2002
Le travail humain
La construction de connaissances chez des sportifs de haut niveau lors d’une interaction compétitive
C. Sève
Entraîneur national de tennis de table, Fédération française de tennis de table, 4, rue Guillot, BP 67, F-92123 Montrouge Cedex. E-mail : cseve@ compuserve. com.
J. Saury
Maître de Conférences à la Faculté des sciences du sport, 3, boulevard Guy-Mollet, F-44300 Nantes. E-mail : saury. jacques@ wanadoo. fr.
J. Theureau
Chargé de recherche CNRS, UTC, BP 60319, F-60203 Compiègne. E-mail : jacques. theureau@ utc. fr.
M. Durand
Professeur à l’Institut universitaire de formation des maîtres, 2, place Marcel-Godechot, BP 4152, F-34092 Montpellier Cedex. E-mail : marc. durand@ montpellier. iufm. fr.
In a semiological framework based on course-of-action theory, this study analyzes the activity of elite table tennis players during a match. Three volunteer table tennis players selected for the Olympic Games in Sydney were filmed during international meets. The videotape data was supplemented with verbalization data from interviews in which the players viewed the videotapes and were asked to describe and comment upon their activity. The players’ actions and verbalizations were mapped to each other in tables. The analysis consisted of breaking down the course of action into elementary units of meaning, and then documenting each unit by specifying the elements the players took into account in deciding what action to take, the centers of interest underlying their activity, and the knowledge they activated and constructed. The results showed that matches start with a discovery period during which players look for what strokes bother their opponent. During games, table tennis players construct and validate new knowledge about the current interactive situation by testing hypotheses, which are necessarily limited in number due to the risk of losing points and the game. New knowledge is built through abductive, deductive, and inductive inferences. Abduction consists in defining a set of hypotheses to account for a fact that cannot be immediately understood. Induction consists in constructing new knowledge by generalizing or by implementing verification procedures. Deduction consists in building new knowledge by relating it to prior knowledge using a formal rule. It includes abductive and inductive inferences. The results of this study show that the activity of table tennis players during a match has a learning component and cannot be reduced to the mere performance of skills acquired during practice. They question the traditional conception of a table tennis player’s activity and the distinction traditionnaly made in sports research and sport training between pratice and competition. Our results lead us to conceive of a table tennis match as a form of pratice which gives rise to new acquisitions. These findings suggest we reconsider the role of practice in the production of expert performance.
Keywords :
Expertise, Inferences, Learning, Knowledge Construction, Table Tennis.
Notre étude a analysé l’activité de pongistes experts lors de matchs, en référence à un cadre d’analyse sémiologique du cours d’action. Des données d’enregistrement ont été recueillies au cours de rencontres internationales et complétées par des verbalisations provoquées. L’analyse du cours d’action des pongistes a permis de mettre en évidence une phase d’enquête lors du début des matchs, au cours de laquelle ils construisent des connaissances sur la situation d’interaction présente. Ces résultats permettent de caractériser l’apprentissage et les inférences mises en jeu dans des situations dynamiques et incertaines, et nous invitent à interroger le rôle de la pratique préalable pour la production d’une performance experte.
Mots-clés :
Performance, Inférences, Apprentissage, Construction de connaissances, Tennis de table.
I . 1. OBJECTIFS DE L’ÉTUDE
Les chercheurs ont exploré divers aspects des habiletés décisionnelles des sportifs, et notamment leurs connaissances. La finalité de ces recherches était de caractériser la base de connaissances des sportifs et son utilisation lors de la réalisation d’une performance sportive (McPherson, 1994). La plupart des études ont comparé les connaissances de sportifs novices et de sportifs experts dans divers sports : le Basketball (French & Thomas, 1987), le Tennis (McPherson & Thomas, 1989), le Football (Williams & Davids, 1995), le Baseball (French, Nevett, Graham, Rink, & McPherson, 1996 ; McPherson, 1993). Certaines études ont exploité des questionnaires à choix multiples (par exemple : French & Thomas, 1987) ou des séquences vidéo (par exemple : Williams & Davids, 1995) pour évaluer les connaissances sur le sport concerné. Les principaux résultats peuvent être résumés en deux points : a) les experts possèdent plus de connaissances sur le sport concerné que les novices, b) il existe une différence dans l’organisation des connaissances : les experts établissent plus de liens entre les diverses connaissances que les novices. D’autres études ont eu recours à des verbalisations provoquées afin d’examiner le contenu et l’organisation des connaissances relatives à la discipline sportive. Pour évaluer les connaissances sur le Tennis (McPherson & Thomas, 1989) et le Badminton (French, Werner, Rink, Taylor, & Hussey, 1996), les chercheurs ont conçu une technique nommée « point interview ». Les participants effectuaient un match d’entraînement. Au cours de celui-ci, chaque sportif était interrompu entre chaque point et invité à expliciter ses pensées au cours du point précédent et pour le point à venir. Les communications étaient enregistrées et retranscrites verbatim. Les textes ont été découpés en unités d’information regroupées dans des catégories plus larges nommées concepts. Les concepts ont été définis comme « une unité d’information (ou une proposition) concernant le choix de la réponse dans le contexte du jeu » (French & McPherson, 1999, p. 182). À ce jour, cinq concepts principaux ont été utilisés pour examiner le contenu des connaissances : « Goal », « condition », « action », « do » et « self-regulatory ». « Goal concept » code des unités d’information relatives à la structure des buts du jeu ; « Condition concept » code des unités d’information qui spécifient dans quelles circonstances utiliser une action pour atteindre un but ; « Action concept » code des unités d’information relatives à l’action à réaliser pour atteindre le but ; « Do concept » code des unités d’information relatives à la description des actions à réaliser ; « Self-regulatory concept » code des unités d’information relatives aux ajustements de l’action en fonction des conditions de réalisation.
Bien qu’ayant contribué à une modélisation des connaissances des sportifs, ces études ne se sont pas intéressées à la construction de connaissances au cours même des matchs. La compétition sportive constitue cependant une occasion d’apprentissage dans la mesure où l’apprentissage accompagne toute activité (Theureau, 1992 ; Vygotski, 1997). Cet apprentissage est situé (Lave, 1988 ; Lave & Wenger, 1991). Il se réalise en relation avec les caractéristiques de la situation dans laquelle l’individu agit. En Tennis de table, les situations de match se caractérisent par : un antagonisme des objectifs poursuivis par les deux pongistes, un enjeu compétitif qui engendre un engagement total de leur part et une faible tolérance à l’erreur, l’importance des composantes sensori-motrices de l’activité, des enchaînements d’actions discrètes réalisées sous forte pression temporelle, une indétermination dans le jeu liée aux actions de l’adversaire (Sève, 2000a). Certains de ces éléments se retrouvent dans d’autres situations d’interactions sociales mais sont mis en exergue dans les situations d’interactions compétitives. En forçant certains traits des situations d’interactions sociales, la situation d’interaction compétitive constitue une situation d’étude privilégiée pour leur analyse. Ces constats nous ont incités à analyser l’activité de pongistes au cours de matchs dans un double objectif : a) décrire l’apprentissage au cours de la compétition ; b) identifier des processus pouvant servir de repères pour l’analyse de ceux opérant dans la vie quotidienne.
I . 2. UNE APPROCHE SÉMIOLOGIQUE DE L’ACTIVITÉ
Comme le soulignent Amalberti et Hoc (1998), une analyse de l’activité sous-tend toujours l’acceptation d’un certain nombre de principes et de cadres théoriques sur l’objet à analyser. Ces auteurs distinguent, au sein de l’ergonomie, trois types de modèles guidant l’analyse de l’activité : les modèles comportementaux, les modèles cognitivistes et les modèles sociocognitifs. L’activité des pongistes a été analysée à partir d’un modèle sociocognitif : le cadre d’analyse sémiologique du cours d’action (Theureau, 1992, 2000). Ce cadre a fourni la base conceptuelle et méthodologique de recherches relatives à l’activité d’opérateurs engagés dans des domaines professionnels variés : le travail infirmier (Theureau, 1979), le contrôle aérien (Gaillard, 1992), la régulation du trafic du RER (Theureau & Filippi, 1994), la saisie chiffrement informatisée (Pinsky, 1992), l’assistance téléphonique (Haradji, 1993), la pêche professionnelle (Vion, 1996), la documentation (Villame, 1994), l’utilisation d’un logiciel (Leblanc, Saury, Sève, Durand, & Theureau, 2001), l’enseignement de l’éducation physique et sportive (Gal-Petitfaux, 2000 ; Pérez & Saury, 1999 ; Ria, Saury, Sève, & Durand, 2001), l’entraînement en voile (Saury, Durand, & Theureau, 1997). Notre étude s’inscrit dans ce programme de recherche. Nous avons opté pour ce cadre dans la mesure où il permet d’analyser l’activité à un grain très fin, de respecter son caractère dynamique et situé, et d’appréhender l’apprentissage accompagnant l’activité. Celle-ci a été abordée à partir de deux présupposés théoriques fondamentaux. Le premier est que l’activité, au niveau où nous l’analysons, est cognitive : elle manifeste, valide et construit constamment des connaissances (Theureau, 1992). Une théorie de l’activité doit être en mesure de rendre compte de la construction constante de connaissances et de la transformation de l’expérience de l’acteur, au cours de l’activité (Theureau, 1992, 2000 ; Vygostki, 1997). Le deuxième présupposé est que l’activité est située, c’est-à-dire indissociable de la situation dans laquelle elle prend forme et qu’elle doit être étudiée in situ (Clancey, 1997 ; Kirshner & Whitson, 1997 ; Leplat, 2000 ; Suchman, 1987). Elle émerge d’un effort d’adaptation aux contraintes d’une situation dans laquelle l’acteur puise des ressources pour agir (Hutchins, 1995 ; Lave, 1988 ; Norman, 1993).
