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Le travail humain

2001/2 (Vol. 64)

  • Pages : 96
  • ISBN : 2130515908
  • DOI : 10.3917/th.642.0097
  • Éditeur : P.U.F.


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Depuis quelques années, des publications internationales dans des domaines variés de la recherche en psychologie sont parues, dont l’objet consistait à montrer l’intérêt de distinguer un modérateur d’un médiateur, aussi bien au niveau conceptuel que méthodologique (Baron & Kenny, 1986 ; Shadish, 1996 ; Taylor & Aspinwall, 1996 ; Vollrath, Banholzer, Caviezel, Fischki, & Jungo, 1994). Prenant appui sur l’utilisation de méthodes statistiques “ innovantes ” (les pistes causales avec Lisrel ou la régression hiérarchique), les auteurs démontrent que la distinction de ces deux notions rend compte de l’évolution des modèles du comportement humain. C’est également pour des raisons méthodologiques que, trop longtemps sans doute, on s’est contenté de tester des modèles simples de type “ stimulusréponse ” (cf. Fig. 1a), où l’impact d’une variable manipulée sur la variable à prédire est direct et unique. Dans ce cas, c’est l’influence du contexte ou des caractéristiques individuelles qui prédisent un comportement.

Figure 1

Fig. 1

a. — Effet direct d’une variable indépendante sur une variable dépendante

Main effect of the independent variable on the dependent variable

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Nous sommes là dans une démarche béhavioriste ou déterministe. L’évolution des modèles de psychologie a permis ensuite d’envisager l’intervention d’une troisième variable : c’est la conception interactionniste de l’homme dans son contexte, où l’on envisage conjointement les rôles respectifs du contexte et des caractéristiques environnementales dans l’explication des comportements. Enfin, une troisième voie a permis d’expliquer l’impact du contexte ou des caractéristiques individuelles sur le comportement humain par l’intervention d’une variable psychologique qui décrit plutôt le processus sous-jacent : c’est le modèle transactionnel avec identification de la « boîte noire ».

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Passant de modèles relativement simples à des modèles multifactoriels très complexes, les chercheurs ont éprouvé le besoin de préciser le statut de certaines variables psychologiques sans y parvenir de façon unanime (Parkes, 1994). C’est ainsi que l’on voit encore utilisés indifféremment les termes modérateur et médiateur pour une même variable psychologique (Vollrath et al., 1994).

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Afin d’atténuer ces confusions et d’éclaircir les notions de médiateur et de modérateur, nous commencerons par souligner leurs différences. Puis nous montrerons comment ces variables s’intègrent dans les modèles de la psychologie de la santé et de la psychologie du travail. Enfin nous tenterons d’expliquer les méthodes d’analyse quantitative susceptibles de tester leurs effets respectifs.

I. MÉDIATEURS ET MODÉRATEURS : IMPLICATIONS THÉORIQUES

I . 1. DIFFÉRENCES FONDAMENTALES

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Un médiateur décrit un processus à travers lequel la variable indépendante est susceptible d’influencer la variable dépendante (Baron & Kenny, 1986). Dans ce cas, la variable indépendante est à l’origine du déclenchement de l’action d’un médiateur ou de son intensité, qui lui-même influence la réponse (variable dépendante). Par contraste, un modérateur est plutôt une variable de nature qualitative (sexe, race, contexte...) ou quantitative (niveau de revenu...) affectant la direction ou l’intensité de la relation entre la variable indépendante et la variable dépendante. C’est le principe de l’interaction statistique où des variables indépendantes peuvent isolément avoir un effet différent de leur effet combiné (cf. Fig. 1b).

Figure 2

Fig. 1b.

Effet modérateur

Moderator effect

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Cette différence renvoie à des problématiques de recherche souvent complémentaires : avec les modérateurs, l’intérêt est avant tout descriptif, alors qu’il est exploratoire quand on aborde des médiateurs. En fait, la mise en évidence statistique d’une interaction entre deux variables indépendantes ne suffit pas à expliquer ce qui provoque cet effet. C’est le cas par exemple des résultats relatifs au rôle modérateur du soutien social sur la santé [1]   L’étude de Ell et al. (1992) montrait en effet que,... [1] . A contrario, l’existence d’un médiateur renvoie à l’intervention d’une variable active de l’organisme entre le stimulus et la réponse (cf. Fig. 1c). Comme l’expriment Baron et Kenny (1986), si les variables modératrices déterminent dans quel cas certains effets se déclarent, les variables médiatrices expliquent comment ou pourquoi ils apparaissent.

Figure 3

Fig. 1c.

Effet médiateur

Mediator effect

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Cette distinction prend tout son sens dans le domaine de la psychologie de la santé ou plus précisément de la psychologie du stress. MMM

I . 2. IMPLICATIONS EN PSYCHOLOGIE DE LA SANTÉ

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Les termes de modérateurs et de médiateurs renvoient à deux modèles théoriques du stress distincts : le modèle interactionniste et le modèle transactionnel. Ils s’appliquent à des variables possédant un statut différent dans le modèle multifactoriel de la psychologie de la santé (Bruchon-Schweitzer & Dantzer, 1994). Historiquement, ces deux modèles cohabitent, bien que le deuxième soit apparu plus récemment (Lazarus & Folkman, 1984).

I . 2 . A. L’approche interactionniste

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En ce qui concerne les théories du stress, le renouveau est lié à la prise en compte des différences interindividuelles (Cox & Ferguson, 1991). C’est bien la relation « personne-environnement » qui est au cœur du phénomène de stress et il convient par conséquent de la prendre en compte dans les modèles explicatifs. Toutefois, cette relation peut être décrite de multiples façons de telle sorte que plusieurs modèles, bien distincts quant à leurs hypothèses et résultats, peuvent revendiquer également le qualificatif d’ « interactionniste » [2]   Les termes d’interaction et de transaction ne font... [2] . Pour notre part, nous proposons de distinguer les conceptions interactionnistes élémentaires et complexes. L’apparition des premières s’effectue à l’occasion d’études de nature épidémiologique qui mettent en lumière l’existence de types de personnalité plus ou moins sensibles à certaines situations stressantes. Dans ce cadre théorique, et c’est à la fois l’intérêt et la limite de cette première conception, l’interaction « personne-environnement » se trouve bien au centre des modèles mais demeure statique dans la mesure où aucun des deux termes de l’interaction n’est décrit comme modifiant l’autre.

