- Histoire politique de la télévision en Grèce
- Le coût de la presse quotidienne parisienne (1800-1844)
- L'évolution des salaires des journalistes professionnels (1975-2000)
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S'inscrire Alertes e-mail - Le Temps des médias Cairn.info respecte votre vie privéeCet article prend comme objet d’étude la télévision grecque, afin de replacer son évolution dans le contexte historique et politique de ce pays.
2 Les premiers pas de la télévision en Grèce se font dans une période tourmentée de la vie politique, les années 1960, juste avant le coup d’état des colonels. Dès 1959, certains techniciens ont été envoyés à Londres pour étudier la technologie télévisuelle. L’armée, de son côté, développe des activités techniques similaires qui sont tenues secrètes. Les premières émissions expérimentales sont effectuées par l’Entreprise Publique d’Electricité (DEI) en 1960, depuis la terrasse du bâtiment de l’Exposition Internationale de Thessaloniki, 4 à 6 heures par jour. DEI avait à sa disposition des réseaux télévisuels bien avant cette date, ainsi que des techniciens spécialisés pour surveiller ses installations sous-marines (Karter, 1986). La première diffusion expérimentale à caractère officiel est effectuée par l’EIR le 23 février 1966[1] [1] Cette première diffusion officielle avait au programme...
suite. Elle est assurée par un émetteur installé sur le plus haut bâtiment de la ville d’Athènes, le bâtiment central de l’Organisme de Télécommunications (OTE).
3 À peine quelques mois après la mise en place et l’inauguration de la première chaîne, une deuxième station de télédiffusion est mise en place sous l’égide du Service Géographique de l’Armée. Cette deuxième chaîne est appelée YENED, abréviation de « Service des Forces militaires Grecques », est de fait utilisée et contrôlée par les Forces militaires, et placée sous la responsabilité directe du Ministre de la Défense. Cela représente un cas extrême dans l’histoire de la radiotélévision européenne qui ne fait que refléter la situation politique grecque de l’époque. Sous le « régime rénovateur » des colonels, le caractère de l’YENED oscille entre une unité militaire et un service civil/militaire. Selon la loi datant de 1970, la chaîne de l’YENED a comme but « la conduite des actions psychologiques sous la direction du Chef des Forces Militaires ; l’éducation nationale, sociale et morale, ainsi que le divertissement, principalement du personnel de l’armée et de la police et en second lieu du public ; l’information du public sur l’œuvre des Forces militaires et aussi sur des sujets d’intérêt général ; le renforcement de l’idée de la Nation et l’instruction du personnel militaire en matière d’utilisation du matériel audiovisuel ». Ainsi, YENED était à la fois un service militaire et public, ce qui constitue un cas exceptionnel, à l’encontre des pratiques démocratiques.
4 Sous le régime des colonels du 21 avril 1967, la télévision a été considérée comme un moyen de propagande, de la même façon que la radio[2] [2] La naissance de la radiophonie publique a eu lieu en novembre...
suite l’était sous le régime de dictature de Ioannis Metaxas (Papathanassopoulos, 1994 : 261). La télévision fut complètement livrée aux mains des dictateurs qui, à travers les informations (journaux télévisés) et les programmes (film, variétés, documentaires, etc.), exercèrent ouvertement une propagande sur la population, dominée par la pseudo culture de « la Grèce des Hellènes chrétiens ». Dans cette ambiance de forte répression idéologique et politique, « les idées helléno-chrétiennes, les symboles de la famille-patrie-nation, l’insistance sur une certaine moralité et sur certains mœurs étaient devenus le “plat quotidien” de la population hellénique » (Psilla, 1990 : 52). Les conférences de presse et, surtout, les allocutions des dirigeants du régime, notamment celles du président du gouvernement, Georgios Papadopoulos, étaient particulièrement révélatrices de la propagande de la dictature. La dénonciation du communisme et l’attachement aux États-Unis et à l’OTAN constituent des constantes de leurs discours (Psilla, 1990 : 46-52).
