2002
Le travail humain
Principes et critères pour l’organisation d’activités coopératives de conception
Z. Idemmerfaa
CRAN ESA CNRS 7039, Université Henri-Poincaré, Nancy I, BP 239, 54506 Vandœuvre-lès-Nancy, France. E-mail : zahra. idelmerfaa@ cran. uhp-nancy. fr.
J. Richard
CRAN ESA CNRS 7039, Université Henri-Poincaré, Nancy I, BP 239, 54506 Vandœuvre-lès-Nancy, France. E-mail : zahra. idelmerfaa@ cran. uhp-nancy. fr.
In this article, we propose a two-step method to analyse and to organise a cooperative design project. For this, the new recommendations of the ISO 9001/2000, ISO/FDIS (2000) are applied to identify the design project steps, the responsibilities and the interfaces inside a work organisation. The first step is based on research relative to the management of complex systems, Steward (1981) and Eppinger (1991). In these studies, the product design project is modelled by means of a DSM (Design Structure Matrix) which represents the inter-task dependencies. Then, by means of a partitioning process, the matrix is organised in order to optimise the exchanges between the actors involved in the design project. The objective of the partitioning process is to decompose the project into several work groups and to schedule their tasks. However, this decomposition method imposes no control on the size of the groups, i. e. the number of actors within a work group. Consequently, we define a second decomposition level in order to reorganise a group with too many participants. For this, we introduce two decomposition criteria to apply in order to decompose the design project into several independent work groups. The objective is to balance the workload between the various groups. Then, we define a set of organisation principles that should be applied to determine whether a group is able to work efficiently or whether it must be reorganised. Applying these organisation principles makes it possible to identify the responsibilities inside each work group, and the responsibilities between the groups. The objective is to facilitate information flow and to avoid losing semantic information. The proposed method contributes to defining the optimal organisation of a design project. The definition of this organisation is based on knowledge deduced from the analysis of previous projects. The objective is then to re-use this knowledge in similar future projects.
Keywords :
Cooperative Activities, Product Design, Partitioning Process, Organisation Principles, Graph Theory.
Pour améliorer le processus de conception de produits, les entreprises s’appuient aujourd’hui sur des structures de travail qui privilégient l’aspect collectif du travail (de Terssac & Friedberg, 1996). Ces structures tendent à rassembler un nombre de plus en plus important de métiers différents, souvent distribués géographiquement et qui doivent coopérer le plus efficacement possible, pour aboutir à la définition du produit optimisant au mieux les aspects coût, délai et qualité. Cependant, ce type de structures, au lieu de simplifier le processus de conception, conduit à une division des tâches et donc à une augmentation considérable des interactions entre les différentes tâches du processus, rendant ainsi l’ensemble du travail plus complexe. Des outils et des méthodes deviennent nécessaires pour organiser et contrôler efficacement les activités coopératives de conception. L’objectif est de disposer de principes d’organisation qui pourront être appliqués pour permettre aux différents intervenants du processus de conception de coopérer et communiquer correctement.
Dans ce contexte, les travaux que nous présentons ici visent à proposer une méthode d’analyse d’un processus de conception coopérative en vue d’en déduire une organisation des activités de conception qui optimise les durées et coûts de développement. L’analyse du processus de conception repose sur les données relatives aux coopérations mises en œuvre au cours de projets antérieurs. L’objectif est ensuite de réutiliser ces connaissances dans le cadre de projets futurs similaires. Cette approche de réutilisation est intéressante pour la plupart des entreprises où en moyenne seuls 20 % des produits et technologies changent chaque année (Prasad, 1997). Cela signifie que la majorité de ces entreprises pratique une conception routinière. C’est pour ce type de conception qu’il est important et intéressant de créer des techniques qui aident à définir rapidement une organisation initiale pour chaque nouveau projet.
Ces techniques sont utiles aussi bien pour les responsables de projet en vue de définir une organisation initiale du projet que pour les acteurs de la conception pour se positionner les uns par rapport aux autres et cela dès le début du projet. Elles correspondent également à une demande normative : l’ambition est d’assurer la maîtrise du processus de conception dans son intégralité. Dans le domaine de la maîtrise du processus de conception, les recommandations des normes qualité ISO 9001 (ISO/FDIS 9001, 2000) s’appuient sur 4 points essentiels pour le contrôle et la planification du développement et de la conception d’un produit et/ou d’un service. Ces normes recommandent que les entreprises élaborent des « plans de développement de produit » pour chaque projet de conception. Un « plan de développement de produit » doit comprendre (ISO/FDIS 9001, 2000) : a) la définition et la planification des activités et étapes de la conception et du développement du produit ; b) l’identification des activités de revue, vérification et validation appropriées à chaque étape de la conception et du développement ; c) l’identification des « responsabilités et autorités » pour la conception et le développement ; d) la gestion des interfaces entre les différents groupes impliqués dans la conception et le développement pour assurer une coordination efficace et des responsabilités clairement établies.
Les activités de revue, vérification et validation b), bien que très importantes pour la maîtrise du processus, sont spécifiques aux opérations de gestion de la qualité. Dans cet article, nous nous intéressons à l’activité de conception et de développement, c’est-à-dire à « l’activité créatrice, qui partant des besoins exprimés et des connaissances existantes, aboutit à la définition d’un produit satisfaisant ces besoins et industriellement réalisable » (ISO/FDIS 9001, 2000). Nous nous focaliserons donc sur l’application des points a), c) et d) qui concernent la définition, la planification et l’exécution du processus de conception. À travers l’analyse des coopérations entre les acteurs du processus de conception de produits, nous proposons différentes techniques basées sur la théorie des graphes pour aider à déterminer ces points. Après avoir situé, dans la section II, le cadre d’application de la méthode proposée et présenté l’outil support de la méthode, nous décrivons dans la section III une démarche de décomposition et d’ordonnancement de groupes de travail en tenant compte de critères d’équilibrage de la charge de travail de ces groupes. Puis dans la section IV, nous définissons un ensemble de principes d’organisation à appliquer pour identifier les rôles au sein de l’organisation de travail. Enfin, dans la section V, nous présentons un exemple d’application de la méthode pour montrer la validité de l’organisation déduite par rapport à une organisation empirique.
