2001
Le travail humain
Stratégies de coping et dimensions de la personnalité : étude dans un atelier de couture
A. Mariage
Université de Franche-Comté, Laboratoire de psychologie, 30-32, rue Mégevand, F 25030 Besançon Cedex. E-mail : andre. mariage@ univ-fcomte. fr.
This article reports a study carried out in the sewing workshop of the Peugeot automobile factory in Vesoul, on 78 female workers. Among other objectives, the study examined strategies of adjustment to stress by the seamstresses and to link these with certain dimensions of their personality. Two scales were used : the Coping Inventory for Stressful Situations (CISS of Endler and Parker, French adaptation of Jean-Pierre Rolland) and the Symptom Check List (SCL-90-R of Derogatis).
The results give evidence for the preferential choice by the seamstresses of the coping Emotion and Avoidance by distraction. The staff made few attempts to solve the problem, to restructure it on the cognitive plan, to modify the situation or to try to find solutions to difficult and frustrating situations. One can wonder then about the efficiency of these strategies of stress adjustment as far as the quality of the worker’s life is concerned, such as emotional withdrawal, the intellectualisation of the problem, behaviours of action, the fantasmatisation and somatic reactions.
The analysis of relationships between styles of coping and dimensions of personality seems to indicate the influence of some symptomatic traits on the adoption of the reply mode to stress and a particular investment in some strategies of coping. Alone, the strategy of Avoidance is not characterized by a symptomatic dimension. The « somatic » workers, for example, seem to overinvest cognitive problem restructuring strategies and seek a way in relationships with other persons to calm the stress down. Those that have felt an inadequacy and personal inferiority in comparison with others emphasize the modification of the situation and attempt to solve crises using the intellectual plan. It is also the case that those female workers with a « depressive » tendency tend to avoid the stressful situation by distraction with other situations or tasks and by rejecting emotional reactions. One can not however assert that only the dimensions of the personality account for how individuals react or will react in a given situation.
The conclusions reflect how the staff members are affected by their experiences of identity destabilization and by their claim of a professional identity.
Keywords :
Stress, Symptomatological Dimension of the Personality, Coping, Professional Identity.
Cet article fait suite à une recherche menée dans l’atelier de couture de l’usine automobile Peugeot à Vesoul auprès de 78 ouvrières. L’étude avait entre autres objectifs d’examiner les stratégies d’ajustement au stress des couturières et de les mettre en relation avec certaines dimensions de la personnalité. Deux échelles ont été utilisées : l’Inventaire de Coping pour situations stressantes (CISS de Endler et Parker, adaptation française de Jean-Pierre Rolland) et la Symptom Check List (SCL-90-R de Derogatis). Les résultats vont dans le sens du choix privilégié par les couturières pour le coping Émotion et Évitement par la distraction. On peut s’interroger alors sur l’efficacité de ces stratégies d’ajustement au stress quant à la qualité de vie des ouvrières. L’analyse des relations entre styles de coping et dimensions de la personnalité semble indiquer l’influence de quelques traits symptomatiques sur l’adoption du mode de réponse au stress et un investissement particulier de certaines stratégies de coping. Les conclusions reflètent le ressenti des personnels par rapport à leur vécu de déstabilisation identitaire et leur revendication d’une identité professionnelle.
Mots-clés :
Stress, Dimensions symptomatiques de la personnalité, Coping, Identité professionnelle.
Les transformations de l’organisation du travail (rentabilité financière, assujettissement de la production aux variations quantitatives et qualitatives de la demande, flexibilité du travail) sont à l’origine, au sein des entreprises, d’une souffrance que les personnels expriment en termes de stress.
