2001
Le travail humain
Interférences et conflits de schèmes dans l’usage d’outils professionnels : le cas d’un fichier cartographique de navigation
P. Perez
J. Rogalski
The paper claims that interferences of schemes might explain difficulties observed by operators in using professional tools. The argumentation is developed on the case of a cartographic file, designed to be used by rescue services when going to an intervention place. The proposed hypothesis is that procedures required for efficient use of such a tool may interact with preexisting schemes, which act as precursors both in a constructive way (as being based on similar invariants) and in a restrictive way (as triggering a different organisation of action). Moreover, several schemes may be involved, whose interaction may lead to conflicts. The notion of dominant scheme is presented as an invariant organisation of action which is valid for a wide class of situations, difficult to inhibit, and shared by a large community of actors. The cartographic file is analysed from the point of view of the required procedures of use and of the possible precursors schemes, which might conflict. Three schemes are identified : the scheme of reading, a scheme used in plane representation, and a scheme for indexing and ordering items in a sequential file organised as a book. An experimental analysis is presented : beginners and experienced firefighters were asked to perform three type of tasks, for analysing : 1 / how they organise a small-scale cartographic file, and index its items ; 2 / what their knowledge of the structure of the professional cartographic file is ; and 3 / how they perform a navigation task with two organisations of a cartographic file : the professional one, and a modified file organised in coherence with a scheme of indexation. Results confirm the existence of interferences between schemes, and show the existence of a dominant scheme for indexation, based on the alphanumerical order. In the population of professionals, the two schemes of reading and of plane representing act as precursors for structuring a cartographic file. The dominant scheme for indexing and ordering items sequentially organised in a book is in conflict with the coding of items in the professional tool. As a consequence of this study, modifications were introduced in order to enhance navigation through the file, without engaging in a strong modification of the spatial coding, and training was designed in order to promote a more operative representation of the cartographic file by its users.
Mots-clés :
Schemes, Professional Tools, Precursors, Plane Representation Systems, IndexationSchèmes, Outils professionnels, Précurseurs, Référentiel spatial, Indexation.
On propose un exemple d’analyse des raisons de la sous-utilisation d’un outil professionnel en mettant en évidence l’existence de conflits entre des schèmes “ dominants ” et la technique d’utilisation de l’outil. L’exemple étudié est celui d’un fichier cartographique, conçu pour être utilisé pour le transit des engins de secours (sapeurs-pompiers) allant sur les lieux d’une intervention. Nous présentons un cadre d’analyse en termes de conflits entre schèmes et de rapports d’inhibition/activation de schèmes ; nous y spécifions en particulier la notion de schème dominant. Nous analysons ensuite la logique de conception du fichier de plans, et précisons l’hypothèse d’une interaction conflictuelle entre les systèmes référentiels antérieurs et les schèmes dominants de lecture et de parcours qui leur sont associés. Nous analysons ensuite les résultats d’une étude expérimentale qui a été conduite avec des professionnels pour évaluer cette hypothèse de l’existence de conflit des schèmes. On cherche successivement à accéder : 1 / aux structurations qui fondent les schèmes dominants (les invariants opératoires de ces schèmes) ; 2 / aux connaissances qu’ont les professionnels de la structure interne de l’outil cartographique (et particulièrement son système d’indexation) ; 3 / aux performances dans l’usage de deux fichiers dont la logique de construction est plus ou moins compatible avec les schèmes dominants postulés. Les résultats confirment l’existence d’un conflit de schèmes, mais modulent l’hypothèse : il n’y a pas de schème globalement dominant, mais il existe différents schèmes précurseurs, associés au même invariant de représentation de l’espace plan des représentations, ainsi qu’un schème dominant d’ordonnancement d’index sur la base de l’ordre alphanumérique.
Mots-clés :
Schemes, Professional Tools, Precursors, Plane Representation Systems, IndexationSchèmes, Outils professionnels, Précurseurs, Référentiel spatial, Indexation.
L’objet de la recherche est l’étude des raisons de la sous-utilisation d’un outil professionnel : le cahier de plans. Il s’agit d’un fichier cartographique de navigation dont la fonction est de présenter de manière maniable des informations spatiales, qui doivent être utilisées par des sapeurs-pompiers dans un contexte opérationnel à fortes contraintes temporelles (une analyse schématique de la tâche est présentée en annexe). Pour aller sur les lieux d’une intervention, les sapeurs-pompiers peuvent, en effet, être amenés à se déplacer vers et/ou dans une zone qui ne leur est pas familière, ils ont alors besoin d’un système de cartes et de plans.
Pour être utilisables dans les conditions opérationnelles : engin d’intervention en déplacement relativement rapide, les outils cartographiques doivent avoir des propriétés de maniabilité. La gestion opérationnelle exige par ailleurs une cartographie particulière qui soit adaptée aux besoins spécifiques d’intervention (informations sur les ressources en eau, détails sur les grands ensembles et lieux sensibles, etc.). En outre, pour les interventions sur des sinistres importants, la cartographie s’intègre dans un cadre commun de références topographiques permettant la communication des localisations du niveau local au niveau régional ou national. Ce cadre est également un cadre commun aux services de défense au plan national et international, du fait de l’interaction des missions de sécurité civile et de celles de défense.
Dans certains services départementaux, des cahiers de plans ont été conçus pour répondre à ces conditions : les cartes topographiques issues de l’IGN ont été « renseignées » en termes de ressources en eau, etc., et découpées en « parcellaires » intégrables dans un classeur de format habituel, que le sujet peut feuilleter pour anticiper ou contrôler son déplacement.
Notre étude a été déclenchée par l’observation de la pratique effective d’utilisation de ces cahiers de plans dans un centre de secours couvrant de nombreuses communes de grande banlieue parisienne. Dans le département, un outil cartographique avait été élaboré quelques années auparavant par un groupe de travail de sapeurs-pompiers, et réalisé par des agents sapeurs-pompiers. Il est apparu une sous-utilisation de ces cahiers de plans
[1]. Certains agents avaient conservé les cahiers de plan anciens qui avaient, pour eux, l’avantage de présenter moins de parcellisation (donc des visions plus globales de parcours) et de leur être familiers – ce d’autant que certains avaient enrichi leurs cahiers de plans de renseignements particuliers ; or ces cahiers de plans ne sont plus remis à jour régulièrement avec les informations issues des différents services pertinents. D’autres agents utilisaient des guides « grand public » qui ont l’avantage d’être d’un volume plus réduit et d’être également utilisables en situation de déplacement personnel ; or ces guides ne sont pas « renseignés » du point de vue des éléments opérationnellement utiles.
L’objectif de l’étude était double : 1 / identifier les raisons de sous-utilisation propres à l’outil et la possibilité d’amélioration du cahier de plans, et de ses outils connexes (tels que des plans de détail) ; 2 / évaluer la nécessité d’une formation explicite à son usage pour continuer à bénéficier des avantages qui avaient motivé sa conception.
Dans ce but, l’outil a été analysé pour tester l’hypothèse de l’existence possible de schèmes très prégnants, valides pour une large classe de situations de prise d’information et de navigation dans des données spatiales, schèmes qui pourraient entrer en conflit avec les procédures attendues par la logique de conception de l’outil ou qui pourraient interférer entre eux. Une expérience a ensuite été conduite auprès des professionnels concernés, destinée à évaluer l’hypothèse de l’existence de tels schèmes.
Nous allons d’abord expliquer pourquoi avoir retenu une analyse en termes de schèmes pour étudier l’adéquation d’un outil de travail. Nous préciserons l’acception du concept de schème issu du cadre piagétien et ses rapports avec d’autres notions du domaine de la conception. Nous analyserons ensuite les propriétés fonctionnelles du cahier de plans et nous expliciterons les notions de prégnance et de schème dominant, dans le champ des activités de lecture de données spatialisées. Après la présentation de l’étude expérimentale de terrain, nous conclurons sur la validité de nos hypothèses et le champ d’application des résultats ; nous proposerons des recommandations quant à l’outil et indiquerons les actions qui ont été engagées localement.