Cette étude s’est attachée au niveau de l’activité qui est significatif pour l’acteur, en se référant à l’objet théorique du cours d’action (Pinsky, 1992 ; Theureau, 1992, 2000 ; Theureau & Jeffroy, 1994). Le cours d’action est « l’activité d’un acteur déterminé, engagé dans un environnement physique et social déterminé et appartenant à une culture déterminée, activité qui est significative pour ce dernier, c’est-à-dire montrable, racontable et commentable par lui à tout instant de son déroulement à un observateur-interlocuteur » (Theureau & Jeffroy, 1994, p. 19). La définition de cet objet théorique est fondée sur le postulat que le niveau de l’activité qui est montrable, racontable et commentable par l’acteur (c’est-à-dire ce qui est significatif de son point de vue) peut donner lieu à des observations, descriptions et explications valides et utiles (Theureau, 1992). Ce niveau particulier ne prétend pas rendre compte de l’ensemble des niveaux d’organisation de l’activité (par exemple : ce niveau ne permet pas de décrire les processus de contrôle moteur). Il permet une « description symbolique acceptable » (Varela, 1989, p. 184) de la dynamique du couplage structurel d’un acteur avec sa situation, c’est-à-dire une description abstraite de l’activité de l’acteur et des caractéristiques de sa situation, effectuée du point de vue de la dynamique interne de l’acteur considéré (Theureau, 2000).
L’analyse du cours d’action recourt à une approche de l’activité inspirée de la sémiotique de Peirce (Peirce, 1978, 1984 ; Theureau, 1992 ; Whitson, 1997). Le cadre d’analyse sémiologique du cours d’action (Theureau, 1992) se rattache à l’hypothèse selon laquelle l’homme pense et agit par signes. Le cours d’action est constitué de l’enchaînement de signes, qui sont des unités d’activité significatives émergeant de l’interaction de l’acteur avec une situation (Theureau, 1992, 2000). Lorsqu’un acteur est invité à expliciter son activité, il découpe, de manière spontanée, le flux continu de son activité en unités discrètes d’activité qui sont des unités d’activité significatives de son point de vue. Par hypothèse, chaque unité d’activité est la manifestation d’un signe. Restituer le cours d’action d’un acteur consiste à identifier ces signes, de façon à préciser les processus de construction de signification en action.
Notre étude a constitué une première investigation de la dynamique de l’activité de pongistes experts lors de rencontres internationales de Tennis de table, c’est-à-dire dans des situations réglées de façon explicite et marquées par un enjeu et une indétermination élevés. Elle visait au recueil de données en situation et à une analyse de la signification de l’activité des pongistes en match, afin de caractériser l’apprentissage accompagnant cette performance.
II . 1. PARTICIPANTS ET SITUATIONS
L’étude a été menée en collaboration avec trois pongistes de haut niveau volontaires, titulaires de l’équipe de France masculine senior de Tennis de table. Ces pongistes avaient participé aux Jeux olympiques d’Atlanta et étaient champions d’Europe et vice-champions du Monde par équipes au moment de l’étude. Afin de garantir une relative confidentialité, ces pongistes sont nommés à l’aide d’un pseudonyme : Luc, Jacques et Marc.
L’activité des pongistes a été étudiée au cours de quatre matchs : deux matchs pour Luc (Match A et Match B), un match pour Jacques (Match C) et un match pour Marc (Match D). Nous avons choisi ces matchs car ils présentaient un enjeu compétitif important : ils ont eu lieu lors de deux tournois internationaux qualificatifs pour les Jeux olympiques de Sydney. Le Match A a eu lieu en octobre 1997 lors de la Coupe du Monde de Tennis de table, les Matchs B, C et D en janvier 1999 lors de la finale de l’International Table Tennis Fédération Pro-Tour.
La durée du Match A a été de 48 mn. Luc a gagné par le score de trois sets à deux. Son adversaire était septième au classement mondial. Ces deux pongistes s’étaient déjà rencontrés cinq fois auparavant. Luc avait gagné deux des cinq matchs. Leur précédent match avait eu lieu trois semaines auparavant lors de l’Open de Chine.
La durée du Match B a été de 37 mn. Luc a perdu par le score de trois sets à un. Son adversaire était neuvième au classement mondial. Ces deux pongistes se rencontraient pour la première fois.
La durée du Match C a été de 35 mn. Jacques a perdu par le score de trois sets à un. Son adversaire était deuxième au classement mondial. Ces deux pongistes s’étaient déjà rencontrés deux fois auparavant. Jacques avait perdu les deux matchs. Leur précédent match avait eu lieu l’année précédente lors de la finale des Championnats du Monde par équipes.
La durée du Match D a été de 25 mn. Marc a perdu par le score de trois sets à zéro. Son adversaire était deuxième au classement mondial. Ces deux pongistes s’étaient déjà rencontrés trois fois auparavant. Marc avait gagné un des trois matchs. Leur précédent match avait eu lieu deux semaines auparavant lors de l’Open d’Italie.
II . 2. RECUEIL DES DONNÉES
Deux types de données ont été recueillies : a) des données d’enregistrement au cours de la compétition, et b) des données de verbalisation lors d’entretiens a posteriori.
Les données d’enregistrement ont été recueillies au moyen d’une caméra vidéo 8 mm. La caméra a été placée en hauteur et en arrière par rapport à la table. Nous avons opté pour un plan fixe, large et en plongée cadrant la table et l’espace de déplacement des deux pongistes. Ce dispositif a permis d’enregistrer en continu les actions des deux adversaires au cours des matchs.
Les données de verbalisation ont été recueillies au cours d’entretiens menés avec les pongistes. D’une durée moyenne de 130 mn, ils ont eu lieu entre deux et six jours après les matchs. Lors de ces entretiens, un des chercheurs (lui-même expert de Tennis de table) et les pongistes visionnaient ensemble la cassette vidéo du match. Les pongistes étaient invités à décrire et à commenter leur activité au cours du match. Les pongistes et le chercheur pouvaient arrêter le défilement de la bande et revenir en arrière. De manière générale, le déroulement de la bande était arrêté (par les pongistes ou le chercheur) après chaque point. Les relances ne concernaient pas toutes les actions réalisées, mais portaient essentiellement sur les actions qui avaient été significatives (et par conséquent décrites et explicitées) par les pongistes au cours du point et sur des événements à propos desquels le chercheur souhaitait obtenir des informations complémentaires. Elles portaient sur la description des actions et des événements, évitant les demandes d’interprétation et de généralisation (Theureau, 1992). Elles avaient pour but : a) de centrer l’attention des pongistes sur un événement particulier (par exemple : « Et là tu sers du revers... », « Et là tu renvoies la balle au centre de la table... ») ; b) d’inciter les pongistes à préciser leur discours (par exemple : « Tu ne prends pas de risques ? », « La balle ne revient pas comme d’habitude ? ») ; et c) d’obtenir des informations supplémentaires (par exemple : « Et ça tu le découvres là ? », « Et là tu penses à changer le placement de la balle ? »). Les entretiens ont été intégralement enregistrés à l’aide d’une caméra vidéo 8 mm et d’un magnétophone.
II . 3. TRAITEMENT DES DONNÉES
Chaque film vidéo a été visionné de façon à répertorier les actions des deux protagonistes. Nous avons cherché à rendre compte le plus précisément possible des actions des pongistes et d’une façon neutre, c’est-à-dire sans inférence relative à leurs intentions. Leurs actions ont été décrites à l’aide de verbes d’action suivis d’un complément d’objet direct ou indirect et/ou d’un adverbe, en évitant les interprétations. Le vocabulaire employé pour décrire les actions des pongistes reprend pour partie les conventions du langage technique utilisé par les entraîneurs et les pongistes en Tennis de table (par exemple : « Luc sert long et rapide sur le revers de Peter. Peter retourne sur le revers de Luc. Luc pivote et lifte sur le coup droit de Peter »). Ces conventions sont identifiées dans le texte à l’aide d’astérisques ; elles sont regroupées dans un lexique présenté en fin d’article (Annexe 1). Les communications verbales des pongistes et du chercheur au cours des entretiens ont été intégralement retranscrites.
