Le travail humain
P.U.F.

I.S.B.N.2130526942
96 pages

p. 127 à 158
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 65 2002/2

2002 Le travail humain

Permutation périodique des tâches au sein d’une équipe : motivation, fatigue ou norme sociale ?

P.-J. Marescaux Université Blaise-Pascal, LAPSCO/CNRS, UMR 6024, 34, avenue Carnot, 63037 Clermont-Ferrand Cedex, France. E-mail : marescaux@ srvpsy. univ-bpclermont. fr. O. Desrichard Université de Savoie, LPS, EA600, BP 1104, 73000 Chambéry Cedex, France. E-mail : desrichard@ univ-savoie. fr.
Task alternation takes the form of a periodic exchange of jobs between two or more operators. Most authors believe this to represent an attempt to balance the workload between individuals. In this article, we consider the precise determinants of this phenomenon. Field studies indicate that the phenomenon occurs when members of the team have different roles, all with different requirements. These characteristics lead us to consider two explanations of the intra-individual nature of task alternation. The difference in roles suggests that this might be due to a desire for variety in professional life. Focusing on requirements leads us to think of task alternation as a response to the exhaustion of an individual’s resources. However, task alternation also seems to be characterized by virtually fixed intervals at which such “job swaps” are made, perhaps as result of social influences and a tendency towards behavioural standardization. This latter explanation is inter-individual in nature.
To test these hypotheses, we conducted three experiments which, placing teams consisting of two subjects each in a situation in which they had to perform two different tasks over a period of an hour. The subjects were free to decide how to manage the work. In the first experiment we observed that task alternation took and place the changeovers were preceded by a decline in performance. However, alternation was periodic within each group and the groups exhibited different rotation rhythms. These results therefore support an explanation both in terms of the exhaustion of resources and social influence. The two subsequent experiments, in which a real or fictitious colleague was introduced into each team showed that subjects respected a period of introduction before asking colleagues to swap tasks and that this period influenced both their behaviour and their representations of the tasks. Overall, the results suggest that a norm of equity is generated in each group and it is this which plays a dominant role in task alternation. This is discussed in the light of criticisms levelled at the models of individual functioning, which have, at the very least, to be extended to take account of collective activities. Keywords : Collective RegulationTask Allocation, Periodic Job Swapping, Workload, Social Influence.
L’alternance fonctionnelle se manifeste par un échange périodique de postes entre deux ou plusieurs opérateurs. La plupart des auteurs y voient la recherche d’un équilibre de la charge de travail entre les individus. Dans cet article, nous nous interrogeons sur les déterminants exacts de ce phénomène. Trois expériences placent des équipes de deux sujets dans une situation où ils doivent réaliser deux tâches différentes durant une heure, la gestion du travail étant laissée libre. Dans la première expérience, on constate de l’alternance fonctionnelle. Les permutations sont précédées d’une chute de performance. Au sein de chaque groupe, l’alternance est un phénomène périodique et de larges variations intergroupales de la fréquence des permutations sont constatées. Les deux expériences suivantes, dans lesquelles un compère réel ou fictif est introduit dans chaque dyade, montrent que les sujets se conforment à une période induite pour solliciter une permutation, cette période influençant non seulement leur comportement mais également les représentations qu’ils ont des tâches. Dans l’ensemble, les résultats suggèrent qu’une norme d’équité s’instaurant dans chaque groupe joue un rôle prépondérant dans le phénomène d’alternance fonctionnelle et corroborent l’idée selon laquelle les modèles du fonctionnement individuel doivent être élargis pour rendre compte des activités collectives. Mots-clés : Régulation collective, Alternance fonctionnelle, Charge de travail, Influence sociale.
 