Ce stress professionnel résulte de la perception des contraintes, stimuli et agressions subis dans une activité professionnelle et de l’adaptation du sujet. C. L. Cooper et R. Payne (1978) en distinguent six sources : 1 / intrinsèque au travail ; 2 / au rôle dans l’organisation ; 3 / au développement de la carrière ; 4 / aux relations professionnelles ; 5 / à la structure et au climat organisationnels ; 6 / à l’interface travail-famille. Selon ces auteurs, la combinaison de certaines de ces sources du stress et de certains traits de personnalité pourrait être prédictive de la manifestation de réactions au stress telle que les maladies coronariennes, certains troubles mentaux, toxicomanies, conduites alcooliques, insatisfaction professionnelle, conflits familiaux, etc. Il est ainsi admis qu’il convient de resituer ces pathologies dans un contexte et un environnement de travail plus larges pour en comprendre le sens et en particulier en intégrant une dimension psychologique vécue par les salariés (Dejours, 1988). Par ailleurs, un nombre croissant de recherches s’inscrivent dans la perspective d’un modèle biopsychosocial de la maladie (Bruchon-Schweitzer & Dantzer, 1994). C’est dans ce cadre qu’une enquête ayant pour thème « vécu du travail, stress et troubles musculosquelettiques (TMS) » a été menée dans l’atelier couture de Peugeot Automobile à Vesoul. Un aspect de la recherche porte sur les troubles et l’expression psychopathologique d’une souffrance au travail chez les ouvrières et leur possible relation avec les stratégies d’ajustements au stress (coping).
Cet article propose donc une réflexion sur les conduites d’adaptation utilisées par les ouvrières pour répondre au stress professionnel et à la souffrance qu’il engendre. Il ouvre à une discussion plus large sur l’émergence d’une symptomatologie discrète et sur les liens qui peuvent exister entre les manifestations de celle-ci et les stratégies de coping investies par les ouvrières.
Après avoir resitué le concept de coping et précisé la méthodologie de l’étude, nous présenterons les résultats en nous attachant à vérifier l’hypothèse d’une influence de la dimension symptomatologique sur les styles de coping.
L’individu vit au cours de son existence un certain nombre d’événements qu’il peut percevoir comme menaçants. Ces expériences mineures ou majeures (deuils, séparation, divorce, naissance d’un enfant, changement d’emploi, promotion, etc.) induisent des perturbations émotionnelles face auxquelles le sujet ne reste pas passif : il essaie de faire face. On parle de coping pour désigner la façon de s’ajuster aux situations difficiles. Ce concept a été élaboré par Lazarus et Launier en 1978 et le récent développement des recherches sur ce thème est assez caractéristique du rôle important des styles de coping comme théorie explicative des liens qui existent entre des événements stressants et les conséquences tels que l’anxiété, la dépression, la souffrance psychologique et les plaintes somatiques (Billings & Moos, 1981, 1984 ; Coyne, Aldwin, & Lazarus, 1981 ; Endler, 1988 ; Endler & Parker, 1990 ; Pearlin & Schooler, 1978 ; Ray, Lindop, & Gibson, 1982). Lazarus et Folkman (1984) définissent le coping comme « l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’un individu ». La littérature scientifique française parle de « stratégie d’ajustement » pour désigner les coping strategy anglo-saxonnes (Dantchev, 1989 ; Dantzer, 1989). L’étude de cette riposte a introduit une conception nouvelle du stress : on ne décrira plus les réactions de stress par les stresseurs (événements auxquels l’individu est exposé), mais par la façon dont le sujet réagit. Ainsi après avoir été limité dans le modèle animal aux seules réponses comportementales innées ou acquises, puis conceptualisé dans le modèle de la psychologie du Moi comme un ensemble d’opérations cognitives inconscientes à seule finalité de réduire ou d’éliminer tout ce qui peut susciter de l’angoisse : les défenses du Moi (Vaillant, 1992) ou encore envisagé comme un trait de personnalité (Byrne, 1961 ; Kobasa, Maddi, & Kahn, 1982 ; Wheaton, 1983), le coping a été conçu comme un modérateur de la relation événement stressant – détresse émotionnelle (Lazarus & Folkman, 1988). Le modèle interactionniste de l’anxiété, du stress et du coping répond quant à lui au souci de dissiper la confusion et les contradictions entre la signification, les interrelations et les modèles de mesures associés aux concepts de coping, stress et anxiété. Il permet de mieux comprendre et d’expliciter les comportements de coping et les répercussions de l’anxiété et du stress sur la santé mentale et physique dans des contextes sociaux et psychologiques précis (Endler, 1988 ; Endler & Parker, 1990). La figure 1 représente une vue d’ensemble de ce modèle (d’après Rolland, 1998).