II. CADRE D’APPLICATION DE LA MÉTHODE
Dans l’analyse des coopérations que propose la méthode, l’aspect considéré de la coopération est celui des relations entre données, relations déduites de leur partage entre agents coopérants (Diaz & Villemur, 1993). En partageant les données, les agents travaillent conjointement dans un but commun qui est celui à l’origine de la coopération. La coopération entre agents peut donc être vue dans son sens le plus faible comme le partage autorisé de données dans les relations entre les agents. Les relations entre les agents d’un processus quelconque définissent de manière sous-jacente les liens structurels entre ces agents. Les travaux de Diaz, Vernadat et Villemur (1996) ont répertorié trois types d’échanges : hiérarchique si les relations entre agents sont transitives, bilatéral si les relations entre agents sont symétriques, total si les relations entre agents sont à la fois symétriques et transitives (fig. 1).
Fig. 1.Représentation par graphes de coopération des différents types d’échanges entre agentsCooperation graph representation for the different kind of exchanges between cooperative agents
La recherche sur les activités coopératives de conception porte essentiellement sur les modes d’apprentissage, le partage des savoirs et l’émergence des décisions de conception (Béguin & Darses, 1998) et se concentre donc plus sur les aspects relatifs aux interactions sociocognitives qui lient les agents coopérants. Peu de travaux dans ce domaine portent sur la nature même des échanges. Or l’analyse des échanges peut contribuer à expliciter les mécanismes de coopération au sein d’un processus de conception coopérative, préalables à la compréhension du fonctionnement des groupes et des modes de coopération entre agents.
Dans l’analyse des coopérations que nous proposons, nous ne considérons que les types d’échanges au sens où ils sont définis ci-dessus par Diaz et al. (1996). Dans ce sens, la coopération peut être représentée par un graphe appelé graphe de coopération. Le concept de graphe de coopération a initialement été défini par Diaz et al. (1996) qui l’ont appliqué pour spécifier des services et protocoles réseaux en vue de gérer des agents dans un groupe coopératif. Un groupe coopératif (Diaz et al., 1993) est composé d’agents qui sont organisés selon les relations entre les acteurs du groupe. Les agents sont associés aux nœuds du graphe, et les relations entre agents sont représentées par les liaisons orientées du graphe. Ainsi, un arc de l’agent Aj à l’agent Ai signifie que Aj a besoin d’informations détenues par Ai. L’agent Ai coopère avec l’agent Aj si Ai permet à Aj d’accéder aux valeurs de certains de ses prédicats. Ces prédicats deviennent alors connus de Aj.
Le graphe de coopération sert à la représentation d’un processus de conception coopérative. L’analyse de ce processus peut ensuite être envisagée en s’appuyant sur un ensemble de techniques principalement issues de la théorie des graphes.
III. ÉTAPES DU PROCESSUS DE CONCEPTION
III . 1. DÉCOMPOSITION ET PLANIFICATION DU PROCESSUS DE CONCEPTION
Dans une première phase, l’objectif est de déterminer une organisation initiale du processus de conception qui permet d’optimiser les échanges entre les différentes activités de conception et donc de réduire les délais de développement. L’optimisation des échanges entre les différentes activités de conception signifie mettre à disposition de chaque activité, au moment où elle en a besoin, les informations qui lui sont nécessaires. Ces informations constituent les éléments d’entrée de l’activité et sont le plus souvent les éléments de sortie d’autres activités. Conformément aux normes ISO 9001, les éléments de sortie d’une activité de conception doivent être vérifiés par rapport aux éléments d’entrée et validés avant leur mise à disposition. Par conséquent, pour qu’une activité puisse disposer d’informations validées, celle-ci ne peut commencer que lorsque les activités dont elle dépend sont, soit terminées, soit parvenues à un degré d’avancement suffisant lui permettant de commencer sans faire d’hypothèses sur ses éléments d’entrée. Il faut donc ordonnancer correctement les activités en fonction de leurs dépendances réciproques. Dans ce cadre, il existe plusieurs méthodes et outils de planification de projets, comme par exemple les diagrammes PERT (Program Evaluation and Review Technique) ou Gantt, mais ces méthodes sont pour la plupart linéaires et ne permettent pas de gérer les interactions ou couplages entre activités. Elles n’introduisent en effet pas les notions d’échanges totaux, c’est-à-dire de liens à la fois symétriques et transitifs qui sont le propre même des activités coopératives. Elles ne peuvent donc s’appliquer directement aux processus de conception coopérative. C’est pourquoi, partant de travaux sur la résolution de systèmes d’équations interdépendantes, Steward (1981) a proposé la méthode DSM (Design Structure Matrix). Cette méthode d’analyse de flux d’informations a fait ses preuves notamment à travers des projets développés par la NASA (Bond & Ricci, 1992) ou Boeing (Grose, 1994).
La méthode DSM comprend un outil de représentation du processus de conception sous la forme d’une matrice carrée où chaque activité de conception est représentée par une ligne et une colonne étiquetées de façon identique. La matrice mentionne sur les colonnes les activités productrices d’informations et sur les lignes les activités consommatrices de ces informations. Les lignes indiquent la chronologie des activités. Un élément « 1 » dans une ligne i indique les dépendances de l’activité i vis-à-vis d’autres activités (sur les colonnes correspondantes). Par exemple, la matrice DSM de la figure 2 représente les échanges d’informations entre onze activités. Les croix permettent uniquement de visualiser la diagonale afin de mieux distinguer les informations connues (au-dessous de la diagonale) de celles qui sont inconnues (au-dessus de la diagonale). Ainsi, l’activité a3 a besoin des informations produites par a1 qui sont connues, car, compte tenu de la chronologie indiquée par les lignes, a1 a débuté son travail. Par contre a3 a aussi besoin des informations produites par a6 que a3 devra estimer, puisque a6 n’a pas débuté son travail.