5 Même si le régime dictatorial n’est finalement pas parvenu à rétablir avec les masses un système de communication capable d’affermir les bases psychologiques du pouvoir, cette période a certainement influencé la conception que le peuple s’est fait du rôle de la télévision (Psilla, 1990). Cette dernière étant développée dans un cadre sclérosé et autoritaire, son infrastructure ainsi que son produit – sa superstructure- étaient déterminées de manière équivalente. Elle était un reflet mais également un organe docile, diffusant une « culture » qui se caractérisait par l’aliénation et par une information démagogique. Il ne faut cependant pas oublier que l’existence de la télévision (ainsi que celle de la radio) est utile et dangereuse à la fois. Elle est utile pour une politique de manipulation que nous avons brièvement évoquée, mais dangereuse parce que la télévision laisse inévitablement entrevoir ce qu’un régime veut cacher. La sous-estimation du public est jugée, selon certains analystes, comme une erreur grave de la part de ceux qui imposent la censure (Manthoulis, 1981 : 138).
6 Après la restauration du régime démocratique, le pays passa sous l’administration du parti politique de droite Nea Dimocratia (Nouvelle Démocratie). Durant cette période, l’intervention gouvernementale sur la radiotélévision grecque et en particulier sur les programmes d’information a été constante, au point de devenir un moyen de diffusion des idées et des décisions de chaque gouvernement. Les journaux télévisés ressemblaient plutôt à un porte-parole officieux ; dans ce contexte, la censure était omniprésente et intense. Les dirigeants de la radiotélévision étaient nommés (et sont nommés jusqu’à aujourd’hui) par le pouvoir politique et étaient changés chaque fois qu’un nouveau parti politique arrivait au pouvoir. Ce contrôle imposé par chaque gouvernement explique pourquoi, depuis l’époque de la restauration de la démocratie, les cadres supérieurs de la direction de l’ERT changent très souvent.
7 Dès le début des années 1960, les principaux acteurs de l’installation de la télévision en Grèce mettaient l’accent sur l’éducation du peuple grec et sur la promotion de la civilisation et de la culture. Leur ambition était de se servir du médium télévision pour élever le niveau culturel de la population. De cette façon, les chaînes publiques ont programmé, à partir de 1977 et pendant plusieurs années, toute une série d’émissions quotidiennes, diffusées à l’ouverture du programme, intitulées « Télévision éducative ». Ce qu’on appelait déjà le « triple rôle » de la télévision (information, éducation, divertissement) était bien établi dans la conscience des responsables mais le rôle éducatif l’emportait sur les deux autres. La fonction éducative de la télévision était perçue de manière assez particulière par les responsables des programmes. Roviros Manthoulis donne un exemple du rôle éducatif et patriotique attribué à la télévision lors des anniversaires de grands événements historiques et insiste sur l’obstination des dirigeants à les célébrer sur les écrans : « au lieu de la guerre, l’occupation, la résistance, les événements de l’Ecole Polytechnique (contre la dictature des colonels), le status quo officiel préfère que l’on parle d’époques beaucoup plus lointaines : l’Illiade, l’Odyssée, l’expédition d’Alexandre le Grand et le Byzance. Le slogan “La Grèce des Hellènes Chrétiens” n’existe pas par hasard » (Manthoulis, 1981 : 149). Ici, l’idée selon laquelle l’histoire nous rattrape prend un sens particulièrement consternant : le détournement de la mission éducative de la télévision par le régime des colonels à des fins de propagande a imprégné les racines de la télévision et a largement marqué l’histoire ultérieure du service public de l’audiovisuel.
8 La primauté du rôle éducatif de la télévision n’était pas forcément une aspiration partagée par le public. Déjà en 1975, un sondage de la revue Radiotileorassi, montre que les téléspectateurs étaient fortement partagés en ce qui concerne les émissions éducatives : 24 % du public aimerait que leur nombre reste inchangé, 26 % souhaiterait qu’elles diminuent et 17 % souhaiterait une augmentation. Cependant, en ce qui concerne les émissions divertissantes les opinions étaient plus convergentes : 65 % du public voudrait voir plus d’émissions divertissantes. (Radotileorassi, 12-18 janvier 1975).