II. CONCEPTION DE SYSTÈMES ET SCHÈMES D’ACTION
La question des rapports entre conception et utilisation de systèmes est récurrente. Dans le domaine des interactions homme-systèmes, elle est essentiellement posée en termes de conception des interfaces. Dans le domaine des systèmes automatisés, une première préoccupation a été que « les caractéristiques globales de la situation [contrôlée] se caractérisent sur le tableau d’information par leur évidence, au sens de ressemblance avec les objets réels mentionnés » (Dymerski, 1971, p. 132-133). Le concept d’interfaces écologiques a été proposé par Rasmussen et Vicente (1989) pour concevoir des systèmes de contrôle et commande qui proposent un couplage direct entre la structure conceptuelle du système contrôlé et les caractéristiques cognitives des opérateurs humains (des applications en sont présentées par exemple dans Hancok, Flach, Caird et Vicente, 1995). Dans le cas du pilotage, Hutchins (2000) exemplifie le lien avec la notion d’affordance développée par Gibson (1977, 1979) : le caractère significatif de la présentation – dans le cas de la vitesse de l’avion – permet au pilote « d’utiliser des processus perceptifs rapides et robustes plutôt que des processus conceptuels lents » – pour commander la configuration adéquate des ailes de l’avion – (p. 68, notre traduction).
À la suite de la notion d’image opérative introduite par Ochanine (1978), l’analyse des représentations pour l’action a mis en évidence le rôle de la transparence opérative, c’est-à-dire de la congruence entre les fonctions représentées par le concepteur et les fonctions utiles à l’action de l’opérateur (Weill-Fassina, Rabardel, & Dubois, 1993). On a ainsi étudié un outil professionnel proposant un modèle de développement de feu de forêt et intégrant un calcul des moyens nécessaires ; on a montré que la congruence du modèle implémenté avec les représentations partagées par les sapeurs-pompiers permettait à des officiers une utilisation tactique même en l’absence de toute formation à l’outil ; en revanche, une conceptualisation abstraite peu habituelle de la notion d’unité d’intervention n’a été utilisable que par des officiers ayant une expérience minimale des feux de forêts et ayant reçu une initiation à l’usage de l’outil (Rogalski & Samurçay, 1993 ; Rogalski & Durey, sous presse).
Une autre approche, plutôt développée dans le domaine de la conception de systèmes d’aide à l’opérateur ou au sujet non professionnel, a été centrée sur les activités de l’utilisateur, avec la notion de conception « basée sur des scénarios » (scenario-based design) (Carroll, 1995) et la prise en compte du contexte de l’activité (Nardi, 1996). La notion d’action instrumentée (Rabardel, 1995) s’inscrit sur cette ligne. Dans ce cadre, le système d’aide ou l’outil consistent en un artefact et des procédures d’utilisation. Il devient un instrument pour le sujet lorsque celui-ci a développé des schèmes d’utilisation de l’outil, c’est-à-dire des organisations stables d’actions accomplies via l’outil pour réaliser les buts visés ; l’existence de ces schèmes permet au sujet de ne plus avoir à accorder à l’outil qu’une attention minimale et offre une flexibilité qui différencie le schème d’un automatisme.
En tant qu’outil de navigation, le cahier de plans présente deux composants : 1 / une représentation de l’espace des déplacements dans un système de cartes ; 2 / une organisation de ces cartes dans un fichier « manuel » (cf. III . 1, ci-dessous). La tâche de navigation dans un tel fichier cartographique consiste essentiellement en un repérage de la portion d’espace dans laquelle se trouve la cible du déplacement et les portions d’espaces intermédiaires successifs entre le lieu de départ et la cible. L’hypothèse générale que nous avons testée est qu’il préexiste des schèmes qui interfèrent avec les procédures attendues, liées à l’organisation de l’outil. Concernant le repérage de positions, ces schèmes peuvent être des schèmes d’utilisation d’autres outils cartographiques d’usage courant ou des schèmes de repérage d’éléments inscrits dans un espace graphique structuré sous forme matricielle (lignes - colonnes) ; concernant l’indexation des items spatiaux dans le cahier, des schèmes d’ordonnancement numérique (les numéros de page d’un livre), alphabétique (l’ordre dans un dictionnaire), alphanumérique (arborescences) ou cartésien numérique (schèmes d’ordonnancement en lignes ou en colonnes successives) sont a priori des précurseurs potentiels.
Avant de présenter l’analyse du cahier de plans pour spécifier notre hypothèse et de présenter l’expérimentation conçue pour l’évaluer, nous allons revenir sur le concept de schème pour justifier notre choix d’analyser ainsi le problème d’utilisation de l’outil, plutôt que de nous référer à la notion plus simple mais moins bien définie d’habitude.
II . 1. PROCÉDURES ATTENDUES ET SCHÈMES D’UTILISATION
La règle graduée est un bon exemple d’outil qui nécessite un apprentissage chez l’élève et exige du temps pour se constituer en instrument de mesure des longueurs (rectilignes). Cet artefact a été conçu pour être utilisé selon la procédure bien connue : mettre la graduation « 0 » à une extrémité de la ligne à mesurer, lire la graduation qui co ïncide avec l’autre extrémité – c’est la longueur de la ligne. En général, dès la fin de l’école élémentaire, la réalisation d’un but de mesure d’une ligne au moyen d’une règle graduée se fait sans se poser la question de comment utiliser la règle : la procédure attendue est devenue un schème d’utilisation du sujet. Ultérieurement, pour un utilisateur régulier, la règle devient un prolongement de lui-même pour effectuer des mesures. On peut repérer qu’il s’agit d’un schème construit et non d’un stéréotype en observant sa mise en œuvre dans des situations anormales : détérioration de l’instrument, existence d’une double graduation (par exemple, centimètres et inches), règle trop courte pour la ligne à mesurer, etc. L’activité du sujet comporte alors d’abord un composant tourné vers l’outil : « Comment s’en servir dans cette situation ? », avant la réalisation du but, que la perturbation a modifiée dans son contrôle.
Un outil d’usage moins fréquent est celui du papier graphique utilisé (documents comptables) pour présenter des listes de nombres (et calculer de longues additions) : il constitue « une adaptation culturelle pour aider les gens à aligner leurs nombres » (Kirsch, 2000, notre traduction, p. 45). Conçu sur le schème d’alignement vertical des nombres développé dans l’apprentissage scolaire de l’addition, le papier graphique est un outil directement utilisable. Il faut souligner que ce schème est sous-tendu par le concept de numération de position où la valeur des chiffres dépend de leur position dans le nombre, ce qui permet d’ailleurs au schème de s’étendre aux nombres décimaux
[2]. Il s’agit de plus qu’une simple habitude culturelle.
L’analyse des schèmes des opérateurs, en confrontation avec les procédures attendues, est pertinente aussi bien pour évaluer des outils existants que pour guider la conception. Un exemple illustratif concerne l’utilisation de boîtes de vitesses automatisées par des routiers professionnels (Galinier, 1995) : l’auteur a étudié les processus de prise en main d’une nouvelle boîte de vitesses automatisée ; elle montre que les schèmes initialement construits avec l’utilisation de boîtes manuelles (évaluation de l’adaptation de la vitesse à la situation présente et à venir proche, et éventuellement décision puis exécution d’un changement adéquat de vitesse) peuvent – dans des situations particulières – faire obstacle à l’utilisation de la boîte automatisée (pouvant éventuellement conduire à l’impossibilité de redémarrer). Elle a également observé le développement de (nouveaux) schèmes d’utilisation devenus compatibles avec les contraintes de la nouvelle boîte, y compris pour les contourner. L’analyse détaillée des fonctions effectivement remplies par l’outil permet d’interpréter les décalages observés entre utilisation attendue et utilisation effective, et d’identifier les relations entre les fonctionnalités de l’outil et les buts de l’activité : Galinier repère ainsi que le fonctionnement automatique ne peut prendre en compte l’anticipation et qu’il y a sous-jacent un problème de conception.
II . 2. DYNAMIQUE ET FLEXIBILITÉ DES SCHÈMES D’ACTION
Piaget définit le
schème d’une action comme « la structure générale de cette action se conservant au cours de ses répétitions, se consolidant par l’exercice et s’appliquant à des situations qui varient en fonction des modifications du milieu » (Piaget, 1960, p. 552). Cette notion rejoint partiellement la notion d’affordance de Gibson (1979) qui est une description du monde pertinente au but d’action : elle décrit une opportunité d’action sur le monde de l’action, définie en fonction des capacités d’un acteur humain. Toutefois, alors que la notion d’affordance est souvent interprétée comme une relation directe entre propriété d’objet et propriété d’action du sujet
[3] (Paillard, 1989, parle même de relation « précablée »), le schème exprime que l’organisation de l’activité présente des invariants malgré des variations dans la situation d’action, et que ces invariants d’action sont liés à des invariants conceptuels (Vergnaud, 1985 ; 1991).