Les données ont été traitées en quatre étapes : a) la construction des chroniques de match, b) l’identification des signes, c) l’identification des séries, et d) l’identification des modalités de construction des connaissances.
II . 3 . A. Construction des chroniques de match
Cette étape a consisté en une présentation synthétique des données recueillies, pour chacun des matchs, à l’aide de tableaux. Les descriptions des actions des pongistes et les verbalisations au cours des entretiens ont été placées en vis-à-vis par la construction de protocoles à deux volets. Le premier volet présente l’état du score, le changement du statut de serveur* et de relanceur* et la description des actions des deux adversaires. Le deuxième volet présente la retranscription verbatim des verbalisations au cours de l’entretien d’autoconfrontation (tableau 1).
II . 3 . B. Identification des signes hexadiques
Lorsqu’un acteur est invité à expliciter son activité, il découpe, de manière spontanée, le flux continu de celle-ci en unités d’activité significatives de son point de vue. Par hypothèse, ces unités d’activité sont la manifestation d’un signe, dit hexadique dans la mesure où il est constitué de six composantes : l’unité élémentaire du cours d’action, le représentamen, l’engagement, l’actualité potentielle, le référentiel, et l’interprétant (Theureau, 2000).
L’identification des composantes des signes hexadiques a été conduite à partir d’une analyse simultanée des chroniques de match et des films vidéo et par un questionnement spécifique.
L’unité élémentaire du cours d’action (U) est la fraction de l’activité qui est montrée, racontée ou commentée par l’acteur. Elle peut être une construction symbolique, une action (pratique ou de communication) ou un sentiment. Elle a été identifiée par le questionnement suivant : Que fait le pongiste ? Que pense-t-il ? Que ressent-il ?
Le représentamen (R) correspond à ce qui, dans la situation à l’instant t considéré, est pris en compte par l’acteur. Il peut être un jugement perceptif ( « Je perçois ceci » ), mnémonique ( « Je me rappelle ceci » ) ou proprioceptif ( « Je fais ceci » ). Il peut être un représentamen complexe, c’est-à-dire constitué de plusieurs éléments significatifs. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quel est l’élément significatif dans la situation pour le pongiste ? Quel(s) élément(s) de la situation considère-t-il ? Quel est l’élément rappelé, perçu ou interprété par celui-ci ?
L’engagement (E) exprime les préoccupations significatives du pongiste à l’instant t. Ces préoccupations résultent de l’ensemble du cours d’action passé. L’engagement a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les préoccupations significatives du pongiste en liaison avec l’élément pris en compte dans la situation ?
L’actualité potentielle (A) est ce qui, compte tenu de son engagement, est attendu par l’acteur dans la situation à l’instant t. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les attentes du pongiste à cet instant résultant de sa préoccupation et de l’élément considéré dans la situation ? Quel(s) résultat(s) attend-il ?
TABLEAU 1 :
Extrait de la chronique du Set 1 du Match A. Le score est annoncé dans l’ordre suivant : (1) score du pongiste français, (2) score de l’adversaire
Excerpt from the two-level protocols of Set 1, Game A. The score is given in the following order : (1) score of the French player, (2) score of the opponent
Le référentiel (S) correspond aux types et relations entre types appartenant à la culture de l’acteur qu’il peut mobiliser compte tenu de son engagement et de ses attentes à l’instant t. Ces types constituent des éléments de connaissance issus du cours d’action passé. La notion de type est fondée sur l’hypothèse que la mise en œuvre, à l’instant considéré du cours d’action, des connaissances issues du cours d’action passé s’effectue sur le mode de la typicité. Le référentiel n’exprime pas l’ensemble des connaissances (ou des types) de l’acteur mais celles qui sont effectivement mobilisées à l’instant t. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les connaissances mobilisées par le pongiste à l’instant t ?
L’interprétant (I) correspond à la validation et à la construction de types à l’instant t. La validation d’un type consiste en la modification de sa plausibilité. L’interprétant rend compte du fait que toute activité s’accompagne d’un apprentissage. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles connaissances (in)valide ou construit le pongiste à l’instant t ?
Cette analyse a été conduite pas à pas et pour chaque instant du déroulement de chaque cours d’action. Lorsque le contenu de l’extrait du protocole à deux volets et du film vidéo relatif à une unité élémentaire s’avérait insuffisant pour documenter l’ensemble des composantes du signe, nous avons mis en œuvre un réseau d’inférences prenant en compte la totalité du corpus.
501 signes ont été identifiés pour la totalité du Match A, 380 pour le Match B, 356 pour le Match C, et 254 pour le Match D.
La documentation des composantes des signes, permet de préciser les processus de construction de signification en action et les relations qu’entretient une unité élémentaire avec l’ensemble de l’activité passée et l’activité future attendue (par exemple : caractériser l’évolution des préoccupations en relation avec les résultats des actions et les éléments significatifs pour l’acteur dans la situation ; décrire la dimension anticipatrice de l’activité à l’aide des attentes de l’acteur). Dans notre étude, cette description a eu pour but essentiel d’identifier les connaissances mobilisées et construites au cours des matchs.
TABLEAU 2 :
Identification des signes hexadiques. Ces données correspondent au premier point du Match A
Identification of hexadic signs. This data corresponds to the first point in Game A
II . 3. C. Identification des séries
Par hypothèse, les signes hexadiques peuvent être regroupés en structures significatives plus larges appelées séries (Theureau, 1992). Les séries rendent compte de la permanence, au cours de l’activité, de certaines préoccupations. Elles regroupent des signes qui participent à une même préoccupation. L’identification des séries avait pour but de caractériser la dynamique globale de l’activité au cours des matchs.
Cette identification a été conduite à partir d’une analyse des engagements. Nous avons regroupé au sein d’une même série les signes dont l’engagement exprimait une préoccupation similaire. À titre d’illustration, nous avons regroupé les deux signes présentés dans le tableau 2 au sein d’une même série étiquetée : « Rechercher des retours de service efficaces. »
II . 3. D. Identification des modalités de construction des connaissances
L’identification de ces modalités a été conduite à partir d’une analyse des interprétants. Lorsque l’interprétant correspondait à la création d’un nouveau type, nous avons reconstruit la dynamique sous-jacente à cette construction par le questionnement suivant :
- Quels types et relations entre types mobilise le pongiste ?
- De quelles façons ces types sont-ils mis en relation ?
- De quelles façons ces types donnent-ils lieu à la construction d’un nouveau type ?
III . 1. LA DYNAMIQUE GLOBALE DE L’ACTIVITÉ AU COURS DES MATCHS
III . 1 . A. Les séries exploratoires et exécutoires
L’analyse a fait apparaître neuf séries constituant les quatre cours d’action. Deux catégories de séries ont été distinguées : les séries exploratoires et les séries exécutoires (tableau 3).
TABLEAU 3 :
Séries des cours d’action des pongistes réparties en deux catégories
Exploration series and execution series of the players’ course of action
Ces deux catégories de séries expriment deux modes d’engagement caractéristiques des pongistes dans la situation : interpréter les particularités du rapport d’opposition et marquer des points. Au cours des séries exploratoires les pongistes cherchaient prioritairement, tant à travers leurs actions que leurs interprétations et inférences, à construire et à valider des connaissances susceptibles de leur assurer la victoire. Les pongistes s’accordaient le droit à l’erreur : ils ne recherchaient pas une efficacité pratique immédiate maximale mais se donnaient la possibilité de tester l’efficacité de différentes actions. Ce mode d’engagement apparaît dans l’extrait d’entretien suivant :
« Là c’est le début du match ; à la limite je ne joue pas pour gagner des points tout de suite, enfin pas complètement. [Match A, Set 1, 3-7]. »
Au cours des séries exécutoires, les pongistes cherchaient prioritairement à marquer des points : ils reproduisaient des actions jugées efficaces en se référant aux résultats des actions réalisées au cours des matchs ou des sets précédents et ils variaient ces actions pour éviter une parade de l’adversaire. Ils recherchaient une efficacité pratique immédiate maximale. Ce mode d’engagement apparaît dans l’extrait d’entretien suivant :
« Il faut marquer des points tout de suite, c’est clair. Je sais qu’en prenant un bon départ il peut paniquer, parce qu’il menait deux sets à zéro, parce qu’il a eu trois balles de match et que maintenant on est à égalité. [Match A, Set 5, 0-0]. »
III . 1 . B. Agencement temporel des séries au cours des matchs
La présentation de l’agencement temporel des séries sous forme de graphes, fait apparaître l’évolution du mode d’engagement des pongistes au cours du match (figure 1).
