2002
Le travail humain
Contrôle sensori-moteur en situation de téléopération : données théoriques et perspectives ergonomiques
I. Pennel
Université de Lille, Unité de Recherche sur l’Évolution des Comportements et l’Apprentissage, UPRES-EA, BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq. E-mail : coello@ univ-lille3. fr.
C. Ferrel
Université Pierre-Mendès-France, Laboratoire de Psychologie expérimentale – UMR CNRS 5105, 38 040 Grenoble Cedex 9. E-mail : jean-pierre. orliaguet@ upmf-grenoble. fr.
Y. Coello
Université de Lille, Unité de Recherche sur l’Évolution des Comportements et l’Apprentissage, UPRES-EA, BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq. E-mail : coello@ univ-lille3. fr.
J.-P. Orliaguet
Université Pierre-Mendès-France, Laboratoire de Psychologie expérimentale – UMR CNRS 5105, 38 040 Grenoble Cedex 9. E-mail : jean-pierre. orliaguet@ upmf-grenoble. fr.
The use of tools that are derived from advanced technology and which allow the control of remote operations usually introduces new sensory environments that are characterised by specific spatial properties. With regard to teleoperation, for instance, object manipulation is indirectly controlled by vision through a real-time feedback of action shown on an off-centred video screen. This can cause difficulties in the sense that it introduces a discrepancy between various sensory sources of spatial information, suggesting consequential ergonomic problems. The aim of this paper, organised in three parts, is to synthesise and review the experimental outcomes relating to that topic. Its first part aims at evaluating the consequences of remotely controlled action on space perception and arm movement guiding. The second part is concerned with the role of sensory information in arm movement in a non-perturbed visual environment, in order to better anticipate the behavioural consequences that could result from a situation characterised by a lack of consistency between the various sensory signals. The final part evaluates the adaptation process and the transfer of learning that can be observed in a teleoperation context when perturbations of either the orientation or the spatial scale of the visual scene are manipulated. In conclusion, a number of ergonomic principles are suggested that might be valuable to those people concerned with the process of sensorimotor adaptation occurring during remote operations. Ultimately our study has demonstrated that teleoperation constitutes an original field of research that should contribute to a better understanding of the properties and the plasticity of visuomotor control.
Keywords :
Sensorimotor control, Teleoperation, Visual feedback, Spatial accuracy, Adaptation, Transfer.
Les avancées technologiques dans le domaine de la communication rendent possible l’utilisation d’outils permettant le contrôle d’opérations à distance. Ces situations amènent l’individu à s’immerger dans des environnements comportant des propriétés spatiales inhabituelles. En situation de téléopération par exemple, la manipulation d’objets s’effectue avec un contrôle indirect de l’action par le biais d’informations visuelles projetées sur un écran vidéo. La position décentrée de cet écran induit une baisse de congruence entre les différentes informations sensorielles impliquées dans le contrôle de l’action, ce qui constitue d’un point de vue ergonomique une contrainte importante. L’objectif de cet article, organisé en trois parties, est de proposer une synthèse des recherches effectuées dans ce domaine. Il vise dans un premier temps à évaluer les conséquences des contraintes associées aux situations de téléopération sur la perception de l’espace et le contrôle visuo-moteur. Une seconde partie aborde la question de la participation des informations sensorielles au contrôle de l’action en situation naturelle, ceci afin de mieux appréhender, en situation de téléopération, les conséquences comportementales pouvant résulter d’une absence de congruence entre les différents systèmes sensoriels. Une dernière partie est consacrée aux capacités d’adaptation et de transfert d’apprentissage lorsque le contrôle du mouvement à distance est perturbé par une modification d’orientation ou un changement d’échelle des informations spatiales. La conclusion, en suggérant quelques principes ergonomiques devant favoriser l’adaptation de l’individu au contrôle du mouvement à distance, souligne en quoi la situation de téléopération constitue un nouveau champ de recherche dont les perspectives, encore non clairement évaluées, devraient permettre de mieux cerner les potentialités et les limites de la plasticité du système sensori-moteur.
Mots-clés :
Coordinations visuo-motrices, Téléopération, Feedback visuel, Précision spatiale, Adaptation, Transfert.
Les opérations contrôlées à distance par l’intermédiaire d’outils issus des nouvelles technologies de communication amènent l’individu à s’immerger dans des environnements caractérisés par des contraintes spatiales inhabituelles. En guise d’illustration, le guidage d’un curseur sur un écran informatique requiert l’intégration des transformations de plan et d’échelle entre l’espace physique et l’espace visuel. Dans cette situation, la concordance existant généralement entre les différents systèmes sensoriels impliqués dans l’action (principalement les systèmes proprioceptif, plus généralement tactilo-kinesthésique, vestibulaire et visuel) est ainsi largement réduite. Les paramètres spatio-temporels des déplacements segmentaires ne co ïncident plus véritablement avec les paramètres spatio-temporels des trajectoires motrices perçues sur l’écran. Une telle décorrélation entre les informations visuelles et proprioceptives (ou motrices) existe de fait dans les situations impliquant la manipulation indirecte d’objets dans les trois dimensions de l’espace, c’est-à-dire à partir d’informations présentées sur un écran vidéo situé en dehors du champ de l’action (téléopération). C’est le cas, en particulier, lorsque les objets en question présentent un danger pour l’intégrité de l’organisme, lorsqu’ils ne sont pas accessibles directement, ou encore dans certaines situations visant à optimiser l’intervention humaine (pilotage d’un robot à distance, manipulation de substances dangereuses, intervention sur le cerveau..., voir à ce sujet Orliaguet et Coello, 1998). Dans ces situations de téléopération, les informations visuelles permettant le contrôle des déplacements segmentaires sont capturées par une caméra puis projetées sur un écran vidéo de contrôle, la position excentrée de ce dernier introduisant généralement un décalage entre l’axe du regard et l’orientation du déplacement segmentaire.
Un des domaines s’étant très rapidement approprié ce nouveau mode de contrôle est la chirurgie vidéo-assistée (voir fig. 1). Il est actuellement envisageable de réaliser des opérations chirurgicales en introduisant dans le corps du patient une fibre endoscopique ainsi que les instruments chirurgicaux indispensables à l’intervention. Ces outils sont insérés et maintenus dans l’organisme à l’aide de trocarts grâce à des ouvertures de taille réduite, effectuées dans le thorax ou l’abdomen. Les images vidéo issues de l’endoscope sont retransmises sur un écran vidéo, ce qui permet au chirurgien de suivre en temps réel les déplacements effectués à l’intérieur de l’organisme (pour une présentation détaillée voir Stassen, Dankelman, & Grimbergen, 1998). Cette méthode d’intervention chirurgicale permet de réduire de façon remarquable le choc opératoire ainsi que le temps de récupération des patients (Blank & Hassan, 1993 ; Champault, Benoît, Lauroy, Rizk, & Boutelier, 1994 ; Laborde, 1995), mais reste néanmoins difficile à utiliser (Gayet, 1995 ; Stassen, Dankelman, & Grimbergen, 1998), et requiert de ce fait des procédures d’apprentissage spécifiques (Cunningham et al., 1998 ; Grunenwald, 1995).
Fig. 1.Un exemple d’application de la téléopération : la chirurgie vidéo-assistéeThe video-based surgery : an example of teleoperation situation
L’objectif de cet article est triple. Il vise dans un premier temps à évaluer les conséquences des contraintes associées aux situations de téléopération sur la perception de l’espace et le contrôle visuo-moteur. Il vise dans un second temps à faire le point sur les données concernant la participation des informations sensorielles à l’organisation et au contrôle de l’action en situation naturelle, ceci afin de mieux appréhender, en situation de téléopération, les conséquences comportementales pouvant résulter d’une absence de congruence entre les différents systèmes sensoriels. Enfin, une troisième partie est consacrée aux capacités d’adaptation et de transfert d’apprentissage lorsque le contrôle du mouvement à distance est perturbé par des variations d’orientation ou d’échelle des informations spatiales.
II. CONTRAINTES INHÉRENTES AUX SITUATIONS DE TÉLÉMANIPULATION
II . 1. APPAUVRISSEMENT DE LA SCÈNE VISUELLE
L’utilisation d’un écran vidéo dans le guidage des déplacements segmentaires s’accompagne généralement d’une détérioration des performances par rapport à une situation de contrôle direct du mouvement, ceci même lorsque aucune distorsion spatiale n’est introduite (Smith & Smith, 1990). Cette détérioration se traduit par une difficulté à évaluer les positions relatives des éléments structurant la scène visuelle, ceci affectant en particulier l’évaluation des distances relatives. Pour Massimo et Sheridan (1989), cette baisse de performance résulterait en partie de la construction du champ visuel, du fait d’une réduction des indices permettant en situation naturelle la perception de la structure de l’espace d’action. Cette réduction concerne, au niveau rétinien les indices monoculaires structuraux ou dynamiques de profondeur spatiale (interposition, taille, luminance et densité relative, disparité monoculaire, accommodation). En outre, la scène visuelle est projetée sur un plan bidimensionnel rendant inopérants certains indices binoculaires (disparité et parallaxe binoculaire) qui contribuent habituellement à la perception de l’éloignement des objets (Cutting & Vishton, 1995 ; Reinhardt-Rutland, 1996). À cela s’ajoute le fait que les mouvements de l’observateur ne génèrent pas de flux optique (déplacement sagittal) ou de parallaxe de mouvement (déplacement latéral), informations intervenant également dans la perception de la profondeur spatiale (Bingham & Pagano, 1998 ; Cornilleau-Pérès & Gielen, 1996). Il devient également impossible de déterminer la distance à laquelle se trouve un objet uniquement à partir de sa taille rétinienne (dans l’hypothèse d’un objet familier), puisque cette dernière ne dépend plus uniquement de la distance à laquelle se trouve l’objet par rapport au point d’observation, mais également de sa distance par rapport à l’objectif de la caméra.