Le schème d’action articule trois composantes : une classe de situations finalisées, une structure représentative et une organisation des opérations, qui, s’appuyant sur la représentation, permettent d’atteindre la finalité visée. Comme il y a des rapports de hiérarchie ou de coordinations entre finalités, situations et représentations, il y a des rapports d’emboîtement entre schèmes de niveaux différents. Il y a aussi une capacité de composition des schèmes. Enfin, le cadre piagétien intègre une dimension dynamique de développement des schèmes, qui s’exprime dans les termes d’assimilation : le schème permet de répondre à une classe plus large de situations et d’accommodation : le schème doit être transformé pour devenir capable de répondre à cette classe (la transformation peut impliquer une conceptualisation nouvelle et/ou l’articulation de plusieurs schèmes antérieurement isolés). En ce sens, le concept de schème est moins holistique que la notion d’habitude, plus dynamique et flexible que celle d’automatisme ou de stéréotype ; il permet de poser des questions plus précises sur d’éventuelles interférences entre schèmes ou de conflits entre schèmes d’utilisation et procédures attendues. C’est la raison pour laquelle nous analysons la question d’utilisation du cahier de plans en termes de schèmes.
III. LOGIQUE DE CONCEPTION DU « CAHIER DE PLANS »
Nous allons définir les propriétés du cahier de plans pour dégager les relations entretenues avec des situations que des schèmes préexistants peuvent assimiler, et avec des instruments que des sujets – professionnels ou non – ont pu être conduits à utiliser. Il s’agit d’un outil représentatif relativement complexe. Dans sa logique de conception, il articule en effet une représentation de l’espace géographique, une décomposition en unités élémentaires, une indexation de ces unités et, enfin, un classement de ces unités dans un fichier linéaire : le cahier de plans, « paginé » par les numéros des parcelles. Nous allons analyser ces différentes composantes en recherchant les situations de référence qui peuvent fonctionner comme des précurseurs.
III . 1. REPRÉSENTATION DES LIEUX D’INTERVENTION, INDEXATION ET CLASSEMENT DES PARCELLES
L’espace géographique dans lequel se situent les lieux potentiels d’intervention est représenté dans un système cartographique bidimensionnel : le système international de coordonnées UTM
[4]. Selon ce système, les références correspondant à la longitude d’une position ponctuelle sont portées sur l’axe horizontal (ouest/est), celles relatives à la latitude sur l’axe vertical (sud/nord). Dans le cahier de plans, la surface cartographiée est découpée selon un quadrillage uniforme ; cela permet, pour une échelle donnée, de représenter une unité qui est la parcelle de territoire comme celle hachurée de la figure 1, par un « parcellaire » intégrable dans un classeur de format A4.
Les parcellaires d’un territoire donné (en général la commune) sont ensuite rangés de manière séquentielle dans le cahier de plans, en partant de la parcelle la plus au sud et à l’ouest, d’abord selon les rangées « horizontales » (même latitude X, longitude Y croissante), puis selon l’ordre « vertical » des latitudes. La figure 1, à droite, présente le schéma correspondant d’indexation des parcelles et de parcours du cahier des parcellaires
[5].
Fig. 1.À gauche, représentation de l’indexation des parcelles (ex : surface hachurée) par le couple des coordonnées du centre de la parcelle (coordonnées UTM). À droite, schéma d’organisation des parcellaires dans le cahier de plansOn the left, indexation of the parcels (ex. : hatched area) by the two coordinates of the center of the parcel (UTM coordinates). On the right, schema of organisation of the « parcellaires » in the maps book
Selon l’indexation retenue, chaque élément est désigné par le numéro de la ligne (sur l’axe des x), puis par le numéro de la colonne (sur l’axe des y). Sur l’exemple de la figure 1, la parcelle origine, en bas à gauche, est indexée <56-23> et sa voisine de droite <57-23>. Ce numéro d’indexation est reporté sur un cartouche, sur la feuille correspondante du cahier de plans (le « parcellaire »). On a représenté sur la figure 1, à droite, le cartouche correspondant à la parcelle hachurée.
Le système d’identification ponctuelle s’appuie sur la représentation cartésienne classiquement utilisée dans l’enseignement en mathématiques et en géographie pour représenter des points dans le plan. Toutefois, le codage d’éléments organisés en tableau à deux dimensions peut a priori relever de deux procédures concurrentes : un codage cartésien ou un codage des éléments de la matrice selon le schème de lecture habituel, avec origine « en haut, à gauche ». On peut faire l’hypothèse qu’il peut y avoir conflit, ou au moins interférence, entre la procédure retenue pour l’indexation et le rangement des parcellaires et le schème de lecture.
En fait, si on feuillette le cahier de plans (selon le mode habituel de lecture d’un livre), on trouvera successivement les parcellaires d’index : 56-23, 57-23, 58-23, 56-24..., 57-26, 58-26. Si on veut l’utiliser pour aller du point A au point B selon la route indiquée (Fig. 1, à droite), il faudra aller à la page 4 pour trouver l’index 56-24, puis successivement aller aux parcellaires 57-24 (page suivante), 57-25 (trois pages plus loin) et 57-26 (encore trois pages plus loin). Selon le format numérique de l’index, on s’attendrait à des parcellaires d’index « numériques » 57-24, 57-25 et 57-26. On voit apparaître un autre conflit potentiel.
Pour spécifier nos hypothèses sur les raisons de sous-utilisation qui seraient liées à la structure du cahier de plans, nous allons d’abord analyser les outils de navigation cartographique qui peuvent être utilisés dans un usage courant, non professionnel.
III . 2. OUTILS ET SCHÈMES D’UTILISATION PRÉCURSEURS
Il existe des outils à visée similaire à celle du cahier de plans. Notre hypothèse est que de tels outils ont été élaborés pour un usage banal selon des schèmes dominants, d’une part, dans la lecture d’un espace graphique plan et, d’autre part, dans l’organisation en fichier linéaire d’un découpage de cet espace. Cela se traduit par deux hypothèses sur la structure des outils considérés. D’une part, l’organisation dominante d’un plan ou d’une carte d’ensemble se fera en parcelles (représentables à une échelle convenable dans le format retenu pour le guide) selon une organisation lignes-colonnes, correspondant à l’invariant bidimensionnel de l’espace plan. D’autre part, la « linéarisation » de ces parcelles dans une structure de livre pourra prendre deux formes dominantes, conformes aux schèmes de lecture de l’espace graphique et à ceux de lecture d’un livre : soit les parcelles à ordonner sont indexées directement selon un ordre numérique, soit elles sont indexées selon le parcours des lignes successives en partant du haut à gauche, selon le schème dominant de lecture.
Nous avons distingué trois catégories d’outils, susceptibles d’être utilisés par nos sujets hors du domaine professionnel avec des schèmes d’utilisation qui pourraient être des précurseurs : 1 / les plans et cartes représentant une partie de l’espace dans un espace graphique plan unique (les plans de ville ou d’arrondissement, tels que ceux affichés dans les lieux publics, sont de ce type, ainsi que les cartes routières ou plans « papier ») ; 2 / les outils comme les cartes routières où l’espace graphique matériel de représentation est organisé en plis, pour permettre une représentation à une échelle « assez petite » tout en limitant l’encombrement dans l’utilisation des représentations « locales » où la précision de l’échelle est la plus pertinente ; 3 / enfin les outils de type « livre de cartes », « cahier de plans » et « guides » : ils sont essentiellement la présentation de parties d’un plan ou d’une carte d’ensemble selon l’organisation linéaire de la succession des pages d’un livre.
Nous avons analysé l’organisation de plus de vingt de ces outils de grande diffusion, conçus par une diversité d’éditeurs. Ils se conforment à l’organisation suivante : linéarisation du plan d’ensemble en parcelles selon une indexation numérique reprise dans le guide ; indexation des parcelles selon un codage alphanumérique
[6]. Dans tous les cas, les indexations commencent en haut à gauche de l’espace graphique. Les parcellaires comme les plans à lecture directe sont structurés par un repérage alphanumérique à partir du point en haut à gauche. Nous n’avons pas trouvé de guide de grande diffusion qui organise la linéarisation des parcelles de plan d’ensemble dans le guide à partir d’une origine en bas à gauche, comme c’est le cas dans le repérage des cartes d’état-major et dans le cahier de plans.