9 Outre ce rôle éducatif, c’est la politique gouvernementale qui donna le ton au discours télévisuel durant la période 1974-1981. Le sujet de prédilection de cette dernière concernait essentiellement l’Europe et l’esprit pro-européen. Il s’agit de l’époque durant laquelle la Grèce accentue ses efforts et les négociations pour adhérer à la Communauté Economique Européenne. La télévision sert aux dirigeants politiques et, en particulier, au Premier ministre Constantinos Karamanlis, comme outil de diffusion de la position officielle de l’État. L’interview et le débat télévisés n’étaient pas encore établis comme formes légitimes d’information politique sur le petit écran. Cela est sans doute lié à la marge de liberté extrêmement restreinte dont le secteur audiovisuel bénéficiait. La télévision faisait donc appel à des formes différentes d’intervention politique comme l’allocution, la transmission parlementaire, la « déclaration » et le « message » ; puis la conférence de presse, davantage utilisée par Georges Rallis qui a succédé à C. Karamanlis. Par ailleurs, l’opposition, on s’en doute, n’avait guère accès aux ondes. (Psilla, 1990 : 770-780).
10 De cet esprit pro-européen, naquirent nombre d’émissions. Les émissions « Le parcours de l’Europe » en 1977, devenue « Tu es dans la CEE, apprends la CEE » en 1981 et celle intitulée « Ici est née l’Europe », diffusée pour la première fois le 3 octobre 1980, en fournissent des exemples. Dans cette ambiance, il n’est pas surprenant que les deux chaînes de télévision publique grecque se soient unies par un même réseau pour diffuser un programme commun, le jour de la signature du traité pour l’adhésion de la Grèce au sein de la CCE, le 28 mai 1979. Par ailleurs, le responsable des programmes, Georges Karter, soulignait que « le besoin premier actuel pour notre adhésion à l’espace européen est de faire disparaître cette honte de 23 % d’analphabétisme. La télévision peut contribuer d’une manière efficace »[3] [3] Interview dans la revue Radiotileorassi du 24-30 novembre...
suite. Dans ces propos, la mission éducative et la promotion de la politique d’un gouvernement se marient particulièrement bien.
11 Autre exemple des tendances thématiques de la télévision grecque des années 1970 : la vie rurale et agricole qui alimente nombre d’émissions, principalement entre 1972 et 1978. Il s’agit, notamment, d’émissions telles que « Dialogues agricoles » et « Pour l’agriculteur grec » ou encore d’émissions montrant différents aspects de la Grèce comme « La vie en Grèce », un documentaire diffusé entre 1976 et 1977.
12 Aux élections législatives du 18 novembre 1981 le parti socialiste (PASOK) arrive au pouvoir. Les socialistes prônaient le « changement » ; en ce qui concerne la radiotélévision, ils condamnaient la manipulation des programmes d’information quand ils étaient dans l’opposition. Et pourtant, une fois au gouvernement, ils ont procédé dans la continuité de leurs prédécesseurs. En effet, les changements durant la première période de gouvernement de PASOK (1981-1985) furent assez limités. Pendant sa deuxième période de gouvernement (1985-1989), sous les pressions intérieures et les conjonctures du paysage audiovisuel étranger, le pays fut mené à la déréglementation de la radiotélévision et à la fin du monopole de l’État. Selon plusieurs analystes politiques, l’intervention gouvernementale sur les programmes d’information et le populisme caractérisaient principalement la politique télévisuelle du PASOK.
13 Par ailleurs, selon la loi, YENED devait être fusionné avec ERT à partir du 13 décembre 1977, mais cela ne fut pas fait avant 1982. Avec la loi de 1982, YENED changea de nom, elle fut appelée ERT2 et placée sous le contrôle de la Présidence du Gouvernement. Les employés de la chaîne ont joué un rôle important dans la démilitarisation de l’YENED en réagissant contre toute tentative de garder l’ancien statut de la chaîne. Néanmoins, cette chaîne a été souvent considérée comme plus obéissante aux décisions du gouvernement que ERT1 (Papathanassopoulos, 1994 : 262). Plus tard, la loi de 1987, réunit ERT1 et ERT2 dans l’entreprise publique ERT AE[4] [4] Les initiaux « A. E ». signifient « Société Anonyme...
suite.