I.INTRODUCTION
 
 
En suggérant de considérer le travail comme un dialogue entre l’individu et son environnement, Ombredane et Faverge (1955) en appelaient à l’étude des conduites adaptatives du travailleur. Depuis, les régulations dans le travail ont fait l’objet de nombreuses recherches qui témoignent tout autant de l’intérêt pour le concept que de la diversité des phénomènes étudiés. Certains travaux ont porté sur des régulations individuelles (Teiger & Laville, 1972 ; Spérandio, 1972) et ont abouti, tantôt à des typologies des conduites régulatrices (régulation diachronique contre synchronique – de Keyser, 1983), tantôt à des modèles explicatifs de ces conduites (régulation entre production et prévention – Faverge, 1972 ; régulation en termes de boucle cognitive et boucle intensive – Leplat, 1975). D’autres études se sont focalisées sur des régulations observées au sein de groupes de travail (Anzieu & Martin, 1973), dont certaines se sont plus particulièrement centrées sur la répartition des tâches (Dorel & Quéinnec, 1980 ; Spérandio, 1969). C’est dans cette dernière catégorie qu’il convient de situer les travaux présentés dans cet article.
I . 1. L’ALTERNANCE FONCTIONNELLE : UNE FORME DE RÉGULATION INTERINDIVIDUELLE
Sur le plan collectif, un des phénomènes de régulation mis en évidence réside dans un échange plus ou moins systématique de postes entre deux ou plusieurs opérateurs. Cette forme de régulation, que nous appellerons alternance fonctionnelle, est en apparence d’observation assez courante dans les entreprises, comme en témoigne la littérature. Ce phénomène a pu être observé dans le foudroyage en taille (charbonnage). L’extraction était à soutènement marchant et chaque équipe se composait de trois ouvriers : un foudroyeur, un assistant foudroyeur et un conducteur de treuil. La répartition formelle du travail de soutènement voulait que le foudroyeur, aidé de son assistant, assure la dépose des étançons. Outre la dépose, l’assistant-foudroyeur effectuait également la pose des étançons, ceci conjointement avec le conducteur de treuil, ce dernier étant également chargé de manœuvrer le treuil. Dans cette situation, des permutations des rôles dans les équipes ont été rapportées (Cazamian, 1973). Des comportements analogues ont été observés dans un atelier de bobinage de pâte à papier où la production impliquait une équipe de sept personnes (Mariné & Navarro, 1980). Le bobineur et l’aide-bobineur veillaient à la fabrication de bobineaux de papier à l’aide d’une machine. Au poste suivant, les bobineaux étaient numérotés et cerclés par deux opérateurs. Ensuite, deux opérateurs réalisaient l’ensachage des lots qu’un cariste emportait finalement. Les auteurs ont observé dans cette situation des échanges de postes entre les opérateurs effectuant l’ensachage et leurs collègues assurant les opérations de cerclage/numérotage. Une dernière illustration sera empruntée à Navarro (1984a). Embauché comme saisonnier dans une fabrique de chocolats, l’auteur a été affecté au poste de confection du pied du chocolat sur lequel travaillait un saisonnier expérimenté. Le poste impliquait des opérations de surveillance et de contrôle et des opérations de manutention. Durant une période initiale de familiarisation, les tâches n’étaient pas réparties de manière équitable entre les deux opérateurs. Ayant été brièvement renseigné sur les valeurs maxima et minima autorisées des paramètres présents dans le champ de travail, le débutant était essentiellement chargé de la surveillance du processus, également assurée par le saisonnier expérimenté et devait alerter de la moindre variation suspecte. Contrôle et manutention étaient effectués par le saisonnier expérimenté. Approximativement après une semaine de ce fonctionnement, la gestion du travail devint égalitaire selon une organisation similaire à une rotation périodique de postes. La fonction de guet avait en effet amené le débutant à observer les variations possibles du processus et la manière d’y répondre. De ce fait, il était capable de prendre en charge les opérations de surveillance et de contrôle.
I . 2. QUELS DÉTERMINANTS I . 2. POUR EXPLIQUER L’ALTERNANCE FONCTIONNELLE ?
I . 2 . A. Motivation
Pour comprendre ces permutations, plusieurs explications peuvent être invoquées et ceci, à des niveaux différents, c’est-à-dire intra- et inter- individuels. L’une d’elles consiste à supposer que les individus cherchent une certaine variété dans leur activité professionnelle et tendent à rompre la monotonie des tâches qui leur sont attribuées. Ils seraient ainsi incités à permuter de postes et exhiberaient ce comportement lorsque les circonstances le permettent (pas de définition formelle des rôles, absence d’un contrôle strict de la hiérarchie, qualification et expérience suffisantes pour pouvoir assurer le poste dévolu formellement à un collègue).
I . 2 . B. Épuisement des ressources
L’explication motivationnelle, de nature intra-individuelle, perd sans doute de sa pertinence dès lors que l’on s’attache aux exigences pesant sur les différents membres de l’équipe. Dans le charbonnage, la sécurité commandait de n’enlever qu’un seul étançon d’arrière-taille à la fois et de le replacer aussitôt en avant du front de taille sur la ligne suivante. Le respect de cette procédure entraînait un coût important pour le conducteur de treuil, sa contribution à la pose des étançons lui imposant de parcourir systématiquement la galerie d’extraction pour rejoindre et manœuvrer le treuil (environ 50 m aller et retour en moyenne). Les déplacements étaient évidemment pénibles à plus d’un titre (chaleur, poussière, hauteur limitée, sol irrégulier) et n’affectaient que dans une plus faible mesure les autres opérateurs. L’alternance fonctionnelle rapportée par Cazamian (1973) est donc une répartition informelle du travail qui pourrait viser à prévenir l’épuisement des ressources d’un des individus du groupe ou à tout le moins atténuer les effets d’un tel épuisement. Un raisonnement identique est apte à expliquer l’alternance dans l’atelier de bobinage. Il arrivait en effet que deux bobineaux soient emboîtés entre eux. La récupération de cet incident fréquent était réalisée à l’aide d’une masse et de coins et incombait aux opérateurs assurant les opérations de cerclage/numérotage. Les relais observés entre ceux-ci et leurs collègues de l’ensachage pourraient viser à éviter la fatigue induite par la récupération des incidents qui entraînait une exigence physique dynamique supplémentaire, l’ensachage étant plutôt caractérisé par des exigences physiques statiques (Mariné & Navarro, 1980). De même, la rotation de postes observée entre les deux saisonniers à la confection des pieds de chocolats aurait évité une spécialisation des opérateurs et les aurait amenés à varier de registre quant à la charge de travail subie (Navarro, 1984a). En effet, surveillance et contrôle étaient plutôt marqués par une prédominance de la composante cognitive, la manutention mobilisant davantage les ressources physiques de l’individu.
La prise en compte des exigences supportées par les différents membres de l’équipe permet donc d’invoquer un déterminant autre que la motivation : la charge de travail et les effets qu’elles provoquent, c’est-à-dire la fatigue (de Montmollin, 1967). On peut en effet penser que l’alternance fonctionnelle résulte soit de l’épuisement des ressources cognitives et/ou physiques d’un des individus du groupe, soit de l’évitement d’un tel épuisement. Dans cette perspective, le modèle de régulation en termes de boucle cognitive et boucle intensive (Leplat, 1975) est apte à en appréhender de manière claire le mécanisme. Ce modèle présuppose que deux comparaisons sont effectuées à tout moment qui vont déterminer l’activité du travailleur. Dans une boucle cognitive d’une part, sont comparés les résultats obtenus par les objectifs et conditions que le travailleur se fixe (la tâche effective – voir Leplat & Hoc, 1983) aux objectifs et conditions qui lui sont assignés (la tâche prescrite). Dans une boucle intensive d’autre part, la charge de travail perçue est comparée à la charge maximum que le travailleur accepte. De ces comparaisons vont s’ensuivre des ajustements. Une augmentation de la charge de travail perçue au-delà de la valeur acceptée par l’individu peut s’accompagner, soit d’une élévation du seuil de charge acceptée, soit d’une modification de la tâche effective. On admet en quelque sorte que le travailleur cherche à réaliser une tâche effective admissible en regard de la tâche qui lui est confiée tout en maintenant son investissement à un niveau acceptable.
Ce modèle, conçu à l’origine pour rendre compte de conduites régulatrices individuelles (par exemple, les variations des modes opératoires observées chez les contrôleurs aériens en fonction du trafic – Spérandio, 1972), est néanmoins transposable sans la moindre modification pour expliquer l’alternance fonctionnelle. En cas de dépassement du seuil de charge acceptée ou afin de contrecarrer un épuisement des ressources, le membre du groupe affecté solliciterait un échange de postes. Il y aurait donc bien, comme dans une situation individuelle, un ajustement de la tâche effective, à la différence près que la modification des conduites ne résulterait pas d’une nouvelle interprétation de la tâche prescrite mais d’un changement dans la répartition du travail. Dans cette conception, les permutations résultent donc des ressources limitées des individus, ce qui rejoint certains travaux réservant à la même caractéristique une place centrale dans la répartition des tâches entre un opérateur et une machine (Millot, 1990 ; Dearden, Harrison, & Wright, 2000).
I . 2 . C. Influence sociale et norme d’équité
Les études de terrain autorisent cependant à suspecter un défaut à l’explication en termes d’épuisement des ressources, également de nature intra-individuelle. Dans le secteur minier, Cazamian (1973) rapportait des permutations systématiques des rôles dans les équipes d’abattage qui, selon lui, aboutissaient à une complète égalisation des prestations énergétiques de chacun. La régularité des permutations était un fait également constaté dans l’atelier de bobinage. Dans certaines équipes, les relais entre opérateurs affectés au cerclage/numérotage et à l’ensachage étaient effectués invariablement après la moitié du temps de travail (Mariné & Navarro, 1980). De même, c’était une spécialisation alternante analogue à une rotation de poste périodique qui était observée au poste de confection de chocolats (Navarro, 1984a).
Si la périodicité du phénomène d’alternance fonctionnelle se révélait en être une composante essentielle, toute explication de nature intra-individuelle ne tiendrait qu’à une seule condition : l’absence de différences interindividuelles au sein de l’équipe, ceci valant tant pour l’explication motivationnelle que pour celle en termes d’épuisement des ressources. En effet, la périodicité des permutations ne se comprendrait que si lassitude ou fatigue s’installaient avec la même fréquence chez les différents individus composant le groupe.
En l’absence de telles ressemblances, une autre source explicative devrait être envisagée qui pourrait renvoyer à l’influence sociale. Parmi les pressions qu’exercent les individus les uns sur les autres, certaines aboutissent à la production de normes affectant les performances et les jugements individuels (Sherif, 1965 ; de Montmollin, 1965, 1977). Le freinage à la production en est une manifestation industrielle connue qui s’exprime par une production personnelle moindre en situation collective qu’en situation individuelle, le rendement en situation collective tendant à épouser la production moyenne des autres membres de l’atelier (Anzieu & Martin, 1973). En regard de tels phénomènes qui se manifestent dans les groupes en général et auxquels n’échappent pas les collectifs de travail, il peut sembler pertinent d’invoquer une explication de nature interindividuelle à l’alternance fonctionnelle, explication selon laquelle les membres du groupe s’influenceraient mutuellement et respecteraient une norme d’équité les incitant à accomplir les mêmes activités et prestations. La théorie de l’équité (Adams, 1965 ; Walster, Walster, & Bersheid, 1978) prédit que des personnes engagées dans un travail collectif seront sensibles à l’équilibre général des contributions et rémunérations de chacun des protagonistes. Une inéquité perçue conduira les membres du groupe, et notamment ceux qui sont désavantagés, à réagir en modifiant les termes de l’échange de sorte à rendre celui-ci équitable. De ce point de vue, l’alternance fonctionnelle serait la solution comportementale qu’auraient adoptée des personnes impliquées dans un travail collectif afin de rendre la situation la plus équitable possible.
 
II.PROBLÉMATIQUE
 
 
Plusieurs modèles peuvent donc prétendre à rendre compte du comportement d’alternance fonctionnelle. Motivation et épuisement des ressources en sont des interprétations intra-individuelles, c’est-à-dire qu’elles voient la source de phénomène dans le fonctionnement du sujet isolé. Dans cette perspective, la présence d’autrui est considérée comme quantité négligeable si ce n’est qu’elle autorise, d’un point de vue purement technique, des permutations. Influence sociale et norme d’équité situent l’origine de l’alternance dans la situation d’interaction sociale. Au-delà des hypothèses en elles-mêmes, la question est donc aussi celle de savoir quelle grille de lecture, intra- ou interindividuelle, est la plus pertinente. Formulée en ces termes, cette question dépasse d’ailleurs le cadre strict de l’alternance fonctionnelle car elle se pose de manière plus générale à l’égard du travail collectif. Notons d’ailleurs au passage que des réserves ont été émises à l’encontre des modèles du fonctionnement individuel pour comprendre les activités collectives (Quéinnec, Marquié, & Thon, 1991 ; Navarro, 1993).
Quoi qu’il en soit, il est difficile de débattre à propos de l’origine de l’alternance sur la base des études précitées qui sont essentiellement descriptives et n’offrent pas d’arguments empiriques quantitatifs. C’était donc avec le souci de récolter des données autorisant de confronter les hypothèses que trois expériences ont été conduites en laboratoire. Ces expériences consistaient à faire réaliser deux tâches simultanément par deux sujets durant une heure et ceci, en autorisant des permutations. En vue d’étayer l’hypothèse d’érosion des ressources, nous avons cherché à savoir si les demandes de permutation étaient précédées de signes de fatigue (une diminution de la performance). Afin d’apprécier l’hypothèse d’influence sociale, nous avons examiné, d’une part, si les permutations sont spontanément rythmées par une période relativement stable et, d’autre part, s’il était possible de manipuler la vitesse de rotation. Enfin, l’hypothèse motivationnelle a été traquée au travers d’entretiens rétrospectifs menés avec les sujets.
 