L’agencement temporel des séries met en évidence la « bascule » d’un engagement double (à la fois exploratoire et exécutoire) à un engagement exclusivement exécutoire lorsque l’échéance de fin de match se rapproche. Essentiellement engagés, en début de match, dans une activité d’interprétation des particularités du rapport d’opposition, les pongistes cherchaient, en fin de match, à reproduire des actions efficaces afin de marquer des points. Les matchs débutaient par une phase d’enquête au cours de laquelle les pongistes recherchaient les actions qui gênaient l’adversaire. Ils réalisaient cette enquête essentiellement lors des deux premiers sets, au cours desquels ils testaient l’efficacité de différentes actions : les services, les retours de service, les premières balles d’attaque et les configurations de jeu (c’est-à-dire l’enchaînement de différents coups). Cette recherche s’arrêtait, quel que fût son résultat, lorsque les pongistes estimaient que l’état du score ne leur permettait plus de perdre des points sous peine de perdre le match et qu’ils devaient avoir une efficacité pratique immédiate maximale.
Fig. 1.Présentation de l’agencement temporel des séries au cours des matchs. Re S : Rechercher des services efficaces ; Re R : Rechercher des retours de service efficaces ; Re PBA : Rechercher des premières balles d’attaque efficaces ; Re CJ : Rechercher des configurations de jeu gagnantes ; Rp S : Reproduire des services efficaces ; Rp R : Reproduire des retours de service efficaces ; Rp PBA : Reproduire des premières balles d’attaque efficaces ; Rp CJ : Reproduire des configurations de jeu gagnantes ; P Ad : Perturber l’adversaire.Temporal organization of the exploration and execution series during the matches. This organization reflects the progression of the players’ involvement mode during the matches. Re S : Look for effective serves ; Re R : Look for effective serve returns ; Re PBA : Look for effective first attacks ; Re CJ : Look for winning game configurations ; Rp S : Reproduce effective serves ; Rp R : Reproduce effective serve returns ; Rp PBA : Reproduce effective first attacks ; Rp CJ : Reproduce winning game configurations ; P Ad : Perturb the opponent.
III . 2. LA CONSTRUCTION DES CONNAISSANCES
Au cours des matchs, les pongistes ont mobilisé des types construits antérieurement, et ils ont validé et construit des types ayant une pertinence dans la situation présente et susceptibles de leur assurer la victoire. L’analyse a permis d’identifier différentes modalités de validation et de construction que nous illustrons par des cas concrets. Dans un souci de concision, nous présentons les signes hexadiques associés aux deux premiers cas et nous nous limitons à des extraits de verbalisation pour les autres.
III . 2 . A. La vérification d’un type construit avant le match
Les pongistes débutaient les matchs sur la base de types construits antérieurement. Les pongistes agissaient de façon à tester la validité de certains de ces types relatifs aux particularités de l’adversaire. Cette vérification conduisait à leur validation ou à leur invalidation. Lors du Match A, Luc a vérifié trois types ; lors du Match C, Jacques trois types ; lors du Match D, Marc deux types. Ces vérifications ont eu lieu lors du Set 1. Nous n’avons pas observé de vérification lors du Match B au cours duquel Luc rencontrait son adversaire pour la première fois.
La validation d’un type et la construction du nouveau type qui en résulte, sont illustrées par le cas suivant dans lequel Luc, au début du Match A, a agi de façon à vérifier un type relatif à une particularité de Peter, « Peter attaque* fréquemment, et de manière performante, avec le revers* après son service » (tableau 4). Au score de 0-0 lors du Set 1, Luc a retourné le service sur le revers* de son adversaire. Peter a attaqué avec le revers* et a marqué le point. Luc a validé immédiatement le type : « Peter attaque* fréquemment, et de manière performante, avec le revers* après son service. » Simultanément à la validation de ce type, Luc a créé un nouveau type : « Ne pas retourner long* sur le revers*, les services de Peter » du fait de la mise en relation des deux types : « Peter attaque* fréquemment, et de manière performante, avec le revers* après son service » et « Ne pas reproduire de retours de service inefficaces ».
TABLEAU 4 :
Augmentation de la familiarité du type : « Peter attaque* fréquemment, et de manière performante, avec le revers* après son service » et construction du nouveau type : « Ne pas retourner long* sur le revers* les services de Peter », par la vérification d’un type construit antérieurement
L’invalidation d’un type et la construction du nouveau type qui en résulte, sont illustrées par le cas suivant dans lequel Marc, au début du Match D, a agi de façon à vérifier un type relatif à une particularité de Liu « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés* » (tableau 5). Au score de 0-0 lors du Set 1, Marc a effectué un service court* lifté* sur le coup droit* et Liu a réalisé un retour efficace. Au score de 0-1, Marc a, à nouveau, réalisé un service court* lifté* sur le coup droit* et Liu a, à nouveau, réalisé un retour efficace. Marc n’a pas invalidé immédiatement le type : « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés*. » Au score de 0-2, Marc a varié la direction du service court* lifté* pour tester à nouveau ce type : il a servi court* lifté* sur le milieu de la table* et Liu a retourné efficacement le service. Marc a diminué la fiabilité du type : « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés* » et a décidé de varier à nouveau la direction du service court* lifté*. Au score de 1-2, Marc a servi court* lifté* sur le revers* et Liu a, encore, retourné efficacement. Marc a alors invalidé le type : « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés* », a mobilisé le type : « Les particularités d’un adversaire diffèrent selon les matchs » et a créé le nouveau type : « Aujourd’hui, Liu n’est absolument pas gêné pour retourner mes services courts* liftés*. »
TABLEAU 5 :
Invalidation du type : « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés* » et construction du nouveau type : « Aujourd’hui, Liu n’est absolument pas gêné pour retourner mes services courts* liftés* », par la vérification d’un type construit antérieurement
Invalidation of prior knowledge (“Liu has trouble with my short topspin serves”) and construction of new knowledge (“Today, Liu is not having trouble with my short topspin serves”) by verification of prior knowledge
III . 2 . B. La construction d’un nouveau type sur la base d’une seule observation
Au cours des matchs, les pongistes ont construit de nouveaux types relatifs aux particularités de l’adversaire, du fait d’une seule observation. Ils observaient que l’adversaire agissait d’une certaine façon et érigeaient cette action particulière en type. Nous avons observé cette modalité de construction quatre fois lors du Match A (Sets 1, 2, et 3), cinq fois lors du Match B (Sets 1, 2, 3 et 4), quatre fois lors du Match C (Sets 2 et 3) et trois fois lors du Match D (Set 1).
Cette modalité de construction de nouveaux types est illustrée par le cas suivant dans lequel Luc, au score de 5-11 lors du Set 1 du Match A, a pivoté* après son service et a attaqué du coup droit* sur le coup droit*. Son adversaire (Peter) n’a pas touché la balle et Luc a marqué le point. Il a estimé que Peter avait été surpris par le placement de la balle jouée avec le pivot*. Luc a attribué cette surprise au fait que le pivot* était un coup efficace de son jeu et qu’il avait tendance à masquer l’endroit où il allait retourner la balle lorsqu’il la jouait avec le pivot*. Il a construit le nouveau type : « Peter est gêné pour retourner une balle jouée avec le pivot*. »
« Là je vois que quand j’arrive à jouer avec le pivot* après le service, il est gêné. Il ne sait pas trop où la balle va aller. C’est vrai que quand je joue la balle avec le pivot*, c’est plus dur de voir où je vais la placer, je masque un peu son placement. Et là il est surpris : il ne touche même pas la balle. C’est vrai aussi qu’avec le pivot, je suis capable de jouer vite en plaçant la balle où je veux. [Match A, Set 1, 5-11]. »
III . 2 . C. La construction d’un nouveau type sur la base de l’observation de plusieurs cas
Au cours des matchs, les pongistes ont construit de nouveaux types du fait d’une généralisation à partir de l’observation d’un certain nombre de cas jugés similaires. Nous avons observé cette modalité de construction deux fois lors du Match A (Sets 2 et 3), deux fois lors du Match B (Sets 2 et 3), deux fois lors du Match C (Sets 2 et 3) et une fois lors du Match D (Set 2).