Figure 4

Fig. 1d.

Modèle interactionniste du stress

Interactional model of stress

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Dans le cadre des premières théories interactionnistes du stress, les variables individuelles et situationnelles et leurs relations participent à l’explication des difficultés d’ajustement (Bruchon-Schweitzer, 1994). C’est généralement la conjonction entre certaines caractéristiques de l’environnement et de la personne qui constitue un « facteur de risque » (cf. Fig. 1d). En fait, ce qui est étudié, c’est la capacité de résistance (ou a contrario la vulnérabilité) individuelle à l’égard d’un stresseur. Ainsi, certaines dimensions de la personnalité moduleraient la relation entre les stresseurs et l’ajustement ultérieur. En effet, si l’on reprend la définition évoquée précédemment (Baron & Kenny, 1986), on peut supposer que, dans le cadre d’une hypothèse modératrice, le stresseur n’a d’effet sur des difficultés d’ajustement qu’en présence de certaines caractéristiques de personnalité. On peut dans ce sens tout à fait supposer que les effets indépendants du stresseur ou de la personnalité sur les problèmes de santé ou d’ajustement soient différents de leurs effets combinés. De plus, il est tout à fait envisageable d’avoir des effets d’interaction significatifs entre les variables prédictives (contexte × personnalité) sans que les effets indépendants ne soient vérifiés statistiquement.

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Dans le cadre d’un modèle multifactoriel de la psychologie de la santé, on peut distinguer deux types de modérateurs (cf. Taylor & Aspinwall, 1996) : les modérateurs internes, comme les traits de personnalité, et les modérateurs externes, comme le temps, le sexe, le statut socio-économique, le soutien social.

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Examinons par exemple le rôle modérateur de certains facteurs de personnalité.

L’affectivité négative (facteur de vulnérabilité émotionnelle)

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L’affectivité négative a été définie comme une dimension dispositionnelle de l’humeur par Watson et Clark (1984). Elle est constituée d’un certain nombre d’états émotionnels négatifs, tels que la colère, le mépris, la culpabilité, la peur et la dépression.

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Bien qu’émergée comme un concept nouveau, l’affectivité négative apparaît plus ou moins similaire à d’autres facteurs de personnalité déjà connus et étudiés isolément : le névrosisme, l’anxiété-trait et le pessimisme.

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L’affectivité négative a été identifiée comme un facteur de vulnérabilité au stress et à la détresse émotionnelle. Elle s’est avérée, en effet, fortement corrélée aux symptômes et aux plaintes somatiques. Cependant même si certains la considèrent comme une « disease-prone personality », c’est-à-dire une dimension stable de la personne qui prédispose les individus à développer des troubles physiques, d’autres l’envisagent comme un simple biais cognitif, c’est-à-dire une tendance à évaluer les situations négativement. De plus, les personnes possédant une forte affectivité négative ont tendance à rapporter l’existence de symptômes somatiques et à utiliser les services de soins même en l’absence de troubles effectifs. Pour autant, on ne peut pas simplement considérer l’affectivité négative comme un simple biais.

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Une synthèse de Vandervoot (1995) conclut que, si l’affectivité négative est liée fortement à la santé auto-évaluée, une relation non négligeable est observée entre ses composantes (notamment la dépression) et le risque de développer certaines maladies « effectives » (comme les cancers et les maladies cardio-vasculaires). Une étude de Moyle (1995) sur le rôle de l’affectivité négative dans le processus de stress montre non seulement que l’effet parasite de l’affectivité négative n’est que partiel (les corrélations entre les différentes variables auto-évaluées sont quasiment identiques après avoir contrôlé celles-ci), mais surtout que cette dimension de la personnalité joue un rôle modérateur entre différents stresseurs professionnels (quantité de travail, autonomie, orientation future) et le bien-être. Ici, une affectivité négative élevée vient amplifier l’impact des stresseurs professionnels sur le bien-être des sujets.

Le lieu de contrôle

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Le lieu de contrôle désigne « la croyance généralisée de l’individu dans le fait que le cours des événements et leur issue dépendent de ses efforts, de son aptitude ou plutôt d’influences extérieures comme la chance, le hasard ou les autres » (Rotter, 1966). Ainsi, pour Dubois (1984), la croyance en un contrôle des événements se rattache à une dimension stable de la personnalité, selon laquelle une personne perçoit ou non une relation causale entre son propre comportement et les résultats qui en découlent. Cette dimension bipolaire distingue donc un lieu de contrôle externe (ce qui m’arrive ne dépend pas de moi mais de forces que je ne contrôle pas, telles que le hasard, la chance, le destin) et un lieu de contrôle interne (ce qui m’arrive dépend de mon comportement, de mes capacités, de mes efforts). Selon certaines études, un contrôle interne jouerait un rôle protecteur et un contrôle externe, un rôle fragilisateur (Spector & O’Connell, 1994).

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Krause et Stryker (1984) démontrent à partir d’une étude longitudinale (2 000 hommes âgés de 45 à 54 ans en 1966) que les externes éprouvent plus de détresse face aux stresseurs professionnels et économiques que les internes, notamment si cette internalité est modérée. Une internalité extrême est en effet associée comme chez les externes à une plus grande détresse en raison de leur tendance à s’attribuer également leurs échecs et donc à se culpabiliser. Plutôt qu’une relation directe entre les stresseurs professionnels et les critères de non-ajustement, les auteurs concluent au rôle modérateur du lieu de contrôle.