Fig. 2.Représentation d’un processus de 11 activités par une matrice DSDSM matrix example to describe 11 design activities
Initialement, la matrice est non structurée : la chronologie des activités est quelconque, ce qui explique la présence d’informations inconnues (éléments « 1 » au dessus de la diagonale). De plus, la matrice initiale ne met pas en évidence les couplages existant entre les activités. À cet effet, la méthode DSM intègre une phase d’analyse basée sur un processus de partitionnement pour organiser et ordonnancer les activités en fonction des contraintes de dépendances (Steward, 1991). Le but est de limiter au maximum la présence d’éléments « 1 » au-dessus de la diagonale de la matrice DSM en regroupant les activités impliquées dans des échanges totaux ou bilatéraux, puis en déterminant l’ordre dans lequel les activités doivent être exécutées.
Le processus de partitionnement (Eppinger, 1991) consiste à ré-agencer la matrice DSM initiale en intervertissant les lignes et les colonnes correspondantes de façon à trouver une séquence qui optimise les échanges d’informations, c’est-à-dire qui permettent aux activités de travailler sur des informations connues. La séquence est identifiée par la recherche de circuits dans la matrice DSM, c’est-à-dire au sens de la théorie des graphes, par la recherche des composantes fortement connexes à l’intérieur de la matrice. Les activités d’une même composante sont alors réunies au sein de groupes de travail dont les membres doivent travailler conjointement pour faciliter leurs tâches respectives. Le partitionnement permet ainsi de mettre en évidence trois types de tâches (fig. 3) :
Fig. 3. Identification des 3 types de tâches en fonction de leurs dépendancesIdentification of 3 kinds of design tasks relatively to their dependencies
- des tâches parallèles : elles sont indépendantes, puisqu’elles n’échangent aucune information et peuvent donc être exécutées simultanément ;
- des tâches séries : elles sont dépendantes et doivent donc être réalisées de façon séquentielle ;
- des tâches couplées : elles sont mutuellement dépendantes, puisqu’elles intègrent des couplages. Ce sont ces couplages qui engendrent des interactions et donc des itérations importantes entre les nombreuses activités d’un processus de conception complexe, entraînant souvent une augmentation des coûts et temps de développement.
Il existe une multitude d’algorithmes de partitionnement de matrices que l’on peut pour la plupart facilement automatiser : l’algorithme de triangularisation (Kusiak, Larson, & Wang, 1994), l’identification de circuits par recherche de trajectoires (Gebala & Eppinger, 1991), par puissances successives de la matrice binaire (Harary, 1962), etc. Quel que soit l’algorithme utilisé, l’objectif du partitionnement de la matrice est donc d’éliminer le maximum d’informations inconnues (éléments « 1 » au-dessus de la diagonale) en regroupant les activités en fonction de leurs interactions et en les ordonnançant. Dans le processus représenté par la matrice DSM de la figure 2, trois composantes fortement connexes réunissant respectivement les activités {a1, a3, a6}, {a4, a10}, et {a2, a5, a7, a8, a9, a11} sont identifiées. Elles forment trois groupes de travail qui sont ordonnancés de façon à supprimer les « 1 » au-dessus de la diagonale et obtenir un ordre partiel (fig. 4).
Fig. 4. Exemple de matrice partitionnéeExample of a DSM matrix after the partitioning process
La matrice partitionnée décrite sur la figure 4 indique que les deux groupes de travail impliquant les acteurs {a1, a3, a6} et {a4, a10} peuvent mener leurs activités en parallèle, car ils n’ont aucune interaction. Cela correspond à la définition d’un premier jalon dans la planification du processus, ce qui permet de valider les informations issues de ces deux premiers groupes. Les informations générées par les deux groupes sont ensuite fournies au troisième groupe de travail composé des acteurs {a2, a5, a7, a8, a9, a11}. Ce troisième groupe pourra alors débuter ses activités, puisque toutes les informations dont il a besoin seront disponibles et validées.
III . 2. AFFINEMENT DE L’ORGANISATION D’UN GROUPE DE TRAVAIL
L’intérêt majeur de définir des groupes de travail par une phase de partitionnement de la matrice DSM est de permettre d’ordonnancer automatiquement les tâches à effectuer et de définir ainsi des jalons pour valider progressivement le processus de conception. Cependant, la décomposition du processus de conception par cette méthode ne permet pas de maîtriser la taille des groupes, c’est-à-dire le nombre d’activités impliquées. Ainsi, l’application de la méthode à un processus de conception peut aboutir aussi bien à la constitution de groupes de très petite taille comme à celle de groupes de taille importante (Smith & Eppinger, 1997). Un groupe de taille importante peut être difficile à gérer. Il consiste à faire coopérer en même temps un nombre important de participants, ce qui peut contribuer à ralentir très fortement la performance globale du groupe compte tenu du nombre d’interactions que le travail commun peut engendrer. En revanche, l’innovation et la créativité y sont favorisées. À l’inverse, un groupe de petite taille converge plus facilement vers une solution aux dépens de sa qualité ou de son ingéniosité. Il importe donc de pouvoir gérer la taille des groupes de travail et de trouver un compromis qui favorise les temps et coûts de développement sans pénaliser la qualité du produit.