Fig. 1. — Schéma du modèle interactionniste de l’anxiété, du stress et du coping (d’après Rolland, 1998)Diagram of the interactionist model for anxiety, stress and coping (adapted from Rolland, 1998)
Les interactions entre l’individu et la situation conduisent à une perception d’un danger ou à l’angoisse entraînant ainsi des variations de l’anxiété-état qui à son tour mène à des réactions physiologiques, comportementales, psychologiques. Ces divers mouvements peuvent interagir les uns sur les autres et modifier de ce fait les variables concernant la personne ou les stresseurs dans un processus dynamique en feed-back.
III . 1. ÉCHANTILLON
L’échantillon est composé de 78 ouvrières embauchées de l’atelier couture. Ce personnel a entre 4 et 35 ans d’ancienneté dans le service et entre 7 et 40 ans de présence dans l’entreprise. Il est exposé à un travail répétitif sous contrainte de temps avec un contrôle rigoureux de la qualité et de la quantité produite. Le choix d’un échantillon exclusivement féminin est lié à la représentation très majoritaire de ce sexe dans l’atelier considéré. Les personnes participant à l’expérience sont toutes volontaires. Elles travaillent en 2x8 pour 96 % d’entre elles.
L’atelier couture est un atelier de réalisation de garnitures et d’habillage intérieur des voitures de la marque. On y travaille essentiellement le cuir. Cet atelier a vécu une importante restructuration qui a modifié certains paramètres concernant la qualité des relations des salariés avec leur hiérarchie et leurs collègues. Le nombre de niveaux hiérarchiques a par exemple été réduit. On a réintroduit un travail à la chaîne où certaines ouvrières font la même pièce au cours d’une journée. On note cependant que la plupart des couturières font « une voiture en entier ». Par ailleurs, le travail du cuir qui fut un temps considéré comme « noble » est maintenant réduit à une activité de fabrication où la qualité zéro défaut est privilégiée. Le recrutement pour cet atelier a été longtemps difficile et certaines femmes y ont été placées sans qu’on leur demande réellement leur avis, lors des périodes d’accroissement de la production en particulier.
III . 2. MÉTHODE ET DÉROULEMENT DE L’ÉTUDE
Les ouvrières ont participé à la passation de plusieurs questionnaires et échelles et ont été sollicitées pour un entretien de type clinique.
III . 2 . A. Le CISS
L’Inventaire de Coping pour situations stressantes (CISS) est une échelle permettant de mesurer les aspects multidimensionnels du coping (conceptualisé comme une réponse à des événements extérieurs stressants ou négatifs). Le CISS a été adapté et validé en français (Rolland, 1998).
Il a été mis au point dans le cadre théorique du modèle interactionniste de l’anxiété, du stress et du coping (Endler, 1988 ; Endler & Parker, 1990). Il vise à évaluer de façon fidèle et valide les stratégies d’ajustement habituellement utilisées par un sujet lors d’une situation stressante. Le CISS ajoute aux deux stratégies de base que sont le coping centré sur l’émotion et le coping centré sur le problème (et pour lesquelles il y a un consensus dans les recherches), une troisième dimension nommée évitement qui peut inclure des stratégies soit orientées vers la personne, soit orientées vers la tâche.
III . 2 . B. La SCL-90-R
La SCL-90-R est un questionnaire d’auto-évaluation créé par Derogatis (1977). La version utilisée a été traduite et validée par Fortin & Coutu (1985). Il reflète les traits psychologiques des patients somatiques ou psychiatriques. Il est composé de 90 items qui correspondent, entre autres, aux neuf dimensions symptomatiques primaires envisagées au cours de l’étude : Somatisation (SOM), Compulsion-Obsessions (OBS), Sensitivité interpersonnelle (INP), Dépression (DEP) Anxiété (ANX), Hostilité (HOS), Phobie (PHO), Idéation parano ïde (PAR), Psychotisme (PSY).
III . 2 . C. Entretien
Un entretien individuel semi-directif est proposé à chaque couturière avec pour trame principale le vécu du travail, la présentation d’un événement professionnel stressant, l’exposé d’un stress personnel hors travail, les stratégies utilisées pour répondre à ces circonstances. L’expression est libre quant au ressenti par rapport au vécu et à l’interprétation que font les sujets des circonstances, des faits, des affects. Ces entretiens font l’objet d’une analyse de contenu.