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Dans une étude portant sur 80 sujets hospitalisés pour un premier problème cardio-vasculaire, Helgeson (1992) observe l’effet modérateur du lieu de contrôle sur la relation entre différents stresseurs médicaux et l’ajustement émotionnel et psychosocial évalué trois mois après. Par exemple, la réhospitalisation apparaît être un facteur prédictif d’un mauvais ajustement émotionnel excepté lorsque le sujet possède une internalité élevée (cf. Fig. 2).

Figure 5

Fig. 2.

Interaction du lieu de contrôle interne et de la réhospitalisation sur la détresse

Interaction between internal locus of control and hospitalisation on distress

Le type A

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Mis en évidence par Friedman et Rosenman (1974) dans le cadre de vastes enquêtes épidémiologiques, le « Coronary Prone Behavior Pattern » est un ensemble structuré d’ « actions-émotions » décrivant chez le sujet un sens permanent de la pression du temps, un effort incessant pour accomplir le maximum de choses en un minimum de temps, un sens constant de la compétition et de la concurrence, de l’hostilité envers les autres et enfin un niveau élevé d’aspiration à la réussite. Considéré parfois comme un style d’interaction entre la personne et son environnement, le type A se manifesterait seulement dans un environnement déterminé. On connaît peu les caractéristiques environnementales qui stimulent le comportement de type A : il semblerait qu’un contexte compétitif privilégie ce genre de comportements. Mais il est souvent difficile de distinguer une situation « réelle » de défi, d’une situation simplement perçue comme telle. Ce pattern comportemental est censé être associé à un risque de cardiopathie. S’appuyant sur une revue de la littérature, Matthews et Haynes (1986) concluent que seule la dimension « hostilité » est un bon prédicteur des maladies coronariennes.

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L’individu de type A se caractériserait par le besoin de contrôler l’environnement afin de réduire son incertitude. Considéré par certains comme dimension stable de la personnalité ( « type A personality » ) et par d’autres comme style comportemental ( « type A behavior » ), le type A est censé modérer la relation entre divers stresseurs et l’issue adaptative individuelle. Ivancevich, Matteson et Preston (1982) ont démontré l’effet modérateur du type A dans la relation entre le stress professionnel (charge de travail quantitative et qualitative, absence de progression de carrière, relations hiérarchiques, conflits de rôle) et différentes manifestations de stress (satisfaction professionnelle et mesures physiologiques) chez des directeurs d’entreprise et des infirmières. Ainsi les individus possédant une personnalité de type A apparaissent plus affectés par la quantité de travail qui est alors associée à une satisfaction professionnelle inférieure et à un taux de cholestérol et une tension artérielle supérieurs à ceux des autres sujets.

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Des modérateurs externes peuvent également faire varier la relation entre le stress et la santé. C’est le cas notamment du rôle du soutien social.

Le soutien social

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Largement étudié dans le cadre des premiers modèles interactionnistes du stress professionnel (Person-Environment Fit par exemple, French, Rodgers, & Cobb, 1974), le soutien social est une ressource psychosociale censée protéger l’individu et l’aider dans les situations stressantes. Le soutien social joue un rôle complexe et n’est pas défini de façon univoque (Rascle, 1994). En général, le soutien social semble avoir des effets directs bénéfiques sur le bien-être et la santé, mais aussi des études spécifiques ont cherché à montrer le rôle tampon du soutien social entre des stresseurs divers et les issues adaptatives. L’aspect bénéfique du soutien social serait lié non seulement à sa nature (émotionnelle, matérielle, d’estime, informative, matérielle), mais aussi à son origine sociale : entourage immédiat et quotidien de la personne (membres de la famille, amis ou collègues de travail), personnes ou groupes spécialisés dans l’aide sociale, médicale et psychologique. Mais, plus que le soutien social reçu dans ses diverses modalités, c’est l’évaluation de celui-ci par l’individu qui semble jouer un rôle important face à des événements stressants. Le soutien social perçu est défini comme « la perception que l’individu a de la disponibilité de son entourage familial, amical et professionnel, par rapport aux difficultés rencontrées et la satisfaction qu’il peut anticiper de ce soutien » (Cohen & Syme, 1985).

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Dans une étude expérimentale sur la réactivité cardio-vasculaire des femmes au stress, l’effet direct et l’effet tampon du soutien social reçu sont démontrés (Gerin, Milner, Chawla, & Pickering, 1995). La fréquence cardiaque et la tension artérielle sont évaluées chez 26 étudiantes durant une tâche (jeu sur ordinateur) dans des conditions plus ou moins stressantes (l’expérimentateur incite le sujet à aller plus vite ou le laisse jouer à son rythme). La présence d’un compagnon qui encourage le sujet diminue les réactions cardio-vasculaires indépendamment du niveau de stress, ceci va dans le sens d’un effet direct du soutien. Cependant, il existe bien une interaction entre le niveau de stress et le soutien reçu, ce qui va dans le sens d’un effet tampon du soutien. Le soutien diminue particulièrement les réactions cardio-vasculaires uniquement dans la condition expérimentale stressante.

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Chez des patients atteints d’un cancer, Rodrigue et Park (1996) observent l’effet modérateur du soutien marital perçu sur l’ajustement à la maladie. Les hommes rapportant un soutien marital faible souffrent plus de complications physiques et d’anxiété que les autres patients hommes ou femmes également mariés. En définitive, c’est l’adéquation entre un type de soutien provenant d’une certaine source et les besoins des individus qui explique son aspect bénéfique.

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Toutes ces variables individuelles (ressources personnelles et sociales) seraient donc des facteurs de vulnérabilité (ou de résistance). Elles sont antécédentes à l’expérimentation du stresseur. Elles atténueraient ou aggraveraient l’impact des situations stressantes sur l’ajustement ultérieur des individus.