III.EXPÉRIENCE 1 : ALTERNANCE SPONTANÉE DANS UNE DYADE
 
 
La situation expérimentale impliquait la réalisation de deux tâches confiées à un groupe de deux sujets durant une heure. Une des tâches consistait en un contrôle de qualité revenant à classifier des stimuli présentés à une fréquence élevée sur un écran d’ordinateur (à peu près un stimulus par seconde). L’autre tâche imposait de trier manuellement des fiches de deux couleurs différentes, ceci sans contrainte temporelle explicite – la seule recommandation étant d’en faire le plus possible. Les deux tâches devaient être réalisées simultanément : pendant que l’un des sujets effectuait le contrôle de qualité, l’autre triait les fiches. La gestion du travail était toutefois laissée libre et des permutations étaient autorisées.
Bien que renvoyant toutes deux à la détection du signal et à la vigilance (ce qui mobilise des processus décisionnels relativement élémentaires mais est exigeant en termes de ressources attentionnelles – voir pour une revue, par exemple, Wickens, 1992), les deux tâches se distinguaient néanmoins par des contraintes différentes, condition en apparence nécessaire pour observer de l’alternance fonctionnelle. De plus, les exigences les plus fortes (temporelles et visuelles) étaient intentionnellement associées au contrôle de qualité. On pouvait ainsi présager le rôle central que jouerait cette tâche dans d’éventuels comportements d’alternance, notamment en regard de l’hypothèse d’épuisement des ressources. Réalisée sur ordinateur, cette tâche permettait du coup une récolte aisée d’indices destinés à confronter les différentes hypothèses évoquées ci-avant (enregistrement de la performance, de la période des rotations).
Un prétest effectué sur dix groupes ayant permis de constater que l’alternance fonctionnelle se manifestait avec un tel dispositif, il s’agissait dans cette première expérience d’examiner dans quelle mesure : a) les permutations sont précédées ou non d’un déclin de la performance (hypothèse d’épuisement des ressources), b) les permutations sont demandées avec une certaine régularité (hypothèse de norme sociale d’équité) et c) les raisons invoquées par les sujets pour expliquer leur comportement d’alternance renvoient à une recherche de variété dans l’activité (hypothèse motivationnelle).
III . 1. MÉTHODE
III . 1 . A. Sujets
Vingt étudiantes de l’Université Blaise-Pascal, sollicitées par voie d’affichage, s’étaient portées volontaires pour participer à l’expérience par groupe de deux. Elles étaient âgées de 18 à 25 ans (âge moyen = 20,8 ; écart type = 1,6).
III . 1 . B. Matériel et tâches
Tâche de contrôle de qualité sur ordinateur
Sur un écran de 15 pouces apparaissaient à chaque essai, soit un carré de 1 cm de côté, dit carré « sans défaut », soit un carré de même taille mais présentant un trait de 1 mm de longueur touchant l’un des côtés. Cette particularité, appelée « défaut », était située au milieu d’un des côtés, choisi aléatoirement, et orientée vers l’intérieur du carré. Le type de stimulus présenté à chaque essai était déterminé de manière aléatoire et équiprobable. La position exacte du stimulus sur l’écran était également aléatoire, avec pour restriction une fenêtre de 128×125 mm située au centre de l’écran. La tâche consistait à trier les deux types de stimuli en appuyant sur la touche « 1 » ou « 2 » du pavé numérique durant la présentation du carré « sans défaut » ou « avec défaut » respectivement. La durée de présentation d’un stimulus était de 650 ms et l’intervalle interstimuli de 500 ms. Ces temps avaient été choisis à l’issue d’une phase de mise au point de la tâche parce qu’ils permettaient une performance importante (environ 75 % de bonnes réponses) tout en rendant le contrôle de qualité difficile à réaliser dans la durée, aux dires des sujets pilotes. Lorsqu’une réponse était donnée avant 650 ms, le carré disparaissait immédiatement, l’intervalle interstimuli étant toutefois respecté. Une réponse donnée trop tardivement (après les 650 ms imparties) était signalée au moyen d’une alerte sonore émise par l’ordinateur. Toute erreur de classification était également signifiée au moyen d’un son, différent du premier. La touche « 9 » du pavé numérique pouvait être utilisée pour interrompre le défilement des stimuli à l’écran, la touche « Return » relançant la tâche de contrôle de qualité après un délai de 2 s. Toute interruption de la tâche était accompagnée de l’émission d’un signal sonore différent des deux signaux utilisés pour indiquer une réponse erronée ou tardive.
Tâche de mise sous enveloppe et de tri
Sur une table étaient disposés un stock d’enveloppes blanches (format standard 162×115 mm), une pile de fiches bleues et blanches (format 150×105 mm) en nombre égal intermélangées aléatoirement et deux cartons, l’un à droite, l’autre à gauche. La tâche consistait à mettre une à une chaque fiche dans une enveloppe et à placer cette dernière dans l’un des deux cartons en fonction de la couleur de la fiche. Le temps pour réaliser ces opérations était libre.
III . 1 . C. Procédure expérimentale
Les sujets étaient conviés par groupe de deux pour passer l’expérience dont le but était prétendument d’étudier le contrôle de qualité. Des consignes écrites leur présentaient les deux tâches comme des simulations de tâches industrielles réalisées par une équipe de deux opérateurs. La tâche de classification sur ordinateur était supposée reproduire le contrôle de qualité effectué sur les tôles à la sortie d’un train de laminoir, l’opérateur devant diriger les tôles vers deux zones de stockage différentes en fonction de leur qualité. La tâche de mise sous enveloppe était présentée comme liée à la première. En l’occurrence, il s’agissait de préparer l’étiquetage des tôles. Une fois la qualité d’une tôle déterminée, les caractéristiques de la pièce devaient être inscrites sur une étiquette (fiche) qu’il fallait faire suivre et coller sur la tôle correspondante. Les consignes précisaient que l’expérience durerait une heure et que le nombre total de pièces correctement classifiées et le nombre total d’étiquettes prêtes et correctement ventilées seraient comptabilisés, indépendamment des contributions individuelles. Les consignes insistaient sur le fait que la justesse était aussi importante que la rapidité d’exécution, toute erreur de classification ou d’étiquetage entraînant de graves répercussions commerciales. Aucune répartition des tâches n’était imposée. Les consignes indiquaient que l’organisation du travail était laissée à l’entière initiative des sujets et que des permutations étaient possibles, les touches « 9 » et « Return » permettant respectivement d’interrompre et de reprendre le contrôle de qualité. Il était toutefois stipulé que toute interruption dans le défilement des tôles ne pouvait être utilisée pour offrir un repos temporaire en raison des contraintes du process et en conséquence, qu’elle devait impérativement s’accompagner d’une rotation.
Après avoir lu les consignes, les sujets s’entraînaient alternativement à chacune des deux tâches durant un peu plus de 5 mn. Les deux tâches étaient réalisées sur deux tables juxtaposées, les sujets étant placés face à face. L’entraînement à la tâche de contrôle de qualité débutait par 5 essais à blanc durant lesquels les stimuli (tôles avec ou sans défaut) étaient présentés jusqu’à l’appui de la touche correcte, ceci pour familiariser les sujets avec les deux types de stimuli et les réponses adéquates correspondantes. Une initiation aux touches permettant l’interruption et la reprise du défilement des tôles était également incluse dans cette partie initiale de l’entraînement, de même que l’émission des trois stimuli sonores et leur signification respective (erreur de classification, retard de réponse ou demande de permutation). Cette phase initiale, non contrainte temporellement, était suivie d’un entraînement au contrôle de qualité durant 5 mn, selon les modalités de l’expérience proprement dite.
À l’issue de la phase d’entraînement, des consignes réduites précisaient à nouveau l’importance des critères de rapidité et de précision, tout en rappelant la nature collective de la performance attendue. Ensuite, l’expérimentateur quittait la pièce expérimentale, une caméra cachée équipée d’un microphone permettant d’observer d’éventuels échanges verbaux et non verbaux entre les sujets. L’heure écoulée, le programme régissant le contrôle de qualité s’interrompait automatiquement et avertissait les sujets de la fin de l’expérience en les remerciant. Les sujets appelaient alors l’expérimentateur et répondaient à un questionnaire leur demandant notamment s’ils avaient procédé à des permutations et dans l’affirmative, d’en fournir la ou les raisons.
III . 2. RÉSULTATS
III . 2 . A. Résultats généraux
Un résultat essentiel pour la suite de ce travail est que des permutations ont effectivement eu lieu et ceci, au sein de chaque groupe. Le nombre de permutations est en moyenne de 5,1 avec un écart type de 2,5. Il varie de 2 à 11, valeurs constatées chacune pour un seul groupe. Aucun échange tant verbal que non verbal visant à organiser un système de rotations n’a été repéré sur les enregistrements vidéo. Par ailleurs, toutes les permutations ont été effectuées à la seule initiative du sujet réalisant le contrôle de qualité qui n’est pas toujours la même personne puisque les deux sujets de chaque dyade prennent en charge cette tâche alternativement. Ce résultat n’a rien de surprenant si l’on considère que la touche d’arrêt du contrôle de qualité se trouvait à portée immédiate du sujet affecté temporairement à cette tâche. En regard de l’hypothèse d’épuisement des ressources, ce résultat était également attendu vu les contraintes fortes associées à cette tâche. La cadence est notamment plus élevée au contrôle de qualité qu’à la mise sous enveloppe. Ainsi durant l’heure expérimentale, 3 167,3 pièces en moyenne ont été traitées au contrôle de qualité (SD = 44,6) et 501,3 fiches ont été mises sous enveloppe (SD = 67,7). La latence moyenne des réponses au contrôle de qualité est de 538,1 ms (SD = 14,5 ms). L’intervalle interstimuli étant de 500 ms, on peut en déduire que les stimuli apparaissent à l’écran avec une période légèrement supérieure à la seconde (1 038,1 ms en moyenne), ce qui impose effectivement de fournir des réponses à un rythme élevé. La précision au contrôle de qualité, définie comme le pourcentage de réponses correctes données dans le temps imposé de 650 ms, est en moyenne de 75,0 et a pour écart type 7,0.
III . 2 . B. Données brutes et principes d’analyse
Le programme régissant le contrôle de qualité enregistrait les réponses données et les temps associés par bloc de 50 pièces, sauf lorsqu’une permutation était demandée, auquel cas le programme enregistrait réponses et temps associés au nombre de pièces traitées avant la permutation, nombre généralement inférieur mais pouvant être égal à 50. De la même manière, le programme s’interrompant automatiquement à la fin de l’heure expérimentale, le dernier bloc comportait le plus généralement moins de 50 pièces. Les deux sujets d’une dyade exécutant le contrôle de qualité alternativement, une première série de blocs consécutifs était accomplie par le sujet qui commençait l’heure expérimentale par cette tâche, jusqu’à ce qu’il demande une permutation. Une seconde série de blocs consécutifs était alors réalisée par l’autre sujet, jusqu’au moment où ce dernier sollicitait à son tour un relais, et ainsi de suite. En appelant « passe » une série de blocs consécutifs exécutée par un même sujet et en numérotant toutes les passes d’un protocole à partir de 1, toutes les passes impaires sont accomplies par un des sujets (celui qui débutait l’expérience par le contrôle de qualité), toutes les passes paires étant effectuées par l’autre sujet (qui commençait l’expérience par la tâche de mise sous enveloppe). À titre illustratif, la figure 1 montre l’évolution de la précision au fur et à mesure de la réalisation du contrôle de qualité pour une dyade. En sus sont représentés les nombres de pièces correspondant, par bloc de 50 pièces ou moins. Les discontinuités dans les graphiques témoignant des permutations (également révélées par un nombre de pièces inférieur à 50 au sein du dernier bloc de la passe), ce protocole est donc caractérisé par 5 permutations et 6 passes.
IMGIMGIMGIMFFig. 1. Précision moyenne au contrôle de qualité par bloc de pièces pour une dyadeMean accuracy of quality control by block of pieces per group
Ceci dit, examinons à présent comment évaluer opérationnellement les hypothèses relatives à l’alternance. L’hypothèse d’épuisement des ressources présuppose que l’alternance vise à contrecarrer les effets de la fatigue. La question revient alors à rechercher des signes de fatigue avant les permutations. Sera considéré comme un tel signe un déclin de la performance avant permutation en termes de précision ou de latence. À titre d’illustration, on constate sur la figure 1 que la précision au cours des passes 3, 4 et 5 est plus faible durant le dernier bloc (avant permutation) que durant les autres blocs de ces passes. Pour examiner dans quelle mesure une diminution de la performance avant permutation est un fait d’ordre général, chaque passe est décomposée en deux parties. La première partie, appelée « avant permutation », comprend le dernier bloc de la passe (bloc au cours duquel une permutation est demandée – nombre de pièces traitées ≤ 50) ainsi que le bloc qui le précède (50 pièces) [1]. La seconde partie, appelée « en cours de tâche », renvoie aux autres blocs. L’idée est d’examiner si un déclin de la performance est constaté entre les deux types de blocs (« en cours de tâche » contre « avant permutation »). La dernière passe d’un protocole ne peut être découpée de la sorte – il n’y a pas de demande de relais mais interruption automatique, l’expérience venant à son terme – et se voit donc exclue de l’analyse (sort réservé à la passe 6 du protocole montré sur la figure 1).
L’hypothèse de norme d’équité voudrait qu’au sein de chaque dyade, l’alternance se manifeste périodiquement. Dans cette perspective, il paraît naturel de comparer la durée des passes impaires et paires entre elles. Afin d’illustrer la manière dont cette comparaison va être effectuée, examinons à nouveau le protocole présenté sur la figure 1. La qualité a été contrôlée sur 466 pièces pendant la première passe et sur 539 pièces pendant la seconde. Il existe évidemment une correspondance étroite entre nombre de pièces traitées et durée d’une passe et en réalité, ces passes successives ont pour durées respectives 8′ 26″ et 10′ 01″. Durant les troisième et quatrième passes, 678 et 674 pièces respectivement ont été traitées, avec pour durées respectives 12′ 06″ et 12′ 16″. Enfin durant les cinquième et sixième passes, ce sont respectivement 680 et 200 pièces pour lesquelles la qualité a été contrôlée (durées correspondantes de 12′ 12″ et 3′ 43″). On peut noter que toutes ces passes, à l’exception de la dernière qui est limitée par la durée de l’expérience, ont des durées relativement proches et que les couples, à l’exception du dernier, sont assez équilibrés. Afin de traduire ces régularités, les passes sont analysées en couples, chaque passe impaire étant associée à la passe paire qui lui fait suite. Néanmoins, certaines passes sont écartées des analyses. En effet, certains protocoles se terminent par une passe impaire (lorsque le sujet qui débutait par le contrôle de qualité terminait par la même tâche), naturellement exclue des analyses, faute d’une passe paire correspondante. De même, un couple de passes impaire-paire concluant un protocole est éliminé dans la mesure où la durée de la passe paire ne résultait pas d’une décision délibérée du sujet mais d’une interruption automatique, l’heure expérimentale étant écoulée. Du protocole présenté sur la figure 1 est donc éliminé le couple de passes 5-6, la sixième passe étant limitée par la fin de l’expérience.
III . 2 . C. Alternance et déclin
Pour chaque sujet, précision et latence moyennes sont calculées sur l’ensemble des blocs en cours de tâche et avant permutation. Les moyennes de ces données sont présentées dans le tableau 1.