Aussi, dans le cas de groupes de travail rassemblant un trop grand nombre de participants après la phase de partitionnement préliminaire, un niveau supplémentaire d’analyse est introduit pour permettre d’organiser plus finement un groupe. L’objectif est de définir à l’intérieur d’un groupe de travail des sous-groupes qui puissent travailler de façon indépendante. Instinctivement, cette décomposition doit amener un gain de temps sur la durée totale de développement, puisque, dès la première phase, toutes les activités sont initialisées. Il reste ensuite dans une deuxième phase à mettre en relation les sous-groupes de travail pour réajuster les paramètres de conception. Pour que cette phase d’ajustement de la conception n’entraîne pas de remises en cause et donc de réitérations importantes, il faut que les sous-groupes identifiés soient relativement indépendants les uns des autres et que leur charge de travail respective soit à peu près équivalente afin de ne pas favoriser les temps de développement d’un groupe au détriment de l’autre. Nous considérons que la charge de travail d’un groupe dépend essentiellement du nombre d’activités dans le groupe ou plus précisément qu’à chaque activité est affecté un acteur. C’est en cela que l’on parle indifféremment d’activité ou d’acteur dans un groupe. Cette hypothèse se conçoit très bien si on admet qu’une tâche donnée peut être décomposée en un ensemble d’activités élémentaires réalisables chacune par une ressource et donc par un acteur de la conception.
Deux critères doivent donc être considérés pour décomposer un groupe en deux sous-groupes pouvant travailler en parallèle : 1 / le nombre d’échanges entre les sous-groupes doit être minimal ; 2 / le nombre moyen d’acteurs dans chaque sous-groupe doit être équivalent.
Le premier critère permet de rechercher la meilleure disjonction entre les sous-groupes. Le deuxième critère est important pour gérer la politique générale du processus de conception. Son application permet d’assurer un équilibrage global de la charge de travail entre chaque sous-groupe. La prise en compte de ces deux critères correspond à la même problématique que celle posée dans les recherches sur la distribution d’applications informatiques dans lesquelles l’objectif est d’équilibrer les charges de traitement logiciel sur différents processeurs. Appliquée à un groupe de travail, cette problématique revient à décomposer le groupe en sous-groupes tels que : a) le nombre de liaisons entre les sous-groupes soit minimal (flux intergroupes réduit) ; b) le nombre d’acteurs au sein de chaque sous-groupe soit sensiblement le même (équilibrage de charge entre les groupes).
Par exemple, l’application des deux critères pour la décomposition du troisième groupe de travail identifié sur la matrice DSM de la figure 4 donne deux sous-groupes : un premier sous-groupe formé par les acteurs (a2, a8, a11) et un deuxième sous-groupe formé par les acteurs (a5, a7, a9). L’analyse de cette décomposition fait apparaître que cette organisation correspond à une solution optimale selon tous les critères : a) répartition égale du nombre d’activités dans les deux groupes, soit trois par groupe ; b) interaction intergroupe minimale, soit quatre échanges.
Ces résultats montrent bien que l’application des deux critères pour la décomposition d’un groupe de travail permet de minimiser le flux d’informations entre les deux sous-groupes obtenus. Ces derniers ayant très peu d’interactions peuvent ainsi travailler de façon séparée en faisant le moins de suppositions possibles sur les informations de l’autre groupe. Il y a donc moins de retour sur le travail effectué (moins d’itérations), la structuration du processus de conception est optimisée en même temps que sa durée minimisée.
IV. RESPONSABILITÉS DANS LE PROCESSUS DE CONCEPTION
IV . 1. ÉTUDE PAR LES GRAPHES DE COOPÉRATION
Une fois que l’on dispose des moyens de définir et d’ordonnancer des groupes de travail, l’objectif est ensuite d’analyser les coopérations au sein des différents groupes et entre les groupes de façon à évaluer la cohérence globale de l’organisation définie. Dans cette deuxième étape, nous nous appuyons sur la théorie des graphes et plus précisément sur les graphes de coopération pour étudier les processus coopératifs mis en œuvre et en déduire un ensemble de principes d’organisation relatifs aux rôles au sein de chaque groupe ainsi qu’aux points d’articulation entre chaque groupe de travail. Ces principes sont déduits de l’analyse des interactions entre activités. Un premier ensemble de principes d’organisation est défini par l’analyse des coopérations au sein des groupes pour déterminer la composition de chaque groupe. Un deuxième ensemble de principes est défini par l’analyse des coopérations entre les différents groupes. Ces principes permettent de déterminer les points d’articulation entre chaque groupe de travail, nécessaires à la gestion de la cohérence des informations échangées entre les groupes.
IV . 2. ANALYSE DES COOPÉRATIONS AU SEIN D’UN GROUPE DE TRAVAIL
Les normes qualité relatives à la maîtrise d’un processus de conception préconisent d’identifier parfaitement au sein du processus de conception les acteurs impliqués dans une tâche particulière, les responsabilités pour chaque tâche (point c du plan de développement de produit), ainsi que les responsabilités pour la validation des données d’entrées et de sorties de la conception et plus généralement les responsabilités pour la gestion des informations entre les tâches du processus (point d du plan de développement de produit).
Sur la base de ces recommandations, nous proposons d’appliquer deux principes dérivés de l’étude des graphes de coopération pour déterminer les responsabilités au sein d’un groupe de travail (Rondeau, Idelmerfaa, & Richard, 1999). Le premier principe permet d’identifier les responsabilités pour la validation des données de conception. Ces responsabilités sont assurées par les participants appelés « membres validants » d’un groupe de travail. Les « membres validants » doivent être capables de réagir à toute proposition formulée par un acteur du groupe et donc d’avoir un lien direct ou non avec cet acteur. Cela signifie que les types d’interactions pour des membres validants sont soit des coopérations bilatérales, des coopérations totales ou des coopérations qui regroupent des acteurs impliqués dans un circuit mais pas dans une coopération hiérarchique.
De façon générale, l’identification d’un membre validant dans un groupe de travail consiste à vérifier l’existence de circuits dans le graphe de coopération. Dans la théorie des graphes, la recherche de circuits se fait par la recherche de composantes fortement connexes, ce qu’on nommera le principe A : un groupe de travail doit rassembler des membres validants constitués par l’ensemble des acteurs impliqués dans une composante fortement connexe du graphe de coopération correspondant.