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Il s’agit donc d’une interaction statique puisque c’est la congruence ou l’incongruence entre un type de situation et de personnalité qui explique l’ajustement individuel et non l’interaction dynamique impliquant leur modification réciproque.

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Des modèles théoriques se sont basés sur cette hypothèse d’interaction ou de congruence entre la personne et son environnement pour expliquer les effets du stress. Le plus connu dans le champ du stress professionnel est le modèle « Person-Environment Fit » de l’École de Michigan (French et al., 1974). Selon ce modèle, les variables environnementales objectives n’ont pas d’effet pathogène sur les travailleurs. Il y a stress professionnel dans le cas où les variables contextuelles (charge de travail, conflit de rôle) et individuelles (motivations, aptitudes) sont incompatibles entre elles. C’est l’écart entre ces dimensions qui constitue l’indice de stress (Bruchon-Schweitzer et al., 1997). Pour évaluer cet écart, on soumet généralement aux individus une liste de caractéristiques professionnelles (charges de travail, responsabilités, aptitudes, rôles...), liste devant être évaluée de deux façons par chacun (ce qu’attend l’organisation, d’une part, ce que souhaite ou fait l’employé, d’autre part). Un écart important entre ces deux évaluations P et E (P : personne, E : environnement) correspondrait à un stress professionnel élevé, se manifestant par une insatisfaction professionnelle et diverses pathologies somatiques et psychologiques. Issu de cette conception interactionniste du stress professionnel, le modèle d’Ivancevich et Matteson (1984) envisage le rôle modérateur du type A sur la relation entre les stresseurs et les réactions de stress. D’après ces auteurs, l’apparition du stress chez un individu de type A est lié à l’inadéquation durable entre type A et contexte professionnel (absence de compétitivité, ambigu ïté des rôles, impossibilité de contrôle).

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Malgré l’intérêt théorique représenté par ce modèle P-E Fit et ses développements, il faut malheureusement déplorer ses opérationnalisations ambiguës. E est par exemple évalué subjectivement au même titre que P, ce qui constitue une limite sérieuse aux objectifs explicatifs de ce modèle.

I . 2 . B. L’approche transactionnelle

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À l’opposé, le modèle transactionnel du stress se place dans une conception néobéhavioriste (S-O-R), et envisage la relation entre l’individu et son contexte comme un véritable processus au cours duquel ils se modifient réciproquement. En effet, dans cette relation avec un environnement toujours changeant, l’individu est un agent actif, car il peut, en interprétant la situation et en agissant sur elle, la modifier en retour. Dans ce sens, la variable médiatrice n’intervient que dans le cadre strict de la transaction personne-environnement. Elle transforme l’évaluation première de l’événement stressant et l’émotion qui l’accompagne (effet feed-back). Le processus de stress peut donc se concevoir comme une juxtaposition de variables médiatrices en action sous l’influence des variables indépendantes (dispositionnelles et situationnelles), et produisant des conséquences plus ou moins nocives sur la santé.

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Les variables médiatrices principales sont le stress perçu, le contrôle perçu et le coping.

Le stress perçu

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Selon Lazarus et Folkman (1984, p. 19) : « Le stress est une relation particulière entre la personne et l’environnement, relation qui est évaluée par l’individu comme excédant ses ressources et menaçant son bien-être. » Selon cette conception, il convient de distinguer très nettement les caractéristiques objectives de l’environnement, ou stresseurs, des caractéristiques environnementales perçues comme menaçantes par un individu, ou stress perçu, d’une part, et des conséquences dysfonctionnelles éventuelles de ces facteurs ou ajustement ultérieur de cet individu, d’autre part.

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Les mesures de « stress perçu », comme on pouvait s’y attendre, se sont avérées plus fortement associées à divers troubles psychiques et/ou somatiques ultérieurs que les évaluations objectives du stress (gravité, fréquence, intensité, durée).

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Dans le cadre d’un programme de recherche sur le rôle de l’évaluation cognitive dans les processus de stress, Lazarus et Folkman (1984) ont enregistré la détresse subjective et les perturbations du système nerveux autonome (fréquence cardiaque et réponses électrodermales) chez des sujets qui regardent au même moment des films concernant les mutilations subies pendant des rites primitifs, des accidents du travail, etc. En manipulant l’évaluation du sujet, soit en l’encourageant à interpréter les situations comme préjudiciables et douloureuses, soit à les voir de manière détachée (ceci par le biais de la bande sonore du film et de la présentation qui est faite de celui-ci juste avant de le projeter), il est possible d’affecter les niveaux de réponses de stress physiologiques et subjectives. Lazarus en conclut que les processus d’évaluation cognitive sont des médiateurs des niveaux de réponses de stress.

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Dans une étude portant sur 145 employés travaillant dans une entreprise du secteur industriel, l’ajustement différentiel à une situation de mutation professionnelle est apparu médiatisé par l’évaluation de la situation. En effet, le stress perçu joue un rôle médiateur dans la relation entre le soutien social et, d’une part, l’anxiété et, d’autre part, la performance perçue. Ainsi le sentiment de ne pas être soutenu par ses collègues ou son supérieur hiérarchique dans le cadre de son nouveau travail engendre du stress perçu, ce qui augmente de manière significative l’anxiété et diminue la performance auto-évaluée (Rascle, 2000).