TABLEAU 1 :
Précisions et latences moyennes en cours de tâche et avant permutation – les écarts types sont indiqués entre crochets (expérience 1)
Mean accuracies and latencies during the task and before change-over – standard deviations are indicated in brackets (Experiment 1)
IMGIMGIMGIMF

En moyenne, la précision au contrôle de qualité baisse de 6,5 % « avant permutation » par rapport aux blocs « en cours de tâche ». Un test de Student sur échantillons appariés révèle effectivement une diminution ; t(19) = 6,22 ; p <. 0005. En revanche, l’absence d’augmentation de la latence moyenne avant permutation reste plausible ; t(19) = – 0,72 ; p >. 23.
III . 2 . D. Alternance et périodicité
Sur l’ensemble des 10 groupes, 23 couples de passes sont retenus pour l’analyse. La durée moyenne pour les passes impaires et paires est de 9,5 et 8,9 mn respectivement (les écarts types correspondant sont de 4,8 et 3,1 mn). Il en résulte un écart moyen entre passes paires et impaires de 36 s. Un test de Student sur groupes appariés indique qu’une différence entre les moyennes parentes est peu probable ; t(22) = 0,87 ; p >. 35. L’existence d’un lien linéaire entre durée des passes paires et impaires tend à prouver que ce résultat est bien le fruit d’une quasi-égalité des durées au sein de chaque couple de passes, et non d’inégalités temporelles intracouples accompagnées de rééquilibrages intercouples ; r(23) = 0,71 ; p <. 0005. Pour le premier couple de passes de chaque groupe, les passes impaires et paires ont respectivement pour durée moyenne 10,8 et 9,1 mn (SD correspondant de 6,1 et 3,3 mn). Ces durées sont liées entre elles ; r(10) = 0,68 ; p <. 02 ; et une égalité entre les durées parentes est plausible, comme le suggère un test de Student ; t(9) = 1,15 ; p >. 25.
III . 3. DISCUSSION
Tous les groupes ont procédé à des permutations, sollicitées par les sujets chargés momentanément du contrôle de qualité et les résultats montrent que les permutations sont généralement précédées d’une baisse de la précision. On peut dès lors penser que l’alternance vise à contrecarrer l’érosion des ressources des individus, qui, dans le cas qui nous occupe, sont essentiellement des ressources cognitives. Les questionnaires postexpérimentaux corroborent ce point de vue. Les sujets disent tous avoir permuté pour éviter les effets néfastes d’une baisse de concentration ou en raison de la fatigue cognitive et/ou visuelle induite par le contrôle de qualité.
Certains résultats donnent cependant à penser que cette interprétation doit être à tout le moins nuancée. Si l’on tient pour vrai que l’alternance est expliquée par l’épuisement des ressources, on comprend en effet mal pourquoi la fréquence des permutations est très variable d’un groupe à l’autre. Ceci présuppose des différences interindividuelles fortes au niveau de l’endurance face au contrôle de qualité qui n’étaient certes pas attendues, tous les sujets étant novices par rapport à la tâche. Admettons temporairement malgré tout l’existence de telles différences. Un nombre variable de permutations d’un groupe à l’autre peut alors être escompté. Il suffit d’imaginer certains couples composés de sujets tous deux endurants par rapport à la tâche de contrôle de qualité (effectuant du coup tous deux des passes longues), d’autres formés d’individus peu endurants (effectuant tous deux des passes courtes) et enfin, des dyades formées d’une personne endurante alors que l’autre ne l’est pas (l’une effectuant des passes courtes, l’autre réalisant des passes longues), ces diverses associations devant mener à des variations dans la fréquence des permutations. En examinant l’ensemble des protocoles tels que celui représenté sur la figure 1, aucun groupe appartenant à la troisième configuration (une personne effectuant des passes longues, l’autre réalisant des passes courtes) n’est apparu. Dans chaque groupe en effet, les permutations semblaient se produire après un temps relativement constant, adopté par les deux partenaires. De fait, il est difficile de conclure à une différence entre la durée des passes paires et impaires et il existe une corrélation positive entre ces durées, ce qui suggère que les partenaires prennent en charge les tâches de manière équilibrée en effectuant des rotations avec une certaine régularité, propre à chaque groupe. Ce résultat pourrait se comprendre si l’on considérait que spontanément les dyades formées étaient équilibrées, un « endurant » avec un « endurant », un « non-endurant » avec un « non-endurant ». Une telle répartition est peu probable, les dyades ayant été formées au hasard. Donc, ces résultats étayent plutôt l’idée d’une répartition des tâches basée sur le respect d’une norme sociale d’équité. Cette norme serait d’application très rapide au sein du groupe. L’absence de différence et le lien entre les passes sont de fait constatés sur le premier couple de passes. Tout se déroule donc comme si l’individu effectuant la première passe au contrôle de qualité déterminait une durée de prise en charge qui est dès lors respectée par son partenaire lors de la passe suivante. Cette norme pourrait être implicite, dans la mesure où elle n’est jamais évoquée comme mobile aux permutations, les partenaires expliquant leur comportement d’alternance par des facteurs intra-individuels tels que la fatigue. On notera également que les permutations s’effectuent sans échange manifeste entre les individus.
À l’issue de cette expérience, nous pouvons retenir que les données, examinées au travers de deux « filtres » différents, mènent à des résultats qui confortent deux hypothèses concernant l’alternance. La première est une explication de niveau strictement intra-individuel qui renvoie à un effet direct des exigences de la tâche sur la capacité individuelle à y faire face. L’autre explication, à situer à un niveau interindividuel, voudrait que les individus se partagent les contraintes de manière symétrique et respectent du coup ce qu’il convient d’appeler une norme sociale d’équité. Une centration sur le déclin comme source explicative voudrait que la régularité avec laquelle les permutations sont demandées au sein de chaque groupe résulte du hasard, qui a produit exceptionnellement une homogénéité quant à l’endurance des individus au sein de chaque dyade bien qu’il existe des différences interindividuelles importantes révélées par la variabilité de la fréquence des permutations. En privilégiant l’influence sociale comme origine de l’alternance, le déclin observé avant permutation doit être interprété comme un phénomène naturel dans une tâche de détection du signal mais ayant une incidence très faible ou indirecte sur le comportement d’alternance.
Pour conforter l’idée du respect d’une norme sociale d’équité comme déterminant de l’alternance fonctionnelle, une manipulation expérimentale vient naturellement à l’esprit : fixer la périodicité des demandes de permutations d’un des partenaires afin d’examiner si celle-ci influence la périodicité de rotation de l’autre partenaire, ce qui est réalisé dans l’expérience 2.
 