14 En ce qui concerne le discours politique médiatisé, nous pouvons dire qu’avec l’avènement du PASOK au gouvernement la télévision cesse d’être un simple accessoire de la scène politique et devient partie intégrante du jeu politique. (Psilla, 1990 : 782-789). La télévision est de plus en plus sollicitée pour exprimer les positions du gouvernement à travers diverses formes : l’interview, la conférence de presse, le discours en public, la transmission parlementaire, la « déclaration politique », etc. De même, le genre du débat politique télévisé fait ses premiers pas timides durant cette période. Les émissions politiques commencent à avoir une place de plus en plus régulière dans la programmation des chaînes publiques (notamment sur ET1) et ont une durée de vie plus longue. Le Premier ministre Andreas Papandreou fut le principal protagoniste de la scène télévisuelle, comme l’avait été auparavant et à sa manière Constantinos Karamanlis. Le discours du gouvernement portait principalement sur la politique économique et sociale et sur la politique intérieure. Les sujets de politique extérieure étaient exclusivement réservés au Premier ministre ; seul A. Papandreou se prononçait à la télévision sur ce domaine.
15 Durant les premières années de son gouvernement, le PASOK a été accusé de populisme et de démagogie. La télévision publique acceptait pourtant de diffuser certaines déclarations de l’opposition ou des assemblées politiques. Cependant, la présentation des informations, des commentaires et des interviews favorisait l’image du Premier ministre Andreas Papandreou[5] [5] Comme l’écrivait la presse de l’époque, Andreas Papandréou...
suite. Les journaux télévisés continuaient de ressembler à des communiqués du bureau de presse du gouvernement et les directeurs de l’ERT changeaient souvent sur le motif qu’ils ne présentaient pas suffisamment la politique du gouvernement. Dans ce contexte que l’on pourrait qualifier de propagande, ce n’est pas un hasard si l’on voit apparaître dès décembre 1981 une émission de reportages informatifs portant le titre « Ici et maintenant », alors que le slogan principal de la campagne électorale du PASOK était « Changement, ici et maintenant ». Cet exemple est révélateur de l’ambiance dominante dans la télévision hellénique du début des années 1980.
16 Une brève tentative du gouvernement de laisser plus d’espace à l’objectivité et à un certain pluralisme, en ce qui concerne les programmes d’information, n’a duré que deux mois et demi en 1985. Après cette expérience appelée le « printemps » de la télévision publique, le Premier ministre déclara que l’impartialité et le pluralisme étaient inapplicables aux médias publics parce qu’ils donnaient une image falsifiée de la politique gouvernementale en présentant d’une manière exagérée les activités « marginales » de l’opposition[6] [6] Interviews d’Andreas Papandreou au journal Ta Nea le 14/ 11/ 85...
suite.
17 Durant les années 1980, le paysage audiovisuel a connu un changement spectaculaire dans sa structure dû à une nouvelle idéologie politique qui encourageait l’entrée du secteur privé et limitait le pouvoir de l’État. De cette façon, la radiotélévision a été considérée comme une nouvelle source d’investissement et de profit. Le changement des systèmes audiovisuels en Europe a été appelé « déréglementation ». En Grèce, il est aussi appelé « libération »[7] [7] Terme utilisé dans la langue courante et dans plusieurs...
suite, ce qui est révélateur des conditions politico-idéologiques de l’époque.
18 Stylianos Papathanassopoulos soutient que la déréglementation audiovisuelle grecque n’a pas été réalisée après avoir étudié les aspects économiques et techniques d’une telle entreprise. Cette opération résulta des enjeux politiques de l’époque, sans aucune organisation ni programmation. Le même point de vue est exprimé par la classe politique et est très largement partagé. E. Venizelos[8] [8] Juriste de formation, spécialiste de droit constitutionnel,...
suite soutient que le sort de la télévision non-publique a été lié à la constitution d’une autorité administrative indépendante, le Conseil National de la Radiotélévision, qui, selon lui, « a échoué dans toutes ses initiatives ». Venizelos souligne, en 1990, l’écart entre la législation et la force catalytique de régulation ad hoc des réalités politiques et économiques et insiste sur l’absence d’une stratégie médiatique nationale (Venizelos, 1990 : 31-33). Aussi, parle-t-on souvent du « chaos » des fréquences dû au fonctionnement de chaînes diverses sans aucun contrôle. Il est vrai que la création de stations de radio, puis de chaînes télévisuelles privées s’est effectuée avant que ne soient délivrées les concessions publiques. De son côté, l’opposition a saisi l’opportunité politique que constituait le mécontentement du public concernant l’intervention constante du gouvernement sur la télévision. Par ailleurs, la vulnérabilité du gouvernement qui traversait une période de crise à cause de différents scandales économiques ainsi que l’état de santé chancelant du Premier ministre Andreas Papandreou présentaient des facteurs favorables à un changement du paysage politique. L’apparition de la télévision privée est le résultat de ces conjonctures politiques.