Les seuls indices visuels subsistants semblent ainsi être les indices rétiniens compris dans une portion réduite du champ visuel (distance relative sur l’écran, variation progressive de la taille ou de la densité des éléments composant les surfaces (texture), perspective). Cependant, les informations de distance véhiculées par ces indices sont nécessairement dépendantes du rapport d’échelle entre l’espace physique et l’espace visuel, ce qui rend difficile l’estimation de la position des objets relativement à l’observateur ou même par rapport à une référence fixe sur l’écran. Cette estimation est d’autant plus difficile à réaliser que l’environnement visuel est peu texturé (exploration d’une surface homogène par exemple), ou lorsque la qualité de l’image est affaiblie (éclairage insuffisant entraînant un faible contraste lumineux, objectif de la caméra entaché de particules provenant des objets explorés..., voir Grimbergen, 1997). En situation de téléopération, la baisse de performance souvent rapportée (surtout en phase initiale d’apprentissage) pourrait ainsi résulter d’une réduction des indices spatiaux, en particulier ceux permettant la perception de la profondeur (Ferrel, Orliaguet, Leifflen, Bard, & Fleury, 2001). Cette hypothèse est en accord avec certaines données psychophysiques démontrant, pour les mouvements réalisés en situation naturelle, une diminution de la précision spatiale lorsque l’espace visuel est de taille réduite (Coello & Grealy, 1997), ou peu structuré (Coello & Magne, 2000).
II . 2. ABSENCE D’ISOMORPHISME ENTRE ESPACE PERÇU ET ESPACE PHYSIQUE
En situation de téléopération, le point de vue de la caméra ne correspond pas à celui de l’observateur et l’écran de contrôle est généralement placé latéralement par rapport à celui-ci. La direction du mouvement sur l’écran va ainsi dépendre de la position de ce dernier et de l’orientation de la caméra, tandis que son amplitude (ainsi que la taille apparente des objets ou des outils manipulés) va dépendre à la fois de l’éloignement de la caméra et de la distance focale de l’optique utilisée. L’introduction d’un écran vidéo entre le geste perçu et le geste réellement effectué entraîne, comme nous l’avons déjà souligné, une absence de concordance entre les informations visuelles et proprioceptives (ou motrices) ce qui va nécessiter, de la part de l’opérateur, de réorganiser temporairement son espace d’action afin de pouvoir réaliser des tâches de haute précision (Orliaguet & Coello, 1998). La complémentarité des informations fournies par les différents systèmes sensoriels facilite en général la planification d’un déplacement segmentaire et son ajustement en cours d’exécution (voir section II). Ceci explique en partie pourquoi le recours à la téléopération doit nécessairement s’accompagner d’une procédure d’apprentissage.
II . 3. PERTE DES INFORMATIONS EN RETOUR ET CONTRAINTES ASSOCIÉES À LA MANIPULATION D’OUTILS
Le contrôle de la motricité fine s’appuie sur les propriétés kinesthésiques du mouvement, en particulier les retours de force résultant de l’interaction avec les objets qui offrent une résistance à la déformation. En chirurgie classique par exemple, l’incision d’un tissu organique repose en partie sur une évaluation kinesthésique et tactile de sa résistance au contact des outils. Cependant, la même opération chirurgicale réalisée sous contrôle vidéo limite l’utilisation de ces informations dynamiques. En raison du moment d’inertie induit par la longueur des outils utilisés, les retours de forces sont moins susceptibles de permettre une évaluation des caractéristiques du mouvement, ainsi que de la structure et de la résistance des tissus manipulés (Bholat, Haluck, Kutz, Gorman, & Krummel, 1999). Par ailleurs, la forme des outils utilisés dans le cas particulier de la téléchirurgie induit un trajet moteur inverse en comparaison à celui de l’extrémité de l’outil. Les pinces chirurgicales possèdent en outre moins de degrés de liberté (4 pour les outils laparoscopiques) que n’en possède la main (6 degrés de libertés). Cette contrainte mécanique diminue la précision du guidage tridimensionnel des instruments (Schurr, Buess, Neisius, & Voges, 2000).
Pour remédier à ces difficultés, certaines équipes ont développé des aides au guidage manuel en s’appuyant sur la robotique (bras articulé contrôlé à distance (projet Artemis par exemple, Schurr et al., 1999, 2000), ou en augmentant le sens du toucher par un dispositif de retour de force amplifié et adapté aux pinces chirurgicales (projet FREG par exemple, MacFarlane, Rosen, Hannaford, Pellegrini, & Sinanan, 1999 ; Rosen, Hannaford, MacFarlane, & Sinanan, 1999). En absence de ces systèmes palliatifs (qui sont pour la plupart encore en phase de développement), la discrimination des variations fines des textures et de la résistance des surfaces à la déformation devra davantage s’appuyer sur les informations visuelles que kinesthésiques ou somatosensorielles, notamment pour les structures présentant de faibles variations de densité (Grimbergen, 1997 ; Stassen et al., 1998). La structure de l’espace visuel va ainsi jouer un rôle primordial dans l’organisation et le contrôle des actions.
II . 4. SÉLECTION DES RÉFÉRENTIELS SPATIAUX POUR L’ORGANISATION DE L’ACTION
La réalisation d’un acte moteur peut se faire sur la base de deux systèmes de référence. Un système de référence égocentré permettant de déterminer la position d’une cible visuelle en référence à une origine spécifiée proprioceptivement, ou un système de référence allocentré permettant de déterminer la position de cette cible en référence à une origine définie visuellement (Blouin et al, 1993 ; Coello & Rossetti, 2000). Le choix d’un système de codage plutôt qu’un autre semble dépendre des contraintes imposées par la tâche et de la disponibilité des indices visuels, notamment en ce qui concerne la position initiale du segment corporel utilisé (Coello & Rossetti, 2000 ; Desmurget, Pélisson, Rossetti, & Prablanc, 1998 ; Redding & Wallace, 1996). Par ailleurs, les informations visuelles dynamiques sont peu précises pour guider le déplacement d’un segment corporel au-delà de 40o d’angle du point de fixation (Paillard & Amblard, 1985 ; Temprado, Vielledent, & Proteau, 1996), ce qui suppose qu’au-delà de cette limite, l’initiation d’un mouvement doit nécessairement s’appuyer sur un système de référence égocentré. À l’inverse, un système de référence allocentré pourrait intervenir lors de la phase d’ajustement terminal, notamment sur la base d’une évaluation des positions relatives de la cible et de la main. Ceci suggère que les systèmes de référence égocentrés et allocentrés peuvent être recrutés successivement au cours de l’action (Paillard, 1991). Par ailleurs, des études récentes ont montré que ces systèmes de référence ne sont pas nécessairement indépendants et qu’ils peuvent exercer une influence réciproque, notamment lors de la perception de la position d’une cible visuelle (Sterken, Postma, De Haan, & Dingemans, 1999).
Contrairement aux situations de contrôle direct, le contrôle indirect des déplacements segmentaires peut induire des systèmes de référence multiples, mais dont l’origine, du fait de l’absence de concordance entre les informations proprioceptives et visuelles, est nécessairement localisée sur l’écran vidéo (système de référence allocentré). La localisation d’une cible peut ainsi être obtenue en référence à un point d’origine fixe sur l’écran, ou bien à partir de l’écart séparant la cible de la position vue de la main (Pennel, Orliaguet, & Coello, 2001). Dans ce dernier cas, une évaluation précise des transformations spatiales introduites au niveau visuel est nécessaire pour une réponse motrice adaptée (en particulier la position, la taille et l’orientation de la main vont dépendre de l’orientation et de l’éloignement de la caméra).
III. CONTRIBUTION DES INFORMATIONS SENSORIELLES AU CONTRÔLE DE L’ACTION
Les points abordés précédemment montrent que les discordances intersensorielles observées en situation de téléopération conduisent à privilégier les informations visuelles au détriment des informations proprioceptives dans l’organisation et le guidage du mouvement. Or, en situation naturelle, le déplacement d’un segment corporel vers une cible visuelle (atteinte d’une position dans l’espace proche, saisie et déplacement d’un objet...) est plus adapté lorsque les informations sensorielles participant à l’action sont globalement disponibles avant et pendant l’exécution d’un mouvement (pour une présentation détaillée voir Desmurget et al, 1998 ; Jeannerod, 1988). Ce gain d’efficacité se caractérise par une meilleure précision et une réduction de la variabilité spatiale et temporelle lors de productions motrices successives. Le rôle respectif des différents systèmes sensoriels impliqués dans l’action doit ainsi être évalué, ceci afin de mieux appréhender les conséquences comportementales qui peuvent découler d’une absence de concordance entre les différents systèmes sensoriels.