Cette modalité de construction est illustrée par le cas suivant dans lequel Luc, lors du début du Set 2 du Match A, recherchait un service permettant d’enchaîner avec le pivot*. Luc avait construit, lors du Set 1, le nouveau type : « Peter est gêné pour retourner une balle jouée avec le pivot* » et recherchait un service qui contraigne son adversaire à retourner la balle sur le revers*
[1]. Il savait que les caractéristiques de placement, d’effet et de vitesse du service réalisé limitaient les possibilités de retours de l’adversaire. Il cherchait à exploiter l’avantage que procure le fait d’avoir l’initiative du service, en orientant les retours de l’adversaire sur le revers* afin de pouvoir enchaîner, après le service, avec une action qu’il estimait efficace (le pivot*). Luc a effectué, au cours du début du Set 2, différents services. Aux scores de 0-0, 2-2 et 5-5, il a réalisé un service latéral deux rebonds* sur le revers*. Peter a retourné, à chaque fois, ce service sur le revers*. Luc a identifié cette régularité et a construit le nouveau type : « Contre un service latéral deux rebonds*, Peter est gêné pour retourner la balle sur le coup droit* et est contraint de retourner la balle sur le revers*. » Au score de 5-6, Luc a effectué, à nouveau, un service latéral deux rebonds* mais en le plaçant sur le milieu* de la table, et Peter a retourné la balle sur le revers*. Luc a confirmé ce nouveau type. La mise en relation de ce type et du type : « Un pivot* ne peut s’effectuer que contre une balle arrivant sur le revers* » a donné lieu à la construction du nouveau type : « Contre Peter, le service latéral deux rebonds* est un service qui permet d’enchaîner avec le pivot*. »
« Je refais un service deux rebonds latéral* sur le revers*. Je cherche toujours un service après lequel je pourrai pivoter*. Je me dis que la solution c’est peut-être le service latéral*. Je vois bien qu’il a du mal à contrer la déviation : il me retourne la balle doucement sur le revers* sans prendre de risques. [Match A, Set 2, 5-5]. »
« Je refais le même service que le point d’avant mais en plaçant la balle un peu plus sur le milieu* de la table. C’est toujours le service que j’ai fait à 0-0 et à 2-2. Et à nouveau, il me retourne la balle sur le revers*. Là je me dis qu’il est gêné pour retourner ce service, il ne peut pas trop me retourner la balle sur le coup droit*. C’est un service que je vais pouvoir exploiter pour la suite du match, je me dis que je peux servir deux rebonds latéral* et pivoter* après. [Match A, Set 2, 5-6]. »
III . 2 . D. La construction d’un nouveau type sur la base de la mise en relation de types
Au cours des matchs, les pongistes ont construit de nouveaux types du fait de la mise en relation de types construits au cours ou avant le match. Nous avons observé cette modalité de construction quatre fois lors du Match A (Sets 1, 2, 3 et 5), trois fois lors du Match B (Sets 1, 2 et 3), trois fois lors du Match C (Sets 1, 2 et 3), et trois fois lors du Match D (Sets 1, 2 et 3).
Cette modalité de construction est illustrée par le cas suivant dans lequel Luc, au cours du Set 2 et lors du début du Set 3 du Match A, recherchait un enchaînement d’actions lui permettant d’éviter le jeu dans la diagonale revers*. Au cours du Set 1, Luc avait reproduit trois fois une configuration de jeu dans laquelle il avait marqué des points lors du précédent match contre Peter : le jeu dans la diagonale revers*. Luc avait perdu ces trois points, et avait construit le nouveau type : « La diagonale revers* est, aujourd’hui, une configuration de jeu à éviter contre Peter. » Il s’était alors engagé dans la recherche d’un enchaînement d’actions pour éviter le jeu dans la diagonale revers*. Il avait testé différents enchaînements d’actions au cours du Set 2 mais sans en trouver de satisfaisants. Il a continué sa recherche lors du début du Set 3. Au score de 7-6, Luc a placé la première balle d’attaque* sur le milieu de la table*, il a enchaîné avec le pivot* et a marqué le point. Il a perçu que le jeu ne s’était pas déroulé dans la diagonale revers* et a établi une relation causale entre plusieurs actions : il a estimé qu’il avait pu enchaîner avec le pivot* parce que Peter n’avait pas pu attaquer* avec le revers* contre la balle placée sur le milieu de la table*. Luc a construit le nouveau type : « Placer la première balle d’attaque* sur le milieu de la table* permet d’éviter le jeu dans la diagonale revers*. » Cette construction a résulté de la mise en relation de plusieurs types (construits avant et au cours du match présent). La mise en relation des trois types : « Je suis capable de placer la première balle d’attaque* sur le milieu de la table* », « Peter a des difficultés pour attaquer* avec le revers* contre une balle placée sur le milieu de la table* », et « Il est plus facile de pivoter* contre une balle arrivant avec peu de vitesse sur le revers* » ont donné lieu à la construction de l’interprétation : « Placer la première balle d’attaque* sur le milieu de la table* facilite le pivot*. » La mise en relation des trois types : « Peter est gêné pour retourner une balle jouée avec le pivot* », « Le pivot* est un coup efficace de mon jeu » et « Avec le pivot*, je suis capable d’attaquer* en plaçant la balle sur différents endroits de la table » ont donné lieu à la construction de l’interprétation : « Pivoter* permet d’éviter le jeu dans la diagonale revers*. » D’où la construction, par la mise en relation des deux interprétations : « Placer la première balle d’attaque* sur le milieu de la table* facilite le pivot* » et « Pivoter* permet d’éviter le jeu dans la diagonale revers* », du nouveau type : « Contre Peter, placer la première balle d’attaque* sur le milieu de la table* permet d’éviter le jeu dans la diagonale revers*. »
« Là je lifte* sur le milieu* de la table. Lui n’attaque* pas avec le revers*, je pivote* et j’attaque*. Le fait qu’il n’ait pas attaqué*, ça m’a permis de pivoter*. Après avec le pivot*, je peux attaquer en plaçant la balle n’importe où sur la table. Donc là parfait, j’ai trouvé la solution sur ce point. Je lifte* sur le milieu* de la table. Je vois que ça le gêne, qu’il ne peut pas attaquer*, que j’ai le temps de pivoter* après et je ne reste pas dans la diagonale revers*. Je sais que je suis capable de le refaire et je sais que je dois le refaire. Donc là, c’est vraiment un point où j’ai l’impression d’avoir trouvé quelque chose. [Match A, Set 3, 7-6]. »
Nos résultats mettent en évidence plusieurs modalités de construction des connaissances lors des matchs de Tennis de table. Ces résultats sont discutés en trois temps : a) les caractéristiques de l’apprentissage lors de la compétition en relation avec certaines contraintes des matchs ; b) la comparaison de l’apprentissage lors de la compétition et de l’entraînement ; c) les formes d’inférences mises en jeu lors de la construction de nouvelles connaissances au cours des matchs.
IV . 1. LES CARACTÉRISTIQUES DE L’APPRENTISSAGE LORS DE LA COMPÉTITION
L’apprentissage au cours des compétitions consiste essentiellement en la validation et la construction de connaissances relatives aux particularités de l’adversaire et à la situation d’interaction présente. Il se réalise en relation avec plusieurs caractéristiques des matchs : le caractère indéterminé de la situation d’interaction compétitive, l’enjeu compétitif et le système de comptage des points.
Tous les matchs de Tennis de table sont singuliers. Même dans le cas où ils connaissaient leur adversaire pour l’avoir rencontré plusieurs fois, les pongistes ne pouvaient prévoir les événements qu’ils allaient rencontrer, dans la mesure où les particularités d’un même adversaire diffèrent selon les matchs. En début de match, les pongistes vérifiaient certaines connaissances construites antérieurement et relatives au jeu de l’adversaire. La validation de telles connaissances s’effectuait après une seule confirmation, alors que leur invalidation ne se réalisait qu’après plusieurs infirmations (entre trois et cinq selon les cas). Ceci révèle le caractère conservateur de l’activité des pongistes et des phénomènes d’adhérence aux connaissances construites antérieurement, résultant de la confiance des pongistes dans des connaissances leur ayant permis de vaincre l’adversaire lors de précédents matchs. Par ailleurs, chaque match de Tennis de table est une construction vivante dans laquelle les points précédents ouvrent sur de nouveaux possibles. Il consiste en la construction progressive et située d’une histoire qui se tisse au fur et à mesure des coups réalisés, des choix effectués, des points gagnés et perdus, des nouvelles connaissances construites, de l’évolution du sentiment de confiance des pongistes (Sève, 2000a, 2001). L’interaction compétitive est un processus ouvert qui ne répond pas à une organisation prédéfinie. Les pongistes ne connaissaient pas avec certitude les problèmes auxquels ils allaient être confrontés, mais les ont délimités au cours même des matchs (par exemple : Luc a défini, au cours du Match A, les problèmes pratiques « Rechercher un service qui permette d’enchaîner avec le pivot* », « Rechercher un enchaînement d’actions pour éviter le jeu dans la diagonale revers* »). La résolution d’un même problème pratique ne requiert pas toujours des enchaînements d’actions identiques : ceux-ci dépendent des particularités du jeu de l’adversaire et de ses propres possibilités d’action. Ceci a contraint les pongistes à construire de nouvelles connaissances relatives à la situation d’interaction, afin d’identifier des solutions originales et valides pour le match présent.
