2001
Le travail humain
Profil statistique des affections vertébrales avec indemnités dans l’industrie de la construction au Québec
P. Duguay
E. Cloutier
M. Levy
P. Massicotte
Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail du Québec, 505, boulevard de Maisonneuve Ouest, Montréal, province de Québec, Canada H3A 3C2. E-mail : dduguay. patrice@ irsst. qc. ca. ,clloutier. esther@ irsst. qc. caet massicotte. paul@ irsst. qc. ca.
In 1995, 1 400 of the 6 400 work-related injuries that occurred in the construction sector in Quebec, and which were compensated by the Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec (CSST, Quebec Workers’ Compensation Board), were back injuries. The goal of our study was to identify those trades within that sector which were most affected by back injuries and to describe their characteristics. The data analysed comes from CSST administrative files and claim forms, as well as from files of the Commission de la construction du Québec (CCQ, Quebec Construction Commission). Incidence rates and length of absence were analysed. Furthermore, for all of the compensated back injuries in the construction sector, multivariate statistical analyses were carried out. Nearly half of the subjects in our study were carpenter-joiners (23,4 %), labourers (13,3 %) or electricians (12,5 %). The highest back injury incidence rate occurred among labourers, with more than one quarter of back injuries being compensated ; followed by “ other trades and professions ” (reinforcing steel erectors, welders, servicemen, etc.) and tinsmiths. Back injuries that required the longest average length of absence involved interior finishing workers (152,9 days), carpenters (139,4 days), and crane, heavy equipment and mechanical shovel operators (130,5 days). Seven accident scenarios emerged from the multivariate analyses. In order of importance, the most statistically significant variables for differentiating between the scenarios were movements at the time of the accident, the type of accident, the causal agent for the injury, the task performed, and the trade. The accident scenarios seem to indicate that excessive effort, body reactions related to body movements and, to a lesser extent, falls, were all determining factors in the occurrence of the accident. Back injuries also appear to have been linked more often than was expected to the performance of those tasks related to qualified tasks (handling, preparatory tasks or those undertaken immediately after a specialized task, and movement from one place to another). These results demonstrate the importance of focusing on prevention and research into such tasks performed by labourers as well as by other workers (carpenter-joiners, interior finishing workers, etc.).
Keywords :
Back Injury, Back Pain, Construction, Work-Related Accident, Handling.
Au Québec, en 1995, 1 400 des 6 400 lésions professionnelles survenues dans l’industrie de la construction sont des affections vertébrales. Les manœuvres constituent la profession dont le niveau d’incidence des affections vertébrales est le plus élevé ; suivis par la catégorie des “ autres métiers et occupations ” (ferrailleur, soudeur, homme de service, etc.) ainsi que par les ferblantiers. Sept scénarios d’accidents sont ressortis des analyses multivariées. Les variables les plus statistiquement significatives pour différencier les scénarios sont, par ordre d’importance, le geste exécuté, le genre d’accident, l’agent causal de la blessure, la tâche effectuée et la profession. Les affections vertébrales sont plus souvent qu’attendu associées à l’exécution de tâches connexes aux tâches qualifiées (manutention, tâche préparatoire ou subséquente à une tâche spécialisée, déplacement). Ces résultats font ressortir l’importance d’orienter la prévention et la recherche sur ce type de tâches effectuées par des manœuvres mais aussi d’autres professions (charpentier-menuisier, travailleur de la finition intérieure, etc.).
Mots-clés :
Maux de dos, Construction, Accident du travail, Manutention.
Dans l’industrie de la construction, les affections vertébrales représentent un problème très important (Covan, 1995 ; Duguay & Massicotte, 1999). En fait, ce secteur est l’un des secteurs dits les plus à risques pour les affections vertébrales, notamment dans la région lombaire (Guo et al., 1995 ; Hildebrandt, 1995). Les affections vertébrales constituent plus de 1 400 des 6 400 lésions professionnelles survenues en 1995 dans l’industrie de la construction au Québec et ayant fait l’objet d’une indemnisation. Cette étude répond à une demande spécifique de l’organisme responsable des politiques de santé et sécurité du travail au Québec, la Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec (CSST). Elle s’intègre dans un plan global visant à développer des Programmes d’intervention (PI) pour des problèmes spécifiques.
Dans cette étude, nous définissons les affections vertébrales comme les réactions physiopathologiques caractérisées par des symptômes tels la douleur, mais aussi par des entorses, luxations et autres, qui se situent au niveau du système musculo-squelettique de la colonne vertébrale. L’identification de l’affection vertébrale provient du diagnostic médical posé par le médecin traitant du travailleur. Les données analysées ne concernent que les cas pour lesquels la CSST a versé des indemnités de remplacement de revenu au travailleur.
Jusqu’à la fin des années 1980, les pays d’Europe, en particulier la Suède, comptent le plus grand nombre d’études sur la santé et la sécurité au travail dans le secteur de la construction (Gervais, 1998 ; Ringen et al., 1995 ; Schneider & Susi, 1994). Par ailleurs, bien qu’il existe de nombreuses études sur les déterminants des affections vertébrales, peu sont spécifiques au secteur de la construction (Gervais, 1998). De plus, généralement, les chercheurs mettent l’accent sur les déterminants spécifiques à une profession.
Parmi les principales études que nous avons consultées, il y a des bilans de connaissances générales (Covan, 1995 ; Gervais, 1998), des études épidémiologiques (Garg & Moore, 1992 ; Holmström, Moritz, & Engholm, 1995 ; Phillips, Forrester, & Brown, 1996), ergonomiques (Schneider, Punnett, & Cook, 1995), des études analytiques de type résolution de problèmes (Lorent, 1991 ; Schneider & Susi, 1994) et des études exploratoires, qui peuvent comprendre un volet « terrain » (Bourdouxhe, Champoux, & Mercier, 1987 ; D’Aragon, Genest, & Grant, 1996 ; Durand, Lan, Ricard, & Champagne, 1990 ; Toulouse, Chicoine, & Lan, 1993). D’autres publications présentent l’état de la question sur des particularités du secteur de la construction (Drysdale, 1995 ; Ringen et al., 1995).