Le contrôle perçu

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Les résultats expérimentaux disponibles chez l’animal et chez l’homme montrent que la possibilité d’influencer le cours des événements a des conséquences favorables notamment en diminuant les réactions de stress (Dantzer, 1989). Wallston (1989) démontre que seul le fait de savoir que l’on dispose de réponses spécifiques pour faire face à la situation, même si ces réponses ne sont pas effectivement utilisées, contribue à réduire l’impact du stress et à atténuer l’état de détresse émotionnelle des individus. Ce qui est important, c’est la perception de contrôle ou contrôle perçu. Le contrôle perçu repose sur l’évaluation relative de la menace et des ressources personnelles. Les effets bénéfiques du contrôle perçu reposeraient non seulement sur l’évaluation que l’individu fait de la situation aversive, mais aussi sur la certitude qu’il a de disposer de réponses comportementales qui seront efficaces. Si les possibilités de contrôle induites par l’environnement semblent faciliter l’ajustement, elles peuvent également avoir des effets défavorables s’ils sont inadéquats avec les caractéristiques personnelles des sujets. On envisage donc aujourd’hui le contrôle perçu comme le résultat d’une interaction entre les caractéristiques de la personne (notamment ses possibilités et besoins de contrôle) et les caractéristiques de la situation (apport d’informations, suggestions comportementales ou décisionnelles).

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Dans le cadre d’une méta-analyse portant sur 88 études, Spector (1986) a montré que des degrés élevés de perception de contrôle étaient associés positivement à un bon ajustement au travail (satisfaction professionnelle, implication dans le travail, performance) et négativement à des conséquences dysfonctionnelles (troubles somatiques, détresse émotionnelle, absentéisme et turnover).

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L’effet médiateur du contrôle perçu a par ailleurs été montré sur une population de personnes souffrant de lombalgies chroniques (Maxwell, Gatchel, & Mayer, 1998). Les patients rapportant une absence de contrôle perçu sur leurs symptômes font l’expérience de troubles dépressifs importants.

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Triemstra et al. (1998) observent que le même niveau d’incapacité engendrée par la maladie évaluée dans une population de 711 hémophiles affaiblit moins les patients qui se perçoivent comme détenant le contrôle de leur maladie. Ici, la perception de contrôle joue le rôle de médiateur de la relation entre l’incapacité engendrée par la maladie et l’évaluation de celle-ci.

Le coping

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Deux approches distinctes se sont historiquement succédé. L’une envisageait le coping comme une prédisposition stable, l’autre comme un processus dynamique dépendant des situations. Ces deux conceptions coexistent actuellement, montrant l’aspect multidirectionnel du processus adaptatif de coping (Zeidner & Endler, 1996). Les premières définitions du coping le conceptualisaient comme une prédisposition stable à répondre au stress d’une manière particulière, quelle que soit la situation (Terry, 1994). À la fin des années 1970, cette conception fut abandonnée en faveur d’une approche considérant le coping comme un processus dynamique.

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Dans le cadre de la théorie transactionnelle du stress, le coping est défini comme « l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’un individu » (Lazarus & Folkman, 1984).

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Deux grands types de coping sont apparus dans la littérature comme des invariants : le coping centré sur le problème qui vise à contrôler ou modifier directement la situation stressante (esprit combatif, confrontation, mise en œuvre de plan d’action) et le coping centré sur l’émotion qui vise à diminuer la tension émotionnelle induite par la situation (évitement, réévaluation positive, recherche de soutien).

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Pour la conception transactionnelle du stress, il n’y a pas de stratégie de coping efficace en soi, indépendamment des caractéristiques personnelles et perceptivo-cognitives du sujet et des particularités des situations stressantes. Ainsi les stratégies centrées sur l’émotion sont plus efficaces à court terme ou lorsque l’événement est incontrôlable, alors que les stratégies centrées sur le problème seraient plus adaptées pour faire face à long terme et si l’événement est sous le contrôle du sujet.

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Dans une étude semi-prospective menée auprès de 75 femmes atteintes d’un cancer du sein, les stratégies de coping jouent un rôle médiateur dans la relation entre la personnalité des sujets et leur qualité de vie deux ans après la confirmation du diagnostic de cancer. Les patientes possédant une anxiété-trait élevée et qui ont tendance à réagir au diagnostic par une stratégie de type « désespoir » ont ultérieurement une plus mauvaise qualité de vie. L’effet médiateur de cette stratégie est également mis en évidence dans la relation entre la santé physique antérieure et la qualité de vie (Cousson-Gelie, 2000).

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L’effet médiateur du coping a également été démontré dans le contexte du stress professionnel. Dans une situation de mobilité professionnelle, la croyance de l’individu en sa propre capacité de contrôle des événements (lieu de contrôle interne) favorise l’adoption de stratégies de coping de type « vigilant », ce qui augmente la satisfaction professionnelle et la performance auto-évaluée. De même, l’absence de soutien perçu engendre l’utilisation d’un coping « évitant », ce qui génère de l’anxiété et diminue la performance perçue (Rascle, 2000) [3]   Issus d’une autre typologie (Suls & Fletcher, 1985),... [3] .

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Il s’agit donc d’une conception dynamique dans la mesure où elle privilégie le rôle actif de la variable médiatrice en tant qu’elle modifie la situation stressante et les cognitions ou affects associés (Folkman & Lazarus, 1988). Dans ce sens, on peut difficilement dire qu’une stratégie de coping est efficace en elle-même (contrairement aux traits de personnalité). Elle ne l’est qu’en fonction des caractéristiques de la situation et des processus d’évaluation-réévaluation avec lesquels elle interagit.

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Dans un modèle multifactoriel de la psychologie de la santé, modérateurs (antécédents, personnalité) et médiateurs (stress perçu, coping) sont pris en compte pour expliquer l’ajustement individuel (cf. Fig. 3). Il est donc nécessaire de les différencier conceptuellement et de leur appliquer des méthodologies différentes.

Figure 6

Fig. 3.