III . 3. LES SCHÈMES DOMINANTS EN CONFLIT AVEC LES PROCÉDURES ATTENDUES POUR L’USAGE DU CAHIER DE PLANS
L’hypothèse centrale pour rendre compte de la sous-utilisation de l’outil est que sa structure entre en conflit avec le schème de lecture occidentale (lecture des lignes successives, de gauche à droite, en partant du point en haut à gauche).
— Il s’agit d’un schème construit dès l’enseignement de la lecture, qui est très fort, difficile à inhiber. Il existe un ensemble de données de la littérature qui vont en ce sens (Leplat, 1968 ; Ehrlich & Rossi, 1986 ; Netchine, Guihou, Greenbaum, & Englander, 1983 ; O’Regan & Lévy-Schoen, 1978 ; Vurpillot, Castela, & Renard, 1975).
— Il y a convergence d’un ensemble de données sur le fait qu’il s’agit d’un schème stable, qui peut assimiler les situations de parcours dans des organisations spatiales bidimensionnelles d’éléments non langagiers, telles que des tableaux de données, ou des organisations matricielles. Ainsi, lors de situations de repérage dans un structure matricielle, les analyses de mouvements oculaires ont mis en évidence l’importance précoce des balayages « horizontaux » successifs (Vurpillot & Berthoud, 1969 ; Baudonnière, Pêcheux, & Taranne, 1981). La stabilité du schème de lecture se repère a contrario dans une étude sur l’utilisation des menus déroulants dans les logiciels : une étude expérimentale récente montre – pour des sujets de langue anglaise et des sujets de langue chinoise – que la structure de liste des menus apparaît plus efficace si elle est en rupture avec l’ordre de la lecture ( « differenciation in menus is best performant when the natural flow of the user’s native language is broken through a transformation process similar to a matrix transpose » ) (Martins Shih & Goonetilleke, 1998, p. 569).
— L’extension de ce schème est importante : elle est à la mesure de la place socioculturelle des activités développées « à propos » de l’espace graphique et scriptural. À côté de l’importance scolaire des activités de lecture/écriture de textes, on peut identifier dans notre culture de nombreuses situations scolaires ou ludiques qui appellent une lecture d’un espace graphique organisé selon deux dimensions. En mathématiques de l’enseignement obligatoire, par exemple, les élèves doivent lire, compléter, remplir des tableaux fonctionnels ; dans d’autres disciplines, ils ont un travail analogue à faire sur des tableaux à double entrée de mise en relation de données ; ils ont aussi à identifier des points dans un espace (en géométrie, en géographie). Des situations ludiques comme la bataille navale ou les mots croisés appellent aussi une lecture d’un espace graphique organisé selon les deux dimensions « horizontale » × « verticale ».
— Sa diffusion est très large : la lecture est issue d’une intervention socioculturelle majeure lors de l’enseignement obligatoire. La construction de l’espace de la lecture est organisée de façon précoce à la fois par l’environnement culturel et par des interventions systématiques essentiellement institutionnelles. Son utilisation est permanente – ou au moins très fréquente – dans une population alphabétisée.
Ces propriétés en font un schème très prégnant, voire dominant dans un ensemble de schèmes pertinents pour une exploration d’un espace graphique. En conséquence, il pourrait y avoir activation massive de ce schème dans des tâches non spécifiquement professionnelles ou conflit entre l’activation de ce schème et celui, plus spécifique, d’identification de position dans une représentation cartésienne, donc interférence de schèmes.
Le système d’indexation des parcellaires, qui concerne une structure matricielle, est lié à un schème de repérage axial
[7] de points du plan construit lors d’utilisations géographiques ou mathématiques (repérage, puis fonctions numériques). En termes d’extension comme de diffusion, le schème de lecture matricielle, étendant la lecture de texte, domine le schème de représentation axiale. La construction par les professionnels d’un schème de parcours du cahier de plans, selon l’indexation indiquée sur la figure 1, devrait donc interférer avec le schème dominant de lecture (de textes ou d’organisation matricielle de données).
Par ailleurs, dans l’action de feuilletage du cahier de plans, l’indexation retenue devrait entrer en conflit avec le schème de parcours des pages selon l’ordre numérique croissant, où on trouve par exemple 56-24 juste après 56-23 (et non trois pages plus loin comme dans notre exemple). Ce schème de parcours est en effet lié à une numérotation habituelle des ouvrages, et on peut faire l’hypothèse sans risque qu’il est un schème dominant pour des sujets adultes alphabétisés (il n’y a pas de différences selon les langues de ce point de vue).
IV. ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DU CONFLIT DE SCHÈMES
Pour tester nos hypothèses sur l’existence de schèmes dominants susceptibles d’entrer en conflit avec les procédures attendues pour l’usage de l’outil ou de schèmes prégnants susceptibles d’interférer, trois situations expérimentales ont été proposées à des sujets professionnels, expérimentés ou novices par rapport à l’utilisation du cahier de plans :
- 1 / dans une première situation, il s’agit pour les sujets d’indexer une base cartographique quadrillée : on postule qu’elle s’effectuera spontanément selon le schème de lecture occidentale ;
- 2 / dans la seconde situation, les connaissances de l’indexation de l’outil sont analysées à partir de deux tâches : ordonnancement d’index de parcelles, classement linéaire de parcellaires identifiables par leur position sur le plan de situation ;
- 3 / la troisième situation compare la recherche d’une parcelle cible à partir d’une parcelle de départ, respectivement dans le cahier de plans professionnel en usage, et dans un cahier de plans modifié pour supprimer le conflit avec le schème d’indexation numérique.
Les sujets sont constitués en deux groupes de professionnels :
- un groupe de sapeurs-pompiers d’un même centre de secours déjà expérimentés dans l’usage du cahier de plans (groupe codé E) (25 sujets E pour les deux premières situations expérimentales ; 20 d’entre eux pour la troisième) ;
- un groupe de sapeurs-pompiers, du même centre, novices dans cet usage (groupe codé N) (13 sujets N pour la première situation expérimentale, 10 d’entre eux pour la dernière).
La passation a eu lieu dans le cadre de leur présence au centre. La population source est moins nombreuse pour les novices que pour les expérimentés. Nous avons pris une population d’origine de 38 professionnels, en fonction de leur disponibilité, vu les contraintes opérationnelles. Au total, 25 expérimentés et 13 novices ont d’abord réalisé deux tâches de conception libre d’un cahier de plans (ordonnancement et indexation) ; les 25 expérimentés ont ensuite réalisé deux tâches de classement de parcellaires (à partir de leur index, et à partir de leur position dans le plan de situation) selon le format de l’outil professionnel ; en raison des contraintes opérationnelles en cours de passation, seulement 20 des expérimentés et 10 des novices ont enfin passé les deux tâches de navigation de la dernière situation (avec deux formats de cahiers de plans). Nous allons présenter successivement les trois situations et les résultats
[8] de leur analyse.
IV . 1. INDEXATION D’UNE BASE CARTOGRAPHIQUE QUADRILLÉE
On présente au sujet un puzzle reconstitué, composé de 25 cartons (de 10 cm de côté) figurant un bois du département de l’Oise. Il dispose du plan à une échelle inférieure (sur format A4). Un carnet à pochettes transparentes est donné, ainsi par ailleurs qu’un crayon papier et une gomme. La consigne verbale est la suivante :
« Voici une carte représentant le bois Saint-Michel. Elle est morcelée en parties égales pour permettre son rangement dans le carnet à pochettes. Il va te falloir nommer chacune des parcelles de la carte selon la méthode de ton choix. Cette méthode d’identification devra permettre, non seulement de trouver la parcelle dans le carnet de rangement, mais aussi de situer chaque parcelle par rapport à toutes les autres (au niveau de la carte complète). Tu disposes d’un plan de situation, sur lequel tu peux indiquer le système de repérage que tu proposes, ensuite il te sera possible de commencer à ranger les cartons dans le carnet, avant d’indiquer en marge de chacune des pages leurs appellations respectives. Le système doit être simple mais efficace. On doit pouvoir passer du plan de situation à la parcelle classée dans le carnet et vice versa. »
Cette situation demande donc aux sujets de concevoir un outil de type « cahier de plans ». La tâche comporte deux sous-tâches : 1 / l’ordonnancement des parcellaires dans le cahier ; 2 / leur indexation pour passer du plan (quadrillé) au carnet. Les résultats seront analysés de ces deux points de vue.