Les études font généralement ressortir le caractère complexe et singulier du secteur de la construction. Cela tient en grande partie aux caractéristiques de l’organisation du travail : présence de plusieurs employeurs simultanément sur un site, conditions ambiantes de travail changeantes avec l’évolution constante du chantier, lien d’emploi souvent de courte durée, etc. (Bourdouxhe, Champoux, & Mercier, 1987 ; D’Aragon, Genest, & Grant, 1996 ; Durand, Lan, Ricard, & Champagne, 1990 ; Ringen et al., 1995).
Bien que la majorité des études reconnaissent une origine multifactorielle aux affections vertébrales, l’analyse est généralement effectuée sur un nombre restreint de facteurs spécifiques. Les différents facteurs qui ressortent peuvent être classés en quatre catégories :
- 1 / facteurs personnels ;
- 2 / facteurs liés à la tâche ;
- 3 / facteurs liés à la conception des travaux ;
- 4 / facteurs liés à la gestion et à l’organisation du travail.
Les deux premiers groupes de facteurs utilisent comme unité d’analyse le travailleur, c’est-à-dire qu’on tente d’expliquer l’occurrence des accidents en fonction des caractéristiques des travailleurs ou de leurs tâches. Les deux autres groupes de facteurs utilisent comme unité d’analyse l’organisation (l’entreprise ou le chantier) : ils tentent d’expliquer la variation des statistiques d’accidents en fonction des caractéristiques de l’organisation.
Parmi les facteurs personnels, ceux qui sont mentionnés comme les plus importants sont l’âge, le sexe, l’état de santé, les antécédents médicaux, la condition physique et le tabagisme (Gunnar & Andersson, 1992 ; Holmström, Moritz, & Engholm, 1995 ; Phillips, Forrester, & Brown, 1996).
Ces études ont permis d’observer la présence d’une association statistique entre ces facteurs et les affections vertébrales. D’autres facteurs personnels tels que la taille, le poids ou la présence de malformations au niveau des structures de la colonne vertébrale ne semblent pas avoir une influence significative sur la probabilité que le travailleur ait une affection vertébrale liée au travail (Garg & Moore, 1992).
En ce qui concerne les facteurs liés à la tâche, les exigences physiques, en termes de charge, de répétitivité ou de posture sont mentionnées comme les plus importants (Garg & Moore, 1992 ; Holmström, Moritz, & Engholm, 1995 ; Schneider & Susi, 1994).
Les facteurs liés à la conception des travaux concernent l’architecture, les équipements ou les matériaux. Certains auteurs avancent qu’il y a une influence de la conception sur le bilan de santé et sécurité d’un chantier (Lorent, 1991 ; Schneider, Punnett, & Cook, 1995 ; Schneider & Susi, 1994).
Finalement, en ce qui concerne la gestion et l’organisation du travail, des études exploratoires (Bourdouxhe, Champoux, & Mercier, 1987 ; D’Aragon, Genest, & Grant, 1996 ; Durand, Lan, Ricard, & Champagne, 1990) ont fait ressortir l’importance de certains facteurs spécifiques : la présence d’un Comité de santé et sécurité (CSS), la prise en charge de la SST (Santé et sécurité du travail) par le maître d’œuvre du chantier, la considération de la sécurité comme un objectif de chantier au même titre que les autres objectifs, la planification des travaux, les méthodes de travail ainsi que les équipements et outils disponibles.
En regard de la littérature existante, la particularité de la présente étude tient à la démarche qui utilise des données administratives, collectées en routine ; elle met en évidence des éléments suffisamment fins pour dégager des profils spécifiques d’accidents ayant entraîné une affection vertébrale, en vue d’identifier des pistes bien ciblées en matière de prévention. Cette démarche s’appuie sur l’analyse des indicateurs d’incidence et de gravité de ces lésions, ainsi que sur des méthodes d’analyse multifactorielle des caractéristiques détaillées des circonstances d’accidents. L’apport de ces différents types d’analyse de données assure l’originalité des résultats pour le Québec, entre autres par l’identification de profils type d’accidents (scénarios) spécifiques aux affections vertébrales avec indemnités dans cette industrie.
Les objectifs de la présente étude sont d’identifier les professions les plus concernées par les affections vertébrales ainsi que les facteurs déterminants des affections vertébrales dans cette industrie. Nous nous sommes appuyés sur le modèle théorique d’analyse d’accident développé à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail du Québec (IRSST) pour conceptualiser les déterminants des accidents (Champoux & Cloutier, 1996 ; Cloutier & Laflamme, 1985).
II . 1. MATÉRIEL ET MÉTHODE
Le modèle utilisé pour le recueil, le codage et l’analyse des données tient compte de l’origine multifactorielle des accidents. Il découpe la réalité en cinq axes d’analyse (fig. 1), à savoir les caractéristiques macroscopiques de l’entreprise, l’organisation du travail, la situation de travail, l’accident et la lésion.
Fig. 1.Le modèle d’analyse d’accident (d’après Champoux et Cloutier, 1996)The accident analysis model (from Champoux and Cloutier, 1996)
Les données proviennent de trois sources. Les données concernant les caractéristiques macroscopiques de l’entreprise, les caractéristiques de l’accident et de la lésion proviennent des fichiers informatiques de la CSST. Les données sur la situation de travail et l’organisation du travail proviennent de la description de l’accident faite par le travailleur, sur le formulaire de réclamation expédié par l’employeur à la CSST. Finalement, pour le calcul des taux d’incidence par profession, les données sur les heures travaillées, qui servent de dénominateur, proviennent de la Commission de la construction du Québec (CCQ).
