Le travail humain
P.U.F.

I.S.B.N.2130536034
96 pages

p. 197 à 224
doi: 10.3917/th.663.0197

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Volume 66 2003/3

2003 Le travail humain

Erreurs de conduite et besoins d’aide : une approche accidentologique en ergonomie

P. Van Elslande Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité, Département mécanismes d’accidents (INRETS-MA), chemin de la Croix-Blanche, F 13300 Salon-de-Provence. Courriel : elslande@ inrets. fr.
Based on detailed accident data gathered on the scene by multidisciplinary teams (440 situations studied) and carried out using system approach logic, this study presents a framework of “ human error ” analysis, applied to the field of car driving. This framework was based on traditional error analysis models derived from cognitive and ergonomic psychology (e.g. Rasmussen, Reason), adapting them to the specific features inherent in the activity of driving and its corresponding difficulties. These features include : complexity, variability of situations, weak formal definition of procedures, time and dynamic constraints, and the crucial role of anticipating what is about to happen. It accounts for some twenty functional errors involved at different stages of the performance of the activity (perception, diagnosis, prognostication, decision-making, execution of the action). The framework also relies upon the description of accident mechanisms in the form of “ standard scenarios ”. These scenarios are aimed at explaining the regularities found in the performance process and the contexts which generate these errors, including task dysfunction, endogenous and exogenous explanatory factors, and the resulting critical situation.
Using ergonomic reasoning, we also present a set of application studies that use an analysis of “ accidental errors ” in order to diagnose driver aid needs and the conditions for meeting them. This deals with the qualitative definition of needs extracted from clinical data, their quantitative assessment based on a representative sampling of police accident reports, an estimation of the capacity of aid devices (Prometheus) to meet these needs, and a definition of the potential limits to the use of these aids. Keywords : Human Error, Car Driving, Accident, Driving Aid, Situated Cognition.
Ce texte présente un cadre d’analyse des “ erreurs accidentelles ”, particularisé au domaine de la conduite automobile et à ses spécificités (complexité, dynamique, imprécision des normes, etc.). Ce cadre correspond, d’une part, à la définition d’une grille de lecture des “ défaillances fonctionnelles ” auxquelles sont confrontés les opérateurs ; il s’appuie, d’autre part, sur une description des mécanismes d’accidents sous la forme de “ scénarios types ” qui visent à rendre compte de régularités dans les processus de production et les contextes générateurs des dysfonctionnements. L’intérêt d’une telle approche est débattu, du point de vue de l’enrichissement des connaissances sur les processus accidentogènes, ainsi que sous l’angle opérationnel de la définition de contre-mesures (aides à la conduite). Mots-clés : Erreur humaine, Conduite automobile, Accident, Aide à la conduite, Cognition située..
 
I. UNE CONDUITE PARMI D’AUTRES
 
 
La conduite automobile est une activité qui a fait couler beaucoup d’encre. De nombreux modèles ont tenté d’en rendre compte, les uns recourant aux théories classiques de la psychologie du « traitement de l’information » pour appréhender l’activité de l’opérateur (modèles de fonctionnement du conducteur), les autres tentant de faire ressortir les spécificités de la tâche que ce conducteur a pour charge d’accomplir (modèles de la tâche de conduite). Malgré la simplicité apparente qui ressort du fonctionnement en grande partie automatisé des opérateurs, la plupart de ces modèles mettent l’accent sur la complexité inhérente à la réalisation de cette activité. Complexité, au sens où les situations qu’appréhende l’opérateur comportent de multiples variables en interaction, une dynamique temporelle, des objectifs peu clairs, parfois conflictuels, et dans certains cas un risque élevé (de Keyser, 1988).
I . 1. DE MULTIPLES VARIABLES EN INTERACTION
Comme le souligne Saad (1987), une composante de base du système routier consiste globalement en sa grande diversité, eu égard aux environnements traversés, aux véhicules rencontrés dont les caractéristiques dynamiques peuvent fortement différer, ainsi qu’aux opérateurs qui ont des degrés d’expérience et de familiarité à certains lieux très variables, ce qui amène des comportements différents. Cette diversité nécessite de la part des conducteurs des capacités d’adaptation hautement organisées permettant la sélection d’une réponse adaptée aux fluctuations des situations d’interactions rencontrées.
I . 2. UNE DYNAMIQUE TEMPORELLE
Le caractère essentiellement dynamique de la conduite impose des contraintes très fortes sur les modes de régulation opérés. Pour gérer une situation, même complexe, un conducteur ne disposera au mieux que de quelques secondes durant lesquelles il devra recueillir l’information pertinente, l’analyser de manière appropriée, opter pour la meilleure décision et mettre en œuvre les actions régulatrices adaptées. Ce faible décours temporel révèle la nécessité pour le conducteur de développer des procédures prévisionnelles lui permettant de mieux contrôler les situations. Toutes les étapes fonctionnelles impliquées dans l’activité entretiennent un certain niveau de dépendance à cette fonction cognitive essentielle qu’est l’anticipation dans les situations dynamiques (Hoc & Amalberti, 1994 ; Hoc, 1996). Les contraintes imposées au conducteur par la nature dynamique de la tâche impliquent par ailleurs que les problèmes rencontrés soient le plus souvent résolus à l’issue d’une activité de compréhension (de « re-connaissance ») faisant correspondre le problème actuel à une catégorie de situations-problèmes dont les caractéristiques repérables, les évolutions possibles et les solutions trouvées ont été mémorisées (Van Elslande, 1992).
I . 3. DES OBJECTIFS PEU CLAIRS ET PARFOIS CONFLICTUELS
À la différence de beaucoup d’activités de travail, même isomorphes comme le pilotage aérien ou maritime, la conduite d’une automobile est une activité relativement peu structurée (Saad, 1987) au sens d’une préorganisation normative des objectifs, des moyens et des procédures, correspondant à ce que la psychologie du travail nomme la « tâche prescrite » (Leplat & Hoc, 1983). Cette faible structuration formelle implique la nécessité pour le conducteur d’élaborer individuellement, à mesure de son expérience, tout un ensemble de stratégies de traitement et d’habiletés procédurales résultant de l’intégration progressive, sous forme d’ « expertise », de modes de résolution adaptés aux différentes conditions de réalisation de son activité. Par ailleurs, en termes de tâche effective [1], tout conducteur doit constamment opérer un compromis entre deux objectifs globaux souvent contradictoires : l’un correspondant à une exigence de rapidité qui conditionne fréquemment le recours à ce mode de déplacement (à la fois en termes de motivation et de contraintes situationnelles), l’autre à une exigence de sécurité nécessitant notamment des régulations de la vitesse désirée, celles-ci ne pouvant par ailleurs s’opérer que dans une certaine marge autorisée par le trafic environnant (Malaterre, 1987).
I . 4. DANS CERTAINS CAS UN RISQUE ÉLEVÉ
Cette notion de compromis se trouve bien illustrée par l’élaboration de modèles de type homéostatique montrant une fluctuation dans les niveaux de risque en fonction des objectifs et motivations des conducteurs (Wilde, 1988). Le risque est une composante inhérente à beaucoup de situations de conduite [2] et joue un rôle crucial dans la régulation de l’activité du conducteur (Saad, 1988). Les modèles développés autour de cette notion mettent en relation le risque « objectif » relatif à une situation donnée et le risque « subjectif » correspondant à l’évaluation du danger par un conducteur à un moment donné et découlant à la fois de données perceptives, cognitives et motivationnelles. La rencontre quotidienne de situations « à risques » implique une fois encore l’aspect primordial, pour les conducteurs, de l’élaboration de connaissances concernant les probabilités d’occurrence de certains événements, leur permettant notamment d’opérer les prévisions essentielles sur la survenue et le comportement des autres usagers.
En fonction de critères généraux tels que le caractère répandu, au sein de notre société, de l’activité de conduite automobile dans les pratiques quotidiennes, l’aspect généralisé de la formation qui permet d’y accéder, l’absence de hiérarchisation des fonctions selon les opérateurs, etc., on peut développer l’argumentation suivant laquelle cette activité de conduite constitue un exemple type de conduite humaine située, dont l’analyse peut contribuer à enrichir la connaissance des modes de fonctionnement génériques de l’homme dans son milieu « expérientiel ». Les caractéristiques de cette tâche, notamment du point de vue des contraintes temporelles et dynamiques qui la sous-tendent, permettent en effet de mettre en valeur certaines difficultés spécifiques qui se posent à l’individu.
 