19 Le gouvernement du PASOK, jusqu’à sa fin, n’a pas autorisé légalement le fonctionnement des chaînes privées télévisuelles. Au fait, c’est le gouvernement de coalition qui vote en 1989 une loi portant sur la création et le fonctionnement de la télévision « non-publique ». Cette loi prévoit que les concessions pour la télévision privée seront attribuées en préférence aux dirigeants des autres médias et aux Municipalités. Or, ces dernières n’ont pas les moyens financiers pour une telle entreprise. Par conséquent, ce sont les éditeurs de presse qui ont été directement favorisés, en dépit des mesures visant à empêcher la création de monopole. Par ailleurs, alors que cette loi prévoyait que les concessions seraient attribuées pour une diffusion locale, cette clause n’a jamais été respectée. Ainsi, les chaînes de télévision ont occupé de nombreuses fréquences hertziennes, avant même l’obtention des concessions nécessaires.
20 L’apparition de Mega Channel et d’Antenna TV sur les fréquences hertziennes symbolise le début de la nouvelle ère de la télévision privée. Mega commence officiellement sa diffusion le 20 novembre 1989 et Antenna le 31 décembre 1989, le soir du réveillon. Elles ont ouvert le chemin pour la création de nombreuses autres chaînes privées nationales ou locales, dans la courte période de temps qui a suivi. Les premières années de la déréglementation télévisuelle sont ainsi marquées par un effet de rattrapage vertigineux des années précédentes.
21 L’évolution de la télévision publique dans le nouveau paysage télévisuel, nous pouvons constater qu’elle n’est guère florissante. En effet, son taux d’audience n’a cessé de décroître pour arriver à des pourcentages étonnants. En 1989, avant l’apparition des chaînes privées, ERT avaient un taux d’audience qui atteignait 62 %. En 1990, les deux chaînes nationales obtenaient respectivement 19.7 % et 8.7 % d’audimat, contre 30.4 % pour Mega Channel et 18 % pour Antenna. Six ans plus tard, cette tendance s’est accentuée : en 1996 ET1 bénéficie de 4.8 % d’audience et ET2 de 3.5 % (Source : AGB Hellas). Le secteur public, encore sous la tutelle des décisions gouvernementales, s’est montré incapable de faire face à la nouvelle réalité.
22 L’avènement de la télévision privée a ouvert des nouveaux horizons à l’information et au divertissement du public grec ; ce dernier a eu un choix beaucoup plus vaste par rapport à l’époque de la télévision publique. Plusieurs auteurs ont remarqué que le paysage radiotélévisuel grec a la capacité de s’adapter assez vite aux nouvelles évolutions. La multiplication des chaînes privées, notamment à partir de la deuxième moitié des années 1990 et jusqu’à nos jours, et le morcellement partiel du marché audiovisuel grec soulèvent des enjeux économiques nouveaux. Néanmoins, ceux qui verraient dans cette évolution la fin des enjeux politiques, étroitement liés au pouvoir exécutif, feraient montre d’un aveuglement dommageable à la compréhension de la complexité des liens entre les différents acteurs du paysage audiovisuel et les rapports qui se tissent entre eux. Si l’absence d’un cadre législatif au moment de la naissance de la télévision non publique à l’aube des années 1990 est compréhensible et s’explique par l’émergence d’une situation inédite dans le contexte grec, l’incertitude du statut juridique des chaînes de télévision et le manque d’un cadre clair et précis, qui perdure de nos jours, conduisent à se poser des questions sur les causes d’une telle situation.