En ce qui concerne les données provenant de la description de l’accident par le travailleur, une analyse qualitative de contenu a été faite afin d’extraire des informations sur l’activité de travail (geste exécuté, tâche effectuée), l’environnement de travail (conditions climatiques) et sur l’organisation du travail (outil, équipement, véhicule, travail en équipe). Par ailleurs, nous avons utilisé un dictionnaire de codage ouvert qui s’enrichissait au fur et à mesure du dépouillement des formulaires, jusqu’à saturation des informations recueillies. Cette méthode favorise une correspondance fine entre les modalités de codage d’une variable et la source d’information. Ensuite nous avons procédé à un regroupement de codes afin d’avoir un nombre suffisamment élevé de sujets par catégorie, pour obtenir une puissance statistique optimale lors des analyses multivariées. Ainsi, pour cette raison, nous sommes passés de 78 à 10 codes de professions. Les regroupements ont aussi été faits en tenant compte des similitudes de tâches ou d’environnements de travail.
Pour le calcul du taux d’incidence par profession, en plus du numérateur, nous avons besoin d’un dénominateur : nous avons utilisé les statistiques de la Commission de la construction du Québec (CCQ) sur les heures travaillées. Ces statistiques ne couvrent toutefois que les salariés actifs assujettis au « décret de la construction ». Le taux d’incidence et, par souci d’uniformité, la gravité, ne seront donc calculés que pour les professions exercées par ces salariés. Il s’agit des professions « traditionnelles » qui assurent la production dans cette industrie, excluant ainsi les employés de bureau, les cadres, gestionnaires, ingénieurs, etc. Sur les 1 458 affections vertébrales avec indemnités survenues en 1995 dans l’industrie de la construction, 1 237 concernaient ces professions « traditionnelles », ce qui représente 85 % des cas.
Par ailleurs, la correspondance entre les données sur les affections vertébrales avec indemnités et celles sur les effectifs de la main-d’œuvre comporte des imprécisions liées à des différences d’univers. Afin de limiter l’impact de ce biais sur la mesure de l’incidence, les résultats seront présentés selon un indicateur moins sensible : le niveau d’incidence. Bien que plus limité, cet indicateur permet néanmoins de classer les professions selon l’incidence en quatre groupes, soit du niveau le plus élevé (I), au niveau le plus bas (IV). Ces groupes ont été déterminés à partir des taux d’incidence par 200 000 heures travaillées : ils correspondent aux plages de taux d’incidence suivantes : (I) 5,4 et plus ; (II) 4,4-5,3 ; (III) 3,4-4,3 et (IV) 1,4-3,3. Les limites des plages des taux d’incidence ont été choisies afin de minimiser les écarts de valeurs à l’intérieur de chaque niveau d’incidence.
L’analyse des données, dans un premier temps, vise à situer les professions en termes d’effectifs de travailleurs, de risque (niveau d’incidence) et de gravité (durée moyenne d’indemnisation).
Dans un deuxième temps, l’analyse vise à identifier les différents types d’accidents (scénarios) qui conduisent à la survenue des affections vertébrales. Pour ce faire, nous avons utilisé des méthodes d’analyses statistiques multivariées : l’Analyse factorielle des correspondances (AFC) et la Classification ascendante hiérarchique (CAH). Ces méthodes ont déjà été utilisées dans de nombreuses études sur les accidents du travail (Cloutier & Laflamme, 1985 ; Cloutier & Champoux, 1999). Elles permettent de tenir compte simultanément des différentes variables à l’étude ; elles font ressortir les associations statistiques qui sont les plus fortes, en tenant compte de leurs interactions réciproques. Les regroupements de caractéristiques qui sont ainsi formés constituent les classes ou scénarios d’accidents.
Un scénario d’accidents est constitué d’un ensemble d’accidents ayant des caractéristiques qui sont aussi semblables que possible, mais aussi différentes que possible par rapport aux autres scénarios d’accidents. Ainsi, l’on parvient à identifier, mieux que par l’analyse univariée, les facteurs spécifiques qui ont pu jouer un rôle dans la survenue de la lésion.
Dans un scénario d’accidents, les modalités d’une variable qui ressortent ne sont pas nécessairement celles qui concernent le plus grand nombre d’accidents ; il s’agit plutôt de celles qui sont associées de manière statistiquement significative à la survenue du scénario (α ≤ .05).
II . 2. PORTÉE ET LIMITES DE L’ÉTUDE
L’univers à l’étude ne concerne que les affections vertébrales déclarées à la CSST et pour lesquelles il y a eu une perte de temps indemnisée. Si nous avions disposé de données sur les affections vertébrales sans perte de temps, il est possible que la description de la situation eût été quelque peu différente.
Le classement d’une affection vertébrale, soit comme un accident du travail ou une maladie professionnelle, peut être biaisé. Au Québec, la législation rend plus facile la reconnaissance d’un accident du travail qu’une maladie professionnelle. Il est possible que des cas d’affection vertébrale qui, objectivement, devraient être classés maladie professionnelle ne soient pas reconnus comme tels ou soient déclarés comme un accident. D’ailleurs, sur les quelque 1 400 cas survenus en 1995, et indemnisés par la CSST, il n’y a aucun cas de maladie professionnelle.
L’utilisation de données recueillies à des fins administratives limite la portée des analyses. En effet, ce type de données ne couvre pas tous les facteurs qui peuvent contribuer à expliquer la survenue de la lésion. Ainsi, on ne peut prendre en considération qu’un nombre restreint de facteurs pour les différents axes du modèle d’analyse d’accident présenté (fig. 1). Par ailleurs, la validité des informations contenues dans la description de l’accident, telle qu’elle apparaît sur le formulaire de réclamation, n’a jamais fait l’objet d’étude. Le caractère exhaustif des facteurs rapportés par les travailleurs peut être très variable d’un individu à l’autre.