II. ERREURS ET VIOLATIONS
 
 
Les concepts d’erreur et, plus récemment, de violation, qui cherchent à rendre compte des différents niveaux d’implication de l’opérateur dans la dégradation des situations, font toujours débat.
II . 1. DANS LA LITTÉRATURE
Pour expliquer une catastrophe ou un accident, un poids important a longtemps été (et est encore souvent) attribué au « facteur humain », à l’ « erreur humaine », regardés comme causes principales des dysfonctionnements (Amalberti, 2001). Les travaux réalisés en ergonomie, en relation notamment avec l’émergence de la théorie des systèmes, ont pourtant, depuis fort longtemps, amené à nuancer ce regard porté sur l’homme, en mettant l’accent sur le fait que, s’il était source de variabilité – le « maillon fragile » du système –, il constituait tout en même temps un agent de fiabilité sans lequel le système ne pourrait pas fonctionner (Faverge, 1970). En filigrane des différentes définitions que l’on donne de l’erreur dans la littérature ergonomique, transparaît l’idée d’écart, de déviation à une norme plus ou moins explicite (Leplat, 1999). Mais, comme l’indique Cellier (1990), l’utilité d’une telle définition reste conditionnée au degré de précision et d’opérationalité de la norme de référence, pour autant qu’elle existe. Une difficulté provient notamment du caractère multiréférentiel de cette norme, selon que l’on se place du point de vue du concepteur, de l’expert, de l’opérateur, etc. Une seconde variable permettant de définir l’erreur référerait selon de Keyser (1989) à la question du choix : il n’y aurait erreur que dans la mesure où certains degrés de liberté seraient laissés à l’opérateur. Si la situation à laquelle il est confronté ne permet pas de choix, il n’y aura pas d’erreur possible ou, du moins, l’erreur n’incombera pas à l’opérateur. Reason (1993) introduit une troisième variable permettant de caractériser les erreurs des opérateurs : l’intentionnalité du résultat. Il n’y aurait erreur que lorsque le sujet n’atteint pas le but souhaité lors de l’exécution d’une séquence planifiée d’activités mentales ou physiques, et lorsque ces échecs ne peuvent pas être attribués à l’intervention du seul hasard. La notion d’erreur ne couvre donc pas pour cet auteur toutes les formes de contribution des êtres humains aux accidents. Les actes insécuritaires qui sont mis en œuvre intentionnellement sont identifiés en tant que « violations », définies comme la transgression délibérée (mais pas forcément malveillante, ni nécessairement répréhensible d’un point de vue légal) d’un code de comportement établi ou socialement admis pour assurer le fonctionnement en sécurité d’un système potentiellement dangereux (Parker, Reason, Manstead, & Stadling, 1995).
Le dénominateur commun à ces différentes acceptions de l’ « erreur » – et notamment l’erreur non récupérée [3] – est l’accent mis sur la relation à son contexte de production. L’erreur est toujours résultante d’une interaction entre l’opérateur et les conditions externes de la tâche à réaliser. La fiabilité est le produit de l’interaction entre les différents composants d’un système donné, et l’erreur manifeste un mauvais couplage entre l’homme et l’environnement de son activité (Leplat, 1985), entre le fonctionnement d’un individu et les conditions techniques et organisationnelles dans lesquelles ce fonctionnement est mis en jeu (de Terssac & Chabaud, 1990). Il faut donc éviter de confondre l’origine des accidents avec les erreurs des opérateurs et, plutôt que de voir ces derniers comme les principaux instigateurs des phénomènes accidentels, il faut les considérer comme les héritiers des failles du système dans lequel ils sont impliqués. Amalberti (1999) insiste sur le rôle que joue l’erreur dans l’acquisition et l’efficacité d’une sécurité à l’échelon individuel et collectif. Comme le souligne cet auteur, l’opérateur se protège contre ses propres dysfonctionnements d’une façon relativement efficace et, paradoxalement, le fait qu’il laisse la porte ouverte à certains incidents mineurs peut être considéré comme un facteur de maintien naturel d’un équilibre « écologique » entre performance et sécurité. L’activité de l’opérateur est ainsi le fruit d’un « compromis cognitif » (Amalberti, 1996) visant à optimiser la relation entre l’exigence des tâches qu’il doit réaliser et les ressources dont il dispose pour ce faire. Il existe cependant des limites à l’efficacité de ce compromis, ce dont témoignent les accidents, notamment, que leur analyse permet de contribuer à expliquer.
II . 2. SUR LA ROUTE
Ces questions de définition se posent d’autant plus pour une activité comme la conduite automobile. Cette activité au statut ambigu occupe en effet une position intermédiaire entre les occupations de la vie quotidienne (domestiques, de loisir), qui sont pour la plupart beaucoup moins réglées, et les activités professionnelles qui le sont généralement beaucoup plus, avec une prédéfinition stricte des tâches et des procédures permettant de les accomplir et des niveaux de spécialisation des opérateurs établis en conséquence. Si des normes techniques de conception et d’entretien existent pour la route et pour les véhicules, une référence à la norme est beaucoup moins évidente à définir pour le conducteur (et la valeur de l’écart à cette norme supposée, encore moins). En fait, toute une variété de stratégies sont permises au conducteur, pourvu qu’il aboutisse au « bon » résultat, c’est-à-dire en définitive qu’il parvienne à destination sans être victime d’un accident ni sans faire l’objet d’une contravention. Ni le Code de la route ni la formation qui y fait majoritairement référence ne permettent de définir l’ensemble des procédures auxquelles pourraient avoir recours les conducteurs pour faire face à l’extrême diversité des situations susceptibles d’être rencontrées sur la route. Reflétant beaucoup plus les aspects légaux de la conduite que ses aspects opératoires, le Code de la route ne peut donc être utilisé comme substitut pour définir un comportement normatif de référence par rapport auquel on pourra mesurer des écarts, que ce soit en termes d’erreurs ou de violations [4]. Il est à cet égard beaucoup trop imprécis et il ne tient pas compte des capacités des conducteurs ni de leurs limites, au point que les consignes qu’il donne sont parfois irréalistes [5] (Rothengatter, 1997).
Il n’existe donc pas, à proprement parler, de performance de référence précisant de façon opérationnelle les exigences auxquelles doit répondre un conducteur pour s’adapter de manière sécuritaire. Une telle lacune dans la connaissance des fondements d’une conduite sûre pointe notamment l’intérêt des travaux qui s’appuient sur l’analyse fine des activités en situation normale de conduite comme en situation dégradée pour mieux définir les caractéristiques de cette tâche souvent plus complexe qu’il n’y paraît en première analyse. En bref, la conjugaison de la grande variabilité des situations routières et de la faible prédétermination des moyens et des procédures à utiliser pour y faire face ne permet pas de définir de manière stricte des normes de conduite par rapport auxquelles on pourrait facilement mesurer des écarts et, donc, des erreurs. En accidentologie, on palliera cette difficulté en considérant sans équivoque l’accident comme un écart à la norme du déplacement sûr. Cependant, un écueil auquel on est confronté lorsqu’on analyse des accidents découle de ce qu’on recueille seulement les erreurs dont les conditions du milieu ont permis une dégradation, sans que l’on sache si l’erreur qui est à la base de tel ou tel accident est rare ou fréquente, et sans qu’on sache non plus si le même comportement n’aurait pas pu être considéré comme « normal » dans des conditions légèrement différentes. Neboit (1996) critique la tendance à associer erreur et accident, quand cette relation est loin d’être systématique. Et, comme l’indique Amalberti (1996), à trop regarder les erreurs des opérateurs on finit par oublier que beaucoup d’accidents sont évités grâce aux acteurs du système, même si l’on ne dispose pas de statistiques à cet égard. Par ailleurs (et par définition), les études d’accidents ne permettent pas d’appréhender de tels mécanismes de récupération des erreurs.
L’analyse accidentologique doit en conséquence être vue comme une contribution, sous l’angle des dysfonctionnements, à la compréhension des processus cognitifs engagés par les individus dans les systèmes complexes, qui appelle une articulation avec les travaux qui s’intéressent au fonctionnement de ces mêmes individus en situation dite « normale » (Saad, Delhomme, & Van Elslande, 1992).
 