III.1. RÔLE DES INFORMATIONS PROPRIOCEPTIVES
Bien que de nombreuses études aient démontré le rôle postural et kinesthésique de la proprioception musculaire, tendineuse et articulaire (voir Roll, 1994), la participation des signaux proprioceptifs à la planification d’un déplacement visuo-manuel reste l’objet d’un débat théorique important (Coello & Rossetti, 2000 ; Desmurget et al., 1998). En effet, bien que de nombreuses données cliniques et psychophysiques soient venues confirmer une dégradation des performances visuo-motrices lorsque l’information proprioceptive est rendue expérimentalement imprécise ou est neurologiquement supprimée, des controverses subsistent quant au statut du signal proprioceptif segmentaire pour la spécification des paramètres de l’action.
Chez le sujet sain, les trajectoires de la main vers une cible visuelle sont moins précises lorsque le mouvement est contrôlé sur la base des seules informations proprioceptives (Coello & Grealy, 1997 ; Desmurget et al., 1995). La variabilité motrice est plus marquée lorsque la position initiale de la main se trouve également en dehors du champ visuel avant le déclenchement de l’action (Prablanc, Echalier, Jeannerod, & Komilis, 1979 ; Rossetti, Stelmach, Desmurget, Prablanc, & Jeannerod, 1994). Cette baisse de précision suggère que la participation de la proprioception à la détermination des configurations posturales s’accompagne d’une nécessaire calibration du signal proprioceptif à partir des indices visuels (Desmurget et al., 1998 ; Vindras, Desmurget, Prablanc, & Viviani, 1998). Cette hypothèse s’appuie sur deux arguments essentiels. Tout d’abord, en absence de contrôle visuel, la localisation de l’extrémité d’un membre supérieur, évaluée par un pointage proprioceptif à l’aide de l’autre membre subit une dérive spatiale, classiquement appelée « dérive proprioceptive » (Paillard & Brouchon, 1968). Cette dérive traduit le fait que la distance de la cible estimée proprioceptivement décroît rapidement, peu de temps après le retrait des informations visuelles (Wann & Ibrahim, 1992). Le deuxième argument concerne le fait que dans une tâche visuo-manuelle réalisée en l’absence totale de vision du membre supérieur, le vecteur erreur calculé en fin de trajectoire corrèle parfaitement avec le vecteur erreur caractérisant l’estimation de la position initiale de la main (Vindras et al., 1998). Malgré cette imprécision, la contribution de la proprioception à l’organisation de la réponse motrice est attestée par l’étude de Rossetti et al. (1994) portant sur l’effet d’une déviation prismatique partielle sur la précision spatiale des trajectoires motrices. Dans cette étude les auteurs induisent, par le port de lunettes comportant un prisme dans leur partie inférieure, une déviation visuelle de la main en position de départ sans altérer la position visuelle de la cible. Les résultats montrent que l’orientation du vecteur exprimant la direction du mouvement traduit une contribution additive des signaux visuels et proprioceptifs à l’évaluation de la position initiale de la main.
Par ailleurs, les patients souffrant de poly-neuropathies sensorielles incluant une perte du sens de la position des segments corporels montrent un déficit majeur des coordinations visuo-motrices. Cette observation suggère une participation des informations proprioceptives également lors de la phase d’exécution motrice (Bard, Fleury, Teasdale, Paillard, & Nougier, 1995 ; Forget & Lamarre, 1987 ; Ghez, Gordon, Ghilardi, Christakos, & Cooper, 1990). Pour ces patients, les erreurs spatiales restent importantes malgré la possibilité d’évaluer la position de la main préalablement au déclenchement de l’action (Blouin et al., 1993). Les informations proprioceptives contribueraient ainsi à percevoir de manière continue les propriétés posturales et mécaniques du bras, ceci afin de coordonner l’espace corporel avec l’espace visuel dans le but d’optimiser la planification et le contrôle des actions.
III . 2. RÔLE DES INFORMATIONS VISUELLES
III . 2 . A. Phase de planification du mouvement
La participation des informations visuelles à la planification du mouvement comporte deux volets. Dans un premier temps, l’objectif de l’action est discriminé et donne lieu à un ancrage positionnel du système visuel conformément à sa position. L’orientation d’une cible visuelle, mesurée par un positionnement segmentaire, est généralement évaluée avec un niveau de précision élevé, quelle que soit la structure de la scène visuelle. À l’inverse, la distance à laquelle se trouve cette cible est estimée avec une assez bonne précision dès lors que la scène visuelle est de taille suffisante (Coello & Grealy, 1997), et fortement structurée (Coello & Magne, 2000 ; Foley & Held, 1972). Le codage positionnel semble ainsi s’appuyer sur des indices différenciés (rétiniens ou extra-rétiniens) selon le paramètre spatial considéré (distance ou direction). Contrairement à l’orientation qui est correctement perçue même en situation visuelle appauvrie (les erreurs motrices angulaires sont généralement inférieures à 5 degrés), la perception de la distance requiert une sensibilité aux variations des propriétés intrinsèques (taille ou luminosité relative), et extrinsèques (position ou densité relative) des éléments (texture) composant les surfaces perçues (Gibson, 1979). Il est intéressant de noter que les estimations de distance sont plus précises lorsque les indices visuels sont positionnés dans l’espace d’action, c’est-à-dire entre l’origine et le point terminal de la trajectoire motrice (Coello et al., 2000).
D’autre part, de nombreuses données expérimentales ont permis d’établir que, dans le cadre d’un déplacement segmentaire, l’objectif spatial est spécifié sous la forme d’un vecteur cartésien dont l’origine se trouve centrée sur la main (Desmurget et al., 1998, Vindras & Viviani, 1998). Cette conception suppose que les paramètres de distance et de direction font l’objet d’un traitement séparé (Favilla, Hening, & Ghez, 1989 ; Gordon, Ghilardi, & Ghez, 1994 ; Rosenbaum, 1980). Par conséquent, la vue simultanée de la cible et de la main constitue un facteur déterminant de la précision motrice (Rossetti et al., 1994). L’estimation de la position d’un objet pourrait ainsi découler d’une perception dynamique de l’interaction entre les différents éléments structurant l’espace, et dont les positions respectives sont mieux appréhendées dans un mode relatif, plutôt qu’absolu. La prévalence du traitement relatif de l’information spatiale est démontrée par le gain de précision obtenu lorsque la main, au cours d’un déplacement segmentaire, est visible en position de départ. Par ailleurs, les études de Redding et Wallace (1996, 1997) concernant l’adaptation visuo-motrice en présence d’une perturbation prismatique montrent que la déviation artificielle de la scène visuelle (11 degrés) entraîne une erreur angulaire consécutive des trajectoires motrices, mais uniquement quand la main n’est pas visible en position de départ. Dans ce cas, l’individu est amené à déterminer la position biaisée de la cible dans un repère égocentré non biaisé. Lorsque la main est visible en position de départ, l’absence d’imprécision spatiale en fin de trajectoire indique que la cible peut être localisée relativement à la position visuelle de la main. Lorsqu’une alternative est possible, le système de référence qui est favorisé semble être le système allocentré.
III . 2 . B. Phase d’exécution du mouvement
Au cours du déroulement de l’action, le déplacement segmentaire est optimisé par l’utilisation en ligne des informations proprioceptives (Coello, Orliaguet, & Prablanc, 1996 ; Lackner & Dizzio, 1994) ou visuelles (Goodale, Pélisson, & Prablanc, 1986 ; Paulignan, MacKenzie, Marteniuk, & Jeannerod, 1991 ; Prablanc & Martin, 1992). Alors que les perturbations inertielles de faible intensité affectant le déplacement segmentaire ou l’équilibre postural donnent généralement lieu à des corrections non visuelles avec une latence très brève (inférieure à 100 ms, voir Jeannerod, 1988, pour une synthèse), la réaction à des perturbations visuelles nécessite en général un temps de traitement plus important. Dans les tâches visuo-manuelles, des modifications précoces (100 ms) de l’accélération segmentaire ont été observées en réponse à un déplacement inattendu de la position de la cible (Castellio, Paulignan, & Jeannerod, 1991 ; Paulignan et al., 1991). Toutefois une réorientation significative du trajet moteur est rarement obtenue avant un délai d’environ 200 ms (Paulignan et al., 1991 ; Pisella, Arzi, & Rossetti, 1998). Par ailleurs, la durée de traitement requise pour permettre une correction des trajectoires motrices varie en fonction des caractéristiques spatiales que l’individu doit prendre en compte. Par exemple, alors que 200 ms sont nécessaires dans une tâche de pointage visuo-manuel pour interrompre ou corriger la trajectoire de la main suite à un changement de position de la cible, 280 ms sont nécessaires pour ajuster la trajectoire motrice lorsque le signal de correction est signifié par un changement de couleur de la cible (Pisella & Rossetti, 2000). En outre, les corrections sont plus précoces lorsque l’ajustement porte sur l’amplitude du mouvement (inférieures à 200 ms), que sur sa direction (supérieures à 200 ms, Coello et al., 1996). Curieusement, la vision de la main en cours d’exécution ne semble pas constituer un critère décisif pour obtenir des corrections de la trajectoire motrice en réponse à une perturbation de la position de la cible (Goodale et al., 1986). Cependant, la fovéalisation de la cible tout au long du déroulement de l’action entraîne une optimisation des ajustements moteurs se traduisant par une réduction de la variabilité spatiale des trajectoires (Prablanc, Pélisson, & Goodale, 1986). Enfin, les contraintes de précision influencent la durée d’exécution du mouvement de telle manière que ce dernier soit adapté à la taille et à l’éloignement de la cible. Ainsi, pour maintenir un niveau de précision spatiale constant, quel que soit le lieu de l’espace visé, la durée d’exécution du mouvement doit progresser selon une fonction logarithmique du rapport de deux fois la distance sur la taille de la cible (loi de Fitts, 1954).