En outre, le fait de coder des informations apparaissant sur les formulaires de réclamation de l’employeur a permis d’enrichir l’analyse en ce qui a trait à la situation de travail (tâche effectuée, geste exécuté, outil, équipement ou véhicule utilisés ou impliqués, etc.) et aux caractéristiques de l’accident (problème rencontré, posture de travail, etc.), deux aspects importants dans le modèle d’analyse. Puisqu’il ne s’agit pas d’information inscrite de façon systématique dans les formulaires, l’importance de ces facteurs pourrait donc être sous-estimée.
III . 1. LA POPULATION CONCERNÉE
En 1995, quelque 86 353 salariés actifs travaillent annuellement 755 heures, en moyenne, dans l’industrie de la construction au Québec (tableau 1). Les charpentiers-menuisiers sont les plus nombreux (20 172), suivis des manœuvres (11 494) et des électriciens (10 816).
Nous observons une importante variation de la moyenne d’heures travaillées par profession. Ainsi, les mécaniciens ont en moyenne 1 130 heures travaillées, alors que les travailleurs de la finition intérieure n’ont, en moyenne, que 561 heures travaillées. Cette variation est prise en compte dans le calcul de l’incidence.
TABLEAU 1 :
Nombre de salariés et nombre moyen d’heures travaillées par profession assujettie, secteur de la construction, Québec, 1995
Number of employees and average number of hours worked in legally recognised trades within the construction sector, Quebec, 1995
Source : Commission de la construction du Québec (1996). Analyse de l’industrie de la construction au Québec, 1995. Montréal : Commission de la construction du Québec, Direction recherche et organisation.
III . 2. LES INDICATEURS D’INCIDENCE ET DE GRAVITÉ
Près de 85 % des affections vertébrales avec indemnités, survenues en 1995 dans l’industrie de la construction, concernait les professions « traditionnelles ». Les données sur les heures travaillées ne concernant que ces professions, les indicateurs d’incidence et de gravité (tableau 2) n’ont été calculés que pour celles-ci.
À l’exception des ferblantiers, ce sont les professions les moins qualifiées (manœuvres, autres occupations et métiers) qui ont les niveaux d’incidence des affections vertébrales avec indemnités les plus élevés (tableau 2).
La durée moyenne d’indemnisation a été de 108,8 jours
[1] pour l’ensemble des affections vertébrales avec indemnités survenues en 1995 dans l’industrie de la construction (tableau 2). Bien au-dessus de cette moyenne se situent les
travailleurs de la finition intérieure avec, en moyenne, 153,9 jours par lésion au dos. Les autres regroupements de professions qui présentent des durées d’absences au-dessus de la moyenne sont les
charpentiers-menuisiers (139,4 jours), les
opérateurs d’équipements (130,5 jours) ainsi que les
travailleurs en hauteur (116,1 jours). Il ressort que les regroupements de professions qui ont les taux d’incidence de lésions professionnelles au dos les plus élevés ne sont pas ceux dont les durées moyennes d’absence sont les plus longues.
TABLEAU 2 :
Nombre d’affections vertébrales avec indemnités (AVI) et indicateur d’incidence, de gravité moyenne par lésion par profession assujettie, secteur de la construction, Québec, 1995
Number of compensated back injuries (CBI) of average severity types of injury and incidence rate for legally recognised trades within the construction sector, Quebec, 1995
Sources : Commission de la construction du Québec (1996). Analyse de l’industrie de la construction au Québec, 1995. Montréal : Commission de la construction du Québec, Direction recherche et organisation. Fichier STAT-REP et autres fichiers informatiques de la Commission de la santé et de la sécurité du travail, compilation spéciale produite par la Direction de la statistique et de la gestion de l’information, mise à jour du 31 mars 1997. Données provenant du codage des informations sur les formulaires de réclamation de l’employeur, Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, 1997.
III . 3. LES SCÉNARIOS D’ACCIDENTS
Sur les 1 458 affections vertébrales avec indemnités survenues en 1995 dans l’industrie de la construction, nous avons pu obtenir copie de 1 408 formulaires de réclamation des employeurs, soit 97 % des cas. À partir de ces dossiers, les analyses statistiques multivariées ont fait ressortir sept scénarios d’accidents (tableaux 3 et 4). Les variables qui contribuent le plus à distinguer les scénarios d’accidents sont, par ordre décroissant d’importance : le geste exécuté au moment de la lésion, le genre d’accident, l’agent causal de la lésion, la tâche effectuée et la profession.
Scénario I
Le premier scénario concerne 21,7 % des affections vertébrales avec indemnités. Ce scénario est caractérisé par des affections vertébrales causées par des réactions de l’organisme ou des efforts répétés suite à des mouvements du corps principalement avec charge, mais également quelquefois sans charge. Les tâches effectuées au moment de l’accident, qui sont les plus associées à ce scénario, sont des tâches préparatoires ou subséquentes à une tâche principale (se munir de ses outils ou les ranger, installer ou désinstaller de l’équipement, jeter des déchets, nettoyer, etc.), et des tâches d’entretien ou de réparation (mécanique ou électrique, d’équipement ou de matériaux, etc.). Dans certains cas, le travailleur peut aussi s’adonner à des tâches courantes ou effectuer des travaux d’aménagement paysagé. Plus souvent qu’attendu, le travailleur avait une posture contraignante (être penché, torsion du tronc, effort asymétrique, etc.) pour accomplir son travail. Dans un cas sur quatre, le travailleur victime de ce type d’accident est un manœuvre.