III. APPROCHE ACCIDENTOLOGIQUE
 
 
L’étude des accidents utilisée dans une démarche diagnostique, telle qu’elle est pratiquée en ergonomie (Sperandio, 1980), permet de mieux cibler les points critiques, ceux qui posent indubitablement un problème de sécurité aux opérateurs, même s’il en est d’autres. Son intérêt réside notamment en ce qu’elle rend possible la construction de typologies de mécanismes, permettant de rendre compte de la combinaison de multiples variables concourant au même phénomène. L’apport étiologique des analyses d’accidents laisse toutefois apparaître certaines limites incontournables, concernant, d’une part, la validité des données recueillies, d’autre part, la généralisabilité des résultats obtenus par leur exploitation. Pour ce qui est du premier point, le caractère faiblement prévisible des accidents implique en effet que les chercheurs peuvent difficilement en être témoins, ce qui justifie le recours à des méthodes d’enquête rétrospective. Ce type de méthode soulève un certain nombre de problèmes tels qu’en fait état Sheehy (1981) en termes de « pièges méthodologiques », comme la tendance à la rationalisation des témoignages, à l’inférence causale, etc. Le second point est en relation directe avec le caractère pluricausal de l’accident. Ainsi, l’une des difficultés rencontrées dans l’exploitation d’un ensemble de descriptions d’accidents provient de la double nécessité de rendre compte de la complexité du phénomène, de la diversité des circonstances de son occurrence, et d’aboutir malgré tout à des résultats d’un certain degré de généralité (Ho, Bastide, & François, 1986). La multicausalité des accidents tend, pour peu que leur analyse atteigne un certain niveau d’approfondissement, à faire de chaque cas particulier une étude en soi et à les rendre ainsi difficilement comparables l’un à l’autre. Mais, pour être « accidentel », un tel phénomène n’en comporte pas moins des régularités dans ses conditions de production et son déroulement qu’une approche scientifique peut permettre de repérer [6].
III . 1. UNE MÉTHODE : L’ÉTUDE DÉTAILLÉE DES ACCIDENTS (EDA)
Fortement développées dans les années 1970 (Fell, 1976 ; Treat et al., 1979), les études « en profondeur » (in-depth) d’accidents ont vu par la suite leur attrait décroître dans la communauté des chercheurs, en raison de leur coût et leur difficulté de mise en œuvre (Grayson & Hakkert, 1987). Mais si elles ne permettent bien évidemment pas de tout expliquer, les analyses de données détaillées d’accidents présentent l’avantage de focaliser la recherche sur les erreurs (notamment) qui posent un problème avéré de sécurité. C’est en outre ce qui permet de mettre en évidence les mécanismes explicatifs de la production de ces défaillances, du point de vue des situations dans lesquelles elles émergent et des facteurs qui en sont à l’origine. Les travaux initiaux dans le domaine demandent cependant à être réactualisés en fonction de l’avancement des connaissances sur les processus fonctionnels qui gouvernent l’activité des conducteurs. Ce développement appelle la mise en place d’une grille de lecture compréhensive des erreurs humaines non récupérées, au travers desquelles les dysfonctionnements du système de circulation se manifestent. L’établissement d’une telle grille devrait permettre d’enrichir les conclusions, parfois hâtives, formulées à l’encontre de l’élément humain du système concerné.
Les travaux qui sont succinctement présentés ici reposent sur l’analyse de données provenant d’un recueil approfondi réalisé dans un premier temps sur la scène même des accidents et complété dans les jours qui suivent en fonction des hypothèses soulevées par les éléments initiaux de l’enquête (Ferrandez, 1995). Réalisé par des équipes pluridisciplinaires de l’INRETS-MA qui interviennent en liaison avec les services de secours, ce recueil couvre les trois composants du système routier. Un psychologue intervient auprès des conducteurs, passagers et témoins éventuels par des entretiens semi-directifs orientés principalement sur l’appréhension du déroulement des événements, sur les conditions du déplacement et sur la pratique de la conduite. Les véhicules font l’objet d’un contrôle technique visant à relever des défauts éventuels et à faire l’analyse des impacts permettant notamment d’estimer l’orientation et la vitesse des mobiles au moment du choc. Pour les infrastructures, sont réalisés des films d’approche, un relevé du plan des lieux, un examen des traces, une analyse des itinéraires mettant au jour d’éventuels problèmes d’homogénéité, etc.
Chaque accident ainsi recueilli donne lieu à une analyse de cas comprenant une reconstruction spatio-temporelle chiffrée de son déroulement permettant d’étayer les informations recueillies. La phase d’analyse qui s’appuie sur cette reconstitution consiste en une décomposition du scénario d’accident en termes de séquences d’événements enchaînées les unes aux autres :
La situation de départ spécifie les conditions générales dans lesquelles le déplacement a été entrepris, du point de vue notamment de l’état des composants, des motifs du trajet, du choix de l’itinéraire, etc.
La situation de conduite est celle dans laquelle se trouve l’usager avant qu’un problème ne se manifeste. C’est la situation « normale » ou « stable » qui se caractérise, pour le conducteur, par la mise en œuvre d’une tâche spécifique dans un contexte donné, avec certains objectifs, certaines attentes, etc.
La situation d’accident correspond au moment, en général très bref, où une rupture se produit par rapport à la séquence précédente, c’est-à-dire la survenue d’un événement imprévu qui va faire basculer le conducteur vers une situation d’urgence.
La situation d’urgence est la période pendant laquelle le conducteur va tenter de revenir à la situation normale en engageant une manœuvre d’urgence, c’est-à-dire une tentative de récupération.
La situation de choc est celle qui marque l’échec de la manœuvre d’évitement. Elle englobe le choc et ses conséquences.
La mise en évidence de ces « situations » permet de reconstituer de manière homogène les différentes étapes séquentielles de l’accident, ce qui rend possible non seulement l’analyse de chaque cas du point de vue du processus qui le génère, mais aussi la mise en place d’études transversales sur plusieurs accidents par confrontation des différentes étapes de leur déroulement. L’analyse qui suit se focalise sur la situation dite d’ « accident », étape charnière qui fait basculer le conducteur d’une situation en marche normale vers une situation en marche dégradée. Cette étape de transition constitue un bon vecteur de comparaison des accidents entre eux, dans la mesure où elle marque l’entrée dans un processus de dysfonctionnement. Dans l’enchaînement des défaillances qui conduisent au choc accidentel, nous avons donc cherché à identifier celles qui caractérisent cette phase de rupture et qui expliquent le basculement du conducteur en situation critique.
III . 2.DÉFINITION D’UN CADRE D’ANALYSE : LES SCÉNARIOS TYPES DE DÉFAILLANCES FONCTIONNELLES
Le cadre d’analyse que nous proposons repose sur une double conceptualisation du phénomène accidentel. Le concept de défaillance fonctionnelle se propose d’investiguer l’ « erreur non récupérée » en tant que maillon dans la chaîne événementielle des dysfonctionnements qui conduisent à l’accident. Le concept de scénario type vise à agréger les scénarios occurrents que constituent les séquences d’événements caractérisant chaque cas d’accident.
III . 2 . A. Défaillances fonctionnelles et éléments explicatifs
L’implication de l’homme dans la production des incidents et accidents fait depuis de nombreuses années l’objet d’études approfondies dans le domaine de la conduite automobile. Ces travaux ont amené à considérer l’ « erreur humaine » en tant que « défaillance fonctionnelle » (Malaterre, 1990), c’est-à-dire la défaillance des fonctions qui permettent habituellement au conducteur de réguler son activité dans le sens d’une adaptation réussie aux difficultés rencontrées dans l’accomplissement de sa tâche.