L’enjeu compétitif a pour conséquence un engagement total des sportifs propice à de nouvelles acquisitions. En contrepartie, les erreurs ne doivent pas compromettre les chances de victoire. Lors des deux premiers sets, les pongistes s’accordaient le droit à l’erreur et recherchaient des actions qui gênaient l’adversaire. La durée de cette enquête est liée au règlement et au système de comptage de points. Le fait de devoir remporter trois sets pour gagner le match a permis aux pongistes de ne pas se focaliser dès le début du match sur le gain des points. Cependant, la durée limitée de l’enquête et le caractère impérieux des innovations ont eu pour conséquence que les connaissances étaient construites sur la base d’un nombre limité de tests d’hypothèse et avec une recherche d’efficacité et d’économie. Les pongistes soumettaient à l’expérience, en début de match, les hypothèses les plus simples à tester, c’est-à-dire celles dont les conséquences étaient les plus aisées à déduire et à comparer avec l’observation (par exemple : Luc a testé, au début du Match A, le type : « Peter attaque* fréquemment, et de manière performante, avec le revers* après son service » en retournant long* le service de Peter sur son revers* ; Marc a testé, au début du Match D, le type : « Liu est gêné pour retourner mes services courts* liftés* » en effectuant des services courts* et liftés*). Au cours des matchs, les pongistes délimitaient des problèmes pratiques. Leur résolution était coûteuse en ce sens qu’elle nécessitait de tester plusieurs actions et présentait le risque de perdre des points. Les pongistes se sont rarement engagés dans de telles procédures (une à deux fois par match) : ils ne le faisaient que pour les problèmes dont ils estimaient la résolution cruciale pour le gain du match. De manière plus fréquente, ils construisaient de nouvelles connaissances sur la base d’une seule observation. Si elle a permis l’économie de tests, cette modalité de construction présentait néanmoins le désavantage de produire des connaissances sur la base d’hypothèses non confirmées. Les pongistes construisaient de nouvelles connaissances dont la validité était faiblement garantie et pouvait engendrer des erreurs de typification. Le caractère hypothétique des connaissances construites au cours du match les a contraints à agir en dépit d’une certaine incertitude concernant les particularités de la situation présente.
Les modalités de validation et de construction étaient diverses tout en présentant un point commun : elles ont eu comme prémisses des observations effectuées dans la situation présente. La construction de nouvelles connaissances était située, en ce sens que les faits qui faisaient signe dans la situation et qui étaient à la base de la construction, dépendaient de la structure de préparation des pongistes, c’est-à-dire de leur engagement, de leurs attentes et des connaissances mobilisées à cet instant. Les pongistes construisaient des connaissances en relation avec les nécessités de l’activité présente et leurs préoccupations dominantes. Ils modifiaient la plausibilité de certaines connaissances relatives aux particularités de l’adversaire, élaboraient des solutions originales pour résoudre des problèmes pratiques définis lors de l’interaction, construisaient de nouvelles connaissances pour maîtriser en partie le caractère incertain de la situation. Les connaissances construites visaient à augmenter les chances de victoire. Elles étaient spécifiques à la situation d’interaction compétitive présente et seules celles ayant été validées plusieurs fois au cours du match et acquérant ainsi une plausibilité satisfaisante, étaient utilisées lors de matchs futurs.
IV . 2. L’APPRENTISSAGE AU COURS DE LA COMPÉTITION ET L’APPRENTISSAGE AU COURS DE L’ENTRAÎNEMENT
Nous pouvons penser que l’apprentissage au cours d’un match diffère de l’apprentissage au cours de l’entraînement tant au niveau de ses modalités que de ce qui est appris. Le but de l’entraînement des pongistes de haut niveau est de développer les habiletés nécessaires à la production de performances expertes. Des entretiens réalisés avec des entraîneurs de Tennis de table ont montré que, de leur point de vue, ces habiletés sont essentiellement d’ordre technique et tactique (Sève, 2000b). Ils mettent en place des exercices qui constituent des « unités de travail » au cours desquelles les pongistes ont des enchaînements de coups à réaliser. Par la répétition de ces exercices, les entraîneurs recherchent des transformations de l’aspect biomécanique des gestes et une intégration de ces gestes dans des « schémas tactiques », c’est-à-dire des enchaînements de coups visant à exploiter ses coups préférentiels. Lors de la conduite de l’entraînement, ils interviennent essentiellement pour focaliser l’attention des pongistes sur un élément particulier des gestes (vitesse du mouvement, phase d’élan, orientation de la raquette, etc.), ou sur les effets attendus de la réalisation d’un coup sur les caractéristiques de la balle retournée par l’adversaire (Sève, 2000b ; Sève & Durand, 1999). La description de ces caractéristiques nous conduit à penser que lors de l’entraînement, les pongistes développent essentiellement des habiletés motrices et non des compétences d’enquête (mais il resterait cependant à le vérifier par des études de terrain). Les caractéristiques des situations d’entraînement ne les contraignent pas à un nombre limité de tests pour améliorer l’efficacité de leurs coups et identifier les particularités de l’adversaire. De fait ils développent peu, lors de l’entraînement, la capacité à enquêter et à agir en dépit d’une certaine incertitude concernant le jeu de l’adversaire.
L’entraînement et la compétition sont toutes deux des activités collectives mais présentent des caractéristiques différentes. L’entraînement constitue une situation de coopération au cours de laquelle les pongistes s’entraident pour progresser. À l’instar d’autres situations de coopération, l’entraînement se caractérise par un agencement temporel des tâches à réaliser, par chacun des acteurs, pour atteindre un objectif commun (améliorer l’efficacité de son jeu) que les entraîneurs déclinent en sous-objectifs (par exemple : améliorer les déplacements, l’efficacité des coups, la vitesse d’exécution). Les exercices d’entraînement peuvent être des situations de collaboration lorsque les pongistes effectuent simultanément les mêmes enchaînements d’actions, des situations de coopération distribuée lorsque les pongistes effectuent simultanément des enchaînements d’actions différents mais dans un but commun, ou des situations de coaction lorsque les deux pongistes n’ont pas le même but dans l’exercice (Rogalski, 1994). Dans ces trois cas, les pongistes recherchent avant tout à coordonner leurs actions respectives pour atteindre l’objectif de l’exercice (par exemple : améliorer la vitesse de déplacement, la précision du placement de la balle). De la même manière que le dialogue fonctionnel, dans les activités de coopération, vise à construire un modèle du partenaire pour adapter sa production verbale aux intérêts du partenaire et à lui fournir des indications pour faciliter la réalisation de la tâche (Falzon, 1994a), les pongistes, lors des exercices, ajustent leurs actions respectives pour s’entraider (Sève, 2000b). Même lorsqu’ils cherchent à prendre à défaut leur partenaire-adversaire, les pongistes poursuivent un objectif commun. Lors de la compétition, les deux adversaires ont des intérêts antagonistes. Pour pouvoir marquer des points et remporter le match, il faut empêcher l’autre de le faire. Dès lors, l’ajustement des actions ne vise pas à faciliter l’activité de l’adversaire mais à la contrarier, et la construction de connaissances sur l’adversaire, sur soi-même et sur l’interaction n’ont plus le même but que lors de l’entraînement.
Nous pouvons reprendre la distinction de Kirsch et Maglio (1994) et dire que les actions pratiques des pongistes sont de deux catégories : les actions pragmatiques et les actions épistémiques. Les actions pragmatiques sont les actions grâce auxquelles les pongistes cherchent à marquer le point : ils produisent des actions jugées efficaces de façon à empêcher l’adversaire de renvoyer la balle réglementairement. Les actions épistémiques sont les actions grâce auxquelles les pongistes visent à faciliter leurs actions futures : ils cherchent à améliorer l’efficacité de leurs coups, identifient les actions gênantes pour l’adversaire, recherchent des parades contre les actions gênantes, etc. Lors des matchs, la menace de perdre des points et la pression temporelle due à l’évolution continuelle du score, conduisent les pongistes à effectuer des actions qui sont à la fois pragmatiques et épistémiques, alors que l’atténuation des conséquences des résultats des actions effectuées lors des situations d’entraînement leur permet probablement de dissocier ces deux types d’action. De même, nous pouvons reprendre la distinction opérée par Falzon (1994b) entre une activité fonctionnelle qui vise une efficacité immédiate et une activité métafonctionnelle de construction de connaissances ou d’outils destinés à une utilisation ultérieure et visant à améliorer la performance. L’activité métafonctionnelle lors de l’entraînement consiste essentiellement en l’optimisation de l’efficacité d’habiletés motrices et décisionnelles qui seront exploitées lors des matchs, alors que l’activité métafonctionnelle lors de la compétition consiste essentiellement en la construction de connaissances relatives à la situation d’interaction présente.
Ericsson, Krampe et Tesch-Röhmer (1993) distinguent une performance experte d’une « eminent performance » (p. 392). Une performance experte reflète la maîtrise des connaissances et des habiletés que les enseignants et les coaches savent transmettre. Une « eminent performance » nécessite que les individus aillent au-delà des connaissances disponibles dans le domaine, afin de produire des contributions originales qui par définition ne sont pas directement enseignables. Nos résultats conduisent à envisager le match comme une forme de pratique permettant de nouvelles acquisitions non enseignées au cours de l’entraînement dans la mesure où, à ce jour, les plans d’entraînement des pongistes de haut niveau intègrent peu la composante d’enquête.