Scénario II
Le deuxième scénario d’accidents concerne 18,6 % des affections vertébrales avec indemnités. Plus de 88 % de ces lésions sont dues à des efforts excessifs lorsque le travailleur effectue le geste de lever, soulever, déposer ou ramasser quelque chose. Les éléments sur lesquels portent ces efforts (agents causaux de la blessure) sont principalement des briques, des pierres, des blocs de ciment, des boîtes lourdes, des éléments de structure d’acier (poutrelle, plaque d’acier, etc.) ainsi que des outils ou des équipements. Au moment de l’accident, le travailleur s’occupe de charger ou de décharger ces matériaux, de déplacer de la machinerie ou de l’équipement, de faire l’installation de revêtement extérieur ou de structure (porte, fenêtre, aluminium, bardeau de toit, armature, etc.).
Scénario III
Ce scénario regroupe 17,9 % des affections vertébrales avec indemnités. Il est principalement constitué de chutes à un niveau plus bas ou au même niveau et de blessures qui font suite à des situations où le travailleur est frappé par quelque chose, se heurte ou est coincé. L’agent causal est généralement le sol ou une partie d’édifice (porte, fenêtre, mur, escalier). Le travailleur utilisait un échafaudage ou une échelle dans un cas sur cinq. Plus souvent qu’attendu, la tâche effectuée au moment de l’accident n’est pas connue. Cependant, pour un certain nombre de cas, le geste exécuté est celui de se déplacer. Les professions qui sont les plus associées à ce scénario sont celles de la finition intérieure (peintre, plâtrier, poseur de revêtement souple, etc.).
Scénario IV
Le quatrième scénario concerne 15,3 % des affections vertébrales avec indemnités. Ce scénario d’accidents est caractérisé par des efforts excessifs effectués en manipulant ou en déplaçant des tuyaux, des câbles, des moteurs, des compresseurs mais aussi divers matériaux (panneaux électriques, plafonniers, meubles, etc.). La principale tâche effectuée au moment de l’accident consistait à installer ces matériaux, mais aussi à les charger ou à les décharger, ainsi qu’à déplacer de la machinerie, le geste exécuté était de manipuler ces matériaux, mais aussi de tirer ou pousser. Les victimes de ces lésions sont, plus souvent qu’attendu, des tuyauteurs, des électriciens ou des ferblantiers.
Scénario V
Ce scénario concerne 12,1 % des affections vertébrales survenues en 1995 dans le secteur de la construction. Il regroupe les efforts excessifs en manipulant, déplaçant, ainsi que ceux qui surviennent en tirant, poussant ou retenant des éléments de structure d’acier (poutrelle, plaque, etc.), des outils ou équipements ou divers matériaux de construction. Les travailleurs s’occupaient de l’installation de revêtement extérieur et de structure (porte, fenêtre, aluminium, charpente, etc.), ainsi que de l’installation de structure temporaire (échafaudage, coffrage). Les victimes de ces lésions sont surtout des charpentiers-menuisiers et des manœuvres. Par ailleurs, on retrouve plus souvent qu’attendu, des outils non mécaniques impliqués dans la survenue de la lésion.
Scénario VI
Ce sixième scénario regroupe 7,2 % des affections vertébrales avec indemnités. Ce qui caractérise le plus ce scénario, c’est que le travailleur était en déplacement (monter, descendre, marcher, conduire, etc.) au moment de l’accident (88 % des cas). Ce scénario regroupe une variété de genres d’accidents qui vont des réactions de l’organisme à des situations où les travailleurs sont frappés par quelque chose, se heurtent ou se coincent, ainsi que des pertes d’équilibre (glisser, trébucher sans tomber) et des chutes à un niveau plus bas. Les causes de lésions sont alors les mouvements du corps, mais aussi un véhicule, une partie de véhicule, ou le sol. Les mouvements du corps sont principalement associés aux réactions de l’organisme tandis que le véhicule et le sol sont des agents associés aux chutes et aux pertes d’équilibre. En conformité avec le geste, la tâche principale effectuée par le travailleur consistait à se déplacer, à conduire ou à opérer un équipement. D’ailleurs, la profession la plus concernée par ce scénario est celle d’opérateur de véhicule ou d’équipement (équipement lourd, pelle mécanique, etc.).
Scénario VII
Ce dernier scénario concerne lui aussi 7,2 % des affections vertébrales avec indemnités. Il est caractérisé par le fait que les travailleurs victimes de ces lésions marchaient avec une charge (84,2 % des cas). Les genres d’accidents qui y sont associés sont principalement les efforts en tirant, en poussant ou en retenant. Il y a aussi des pertes d’équilibre (glisser, trébucher sans tomber) ainsi que des chutes au même niveau. L’agent causal de la blessure est souvent le sol, en lien avec les chutes, mais aussi des éléments d’édifice (portes, fenêtres, etc.) et des moteurs ou des compresseurs. Dans plus d’un cas sur quatre, le travailleur est un charpentier-menuisier. La tâche effectuée consistait à transporter des matériaux. Une partie des victimes ont perdu l’équilibre en raison d’événements extérieurs (coup de vent, manque d’adhérence au sol, etc.) ainsi que de conditions environnementales diverses (glace, neige, sol irrégulier, mou, en pente, etc.).
IV . 1. LES INDICATEURS
La profession la moins qualifiée, celle de manœuvre, est celle dont l’incidence des affections vertébrales avec indemnités est la plus élevée dans le secteur de la construction au Québec. Il nous semble que ce qui est en cause, ce n’est pas tant le niveau de formation du travailleur que son corollaire, l’exécution de tâches non qualifiées, à savoir : essentiellement la manutention et le transport de matériaux, d’équipements ou d’outils.