Le deuxième principe B sert à identifier le « responsable de tâche ” au sein d’un groupe de travail. Un « responsable de tâche » a une position prépondérante dans un groupe de travail. Il est indispensable dans une coopération et doit être capable d’observer les activités de conception et de réagir immédiatement en envoyant de nouveaux ordres ou en mettant à jour des informations pour chaque activité. Un responsable de tâche a donc une position centrale dans un groupe de travail. Il doit avoir des liens avec tous les acteurs du groupe de travail en faisant intervenir le moins d’intermédiaires possibles. L’identification du responsable de tâche consiste à étudier les distances respectives d’un acteur avec tous les autres acteurs de la coopération et à rechercher le chemin le plus court qui le sépare de chaque autre acteur. Parmi ces chemins les plus courts, on recherche pour chaque acteur l’acteur qui lui est le plus éloigné (ou le plus excentré), c’est-à-dire celui pour lequel il a besoin de plus d’intermédiaires pour coopérer. Le responsable de tâche est l’acteur qui a la capacité de coopérer avec n’importe quel autre acteur avec le minimum d’intermédiaires dans les deux sens de la coopération, c’est-à-dire pour récupérer comme pour fournir des informations auprès des autres acteurs. Dans la théorie des graphes, les notions d’excentricité et d’anti-excentricité permettent aisément de calculer la distance la plus longue parmi les chemins les plus courts depuis un sommet i à tout autre sommet j (valeur d’excentricité) ou depuis tout sommet j au sommet i (valeur d’anti-excentricité).
L’excentricité représente la capacité d’un acteur à récupérer une information auprès d’un autre acteur du groupe de travail avec le minimum d’intermédiaires. L’anti-excentricité représente la capacité d’un acteur à fournir une information à un autre acteur du groupe de travail avec le minimum d’intermédiaires. Le responsable de tâche dans un groupe de travail est l’acteur qui minimise la somme des deux valeurs. Le principe B s’énoncera donc : un groupe de travail doit comporter un responsable de tâche identifié par l’acteur dans un graphe de coopération dont la somme de la valeur d’excentricité et de la valeur de l’anti-excentricité est minimale.
Dans chaque groupe de travail, il ne peut y avoir qu’un seul responsable de tâche. Dans le cas où plusieurs acteurs possèdent la même valeur minimale, le responsable de tâche est celui parmi ces acteurs qui coopère le plus avec les autres, c’est-à-dire qui possède le moins d’éléments excentrés. L’identification du responsable de tâche dans un groupe de travail est importante, car c’est lui qui permet de faciliter les flux d’informations et d’éviter les pertes sémantiques d’informations en limitant les intermédiaires dans les échanges d’informations au sein du groupe.
IV . 3. ANALYSE DES COOPÉRATIONS ENTRE LES GROUPES DE TRAVAIL
Les préconisations précédentes en termes de gestion de la cohérence des informations au sein des groupes de travail sont a fortiori valables pour les échanges d’informations entre les groupes de travail. L’objectif est d’identifier les acteurs susceptibles d’assurer la cohérence des informations entre les différents groupes de travail en optimisant le transfert des informations entre les groupes, c’est-à-dire en réduisant les intermédiaires et donc les pertes sémantiques qui peuvent se produire à chaque intermédiaire.
Il s’agit (comme pour le principe B) de minimiser la distance globale entre le producteur et le consommateur d’une information, à la différence que le producteur et le consommateur appartiennent à deux groupes de travail distincts. La gestion de la cohérence des informations échangées entre deux groupes de travail devra donc être assurée par un couple d’acteurs appelés « membres-clés », chaque « membre-clé » appartenant à un groupe distinct. Les membres-clés entre deux groupes de travail impliquent deux acteurs. Chacun est responsable de la cohérence des informations au sein de son groupe et du transfert des informations vers l’autre groupe. Ils représentent les points d’articulation entre les groupes de travail. Leur identification est déduite du principe B étendu à deux groupes de travail. C’est le principe C : l’interface entre deux groupes de travail doit être gérée par un couple d’acteurs, chacun appartenant à un groupe ; ils sont appelés membres-clés et identifiés par application du principe B (identification d’un responsable de tâche au sein d’un groupe) à l’ensemble des deux groupes qui doivent coopérer.
Dans l’application de ce principe, quatre configurations peuvent se présenter (fig. 5) :
Fig. 5. 4 configurations pour l’interface entre 2 groupes de travailRepresentation of the 4 configurations to interface 2 work groups
Cas 1 : Les deux groupes sont impliqués dans une coopération hiérarchique. Dans ce cas, l’objectif est de déterminer un seul couple d’acteurs pour gérer l’interface entre les groupes. Soient deux groupes α et β, le sens de circulation des informations étant de α vers β, il faut alors pour chaque couple d’acteurs (ai, aj), avec ai appartenant au groupe α et aj appartenant au groupe β, déterminer dans α l’acteur ai qui a la capacité à récupérer une information dans son groupe avec un minimum d’intermédiaires et dans β l’acteur aj qui a la capacité à diffuser cette information dans son groupe avec un minimum d’intermédiaires. Les membres-clés de ce type de coopération sont donc constitués par le couple d’acteurs (ai, aj) pour lequel la somme de la valeur de l’excentricité dans le groupe α et de la valeur de l’anti-excentricité dans le groupe β est minimale.
Cas 2 : Les deux groupes sont impliqués dans une coopération bilatérale. Cela signifie que l’on doit considérer la possibilité pour les acteurs de transférer des informations dans les deux directions. Dans ce cas, on identifie un couple d’acteurs responsable de la gestion des échanges entre deux groupes en appliquant les principes définis dans le cas 1, dans les deux directions.