23 En septembre 1993, les premières concessions provisoires concernant douze chaînes furent attribuées, en application de la loi de 1989, par le gouvernement en place à la veille des élections législatives et avec l’accord du Conseil National de la Radiotélévision[9] [9] Par un acte ministériel, neuf de ces concessions de diffusion...
suite. Toutefois, bon nombre de chaînes dans tout le pays diffusaient, on l’a dit, sans détenir les concessions requises, aussi les discours savants et la presse purent-elles justement qualifier le paysage audiovisuel grec d’« anarchique ». Dans les années qui suivent ; les tentatives de mettre de l’ordre se multiplient, notamment avec la loi 2328/1995 concernant la télévision privée et avec le lancement en 1998 par le ministère de la presse du concours pour l’attribution des concessions de diffusion nationale, régionale et locale. En 2000, le ministère transféra toutes les responsabilités concernant les concessions au Conseil National de la Radiotélévision dont les membres sont désignés, dans leur grande majorité, par les partis politiques. Le CNR, après examen des candidatures, a conclu que les dossiers de candidature étaient incomplets, ne respectant pas certains critères, notamment économiques. Après un appel aux candidats afin de compléter leurs dossiers et un second examen, la procédure fut déclarée non fructueuse, c’est-à-dire invalide dans son ensemble. Ensuite, après la modification de l’article 14 concernant la liberté de la presse[10] [10] Pour une analyse des répercussions de l’article 14 de...
suite figurant dans la Constitution grecque révisée en 2002, la loi 3021 de 2002 précise davantage les conditions et pré-requis pour l’octroi des concessions et met l’accent sur la transparence financière et économique des entreprises médiatiques, en introduisant la notion d’actionnaire principal, dans le dessein d’éviter les tentatives de concentration du marché national[11] [11] Pour une analyse détaillée du cadre juridique concernant...
suite.
24 Arrivant vers la fin de 2003, année de campagne pré-électorale pour les élections nationales qui auront finalement lieu le 7 mars 2004, la procédure d’octroi des concessions aux chaînes télévisuelles reste une affaire non résolue, ce qui, selon certains analystes et journalistes n’est pas sans conséquences sur le positionnement de certaines chaînes[12] [12] Voir, par exemple, les propos de Denis Antypas : « Donc,...
suite. Par ailleurs, le gouvernement du PASOK, en place à l’époque, était soutenu par bon nombre de journaux et de chaînes de télévision privée dans un rapport d’arrangements mutuels, sans oublier le soutien permanent de la radiotélévision publique, considéré toujours comme acquis par les dirigeants politiques. En témoignent les pressions diverses exercées par les partis politiques pour que leurs membres puissent s’exprimer dans des émissions ou celles des conseillers en communication des partis concernant le choix des journalistes pressentis pour participer aux « grands débats » avant les élections (1996, 2000, 2004).
25 On ne soutiendra pas ici que les chaînes de télévision étaient prises en otage, mais pas non plus que les médias et, notamment, la télévision sont omnipotents et déterminent les règles du jeu politique ; cependant, on constate que les relations des propriétaires des médias avec le pouvoir politique qui viennent d’être évoquées ne laissent aucun doute sur la pérennité de certaines traditions politiques, dans le nouveau paysage audiovisuel grec qui incluent, au-delà du service public de la radio-télévision, les chaînes privées. Le poids des paramètres économiques n’est pas à négliger dans cette articulation des rapports entre les différents acteurs. Ceci ne signifie pas, pour autant que la télévision ou les médias en général aient à eux seuls le pouvoir de déterminer les évolutions politiques. Le résultat des élections législatives grecques du 7 mars 2004 qui ont vu le parti de droite Nea Dimocratia arriver au pouvoir, malgré le soutien apporté au gouvernement socialiste précédent par une grande majorité de la presse écrite et audiovisuelle, en dit long sur les osmoses complexes qui s’opèrent sur une société à travers les médias.
ANTYPAS Denis, La Saison 2003-2004. TV almanach, éd. Myrtos, Athènes, juin 2004.
KARTER Georges, Télévision, Positions et Dépositions, Dodoni, 1986.
MANTHOULIS Roviros, L’État de la télévision, Themelio, 1981.
PAPATHANASSOPOULOS Stylianos, En libérant la Télévision, Kastaniotis, 1994.
PSILLA Marianna, La communication politique en Grèce : le cas de la télévision, Thèse de Doctorat, Université Paris I, 1990.