IV . 3. LES INFÉRENCES MISES EN JEU LORS DE LA CONSTRUCTION DE NOUVELLES CONNAISSANCES
La construction de nouvelles connaissances suppose la mise en jeu d’inférences qui consistent à poser une nouvelle proposition (dite conclusion) à partir de propositions préalables déjà connues de l’acteur (dites prémisses), ou à réviser le degré de certitude antérieurement attribué à une proposition (George, 1993). Selon Peirce (1978, 1984), ces inférences sont de trois sortes : déductives, inductives et abductives. La déduction recouvre la catégorie des inférences qui, les prémisses étant vraies, produisent avec nécessité une conclusion vraie. L’induction consiste à généraliser une observation faite sur un nombre limité de cas à l’ensemble des cas semblables. L’abduction consiste à former une hypothèse explicative nouvelle pour rendre compte d’un fait. Pour Peirce (1978), l’abduction est la seule inférence qui produit des idées nouvelles. Elle consiste en la découverte de circonstances particulières, qui pourraient être expliquées par la supposition qu’elles sont un cas d’une règle générale et dans l’adoption de cette supposition, du fait de la mobilisation de connaissances non contenues dans les prémisses. Les inférences abductives et inductives sont considérées comme des inférences non valides caractéristiques de la « logique naturelle » ; les inférences déductives comme des inférences valides et à la base de la logique formelle (Grize, 1996).
De nombreux travaux menés dans diverses disciplines telles que la psychologie, la logique, la linguistique, la philosophie, l’intelligence artificielle, ont tenté de préciser l’importance et le rôle de ces inférences dans le raisonnement humain (pour une revue, voir George, 1997). Les résultats de ces études révèlent la complexité de ces inférences et ont quelquefois conduit les auteurs à réviser les définitions de Peirce. Nos propres résultats nous permettent de préciser les formes d’inférence mises en jeu pour construire de nouvelles connaissances dans une situation dynamique et incertaine.
IV . 3 . A. La vérification d’une connaissance construite antérieurement
Cette modalité de construction a mis en jeu des inférences inductives. Les pongistes avaient une confiance relative dans certaines de leurs connaissances et les vérifiaient. Une confirmation d’une connaissance suffisait à la reconnaître comme valide. Il fallait par contre plusieurs infirmations pour invalider une connaissance ayant fait l’objet de confirmations lors de matchs précédents. Ces résultats confirment ceux de Matthews et Patton (1975) qui ont montré que les individus maintenaient des hypothèses ayant fait l’objet d’infirmations et que ce maintien était fonction du nombre de confirmations antérieures dont l’hypothèse avait fait l’objet. Un test d’hypothèse, en logique naturelle, ne s’effectue pas selon la loi du tout ou rien (Da Silva Neves, 1994 ; George, 1986). Il consiste en une activité d’inférence qui modifie la plausibilité d’une connaissance et le nombre de confirmations ou d’infirmations nécessaires pour valider ou invalider une connaissance dépend de la confiance que les individus lui accordent. Le mode de validation et d’invalidation en logique naturelle est opposé à celui de la méthode expérimentale dans laquelle une seule invalidation d’hypothèse suffit à la réfuter et dans laquelle une hypothèse est toujours provisoire, en ce sens qu’on ne la confirme jamais (Popper, 1972).
IV . 3 . B. La construction d’une connaissance sur la base de plusieurs observations
Cette modalité de construction a également mis en jeu des inférences inductives. La généralisation s’opérait grâce à l’identification d’une régularité dans la réponse de l’adversaire contre une action particulière et en l’établissement d’une relation de cause à effet entre ces actions. Les pongistes estimaient que les caractéristiques d’effet, de placement et/ou de vitesse de la trajectoire de balle envoyée à l’adversaire étaient la cause de la régularité de sa réponse (par exemple : Luc a estimé que l’effet latéral* et le placement deux rebonds* du service contraignaient son adversaire à retourner la balle sur le revers*). Cette relation de cause à effet n’était pas connue avant le match (par exemple : un autre adversaire que Peter aurait été capable de retourner le service latéral deux rebonds* de Luc sur le coup droit*), mais identifiée au cours des points. L’identification des caractéristiques d’effet, de placement et/ou de vitesse de la trajectoire de balle envoyée à l’adversaire et contraignant sa réponse se réalisait grâce à des tests d’hypothèses se concrétisant par des enchaînements d’actions spécifiques. Les pongistes, dans un premier temps et après avoir observé la réponse de l’adversaire, faisaient des suppositions concernant les caractéristiques responsables de cette réponse (par exemple : Luc a estimé que la réponse de l’adversaire était due à l’effet latéral* et au placement deux rebonds* du service). Dans un deuxième temps, ils vérifiaient cette hypothèse en maintenant stables les caractéristiques de la trajectoire qu’ils supposaient gêner l’adversaire et en en variant d’autres (par exemple : Luc a vérifié son hypothèse initiale en maintenant stables l’effet latéral* et le placement deux rebonds* du service et en variant sa direction). Ces résultats confirment l’idée que l’identification d’une régularité est un mécanisme complexe et qu’elle peut comporter plusieurs solutions (Medin, Wattenmaker, & Michalski, 1987). Cependant, les individus ne vérifient pas toutes les solutions possibles (Cauzinille-Marmèche, Mathieu, & Weil-Barais, 1983) mais se satisfont de la première hypothèse confirmée. Seules des invalidations de cette hypothèse les conduisent à en rechercher une autre. Par ailleurs, nos résultats confirment l’idée que le changement du quantificateur entre les prémisses et la conclusion peut concerner différents éléments de la proposition (par exemple : Luc a substitué le cas « Peter a retourné quatre services latéraux deux rebonds* sur le revers* » à la proposition « Peter retourne tous les services latéraux deux rebonds* sur le revers* »). La généralisation des observations peut concerner, en fonction de leur contexte, les éléments porteurs de la propriété ou la propriété elle-même (George, 1997). Une observation identique relative à un même sujet et effectuée à des instants différents ne produit pas la même généralisation qu’une observation identique effectuée sur des sujets différents au même instant ou à des instants différents.
IV . 3 . C. La construction d’une connaissance sur la base d’une seule observation
La caractérisation des inférences mises en jeu lors de la construction d’une nouvelle connaissance sur la base d’une seule observation est problématique. Nous pourrions en effet considérer que cette modalité de construction a mis en jeu un cas extrême de généralisation (et donc d’induction) sur la base d’un seul exemple particulièrement significatif. Nous ne retiendrons pas cette hypothèse dans la mesure où ce qui caractérise cette modalité tient plus à la mobilisation de connaissances non contenues dans les prémisses qu’à un test d’hypothèse. Lorsque Luc construit la nouvelle connaissance « Peter est gêné par une balle jouée avec le pivot* », il explique le fait observé « Peter n’a pas touché la balle » en mobilisant plusieurs connaissances : « Il est très rare de ne pas toucher la balle en Tennis de table et ceci révèle une difficulté particulière », « Le pivot* est un coup efficace de mon jeu : je suis capable de jouer vite et de placer la balle à différents endroits sur la table avec le pivot* », « Je masque l’endroit où je vais placer la balle lorsque je la joue avec le pivot* ». Ces connaissances n’étaient pas présentes dans le référentiel de Luc avant la réalisation du pivot*. Il les mobilise après coup et crée une nouvelle hypothèse à laquelle il accorde d’emblée une plausibilité satisfaisante et qu’il ne se donne pas la peine de confirmer par une procédure de vérification. Dans ce cas, le processus consiste, en partant d’un fait singulier, à inférer une proposition qui constitue l’hypothèse la plus plausible permettant de l’expliquer.
Les connaissances ne sont pas en permanence disponibles : elles ne sont pas prédéfinies mais « énactées » en relation avec les nécessités de l’activité présente et les éléments considérés comme significatifs dans la situation (Varela, 1989). Un fait peut évoquer diverses sortes de connaissances et la question demeure de savoir par quels mécanismes sont évoquées celles permettant la formation d’une hypothèse nouvelle. Les études s’étant intéressées à l’abduction offrent peu d’indications concernant cette évocation, si ce n’est que ce sont les « connaissances causales » (c’est-à-dire celles ayant directement un rapport avec le fait observé) qui sont le plus souvent sollicitées. Nos résultats nous incitent à penser que cette mobilisation ne peut se comprendre qu’en relation avec la dynamique de l’activité et par une description fine de l’activité passée et de l’activité future attendue. L’acteur est préparé, à chaque instant, par son cours d’action passé (Theureau, 1992, 2000). Cet héritage du cours d’action passé pour l’activité présente s’exprime dans la structure de préparation de l’acteur, c’est-à-dire dans la triade engagement, actualité potentielle et référentielle. Cette structure de préparation ouvre sur un champ de possibles pour l’acteur. Ces possibles ne sont pas des possibles objectifs : ils soulignent la relation active de l’acteur avec la situation qui construit en permanence sa situation en fonction de ses préoccupations dominantes à l’instant t, de ses attentes et des connaissances mobilisées.