Un modèle multifactoriel de la psychologie de la santé

A multifactorial model of health psychology

II. MÉDIATEURS ET MODÉRATEURS : IAPPROCHE MÉTHODOLOGIQUE

II . 1. L’EFFET MODÉRATEUR

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Le principe d’une variable modératrice est de modifier la relation entre un prédicteur et un critère. Stern, McCants et Pettine (cités par Baron et Kenny, 1986) font apparaître, par exemple, un impact différentiel des changements de vie sur la survenue de maladies. Selon le pouvoir contrôlable (divorce) ou non de l’événement (décès du conjoint), l’issue s’en trouve modifiée, dans le sens d’une réduction des risques de maladie, dans le cas d’événements contrôlables. Ainsi le prédicteur (changement de vie) ne suffit pas à prédire la survenue d’une maladie (ou sa sévérité). C’est également son caractère contrôlable (modérateur) qui permet de l’expliquer.

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D’une manière générale, selon la nature de la variable modératrice (qualitative ou quantitative), différentes analyses peuvent être utilisées pour vérifier un effet modérateur :

  • comparer les corrélations prédicteur-critère entre différents groupes ayant un score élevé ou faible sur le modérateur ;

  • faire une analyse de variance ;

  • utiliser un terme multiplicatif (prédicteur × modérateur) dans une régression multiple ;

  • utiliser un terme multiplicatif (prédicteur × modérateur) dans une piste causale.

Comparaison de corrélations

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Lorsque les variables indépendantes et dépendantes sont continues et que la variable modératrice est de nature dichotomique (sexe, par ex.), on utilise cette méthode. On divise la population en deux selon son score sur le modérateur (ou selon son sexe) et on effectue une régression sur chacune de ces deux populations entre les prédicteurs et le critère. Suivant la signification conceptuelle de ce modérateur (amplificateur de la perturbation ou réducteur tampon), le sens de la corrélation sera modifié d’un groupe à l’autre. C’est le cas, par exemple, d’une étude menée auprès d’un groupe de cadres (Howard, Cunningham, & Rechnitzer, 1986) qui cherche à mettre en évidence l’impact différentiel de stresseurs professionnels (ambigu ïté de rôle) sur des indicateurs de risque coronariens selon la personnalité des sujets (type A, type B). L’analyse des résultats montre que la corrélation entre l’ambigu ïté de rôle et certains indicateurs physiologiques comme la pression artérielle est plus élevée chez les sujets de type A [4]   Pour la population de type A, la corrélation entre... [4] .

Analyse de variance à deux facteurs

51

Pour tester un effet modérateur, l’analyse de variance à deux facteurs est la méthode la plus traditionnellement utilisée. Lorsque le prédicteur et le modérateur sont des variables qualitatives et la variable dépendante de nature continue, on peut tester l’effet d’interaction entre ces deux variables indépendantes (cf. Fig. 4). Le principe consiste à évaluer les effets principaux des deux variables indépendantes sur le critère, ainsi que leur interaction. Cette dernière doit avoir un effet significatif. C’est le cas du soutien social vu comme un modérateur de la relation stress-maladie (Rascle, 1994). L’issue adaptative dépend en fait de l’intensité des deux variables indépendantes. Selon l’intensité du soutien social disponible, l’impact d’événements stressants sera plus ou moins nocif pour l’individu. Ce qui signifie, dans ce cas, que l’effet de l’une des variables indépendantes n’agit qu’en fonction de l’intensité de l’autre. Nous avons affaire à un véritable effet d’interdépendance (ou interaction mécanique).

Figure 7

Fig. 4.

Changements de l’effet d’un prédicteur sur un critère en fonction des modalités d’une variable modératrice

(Ways in which the moderator changes the effect of a predictor on a criterion)

52

De nombreuses études ont utilisé cette méthode dans le but de démontrer un effet modérateur (House, 1981 ; Seers, McGee, Serey, & Graen, 1983).

Régression multiple avec terme multiplicatif

53

Il s’agit dans ce cas de construire une nouvelle variable qui sera le produit de deux prédicteurs (personnalité × stresseur par exemple ou stresseur × soutien social), puis d’effectuer une régression multiple hiérarchique. Lorsque l’on choisit la méthode pas à pas, il convient de commencer par entrer dans l’équation les variables prédictives, puis, en dernier, le produit de ces variables (variable modératrice). L’effet modérateur est vérifié lorsque le changement de R2 (son augmentation) est significatif après l’entrée de cette variable d’interaction. Dans l’étude déjà citée de Helgeson (1992), la variable d’interaction (lieu de contrôle spécifique à la santé × réhospitalisation) prédit significativement l’ajustement de patients atteints de pathologies cardio-vasculaires. Lorsque cette variable est introduite dans l’équation de régression, le R2 (ou % de variance expliquée) augmente significativement de 5 % (β = – 0,21 ; p < .05), alors que la réhospitalisation ne prédit pas à elle seule l’ajustement (β = 0,03).

L’analyse des pistes causales ou régression partielle

54

Un autre moyen de tester l’effet d’interaction entre deux prédicteurs sur un critère consiste à utiliser les modèles structuraux (Lisrel, par ex.). Autre méthode de régression, l’analyse des pistes causales (régressions partielles) appartient à cette catégorie. Cette méthode fournit des coefficients d’influence directe, indirecte et totale de toutes les variables explicatives sur les critères. Ce sont des coefficients de régression partielle car ils ne prennent en compte que le poids réel de la relation entre deux variables une fois contrôlé celui des autres variables du modèle et les erreurs de mesure (dues à la non-fidélité des mesures, à l’échantillonnage, à la normalité des distributions).

55

Dans un exemple illustratif de la méthode employée, Li, Harmer, Duncan, Duncan, Acock et Boles (1998) testent un modèle dans lequel deux variables prédictives prises isolément (niveau de compétence et d’autonomie) sont associées à une variable latente (produit des deux) pour expliquer le critère (motivation à faire des exercices physiques). L’effet d’interaction est dans ce cas démontré sans qu’il soit contaminé par celui des autres variables (voir Fig. 5).

Figure 8

Fig. 5.