Paradoxalement, il y a peu d’études sur la profession de manœuvre, pour le secteur de la construction, tant au point de vue des affections vertébrales que des autres types de lésions qui les concernent (Gervais, 1998). Toutefois il y a eu des études sur les activités de manutention effectuées dans le secteur de la construction (Phillips, Forrester, & Brown, 1996 ; Garg & Moore, 1992). Ces études indiquent qu’il existe une association étroite entre l’exécution de tâches de manutention et la survenue d’une affection vertébrale.
Les durées moyennes d’indemnisation les plus longues se retrouvent parmi les professions ayant les niveaux d’incidence les plus bas : les travailleurs de la finition intérieure, les charpentiers-menuisiers, ainsi que les opérateurs de grue, d’équipement lourd ou de pelle mécanique. Nous avons déjà constaté cette situation où les groupes de travailleurs les plus à risques ont une gravité moyenne des lésions inférieure à celle des groupes de travailleurs les moins à risques (Hébert, 1996 ; Duguay, 1997). L’hypothèse que nous avançons est que les professions les plus exposées comptent une plus grande diversité de risques, en particulier de risques de lésions mineures. La durée moyenne d’indemnisation étant grandement influencée par les valeurs extrêmes, le poids des nombreuses lésions mineures, donc de courte durée, ferait diminuer la valeur de la gravité moyenne des lésions, mesurée en termes de jours indemnisés. Cela reste toutefois à être démontré. Il faut aussi signaler le rôle de facteurs qui, à la fois peuvent être inégalement répartis dans les différentes professions et qui peuvent influencer le retour plus ou moins précoce au travail après un accident.
IV . 2. LES SCÉNARIOS D’ACCIDENTS
IV . 2 . A. L’accident et la lésion
Globalement, il ressort des analyses multifactorielles que trois principaux types d’accidents occasionnent des blessures au dos dans le secteur de la construction. Le premier type regroupe les blessures occasionnées principalement par des efforts excessifs qui se produisent généralement en levant, déposant, manipulant ou déplaçant des matériaux ou des équipements (scénario II, IV, V et VII). Les réactions de l’organisme occasionnées principalement par des mouvements du corps avec charge et, dans une moindre mesure, sans charge (scénario I et VI) occupent le deuxième rang. Ce deuxième type d’accidents se distingue du premier par le fait que c’est la posture de travail, ou le mouvement effectué (torsion, être penché, etc.), qui est principalement en cause dans la survenue de l’accident, au lieu de l’intensité de l’effort. Enfin, le dernier type d’accidents concerne les chutes au même niveau ou de hauteur, lorsque le travailleur est en déplacement, soit occupé à marcher, monter, descendre, etc. (scénario III, VI et VII).
Garg et Moore (1992), dans un document faisant état de recherches épidémiologiques sur les maux de dos, indiquent que, selon certaines études, il n’y a pas de relation statistiquement significative entre les exigences physiques, estimées selon la profession exercée, et l’incidence des maux de dos rapportés par questionnaire. Le niveau d’exigence physique d’une profession serait plutôt associé, de manière statistiquement significative, à l’incidence des maux de dos indemnisés et celle des maux de dos avec incapacité. On peut ainsi supposer que l’exigence physique de certaines tâches exécutées par les manœuvres, les autres occupations et métiers ainsi que les ferblantiers contribuent à expliquer le haut niveau d’incidence que nous avons observé.
Les chutes constituent une catégorie moins analysée dans la littérature sur les affections vertébrales. C’est en heurtant le sol, une partie d’édifice, un véhicule ou de l’équipement, que le travailleur se blesse au dos. Concernant ce type d’accidents, les causes et les moyens de prévention ne sont pas spécifiques aux affections vertébrales mais bien à l’ensemble des chutes. Les facteurs de risque les plus importants à considérer sont l’encombrement des surfaces de travail, l’adhérence aux surfaces de travail ainsi que la présence et l’utilisation de moyens de protection individuelle ou collective contre les chutes de hauteur (Duguay, Cloutier, Levy, & Massicotte, 1998).
IV . 2 . B. Caractéristiques macroscopiques
Dans cette étude, le type d’activité économique et la taille de l’entreprise sont les deux seules variables macroscopiques qui ont été analysées.
Chacun des scénarios d’accidents est associé à une ou plusieurs activités économiques. Le nombre et le type d’activité économique varient selon les scénarios. Par exemple le scénario I qui concerne les réactions de l’organisme lors de mouvement du corps avec ou sans charge, est plus typique des travaux sur chantier (travaux d’excavation, de nivellement, démolition, pose de clôture, etc.). L’association qui existe entre l’activité économique de l’entreprise et un scénario, dépend probablement d’autres facteurs qui sont aussi liés à l’activité économique. L’activité économique est une caractéristique macroscopique qui influence le type de tâches effectuées, la profession des personnes qui vont les exécuter, les équipements et outils utilisés ainsi que l’environnement dans lequel les travaux seront réalisés (Drysdale, 1995 ; Ringen et al., 1995). Le fait que les différents scénarios d’accidents sont liés à des activités économiques spécifiques, oriente le questionnement vers les facteurs nommés ci-dessus, dont certains ressortent d’ailleurs des scénarios d’accidents.
La taille de l’entreprise est aussi un facteur à considérer pour quatre des sept scénarios d’accidents. Les scénarios I et V sont associés aux entreprises de petite taille (moins de 10 employés) tandis que les scénarios IV et VI sont associés aux entreprises de plus grande taille (20 employés et plus). La taille de l’entreprise n’est donc pas aussi importante que l’activité économique pour différencier les scénarios d’accidents. L’intérêt de cette variable macroscopique réside dans l’association qui pourrait être faite entre la taille et certains aspects de l’organisation du travail, de la gestion de l’entreprise ainsi que les interventions en santé et sécurité du travail. Il serait utile de mener des études sur le sujet pour tenter d’expliquer les relations avec la taille de l’entreprise ainsi qu’avec la taille du chantier.