Dans cette tâche de conception, les sujets « expérimentés » pourraient a priori reproduire les propriétés de l’outil professionnel, ce qui ne devrait pas être le cas pour les « novices » n’ayant pas une telle connaissance. Cependant, si le schème de lecture a bien les propriétés de force et de stabilité postulées, c’est lui qui devrait guider l’action : on devrait alors observer la présence massive d’une même organisation et d’une même indexation pour les « expérimentés » et les « novices ».
Dans la tâche d’ordonnancement, on vise donc tout d’abord à attester la présence massive de l’organisation d’une base de données cartographique « ligne à ligne, de gauche à droite, en partant du point en haut à gauche », selon le schème de lecture/écriture occidentale, que nous désignerons désormais simplement comme « schème de lecture », et dont nous avons fait l’hypothèse qu’il était un schème dominant. Dans la tâche d’indexation, on cherche s’il existe un schème dominant de classement des parcellaires dans un cahier.
IV . 1 . A. Structure de l’ordonnancement spatial
Quatre types d’ordonnancement spatial ont été observés pour les parcelles :
- ordonnancement selon le schème de lecture (départ en haut à gauche, parcours des lignes successives de la matrice en « descendant ») ;
- ordonnancement selon la procédure de l’outil professionnel (départ en bas à gauche, parcours des lignes successives de la matrice en « remontant ») ;
- ordonnancement matriciel en colonne à partir du haut à gauche ;
- enfin, ordonnancement « mixte », avec départ en haut à gauche, en demi-colonnes.
Le tableau 1 présente le nombre de sujets expérimentés et novices qui utilisent les différents ordonnancements des parcelles.
On remarque :
- l’absence de différence entre sujets expérimentés et novices ;
- le départ de l’ordonnancement par la gauche, quels que soient la structure produite par les sujets et le choix massif des départs de l’ordonnancement par le point « en haut à gauche », comme dans le schème de lecture (35 sujets sur 38) ;
- l’ordonnancement dominant – mais non exclusif – en conformité au schème de lecture (28 sujets sur 38) ;
- la très faible place des ordonnancements conformes à l’outil existant (3/38).
On peut donc bien raisonnablement maintenir l’hypothèse d’un schème très prégnant, mais pas absolument dominant, de départ de la structuration d’un espace graphique selon le point de départ du schème de lecture. (La dominance semble plus forte pour les novices – 84 % – que pour les expérimentés – 68 % –, mais la différence n’est pas significative).
TABLEAU 1 :
Nombre des sujets, expérimentés et novices, proposant les différentes structures de l’ordonnancement des parcelles
(Number of experimented and novice subjects proposing the various orders for parcels)
IV . 1 . B. Mode d’indexation
On observe deux modes d’indexation des parcelles :
- numérotation linéaire (1, 2, 3...), selon le sens de lecture occidental ;
- codage cartésien, en couples d’index pour les lignes et les colonnes, avec trois variantes dans l’usage respectif des chiffres et des lettres (voir tableau 2).
On observe tout d’abord la dominance du mode de codage cartésien, par rapport à la faiblesse de l’indexation linéaire (31 sujets contre 7).
TABLEAU 2 :
Distribution des sujets selon les modes d’indexation retenus(sujets expérimentés / sujets novices)
(Number of subjects using the various indexing modes (experimented vs novice subjects))
On remarque ensuite dans les codages cartésiens (31 sujets) la prédominance massive d’une différenciation des domaines de codes pour chacune des dimensions : 29 sujets sur 31 codent une dimension en lettres et l’autre en chiffres ; seules deux indexations cartésiennes ont un codage doublement numérique, comme dans le cahier de plans. L’affectation du domaine de codage alphabétique ou numérique aux dimensions X et Y est équilibrée (13 vs 16).
On observe par ailleurs que l’indexation semble indépendante de l’expérience des sujets. Il en est de même de l’utilisation dominante de l’ordre alphanumérique (25 sujets expriment les lettres avant les chiffres, contre 4 qui font l’inverse).
IV . 1 . C. En conclusion
Nous retiendrons que les régularités massives se situent à un niveau plus élémentaire que le schème de lecture dont nous postulions qu’il était dominant :
- vis-à-vis de l’ordonnancement linéaire, dominance absolue du départ de lecture « en haut à gauche », prédominance importante du schème de lecture selon le sens occidental sur les autres ordonnancements matriciels ;
- vis-à-vis de l’indexation, prédominance, non exclusive, du codage cartésien, avec différenciation massive des domaines d’indexation de chaque dimension, et écriture dominante alphanumérique pour le code.
La pratique des cahiers de plans par les sujets expérimentés n’influence pas de manière significative la conception d’un outil similaire.
IV . 2. CONNAISSANCE DE LA STRUCTURATION DU CAHIER DE PLANS
Dans cette seconde situation expérimentale, deux tâches ont été conçues pour inférer les connaissances des professionnels sur les modes d’indexation et sur l’ordonnancement des parcellaires dans l’outil. La première tâche demande de retrouver l’ordre dans lequel des parcelles sont classées dans le cahier, à partir de leur index. Dans la seconde tâche, il s’agit de classer dans un cahier à pochettes des parcellaires identifiables par leur place sur le plan de situation. Ce sont les mêmes sujets expérimentés que dans la situation précédente qui réalisent ces deux tâches.
IV . 2 . A. Ordonnancement des index
On donne aux sujets 10 index, analogues à ceux des parcellaires du cahier de plans : c’est-à-dire un couple de nombres X, Y à deux chiffres (de 51 à 55 pour les X, 56 à 58 pour les Y). On présente une pile de cartons individuels portant chacun un index. Le rangement initial de la pile a été choisi de sorte qu’il n’y ait jamais plus de deux cartons successifs qui appartiennent à la même ligne ou à la même colonne. Le premier carton porte l’index 53-57 : il correspond au centre du territoire indexé. Le sujet doit remettre les cartons dans l’ordre de classification des parcellaires dans le cahier de plans.
TABLEAU 3 : Distribution des sujets selon les classements effectués pour les index des parcelles (Number of subjects according to their classifying scheme of index)
Les résultats concernent le type de classement. Le nombre des sujets utilisant l’un des quatre types de classement observés est donné dans le tableau 3.
On remarque la dominance massive des départs du classement selon les nombres simultanément les plus petits pour X et pour Y (classements 1 et 2 : 21 sujets sur 25). On observe par ailleurs un nombre égal (12) de sujets qui classent d’abord selon l’ordre croissant sur les X (classements 1 et 3) et de sujets classant d’abord selon les Y croissants (classement 2).
La familiarité avec l’outil aurait pu déclencher un classement prédominant d’abord par X croissant. Le schème de classement numérique aurait pu, quant à lui, déclencher un classement prédominant selon les Y croissants. Aucun de ces classements ne prédomine : soit deux schèmes ont été en concurrence pour chaque sujet, avec une activation aléatoire ; soit les sujets sont partagés en deux groupes avec dominance d’un des deux schèmes (soit tout autre combinatoire...). La conclusion certaine est qu’aucun des deux schèmes potentiels n’a fonctionné comme schème dominant.
IV . 2 . B. Classement de parcellaires
Pour cette deuxième tâche, on donne aux sujets 10 parcellaires (dans un désordre similaire à celui des index dans la situation précédente), ainsi que le plan de situation correspondant à une commune éloignée du secteur d’intervention habituel. On demande de mettre les parcellaires dans le cahier de pochettes destiné à un engin d’intervention. On est dans une situation duale de la précédente : le sujet doit se baser sur l’organisation spatiale de l’espace graphique pour effectuer son classement de parcelles, alors que précédemment c’était la structuration des index qui était en jeu. La distribution des sujets (tous expérimentés) selon leur type de classement est donnée dans le tableau 4.
TABLEAU 4 :
Distribution des sujets selon les classements effectués pour le rangement des parcellaires
(Number of subjects according to their classifying scheme of spatial items)
Globalement il y a moins d’invariants dans les classements que dans la tâche précédente, bien qu’ici aussi les classements correspondent à un départ à gauche. Il n’apparaît pas de dominance d’un balayage en ligne (classements 1 et 3), bien qu’il soit un peu plus fréquent que celui en colonne (16 sujets vs 9). On remarque que seuls 6 de nos sujets expérimentés utilisent le classement 1 qui correspond à la structuration du cahier de plan ; 7 autres sujets commencent bien leur classement par le parcellaire le plus en bas à gauche, mais l’organisent en colonne (ce qui correspond à X constant, Y croissant). Pour les sujets qui commencent le classement à partir du haut à gauche (classements 3 et 4), il y a une forte prédominance du sens de lecture (10 sujets contre 2).