Analyse de pistes testant un effet modérateur (in Li et al., 1998)

Path analysis testing a moderator effect

II . 2. L’EFFET MÉDIATEUR

56

Rappelons qu’un médiateur est une variable qui amplifie la relation entre le prédicteur et le critère. Alors que le modérateur ne doit pas être nécessairement corrélé avec le prédicteur, le médiateur doit l’être pour prétendre à ce statut. Dans un cas idéal, l’effet du prédicteur sur le critère doit être nul, lorsqu’on supprime l’effet du médiateur.

57

Deux méthodes d’analyses statistiques sont envisageables pour évaluer le rôle d’un médiateur : l’analyse des pistes causales Lisrel (si cette relation est envisagée sur plus de trois variables) ou régression partielle et la régression multiple hiérarchique.

La régression partielle ou piste causale

58

Lorsqu’on ne peut utiliser la méthode Lisrel, on peut tout de même étudier un effet médiateur en effectuant une régression partielle entre trois variables, c’est-à-dire en contrôlant l’effet de la variable médiatrice dans la relation entre le prédicteur et le critère (cf. Fig. 6). À l’aide des coefficients d’influence indirecte entre les prédicteurs et le critère, nous pouvons savoir si l’effet d’un médiateur est significatif. Plusieurs conditions sont nécessaires pour confirmer le rôle médiateur d’une variable intermédiaire :

  • d’une part, l’effet indirect entre le prédicteur et le critère doit passer par la variable médiatrice (la relation entre prédicteur et médiateur puis entre médiateur et critère doit toujours être significative) ;

  • d’autre part, cet effet indirect (γ1 × β) entre le prédicteur (VI) et le critère (VD) doit être significatif (à p < .10) [5]   Effet indirect = (effet direct de VI sur VM) × (effet... [5]  ;

  • enfin l’effet indirect doit être supérieur à l’effet direct (γ1 × β > γ2).

59

Dans le cadre d’une recherche menée auprès de professionnels en situation de mobilité professionnelle, nous avons cherché à mettre à l’épreuve le modèle transactionnel du stress (Rascle, 2000). Les résultats ont montré que les deux processus initialement prévus (évaluation de la situation ou stress perçu et stratégies de coping) jouent effectivement un rôle médiateur dans l’explication de l’ajustement professionnel à une situation de changement de travail : le stress perçu est le médiateur de la relation entre le soutien social et l’ajustement des employés (l’anxiété-état et la performance professionnelle perçue) ; le coping évitant est le médiateur de la relation entre le soutien social et l’ajustement émotionnel (anxiété-état, satisfaction professionnelle) ; le coping vigilant est le médiateur de la relation entre les ressources personnelles (lieu de contrôle) et l’ajustement (satisfaction professionnelle et performance perçue) [6]   L’effet indirect du soutien social sur l’anxiété-état... [6] . Dans le cadre d’une recherche qui portait sur le stress d’une population de cadres, Terry, Longe et Callan (1995) avaient également montré l’effet médiateur des stratégies de coping en utilisant la méthode Lisrel. Par ce type d’analyse, on peut faire apparaître une succession de médiateurs (stress perçu, coping) qui sont autant de chemins par lesquels le processus individuel de stress fait son œuvre.

Figure 9

Fig. 6.

Analyse de piste testant un effet médiateur

Path analysis testing a mediator effect

La régression multiple hiérarchique

60

Cette analyse consiste à évaluer l’effet total (cumulé) des variables explicatives sur un critère. La méthode s’effectue en plusieurs étapes. Tout d’abord, il s’agit de tester l’effet du prédicteur sur le médiateur à l’aide d’une régression partielle simple. Puis il faut tester les autres relations (prédicteur → critère ; prédicteur, médiateur → critère). Dans ce cas, on utilise une régression multiple hiérarchique. Il s’agit d’entrer progressivement dans l’équation de la régression les variables explicatives : en commençant par les prédicteurs (1er pas), puis les médiateurs (2e pas). Lorsqu’on assiste à une augmentation du R2 après avoir entré le médiateur, on peut supposer l’effet de ce médiateur dans la relation entre le prédicteur et le critère. Mais, pour confirmer cet effet, il faut effectuer une seconde régression, en mettant cette fois en premier pas le médiateur, afin de le contrôler, puis en second pas le prédicteur. Lorsque dans le deuxième cas, on a contrôlé le médiateur, la relation entre les prédicteurs et le critère doit être plus faible (l’entrée du prédicteur après le médiateur fait baisser le R2). C’est donc le changement de R2 (significatif) qui détermine l’existence du médiateur. C’est ainsi que Vollrath et al. (1994) testent l’effet médiateur du coping (cf. Tab. 1). Par cette méthode, les auteurs montrent par exemple que des stratégies de déni médiatisent la relation entre certains traits de personnalité (le névrosisme ou le niveau de conscience) et deux critères (des comportements délinquants, des troubles psychosomatiques).

Figure 10

TABLEAU 1

Résumé des analyses de régression multiple hiérarchique testant le modèle médiateur sur le critère : troubles psychosomatiques (in Vollrath et al., 1994)

Summary of hierarchical multiple regression analyses testing the mediation model on a criterion : psychosomatic problems

III. CONCLUSION

61

Nous avons montré combien pouvait être essentielle la distinction entre les propriétés d’un médiateur et celles d’un modérateur dans le champ de la psychologie sociale du stress. Loin de refléter une simple querelle méthodologique, cette problématique renvoie à l’identification de modèles théoriques qui se distinguent par leur pouvoir explicatif. Seules certaines méthodes d’analyses statistiques de données, comme les méthodes structurales (Lisrel), sont actuellement en mesure de rendre compte de la complexité de ces problèmes. Comme nous l’avons exposé, les deux types de variables, que sont le modérateur et le médiateur, ne s’excluent pas l’une l’autre dans un modèle multifactoriel du stress, mais elles jouent chacune un rôle différent. Les modérateurs représentent plutôt des caractéristiques internes ou externes qui sont antécédentes au processus étudié, alors que les médiateurs révèlent celui-ci dans sa dimension temporelle. C’est pourquoi il est essentiel d’envisager l’étude du processus de stress dans le cadre d’investigations longitudinales, où les mesures des variables modératrices et médiatrices sont séparées dans le temps.