IV.EXPÉRIENCE 2 : INDUCTION D’UNE VITESSE DE ROTATION
 
 
L’expérience 2 visait à alimenter le débat relatif à une norme d’équité en tentant d’imprimer, à l’insu des sujets, un rythme aux permutations. À cette fin, le dispositif de l’expérience 1 était globalement reconduit mais chaque groupe se composait d’un sujet expérimental et d’un compère. Les compères commençaient l’expérience par le contrôle de qualité et la durée de chacune de leurs passes sur cette tâche était de 5 mn dans la moitié des groupes, de 15 mn dans l’autre moitié des dyades. Si l’hypothèse de norme d’équité se révélait d’une quelconque portée, les sujets expérimentaux devraient être incités à calquer leur temps de prise en charge au contrôle de qualité sur celui du compère, c’est-à-dire à solliciter eux-mêmes des permutations après avoir contrôlé la qualité durant 5 ou 15 mn. Le résultat principal attendu était donc l’adoption d’une vitesse de rotation par les sujets expérimentaux, fonction de la durée des passes des compères. On pouvait en plus se demander si la vitesse de rotation aurait une incidence sur la performance globale des individus et le déclin observé avant permutations.
IV . 1. MÉTHODE
IV . 1 . A. Sujets
Vingt étudiantes de l’Université Blaise-Pascal s’étaient manifestées pour participer à l’expérience à la suite d’un appel à volontaires par voie d’affichage. Elles étaient âgées de 18 à 22 ans (âge moyen = 19,6 ; SD = 1,2) et réparties équitablement dans deux conditions expérimentales. Sept compères de sexe féminin (âge moyen 21,1 ; SD = 1,7) avaient été recrutées.
IV . 1 . B. Matériel et tâches
Tâches et matériel étaient en tous points semblables à ceux utilisés dans l’expérience 1. Toutefois, le programme gérant la tâche de contrôle de qualité avait été modifié. Le défilement des tôles s’interrompait de manière autonome (sans demande au moyen de la touche « 9 »), toutes les passes impaires, selon un temps déterminé à l’avance et invariable au sein d’une même condition expérimentale. Chaque interruption automatique du contrôle de qualité s’accompagnait de l’émission d’un son semblable à celui émis lors d’une permutation demandée (appui sur la touche « 9 »), l’interruption automatique ne se distinguant pas de ce point de vue d’une demande explicite de permutation.
Deux temps avaient été choisis – 5 et 15 mn – de manière non aléatoire. L’idée étant de tenter d’induire des normes temporelles, il s’agissait d’opter pour des durées qui ne soient pas adoptées spontanément par les individus. Une seconde contrainte voulait que le respect des normes conduise à une égalité des prestations individuelles. Dans l’expérience 1, le nombre maximum de permutations était de 11, valeur observée pour un seul groupe. Le même constat ayant été effectué sur les 10 groupes utilisés dans le prétest, ceci laissait à penser que la probabilité pour qu’un groupe adopte spontanément une répartition du travail caractérisé par 11 permutations est faible. Découper une heure (durée de l’expérience proprement dite) en tranches de durées équivalentes avec 11 permutations aboutit à 12 passes de 5 mn chacune, cette durée constituant dès lors l’une des normes temporelles. Un raisonnement similaire a conduit à la norme de 15 mn. Cette durée a été déduite, non du nombre minimum de permutations observé dans l’expérience 1 (qui était de 2, ce qui ne permettait pas à chaque partenaire d’effectuer un nombre égal de passes à chaque tâche) mais du minimum observé dans les prétests qui était de 3. Découper une heure en tranches de durées équivalentes avec 3 permutations aboutit à 4 passes de 15 mn chacune.
IV . 1 . C. Procédure expérimentale
L’expérience 2 se déroulait d’une manière identique à l’expérience 1 en ce qui concerne les consignes, l’habillage des tâches, la phase d’entraînement, l’expérience proprement dite et le questionnaire subséquent, la seule différence consistant en la présence d’un compère dans chaque groupe. Les compères réalisaient toutefois les mêmes tâches que les sujets expérimentaux.
Un compère se présentait en même temps qu’un sujet expérimental afin de ne pas exhiber de connivence avec l’expérimentateur. La manipulation exigeait que les compères commencent la phase expérimentale proprement dite par le contrôle de qualité sur ordinateur puisque la première passe sur cette tâche, comme toutes les passes impaires, s’interrompait automatiquement après 5 ou 15 mn (arrêt du défilement des tôles et émission d’un bip sonore, mais sans appui sur la touche d’arrêt). Les compères ne devaient jamais solliciter eux-mêmes de permutation mais devaient évidemment simuler une demande de rotation lors d’un arrêt automatique au contrôle de qualité.
Après lecture des consignes, les compères s’installaient à la table destinée à la mise sous enveloppe. Ils commençaient donc la phase d’entraînement par cette tâche, terminaient cette phase par le contrôle de qualité sur ordinateur, tâche qu’ils poursuivaient en réalisant la première passe de la phase expérimentale. Débuter l’expérience proprement dite par la dernière tâche effectuée lors de l’entraînement paraissait en effet assez naturel en regard des observations effectuées auparavant. Parmi les dix groupes de l’expérience 1 et les dix groupes du prétest, seul un groupe avait procédé à une permutation des tâches pour commencer la phase expérimentale par rapport aux tâches effectuées en dernier durant la phase d’entraînement.
IV . 2. RÉSULTATS
IV . 2 . A. Alternance et périodicité
Le nombre de permutations varie de 6 à 11 dans la condition 5 mn et de 3 à 4 dans la condition 15 mn. Les nombres moyens de permutations sont de 8,8 (SD = 1,3) et de 3,8 (SD = 0,4) dans les conditions 5 et 15 mn respectivement. L’absence de recouvrement entre les deux distributions conduit à un résultat sans surprise du test de Mann-Whitney qui indique une différence de rangs moyens : U = 155 ; p <. 0001.
Pour chaque sujet expérimental, la durée moyenne des passes a été calculée en excluant celles qui ont éventuellement été interrompues par la fin de l’expérience. Dans la condition 5 mn, la durée moyenne des passes est de 8,2 mn (SD = 2,2 mn). Cette durée est de 12,4 mn dans la condition 15 mn (SD = 2,6 mn). Un test de Student sur groupes indépendants indique que la durée moyenne des passes est plus faible dans la condition 5 mn que dans la condition 15 mn ; t(18) = 3,96 ; p <. 0005. Notons que la durée moyenne de la première passe effectuée dans la condition 5 mn est de 9,5 mn (SD = 4,6) et qu’elle est de 12,6 (SD = 3,1) dans la condition 15 mn. Un test de Student sur groupes indépendants suggère que la durée moyenne de la première passe est plus petite dans la condition 5 mn que dans la condition 15 mn ; t(18) = 1,78 ; p <. 05. Notons également que la durée moyenne des passes dans la condition 5 mn est significativement différente de la norme (5 mn) ; t(9) = 4,63 ; p <. 005. De même, on peut conclure à un écart entre la durée moyenne des passes dans la condition 15 mn et la norme (15 mn) ; t(9) = 3,08 ; p <. 03.
IV . 2 . B. Performance globale
Les données relatives aux compères ne sont pas traitées, car difficilement comparables à celles des sujets expérimentaux. Hormis leur statut particulier, ils ont été mis à contribution à plusieurs reprises en raison de leur nombre réduit (sept pour un total de 20 groupes) ce qui en fait des individus progressivement entraînés au fur et à mesure du déroulement de l’expérience.
Durant l’heure, 3 202,3 pièces en moyenne ont été traitées au contrôle de qualité (SD = 65,9), dont 1 860,1 et 1 343,7 pièces par les sujets expérimentaux dans les conditions 5 et 15 mn respectivement. Pour ces mêmes sujets, la précision au contrôle de qualité est en moyenne de 76,9 (SD = 10,3) et 75,1 (SD = 6,5) dans les conditions 5 et 15 mn respectivement. En moyenne, les sujets expérimentaux mettent 543,2 et 539,4 ms pour donner une réponse dans les conditions 5 et 15 mn respectivement (SD correspondant = 24,8 et 17,6 ms). Tant pour la précision que pour la latence, un test de Student n’indique pas de différence entre les deux conditions ; t(18) = 0,44 et 0,40 respectivement ; avec p >. 65.
IV . 2 . C. Alternance et déclin
Les passes ont été découpées en deux parties – « en cours de tâche » et « avant permutation » – et sur l’ensemble des blocs relatifs à ces parties, précision et latence moyennes ont été calculées pour chaque sujet expérimental. Les moyennes de ces données sont présentées dans le tableau 2.