Il est à noter qu’aucune difficulté particulière n’a été rencontrée, que ce soit pour la passation des tests ou pour l’entretien. Les ouvrières ont été accueillies pendant leur temps de travail, dans un local mis à notre disposition et indépendant de l’atelier couture.
IV. PRéSENTATION GéNéRALE DES RéSULTATS AU CISS
Le CISS a été administré en individuel. Tous les protocoles ont été entièrement complétés. L’étalonnage utilisé est celui de la consigne « professionnelle ». Lors de la cotation, 5 notes brutes sont calculées : 3 notes pour les échelles de base : Tâche, émotion et évitement ; 2 notes pour les deux composantes de l’évitement : distraction et diversion sociale.
TABLEAU 1 : Guide d’interprétation des notes standards (Guide for interpretation of standard notes)
Les notes brutes sont alors transformées en notes standards avec une moyenne de 50 écart type de 10 pour toutes les échelles. On obtient ainsi un profil individuel de notes. Pour faciliter l’interprétation des notes standards, un regroupement en classes a été effectué à partir de la note moyenne de 50 et par addition ou soustraction de la valeur d’un écart type (10 points) autour de la moyenne. On obtient le guide d’interprétation des notes standards donné dans le tableau 1. Les indications proposées ne sont bien entendu que des lignes directrices approximatives et en aucun cas une règle absolue. L’ensemble de ces profils individuels fait l’objet du traitement statistique dont les principaux résultats figurent dans le tableau 2. L’analyse rapide de ce tableau montre que tous les scores moyens se situent dans la zone moyenne, sauf celui obtenu à l’échelle Tâche, qui est inférieur à cette moyenne. Ce premier résultat laisse à penser que le personnel de l’atelier couture utilise peu les stratégies de coping orientées vers la tâche ainsi que la résolution des problèmes pour gérer le stress.
TABLEAU 2 : Résultats globaux à la CISS (Global results for the CISS)
Si on affine l’analyse par la comparaison de ces mêmes moyennes à l’aide du test de Student (tableau 3), on constate que la différence est significative entre la moyenne obtenue à :
- Tâche (36,46) et celles obtenues à Émotion (47,85), Évitement (47,01), Distraction (49,21) et Diversion sociale (42,83) ;
- Diversion sociale (42,83) et celles obtenues à Émotion (47,85), Évitement (47,01) et Distraction (49,21).
TABLEAU 3 : Récapitulatif des comparaisons de moyennes au CISS (Summary of comparisons of averages on the CISS)
Les stratégies d’ajustement par la tâche et la diversion sociale sont moins utilisées par les ouvrières que celles orientées vers les réactions émotionnelles ou vers la distraction avec d’autres situations. Les personnels font peu de tentatives pour résoudre le problème, le restructurer sur le plan cognitif, modifier la situation, essayer de trouver des solutions aux situations difficiles et frustrantes.
Cette centration sur les émotions s’accompagne en effet d’une perception plus faible de pouvoir bénéficier de soutien en cas de besoin. On note par ailleurs que la centration sur les émotions est fortement liée aux émotions négatives (irritabilité, colère, chagrin, etc.) et que les couturières qui réagissent par la centration sur les émotions ont tendance à éprouver plus d’émotions négatives que positives (fierté, joie, plaisir, bonheur, etc.). De même la centration sur la tâche est associée au soutien familial, au sentiment d’accomplissement dans le travail alors que celle axée sur les émotions apparaît liée au désinvestissement de la vie professionnelle et aux relations conflictuelles avec les collègues ou la hiérarchie.