IV . 2 . C. Conclusion provisoire sur la connaissance de la logique de l’outil
Si l’on analyse, sujet par sujet, les couples de classement pour l’indexation et pour l’ordonnancement des parcelles on observe une grande diversité. Seuls neuf sujets donnent des réponses compatibles avec l’activation d’un seul schème : deux sujets ont une réponse cohérente avec la mise en œuvre de la procédure attendue pour l’utilisation de l’outil ; quatre sujets ont une réponse cohérente avec la mise en œuvre du schème de classement numérique ; trois sujets répondent selon le schème de lecture appliqué à un tableau matriciel. Sept sujets répondent suivant la tâche soit par un classement numérique, soit par un classement conforme à l’outil. Six autres sujets ont une première réponse avec départ à partir de l’index le plus bas (compatible avec l’invariant de représentation cartésienne des plans), et une seconde réponse compatible avec le schème de lecture. Trois sujets ont un ensemble de réponses qui n’entrent dans aucune de ces catégories et ne sont interprétables ni en termes de schèmes dominants ni en termes de logique de l’outil.
L’expérience suivante va nous permettre d’affiner notre analyse sur les conflits entre la procédure attendue pour s’accommoder à la logique du cahier de plans : classement des parcelles selon le schéma <X croissant, Y constant> et schème numérique d’indexation des parcellaires selon l’ordre <X constant, Y croissant>.
IV . 3. COMPARAISON DE L’USAGE DE L’OUTIL PROFESSIONNEL AVEC UN CAHIER DE PLANS MODIFIÉ
La tâche demandée aux sujets est une tâche de navigation : à partir d’un parcellaire donné, il faut rechercher un parcellaire cible situé dans l’une des 8 positions possibles autour du parcellaire de départ ; la première servant d’entrée dans la tâche, la variable cible (CIB) prend sept valeurs. Deux formats (FMT) sont comparés : le cahier de plans professionnel et une version modifiée, où l’indexation est compatible avec le schème numérique. La distribution des sujets sur les deux ordres de passation (cahier modifié ou cahier professionnel en première tâche : variable ORD) a été aussi homogène que possible au vu des réponses dans les tâches antérieures (telles qu’elles ont pu être évaluées en temps réel). Pour des raisons de disponibilité opérationnelle, 20 des 25 « expérimentés » et 10 des 13 « novices » ont pu réaliser ces deux tâches ; ils ont été distribués également sur les deux ordres de passation. Le plan d’expérience est ainsi : S <EXP2 * ORD2 > * FMT2 * CIB7.
On s’attend à ce que la dominance du schème numérique (l’index 54-23 lu le nombre 5423) se traduise de la manière suivante :
- les sujets novices auront plus de difficulté à utiliser l’outil professionnel que l’outil modifié, quel que soit l’ordre de présentation ;
- les sujets expérimentés auront plus de difficulté à utiliser l’outil professionnel, quand celui-ci est présenté après l’outil modifié qui réactive le schème de lecture, schème dominant antérieur.
On s’attend à deux effets antagonistes de l’ordre de passation : 1 / effet de facilitation de la seconde épreuve, par le micro-apprentissage à partir de la passation de la première épreuve qui lui est isomorphe, et 2 / effet de perturbation, du fait du changement d’organisation du fichier.
Pour évaluer ces effets, on a relevé des éléments de vitesse et de précision :
- temps de recherche, entre l’expression du numéro du parcellaire cible et l’indication par le sujet de l’arrivée sur ce parcellaire dans le cahier de plans ;
- dépassements de la cible lors de la recherche (lorsqu’il feuillette le cahier de plans, le sujet n’identifie pas le parcellaire recherché et dépasse sa position d’un nombre n de feuillets), et départs à contresens (on compte le nombre de feuillets tournés dans le mauvais sens avant rectification).
IV . 3 . A. Analyse globale de l’effet du format de cahier
Sur l’ensemble des sujets, expérimentés et novices, les performances moyennes de recherche dans le cahier de plans professionnel (P) ou modifié (M) sont données dans le tableau 5, pour chacun des deux ordres de passation (moyenne calculée sur les 7 dernières cibles, la première cible servant d’entrée dans la tâche)
[9].
TABLEAU 5 :
Performances moyennes selon l’ordre de passation, pour chacun des cahiers de plans
(Mean values of research time (seconds), number of target overpassing, number of departures in the reverse order, for each map book, depending on the experimental condition)
Sur ces résultats globaux, on observe une différence attendue : la recherche dans le cahier de plans modifié est globalement plus efficace (le temps de recherche moyen est plus court, il y a en moyenne moins de départs en sens inverse). Une analyse de la variance sur les temps de recherche nous permettra d’affiner l’étude de l’effet des variables de format, ordre de passation, expérience et nature des cibles.
IV . 3 . B. Analyse statistique des effets et des interactions
Cette analyse porte sur les temps d’atteinte (TPS) des différentes cibles (CIB) selon le format du cahier de plans (FMT), l’ordre de passation (ORD) et l’expérience des sujets (EXP). Deux problèmes se posent : 1 / le caractère non équilibré du plan en ce qui concerne la variable EXP avec 20 sujets expérimentés et 10 sujets novices ; 2 / l’existence de points singuliers dans la distribution des temps. Nous avons donc effectué
[10] : d’une part, une ANOVA sur les données temporelles et une ANOVA sur TPS > 5,1 (5,1 sec. est la valeur du temps médian) ; d’autre part, des comparaisons pondérées et des comparaisons équipondérées sur la variable EXP
[11].
— L’effet du format est très significatif (quelle que soit la comparaison). Ainsi pour la comparaison pondérée sur TPS, on trouve F(1;26) = 14,06 ; p < .001. Les temps de recherche sont plus longs avec le format du fichier professionnel qu’avec le format modifié. Il s’agit d’un effet très fort (η = 0,59).
— L’effet de la cible est également très significatif. Pour la comparaison pondérée sur TPS, F(6;156) = 3,765 ; p < .002. La comparaison pondérée, sur TPS, entre cibles différant du point de départ par une coordonnée seulement et cibles différant par leurs deux coordonnées montre l’existence d’un effet presque significatif sur le temps d’atteinte (F(1;26) = 3,518 ; p < .08). (Les autres comparaisons donnent des seuils de signification p < .05.) Le nombre de coordonnées différentes ne rend toutefois compte que d’une partie de l’effet de la variable « cible ».
L’effet de la cible comme celui du type de cible sont forts (η = 0,35).
— Il n’y a pas d’effet significatif de l’expérience, ni de l’ordre de passation.
— Il y a une interaction entre l’expérience et le format : F(1;26) = 4,48 ; p < .05. L’effet du format sur le temps d’atteinte de la cible est plus grand pour les novices que pour les expérimentés. (La figure 2 ci-dessous représente donc bien une interaction significative.) Il s’agit d’une forte interaction (η = 0,38).
— Les autres interactions ne sont pas significatives. Toutefois dans l’ANOVA pour TPS > 5,1 sec., on trouve pour EXP.ORD F(1;26) = 7,04 ; p < .02. L’ordre de passation joue davantage pour les novices que pour les expérimentés.
IV . 3 . C. Effets de l’ordre de passation selon le format et l’expérience
Sur la figure 2 qui présente les moyennes de temps de recherche par type de cahier de plans, pour chaque ordre de passation, pour les expérimentés et les novices, on observe que :
- les novices, peu familiarisés avec le cahier professionnel, ont des temps de recherche plus longs avec le cahier professionnel qu’avec le cahier modifié, et cela est davantage marqué pour la première passation ;
- les professionnels, bien que familiarisés avec le cahier professionnel, ont des temps de recherche pour ce cahier (un peu) plus longs que les temps de recherche dans un cahier modifié ; l’effet est accentué pour la seconde passation.
Cette différence entre temps de recherche dans le cahier modifié et dans le cahier de type professionnel est constatée sujet par sujet pour 27 des 30 sujets (l’exception concerne trois expérimentés).
Fig. 2. Temps moyen d’atteinte de la cible (en secondes) selon la nature du cahier de plans (P = cahier professionnel ; M = cahier modifié), l’ordre de passation (1 = en premier ; 2 = en second), et l’expérience (1 = expérimenté ; 2 = novice)Mean time (in seconds) for reaching the target parcel, depending on the map book (professional P vs modified M), the order (1 = first ; 2 = second), and on the experience (1 = experienced ; 2 = novice)
Les professionnels expérimentés et novices diffèrent aussi en ce qui concerne les départs en sens inverse. On observe 5 professionnels expérimentés sur 20 qui commencent plus de 4 fois leur recherche en sens inverse avec le cahier de plans du type professionnel, alors que c’est le fait de 6 sujets novices sur 10. En revanche, de telles erreurs concernent toujours moins de 15 % des sujets avec le cahier modifié (qu’ils soient expérimentés ou novices).