TABLEAU 2 : Performance et latence moyennes d’une passe au contrôle de qualité en fonction de la durée induite et du moment – les écarts types sont indiqués entre crochets (expérience 2)
Mean accuracies and latencies of a quality control pass during the task and before change-over as a function of introduction period – standard deviations are indicated in brackets (Experiment 2)
IMGIMGIMGIMF

Une analyse de variance à deux facteurs (Condition [5 contre 15 mn] × Moment [en cours de tâche contre avant permutation]) in-dique une différence significative de la précision selon le moment ; F(1;18) = 59,20 ; p <. 0005 et un effet marginal d’interaction Condition × Moment ; F(1;18) = 2,76 ; p <. 06. Une analyse de même type effectuée sur les latences de réponse n’indique aucun effet.
IV . 3. DISCUSSION
Dans cette expérience, l’idée était de voir si les sujets expérimentaux allaient être influencés par la durée de prise en charge à la tâche de contrôle de qualité induite par leur collègue – en fait un compère. Une normalisation parfaite aurait produit des passes soit de 5 mn, soit de 15 mn et un nombre de permutations de 11 et 3 respectivement (en faisant abstraction du temps nécessaire pour permuter de places). Les résultats montrent que la durée induite a bien un effet sur la vitesse de rotation et la durée des passes. Cette influence s’exerce dès la première passe. Toutefois, les durées effectives des passes s’écartent des temps induits. Dans la condition où la durée de prise en charge induite est brève, la passe est en moyenne prolongée au-delà de celle-ci. Dans la condition où le temps induit est long, la durée de la passe se trouve en deçà de la norme. Il faut noter cependant que les normes utilisées dans cette expérience ne semblent pas adoptées très naturellement par les individus dans l’environnement qui leur est proposé. Dans l’expérience 1 comme dans une série de prétests où les sujets de chaque groupe étaient na ïfs et libres de gérer le travail comme bon leur semblait, les nombres moyens de permutations les plus fréquemment observés étaient de 5 et 6, la moyenne se situant entre ces deux chiffres. En prenant cinq permutations, une répartition parfaitement équilibrée de la charge de travail entre les deux partenaires présuppose la réalisation de passes de 10 mn. C’est à dessein que dans le cadre de l’expérience 2, les temps induits choisis se démarquaient radicalement d’une forme d’organisation qui semble plus « naturelle » car adoptée par un grand nombre de sujets. Sans atteindre le respect de la durée induite, l’influence de celle-ci sur le temps de prise en charge prône néanmoins en faveur de l’influence sociale et d’une norme sociale d’équité comme explicatives de l’alternance.
Il n’en reste pas moins, comme dans l’expérience 1, que la précision diminue avant permutation. De prime abord, ce résultat n’écarte donc pas totalement l’épuisement des ressources des individus comme origine de l’alternance. Cette hypothèse se voit d’ailleurs quelque peu confortée par les déclarations des sujets qui disent tous avoir permuté pour lutter contre la fatigue visuelle et/ou cognitive et éviter les erreurs. Cependant, l’argument paraît fragile en regard de la performance globale des individus, non différente entre les deux conditions bien que ces dernières se distinguent par la durée moyenne des passes. En d’autres termes, si réellement l’alternance visait à préserver un certain niveau de performance, il resterait encore à expliquer pourquoi ce niveau peut être maintenu durant des passes de durée plus longue dans une condition que dans l’autre.
À défaut d’un éclaircissement à cet égard, l’élaboration et le respect d’une norme sociale restent l’explication la plus solide pour rendre compte des permutations. Cette norme serait implicite dans la mesure où elle n’est pas évoquée par les individus comme motif de leur comportement. Tout porte à croire que le terme implicite convient aussi à la manière dont la norme se construit ainsi qu’à la manière dont elle est observée. Dans les enregistrements vidéo de l’expérience 1, rien ne laissait penser qu’elle résulte d’un accord explicite initial entre les individus. De plus, aucun échange verbal et/ou non verbal ne précédait les permutations, toujours sollicitées en apparence par l’individu se trouvant au contrôle de qualité par appui sur la touche d’arrêt. Dans l’expérience 2, les compères, partiellement avertis de la teneur de l’expérience, étaient priés de s’en tenir à exécuter les tâches et de ne pas solliciter de permutations (mais évidemment de simuler une demande de permutation lors de l’interruption automatique pendant qu’ils effectuaient le contrôle de qualité). Aucun d’entre eux n’a par ailleurs rapporté d’échange conduisant à adopter un rythme d’alternance. Il reste néanmoins possible que les sujets expérimentaux détectent dans le comportement des compères quelque indice les incitant à demander une permutation, bien qu’aucun signe d’une telle source d’influence ne transparaisse dans les enregistrements vidéo.
Pour prouver qu’une norme égalitaire relative au temps de prise en charge des tâches s’élabore et s’utilise sans échange entre les partenaires, l’expérience 3 exploite une variante de l’expérience 2 en abolissant toute possibilité de communication entre les partenaires. De plus, l’expérience 3 avait pour objectif d’examiner dans quelle mesure la norme influence non seulement les comportements effectifs des individus, mais également leurs représentations des tâches.
 