Les principaux mécanismes de régulation du stress qui apparaissent lors des entretiens confirment ces premières constatations. On peut les regrouper sous les catégories :
- — retrait émotionnel : soit par des manifestations excessives de pleurs, rire, rage ; soit par un sommeil excessif ou inhabituel face aux problèmes ;
- — intellectualisation du problème qui très souvent n’est pas autre chose qu’une rumination de celui-ci en attendant sa solution ou une rationalisation momentanément satisfaisante mais qui ne tient pas compte de toute la réalité des faits ;
- — comportement d’action : faire du sport, bouger, s’éclater, etc. et compenser ainsi le retournement des pulsions agressives contre soi. Ces défenses de type comportemental sont particulièrement liées au travail répétitif, sous contrainte de temps qui semble ici induire un verrouillage des capacités mentales et une hyperactivité sensori-motrice ;
- — fantasmer : rendre tout possible par l’imaginaire et diminuer de cette façon la charge agressive, la tension psychique interne ;
- — réactions somatiques : palpitations, perte du désir sexuel.
Le choix privilégié des ouvrières pour le coping Émotion et Évitement par la Distraction est peut-être adéquat pour faire face aux événements quotidiens, mais il se révèle inefficace pour des stresseurs trop intenses et trop nombreux. La difficulté à affronter ces stresseurs par un contrôle élevé de la situation pourrait se traduire à terme par un déni, une capacité de perception insuffisante des symptômes somatiques entraînant une consultation médicale trop tardive en cas de TMS par exemple, ou psychologiques avec minimisation des signes d’anxiété ou de dépression ou réduction des symptômes (irritabilité, fatigue, etc.) à des phénomènes passagers sans importance. On perçoit ici l’importance d’un suivi personnalisé des couturières qui permet d’établir un lien entre les diverses expressions du vécu au travail et les histoires collectives et individuelles afin de prévenir d’éventuelles atteintes à la santé et de proposer les interventions et soutiens les mieux adaptés.
V. COPING ET DIMENSIONS DE LA PERSONNALITé
La comparaison des notes standards moyennes obtenues à la CISS et à la SCL-90-R a pour objectif de vérifier l’hypothèse selon laquelle la dimension symptomatique de la personnalité influence la stratégie de coping utilisée par les couturières.
Le tableau 4 présente les valeurs moyennes des notes standards obtenues par les ouvrières consultées.
La dimension Idéation parano ïde (PAR) obtient le score le plus élevé. Pour les autres dimensions, on constate des scores significatifs pour les échelles Somatisation (SOM), Obsession (OBS). Les couturières semblent privilégier un mode de pensée caractérisé par la projection, l’hostilité, la suspicion, l’égocentrisme. Ce résultat reflète le vécu des ouvrières en ce qui concerne l’ambiance de travail et les relations avec la hiérarchie et leurs collègues et aussi leur ressenti par rapport à une déstabilisa-
TABLEAU 4 : Valeurs moyennes et écarts types des résultats à la SCL-90-R (Average values and standard deviations of results from the SCL-90-R)
tion identitaire dans l’entreprise. Celle-ci est évoquée par la non-reconnaissance :
- du travail : absence de jugement des supérieurs en termes d’utilité, de compétence, d’habileté ;
- d’une identité professionnelle : pas de statut de couturière, déqualification du travail sur une matière noble.
Nous reviendrons lors de la discussion sur cette notion d’identité professionnelle, sa revendication et les répercussions de la non-reconnaissance sur les couturières. On peut déjà constater que les ouvrières, n’ayant pas dans leur majorité été recrutées sur des compétences spécifiques à la couture, ne peuvent pas se considérer comme « bonnes » et satisfaire aux effets narcissiques du goût à être soi-même, reconnues et considérées qui est à la base d’une identité professionnelle équilibrante. C’est là certainement une des origines possibles de cet acharnement à être gratifiées, reconnues dans un travail bien fait et de la difficulté qu’elles éprouvent à supporter des reproches sur la qualité de leur production.
La dimension Idéation parano ïde est la seule qui soit significativement investie par rapport à toutes les autres (tableau 5).
Les sentiments d’inadéquation et d’infériorité personnelle en comparaison avec les autres, d’inutilité, de déqualification, de non-reconnaissance semblent amplifier un vécu dépressif qui commence à s’exprimer par un ressenti d’engourdissement intellectuel : « J’ai du mal à me concentrer et à réfléchir », « Je ne me souviens plus de ce que la monitrice vient de me dire », etc.