Cas 3 : Les deux groupes sont impliqués dans une coopération hiérarchique, mais au moins un couple d’acteurs transfère des informations seulement dans une direction, et au moins un autre couple d’acteurs transfère des informations dans l’autre direction. Cela signifie que l’on doit considérer deux couples d’acteurs responsables de la gestion des échanges entre les deux groupes. Nous appliquons pour cela les principes définis dans le cas 1 deux fois : d’une part pour identifier le couple d’acteurs responsables du transfert d’informations du groupe α vers le groupe β, d’autre part pour identifier le couple d’acteurs responsables du transfert d’informations du groupe β vers le groupe α.
Cas 4 : Ce cas est une solution hybride entre le cas 2 et le cas 3. Certains couples d’acteurs sont impliqués dans une coopération bilatérale, d’autres dans une coopération hiérarchique. Dans ce cas, seuls les couples impliqués dans une coopération hiérarchique sont considérés, et par conséquent, les principes définis dans le cas 2 sont appliqués. Ce choix se justifie par le fait que l’on considère qu’il vaut mieux n’avoir qu’un seul couple en coopération bilatérale qui gère les communications dans les deux sens entre les deux groupes plutôt que deux couples distincts en coopération hiérarchique, chacun étant responsable des communications dans un sens.
V . 1. DESCRIPTION DE L’APPLICATION
Dans cette section, un cas réel d’étude est proposé pour montrer l’applicabilité de la méthode pour la définition d’une organisation adéquate du processus de conception et pour la compréhension du rôle de chaque acteur dans les mécanismes de coopération. Nous allons montrer à travers ce cas d’étude que l’organisation obtenue par application de la méthode proposée est parfaitement cohérente avec l’organisation qui est adoptée intuitivement au cours de la conception.
L’étude a été menée dans le cadre d’un projet intitulé « Scénario d’ingénierie communicante pour les systèmes intégrés de production » et financé par le ministère de la Recherche (DSPT8). Le projet concerne l’étude du processus de conception d’un système de production dans un contexte d’ingénierie concourante à partir de compétences réparties dans quatre laboratoires de recherche (CRAN, IRCyN, LAMIH, LIRMM).
L’objectif du projet est de contribuer à l’élaboration d’outils et de méthodes permettant d’améliorer la coopération entre les différents acteurs et les performances du processus de conception. La démarche adoptée était avant tout expérimentale. Les compétences réparties dans les laboratoires ont été utilisées pour la réalisation d’un scénario de conception d’un système automatisé d’assemblage de pièces d’avions. Le protocole expérimental adopté pour l’expérience a été défini de la façon suivante :
- répartition géographique quelconque des compétences. Le principal moyen de communication est la messagerie électronique. Tous les échanges passent par une boîte aux lettres commune pour être retransmis à tous les acteurs. Cela permet à chaque acteur d’avoir à tout moment la connaissance de l’état du projet ;
- élimination maximale de contraintes d’organisation au départ : pas de chef de projet, pas de contraintes spécifiques sur les échanges entre acteurs afin de favoriser l’émergence de solutions ;
- un observateur « qualité » a la charge à travers l’observation des échanges de détecter les dysfonctionnements et de proposer des corrections ou améliorations ;
- des réunions de coordination régulièrement programmées (tous les 4-5 mois) permettent de faire le point sur l’avancement du projet et de définir les jalons pour la période à venir.
La réalisation du scénario de conception complet qui consiste à automatiser le système existant d’assemblage de pièces d’avions comporte quatre tâches (Crestani et al., 2001) : spécification du besoin, conception conceptuelle, conception préliminaire et conception détaillée. Cependant, l’objectif n’étant pas d’exécuter l’ensemble du scénario sous toutes ses phases, seule la phase de conception détaillée a été plus spécifiquement analysée. Le groupe de travail a donc proposé un choix a priori d’une architecture pour le système automatisé d’assemblage (phases de spécification et de conception conceptuelle). Une solution cinématique répondant au cahier des charges du système d’assemblage a été définie. Le choix de cette solution s’est fait en fonction de critères tels que l’encombrement, les collisions éventuelles entre les organes, les possibilités cinématiques, les coûts, etc. Le schéma cinématique du système est donné sur la figure 6. Ce système est composé d’un manipulateur à deux degrés de liberté et d’un outil de préhension muni de ventouses d’aspiration.
Fig. 6. Schéma cinématique du système automatisé d’assemblage de pièces d’avionsKinematics diagram for the automated assembly bank of aeroplane sections
L’expérience de conception a été menée selon une structure multi-acteurs, utilisant de manière simultanée les compétences réparties géographiquement sur les différents sites. L’organisation adoptée était non hiérarchique et a laissé ainsi ouverte la possibilité de mettre en place des liens entre les différents acteurs. Au total, huit activités ont été définies et distribuées entre les différents acteurs. Elles sont présentées dans le tableau 1 avec leur rôle respectif.
La distribution des activités et l’échange par boîte aux lettres électronique commune a permis de mémoriser puis d’analyser les échanges afin d’extraire les informations pertinentes pour chaque acteur et d’identifier les coopérations entre les acteurs. L’ensemble des échanges pour la phase de choix de la solution cinématique a été enregistré et décrit par le graphe de coopération de la figure 7. Les poids sur les arcs correspondent au nombre pondéré d’échanges entre deux acteurs. Ce graphe de coopération représente les interactions au cours de la phase de conception préliminaire et détaillée. L’ensemble des acteurs de ce graphe forme donc un groupe de travail chargé du choix d’une solution cinématique pour le système automatisé d’assemblage. De ce fait, l’ensemble des acteurs est impliqué dans une composante fortement connexe et constitue les membres validants de la coopération (principe A). La méthode d’organisation que nous avons proposée sera appliquée à ce graphe de coopération, et les résultats seront comparés à ceux déduits de l’organisation adoptée de façon intuitive par les acteurs au cours de la conception.
