Le travail humain
P.U.F.

I.S.B.N.2130536034
96 pages

p. 193 à 196
doi: 10.3917/th.663.0193

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Volume 66 2003/3

2003 Le travail humain

Émotions, cognitions et performance : investigations en psychologie ergonomique

V. Grosjean É. Raufaste A. Giboin
Dans la présentation introductive des articles rassemblés dans ses Regards sur l’activité en situation de travail, Jacques Leplat (1997) nous invitait à considérer ces textes “ comme une contribution à la psychologie ergonomique et, par son intermédiaire, à l’ergonomie tout court ”. Nous souhaitons que les articles réunis dans le présent numéro du Travail Humain puissent aussi être vus comme une contribution à la psychologie ergonomique et à l’ergonomie. Ils sont en tout cas issus de l’une des initiatives du groupe de travail “ Psychologie ergonomique ” de la Société française de psychologie (SFP) : les premières journées d’étude en psychologie ergonomique (Épique 2001).
Qu’est-ce que la psychologie ergonomique ? Qu’est-ce qui distingue cette dernière de l’ergonomie ? On peut légitimement s’interroger sur le sens de cette expression, d’autant qu’elle côtoie d’autres appellations qui apparaissent a priori redondantes. La communauté des chercheurs et des praticiens s’intéressant aux activités de travail a-t-elle donc besoin de cette dénomination qui s’intègre dans une liste déjà longue de termes décrivant les disciplines relatives aux activités de travail (« ergonomie cognitive », « ergonomie des interfaces homme-machine », etc.) ? Cet intitulé n’a-t-il d’autre objet que de marquer des microspécificités ? En parlant de psychologie ergonomique, ne s’éloigne-t-on pas de l’idéal pluridisciplinaire affiché par l’ergonomie, tout particulièrement dans la communauté de langue française ? Repartons de la définition de Leplat (1997, pp. 3-4 ; 1980) :
La psychologie ergonomique couvre les connaissances de psychologie susceptibles de contribuer à l’ergonomie, au développement de ses connaissances et de ses interventions, c’est-à-dire à l’analyse et à la solution des problèmes ergonomiques. Avec plusieurs auteurs, nous considérons l’ergonomie comme une technologie, c’est-à-dire comme une discipline qui vise à transformer le travail en fonction de critères sur lesquels nous ne reviendrons pas ici, et qui s’imposent en grande partie à celui qui définit la transformation. Quelle différence alors entre l’analyse psychologique et l’analyse ergonomique de l’activité ? Les définitions précédentes amènent à voir l’analyse psychologique de l’activité comme une partie de l’analyse ergonomique, cette dernière intégrant d’autres voies d’analyse : physiologique, sémiologique, sociologique, etc.
Mais ces distinctions entre types d’analyse ne sont simples qu’en apparence. Le psychologue qui analyse l’activité est amené, lui aussi, quand il veut approfondir sa démarche, à prendre en compte ces différents aspects et il parle justement de psychophysiologie, de psychosémiologie, de psychosociologie, etc. Dans la mesure où les caractères physiologiques de l’opérateur, les caractères sémiologiques de la tâche et des milieux humains dans lesquels celle-ci est appelée à s’inscrire influencent l’activité, l’analyse psychologique de cette dernière ne pourra les ignorer. Elle fait qu’elle ne vise pas la transformation des situations. Mais la psychologie ergonomique, comme la psychologie du travail, peut avoir un versant appliqué et, alors, elle devient une composante de l’ergonomie.
L’expression « psychologie ergonomique » affirme donc un ancrage dans la psychologie et ses différentes branches, sans exclusive : psychologie cognitive, psychologie sociale, psychologie des émotions, etc. Elle ne privilégie aucune classe particulière d’activités de travail, notamment celle – par ailleurs très large – qui implique un recours important aux outils informatisés, même si ce type d’activités demeure un champ important d’analyse. Cet ancrage premier dans la psychologie ne témoigne pas d’une désaffection pour les finalités de l’ergonomie, mais plutôt du choix d’un détour conceptuel approfondi vers la connaissance du fonctionnement de l’homme en activité avant d’apporter des réponses aux questions issues du terrain, visant en particulier l’amélioration ou la transformation de la situation de travail. Si ce but pragmatique reste naturellement présent, les travaux en psychologie ergonomique affirment pour nous la nécessité d’un détour centré sur l’activité en amont. Ce détour peut aboutir à laisser à d’autres, ou simplement à différer, le souci d’applicabilité qui caractérise l’ergonomie. Ce choix d’un détour, plus fréquent sans doute pour des chercheurs ou des universitaires que pour des praticiens de l’ergonomie, nous oriente vers un approfondissement de connaissances s’inscrivant dans la continuité d’autres recherches en psychologie. Cet approfondissement, dont il est difficile de préjuger de l’importance, ne peut qu’éloigner du pragmatisme, au moins temporairement. Le fonctionnement cognitif, « froid » ou émotionnel, individuel ou collectif, est donc l’objet d’étude qui passe au premier plan des travaux présentés ici, comme c’était le cas des autres travaux présentés lors des journées d’étude Épique 2001 (cf. Actes Épique 2001).