IV . 3 . D. La construction d’une nouvelle connaissance sur la base de la mise en relation de connaissances construites avant ou au cours du match
Cette modalité de construction a mis en jeu des inférences déductives. Les pongistes formulaient une conclusion considérée comme vraie sur la base de la mise en relation de prémisses auxquels ils accordaient une plausibilité satisfaisante. Ils mettaient en relation des connaissances construites avant le match (par exemple : « Je suis capable de placer la première balle d’attaque sur le milieu* de la table », « Il est plus aisé de pivoter* contre une balle arrivant avec peu de vitesse ») et des connaissances relatives à l’adversaire construites au cours du match (par exemple : « Peter a des difficultés pour attaquer* contre une balle arrivant sur le milieu* de la table ») pour créer de nouvelles connaissances sur la situation d’interaction présente (« Placer la première balle d’attaque sur le milieu* de la table facilite le pivot* »). Les travaux s’étant intéressés à la déduction ont mis en évidence plusieurs formes d’inférences déductives et ont donné lieu à diverses théories explicatives (George, 1997). Dans les cas observés dans notre étude, la mise en relation des connaissances se rapproche d’une forme particulière de démonstration décrite par Johnson-Laird et Byrne (1991), dans laquelle l’argument S donc X est valide s’il n’existe aucune interprétation des prémisses S dans laquelle celles-ci seraient vraies et la conclusion fausse. Autrement dit nos résultats ne confirment pas le recours aux règles formelles d’inférences décrites par Braine (1978) ou Rips (1994) mais insistent sur l’importance du contenu sémantique des prémisses et leur valeur de vérité. Certaines connaissances utilisées comme prémisses pour les inférences déductives avaient été construites sur la base d’un nombre limité de tests, et avaient ainsi un caractère hypothétique. Les pongistes leur accordaient cependant une plausibilité assez importante pour former des conclusions considérées comme vraies.
IV . 3 . E. La complémentarité des inférences déductives, inductives et abductives
Nos résultats montrent que les inférences mises en jeu sont diverses et complémentaires. Elles ne s’excluent pas et ne peuvent être envisagées de manière disjointe. Les inférences déductives ont sollicité comme prémisses des connaissances construites avant le match et des connaissances construites au cours du match grâce à des inférences inductives et abductives (dans l’exemple ci-dessus, la connaissance « Peter a des difficultés pour attaquer* contre une balle placée sur le revers* » a résulté d’inférences abductives). Les pongistes construisaient, au cours du match, de nouvelles connaissances grâce à des inférences abductives et inductives. Ces connaissances enrichissaient le référentiel des pongistes et pouvaient être immédiatement mises en relation (grâce à des inférences déductives) avec d’autres connaissances présentes dans le référentiel pour en créer de nouvelles. Par ailleurs, les inférences inductives pouvaient intégrer des inférences abductives. L’identification d’une régularité supposait la formation d’une hypothèse relative à la cause de cette régularité. Cette hypothèse résultait d’inférences abductives. Elle était ensuite vérifiée grâce à des tests. Nos résultats contredisent ainsi le rôle capital accordé, par certains auteurs, aux inférences déductives dans le raisonnement humain (par exemple : Evans, Newstead, & Byrne, 1993 ; Sperber & Wilson, 1989). Si les inférences déductives supposent et intègrent des inférences inductives et abductives, les individus peuvent construire de nouvelles connaissances en recourant exclusivement à des inférences non valides. La pression temporelle et le caractère dynamique et indéterminé des situations, les conduisent à agir et effectuer des prévisions sur la base d’hypothèses non confirmées (Hoc & Amalberti, 1994).
Il existe une forte composante d’exploration et d’apprentissage dans l’activité des pongistes lors des matchs. Le fait que cette composante n’ait pas été enseignée lors de l’entraînement, nous invite à nous interroger sur le statut de celui-ci et plus généralement des pratiques dites « délibérées » par Ericsson et al. (1993). Ces pratiques ont pour fonction d’assurer un niveau d’expertise et de performance extrêmement élevé. C’est le cas en sport mais aussi dans des pratiques artistiques telles que la musique, des pratiques intellectuelles telles que le jeu d’échec, ou des pratiques professionnelles telles que la chirurgie. Ces pratiques sont sous la supervision d’enseignants et sont le signe que l’activité sportive, artistique, ludique ou professionnelle, lorsqu’elle vise l’excellence, n’est pas suffisante en soi et nécessite un entraînement préalable inséré dans des pratiques structurées et formalisées. Elles visent à développer des habiletés motrices et décisionnelles en offrant la possibilité aux individus de s’exercer dans des conditions telles que leur activité est découplée de ses conséquences habituelles, de façon à autoriser des erreurs et à favoriser les progrès. Ces pratiques ne permettent cependant pas l’acquisition de l’ensemble des connaissances nécessaires pour maîtriser l’incertitude de situations dynamiques. Chaque situation est singulière : elle évolue au cours de l’activité du fait de relations de codéfinition entre l’activité et la situation (Lave, 1988 ; Theureau, 1992). L’approche de l’activité située permet de comprendre comment les individus s’adaptent à la singularité et à la constante modification de la situation dans laquelle ils agissent. Elle appréhende la façon dont ils portent en permanence des jugements sur la situation présente pour s’y ajuster, et les inférences à la base de la formation de nouvelles hypothèses visant à expliquer des événements non attendus. Elle pointe le rôle essentiel des inférences non valides dans la construction et la validation des connaissances et le caractère hypothétique de ces dernières. La confiance accordée par les individus à leurs connaissances évolue en relation avec leur nombre de confirmations et d’invalidations. Cette modification constante de la plausibilité des connaissances confère à l’activité une composante de doute et de confiance. Les individus agissent en dépit de l’indétermination de la situation dans la mesure où ils ne peuvent anticiper avec certitude l’ensemble des conséquences de leurs actions. Leur activité ne consiste pas en la simple reproduction d’habiletés motrices et décisionnelles acquises lors de la pratique préalable, mais se construit pas à pas en relation avec les événements rencontrés.
Lexique du Tennis de table
Attaquer : Action de communiquer de la vitesse à la balle.
Contre-attaquer : Action d’attaquer contre une balle d’attaque.
Couper : Action de communiquer un effet coupé (une rotation arrière) à la balle.
[Geste de] Coup droit (attaque coup droit, lift coup droit, etc.) : Action dans laquelle la balle est touchée à droite du corps (pour un pongiste droitier).
Diagonale revers : Configuration de jeu dans laquelle les placements de balle s’effectuent sur la partie gauche de la table (pour un pongiste droitier).
Lifter : Action de communiquer un effet lifté (une rotation avant) à la balle.
Effet latéral : Action de communiquer une rotation latérale à la balle.
Pivoter : Action de déplacement latéral afin de frapper une balle arrivant sur la demi-table revers avec le coup droit.
Première balle d’attaque : Action de réaliser la première attaque du point.
Retourner court : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse (sur la demi-table adverse) près du filet.
Retourner deux rebonds : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse (sur la demi-table adverse) sur le milieu (en profondeur) de la table (par conséquent le deuxième rebond, si l’adversaire n’intercepte pas la balle auparavant, s’effectue près de la ligne de fond de table).
Retourner long : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse (sur la demi-table adverse) près de la ligne de fond de table.
Retourner sur le milieu de la table : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse (sur la demi-table adverse) près de la ligne (matérialisée par un trait blanc) marquant le milieu de la table en largeur.
Retourner sur le coup droit : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse dans la zone coup droit de l’adversaire, c’est-à-dire sur la partie de droite de la demi-table adverse (adversaire droitier).
Retourner sur le revers : Action de placer la balle de façon à ce qu’elle rebondisse dans la zone revers de l’adversaire, c’est-à-dire sur la partie gauche de la demi-table adverse (adversaire droitier).
Revers [Geste de] (attaque revers, lift revers, etc.) : Action dans laquelle la balle est touchée à gauche du corps (pour un pongiste droitier).
Servir latéral deux rebonds : Servir de façon à faire dévier la balle latéralement lorsqu’elle touche le plateau de la table et de façon à ce que le deuxième rebond sur la demi-table adverse s’effectue près de la ligne de fond de table.
Statut de relanceur : Le pongiste est en attente du service adverse.
Statut de serveur : Le pongiste a l’initiative du service.
Manuscrit reçu : novembre 2000.
Accepté par J.-M. Hoc après révision : octobre 2001.
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