TABLEAU 1 :
Rôle de chaque acteur dans le processus de conception
Role of each actor in the experimental design process
Fig. 7.Représentation du processus de conception par graphe de coopérationCorresponding cooperation graph of the experimental design process
V . 2. DÉCOMPOSITION DU PROCESSUS DE CONCEPTION
V . 2 . A. Décomposition intuitive
La décomposition intuitive du groupe de travail de huit acteurs en sous-groupes suffisamment disjoints pour pouvoir travailler de façon autonome les uns des autres consiste à regrouper les acteurs qui coopèrent le plus et à isoler ceux qui coopèrent le moins. La simple observation des coopérations montre que les acteurs « Automatique » (Auto) et « Commande » (Cde) coopèrent fortement et n’ont pas d’interactions directes avec les acteurs « Projeteur » (Proj) et « Brut » (Brut). L’organisation qui peut être déduite intuitivement serait donc d’avoir d’un côté un groupe qui contient au moins les acteurs « Automatique » et « Commande » et de l’autre un groupe qui contient au moins les acteurs « Projeteur » et « Brut ». L’observation des coopérations avec les autres acteurs conduit à former le premier groupe avec les acteurs « Automatique » et « Commande » et les acteurs avec lesquels ils ont le plus d’échanges, c’est-à-dire les acteurs « Composant » (Comp) et « Fabrication » (Fab). Le deuxième groupe est formé des acteurs « Projeteur » et « Brut » et des acteurs avec lesquels ils ont le plus d’échanges, c’est-à-dire les acteurs « Structure » (Stru) et « Cinématique » (Cine).
V . 2 . B. Décomposition par application des critères de décomposition de groupes
L’application des deux critères de décomposition proposés par la méthode aboutit à une décomposition du groupe de travail initial en deux groupes faiblement interconnectés : le groupe 1 composé des acteurs « Composant », « Automatique », « Commande » et « Fabrication » {Comp, Auto, Cde, Fab}, et le groupe 2 composé des acteurs « Structure », « Cinématique », « Projeteur » et « Brut » {Stru, Cine, Proj, Brut}.
Dans cette décomposition, le nombre d’échanges entre les deux sous-groupes est de 19 et représente environ 14 % des échanges globaux. Les coopérations entre les deux sous-groupes identifiés sont donc faibles par rapport à la totalité des échanges (Fig. 8).
Fig. 8. Organisation résultant de l’application des critères et principes d’organisationApplication of the organisation principles and criteria for the organisation of the design cooperative activities
La décomposition obtenue par application des deux critères de décomposition est conforme à celle obtenue intuitivement par simple observation des échanges entre acteurs. Dans les deux cas, ce découpage reflète une organisation selon le type d’activités. En effet, le premier groupe rassemble principalement les acteurs impliqués dans le développement des aspects logiciels (automatique, contrôle-commande, gammes d’usinage et leur interface avec la partie composants technologiques). Le deuxième groupe rassemble les acteurs qui étudient les aspects mécaniques (brut, structure, cinématique et leur représentation). Le découpage obtenu permet aux acteurs de chacun des deux groupes de coopérer de manière forte entre eux pour la définition de leur partie respective et de manière moins importante avec les acteurs de l’autre groupe.
V . 3. IDENTIFICATION DU RESPONSABLE DE TÂCHE
V . 3 . A. Identification intuitive
La comptabilisation des échanges montre que l’acteur « Composant » est celui qui est le plus sollicité par l’ensemble des autres acteurs : à la fois par les acteurs « Automatique », « Commande » et « Fabrication » pour le choix des capteurs-actionneurs, et par les acteurs « Structure », « Cinématique » et « Projeteur » pour le positionnement des composants dans la structure en fonction des contraintes cinématiques. L’acteur « Composant » doit donc être capable de comprendre et discuter de l’ensemble des problèmes relatifs à la tâche de conception : en toute logique, il devrait avoir la compétence pour assurer la responsabilité de la tâche.
V . 3 . B. Identification par application du principe B
L’application du principe B consiste à calculer pour chaque acteur les valeurs d’excentricité et d’anti-excentricité et la somme des deux valeurs puis de rechercher parmi les sommes la valeur minimale. Dans l’exemple, les quatre acteurs « Composant », « Structure », « Cinématique » et « Automatique » possèdent la même valeur minimale : chacun peut donc être considéré comme responsable de tâche. Le choix de l’acteur responsable de tâche parmi ces quatre consiste à rechercher celui qui coopère le plus avec les autres, c’est-à-dire celui qui possède le moins d’éléments « excentrés ». L’acteur qui minimise le nombre de valeurs d’excentricité et de valeurs d’anti-excentricité est l’acteur « Composant ». L’application du principe B confirme donc le résultat de la recherche intuitive du responsable de tâche.
V . 4. IDENTIFICATION DES MEMBRES-CLÉS
V . 4 . A. Identification intuitive
Dans le premier groupe, on observe que l’acteur « Composant » a des liens directs avec les trois autres membres du groupe. Dans le deuxième groupe, c’est l’acteur « Structure » qui est directement en liaison avec les autres membres du groupe. Ces deux acteurs sont en outre en coopération l’un avec l’autre, ils peuvent donc être considérés comme les membres-clés de l’organisation.
V . 4 . B. Identification par application du principe C
L’application du principe C consiste dans un premier temps à identifier les coopérations deux à deux entre le groupe 1 et le groupe 2. Ces coopérations sont bilatérales pour les couples (Comp, Stru) (Comp, Cine) (Comp, Proj) (Stru, Auto) et hiérarchiques pour les couples (Stru, Cde) (Cine, Cde).