V.EXPÉRIENCE 3 : INDUCTION D’UNE VITESSE DE ROTATION PAR SEULE EXPOSITION À UNE NORME TEMPORELLE
 
 
Les sujets, convoqués par deux, étaient orientés chacun dans un box expérimental isolé et équipé de manière identique. Pendant que l’un des individus réalisait le contrôle de qualité dans un box, l’autre devait effectuer de la mise sous enveloppe dans l’autre box, des permutations de tâches étant permises sans changer de box grâce à une prétendue liaison informatique. De fait, à l’insu des sujets et dans chaque box, toutes les passes impaires au contrôle de qualité, effectuées soi-disant par le partenaire dans l’autre box, étaient simulées par l’ordinateur. Après un temps déterminé à l’avance – 5 ou 15 mn selon la condition expérimentale –, l’ordinateur sollicitait une permutation. Le sujet prenait ensuite en charge le contrôle de qualité durant un temps libre, toute demande de relais de sa part étant invariablement suivie par une passe de 5 ou 15 mn réalisée par l’ordinateur. Si l’influence sociale se manifestait avec un tel dispositif, elle ne pourrait provenir que de la durée des passes impaires, seule source informationnelle relative à l’alternance disponible dans l’environnement.
V . 1. MÉTHODE
V . 1 . A. Sujets
Vingt étudiants en psychologie de l’Université de Savoie avaient été recrutés par voie d’affichage, la participation à l’expérience donnant droit à deux bons expérimentaux (ce qui donne des points supplémentaires dans certains modules d’enseignement). Il s’agissait de 18 femmes et de 2 hommes âgés de 19 à 41 ans (âge moyen = 21,6 ; SD = 4,5).
V . 1 . B. Matériel et tâches
Tâches et matériel étaient semblables à ceux utilisés dans l’expérience 2. Une modification avait été apportée au programme gérant le contrôle de qualité. Non seulement toutes les passes impaires s’interrompaient automatiquement après 5 ou 15 mn, mais ces passes se déroulaient elles-mêmes de manière automatique et ceci, à l’insu des sujets. L’ordinateur était programmé pour simuler la production de réponses erronées et de réponses tardives, toute erreur produite s’accompagnant de l’émission du son correspondant. La probabilité d’apparition des erreurs avait été fixée en prenant des valeurs proches des pourcentages d’erreurs de classification et de réponses tardives émises par les sujets de l’expérience 2. Dans l’expérience 2, les différents types de réponses se ventilaient comme suit : 76 % de réponses correctes, 14 % de réponses fournies hors délai et 10 % d’erreurs de catégorisation. Aussi, le programme utilisé dans l’expérience 3 avait été réglé pour produire ces différentes réponses avec des probabilités respectives de .75, .15 et .10.
V . 1 . C. Procédure expérimentale
Les sujets étaient convoqués par groupe de deux. Ils étaient orientés chacun vers un box expérimental. Les boxes se faisaient face et étaient tous deux équipés d’un ordinateur et du matériel de mise sous enveloppe. Les consignes expliquaient, en sus de celles des expériences précédentes, que les ordinateurs des deux boxes étaient reliés entre eux au moyen d’un câble (que l’expérimentateur montrait) et traitaient les mêmes informations en simultané (pièces avec/sans défaut, alertes sonores, demande de permutation). À l’insu des sujets, cette liaison informatique était fictive et chaque ordinateur fonctionnait de manière indépendante. Lorsque le partenaire situé dans l’autre box effectuait soi-disant du contrôle de qualité, c’était en fait l’ordinateur qui prenait en charge automatiquement cette tâche, en commettant aléatoirement des erreurs accompagnées d’alertes sonores. Après lecture des consignes, les sujets s’entraînaient 5 mn à chacune des tâches. Pendant leur entraînement à la mise sous enveloppe, l’ordinateur simulait l’entraînement au contrôle de qualité effectué par le partenaire dans l’autre box.
L’entraînement terminé, l’expérimentateur rappelait la nature collective du travail et l’importance de traiter le plus de pièces possible en commettant un minimum d’erreurs. Ensuite dans chaque box, l’ordinateur tirait prétendument au hasard quel était le partenaire qui commencerait au contrôle de qualité. Systématiquement, le partenaire situé dans l’autre box était désigné. C’était donc de fait l’ordinateur qui réalisait la première passe au contrôle de qualité et toutes les passes impaires suivantes, avec un temps de prise en charge à chaque passe de 5 ou 15 mn selon la condition expérimentale.
À l’issu de l’expérience, un questionnaire était proposé aux sujets. Ils étaient invités à évoquer les raisons qui les avaient incités à solliciter une permutation. Il leur était ensuite demandé d’évaluer sur une échelle en 11 points (1 = faible ; 11 = élevé) leur niveau de performance au contrôle de qualité, l’intensité de la fatigue engendrée par cette tâche et le niveau d’attention qu’elle requiert. Ils devaient également estimer la durée maximale pendant laquelle il est possible de réaliser chaque tâche sans qu’il n’y ait de répercussions négatives sur la performance. Enfin, ils devaient estimer le nombre de permutations permettant de maximiser rapidité et précision, de même que la durée moyenne d’une passe au contrôle de qualité effectuée par leur partenaire.
V . 2. RÉSULTATS
V . 2 . A. Alternance et périodicité
Les nombres moyens de permutations sont de 8,8 (SD = 1,5) et de 3,7 (SD = 0,7) dans les conditions 5 et 15 mn respectivement. Il n’y a pas de recouvrement entre les deux distributions (le nombre de permutations varie de 7 à 11 et de 3 à 5 dans les conditions 5 et 15 mn respectivement) et un test de Mann-Whitney indique une différence de rangs moyens : U = 155 ; p <. 0001.
Pour chaque sujet, la durée moyenne des passes a été calculée en excluant celles qui avaient éventuellement été interrompues par la fin de l’expérience. Dans la condition 5 mn, la durée moyenne des passes est de 7,9 mn (SD = 2,5 mn). Elle est de 14,2 mn dans la condition 15 mn (SD = 5,1 mn). Un test de Student sur groupes indépendants indique que la durée moyenne des passes est plus brève dans la condition 5 mn comparativement à la condition 15 mn ; t(18) = 3,52 ; p <. 001. Notons que la durée moyenne de la première passe effectuée dans la condition 5 mn est de 7,7 mn (SD = 2,9) et qu’elle est de 14,4 (SD = 5,3) dans la condition 15 mn. La durée moyenne de la première passe augmente avec l’allongement de la norme ; t(18) = 3,51 ; p <. 002. Notons également que la durée moyenne des passes dans la condition 5 mn est différente de la norme (5 mn) ; t(9) = 3,76 ; p <. 005. En revanche, l’absence d’écart entre la norme et la durée moyenne des passes dans la condition 15 mn reste plausible ; t(9) = 0,50 ; p >. 60.
V . 2 . B. Performance globale
En moyenne, 1 637,3 pièces ont été traitées par les sujets, 1 866,8 dans la condition 5 mn et 1 407,7 dans la condition 15 mn. La précision au contrôle de qualité est en moyenne de 75,4 (SD = 9,1) et de 78,5 (SD = 8,0) dans les conditions 5 et 15 mn respectivement. En moyenne, les latences correspondantes sont de 535,4 et de 542,5 ms (SD = 17,6 et 15,8 ms). Tant pour la précision que pour la latence, un test de Student n’indique pas de différence entre les deux conditions ; t(18) = 0,82 et 0,94 respectivement ; avec p >. 35.
V . 2 . C. Alternance et déclin
Pour chaque sujet, précision et latence moyennes ont été calculées sur l’ensemble des blocs « en cours de tâche » et « avant permutation ». Les moyennes de ces données sont présentées dans le tableau 3.


TABLEAU 3 :
Performance et latence moyennes d’une passe au contrôle de qualité en fonction de la durée induite et du moment – les écarts types sont indiqués entre crochets (expérience 3)
Mean accuracies and latencies of a quality control pass during the task and before change-over as a function of introduction period – standard deviations are indicated in brackets (Experiment 3)
IMGIMGIMGIMF

Une analyse de variance à deux facteurs (Condition [5 contre 15 mn] × Moment [en cours de tâche contre avant permutation]) indique une diminution de la précision avant permutation : F(1;18) = 45,99 ; p <. 0005 ; mais aucun autre effet. Une analyse de même type effectuée sur les latences de réponse ne révèle aucun effet.
V . 2 . D. Questionnaire
Tous les sujets disent que la fatigue est à l’origine des permutations. Les moyennes relatives aux autres questions posées sont présentées dans le tableau 4. Les estimations du niveau de performance et du niveau d’attention requise au contrôle de qualité ne diffèrent pas entre les conditions 5 et 15 mn ; t(18) = 0,22 et 0,25 respectivement ; avec p >. 80. Il en va de même pour l’estimation de l’intensité de la fatigue induite par le contrôle de qualité [2] ; t(17) = 1,86 ; p >. 08. Toujours pour ce qui concerne le contrôle de qualité, la durée maximale des passes à observer pour qu’il n’y ait pas de conséquence négative sur la performance est jugée différemment dans les deux conditions ; t(18) = 2,94 ; p <. 009. Pour la tâche de mise sous enveloppe et de tri, l’estimation de la durée maximale des passes à réaliser afin de préserver un bon niveau de performance est également influencée par la condition ; t(18) = 2,59 ; p <. 02. Il en va de même pour l’appréciation du nombre idéal de permutations permettant de maximiser rapidité et précision ; t(18) = 2,91 ; p <. 009. Enfin, la durée moyenne des passes réalisées par le partenaire est jugée moins élevée dans la condition 5 mn que dans la condition 15 mn ; t(18) = 5,57 ; p <. 0005.


TABLEAU 4 :
Moyennes au questionnaire en fonction de la durée induite – les écarts types sont indiqués entre crochets (expérience 3)
Means for questionnaire as a function of introduction period – standard deviations are indicated in brackets (Experiment 3)
IMGIMGIMGIMF

On notera que les sujets de la condition 5 mn estiment en moyenne que le contrôle de qualité peut être réalisé durant 6 mn sans conséquence néfaste pour la performance et que la durée moyenne des passes de leur partenaire était de 6,5 mn. On peut considérer qu’un écart entre les estimations et la durée des passes impaires est peu plausible ; t(9) = 1,07 et 1,69 respectivement ; avec p >. 10. En moyenne, dans la condition 15 mn, la durée maximale d’une passe au contrôle de qualité sans répercussion négative sur la performance est estimée à 13,2 et la durée moyenne des passes du partenaire à 14,4. À nouveau, une différence entre les estimations et la durée des passes impaires apparaît peu vraisemblable ; t(9) = 0,79 et 0,59 respectivement ; avec p >. 40.
V . 3. DISCUSSION
Avec pour seule information relative à l’alternance la durée des passes impaires au contrôle de qualité, effectuées soi-disant par un partenaire, les sujets sont effectivement influencés par la durée de ces passes. Cette influence s’exerce non seulement sur le plan comportemental – la durée moyenne des passes des sujets est fonction des temps induits –, mais également au niveau des représentations des tâches. L’allongement de la norme induite amène en effet les individus à penser que le contrôle de qualité peut être réalisé sans nuisance pour la performance durant un temps plus long. Notons que l’allongement de la norme n’affecte pas l’appréciation de la performance, du niveau d’attention nécessaire et de la fatigue induite au contrôle de qualité. Le temps durant lequel la tâche de mise sous enveloppe et de tri est jugée pouvoir être accomplie sans effet négatif sur la performance s’accroît également avec l’allongement des passes impaires. Bien que la norme ne soit jamais évoquée comme mobile d’alternance, les sujets sont néanmoins en mesure de délivrer avec une grande précision la durée des passes de leur partenaire fictif.
Notons à nouveau que pour expliquer leur comportement d’alternance, tous les sujets recourent à une explication interne, en l’occurrence la fatigue, qui, en cohérence avec le déclin observé avant permutation, vient étayer l’hypothèse selon laquelle l’alternance viserait à contrer l’épuisement des ressources individuelles. Cependant, il convient de souligner l’incohérence de l’argument avec la performance moyenne, non différente entre les deux conditions expérimentales. Ces dernières se distinguant par l’allongement des passes effectuées, on comprend mal pourquoi fatigue et déclin surviendraient plus rapidement dans une condition que dans l’autre.
 