L’objectif visé par un tel regard consiste à montrer comment les dysfonctionnements dans les interactions du système Homme-Véhicule-Environnement s’expriment sur le plan des fonctions engagées par celui qui en a le contrôle direct : le conducteur. L’ « erreur accidentelle » constitue en ce sens un observable révélateur des difficultés que rencontre l’opérateur dans la réalisation de son activité au sein d’un contexte donné. Dans une approche ergonomique, plutôt que de chercher à mettre en cause (ou à disculper...) le composant humain de ce système, il s’agit donc bien de mettre en évidence les mécanismes explicatifs de la production de telle ou telle défaillance, en relation avec le contexte de conduite dans lequel elle s’inscrit.
Pour travailler sur l’erreur, on va donc mettre l’accent sur l’élément humain de ce microsystème, sans pour autant négliger les interactions qu’il entretient avec les autres éléments. On insistera par contre sur le fait que cet élément humain présente un statut un peu particulier à l’intérieur de ce système, dans la mesure où il en est à la fois un composant et le régulateur principal. En tant que composant, le conducteur se caractérise, au même titre que les autres (état mécanique du véhicule, caractéristiques de la route, conditions de trafic), par un certain nombre de variables aux modalités plus ou moins favorables à la bonne marche du système : degré d’expérience, état de vigilance, motivations, etc. Mais le conducteur a par ailleurs un rôle essentiel à remplir : il est l’élément qui « conduit » ce système. C’est lui qui a pour charge de réguler et de s’ajuster aux difficultés qui proviennent des interactions entre les différents composants, y compris lui-même. Pour réaliser cet ajustement, il doit mettre en œuvre un certain nombre de fonctions qui vont de la perception (détection, recherche d’information) à l’action, en passant par des étapes cognitives de compréhension, d’anticipation et de prise de décision. Mais ces mêmes fonctions pourront être mises en échec en cas de rencontre de dysfonctionnements majeurs au sein du système qui ne leur permettront plus d’atteindre leur objectif adaptatif.
La conduite faisant appel à une grande variété de mécanismes, il était nécessaire de définir un cadre pour pouvoir répertorier les défaillances susceptibles d’intervenir durant sa réalisation. Une telle recherche a été réalisée sur la base d’une particularisation des modèles « classiques » d’analyse des erreurs (Rasmussen, 1987 ; Reason, 1993) aux spécificités des processus à l’œuvre dans les accidents de la route (Van Elslande, 2000). La confrontation des études de cas à ces modèles a conduit à l’élaboration d’une grille de classification des défaillances fonctionnelles observées dans ces accidents (Fig. 1). Au niveau global des six catégories de défaillances dégagées (partie gauche de la figure), cette classification recouvre les grandes étapes fonctionnelles telles qu’elles sont classiquement mises en évidence dans la littérature et qui peuvent renvoyer à un vaste éventail d’activités. Au niveau plus spécifique des vingt types de défaillances identifiées (partie droite de la figure), on fait apparaître les particularités des processus engagés dans la dégradation des situations en conduite automobile. Il faut préciser que le graphique présenté ne correspond pas à un « modèle du fonctionnement du conducteur », mais à une décomposition des étapes fonctionnelles engagées dont l’objectif est de servir de cadre systématique pour identifier le type de défaillance intervenue. Le caractère linéaire de cette présentation ne sous-entend donc absolument pas que l’opérateur fonctionne lui-même de façon linéaire, en commençant par recueillir de l’information pour ensuite l’analyser, prendre une décision et, en fin de compte, engager une action. Comme le rappelle Amalberti (1996), il existe dans l’activité de l’opérateur de nombreuses rétroactions entre les différents modules, et le traitement de l’information est fortement bouclé. La prise d’information, pour ne citer qu’elle, est sous la dépendance des hypothèses du sujet (Neboit, 1980) et par conséquent du diagnostic et du pronostic qu’il porte sur la situation. Elle sera orientée aussi par les décisions d’action que le sujet compte entreprendre, etc.
Par rapport aux évolutions spatio-temporelles qui caractérisent un accident et à la segmentation proposée par le modèle de découpage en situations (de conduite, d’accident, d’urgence...), il faut rappeler que, dans l’analyse des cas, nous arrêtons cette boucle fonctionnelle continue pour repérer la défaillance qui s’est produite au moment de la rupture entre situation de conduite et situation d’urgence, c’est-à-dire au moment de la rencontre d’une difficulté accidentogène imprévue. On ne cherche en effet pas, dans cette analyse, à expliquer l’accident dans son ensemble, mais à rendre compte du basculement en marche dégradée, sous l’angle de l’incapacité momentanée d’une fonction opérative à remplir sa mission adaptatrice.
IMGIMGIMGIMFFig. 1.Grille de classification des défaillances fonctionnelles issue de l’analyse de 392 situations accidentelles (Van Elslande, 2000)A classification grid for functional errors that are drawn from an analysis of 392 accident situations (Van Elslande, 2000). The classification procedure consists of first isolating the overall functional stage, corresponding to the general data processing mechanisms, in which the problem is situated. This enables us to progressively pinpoint the specific type of error which led to the driver becoming involved in an accident situation. Each type of error then leads to a list of typical scenarios behind the occurrence of these errors (Sc1, Sc2, etc.), from which we can choose the scenario that corresponds to the case being analysed.
Il faut souligner enfin qu’un tel cadre d’analyse, essentiellement situé dans le domaine du traitement cognitif de l’information, ne recouvre pas l’ensemble des aspects humains engagés dans l’activité de conduite. Toutefois, certains aspects « conatifs » (émotionnels, motivationnels) du comportement sont également appréhendés dans l’analyse des cas, en tant qu’éléments explicatifs des défaillances identifiées au niveau « cognitif ».
Un tel modèle de classification permet d’identifier de manière fine à quelle étape du fonctionnement de l’individu les processus adaptatifs qu’il met en œuvre n’ont pas permis de compenser les difficultés auxquelles il a été confronté. En termes d’application immédiate, il peut ainsi servir de grille de référence pour l’analyse des défaillances humaines dans le cadre des études détaillées d’accidents. Mais il ouvre également sur une perspective d’agrégation, par recoupement de différents cas d’accidents qui mettent en œuvre un même type de défaillance dans des conditions semblables.
III . 2 . B. Scénarios types