Fig. 2.Cadre supérieur : dispositif expérimental utilisé pour étudier les conséquences d’un contrôle visuel indirect du mouvement lorsque l’échelle ou l’orientation de la scène visuelle varieLe sujet voit sa main et la cible uniquement par l’intermédiaire de l’écran vidéo. La caméra filme en continu la scène visuelle et la tablette à digitaliser permet l’enregistrement en temps réel des trajectoires motrices. Cadre inférieur : conséquence d’une rotation de 45o de la scène visuelle sur l’organisation et le contrôle de l’action. La cible se trouvant en face du sujet est perçue déplacée sur la gauche. Si le sujet planifie son mouvement sur la base du vecteur main-cible tel qu’il le perçoit sur l’écran, il fera une erreur de pointage de 45o.Upper row : Experimental apparatus used in the study of video-based remote control of action in presence of orientation or size perturbationThe operator can see his/her hand on the video screen only. The actual visual scene is continuously visual thanks to the images sent from the camera, and a digitiser tablet registers arm trajectory in real time. Lower row : Effect of a rotation of 45o of the visual scene on movement control. The target placed straight-ahead from the point of observation is perceived off-centred to the left side. A movement performed on the basis of the visual hand to target vector will give rise to a spatial terminal error of 45o.
Ainsi, un déplacement segmentaire en situation naturelle requiert, pour être précis, un dialogue continu entre les systèmes sensoriels visuel et proprioceptif. Certaines propriétés du système sensori-moteur évoquées ci-dessus ne sont pas compatibles avec les contraintes imposées par une situation de téléopération. En particulier, les espaces visuel et proprioceptif sont disjoints et ont des propriétés physiques qui ne concordent plus (voir fig. 2). Deux problèmes majeurs se posent alors. Tout d’abord, les paramètres de l’action vont devoir être spécifiés à partir des seules informations visuelles, notamment concernant les propriétés posturales et mécaniques du bras. D’autre part, le manque de co ïncidence entre l’axe du regard et la direction du mouvement va nécessairement affecter le guidage du mouvement en cours d’exécution. Ainsi, en situation de téléopération, on peut s’attendre à ce que la mise en action immédiate d’une motricité adaptée ne soit pas envisageable et qu’un apprentissage spécifique soit requis. L’évaluation des caractéristiques et des limites de la plasticité du système sensori-moteur constitue de ce fait un enjeu important. La réponse à ces questions ne peut être que partiellement inférée des connaissances établies à partir des études sur la motricité en situation naturelle, et doit donc faire l’objet d’une analyse spécifique.
IV. CAPACITÉS D’ADAPTATION SENSORI-MOTRICE ET TRANSFERT D’APPRENTISSAGE EN SITUATION DE TÉLÉOPÉRATION
Les études fondamentales concernant le contrôle du mouvement à distance se sont principalement appuyées sur deux systèmes de présentation de l’information visuelle : l’écran d’ordinateur et l’écran vidéo. L’écran d’ordinateur retransmet en temps réel la trajectoire motrice sous forme d’une trace continue en l’absence de tout élément contextuel (excepté le point initial du mouvement et la cible). Inversement, l’écran vidéo retransmet toutes les caractéristiques de l’espace d’action mais avec, du point de vue de l’acteur, une orientation et une échelle qui généralement ne concordent pas avec la réalité physique de cet espace. D’une manière générale, les recherches ayant eu recours à ces deux modes de présentation de l’information visuelle se sont principalement centrées sur les performances visuo-motrices lorsqu’une perturbation affectant la direction ou l’amplitude du déplacement segmentaire est introduite sur l’écran de contrôle.
IV . 1. PERTURBATION DE L’INFORMATION VISUELLE EN AMPLITUDE
À une amplitude de mouvement donnée peut correspondre une distance plus petite ou plus grande sur l’écran (par exemple, un gain de 0,5 signifie qu’une cible située à 15 cm du point de départ sur l’écran se situe, dans la réalité, à une distance de 30 cm). L’ensemble des études réalisées dans ce domaine intègre des perturbations allant d’un gain de ± 0,25 jusqu’à ± 0,5 de la réalité spatiale. Il existe cependant une différence majeure selon que l’information visuelle est présentée sur un écran vidéo ou un écran d’ordinateur. La modification du gain sur un écran vidéo entraîne une modification de la taille des objets composant la scène visuelle (notamment la taille de la main), qui peut être détectée par l’observateur et l’informer du changement d’échelle introduit préalablement à l’action. À l’inverse, la modification du gain sur un écran d’ordinateur affecte uniquement les paramètres cinématiques du mouvement et ne peut donc pas être détectée avant le déclenchement de l’action. En conséquence, l’effet d’une perturbation en amplitude sera abordé séparément pour ces deux modes de présentation de l’information visuelle.
IV . 1 . A. Études réalisées à l’aide d’un écran d’ordinateur
La perturbation en amplitude est obtenue en modifiant, à partir d’un algorithme simple, le rapport existant entre la distance réelle et la distance correspondante sur l’écran. Relativement peu d’études se sont spécifiquement centrées sur l’effet d’une perturbation en amplitude lors du contrôle indirect du mouvement à partir d’un écran d’ordinateur. Les seules données disponibles concernent une tâche au cours de laquelle le sujet doit déplacer un curseur entre deux signaux visuels, la trajectoire étant visible ou non pendant l’exécution motrice. Dans cette situation, l’erreur en amplitude au premier essai correspond approximativement à la modification de gain introduite dans la présentation visuelle. Pine, Krakauer, Gordon et Ghez (1996) observent par exemple qu’un gain de 1,35 induit une augmentation de 32,5 % de l’amplitude gestuelle. Récemment, une étude de Krakauer, Pine, Ghilardi et Ghez (2000) est venue confirmer ce résultat (augmentation de 46 % de l’amplitude gestuelle pour un gain de 1,5), malgré la vision continue des trajectoires motrices. Cependant rien ne peut être conclu concernant l’ajustement en ligne des trajectoires puisque, dans cette étude, les sujets avaient pour consigne de ne pas corriger leur mouvement. La répétition des essais entraîne une élimination quasi complète de l’erreur motrice. L’adaptation, bien que très importante au cours des dix premiers essais, n’est pourtant complètement réalisée qu’après environ 70 répétitions (Pine et al., 1996). Le peu d’études portant sur une perturbation de cette nature ne permet toutefois pas de généraliser les capacités d’adaptation mentionnées à des distorsions d’une autre ampleur. Par ailleurs, lorsque le gain en amplitude fluctue en fonction de la direction initiale du mouvement (par exemple un gain supérieur à 1 pour les directions 15o, 30o, et 45o et inférieur à 1 pour les autres directions), aucune adaptation n’est observée (Bock, 1992). Enfin, aucune donnée sur la variation du temps de mouvement en phase d’apprentissage ou sur la forme des trajectoires au cours des différents essais n’est disponible dans la littérature.
IV . 1 . B. Études réalisées à l’aide d’un écran vidéo
Un changement soudain d’échelle de l’information visuelle induit par un changement de la distance focale de l’objectif de la caméra affecte l’amplitude et la durée des mouvements (Ferrel, Leifflen, Orliaguet, & Coello, 2000 ; Orliaguet, Bianchi, Hatwell, & Roulet, 1989). L’erreur au premier essai est proportionnelle à l’intensité du gain utilisé, tout en restant inférieure à la perturbation introduite. Un gain de ± 1,25 induit, par exemple, une augmentation ou une réduction de l’amplitude des trajectoires de 10,7 % en moyenne (Ferrel et al., 2000). L’absence de correspondance entre l’erreur motrice terminale et la perturbation introduite peut être interprétée comme une capacité de l’acteur à s’appuyer sur la taille apparente des objets pour déterminer la distance à parcourir. Elle peut également résulter d’un ajustement partiel de la trajectoire en cours d’exécution sur la base des informations visuelles dynamiques puisque les trajets moteurs sont généralement contrôlés visuellement. En effet, Ferrel et al. (2001) rapportent que pour un gain de 0,75, l’hypométrie observée lors du premier essai (environ 4 cm) diminue sensiblement en présence d’un contexte composé d’objets familiers (environ 1,8 cm), mais augmente considérablement en absence de contrôle visuel du trajet moteur (environ 11 cm).