VI. DISCUSSION GÉNÉRALE
 
 
En introduction de cet article, nous présentions l’alternance fonctionnelle comme une régularité comportementale observée dans certaines situations collectives de travail (Cazamian, 1973 ; Mariné & Navarro, 1980 ; Navarro, 1984a) et dont il n’est pas aisé de comprendre les déterminants exacts à partir d’études de terrain. A priori, il semble que ce phénomène apparaisse lorsque les membres de l’équipe occupent des rôles différents auxquels sont associées des exigences différentes. Il semble également que l’alternance soit marquée par la périodicité des permutations. La différence de rôles donne à penser que l’alternance pourrait trouver son origine dans une recherche de variété dans l’activité professionnelle. Se focaliser sur les exigences conduit à envisager l’alternance comme une réponse à l’épuisement des ressources des individus. Quant à la périodicité du phénomène, elle laisse suspecter une manifestation de l’influence sociale et de la tendance à la normalisation des conduites si l’on tient pour peu probable l’absence de différences interindividuelles au niveau des motivations ou de l’endurance des individus composant l’équipe.
L’option retenue pour confronter ces alternatives a été de réaliser une série d’expériences dans lesquelles deux tâches ont été confiées à des groupes de deux sujets durant une heure. Les contraintes temporelles fortes associées à l’une des tâches – le contrôle de qualité sur ordinateur et la nature de la tâche elle-même – permettaient d’attendre un déclin relativement rapide et, donc, d’éventuelles permutations préventives ou curatives pour lutter contre une érosion des ressources attentionnelles. L’influence sociale a été traquée au travers de la périodicité des permutations. Quant à l’hypothèse motivationnelle évoquée épisodiquement ci-avant, les données permettant de l’étayer sont restées plutôt minces, cantonnées aux seules verbalisations des sujets et l’hypothèse en elle-même a pratiquement été exclue des discussions. La raison de ce mutisme tient au fait que si la motivation est un concept doté d’une valeur heuristique indéniable, elle est souvent difficile à cerner et à mesurer (la charge de travail présente également ces caractéristiques).
VI . 1. ALTERNANCE ET ÉPUISEMENT DES RESSOURCES
Dans les trois expériences présentées dans cet article, un résultat étaye l’explication en termes d’épuisement des ressources. D’une manière très consistante, la performance au contrôle de qualité avant permutation est plus faible que celle constatée en cours de tâche. Une centration sur ce résultat conduit à comprendre l’alternance comme un phénomène de régulation par la charge susceptible d’être décrit au moyen du modèle de régulation en termes de boucles intensive et cognitive (Leplat, 1975). Au fur et à mesure de l’exécution d’une tâche pénible, les capacités individuelles s’amenuisent et la charge de travail finit par les excéder. La charge perçue dépassant alors le seuil de charge acceptée, un aménagement s’opère au niveau de la boucle cognitive. L’individu concerné décide de changer de tâche formelle et procède à un échange de rôles avec un coéquipier.
VI . 2. ALTERNANCE, INFLUENCE SOCIALE ET NORME D’ÉQUITÉ
L’explication en termes d’érosion des ressources ne manque pas de laisser perplexe face à la périodicité des permutations. Dans l’expérience 1, l’alternance fonctionnelle apparaît comme un phénomène cyclique, marqué par une période relativement stable et propre à chaque groupe. Ce résultat serait conciliable avec une explication en termes d’épuisement des ressources uniquement si deux conditions se trouvaient réunies. La première voudrait que des individus d’endurance variable face au contrôle de qualité aient participé à l’expérience. La deuxième condition imposerait qu’un appariement d’individus dissemblables ait abouti, par une co ïncidence rare, à la constitution de dyades homogènes. La probabilité d’une telle occurrence étant faible, il paraît plus raisonnable de considérer que la périodicité des permutations présage une expression de l’influence sociale. Il faut dire que le dispositif expérimental utilisé dans cette recherche présente des caractéristiques favorables à l’apparition d’une telle influence. La situation est nouvelle pour les sujets. Il n’y a pas eu de norme construite avant l’expérience. Les sujets avaient pour consigne de maximiser rapidité et précision et étaient autorisés à procéder à des permutations. À cet égard, la situation est ambiguë. En effet, il est sans doute difficile d’évaluer ce qu’est une performance optimale dans ce dispositif, de même d’estimer la durée adéquate d’une passe sur chaque tâche en vue de majorer la performance.
Si nouveauté et ambigu ïté sont des conditions propices à l’émergence de l’influence sociale (Deschamps, 1978), encore fallait-il en établir plus incontestablement la présence. C’est pourquoi l’obtention de variations provoquées a été tentée dans les expériences 2 et 3 en recourant à un compère réel ou fictif chargé d’imprimer un rythme à l’alternance. Il a ainsi été possible de montrer que les individus étaient effectivement sensibles à cette manipulation. Cette sensibilité s’est révélée par leur comportement non verbal – la durée des passes effectuées étant influencée par la durée des passes du compère – mais aussi par leurs déclarations – l’estimation du temps durant lequel une performance satisfaisante peut être maintenue étant également influencée par les conditions expérimentales. Un fait remarquable est que la manipulation expérimentale est sans incidence sur le niveau de performance globale des individus, ce qui enlève une bonne part des arguments en faveur de l’hypothèse d’érosion des ressources.
Dans les expériences induisant une norme, il faut toutefois noter que la norme n’a pas été exactement respectée à une exception près (expérience 3 - condition 15 mn). Le pouvoir attractif de la norme s’exercerait donc sans aller jusqu’à complète adoption. Ceci pourrait s’expliquer de deux manières différentes. Premièrement et de manière prospective, ce résultat n’est pas sans rappeler d’autres études sur l’influence informative (de Montmollin, 1965, 1966). Dans ces expériences, la tâche des sujets était d’évaluer le nombre de pastilles collées sur un carton. Le nombre élevé de pastilles (80) associé à la présentation rapide du carton (4 s) abolissait toute possibilité de dénombrement réel. Les sujets groupés par 5 effectuaient une première évaluation écrite à la suite de laquelle les 5 réponses produites leur étaient communiquées. Ils étaient ensuite confrontés une seconde fois à la même situation : présentation rapide du carton suivie d’une évaluation du nombre de pastilles. Le résultat marquant de ce dispositif est la convergence de la seconde estimation donnée vers le centre des 5 premières réponses fournies (de Montmollin, 1965). Toutefois, les valeurs très éloignées de l’estimation personnelle initiale ne seraient pas ou peu prises en compte dans la réévaluation, surtout en cas de forte dispersion des réponses (de Montmollin, 1966). Ces résultats ont conduit à la notion de marges de vraisemblance qui viendraient limiter l’emprise d’informations considérées comme aberrantes dans les jugements évaluatifs. Dans les expériences 2 et 3 de cet article, les temps choisis pour induire une norme ne semblaient pas être adoptés très spontanément par les individus, comme le suggéraient les résultats de l’expérience 1 et des prétests. Il est dès lors possible que les normes n’aient exercé qu’un pouvoir attractif partiel, car trop écartées de valeurs personnelles et vraisemblables pour la majorité des individus. Cette explication est évidemment très conjecturale dans la mesure où aucune donnée relative aux valeurs personnelles initiales des individus n’est disponible, contrairement aux expériences sur l’influence informative évoquées ci-dessus.
Une deuxième piste explicative consiste à relever que le nombre d’informations destinées à modifier les conduites et les représentations des sujets est bien plus limité que dans d’autres dispositifs expérimentaux étudiant l’influence sociale. Dans les expériences de Sherif notamment (voir, par exemple, Sherif & Sherif, 1969), un point lumineux fixe était présenté dans l’obscurité. L’absence de tout repère conduisait à percevoir un déplacement chaotique dont il fallait évaluer l’amplitude. Les sujets réalisaient plusieurs centaines d’estimations tout en recevant celles émises par d’autres individus, le dispositif permettant de constater une réduction de la variation des estimations individuelles autour d’une valeur normative commune. Dans les expériences 2 et 3, ce sont les passes du compère réel ou fictif qui véhiculent l’information destinée à influencer les comportements. Vu la durée limitée des expériences (une heure), le nombre de ces passes n’excède pas 5. Il n’est toutefois pas impossible qu’une exposition prolongée à la situation conduise à une conformité parfaite à la norme.
Quoi qu’il en soit, une des caractéristiques de l’influence dans notre dispositif est qu’elle s’exerce très rapidement. Dans l’expérience 1, une égalité temporelle est observée au sein du premier couple de passes et dans les 2 expériences suivantes, l’influence de la norme induite se manifeste dès la première passe. Une seule information – la durée de la première passe effectuée par le partenaire – apparaît donc comme suffisante pour que s’exprime l’influence.
VI . 3. NORME IMPLICITE, REPRÉSENTATION DES TÂCHES ET RÉFÉRENTIEL OPÉRATIF COMMUN
Un autre trait de l’influence est son caractère implicite. Non seulement la tendance à la normalisation ne requiert pas d’échanges entre les individus, ce que montre clairement l’expérience 3, mais en sus, les individus expliquent leur comportement d’alternance uniquement au moyen de causes internes – fatigue ou accroissement du taux d’erreurs. Leurs déclarations verbales, sans être en totale contradiction avec les événements (il est avéré qu’un déclin s’observe avant permutation), n’entretiennent pas moins des rapports assez lointains avec les mobiles révélés par leur comportement. Rien ne transpirant dans les déclarations verbales quant au respect d’une norme sociale d’équité, on peut penser que les individus n’ont pas conscience de l’existence de cette norme.
Qui plus est, les sujets déclarent a posteriori – questionnaire de l’expérience 3 – que la tâche réclame des rythmes d’alternance conformes à ceux qu’ils ont pratiqués. Ce glissement d’une contrainte objective (la situation expérimentale dans laquelle le sujet est placé) à une contrainte subjective attribuée à la tâche ( « cette tâche nécessite d’alterner toutes les 5 contre toutes les 15 mn » ) pourrait conduire le sujet à persévérer spontanément dans son rythme d’alternance, voire même à l’imposer à un nouveau partenaire qui débuterait dans la tâche. Cette hypothèse qui reste encore à tester n’est pas sans rappeler certains résultats obtenus par Sherif (1965). Dans ses travaux décrits ci-avant, cet auteur montre qu’une norme de jugement implicitement construite en situation collective perdure lorsque les sujets sont de nouveau amenés, mais cette fois en situation individuelle, à juger l’amplitude du mouvement du point.
Ainsi dans notre situation expérimentale, ce qui est effectivement la conséquence d’une norme sociale d’équité devient