IV . 2 . C. La situation de travail
Les scénarios d’accidents font ressortir certaines tâches et certains gestes en particulier. Plus du tiers des tâches qui sont associées à différents scénarios sont des tâches de manutention. Par exemple, il y a les tâches de chargement ou déchargement, de déplacement des matériaux ou de l’équipement (scénario II, IV), de transport des matériaux (scénario VII) ainsi que les tâches courantes des manœuvres (scénario I).
Par ailleurs, ces tâches de manutention, bien qu’elles constituent les tâches courantes des manutentionnaires, sont aussi effectuées par d’autres professions au moment de la survenue de l’accident. Les charpentiers-menuisiers, travailleurs de la finition intérieure, tuyauteurs, électriciens, travailleurs en hauteur et ferblantiers ressortent des scénarios d’accidents. Ces tâches sont connexes à leurs tâches qualifiées. De plus, les travailleurs de la finition intérieure et les charpentiers-menuisiers comptent parmi les professions qui présentent, pour les affections vertébrales avec indemnités, une gravité supérieure à la moyenne du secteur de la construction.
Les tâches de manutention sont associées aux deux principaux types d’accidents que les scénarios ont permis d’identifier : les lésions faisant suite à des efforts excessifs et celles liées à des problèmes de posture lors de l’exécution de la tâche (réaction de l’organisme). En ce qui concerne les efforts excessifs, les gestes qui ressortent des scénarios d’accidents sont de lever ou soulever une charge (scénario II), de tirer, pousser ou manipuler des matériaux, machines ou outils (scénario IV, V), ainsi que de marcher avec une charge (scénario VII). En ce qui concerne les réactions de l’organisme (scénario I), les gestes de torsions ou flexions du tronc (se tourner, se pencher) semblent les plus en cause. Ces résultats concordent avec ce qui est rapporté dans d’autres études (Garg & Moore, 1992 ; Gunnar & Andersson, 1992).
Il ressort des scénarios d’accidents que les travailleurs qualifiés pouvaient aussi effectuer, au moment de l’accident, des tâches connexes à la tâche spécialisée de leur profession. En fait les tâches connexes, incluant les tâches de manutention, constituent plus de la moitié des tâches associées aux différents scénarios d’accidents. Outre la manutention, il s’agit des tâches préparatoires ou subséquentes à une tâche principale (se munir de ses outils ou les ranger, nettoyer, etc.), ainsi que des tâches d’entretien ou de réparation d’équipement ou d’outils. Ce type de résultats ressort aussi d’une autre étude sur les accidents dans le secteur de la construction (Bourdouxhe, Champoux, & Mercier, 1987). Par ailleurs, les tâches spécialisées qui ressortent sont celles liées à l’installation de revêtement extérieur ou de structure (porte, fenêtre, charpente, etc.), à l’installation de structure temporaire (échafaudage, coffrage, etc.) et à l’installation de divers matériaux (panneau électrique, fixture, meuble, etc.). Ceci nous incite donc à penser que même si les affections vertébrales avec indemnités sont plus souvent qu’attendu associées à l’exécution de tâche connexes, il y a aussi certaines tâches spécialisées dites à risque.
IV . 2 . D. L’organisation du travail et les activités de conception
Les conditions dans lesquelles les tâches sont effectuées par les travailleurs sont influencées par la nature même du travail à accomplir, mais aussi par des facteurs liés à l’organisation du travail ainsi qu’à la conception des travaux, matériaux, outils et machines. Ces facteurs peuvent avoir une influence sur le risque d’accident en général et sur le risque de subir une affection vertébrale en particulier.
Dans cette étude, les outils, équipements ou véhicules utilisés ou impliqués lors de l’accident, le travail en équipe et le statut du travailleur ont été considérés.
En ce qui concerne le travail en équipe et le statut du travailleur, ces aspects ne sont pas ressortis comme liés à l’un ou l’autre des scénarios d’accidents. Ce résultat est peut-être dû aux limites des sources de données. En effet, l’information sur le statut du travailleur et l’exécution ou non d’un travail en équipe n’était pas disponible de façon exhaustive, ce qui peut biaiser les analyses. Bien que le fait d’exécuter une tâche en équipe ou d’être un apprenti ne soit pas une caractéristique d’un scénario d’accidents, il n’en demeure pas moins que ces variables puissent être associées, de manière individuelle, au risque de subir une affection vertébrale. Toutefois, notre étude n’avait pas pour objectif de mettre cette hypothèse à l’épreuve.
Il y a eu très peu de cas où un outil ou un équipement soit associé à un scénario d’accidents. Il n’y a d’ailleurs aucune association statistiquement significative entre les outils utilisés ou les équipements impliqués et un scénario d’accidents. Cette situation résulte peut-être de l’importance des tâches de manutention et des tâches connexes en lien avec les scénarios d’accidents. Ces tâches nécessitent généralement moins d’outils ou d’équipements que l’exécution d’une tâche qualifiée. Par ailleurs, lors de l’exécution de tâches de manutention ou de tâches connexes, il est possible que l’utilisation d’équipements de manutention réduirait la probabilité de subir une affection vertébrale ; ainsi les équipements ou outils seraient moins fréquemment impliqués ou utilisés lors d’un accident menant à une affection vertébrale.