Les études réalisées par Ferrel et al. (2000, 2001) montrent que l’adaptation à la perturbation opère quelle que soit l’intensité du gain utilisé (0,75 ou 1,25) et indépendamment du fait que la trajectoire soit contrôlée visuellement ou non ; mais uniquement dans le cas où les essais successifs sont réalisés avec un gain constant. Dans cette situation, la performance ne se différencie plus de la condition contrôle à partir du cinquième essai (pour l’erreur terminale et la durée des mouvements). À l’inverse, lorsque les gains sont présentés aléatoirement, l’adaptation reste incomplète, même après la répétition de cent essais.
IV . 2. PERTURBATION DE L’INFORMATION VISUELLE EN DIRECTION
VI . 2 . A. Études réalisées à l’aide d’un écran d’ordinateur
Le biais visuel directionnel est obtenu en déplaçant à l’insu des sujets la surface sur laquelle les mouvements sont réalisés (tablette à digitaliser par exemple, Cunningham, 1989), ou en déviant à l’aide d’un algorithme simple le trajet du curseur lors de sa présentation sur l’écran (Imamizu & Shimojo, 1995, Krakauer et al., 2000). La déviation du geste perçu visuellement intervient sans que les positions respectives du point de départ et des cibles n’aient été altérées. Les trajectoires motrices subissent ainsi une perturbation directionnelle dans un champ visuel non biaisé. Les résultats de ces études indiquent que l’erreur angulaire au premier essai est fonction de l’intensité de la déviation directionnelle (Cunningham, 1989 ; Imamizu & Shimojo, 1995 ; Kim, Ellis, Tyler, Hannaford, & Stark, 1987 ; Krakauer et al., 2000). Par exemple, Krakauer et al. (2000) obtiennent une erreur angulaire au premier essai de 30 degrés pour une perturbation de 30o, malgré un contrôle visuel des trajectoires (Pine et al. (1996) obtiennent une augmentation de l’erreur angulaire au premier essai de 19,4 degrés pour un biais directionnel de 20o sans contrôle visuel des trajectoires). Cunningham (1989) observe cependant que la déviation angulaire varie selon l’intensité de la perturbation (14,5 degrés ; 45,2 degrés ; 25,4 degrés et 13,3 degrés pour des perturbations respectives de 45o, 90o, 135o et 180o, mais ce résultat est une moyenne sur 128 essais, la cible étant toujours atteinte). Par ailleurs, la durée de mouvement est également maximale à 90o (respectivement 2,02 s, 2,09 s, 2,02 s et 2,02 s pour 45o, 90o, 135o et 180o), suggérant que l’efficacité des corrections en cours d’exécution dépend en partie de l’intensité de la perturbation directionnelle. D’autres résultats, obtenus avec des tâches de suivi d’une cible mouvante, sont venus confirmer le fait que l’erreur angulaire maximale est observée pour des biais directionnels de 90o (Bernotat, 1970 ; Kim et al., 1987).
L’adaptation à la perturbation se traduit par une diminution progressive de l’erreur spatiale (Cunningham, 1989), et de la durée du mouvement (Imamizu & Shimojo, 1995) au cours des essais. Il apparaît également que l’apprentissage se caractérise par une modification progressive de la trajectoire des mouvements. Les trajectoires initialement courbes lors des tout premiers essais deviennent presque linéaires lors des derniers essais (Imamizu & Shimojo, 1995). Si l’on considère le nombre de répétitions nécessaires à l’apprentissage, les données ne sont pas toujours accessibles et quand elles le sont, elles divergent selon les auteurs. On peut cependant noter que dans l’expérience réalisée par Imamizu et Shimojo (1995), une centaine d’essais est nécessaire pour observer une stabilisation de la performance, mais à ce stade, les durées d’exécution restent encore anormalement élevées (systématiquement supérieures à 2 s pour une distance écran de 7,5 cm). Cette observation suggère que les ajustements en cours d’exécution continuent d’opérer malgré l’enchaînement d’un nombre élevé de mouvements. L’adaptation semble cependant pouvoir être plus rapide lorsque la perturbation est de faible intensité, que les trajectoires soient contrôlées visuellement (environ 20 essais avec une perturbation de 30o, Krakauer et al., 2000), ou non (environ 10 essais avec une perturbation de 20o, Pine et al., 1996). Cependant dans cette dernière étude, l’adaptation, mesurée à partir de la variabilité des performances semble demeurer incomplète, même après 108 répétitions. Ce résultat souligne les limites de la plasticité sensori-motrice lorsque l’adaptation mise en jeu concerne la recalibration du paramètre directionnel reliant les espaces visuel et moteur.
Par ailleurs, l’apprentissage conjugué de deux déviations alternées (108o et 0o) présente un niveau de difficulté plus élevé (Cunningham & Welch, 1994). Après 160 essais, les performances témoignent de l’existence d’un apprentissage mais restent néanmoins toujours inférieures aux valeurs contrôles. L’absence d’augmentation de l’erreur directionnelle dans un test de transfert laisse cependant penser que le système nerveux parvient à apprendre une double carte visuo-spatiale permettant d’effectuer des mouvements précis dans deux contextes différents (interprétation confirmée par la suite par Krakauer et al., 2000). En outre, ce double apprentissage présente une certaine stabilité dans le temps puisque l’effet se maintient au-delà de quarante-huit heures (Cunningham & Welch, 1994).
IV . 2 . B. Études réalisées à l’aide d’un écran vidéo
La trajectoire du bras est contrôlée indirectement à partir d’une image vidéo du mouvement incluant une rotation de la totalité de la scène visuelle (modification de l’orientation de la caméra). L’ensemble du champ visuel subit ainsi une rotation mais conserve sa structure, la perturbation étant isotropique quel que soit le point de l’espace. La distance et la direction de chacune des cibles rapportées au point de départ de l’action restent donc identiques, ce qui inclut que les paramètres moteurs sont inchangés. Les études ayant utilisé un écran vidéo pour contrôler l’action se sont essentiellement centrées sur les mouvements de pointage guidés visuellement en cours d’exécution (Ferrel, 1998 ; Pennel et al., 2001 ; Smith & Smith, 1990). Les données obtenues mettent généralement en évidence une augmentation de l’erreur angulaire terminale avec un accroissement du biais directionnel. Pennel et al. (2001) observent que l’erreur angulaire augmente de façon linéaire avec un biais directionnel compris entre 15o et 45o (respectivement 1,5 degré, 2,72 degrés, et 4,64 degrés pour des perturbations de 15o, 30o et 45o, résultats moyens calculés sur 20 essais). Les observations rapportées suggèrent par ailleurs l’existence de corrections en ligne de la direction du mouvement, puisque l’erreur observée au premier essai est plus faible que l’intensité de la perturbation (l’erreur terminale représente environ 30 % de la perturbation, quelle que soit l’intensité du biais directionnel, alors que l’orientation initiale de la trajectoire correspond à l’erreur attendue). Avec des perturbations plus importantes, Ferrel (1998) constate que l’erreur angulaire au premier essai est plus faible pour une perturbation de 90o, que pour une perturbation de 135o et 180o (respectivement 70 degrés, 90 degrés et 110 degrés pour une perturbation de 90o, 135o et 180o). Cette étude met également en évidence un nombre de sous-mouvements et un temps d’exécution plus importants pour une perturbation de 135o que pour les deux autres niveaux de perturbations. Ces résultats suggèrent ainsi qu’un biais directionnel de 135o est plus contraignant en termes de traitement spatial que les autres biais. Cependant, le fait que les erreurs spatiales soient systématiquement inférieures aux perturbations introduites suggère que les corrections motrices en cours d’exécution opèrent de manière précoce.
Par ailleurs, Pennel et al. (2001) ont montré qu’en phase initiale d’apprentissage, l’erreur directionnelle de la partie initiale de la trajectoire dépend de la stratégie choisie par le sujet pour planifier son mouvement (voir fig. 3). Les erreurs sont plus importantes lorsque le sujet choisit un cadre de référence spatial centré sur la main, que lorsqu’il choisit un cadre de référence spatial centré sur un point extérieur au corps. Cependant, cette distinction entre deux types de référentiel spatial, qui peut résulter de différences interindividuelles dans la pondération des signaux sensoriels (vision ou proprioception), est sans effet sur l’erreur terminale des trajectoires, suggérant que les corrections en ligne opèrent avec la même efficacité quel que soit le cadre de référence utilisé pour l’action. Par ailleurs, le choix d’un référentiel centré sur la main n’intègre jamais le changement d’orientation de la scène visuelle, ce qui explique que les performances motrices sont toujours imprécises au cours des premiers essais.
En ce qui concerne l’adaptation consécutive à la répétition des essais, l’erreur angulaire terminale décroît substantiellement au cours des 9 premiers essais (avec une chute marquée au cours des 4 premiers mouvements indépendamment de l’intensité de la perturbation : 15o, 30o ou 45o, Pennel et al., 2001), après quoi la performance se stabilise mais l’erreur angulaire terminale reste néanmoins légèrement supérieure (3 degrés) à la situation contrôle (0 degré). À cette réduction de l’erreur spatiale, s’ajoute une diminution progressive de la durée d’exécution des mouvements. Avec une perturbation de 90o, la réduction de l’erreur angulaire requiert la répétition de 12 essais (erreur évaluée au pic d’accélération, Ferrel, 1998). Cependant, cette adaptation reste partielle puisque après 30 essais, bien qu’il y ait stabilisation de la performance, le temps de mouvement, la courbure des trajectoires, ainsi que le nombre de sous-mouvements de correction sont toujours plus importants en condition expérimentale qu’en condition contrôle.