IV . 3 . D. Conclusion sur la situation expérimentale de navigation dans un fichier
L’hypothèse que l’existence d’un schème numérique (le couple X, Y étant lu comme le nombre XY) serait un obstacle pour l’utilisation d’une procédure conforme à la structure de l’outil professionnel et un facilitateur pour l’outil modifié est confirmée pour les novices : ils ont eu plus de difficulté à utiliser l’outil professionnel que l’outil modifié, quel que soit l’ordre de présentation. L’hypothèse d’interférence entre ce schème et la procédure liée à la structure du cahier de plans professionnel est vérifiée pour les expérimentés : ils ont eu plus de difficulté à utiliser l’outil professionnel quand celui-ci a été présenté après l’outil modifié (dont on suppose qu’il a réactivé le schème numérique inadapté à la structure du cahier).
Les effets de l’ordre de passation existent à la fois en termes de facilitation (pour les novices, la navigation est toujours plus efficace dans la seconde épreuve) et de perturbation (pour les expérimentés, la navigation est au contraire plus efficace dans la première épreuve, avec un effet plus fort pour le cahier professionnel). Le fait que les expérimentés mettent en moyenne autant ou plus de temps que les novices ont mis pour atteindre une cible dans le cahier modifié et, en revanche, mettent moins de temps pour le cahier professionnel est conforme à l’hypothèse de constitution d’un schème reflétant la procédure attendue, schème interférant avec le schème numérique initial (observé chez les novices).
V. DISCUSSION ET CONCLUSION
L’ensemble des données de l’expérimentation conduit à moduler les hypothèses initiales. On ne peut rendre compte de l’activité des professionnels dans nos trois situations expérimentales par la seule existence d’un schème dominant de lecture de données organisées dans un espace bidimensionnel, schème qui serait en conflit avec les procédures attendues dans l’utilisation de l’outil. On ne peut pas non plus rendre compte de ces données par le seule hypothèse d’une interférence entre schème de lecture et schème de repérage spatial (l’un et l’autre disponibles chez les sujets concernés).
D’une part, deux catégories de schèmes interviennent : des schèmes de prise d’information d’items dans un espace graphique et des schèmes d’indexation de ces items dans un fichier linéaire (tel qu’un livre ou un classeur). D’autre part, l’analyse des productions des professionnels concernés montre la nécessité d’une analyse de ces schèmes à la fois en termes de représentations et en termes de sous-schèmes composant le schème.
La situation de conception d’un outil confirme globalement l’existence des schèmes postulés. Plus précisément, les résultats sont compatibles avec l’existence d’un sous-schème fortement dominant de départ d’un ordonnancement d’items selon le point de départ du schème de lecture (35/38 sujets partent de la parcelle « en haut à gauche ») ; mais, si la prégnance du schème de lecture est confirmée, il ne s’agit pas d’une dominance (seulement 28 sujets sur 38 ordonnent les parcelles en conformité avec l’activation d’un schème de lecture).
L’indexation des parcelles montre une dominance relative d’un schème de codage cartésien (31 sujets sur 38 utilisent une indexation en couple de valeurs). Il faut souligner que ce codage n’est pas celui des outils existants de type « guides routiers » qui utilisent une numérotation linéaire (1, 2...), que l’on retrouve utilisée seulement par 7 sujets (sur 38). Le schème des concepteurs des guides (ou leurs représentations sur les utilisateurs) n’est donc pas celui qui est dominant chez les professionnels observés, qu’ils soient expérimentés ou novices. En revanche, le schème d’indexation des parcelles qui est utilisé pour le rangement dans un cahier est celui qui domine dans la représentation des plans et cartes, à savoir un codage alphanumérique.
Qu’il s’agisse d’ordonnancement ou d’indexation, les schèmes qui rendent compte des données de la situation de conception sont en conflit avec les procédures attendues par la structure de l’outil, puisque celle-ci appelle à la fois un point de départ différent, et une indexation différente, sans distinction entre les coordonnées autres que de position. Le fait qu’on n’ait pas observé de différence selon l’expérience conforte l’existence de schèmes prégnants.
La situation de reproduction de l’outil indique toutefois une variabilité des schèmes disponibles et une diversité des schèmes selon les sujets. Dans cette situation il s’agissait successivement, pour des professionnels expérimentés, de retrouver l’ordre de classement dans l’outil à partir des index, et de classer des parcelles d’un plan de situation comme dans le cahier de plans. En fait, neuf sujets seulement (sur 25) donnent des réponses compatibles avec l’activation d’un seul schème : soit celui correspondant à la procédure attendue (2 sujets), soit un schème de classement numérique (4 sujets), soit le schème de lecture (3 sujets). Les réponses de treize sujets sont interprétables comme un basculement d’un schème à un autre selon la tâche (soit entre schème de classement numérique et procédure de classement de l’outil, soit entre schème de repérage axial et schème de lecture). Enfin les réponses de trois sujets ne sont pas interprétables dans ces termes. L’analyse de cette seconde situation confirme que la structure du cahier de plans n’est pas bien connue des professionnels, que les procédures de classement qui lui sont liées ne sont pas assimilées par la plupart d’entre eux et qu’il existe des interférences entre schème de lecture et schème de repérage axial (et schème d’ « indexation numérique » – où un couple de valeurs numériques X, Y est traité comme un seul nombre XY).
La troisième situation était une étude directe des effets d’une modification de l’outil sur la performance dans une tâche de navigation. Elle confirme l’existence du schème d’indexation numérique dans la mesure où on observe un effet très important du format utilisé : le cahier modifié conforme à ce schème conduit globalement à une bien meilleure performance que le cahier professionnel (en termes de temps mis et d’erreurs dans le sens de parcours du cahier pour atteindre un parcellaire cible). Toutefois, le fait qu’il n’y ait pas d’effet de l’expérience mais une interaction forte entre le format du cahier et l’expérience du professionnel indique que des schèmes de parcours adaptés à la structure du cahier professionnel fonctionnent chez les sujets expérimentés. Mais tout se passe comme si l’inhibition du schème numérique, inhibition nécessaire pour agir selon un autre schème en quelque sorte « formaté de l’extérieur », faisait ensuite obstacle à l’activation de ce schème pour parcourir un cahier modifié en conformité avec le schème numérique initialement prégnant, comme l’indiquent les performances des novices.
Nous n’avons pas discuté en détail des relations entre les tâches proposées aux professionnels et les tâches attendues dans le cadre de l’action en situation professionnelle. Nous relèverons seulement que nous avons relâché beaucoup des contraintes de pression temporelle et de stress qui pèsent lors de certaines interventions (secours à personne par exemple). Nous avons aussi découplé des tâches de repérage, de mémorisation dans l’outil, de recherche de cible dans le cahier de plans : nous avons tout lieu de faire l’hypothèse que leur interaction pourrait être plus sensible aux interférences de schèmes. Par ailleurs, nous n’avons pas abordé la question des autres fonctions de l’outil, en particulier les plans de détail de lieux sensibles en termes à la fois de contraintes de circulation et de ressources. Toutefois la variété des situations proposées aux professionnels dans notre étude, qui nous a permis d’affiner et de moduler une hypothèse de départ trop globale, nous permet aussi de tirer un certain nombre de conclusions pratiques.
D’une part, la situation initiale de conception proposée aux novices et aux expérimentés a confirmé la mise en œuvre des schèmes prégnants que sont le schème de lecture, le schème de codage alphanumérique (et le schème numérique de lecture d’un couple X, Y comme un nombre XY) : ceci devrait conduire à proposer pour les outils de navigation un codage distinct des deux dimensions de repérage spatial, codage organisé en cohérence avec le schème de lecture (pour que les premiers éléments alphanumériques ou numériques correspondent au point de départ de la lecture).
Malheureusement, un tel codage de l’espace des interventions entrerait en conflit avec une autre fonction, qui est la communication opérationnelle entre le niveau des opérations locales et les niveaux supérieurs (y compris dans la relation entre sécurité publique et défense). De plus, il entrerait à terme en conflit avec l’intégration d’un outil d’information de position tel que le GPS.