La complexité des phénomènes en jeu dans la production d’un accident, complexité qui réside à la fois dans la multiplicité des variables impliquées simultanément, dans le décours temporel de leur intervention, et dans le caractère exceptionnel ( « accidentel » ) de l’accident, explique aisément la difficulté à trouver un niveau d’agrégation des données permettant une classification des cas qui intègre la séquentialité et la logique d’articulation des mécanismes à l’œuvre. Notre contribution à cet objectif consiste à essayer de définir un niveau de description du phénomène « accident », organisé autour de l’élément micro-régulateur du système (le conducteur) et qui soit intermédiaire entre l’étude de cas et l’analyse statistique. En effet, si l’étude de cas présente l’avantage de rendre compte in extenso des particularités de chaque « histoire » d’accident en intégrant des dimensions essentielles telles que la dynamique, la séquentialité et la pluricausalité, un de ses écueils réside toutefois dans le faible pouvoir généralisateur de données empiriques qui collent trop aux « états de la nature », au point de faire de chaque accident un cas particulier, analysable uniquement de façon ad hoc. Du fait notamment de la multicausalité du phénomène, retenir un niveau trop important de précision événementielle peut obérer la comparaison entre les cas. Par contraste, l’intérêt de l’analyse statistique des données d’accidents [7] réside dans la possibilité de quantifier l’importance des problèmes sur des dimensions définies a priori, comme certaines propriétés descriptives du conducteur (âge, degré d’alcoolémie, etc.) ou de l’environnement (caractéristiques d’infrastructure, conditions météorologiques, etc.). Elle permet ainsi d’estimer en termes d’enjeux les actions à mener pour une amélioration de la sécurité routière. Cependant, l’inconvénient majeur de ce type d’exploitation a trait à la difficulté de rendre compte de la complexité des mécanismes d’un accident, à partir de variables désagrégées, généralement descriptives et dégagées de toute temporalité. Une analyse en termes de proximité statistique permet ainsi difficilement une réelle compréhension des processus de production des accidents (Brenac & Mégherbi, 1996).
Dans la mesure où l’accident est le résultat de processus de dysfonctionnements variés et plus ou moins complexes, se déroulant dans des situations de conduite diverses, il nous a semblé intéressant de chercher à construire ce niveau intermédiaire de description du phénomène en formalisant les processus repérés dans l’analyse détaillée d’accidents sous la forme de scénarios typiques de dysfonctionnements générateurs d’accidents qui permettent d’expliquer l’émergence de ces défaillances. La variété apparemment sans fin des situations routières ne permettant pas de catégoriser les accidents sur la base de critères exclusifs, c’est donc autour de ces scénarios typiques que nous avons cherché à dégager des « profils d’accidents » (de La Garza & Weill-Fassina, 1995) présentant un « air de famille » du point de vue du mécanisme de génération de l’erreur. Objet d’un certain nombre de travaux actuels, le concept de « scénario type » devrait permettre de progresser du point de vue de l’agrégation d’accidents similaires dans leur déroulement (Fleury & Brenac, 2001). Dans le prolongement des travaux de Malaterre (1990), de ceux de Fleury, Fline et Peytavin (1991), et de ceux de Brenac et Fleury (1999), un scénario type d’accident est défini comme le déroulement typique auquel on peut rattacher un groupe d’accidents qui présentent des similitudes du point de vue de l’enchaînement des phénomènes, qu’ils soient analysés d’un point de vue événementiel, fonctionnel ou causal. Ce déroulement type correspond à un prototype, c’est-à-dire à une construction établie à partir d’un ensemble d’accidents similaires, et non au déroulement particulier de l’un d’entre eux (Brenac & Fleury, 1999). Par rapport à cette conception globale, la spécificité de notre analyse consiste à mettre l’accent sur la composante humaine en définissant des scénarios types de génération de l’erreur, s’exprimant sous la forme d’enchaînements spécifiques qui relient différentes étapes du processus dans lequel s’inscrit la défaillance. Le déplacement de l’analyse, du système dans son ensemble, au fonctionnement du conducteur en particulier, ne revient pas à nier le caractère pluricausal de l’accident. Il s’agit simplement de décomposer cette multicausalité pour l’éclairer sous un angle particulier, celui des traitements cognitifs qui n’ont pu empêcher les conditions situationnelles de dégénérer.
Une fois identifiées à l’aide du modèle de classification présenté plus haut, les différentes défaillances ont donc été répertoriées au sein de scénarios types de dysfonctionnements qui correspondent donc à des regroupements d’accidents qui se déroulent selon un processus semblable (Fig. 2). Ces scénarios décrivent ainsi la genèse globale de l’erreur pour des ensembles homogènes d’accidents, selon un certain nombre de paramètres fédérateurs communs aux différents cas :
Le paramètre central de l’organisation des scénarios correspond au type de défaillance fonctionnelle à partir de laquelle la situation de conduite préalablement stable dans laquelle se trouvaient les différents conducteurs s’est orientée vers une situation d’accident.
Une seconde variable permettant d’agréger les cas renvoie aux éléments explicatifs (facteurs) correspondant aux principaux paramètres du contexte de conduite (relatifs à la route, au conducteur, aux autres usagers, aux conditions de réalisation de la tâche) qui ont contribué à l’émergence de la défaillance fonctionnelle de l’usager face à la situation routière à gérer et à ses exigences particulières. Pour une meilleure lisibilité, ces éléments sont identifiés selon qu’ils relèvent d’une composante endogène (caractérisant le conducteur) ou d’une composante exogène (caractérisant le contexte situationnel). Mais on gardera à l’esprit que, dans la majorité des cas, c’est à l’intersection du composant humain et des autres composants du système que se situera l’origine du problème constaté.
Une fois qu’ont été définis la défaillance et les éléments qui l’ont amenée, les accidents sont répartis selon la situation de pré-accident dans laquelle l’erreur est intervenue. Cette variable décrit la tâche de conduite que l’usager cherchait à accomplir au moment où il a rencontré une difficulté, ainsi que les exigences liées à la réalisation de cette tâche « actuelle » du point de vue de la rencontre d’une interaction spécifique avec un autre composant du système (un autre usager de la route, un type de lieu spécifique, etc.).
Un autre élément sur la base duquel ont été construits les différents processus de production des accidents a trait à la situation critique résultante de la défaillance fonctionnelle, variable qui correspond à la mise en œuvre (ou la poursuite) d’une stratégie spécifique incompatible avec les paramètres de l’interaction rencontrée, et dont l’impact sera :
L’accident, caractérisé par une certaine configuration de choc.
L’intérêt de la définition de tels scénarios génériques est de rendre compte de différents modes de construction d’une défaillance fonctionnelle de la part de conducteurs confrontés à certaines difficultés durant leur trajet, qu’ils n’ont pas pu gérer du fait des paramètres du contexte interne et externe de réalisation de leur activité. Ils définissent ainsi des situations-problèmes génériques qui permettent de relier des configurations de relations entre causes et conséquences. Pour prendre une analogie médicale, ces scénarios dressent le « tableau clinique » des « pathologies » qui conduisent à la production d’une erreur. Ils permettent d’aller plus loin dans la compréhension de phénomènes dont les enjeux peuvent apparaître ou non à la lumière des études statistiques. À cette similitude dans le déroulement de l’accident peut correspondre une similitude dans les actions de sécurité susceptibles d’éviter leur production (Brenac & Megherbi, 1996). La mise en évidence de tels scénarios génériques de production des défaillances devrait ainsi contribuer à la prescription de « remèdes » intéressant les différents composants du système routier, qui soient adaptés non seulement aux problèmes posés mais également aux conditions dans lesquelles ils émergent.
Les deux sections suivantes rendent compte du double intérêt d’une telle approche d’analyse, du point de vue de l’approfondissement des connaissances sur les mécanismes accidentels et du point de vue opérationnel d’actions à définir dans une perspective ergonomique.
IMGIMGIMGIMFFig. 2.Exemple de scénario typeExample of a typical scenario
 