Fig. 3. Systèmes de référence potentiels dans le codage de la position de la cible en situation de téléopérationLe référentiel externe traduit le fait que le sujet ne prend pas en compte le changement d’orientation de la scène visuelle et perçoit la position de la cible relativement à l’emplacement que la main avait initialement sur l’écran (prédominance de la proprioception segmentaire sur la vision). Le référentiel centré sur la main non orientée indique que le sujet prend comme origine la main visuelle dans le codage positionnel, mais sans intégrer la rotation de la scène visuelle (participation conjointe de la vision et de la proprioception). Le référentiel centré sur la main orientée indique que le sujet prend comme origine la main visuelle dans le codage positionnel en y intégrant la rotation de la scène visuelle (prédominance de la vision sur la proprioception segmentaire). Seuls les deux premiers référentiels sont utilisés en situation de téléopération.Putative frames of reference allowing target position coding in teleoperation situationExternal frame of reference indicates that the change of orientation of the visual scene is not taken into account in the specification of action parameters. The target position is perceived according to the previous visible hand starting position (superiority of proprioceptive information on visual information). Non-oriented-hand-centred frame of reference indicates that movement vector is specified with the origin centred on the current visual hand, but without including the rotation of the visual scene (balanced contribution of visual and proprioceptive information). Oriented-hand-centred frame of reference indicates that movement vector is specified with the origin centred on the current visual hand but including the rotation of the visual scene (superiority of visual information on proprioceptive information). Only the two first frames of reference are used in teleoperation situation.
Lorsque la tâche devient plus contraignante (mouvements de saisie), Ferrel (1998) observe également une diminution progressivement de l’erreur de trajectoire pour des perturbations de 90o, 135o et 180o. L’adaptation apparaît plus lente qu’avec les tâches de pointage (la précision spatiale se stabilise après 25 mouvements indépendamment du niveau de perturbation), ce qui peut s’expliquer par la plus grande complexité de la tâche. Cependant, cet effet peut également s’expliquer par la procédure expérimentale utilisée. Les sujets devaient effectuer des mouvements vers 5 cibles présentées aléatoirement, tandis que dans les tâches de pointage, les mouvements sont en général réalisés successivement vers une même cible. Krakauer et al. (2000) ont en effet montré que l’adaptation angulaire est spécifique d’une direction donnée, ce qui induit un allongement de la phase d’apprentissage lorsque plusieurs cibles sont utilisées dans une même tâche. L’adaptation semble néanmoins influencée par l’intensité de la perturbation, puisque après 20 essais, le temps de mouvement pour une déviation de 135o reste supérieur à celui observé pour une déviation de 180o et 90o.
Avec des mouvements plus complexes comme les mouvements séquentiels, l’adaptation n’est complète que si la perturbation angulaire n’excède pas 50o (Smith & Smith, 1990, pour des perturbations allant de 10o à 70o). Au-delà de ce seuil, les performances restent globalement plus mauvaises que dans la situation contrôle, même après dix jours de pratique régulière.
En résumé, les productions motrices en situation de téléopération sont toujours initialement entachées d’erreurs spatiales, que la perturbation visuelle affecte la distance ou la direction de l’objectif à atteindre. Les erreurs sont cependant plus faibles en présence d’une image vidéo qu’avec un écran informatique, suggérant que la vue de la main et d’une scène visuelle concrète, voire familière, optimise le traitement sensori-moteur. Elles semblent croître par ailleurs avec l’intensité de la perturbation pour les déviations en amplitude, tandis que pour les déviations en direction, l’erreur maximale de trajectoire est obtenue avec une déviation de 90o (écran d’ordinateur) ou 135o (écran vidéo). De plus, l’adaptation à une perturbation visuelle paraît également dépendre de la présence d’indices environnementaux. Quand l’information spatiale est présentée sur un écran d’ordinateur, l’adaptation à une déviation visuelle reste partielle, même après la répétition de 70 (perturbation en amplitude) ou 100 essais (perturbation en direction). Le signal d’erreur obtenu en fin de trajectoire ne semble donc pas, à lui seul, suffisant pour permettre une réorganisation précise et rapide des paramètres moteurs. Tandis qu’en présence d’une scène visuelle structurée, l’adaptation spatiale est déjà très importante à l’issue des 4 premiers mouvements réalisés (perturbation en amplitude et en direction). Cette adaptation rapide n’est, en outre, pas dépendante d’un suivi visuel des trajectoires en cours d’exécution, mais nécessite que la perturbation soit maintenue constante et que les mouvements effectués soient peu complexes. La plasticité sensori-motrice permettant ce type d’apprentissage semble ainsi tirer avantage d’une mise en relation d’un signal d’erreur avec des indices environnementaux contribuant vraisemblablement à l’évaluation de la perturbation introduite.
IV . 3. TRANSFERT D’APPRENTISSAGE
La notion de transfert d’apprentissage exprime le fait que l’adaptation à une perturbation en amplitude ou en direction réalisée en un point de l’espace se généralise à d’autres points de l’espace, ou à des segments corporels encore non sollicités pour réaliser la tâche.
IV . 3 . A. Perturbation de l’information visuelle en amplitude
Bock (1992) observe que la modification du gain du signal visuel sur l’écran d’ordinateur entraîne une adaptation qui se transfère complètement pour des cibles placées dans des directions (l’adaptation à un gain de 0,5 se transfère à des orientations comprises entre 0 et 180 degrés, Bock, 1992 ; Krakauer et al, 2000 ; Pine et al., 1996) ou des amplitudes (l’adaptation à un gain de 0,5 se transfère à un changement d’amplitude de 9 cm, Bock & Burghoff, 1997 ; Krakauer et al., 2000) différentes. Cependant, le transfert en amplitude dépend de l’éloignement de la cible. Bock et Burghoff (1997) constatent en effet que l’adaptation à un gain de 0,5 ne se transfère que partiellement lorsque la variation d’amplitude excède 20 cm. En accord avec cette observation, Bock et Burghoff (1997) observent qu’un apprentissage sélectif d’un gain différent selon l’éloignement de la cible (0,5 ou 1) n’est possible que lorsque la différence de distance est d’au moins 10 cm. Par ailleurs, aucun transfert à d’autres segments corporels n’est observé lors d’une adaptation en amplitude (Bock, 1992).
Concernant le contrôle du mouvement à partir d’un écran vidéo, Orliaguet et al. (1989) observent qu’une adaptation à une distance de 12 cm ou 20 cm (répétition de 15 essais) ne produit aucun transfert d’apprentissage lorsque la distance de pointage devient 16 cm (gain de ± 0,25). Néanmoins, Ferrel (1998) montre que ce résultat dépend des conditions d’apprentissage. Un transfert d’apprentissage à une nouvelle distance (± 8 cm) peut être observé mais uniquement lorsque les trajectoires ne sont pas contrôlées visuellement en cours d’exécution (gain ± 0,25). L’ajustement progressif des paramètres moteurs au cours de la répétition des essais semble être une condition nécessaire pour permettre un transfert d’apprentissage. Le même constat est fait pour le transfert d’une main à l’autre en maintenant le niveau de gain constant (Ferrel, 1998).
IV . 3 . B. Perturbation de l’information visuelle en direction
En utilisant un écran d’ordinateur comme écran de contrôle, Cunningham (1989) observe un transfert presque complet d’apprentissage lorsqu’on applique une rotation de ± 90o par rapport à la direction utilisée lors de la phase d’apprentissage. Cependant, ces résultats sont à nuancer dans le sens où ce transfert ne semble pas isotropique si l’on considère le contrôle temporel du mouvement. En effet, Imamizu, Uno, et Kawato (1995) observent, à partir de la durée des trajectoires, un transfert d’apprentissage variable selon la direction de la nouvelle cible à pointer en présence d’un biais directionnel de 75o. Le transfert est meilleur pour les cibles directionnellement proches de celles utilisées au cours de l’apprentissage (écart angulaire inférieur ou égal à 90o), que pour les cibles plus éloignées (écart angulaire supérieur à 90o). Ces données ont été récemment confirmées par l’équipe de Claude Ghez (Université de Colombia) qui a montré que l’adaptation à une perturbation directionnelle de 30o se transfère tant que le changement d’orientation du mouvement n’excède pas 45o (Krakauer et al., 2000 ; Pine et al., 1996). Le taux de transfert diminuant progressivement entre 0o et 45o semble indiquer par ailleurs que l’apprentissage est spécifique d’une direction donnée.
À l’inverse, l’adaptation à une perturbation directionnelle semble se transférer complètement lorsque le transfert est testé sur des cibles placées à des distances différentes (variations d’amplitude jusqu’à 5 cm, Krakauer et al., 2000). Le même transfert est observé lorsque la configuration initiale du bras est changée après adaptation, ce qui suggère l’existence d’une recalibration visuo-motrice plutôt qu’une adaptation segmentaire localisée (Krakauer et al., 2000). Enfin, Imamizu et Shimojo (1995) observent un transfert d’apprentissage intermanuel de presque 100 % dans le cas d’une déviation de 90o. À l’inverse, dans une tâche un peu plus complexe de poursuite de cible, Cunningham & Welch (1994) n’observent pas de transfert intermanuel total pour une perturbation de 108o. Il semble ainsi que la difficulté de la tâche puisse avoir un impact sur le transfert inter-segmentaire de l’apprentissage préalablement effectué.