62

La généralisation de cette problématique à d’autres champs théoriques de la psychologie nous semble tout à fait nécessaire et mérite l’attention de chacun.

63

Manuscrit reçu : janvier 2000.

Accepté après révision : janvier 2001.


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Notes

[1]

L’étude de Ell et al. (1992) montrait en effet que, pour les femmes atteintes d’un cancer du sein, un soutien social perçu comme satisfaisant était un facteur protecteur significatif. Or, comment expliquer cette relation sinon par la prise en compte de variables intermédiaires ? Le soutien social réduirait par exemple la détresse des patients, influencerait l’observance de leurs traitements ou modifierait leur fonctionnement neuro-immuno-endocrinien.

[2]

Les termes d’interaction et de transaction ne font pas référence dans ce cas aux échanges dans un groupe ou aux relations interhumaines mais à un type de relation statistique envisagée entre deux variables de nature différente Plutôt que d’interactionnisme, en l’occurrence, il conviendrait de parler selon nous d’interdépendance lorsque les modèles explicatifs du stress posent seulement l’existence d’une relation statique (en termes d’écart) entre la personne et l’environnement sans décrire les modifications qu’implique une telle relation.

[3]

Issus d’une autre typologie (Suls & Fletcher, 1985), les termes de coping « évitant » et « vigilant » désignent le degré d’attention que porte le sujet à la situation. Deux possibilités s’ouvrent à lui : détourner son attention de la source de stress (stratégie d’évitement) ou la focaliser sur celle-ci (stratégie vigilante).

[4]

Pour la population de type A, la corrélation entre l’ambigu ïté de rôle et la pression artérielle est de 0,43, alors qu’elle n’est que de – .08 pour les individus de type B. Ces résultats sont confirmés avec d’autres indicateurs physiologiques.

[5]

Effet indirect = (effet direct de VI sur VM) × (effet direct de VM sur VD).

[6]

L’effet indirect du soutien social sur l’anxiété-état est de – 0,15 (p < .0,10) ; il est de 0,14 (p < .0,10) sur la performance perçue. L’effet indirect du lieu de contrôle interne est de 0,16 (p < .0,05) sur la performance perçue et de 0,15 (p < .0,10) sur l’absentéisme.

Résumé

English

Mediators and moderators : theoretical and methodological implications in stress and health psychology research The concepts of mediators and moderators are often confused in psychological research. Most empirical studies use these two terms interchangeably and analyse their effects using the same statistical approaches. Nevertheless, it is very important to distinguish between their properties as it permits the conceptualization of complex theoretical models and different levels of analysis. In the domain of stress research, the distinction between these two types of variable is also essential because it underscores the historical evolution of different models. The earliest behavioural models of stress (stimulus-response) were simple interactional models, where by negative consequences of stress could be explained jointly by environmental and personal variables, and above all by their incompatibility. In this context, moderators play an important role. Numerous personal variables (personality traits) and environmental variables (social support) serve as of buffers between stressors (work, life events) and outcomes (well-being, illness). Although these interactional models are important for emphasizing individual vulnerability to stress, they do not explain the underlying psychological processes at work. For this reason, the evolution of models requires the identification of psychological and/or biological mediators that explain how predictive variables (environment and personality) have an impact on individual health. The transactional model of stress is an example of such neo-behavioural models. The identification of distinct models and variables with specific properties also requires the selection of appropriate statistical analyses. Testing the effects of moderators does not use the same kind of analysis as for testing the effects of mediators. ANOVA and hierarchical regression analyses are the most appropriate methods for testing moderator effects, while path analyses with Lisrel allow for the examination of mediator effects of a given variable relative to two other variables. Finally, the clarification of these different issues has value beyond the domain of stress theory.

English

RÉSUMÉ Afin d’atténuer les confusions relatives à l’utilisation par les chercheurs en psychologie des notions de médiateur et modérateur, nous nous proposons d’exposer leurs propriétés respectives. Nous montrons comment ces variables s’intègrent dans les modèles de la psychologie de la santé et plus précisément dans l’explication du stress. Nous distinguons dans ce sens les modèles déterministes, des modèles interactionnistes simples et complexes. Par des exemples issus de recherches empiriques dans le champ du stress professionnel notamment, nous exposons le rôle de chacune de ces variables psychologiques sur la santé des individus. Enfin, nous expliquons les méthodes d’analyse quantitative susceptibles de tester leurs effets respectifs.

Plan de l'article

  1. I. MÉDIATEURS ET MODÉRATEURS : IMPLICATIONS THÉORIQUES
    1. I . 1. DIFFÉRENCES FONDAMENTALES
    2. I . 2. IMPLICATIONS EN PSYCHOLOGIE DE LA SANTÉ
      1. I . 2 . A. L’approche interactionniste
      2. I . 2 . B. L’approche transactionnelle
  2. II. MÉDIATEURS ET MODÉRATEURS : IAPPROCHE MÉTHODOLOGIQUE
    1. II . 1. L’EFFET MODÉRATEUR
    2. II . 2. L’EFFET MÉDIATEUR
  3. III. CONCLUSION

Pour citer cet article

RASCLE Nicole, Irachabal S., « Médiateurs et modérateurs : implications théoriques et méthodologiques dans le domaine du stress et de la psychologie de la santé », Le travail humain 2/ 2001 (Vol. 64), p. 97-97
URL : www.cairn.info/revue-le-travail-humain-2001-2-page-97.htm.
DOI : 10.3917/th.642.0097

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