IV. ERREURS DE CONDUITE ET CONDITIONS DE LEUR PRODUCTION
 
 
Les données qui sont présentées ici sont issues de l’analyse de 392 situations accidentelles dans lesquelles une défaillance fonctionnelle du conducteur a pu être identifiée, sur 440 étudiées à partir de données EDA.
IV . 1. DÉFAILLANCES FONCTIONNELLES
En termes de résultats généraux, un examen global de la répartition des défaillances accidentogènes identifiées dans les corpus d’accidents (Fig. 3) montre que les aspects « perceptifs » – correspondant non seulement aux aspects sensoriels (problèmes de détection, de détectabilité) mais surtout aux stratégies de prise d’information – prennent une place importante dans les défaillances fonctionnelles qui ont fait basculer le conducteur en situation d’accident. Mais un regroupement des problèmes liés au diagnostic porté sur les situations et au pronostic de leur évolution montre une incidence prépondérante des défaillances correspondant au « traitement de l’information ». Et, comparativement à cet ensemble de difficultés de type « perceptivo-cognitive », la proportion prise par les défaillances liées à l’exécution de l’action est beaucoup plus modeste, ce qui atteste que les accidents dus à un défaut d’habileté (physique) sont minoritaires (Malaterre, 1987). Les défaillances dans la réalisation de l’action ressortiront de façon beaucoup plus marquée à l’étape ultérieure de l’accident : celle où le conducteur tente de récupérer la situation en réalisant une manœuvre d’urgence. De tels résultats suggèrent notamment que, si l’on cherche à éviter que le conducteur ne bascule en situation critique, les contre-mesures doivent mettre l’accent sur les aspects cognitifs impliqués dans l’activité de conduite. L’importance des problèmes liés à l’analyse de la situation [8] dans les mécanismes qui font basculer les conducteurs en situation d’accident, tels qu’on a pu les mettre en évidence, témoigne également de l’intérêt de recherches orientées sur les processus cognitifs qui sous-tendent l’activité de conduite, tels les processus de représentation, catégorisation, compréhension, anticipation (Malaterre, 1987 ; Saad, Delhomme, & Van Elslande, 1992 ; Dubois, Fleury, & Mazet, 1993). Menés dans une perspective de cognition située, ces travaux présentent l’intérêt de mettre l’accent sur la finalité adaptative des processus mis en œuvre et des structures de connaissances sur lesquels ils s’appuient, en relation avec la spécificité de l’activité de conduite automobile (contraintes temporelles et dynamiques, complexité et variabilité des situations, etc.).
IMGIMGIMGIMFFig. 3.Répartition des défaillances fonctionnelles par catégories (N = 392)Distribution of functional failures by category (N = 392)
IV . 2. ÉLÉMENTS EXPLICATIFS
Par ailleurs, toujours en termes de résultats généraux, une telle analyse permet de montrer que, même si l’on investigue les erreurs du point de vue de la défaillance des processus cognitifs impliqués dans l’activité de conduite, l’origine de ces erreurs n’est pas à rechercher uniquement du côté des connaissances mises en œuvre (i.e. variables liées à l’expérience). La genèse de ces défaillances fait aussi intervenir tout un ensemble de paramètres, notamment conatifs, relatifs aux motivations (ex., rattraper un retard), aux émotions (impatience, peur), à l’état psychologique (niveau d’attention) et physiologique (niveau de vigilance), etc. En outre, ces facteurs humains de l’erreur interviennent en étroite combinaison avec les facteurs environnementaux, correspondant aux conditions externes de réalisation de la tâche (intensité du trafic, complexité et lisibilité des aménagements, etc.).
IMGIMGIMGIMFFig. 4.Répartition des éléments explicatifs par catégories (N = 1 126) [9]Distribution of explanatory factors by category (N = 1,126)
Les principaux éléments permettant d’expliquer l’émergence de telles « erreurs » peuvent donc se distinguer selon qu’ils soient plutôt centrés sur l’opérateur ou sur la situation extérieure à laquelle il était confronté. La répartition globale de ces différents facteurs (Fig. 4) donne le sentiment d’une surreprésentation des paramètres caractérisant le conducteur par rapport à ceux qui concernent son environnement de conduite. Mais il faut tenir compte de ce qu’aucun de ces éléments n’explique à lui seul la survenue d’une défaillance, plusieurs éléments de différents ordres se combinant pour en expliquer la genèse (Fig. 5).
IMGIMGIMGIMFFig. 5. Combinaison des éléments explicatifs des défaillancesCombination of explanatory factors for errors
Une analyse explicative de la contribution de ces différents facteurs à la production des erreurs montre ainsi que ces dernières sont loin de provenir du seul « facteur humain » [10]. Si, dans un échantillon de 440 situations accidentelles, nous avons pu effectivement montrer l’intervention d’une défaillance fonctionnelle dans près de 90 % des cas – ordre de grandeur souvent évoqué dans la littérature pour attribuer au composant humain l’origine de l’accident –, il s’avère que ces erreurs se fondent en majorité sur une interaction entre des variables endogènes (trouvant leur source chez le conducteur) et des variables exogènes (prenant leur source dans l’environnement de sa tâche), ce qui souligne notamment la difficulté d’analyser un phénomène accidentel à partir d’une approche monocausale ou qui s’appuie sur une opposition dichotomique de type : « facteur humain » contre « facteur technique ».
Les difficultés d’ajustement auxquelles sont confrontés les conducteurs correspondent donc à une répercussion des dysfonctionnements du système, provenant eux-mêmes des états caractérisant ses composants (humains et contextuels) et des interactions qu’ils entretiennent. L’analyse systémique de la production des accidents conduit ainsi à considérer l’erreur humaine plutôt comme un vecteur que la cause de la dégradation des situations. Et si elle peut paraître artificielle, la distinction opérée entre l’ « homme composant » et l’ « homme régulateur » est cependant essentielle en ce qu’elle permet de différencier ce qui est de l’ordre de la causalité – imputable aux trois composants du système – et ce qui renvoie aux difficultés résultantes dans l’activité de l’opérateur. Pour autant que l’on cherche à mettre en évidence des facteurs humains de l’erreur, ce sera donc sur l’homme pris en tant que composant du système – au même titre que les autres – et non dans son rôle d’acteur qui tente de s’ajuster aux difficultés qui proviennent de ces composants.
De telles données sont à prendre en compte dans une optique de définition de mesures de sécurité susceptibles de répondre aux spécificités des difficultés rencontrées par les conducteurs. La question des aides, notamment, qui est débattue dans la section suivante, nécessitera un examen attentif à cet égard.
 