Les données obtenues avec contrôle par écran vidéo indiquent que l’apprentissage réalisé avec des perturbations de 15o, 30o ou 45o se transfère complètement à des distances différentes (l’écart entre deux cibles étant compris entre 5 cm et 10 cm, Pennel et al., 2001). À l’inverse, le transfert est partiel lorsque la nouvelle cible se situe dans une direction différente (l’écart entre deux cibles étant compris entre 22o et 44o). L’augmentation de l’erreur est cependant plus faible pour la nouvelle cible que celle observée avant adaptation et la stabilisation de la performance, au cours des essais, est plus rapide.
En résumé, l’adaptation à une perturbation visuelle en amplitude se transfère à d’autres lieux de l’espace, préférentiellement situés dans une zone délimitée par un rayon de 10 cm autour de la position utilisée lors de l’apprentissage, mais pas à d’autres segments corporels. Par ailleurs, ce transfert semble facilité par l’absence de vision des trajectoires motrices en cours d’exécution lors de la phase d’apprentissage. De même, l’adaptation à une perturbation visuelle en direction se transfère à d’autres lieux de l’espace, mais préférentiellement pour les positions impliquant une rotation inférieure à 90o, ou lorsque l’axe de pointage reste constant (transfert à des distances différentes). Le transfert intersegmentaire semble envisageable pour les perturbations directionnelles.
IV . 4. PHÉNOMÉNOLOGIE DES PERTURBATIONS SPATIALES
L’introduction d’une perturbation visuelle induit une discordance entre les informations visuelles et proprioceptives qui ne semble pas pouvoir être consciemment perçue. En effet, au cours d’une tâche visuo-manuelle, Ferrel et al. (2000) observent que la modification du gain visuel (± 0,25), alors que la position de la cible reste constante, induit chez les sujets la sensation de déplacements d’amplitudes différentes. En outre, dans une tâche similaire Fourneret et Jeannerod (1998) remarquent qu’un décalage de 10o de la trajectoire visuelle par rapport à la réalité n’est pas détecté consciemment. Lorsqu’ils sont questionnés, les sujets estiment en général que le mouvement qu’ils ont produit correspond à ce qu’ils ont vu. La perception consciente que le déplacement perçu sur l’écran ne correspond pas au trajet réel de la main semble pourtant apparaître quand la déviation devient plus importante. Par exemple, une déviation angulaire de 90o des trajectoires est systématiquement perçue (Ferrel, 1998).
Certaines données suggèrent toutefois que l’ensemble des caractéristiques spatiales ne sont pas détectables consciemment sur la base des informations visuelles. En effet, Pennel et al. (2001) notent au cours d’une tâche de pointage que les changements de position de la main sur l’écran vidéo (biais directionnel de 15o, 30o ou 45o) peuvent être correctement identifiés préalablement à l’action, alors que les changements d’orientation de la main sont systématiquement ignorés.
L’ensemble des études relatives à la situation de téléopération suggère fortement que le contrôle du mouvement à distance impose des contraintes spatiales inhabituelles qui doivent faire l’objet d’investigations théoriques et ergonomiques spécifiques. Le point essentiel qui ressort de cette synthèse est très certainement le fait que la décorrélation de l’espace visuel et de l’espace physique exclut toute adaptation spontanée du système sensori-moteur en situation de contrôle du mouvement à distance. Un apprentissage doit avoir lieu pour permettre une recalibration de l’espace moteur en référence aux propriétés métriques fournies par le système visuel. Les conséquences majeures en situation de téléopération d’une telle décorrélation sur le contrôle sensori-moteur sont résumées ci-dessous, accompagnées de quelques suggestions concernant les aspects ergonomiques pouvant favoriser l’adaptation de l’individu à un environnement spatial inhabituel.
Dominance des indices visuels dans l’organisation de la réponse motrice
Concernant la motricité contrôlée directement, il paraît clair que les systèmes sensoriels visuel et proprioceptif sont largement impliqués dans l’organisation et le contrôle d’une réponse motrice dirigée vers une cible visuelle. Bien que la spécification des paramètres spatiaux concernant l’objectif à atteindre implique en premier lieu la vision, les informations proprioceptives participent toutefois à l’organisation de la réponse motrice en contribuant notamment à l’évaluation posturale des segments corporels, en particulier avant le déclenchement de l’action (Desmurget et al., 1998 ; Vindras et al., 1998). Contrairement aux études portant sur le contrôle direct du mouvement, le rôle respectif des informations visuelles et proprioceptives dans le contrôle du mouvement à distance n’a pas fait l’objet d’études systématiques. Au vu des données présentées, il apparaît pourtant que l’absence de concordance entre les espaces visuel et proprioceptif conduit à accorder une plus grande importance aux informations visuelles. En effet, la distance et la direction définissant l’objectif à atteindre sont toujours spécifiées relativement à un point de référence visuel sur l’écran de contrôle (en général la main), le recours à un référentiel égocentré n’étant pas envisageable du fait de la discordance inter-sensorielle. Cette « capture visuelle » est manifeste lorsque la scène visuelle présentée à l’individu indique spécifiquement que la structure de l’espace d’action est inchangée, mais que celui-ci a subit une rotation (Pennel et al., 2001), ou une modification d’échelle (Ferrel et al., 2000). Dans ces situations, la performance spatiale correspond exactement à l’écart main-cible tel qu’il apparaît sur l’écran. Les modifications introduites préalablement à l’action, même lorsqu’elles sont consciemment perçues, ne sont pas prises en compte dans l’organisation de la réponse motrice (changement d’orientation de la main par exemple, Pennel et al., 2001). Par ailleurs, les entretiens postexpérimentaux indiquent sans ambigu ïté que les informations proprioceptives sont fortement négligées dans l’évaluation de l’action en présence d’une perturbation visuelle. Aucun individu ne parvient en effet à rapporter explicitement les différents trajets parcourus par la main lorsque le gain visuel varie, même lorsque la distance physique à laquelle se trouve la cible reste inchangée (Ferrel et al., 2000). La même observation est faite en présence d’un biais directionnel, l’orientation subjective du trajet moteur est toujours en adéquation avec les informations visuelles, malgré la présence d’une discordance avec les informations proprioceptives (Fourneret & Jeannerod, 1998).
Ces données sont ainsi en accord avec une prévalence des informations visuelles dans l’organisation et l’évaluation de la réponse motrice quand le contexte sensoriel est ambigu (Hatwell, 1986). Le rôle prépondérant des informations visuelles dans le traitement spatial s’accompagne toutefois d’un certain nombre de contraintes. Dans une situation de téléopération, les meilleures performances sont obtenues : 1 / lorsque la scène visuelle est structurée et contient des objets familiers, au lieu de ne comporter que les points initiaux et terminaux du trajet moteur ; 2 / lorsque la trajectoire motrice est évaluée en temps réel plutôt qu’en fin d’exécution (surtout lors des premiers mouvements) ; 3 / lorsque l’objectif à atteindre et le point de départ sont visibles préalablement au déclenchement de l’action ; 4 / lorsque l’orientation de l’axe reliant les différents objectifs à atteindre et le point de départ de l’action varie faiblement.
Adaptation aux perturbations en amplitude et en direction
L’introduction d’une déviation de l’espace visuel s’accompagne toujours d’une chute de performance qui croît avec l’intensité de la perturbation pour une perturbation en amplitude et, jusqu’à 135o pour une perturbation en direction. L’adaptation sensori-motrice a lieu quel que soit le degré de perturbation, mais est beaucoup plus rapide en présence d’un espace visuel structuré. Dans ce dernier cas, le nombre d’essais nécessaires à l’élimination de l’erreur spatiale terminale est sensiblement identique que la perturbation concerne l’amplitude (Ferrel et al., 2000) ou la direction (Pennel et al., 2001) des trajectoires motrices. La recalibration visuo-motrice ne semble pas être favorisée par un contrôle visuel continu des trajectoires en cours d’exécution. Ce résultat corrobore l’hypothèse d’une adaptation sensori-motrice intervenant essentiellement au niveau de la spécification des paramètres moteurs préalablement au déclenchement de l’action.