Nous l’avons dit, ce numéro spécial est le fruit des journées Épique 2001, organisées par le groupe « Psychologie ergonomique » de la SFP. Ce groupe a été fondé [1] en 2000 dans le but de « créer un espace de coordination entre les chercheurs dont les travaux se situent dans le domaine de la psychologie ergonomique, et portent en particulier sur la conception et l’évaluation des situations de travail ». L’idée était de « mieux gérer les objectifs communs » des chercheurs en psychologie ergonomique : a) faciliter les échanges entre des personnes souvent insérées dans des communautés un peu trop étanches ; b) favoriser la reconnaissance et la diffusion de leurs travaux, à la fois au niveau national et au niveau international ; c) promouvoir la formation des étudiants dans le domaine de la conception et l’évaluation des situations de travail et améliorer les conditions de développement des recherches dans les institutions ; d) permettre que se développe une meilleure pluridisciplinarité, tant avec des disciplines de Sciences de la Vie, de Sciences pour l’Ingénieur qu’avec des disciplines de Sciences de l’Homme et de la Société.
Concernant la pluridisciplinarité, nous devons admettre que celle-ci est partiellement mise à mal par l’ancrage affirmé dans la psychologie. Encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce terme fédérateur des disciplines. Nombre de praticiens comme de chercheurs ont pu expérimenter des rapprochements avec différentes disciplines, de l’informatique à la sociologie en passant par les sciences de l’ingénieur, sans oublier la médecine. Il n’est peut-être pas vain de rappeler que, étant donné le développement considérable des savoirs rendant impossible la maîtrise réelle par un seul individu de plusieurs champs disciplinaires, il ne peut plus y avoir de réelle pluridisciplinarité autrement que par interaction entre des disciplines clairement positionnées : chacune forte dans son domaine, mais ouverte aux échanges avec les autres disciplines. On peut donc concevoir qu’en renforçant notre enracinement dans la psychologie, tout en développant le dialogue avec les autres branches du savoir, nous créons les conditions d’une interdisciplinarité équilibrée dans le cadre d’un dialogue réel entre des disciplines clairement positionnées.
Les quatre articles rassemblés dans ce numéro du Travail Humain portent différents « regards » sur l’activité en situation de travail.
Dans le premier article – « Erreurs de conduite et besoins d’aide : une approche accidentologique en ergonomie » – Pierre Van Elslande revisite le paradigme accidentologique classiquement exploité dans les accidents de travail pour le transposer aux accidents routiers. Partant d’une catégorisation cognitive des particularités de cette activité, l’auteur utilise cette grille de lecture pour analyser des situations d’accident.
Dans le deuxième article – « Les effets de l’interface personnifiée sur la persévérance dans la tâche et la qualité de l’interaction : le paradoxe du contexte social d’interaction » –, Michel Dubois et Federico Tajariol s’intéressent aux interfaces personnifiées, « humanisées », qui sont de plus en plus employées dans les outils informatiques contemporains. Les auteurs envisagent en particulier le rôle d’un soutien au sentiment d’engagement et de mécanismes psychosociaux d’attribution émotionnelle.
Dans le troisième article – « Simulation et compréhension de documents techniques : le cas de la formation des grutiers » –, Jean-Michel Boucheix se penche sur le problème spécifique rencontré par des grutiers expérimentés en situation d’examen de leurs compétences théoriques. Partant de différentes conceptions des mécanismes d’apprentissage adaptés à cette population spécifique, l’auteur a élaboré un dispositif ingénieux qui permet aux sujets de transposer efficacement leurs compétences opérationnelles en compétences formelles.
Dans le quatrième et dernier article – « Démarche ergonomique d’assistance à la mise à quai de camions de transport routier » –, Florence Hella, Jean-François Schouller et Daniel Clément abordent les stratégies de conduite des chauffeurs routiers dans une manœuvre particulière, susceptible de provoquer des accidents matériels ou humains, parfois mortels.
On le voit, ces différents articles témoignent, chacun sous un angle différent, d’une réelle ouverture vers des compétences extérieures à la psychologie : l’accidentologie et les sciences de la prévention, les sciences de l’éducation, l’informatique ont largement été sollicitées.
Les articles témoignent néanmoins de leur appartenance à la psychologie ergonomique et font montre de convergences conceptuelles avec d’autres disciplines tout en mobilisant des connaissances amont qui procèdent largement d’une psychologie plus fondamentale. Chacun a cherché à approfondir nos connaissances sur l’homme et ses conduites dans les situations de travail auxquelles il est confronté.
Mais le cheminement va dans les deux directions. Si les différentes branches de la psychologie alimentent la psychologie ergonomique, nous avons la conviction que cette dernière est une source potentielle de renouvellement des autres branches de la psychologie. Les situations de travail, en dépit de leur complexité, sont pour l’homme des environnements naturels, où de forts enjeux sont présents, et où celui-ci déploie un large registre de ses potentialités. Des observations écologiques des situations de travail peuvent à terme déboucher sur une meilleure connaissance du fonctionnement psychique de l’être humain.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Épique 2001, Actes des Journées d’étude en Psychologie ergonomique, Nantes, IRCCyN, France, 29-30 octobre 2001. Disponible : http:// www-sop. inria. fr/ acacia/ gtpe/ GTPE-Actes-epique-2001-tdm. html.
·  Leplat J. (1980). La psychologie ergonomique. Paris : PUF.
·  Leplat J. (1997). Regards sur l’activité en situation de travail. Contribution à la psychologie ergonomique. Paris : PUF.
 
NOTES
 
[1] Liste des fondateurs : Christian Bastien, Françoise Darses, Françoise Détienne, Alain Giboin, Vincent Grosjean, Jean-Michel Hoc, Éric Raufaste, André Tricot.
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