V. BESOINS D’AIDE ET LIMITATIONS
 
 
L’analyse de la conduite automobile et des (dys)fonctionnements qui en ressortent montre qu’il s’agit d’une activité souvent trop complexe, pour laquelle le conducteur a, dans certains cas, besoin d’être aidé. Les évolutions technologiques de ces dernières décennies ont rendu possible l’élaboration de dispositifs sophistiqués, susceptibles d’agir en ce sens, en cherchant à compenser certaines carences dans les capacités d’adaptation des conducteurs à certaines situations, quitte à modifier la tâche qui lui incombe, par la transmission d’informations ajoutées ou la prise en charge plus ou moins automatisée de sous-tâches critiques. Mais, pour rendre opérationnelle l’intégration de tels dispositifs dans l’activité, il convient de soulever un certain nombre de questions qui dépassent une démarche technocentrée (Noy, 1997) considérant qu’il suffit à un dispositif d’être au point techniquement pour devenir une aide à la conduite. Ces questions réfèrent à l’analyse psycho-ergonomique (ethnocentrée) des interactions entre l’homme et la machine, au sens où l’objet d’étude n’est ni la machine pour elle-même, ni l’homme indépendamment de son « travail », ni même le « travail » en tant que tel, mais l’homme opérant dans des conditions données, avec des caractéristiques et des objectifs propres (Sperandio, 1980). C’est dans cette perspective qu’ont été engagés une série de travaux portant sur les besoins en aide des conducteurs.
V . 1. DÉFINITION DES « BESOINS »
Lorsqu’on envisage d’introduire une nouvelle composante à une tâche déjà complexe, une exigence minimale à respecter est de rester dans les limites de la charge perceptive et cognitive acceptable pour l’opérateur. La finalité d’une aide étant d’assister cet opérateur là où il rencontre des difficultés, il serait paradoxal de concevoir des systèmes qui soient une source de difficultés supplémentaires. Dans la mesure où il n’est pas envisageable de fournir une quantité illimitée de messages, il importe donc de savoir quelles sont les informations les plus pertinentes dont l’opérateur a besoin pour conduire plus sûrement. Un bon révélateur de ces besoins nous a paru résider dans l’analyse des défaillances dans le fonctionnement du conducteur, telles qu’elles peuvent être extraites de l’exploitation de données détaillées recueillies sur les accidents de la circulation. Partant du postulat qu’un accident n’est en général pas souhaité, les défaillances identifiées ont été considérées comme le produit d’une carence dans les informations [11] dont le conducteur disposait en situation. Une première étape d’analyse (Van Elslande & Malaterre, 1987) a donc consisté à identifier, pour chacune des défaillances fonctionnelles mises en évidence, la nature des informations qui ont manqué au conducteur pour lui permettre de ne pas entrer dans un processus accidentogène. L’objectif était de mettre en évidence les caractéristiques des « besoins en assistance » et de spécifier les circonstances dans lesquelles ces besoins apparaissaient. Pour arriver à définir les différentes catégories de besoins, on est parti d’une analyse qualitative d’un échantillon de cas couvrant un large éventail de situations d’accidents en termes de manœuvre origine, de type d’infrastructure et de type de collision. Ces accidents ont été analysés et classés en groupes homogènes du point de vue des fonctions mises en œuvre (détecter, identifier, prévoir, etc.) qui n’avaient pas « fonctionné » efficacement, c’est-à-dire correctement rempli leur rôle dans le processus dynamique qui a conduit à l’accident. Il s’agit donc d’un repérage des grandes catégories d’erreurs puis, par déduction, de la détermination des besoins correspondants. Ces besoins font référence à un diagnostic des lacunes du système routier, susceptibles de contribuer à la mauvaise gestion de certaines difficultés par les usagers de ce système. Dit autrement, le besoin a été défini en négatif de la défaillance [12], en termes d’informations à fournir pour permettre la mise en œuvre sans erreur de la fonction incriminée, la satisfaction de ce « besoin » étant considérée comme ayant permis d’éviter l’erreur et, par conséquent, l’accident. Bien évidemment, il s’agit là d’une démarche relativement risquée, puisque toute « erreur dans l’identification de l’erreur » orienterait vers de « faux besoins » et donc ultérieurement vers la proposition d’aides à la conduite inadaptées (Van Elslande & Malaterre, 1996). D’où la nécessité, pour ce faire, de s’appuyer sur une méthode systématisée qui repose sur des données suffisamment riches et éprouvées.
Cette étude a ainsi conduit à la définition de 17 besoins sécuritaires en diagnostic, détection, estimation, prévision et contrôle, couvrant les différents processus de dysfonctionnement repérés dans les études détaillées d’accidents.
V . 2. ÉVALUATION QUANTITATIVE DES BESOINS
Une fois les grandes catégories d’erreurs identifiées et les bases de la méthodologie d’analyse mises sur pied grâce à l’étude détaillée d’accidents, nous nous sommes tourné vers d’autres données d’accidents pour obtenir la représentativité nécessaire pour une évaluation sur le plan national (Fontaine, Malaterre, & Van Elslande, 1989). Le recours à des études approfondies est nécessaire pour définir le mécanisme de l’ « erreur processus », mais des données moins précises comme les procès-verbaux établis par les services de police permettent néanmoins d’identifier l’ « erreur résultat » (Van Elslande & Malaterre, 1996) et par conséquent de faire des inférences sur l’isomorphisme des processus correspondant à des contextes de production d’erreurs similaires. Nous avons donc utilisé un fichier de l’INRETS représentatif au 1/50 des statistiques nationales, fichier qui permet non seulement l’exploitation informatique des informations codées, mais aussi (surtout) l’accès aux procès-verbaux d’origine qui ont tous été consultés et analysés (n = 3 179 accidents impliquant 6 049 usagers).
Ce travail a permis d’évaluer quantitativement l’importance relative des différents besoins diagnostiqués par une approche plus « clinique ». Les résultats obtenus (Fig. 6) ont révélé notamment une forte proportion des besoins en aide au niveau des agglomérations, ce qui n’est pas sans poser problème du point de vue des dispositifs du fait de la multiplicité des paramètres à prendre en compte.
IMGIMGIMGIMFFig. 6.Répartition des besoins de l’ensemble des usagers, en agglomération et hors agglomération, en % calculés sur les 6 473 besoins [13] diagnostiqués (Malaterre et al., 1991)Distribution of the needs of all users, in urban areas and outside urban areas, in % calculated for the 6,473 needs diagnosed (Malaterre et al., 1991)
V . 3. ADÉQUATION DES AIDES AUX BESOINS
Cette évaluation quantitative des besoins a ensuite permis d’apprécier quelle pourrait être l’efficacité de certaines aides à la conduite, notamment celles qui ont été définies dans le cadre du programme européen Prometheus. Plus précisément, on a évalué au cas par cas quelle était la capacité de chacune de ces aides à remplir les besoins identifiés, un des résultats marquants (Fig. 7) étant que les dispositifs d’ « actualité » [14], tels les régulateurs automatiques d’interdistance, seraient parmi les dispositifs à l’étude les moins susceptibles d’avoir un impact sur la sécurité (Malaterre, Fontaine, & Van Elslande, 1991).
IMGIMGIMGIMFFig. 7. Évaluation (en %) de l’adéquation des démonstrateurs Prometheus (CED) [15] aux besoins identifiés (Malaterre et al., 1991)Assessment (in %) of the suitability of the Prometheus demonstrators (CED) for the needs identified (Malaterre et al., 1991)
Bien entendu, comme pour tout ce qui a trait à l’évaluation a priori, les résultats sont à considérer avec prudence car on ne connaît, pour beaucoup d’entre elles, que de manière très approximative les caractéristiques attendues de ces aides, et on ne sait pas non plus quel usage en feront les conducteurs. On peut ainsi redouter des effets pervers, liés à l’éventualité que les conducteurs intègrent les modifications (et notamment les gains sécuritaires) apportées par ces aides dans leurs stratégies de conduite et prennent, en conséquence, davantage de risques. Une telle approche permet néanmoins de contextualiser les problèmes, de hiérarchiser les enjeux et de montrer ainsi les cibles vers lesquelles il s’agit de s’orienter prioritairement. Sa validité implique toutefois une réactualisation des études à mesure des précisions apportées aux spécifications des aides, ainsi qu’une mise en relation de ces travaux menés dans une logique d’ergonomie de conception avec d’autres études qui s’appliquent à mettre en évidence des difficultés qui se posent dans l’utilisation effective des dispositifs existants, dans une perspective correctrice (Saad & Villame, 1996).
V . 4. LIMITATIONS POTENTIELLES
Fournir une information, même si elle correspond à un besoin diagnostiqué par des experts, ne garantit toutefois en rien son utilisation optimale par un opérateur confronté à une situation réelle. Si des lacunes sont à compenser, des contraintes sont également à respecter. Pour maximiser l’impact des aides, il convient de s’interroger sur les aptitudes et les disponibilités des conducteurs vis-à-vis d’informations ajoutées, et notamment de déterminer les types de perturbations qui pourraient intervenir dans la prise en compte de ces informations. Une dernière étape de travail a par conséquent consisté à isoler, dans les paramètres caractérisant les contextes de production des accidents, l’ensemble des éléments qui pourraient limiter la détection, le « traitement » et l’action du conducteur vis-à-vis d’informations susceptibles de lui être fournies dans l’environnement de sa tâche (Van Elslande & Nachtergaële, 1992). Par un retour aux données détaillées d’accidents (N = 126), cette étude a permis de faire émerger dans 80 % des cas la présence d’un ou plusieurs éléments endogènes susceptibles d’entraver les capacités d’intégration par les conducteurs d’informations ajoutées à leur tâche. Ces limitations potentielles peuvent se différencier selon le caractère plus ou moins « volontariste » de leur intervention.
Un premier ensemble de limitations correspond à des éléments susceptibles d’amener une négligence involontaire de l’aide (Fig. 8). Sont en question, d’une part, tous les problèmes liés à l’état psychophysiologique (fatigue, alcool, autres psychotropes, etc.) caractérisant une vigilance amoindrie ou perturbée. Mais intervient également à ce titre toute la gamme des problèmes d’ordre attentionnel (distraction, focalisation, charge mentale, etc.) que l’on identifie en tant qu’éléments explicatifs des défaillances. Cet ensemble d’éléments initiateurs d’accidents a provoqué une perturbation dans la relation de l’opérateur à son environnement de déplacement, que ce soit au niveau de ses capacités d’action, de détection ou de traitement des indices dont il disposait en situation. Toutes choses égales par ailleurs, de tels éléments sont susceptibles d’avoir les mêmes répercussions vis-à-vis d’informations ajoutées et d’obérer ainsi, sans volonté délibérée de la part des conducteurs, le gain potentiel fourni par une aide. Pour une meilleure efficacité, les dispositifs doivent, dans leur conception, prévenir et compenser les effets négatifs de ces paramètres, de façon à permettre aux futurs utilisateurs une bonne appréhension des informations transmises, en dépit de leur état psychophysiologique et des problèmes attentionnels qui les caractérisent parfois.
IMGIMGIMGIMFFig. 8.Limitations potentielles « involontaires »Potential « involuntary » limits to taking into account the information that is added by the aid system
Un second ensemble d’éléments caractérisant le contexte interne de réalisation de l’activité réfère globalement aux objectifs, attentes et motivations (sous-tendant notamment la prise de risque) qui conditionnent la réalisation d’un déplacement et l’analyse des situations qui y sont rencontrées (Fig. 9). Pour ces éléments, le problème n’est donc plus l’incapacité plus ou moins prolongée de détecter et d’analyser l’information qui serait fournie par un système d’aide, mais l’éventualité que l’utilisateur ne rejette sciemment une information dont il ne reconnaîtrait pas la pertinence ou qui irait par trop à l’encontre de ses objectifs. De tels éléments sont également à prendre en compte en vue de la délivrance d’informations qui soient à même de convaincre les conducteurs de leur utilité et de leur fiabilité.
IMGIMGIMGIMFFig. 9. Limitations potentielles « volontaires »Potential « voluntary » limits to taking into account the information that is added by the aid system
L’analyse des mécanismes générateurs d’accidents et le repérage d’éléments initiateurs de défaillances fonctionnelles ont ainsi amené le recensement d’un certain nombre de limitations possibles à l’utilisation d’aides informatives, qu’elles soient ou non sous le contrôle du sujet. La mise en évidence circonstanciée de ces limitations potentielles à la prise en compte d’informations ajoutées a permis de définir un certain nombre de recommandations ergonomiques visant à maximiser les gains sécuritaires attendus de l’intégration de dispositifs d’aide dans la tâche de conduite (Van Elslande & Nachtergaële, 1992, 1993).
 