Cette configuration correspond au cas 4 défini dans le principe C. L’identification du couple d’acteurs responsables de l’interface entre les deux groupes (membres-clés) ne doit donc considérer que les coopérations bilatérales. Pour ces coopérations bilatérales, c’est-à-dire pour les quatre couples concernés, on recherche le couple d’acteurs qui minimise à la fois les valeurs d’excentricité et d’anti-excentricité pour les deux groupes, c’est-à-dire un couple d’acteurs tel que chacun des deux acteurs soit capable à la fois de récupérer et de fournir des informations auprès des autres acteurs, avec le minimum d’intermédiaires. Le calcul des différentes valeurs d’excentricité et d’anti-excentricité permet d’identifier le couple (Comp, Stru), c’est-à-dire les acteurs « Composant » et « Structure », comme membres-clés. Le choix des membres-clés par application du principe C est donc là aussi tout à fait cohérent avec les résultats obtenus par la recherche intuitive de membres-clés au sein de l’organisation.
V . 5. EXPLOITATION DES RÉSULTATS
Nous avons montré que les résultats obtenus par application de la méthode proposée sont tout à fait cohérents en regard de l’organisation qui aurait été adoptée intuitivement mais de façon empirique au cours de l’évolution du processus de conception. Ces résultats montrent que les critères de décomposition et les principes d’organisation ne peuvent être vus comme un ensemble de prescriptions auxquelles il faut se conformer alors qu’ils ne correspondent pas aux besoins des acteurs de la conception. Nous avons montré au contraire qu’ils cadrent avec l’organisation qui aurait été adoptée progressivement au cours du processus de conception. Ces critères et principes d’organisation constituent un moyen de formaliser une organisation adéquate d’un processus de conception. Ils contribuent dans ce sens à apporter une aide à la définition d’une organisation initiale des acteurs de la conception et à faciliter le travail préliminaire de positionnement des acteurs les uns par rapport aux autres.
Le schéma d’application de la méthode est décrit sur la figure 9. Il montre que, partant d’un projet de conception donné, l’application de la méthode permet de déterminer une organisation des activités en respectant un ensemble de contraintes et d’expliciter les rôles-clés au sein de cette organisation. Une fois l’ensemble des rôles explicités, il reste à s’assurer de la cohérence de l’organisation, sinon à proposer une restructuration possible des échanges. Ainsi, dans l’exemple d’application, il a été proposé une restructuration des échanges telle que l’acteur « Structure », membre-clé, centralise les informations dans le groupe 1 et que l’acteur « Composant », également membre-clé, centralise les informations dans le groupe 2 (phase « restructuration de l’organisation » de la figure 9). Dans ce cadre, la méthode peut être vue comme un processus d’amélioration continue d’une organisation de travail, puisqu’à partir de l’analyse d’une organisation initiale des activités de conception, des améliorations ou restructurations sont proposées. Ces améliorations peuvent être ensuite appliquées à des processus de conception similaire pour lesquels le processus d’amélioration est de nouveau mis en œuvre.
Fig. 9. Schéma d’application de la méthodePlan to apply the organisation method
L’identification des responsabilités des acteurs au sein d’un processus de conception est un point important que les normes qualité recommandent d’intégrer pour contrôler efficacement l’évolution et la réalisation d’un processus de conception de produit. Elle correspond également à une demande que ce soit au niveau des responsables de projet que des acteurs mêmes de la conception. Dans cet article, nous avons proposé une méthode pour identifier précisément ces responsabilités dans un processus coopératif de conception, et en fonction de cela, en déduire une organisation adéquate des activités de conception.
Dans un premier temps, nous avons présenté une méthode à deux niveaux pour définir et ordonnancer un processus coopératif de conception de façon à favoriser les flux d’informations entre acteurs du processus. Le premier niveau repose sur la recherche de composantes fortement connexes dans une matrice représentant les échanges entre les acteurs du processus de conception. L’intérêt de ce niveau est de pouvoir déterminer l’ordonnancement de groupes de travail et de mettre ainsi en place des jalons. Mais il ne permet pas de dimensionner a priori la taille de ces groupes. Si ces groupes rassemblent un trop grand nombre d’acteurs, ils peuvent être très difficiles à gérer. Le deuxième niveau permet de décomposer des groupes trop importants en plusieurs sous-groupes pouvant travailler de façon indépendante. Pour cela, la décomposition doit se faire en prenant en considération des critères sur l’équilibre de la charge de travail de ces groupes.
Dans un deuxième temps, nous avons proposé une méthode basée sur l’application d’un ensemble de principes d’organisation qui permettent de vérifier que chaque groupe peut travailler efficacement aussi bien en interne qu’avec les autres groupes. Ces principes d’organisation s’appuient sur les recommandations des normes qualité ISO 9001 relatives à la maîtrise des processus de conception et visent à expliciter les responsabilités au sein d’un processus de conception. Ils concernent plus précisément l’identification des acteurs responsables d’une tâche particulière, de la validation des choix de conception et de la gestion des interfaces entre les tâches. L’objectif est de faciliter les flux d’informations et d’éviter les pertes sémantiques d’informations en limitant les intermédiaires dans les échanges d’informations. L’identification des rôles au sein d’une organisation permet de contrôler si les différents groupes peuvent travailler efficacement ou, sinon, de proposer une restructuration possible des groupes.
L’ensemble des critères et principes d’organisation sont directement déduits des liens structurels entre activités. Ils permettent d’apporter une aide à la définition d’une organisation initiale des acteurs de la conception et de faciliter le travail préliminaire de positionnement des acteurs les uns par rapport aux autres. Toutes les techniques proposées peuvent être utilisées par application d’un ensemble d’algorithmes principalement issus de la théorie des graphes et peuvent donc être facilement automatisées pour être intégrées au sein d’outils de gestion de projet. Le rôle de ces outils est ensuite de fournir un système d’aide à la définition rapide d’organisations adéquates des acteurs d’un projet, à partir de la connaissance des coopérations mises en place au cours de projets précédents. En fonction des coopérations entre les acteurs du processus de conception, le système doit permettre d’aider à identifier les groupes de travail à constituer ainsi que la position et le rôle de chaque acteur au sein des groupes de travail.
Manuscrit reçu : octobre 2001.
Accepté par F. Darses après révision : juillet 2002.
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