L’ouvrière peut alors soit protester et réclamer considération (accès parano ïaque), soit perdre totalement confiance en elle (conduite dépressive). On note que le manque de confiance en sa valeur va de pair avec des troubles des fonctions cognitives. Lors des entretiens, les ouvrières évoquent un appauvrissement de la pensée, des difficultés de jugement et l’utilisation de méthodes personnelles pour arriver à fabriquer selon les modèles : « Je me fais mes propres plans de montage », « Je suis obligée de mettre des petits papiers où j’écris, je dessine ce que je dois faire, sinon je n’y arrive pas », « J’ai peur de ne pas savoir lire les instructions et j’ai du mal à me concentrer lorsqu’on m’explique », etc. Certaines s’inventent alors des scénarios fictifs, fréquents surtout lors de l’arrivée d’un nouveau modèle ou d’un changement dans une série limitée. Ces situations créées
TABLEAU 5 : Récapitulatif des comparaisons de moyennes au SCL-90-R (Summary of comparisons of averages to the SCL-90-R)
sont à l’origine d’une peur que les ouvrières mettent en relation avec la montée en cadence qui est exigée dès les premières productions et le souci réel des ouvrières « de couler », « de ne pas tenir le rythme », etc. Autant de métaphores où la peur se transforme en moyen de parvenir, en bouée de sauvetage, en soutien de l’activité. Elle devient une stratégie groupale de défense impliquant des attitudes hostiles et un mode de pensée caractérisé par la projection, la suspicion, l’égocentrisme. Ces attitudes renversent symboliquement leur position subjective par rapport à la production : de victimes passives exposées au risque de « ne pas y arriver », de ne pas pouvoir contrôler la situation, elles deviennent actrices volontaires d’une intrigue virtuelle qu’elles maîtrisent. Grâce à ces stratagèmes, les couturières parviennent à s’affranchir de la perception constante de l’incertitude. Ici encore, c’est le vide de sens associé à un surcroît de production qui éloigne l’authenticité des relations et ouvre la voie à la violence des rapports sociaux.
TABLEAU 6 : Analyse de variance CISS/SCL-90-R (Analysis of variance CISS/SCL-90-R)
Étudions maintenant les relations entre styles de coping et dimensions symptomatiques. Les tableaux suivants présentent la synthèse des analyses des tableaux de moyennes et de caractéristiques pour chaque stratégie de coping selon les 3 modalités définies en fonction du score t (cf. tableau 1). Les critères évalués sont les 9 dimensions symptomatiques de la SCL-90-R. Seuls ont été retenus les critères discriminants (tableau 6) et les moyennes par catégorie significativement différentes (test de Student) de l’ensemble de la population au risque de 5 % (p < .05) (tableau 7).
L’analyse de variance montre l’existence d’une influence de la dimension symptomatique de la personnalité sur le type de stratégie de coping utilisée. Seule, la stratégie de coping Évitement n’est caractérisée par aucune dimension symptomatique. De même la dimension Phobie n’est typique d’aucune stratégie de coping particulière.
On note aussi que, sauf pour la dimension Psychotisme, les autres ont un rôle dans deux formes de stratégies d’ajustement au stress.
Les ouvrières « somatisantes » semblent surinvestir les stratégies cognitives de restructuration du problème et cherchent dans les relations avec d’autres personnes un moyen d’apaiser le stress. Celles qui ont un ressenti d’inadéquation et d’infériorité personnelle en comparaison avec les autres mettent l’accent sur la modification de la situation et tentent de résoudre les crises sur le plan intellectuel. C’est le cas aussi des ouvrières à tendances « dépressives » qui de plus évitent la situation stressante par la distraction avec d’autres situations ou tâches en rejetant les réactions à valeur émotionnelle. Ce sous-investissement des réactions émotionnelles se retrouve chez les couturières dont les symptômes sont associés à un haut niveau d’anxiété et celles dont le mode de pensée est caractérisé par l’égocentrisme et la peur de perte d’autonomie. On note encore que, paradoxalement, les personnels agressifs, irritables, hostiles recherchent un soutien social et trouvent dans le fait d’être avec d’autres personnes un moyen d’éviter leurs problèmes.