Radotileorassi, revue éditée par la Radiotélévision Grecque (ERT) depuis 1939.
SMYRNAIOS Nikos, « Quelle réglementation pour les médias en Europe ? Le cas de la loi d’application dite de l’actionnaire principal en Grèce », Les Enjeux, revue électronique du Gresec (Groupe de recherche sur les enjeux de la communication), laboratoire de l’université Stendhal-Grenoble 3.
http://www. u-grenoble3.fr/les_enjeux/2005/ Smyrnaios/index.php.
VENIZELOS Evangelos, « La radiotélévision non publique au sein de l’“oasis” éphémère de la dérégulation juridique », in CAHIERS de dialogue politique de recherche et citique n°25, printemps-été 1990, éd. Stochastis.
VOVOU Ioanna, La Démocratie à l’ère de la télévision. Les débats politiques à la télévision hellénique, Thèse de Doctorat, Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, 2000.
[ 1] Cette première diffusion officielle avait au programme : 18h30 : Actualités internationales, 18h45 : « Pour vous madame », 19h : Australie (documentaire de voyage), 19h25 : Le sculpteur anglais Henry Moore, 19h55 : L’orchestre d’Henri Leucat, 20h15 : « Le voleur », court métrage brésilien, 20h30 : Fin du programme. (Source : revue Radiotileorassi).
[ 2] La naissance de la radiophonie publique a eu lieu en novembre 1935 avec la loi 19/20.11.1935 qui a créé le « Service d’Emissions Radiophoniques ». Durant l’occupation allemande la radiophonie était totalement contrôlée par les Allemands.
[ 3] Interview dans la revue Radiotileorassi du 24-30 novembre 1974.
[ 4] Les initiaux « A. E ». signifient « Société Anonyme ». En effet, à partir de ce moment, ERT est considérée comme personne juridique de droit privé.
[ 5] Comme l’écrivait la presse de l’époque, Andreas Papandréou aparaissait plus souvent à la télévision qu’au parlement. Voir aussi Papathanassopoulos, 1994.
[ 6] Interviews d’Andreas Papandreou au journal Ta Nea le 14/11/85 et au journal To Vima le 24/11/85, citées par Papathanassopoulos S., op. cit.
[ 7] Terme utilisé dans la langue courante et dans plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment dans le livre de Papathanassopoulos Stylianos qui a comme titre : En Libérant la Télévision, op. cit.
[ 8] Juriste de formation, spécialiste de droit constitutionnel, membre de la commission de la radiophonie locale à la fin des années 1980. Il occupera, entre autres, dans les années 1990, les postes de ministre de la presse et des médias et il sera à l’origine de l’élaboration d’un cadre juridique pour les médias.
[ 9] Par un acte ministériel, neuf de ces concessions de diffusion nationale ont été attribuées aux chaînes suivantes : Mega, Antenna, New Channel, Canali 29, Nea Tileorasi, Seven X, Makedonia TV, Skaï et 902. Trois concessions concernaient une diffusion locale et ont été attribuées à TV100 (télévision municipale de Thessalonique), Tiletora et Tele City, sans que des fréquences précises leur soient cédées. Cf., Iereidis Christos, Loumprinis Vassilis, « Les concessions-télé deviennent une série-télé », in journal Ta Nea, 29.09.2003, p. P23.
[ 10] Pour une analyse des répercussions de l’article 14 de la Constitution grecque sur les médias audiovisuels, voir Vovou, 2000.
[ 11] Pour une analyse détaillée du cadre juridique concernant l’actionnaire principal, ses difficultés d’application et les débats au niveau européen, voir Smyrnaios Nikos, 2005.
[ 12] Voir, par exemple, les propos de Denis Antypas : « Donc, les chaînes sont prises en otages dans la bataille électorale à venir. Ou, peut-être, les concessions seront-elles octroyées avant, de manière à ce qu’elles fonctionnent avec la publicité étatique, comme un bonus pour les propriétaires des chaînes ? ». (Antypas, 2004 : 54, 61).
Ioanna Vovou « Histoire politique de la télévision en Grèce », Le Temps des médias 1/2006 (n° 6), p. 259-269.
URL : www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2006-1-page-259.htm.
DOI : 10.3917/tdm.006.0259.