Plusieurs aspects de l’organisation du travail n’ont pas été pris en compte dans la présente étude, ces informations n’étant pas disponibles dans les sources de données utilisées. La littérature fournit toutefois des informations sur l’importance de certains facteurs. Ainsi, parmi les facteurs organisationnels qui semblent jouer, il y a la présence d’un Comité de santé et sécurité (CSS), la prise en charge de la SST par le maître d’œuvre du chantier, la considération de la sécurité comme un objectif de chantier, au même titre que les autres, et la planification des travaux (Bourdouxhe, Champoux, & Mercier, 1987 ; D’Aragon, Genest, & Grant, 1996 ; Durand, Lan, Ricard, & Champagne, 1990 ; Drysdale, 1995). La planification des travaux concerne, entre autres, la disponibilité des équipements et outils nécessaires à l’exécution des tâches, des accès aux lieux de travail, des aires d’entreposage ainsi que la circulation des matériaux. Tous ces facteurs semblent jouer sur le bilan de SST du chantier. Certaines conditions de travail, telles la sécurité d’emploi et les primes au rendement, ont aussi été mentionnées comme pouvant être associées à la survenue des lésions.
La conception de l’architecture, des équipements ou des matériaux peut influencer les risques de lésions (Lorent, 1991 ; Schneider & Susi, 1994 ; Schneider, Punnett, & Cook, 1995). Lorent (1991) estime à 8 % du coût total d’un projet, le coût des accidents liés à la non-intervention ergonomique en « amont » sur le chantier, c’est-à-dire aux étapes de conception et d’organisation des travaux. Par exemple, pour les travaux de maçonnerie, il est possible de réduire les contraintes musculaires liées à la manipulation des blocs de ciment en limitant le poids des blocs et en ayant une conception facilitant la préhension.
Cette vision d’ensemble à un niveau macroscopique, soit celle qui se dégage de l’analyse des indicateurs et des scénarios d’accidents, peut permettre d’identifier des pistes pour la recherche ou l’intervention à un niveau microscopique, entre autres, pour les ergonomes qui effectuent des études dites « de terrains ». Par exemple, les types d’équipements utilisés lors de l’accident, l’importance des tâches de préparation en lien avec les affections vertébrales, telles qu’elles apparaissent dans le scénario I, les spécificités des travailleurs de la finition intérieure, en termes de durée d’indemnisation, sont des caractéristiques importantes qui pourraient guider des analyses de l’activité. Il convient de rappeler que les données de l’étude ne concernent que les affections vertébrales déclarées à la CSST et pour lesquelles il y a eu une perte de temps indemnisée. Si nous avions disposé de données sur les affections vertébrales sans perte de temps, il est possible que la description de la situation eût été quelque peu différente.
Par ailleurs, bien que la présente étude s’inscrivât dans le cadre d’un Programme d’intervention (PI) de la CSST, pour des raisons diverses ce PI n’a pas été mis en application. Les résultats de cette étude n’ont donc été utilisés, jusqu’à maintenant, que par les chercheurs et intervenants intéressés par la problématique.
L’étude fait ressortir la profession de manœuvre comme celle dont le niveau d’incidence des affections vertébrales est le plus élevé, avec plus du quart des affections vertébrales avec indemnités. Elle est suivie par la catégorie des « autres métiers et occupations » (ferrailleur, soudeur, homme de service, etc.) ainsi que par les ferblantiers. Les affections vertébrales qui nécessitent les plus longues durées moyennes d’absence surviennent aux travailleurs de la finition intérieure (152,9 jours), aux charpentiers-menuisiers (139,4 jours), ainsi qu’aux opérateurs de grue, d’équipement lourd ou de pelle mécanique (130,5 jours).
Sept scénarios d’accidents sont ressortis des analyses multivariées. Les variables qui contribuent le plus à distinguer les scénarios sont, par ordre d’importance, le geste exécuté, le genre d’accident, l’agent causal de la blessure, la tâche effectuée et la profession. Les scénarios d’accidents semblent indiquer que les efforts excessifs, les réactions de l’organisme liées à des mouvements du corps et, dans une moindre mesure, les chutes sont des facteurs déterminants dans la survenue de l’accident. Plus spécifiquement, ce sont les efforts liés au soulèvement et au transport de charge, les efforts en tirant ou en poussant ainsi que les flexions et torsions du tronc qui semblent en cause. Il apparaît aussi que l’exécution de tâches connexes aux tâches qualifiées (manutention, tâche préparatoire ou subséquente à une tâche spécialisée, déplacement) est, dans des cas plus fréquente que prévu, associée à l’un ou l’autre des scénarios d’accidents.
Les résultats font ressortir l’importance d’orienter la prévention et la recherche sur les tâches de manutention effectuées surtout par des manœuvres, mais aussi les travailleurs qualifiés (charpentiers-menuisiers, travailleurs de la finition intérieure, etc.), ainsi que sur les tâches connexes effectuées par les travailleurs qualifiés. Certaines tâches spécialisées, telles l’installation de revêtement extérieur ou de structure (porte, fenêtre, charpente, etc.), l’installation de structure temporaire (échafaudage, coffrage, etc.) ainsi que l’installation de divers matériaux (panneau électrique, plafonniers, meubles, etc.) sont aussi à considérer. Outre ces aspects, la littérature fait ressortir l’importance de considérer l’organisation du travail et les activités de conception en lien avec la survenue des accidents. Des études dites « de terrains », sur les caractéristiques de l’exécution de ces différents types de tâches et sur les contraintes organisationnelles, seraient nécessaires pour le développement de moyens de prévention efficaces contre les affections vertébrales dans le secteur de la construction.
REMERCIEMENTS
Les auteurs remercient Diane Berthelette pour ses judicieux commentaires et l’IRSST pour son soutien.
Manuscrit reçu : septembre 2000.
Accepté par Y. Quéinnec après modification : février 2001.
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[1]
Les durées moyennes d’absence sont probablement sous-estimées, car plusieurs dossiers considérés étaient encore ouverts à la CSST au moment de la collecte des données en avril 1997. Il faut une moyenne de trois années de recul pour avoir une stabilité dans les durées moyennes. Dans la présente étude, la maturité des dossiers est de deux ans.