TABLEAU 7 : Synthèse des investissements de coping en fonction de la dimension symptomatique (Synthesis of investments of coping according to the symptomatic dimension)
S’il semble donc bien exister une liaison entre certains traits psychologiques rencontrés chez les couturières et les stratégies de coping, on ne peut cependant et en aucune façon conclure qu’à elles seules les dimensions de la personnalité rendent compte de ce que font ou feront les individus dans une situation donnée. Le contexte relationnel semble entraîner, dans l’atelier et pour certaines ouvrières, la cristallisation d’une position affective latente. Il suffit pour cela que la personne avec laquelle la couturière noue une relation soit référente (maîtrise, hiérarchie, etc.) ou que la signification attribuée aux échanges avec elle soit surinvestie, dramatisée. L’ouvrière devient alors l’objet d’une contamination d’affects : elle épouse et reproduit les perceptions que l’autre lui assigne et transforme les attentes et exigences que l’autre nourrit à son égard en un doute essentiel sur sa valeur. L’activité réveille alors la mémoire affective et en véhiculant des significations d’affirmation de soi, d’expression et d’agressivité, elle actualise les faiblesses, l’impuissance et les inhibitions individuelles. La situation d’insécurité que représente l’absence d’identité professionnelle favorise cette collusion affective. Le vécu collectif de sous-qualification (évoqué par une majorité de couturières lors des entretiens) est à l’origine d’une revendication de reconnaissance qui passe par un véritable statut de couturière. On rejoint ici la question du rapport au travail des couturières et le concept d’identité professionnelle par lesquels nous conclurons.
L’étude a montré l’existence de relations possibles entre certaines stratégies d’ajustement au stress et dimensions de la personnalité. Elle a aussi permis de mieux cerner le rapport au travail des couturières et mis en évidence leur vécu de déstabilisation identitaire et leur revendication d’une identité professionnelle.
Les couturières doivent répondre en urgence aux fluctuations de la demande, elles sont tenues au respect des normes de production. Face à un travail qui impose une importante pression temporelle obligeant à davantage d’efforts physiques et mentaux, les marges d’ajustement au stress et les possibilités pour chacune de développer des stratégies de travail sont réduites. Pourtant les couturières inventent des solutions pour « faire face » : fabrication de fiches personnelles pour la réalisation d’un modèle, aménagement individualisé de l’espace de travail, « souffler un instant », anticipation sur le nombre de pièces à venir, etc. L’intensification du travail n’est cependant pas sans effet sur l’organisme (recrudescence des troubles musculo-squelettiques dans l’atelier) et on peut s’inquiéter de ses effets psychiques : « L’effort n’est pas seulement celui que fait l’homme pour suivre la cadence, c’est également celui qu’il doit consentir pour refouler sa propre activité » (Clot, 1998). La restructuration du système productif, les exigences de qualité engendrées par les conditions de la concurrence et les changements organisationnels au sein de l’entreprise ont eu aussi pour conséquences la revendication d’une reconnaissance d’un statut de couturière et l’émergence d’une nouvelle identité professionnelle.
Le concept d’identité professionnelle est le point d’articulation entre la subjectivité individuelle et l’entreprise. L’identité professionnelle naît de l’assemblage d’une identité définie par l’institution et du sens que le sujet lui donne à partir de son identité personnelle. L’identité professionnelle fonde la stabilité, la cohérence, la permanence du travailleur, elle est aussi sa possibilité de devenir et d’évoluer.
Annie-Charlotte Giust (1989) propose le concept d’identité professionnelle comme la composante de 3 niveaux de définitions de l’identité :
-
Le niveau de l’identité individuelle qui correspond à « la part du sujet déposée dans la profession et l’organisation ». Ce niveau motive le professionnel et légitime ses pratiques.
-
Le niveau de la personnalité professionnelle qui est formé par « l’ensemble des représentations, motivations, idéaux investis dans la profession ».
-
Le niveau de l’identité institutionnelle qui recouvre la mise en acte dans l’entreprise de « la problématique de reconnaissance et de différenciation ».
La compréhension du malaise professionnel ressenti par les couturières passe certainement par la prise en compte de ces trois registres identitaires et des significations multiples que leur interaction engendre.
Manuscrit reçu : mars 2000.
Accepté après modification : août 2000.
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