De plus, la troisième situation a mis en évidence le fait que les sujets ayant une expérience de l’outil, même s’ils n’avaient pas une représentation précise de son organisation, étaient capables d’une utilisation presque aussi efficace que celle du cahier modifié (tenant compte du schème d’indexation numérique), ce qui montre l’existence d’un processus d’accommodation à l’outil
[12]. En fait, on peut interpréter cela par le fait que les schèmes de lecture et de repérage ont deux invariants en commun : 1 / ils sont fondés l’un et l’autre sur une même représentation bidimensionnelle, et 2 / ils partagent un sous-schème en commun : le balayage horizontal de gauche à droite. En conséquence, l’interférence majeure ne concerne pas l’interférence de ces schèmes, mobilisables l’un et l’autre, mais plutôt l’interférence avec un schème d’indexation numérique. Le bénéfice de la modification envisageable en tenant compte seulement de la prégnance du schème de lecture apparaît alors marginale, si l’on prend en compte l’impact dans le dispositif opérationnel dans son ensemble.
En revanche, aussi bien les incohérences de représentation de l’organisation de l’outil chez des professionnels expérimentés que l’efficacité limitée de l’utilisation par les novices montrent la nécessité d’une formation explicite à l’outil. Le but de cette formation étant de surmonter l’obstacle initial du conflit avec le schème d’indexation numérique, en s’appuyant sur une connaissance de l’organisation spatiale dans l’outil, et en explicitant tout particulièrement la nécessité de ne pas lire l’index comme une valeur numérique mais comme le couple des valeurs des coordonnées. Une simple pagination des cahiers peut d’ailleurs contribuer à dissocier deux fonctions de l’index, à savoir désigner un couple de coordonnées ou un numéro de page.
Par ailleurs, des aménagements ont été proposés pour simplifier le système d’ensemble des cahiers de plans en l’organisant en fonction d’un découpage matriciel de l’espace des interventions et en traitant l’espace administratif des communes comme une information seconde mais marquée d’un codage très visible. Ces modifications visaient à diminuer le nombre de cahiers de plans, donc les problèmes d’identification du ou des cahiers à consulter, et à homogénéiser les processus de recherche. Dans le même sens, on a proposé une homogénéisation des plans de détails, en termes d’échelle, de données incluses, de mode de référence et de position dans les cahiers de plans.
En conclusion, le choix d’une analyse des difficultés d’utilisation d’un outil professionnel en termes de schèmes, posant la question des représentations sous-jacentes à un schème et des sous-schèmes le composant éventuellement, nous a permis non seulement de montrer l’existence d’interférences entre schèmes et les conflits de certains avec les procédures attendues, mais aussi de mettre en évidence des composants communs expliquant la flexibilité observée et les points réellement conflictuels, sur lesquels centrer soit la conception ou la modification de l’outil, soit la formation lorsqu’un ensemble de contraintes fonctionnelles doit être pris en compte : cela a permis d’élargir l’éventail des propositions de modifications non pour une optimisation locale mais pour une amélioration possible dans l’ensemble du système des fonctions et des outils.
Manuscrit reçu : mai 2000.
Accepté après modification : février 2001.
Tâche globale d’utilisation du cahier de plans pour la détermination de la cible, puis du trajet, en vue d’un déplacement pour une intervention de secours :
- identification du cahier de plans de la commune concernée parmi l’ensemble des cahiers de plans disponibles ;
- recherche du nom de lieu cible dans l’index toponymique ou la liste des établissements ;
- mémorisation du numéro du parcellaire lu dans l’index et des coordonnées du quadrillage ;
- recherche de la parcelle qui contient le lieu cible dans le plan de situation ;
- recherche du parcellaire concerné dans le cahier de plans ;
- identification de la zone de quadrillage dans le parcellaire ;
- repérage du lieu cible dans la zone de quadrillage ;
- consultation des parcellaires adjacents ou du plan de situation pour identifier l’axe d’arrivée sur la zone ou le trajet si la cible est représentée sur plusieurs parcellaires ;
- mise en relation mentale (et mémorisation) de la localisation actuelle du véhicule et de l’axe routier d’arrivée sur zone ;
- description de l’itinéraire au conducteur en temps réel de conduite (en parallèle avec certaines des opérations précédentes).
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[1]
Il existe une cause relativement générale de sous-utilisation qui tient à la connaissance du secteur (qui fait partie de la formation) et donc à l’appel à la mémoire du chef et du conducteur de l’engin, ce qu’une modification de l’outil n’a pas de raison de changer. C’est aux autres raisons liées à la structure de l’outil que nous nous intéressons ici.
[2]
Un tel alignement vertical pour additionner serait non pertinent pour des nombres écrits en chiffres romains ; heureusement il y avait le calcul par abaques.
[3]
Toutefois, Eleanor Gibson effectue un retour aux sources de la notion d’affordance en insistant sur l’analyse de l’information nécessaire pour percevoir une affordance, information qui inclut « des relations
invariantes entre événements qui évoluent dans le temps » (Gibson, 2000, p. 54, notre traduction) ; le concept d’invariance est souligné par nous.
[4]
UTM : Universal Time Meridian. L’origine des longitudes est arbitraire et liée à la détermination du temps. Pour l’Europe deux origines ont été privilégiées : l’origine sur le méridien de Paris, l’origine sur le méridien de Greenwich ; c’est ce dernier qui est la base du temps dit universel. Dans beaucoup d’atlas français, c’est le méridien de Paris qui est utilisé comme origine des longitudes est et ouest. Avec l’utilisation des coordonnées UTM, seules les latitudes est sont utilisées pour repérer les points du territoire métropolitain. Nous ne discuterons pas la question des unités, car seul l’ordre des coordonnées est ici pertinent, dans la mesure où l’outil est destiné à une utilisation dans un territoire relativement restreint.
[5]
Il existe un schème de lecture « occidentale » de documents de type « livre » et un schème « symétrique » pour les livres en langue sémitique ou en caractères chinois.
[6]
Dans quelques rares cas, on trouve un codage lettres/lettres pour des mini-plans de ville, mais les lettres « horizontales » sont celles du début de l’alphabet (A, B), et les verticales celles de la fin (Y, Z).
[7]
Il faut rappeler qu’il existe deux systèmes de repérage spatial : le système de repérage axial, selon les deux axes de coordonnées : « horizontal » et « vertical » ; le système de repérage en coordonnées polaires, selon un angle
(azimut ou
gisement) et une distance. Ce dernier est utilisé dans la navigation aérienne et maritime (ainsi que sur les feux de forêts pour la communication avec les moyens aériens). Les outils qui l’impliquent sont restreints à une population de professionnels. Son usage dans le domaine scolaire est trop marginal (enseignement du langage LOGO) pour supposer la construction d’un schème hors du cadre professionnel.
[8]
Des données plus détaillées, sujet par sujet, sont présentées dans Perez (1996).
[9]
Nous avions composé les sous-groupes affectés à chacun des deux ordres de passation pour essayer de les rendre les plus similaires possible. Au vu de la moyenne des temps de recherche, du nombre moyen de dépassements et du nombre moyen de départs en sens inverse observés pour les deux groupes (ordre P/M et ordre M/P), l’hypothèse peut être considérée comme valide
a posteriori.
[10]
Le traitement statistique des données temporelles a été effectué avec le logiciel EYELId-2 (Bernard, 1999).
[11]
Les statistiques diffèrent peu, quelle que soit la comparaison pondérée ou équipondérée sur la variable EXP. Elles nous conduisent donc à des conclusions similaires, que nous cherchions à voir un effet du format (et de l’ordre et des cibles) selon l’expérience acquise et à en tirer des conséquences sur la formation initiale à donner, ou que nous cherchions à évaluer les effets du format sur l’efficacité de l’utilisation du cahier de plans sur la population existante des conducteurs d’engins sapeurs-pompiers, et à en tirer des conséquences sur la modification possible de l’outil.
[12]
Il peut aussi avoir accommodation du schème de lecture aux propriétés fonctionnelles des items à repérer : dans une étude sur l’exploration de données numériques affichées sur un écran d’ordinateur, Spérandio et Bouju (1983) ont montré qu’il y avait au cours des essais successifs une transition d’efficacité croissante entre recherche aléatoire, exploration en ligne (selon le schème de lecture) et enfin exploration en colonne mieux adaptée à la comparaison des nombres, mais, nous soulignons, liée à la même représentation bidimensionnelle.