De plus, la durée des mouvements contrôlés par écran vidéo ou écran d’ordinateur montre que, malgré les adaptations observées en présence de perturbation, les situations de contrôle à distance du mouvement restent malgré tout contraignantes. Le guidage manuel en présence d’une perturbation en direction, par exemple, s’effectue en fin d’apprentissage avec une durée d’environ 2 secondes en présence d’un écran d’ordinateur (distance 7,5 cm, Cunningham, 1989), et d’environ 550 ms en présence d’un écran vidéo (distance 17 cm ; Pennel et al., 2001). Ces durées sont supérieures à celles habituellement observées lors d’un contrôle direct du mouvement (environ 450 ms pour une distance de 33 cm, Coello et al., 1996). Cette difficulté à intégrer une perturbation en amplitude ou en direction même à la suite d’un long apprentissage est attestée par le fait que l’adaptation est totalement absente lorsque la perturbation introduite n’est pas isotropique (Bock, 1992) ou varie aléatoirement au cours des essais (Ferrel et al., 2000). Le contrôle indirect du mouvement en situation de téléopération peut ainsi donner lieu à des performances spatiales précises, notamment en présence d’un écran vidéo, mais en conservant un coût attentionnel élevé limitant très certainement l’automatisation des tâches. En conséquence, il est vraisemblable que le contrôle des trajectoires en cours d’exécution, bien que ne constituant pas un facteur déterminant de l’adaptation sensori-motrice, puisse contribuer à faciliter le traitement spatial et ainsi réduire la charge attentionnelle requise par l’adaptation, notamment pour les mouvements plus complexes sollicitant des postures manuelles très précises.
Le transfert d’apprentissage vers une nouvelle cible semble, quant à lui, dépendre de certaines contraintes spatiales. En présence d’une perturbation directionnelle, l’étude de Pennel et al. (2001) montre qu’un transfert d’apprentissage est présent lorsque le changement de localisation spatiale concerne la distance de pointage. Lorsqu’il s’agit d’un changement d’orientation par rapport à la position de départ de la main, le transfert d’apprentissage est faible et se traduit par une réaugmentation substantielle de l’erreur directionnelle terminale. De manière intéressante, l’étude de Ferrel (1998) montre le patron de résultat inverse. Elle observe en effet, pour le même type de tâche mais réalisée avec une perturbation en amplitude, une absence de transfert d’apprentissage lorsque la position des cibles varie en amplitude. Ce résultat semble indiquer que le transfert d’apprentissage dépend du niveau de proximité existant entre la dimension de l’espace qui est distordue et le nouveau paramètre moteur devant être spécifié (distance ou direction du mouvement). Cette hypothèse est supportée par les études ayant eu recours à des perturbations de l’espace visuel sur écran d’ordinateur. Dans ces situations, on observe en effet un transfert d’apprentissage lorsque la nouvelle localisation spatiale à atteindre implique le changement d’un paramètre non directement affecté par la perturbation (Bock, 1992 ; Cunningham, 1989 ; Krakauer et al., 2000). À l’inverse, lorsque la perturbation correspond directement au nouveau paramètre devant être spécifié, le transfert est moins important et diminue quand l’écart séparant la nouvelle cible de la cible initiale croît (Bock & Burghoff, 1997 ; Imamizu et al., 1995).
En situation de téléopération, les variations du gain visuel (effet de zoom) devront ainsi être limitées lorsque l’action de l’opérateur porte sur des lieux alignés sur un même axe, imposant un ajustement de l’amplitude gestuelle. Inversement, les variations d’orientation de la scène visuelle (changement de position de la caméra) devront être limitées lorsque l’action de l’opérateur porte sur des emplacements dont les directions ne co ïncident pas en référence à la position initiale de l’effecteur moteur.
Spécificité des situations de contrôle indirect du mouvement
Les situations de contrôle du mouvement à distance présentent ainsi de multiples spécificités. Un recours aux cadres théoriques issus des études sur le contrôle direct du mouvement présente de ce fait certaines limites, notamment en ce qui concerne le problème des référentiels qui doit être abordé de manière spécifique. En situation de contrôle direct du mouvement, les informations visuelles et proprioceptives sont quasiment redondantes et peuvent se substituer l’une à l’autre (Redding & Wallace, 1996) ou être utilisées conjointement (Rossetti et al., 1994) lors de la spécification des paramètres de l’action (en particulier concernant la spécification posturale préalablement à l’action). Le cadre de référence prévalant pour les tâches visuo-manuelles semble être centré sur la main (Vindras & Viviani, 1998). La vision indirecte du mouvement induit une discordance entre espace visuel et espace proprioceptif qui suggère que les paramètres moteurs ne peuvent être spécifiés avec précision que sur la base de certains indices visuels. La référence égocentrée étant brisée (la direction du regard et l’objectif à atteindre par la main ne concordent plus spatialement), les paramètres moteurs sont nécessairement inférés à partir d’un point de départ visuel. Les résultats de Pennel et al. (2001) montrent que ce point de référence visuel peut être, selon les individus, une référence externe au corps (point sur l’écran vidéo, certainement induit par l’absence de variation effective de la position initiale de la main), ou bien la main elle-même, là où elle est perçue visuellement. Dans ce dernier cas, si les changements de position de la main sont bien détectés, son orientation est systématiquement ignorée, l’observateur continuant à considérer que le droit devant subjectif (axe sagittal) correspond à l’axe vertical de l’écran. Le choix d’une référence externe ou centrée sur la main ne paraît pas avoir d’incidence sur les adaptations ultérieures, mais requiert la prise en charge d’une erreur motrice de plus grande amplitude lorsque la position visuelle de la main est prise en compte. Amener l’opérateur à mieux évaluer l’orientation de sa main en position de départ, ce qu’il ne fait pas naturellement en présence d’un biais directionnel, devrait vraisemblablement améliorer ses performances visuo-motrices.
L’étude du contrôle indirect du mouvement permet également de tester les limites de la plasticité du système sensori-moteur. En effet, les manipulations expérimentales relatives à l’étude du contrôle direct du mouvement ont généralement engendré des perturbations d’intensités limitées (en général quelques centimètres en distance ou en direction). À l’inverse, dans les situations de téléopération, les perturbations peuvent aller jusqu’à une inversion complète de l’espace perçu par rapport à l’espace d’action. À ce sujet, les conclusions qui peuvent être tirées des données disponibles sont les suivantes. Avec une perturbation en amplitude, l’adaptation ne semble pas être limitée par l’intensité de la perturbation (testée jusqu’à un gain de ± 0,5). À l’inverse, elle devient impossible dès lors que la perturbation n’est pas constante et varie selon la position à atteindre (Bock, 1992) ou est présentée aléatoirement (Ferrel et al., 2000). Par ailleurs, aucun transfert intersegmentaire n’est observé (Bock, 1992). Ceci traduit le fait que l’adaptation est effective pour une gamme de perturbation très large (bien qu’aucune expérience n’ait spécifiquement étudié l’effet de l’intensité du gain), mais elle est spécifique dans le sens où elle reste attachée aux segments corporels recrutés au cours de la phase d’apprentissage.
Concernant les perturbations en direction, Pennel et al. (2001) observent que le nombre d’essais pour éliminer l’erreur spatiale n’est pas dépendant de l’intensité de la perturbation jusqu’à une déviation de 45o. Au-delà, l’analyse des trajectoires motrices suggère que la situation la plus contraignante semble être la présence d’une déviation proche de 90o (Bernotat, 1970 ; Cunningham, 1989 ; Kim et al., 1987). Pour certains auteurs, ce résultat paraît signifier qu’un mouvement bi-dimentionnel est spécifié à l’aide d’axes bidirectionnels (Cunningham, 1989 ; Imamizu & Shimojo, 1995). Selon ce système de représentation, deux directions opposées partagent certaines propriétés spatiales communes (elles font référence à un même axe). De ce fait, une inversion directionnelle (180o) apparaît comme une perturbation spatiale moins importante qu’un changement d’axe, la distance maximum séparant deux axes étant de 90o ce qui correspond à la plus grande perturbation directionnelle envisageable. Ce modèle implique que l’erreur motrice doit être minimale à 180o et maximale à 90o, ce que confirment certaines observations (Cunningham, 1989 ; Imamizu & Shimojo, 1995 ; Kim et al., 1987). Cependant, d’autres études portant sur le contrôle temporel du mouvement concluent que la durée de performance est maximale pour des perturbations angulaires allant de 90o à 120o, suggérant que les difficultés de contrôle spatial perdurent au-delà de 90o de perturbation (Imamizu & Shimojo, 1995).
En outre, contrairement au constat fait pour une perturbation en amplitude, un transfert intermanuel est observé avec une perturbation directionnelle (Cunningham & Welch, 1994 ; Imamizu & Shimojo, 1995). Enfin, avec des tâches complexes comme les mouvements séquentiels, la perturbation ne doit pas excéder 50o pour donner lieu à un apprentissage (Smith & Smith, 1990).
En conclusion, le choix des cadres de référence pour l’action et la gestion des paramètres spatiaux du mouvement (amplitude et direction) apparaissent comme spécifiques de la situation de contrôle indirect du mouvement. L’environnement visuo-moteur induit par la situation de téléopération, pour être mieux appréhendé et mieux contrôlé, nécessite ainsi une approche ergonomique spécifique et constitue un champ de recherche original dont les perspectives, encore non clairement évaluées, devraient permettre de mieux cerner non seulement les potentialités, mais également les limites de la plasticité du système sensori-moteur lorsque l’utilisation d’outils issus des nouvelles technologies induit un contexte sensoriel inhabituel.
REMERCIEMENTS
Cette étude a été réalisée dans le cadre d’un contrat passé avec le ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (action concertée incitative Télémédecine et Technologie pour la santé : « Apprentissage et contrôle du geste en chirurgie vidéo-assistée », responsable J..P. Orliaguet).
Manuscrit reçu : octobre 2000.
Accepté par Y. Queinnec après modification : mai 2001.
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