VI. CONCLUSION
 
 
L’exploitation du corpus de situations étudiées a conduit à l’élaboration d’une méthodologie d’analyse des dysfonctionnements humains dans l’accident, originale en ce qu’elle permet de faire le lien entre les grandes classifications fonctionnelles que l’on trouve dans la littérature et les types particuliers d’erreurs issues des études de cas d’accidents. Le modèle d’analyse des défaillances que nous proposons cherche ainsi à éviter les deux écueils que constituent des classifications, soit trop particularisées au domaine et donc peu généralisables, soit trop génériques et donc peu opérationnelles. Il constitue une grille de lecture en compréhension des défaillances fonctionnelles humaines au travers desquelles les dysfonctionnements du système de circulation se manifestent, stimulant une meilleure systématisation des analyses d’accidents du point de vue du rôle joué par le conducteur. Le recours à un tel modèle devrait à ce titre permettre d’enrichir les conclusions portées à l’encontre de l’élément humain, considéré souvent de façon manichéenne comme « facteur d’accident », opinion qui rend d’ailleurs pessimiste quant à toute possibilité d’amélioration...
Les accidents sont le résultat de processus de dysfonctionnements variés, plus ou moins complexes, se déroulant dans des situations de conduite diverses. Une difficulté importante rencontrée dans leur analyse consiste en la définition d’un niveau optimal d’agrégation des données cliniques recueillies sur chaque cas. Pour pallier cette difficulté, nous avons cherché à construire un niveau de description du phénomène qui soit intermédiaire entre la monographie (difficilement généralisable) et l’analyse statistique (qui rend difficilement compte des processus), en formalisant les mécanismes repérés dans l’analyse détaillée des cas, sous la forme de scénarios typiques de dysfonctionnements générateurs d’erreurs. La mise en évidence de scénarios-types de production de l’erreur apparaît comme une voie prometteuse pour mieux comprendre les mécanismes génériques qui conduisent dans certains contextes à la défaillance des fonctions humaines engagées dans l’activité, généralement adaptatives. Constitués actuellement sur un corpus de l’ordre de 400 cas, de tels scénarios font l’objet d’une recherche en cours sur une base de données correspondant à un millier de situations accidentelles. Une telle extension permettra d’en accroître la robustesse et autorisera la mise en œuvre de recherches thématiques sur les spécificités des dysfonctionnements qui impliquent telle ou telle catégorie de conducteurs (deux-roues, débutants, personnes âgées, etc.), de configurations d’infrastructure (virage, intersection, etc.), ainsi que sur l’influence relative des différents facteurs impliqués (vitesse, alcool, vigilance, etc.). Ce type de résultats sera par ailleurs à articuler avec les travaux qui s’intéressent aux activités hors accident, et ce, dans un intérêt réciproque : mettre l’accent sur les erreurs qui posent un problème avéré de sécurité, pas toujours identifiables par l’analyse de l’activité normale, et appréhender les mécanismes de leur récupération, par définition impossibles à étudier à partir de données d’accidents. De tels travaux demandent également une articulation avec des recherches plus circonscrites au laboratoire, de façon à associer richesse des situations complexes et manipulation des situations standardisées pour une meilleure compréhension des problèmes posés et de leurs fondements. À développer une approche scientifique d’une question, on a parfois tendance à oublier que cette question recèle des enjeux qui dépassent la seule « connaissance ». À ce titre, le nombre de morts et de blessés graves recensés chaque jour sur la route appelle la contribution de différentes approches, avec leurs méthodes et leurs angles d’analyse complémentaires, au-delà de toutes querelles de chapelles, pour déboucher sur des modes d’action efficaces.
Manuscrit reçu : avril 2002.
Accepté par V. Grosjean, É. Raufaste, A. Giboin
après modification : octobre 2002.
 
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NOTES
 
[1] Au sens de Leplat et Hoc (1983), c’est-à-dire : le modèle interne qui guide effectivement et non pas normativement l’activité du sujet.
[2] Comme l’atteste le nombre d’accidents mortels qui surviennent chaque année (ONISR, 2001), en dépit des mesures mises en place par les différentes instances ayant en charge la sécurité routière.
[3] L’erreur récupérée pouvant faire partie des mécanismes d’adaptation de l’opérateur à une tâche complexe (cf. Amalberti, 2001).
[4] Comme l’indique Rothengatter (1997), le concept de violation présuppose, au même titre que le concept d’erreur, la référence à une performance normative dont le comportement s’écarterait intentionnellement dans le premier cas, et de façon non planifiée dans le second.
[5] « Rester maître de son véhicule » relève plus souvent de la gageure que de la procédure...
[6] Même s’il peut paraître surprenant, à première vue, de vouloir dégager des « lois » à partir de phénomènes « accidentels », par définition non réguliers.
[7] Extraites, en règle générale, des procès-verbaux établis par les forces de l’ordre.
[8] Au sens large, c’est-à-dire : non seulement les défaillances correspondant au diagnostic et au pronostic portés sur la situation, mais également de nombreuses défaillances en termes de recherche d’information dans la mesure où cette activité reflète implicitement les hypothèses de l’individu (Neboit, 1980).
[9] À titre de précision : la rubrique « Éléments liés aux conditions internes de réalisation de la tâche » recouvre des paramètres tels qu’une contrainte de temps, un problème directionnel, la réalisation d’une tâche annexe, etc., et se démarque en cela des éléments caractérisant l’état psychophysiologique et émotif du conducteur.
[10] Ce qui n’exclut bien évidemment pas que l’auteur de l’ « erreur » puisse en être pénalement fautif...
[11] Au sens large des « informations » (internes comme externes) utiles à toutes les étapes du traitement de l’information, et notamment celles qui servent de base à la prise de décision.
[12] Et, plus précisément, comme le négatif de l’issue de la défaillance.
[13] Le nombre de besoins est supérieur au nombre d’usagers, l’analyse ayant fait ressortir plusieurs besoins pour certains d’entre eux.
[14] Au sens où ce sont ceux sur lesquels les constructeurs portent leurs principaux efforts.
[15] Common European Demonstrators.
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