améliorant la production des objets nécessaires à ses besoins, qu’en s’appliquant à contenir ses appétits et à pratiquer le bien. Si les classes placées à la tête de la civilisation inculquaient à chaque citoyen, soumis à leur influence, le sentiment de ses devoirs envers Dieu, la famille et la patrie ; si elles parvenaient seulement à détruire l’ivrognerie et les autres vices grossiers qui dégradent la majeure partie de la population, elles auraient plus fait pour la puissance de leur pays que si elles en avaient doublé la richesse par le travail ou le territoire par la conquête ».

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Ce sont là des paroles vraies, profondes et d’autant plus remarquables qu’elles émanent d’un spécialiste, qui a fait faire à la grande industrie de rares progrès, et honoré par un professorat officiel une branche importante des sciences appliquées. L’intérieur de la famille est le berceau de l’éducation : c’est dire l’influence immédiate et constante que prend nécessairement la femme à cette floraison morale. L’auteur de laRéforme précise cette influence avec une grâce sévère. Il montre dans l’épouse sage et pudique la providence du foyer. Créant les mœurs, elle est, à ce titre, le principal agent du progrès social, et la culture de ses facultés intellectuelles est une des plus hautes nécessités imposées aux générations présentes pour le perfectionnement moral des races futures. Dès la plus lointaine antiquité, les peuples avaient conçu une grande idée du rôle de la femme. La Bible en a déposé le témoignage dans les Proverbes de Salomon, et vers le Moyen Âge, on éleva en Europe ce sentiment à la hauteur d’un dogme social. De nos jours, on constate la prédominance de directions analogues là où l’on s’attendrait le moins à la rencontrer, notamment en Chine, où le législateur a pris soin de proclamer, par des institutions spéciales, que la femme, dans le simple exercice des devoirs domestiques, peut bien mériter de la patrie. Lorsqu’un fonctionnaire public a donné d’éclatants témoignages de zèle, le souverain ne se borne point à le récompenser ; il décerne en même temps à la femme une distinction honorifique, comme ayant concouru au bien de l’État en ménageant à son conjoint une vie heureuse et doublé ainsi ses forces et son énergie.

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M. Le Play cite à cet égard un curieux décret impérial en faveur de l’épouse de Ho-Tchin-Lin, née Tchou : « Pendant qu’un bon employé, y est-il dit, remplit son devoir au dehors en s’exposant à toute sorte de peines et de fatigues, une sage épouse se plaît à l’aider dans l’intérieur de la maison et à lui procurer un agréable repos. Vous, dans la famille de Tchou, épouse de Ho-Tchin-Lin, distinguée par votre modestie, votre soumission et votre fidélité, vous avez suivi partout votre mari avec empressement, vous avez concouru à ses succès et l’avez aidé à se rendre digne d’être porté sur les tables de l’histoire. D’un autre côté, en prenant soin des grains destinés aux sacrifices de la religion, vous avez acquis un renom et mérité encore une récompense. Je veux donc aujourd’hui vous donner également un témoignage de ma bienveillance, et je vous confère le sixième rang de la noblesse, avec le titre de femme modeste. »

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Remarquons, avec l’auteur, que ce trait de mœurs et les habitudes invétérées de respect pour les vieux parents expliquent la vitalité inouïe que tire de l’organisation de la famille une civilisation qui, sous d’autres rapports, et notamment au point de vue religieux, se montre si imparfaite. Le ministère domestique de la femme et les anniversaires, conservant le souvenir des ancêtres, y suppléent en partie au culte des dieux. Beaucoup d’écrivains et de penseurs peignent excellemment à notre époque ; ils décrivent avec charme, critiquent avec autorité, et ils démolissent, quand il le faut, avec une dextérité incomparable. Entasser des ruines d’une main légère est surtout l’art du temps présent. Les télescopes de la science poursuivent, jusque dans le ciel, nos illusions pour les détruire ; ils vont jusqu’à reconnaître et à signaler les taches du soleil. Toutefois une telle faculté et un tel travail seraient stériles s’ils ne conduisaient à des résultats édificateurs. Découvrir les taches n’est pas les faire disparaître. Or, M. Le Play est avant tout un constructeur et un constructeur bien avisé. Il a pénétré au centre des diverses civilisations européennes, il s’est assis au foyer de la plupart des peuples de ce continent, les étudiant non en touriste mais en savant, non en curieux bénévole mais en philosophe pratique ; la comparaison a été sa lumière et l’enquête sa pierre de touche. Il a, comme Descartes, rejeté le sable pour la roche et l’argile pour le granit, échappant ainsi aux broderies dangereuses de la fantaisie ou au jugement sans portée d’une observation inattentive.

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Dans son cadre spécial et le cercle de ses principes, le Journal de médecine mentale est heureux de pouvoir signaler, touchant le rôle dévolu à la famille dans l’éducation et la part prépondérante que le développement moral réclame, la concordance et la similitude de doctrines qui l’unissent à l’auteur du grand et bel ouvrage à travers lequel nous venons d’ouvrir une éclaircie.

Notes

[1]

F. Le Play, La Réforme sociale en France, déduite de l’observation comparée des peuples européens, Paris, Henri Plon, 1864.

[2]

Religion, Propriété, Famille, Travail, Association, Rapports privés et Gouvernement.

[3]

« Je vous le dis encore une fois : il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume des cieux ». (Évangile selon saint Matthieu, XIX, 24).

Pour citer cet article

Gallet de Kulture Bénédict, « Compte rendu du livre de Frédéric Le Play, La Réforme sociale », Le Télémaque, 1/2008 (n° 33), p. 153-162.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2008-1-page-153.htm
DOI : 10.3917/tele.033.0153


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