2003
Le travail humain
Analyse de la tenue en main des couteaux lors d’opérations de désossement dans différents secteurs de la filière viande
L. Claudon
INRS, Département Homme au Travail, Laboratoire de Biomécanique et d’Ergonomie, avenue de Bourgogne, BP 27, 54501 Vandoeuvre Cedex. E-mail : laurent. claudon@ inrs. fr
C. Guiguet
INRS, Département Homme au Travail, Laboratoire de Biomécanique et d’Ergonomie, avenue de Bourgogne, BP 27, 54501 Vandoeuvre Cedex. E-mail : laurent. claudon@ inrs. fr
The incidence of Work Related Musculoskeletal Disorders of the Upper Limb (WRMDUL) is very high in the meat cutting industry. Due to the wide range of animals encountered, knives remain the conventional tools used for boning tasks. The aim of this study was to observe the different ways that knives are held by the workers during boning tasks and to investigate the relationships between these observations and the risk of WRMDUL.
To achieve this goal, 51 boners (11 beef boners, 23 pork boners and 17 poultry boners) were observed directly and/or by video. Five types of grip were selected during a preliminary study carried out in one plant : two dagger grips and three traditional grips. The experimenter coded each grip in real time at the workplace, using Kronos™ software installed on a laptop computer.
The results show that knives are gripped differently according to task and workplace. In this respect, during poultry boning tasks, the knife is never gripped like a dagger. This is in contrast to beef boning tasks and to ham boning tasks in pork processing plants, where this type of grip is in widespread use. When other pork boning tasks (shoulder, belly and loin boning) are carried out, the knife is held both like a dagger and in a more traditional way. Furthermore, a high degree of inter-individual variability was observed for certain boning tasks, especially for pork shoulder and belly boning tasks. Particular positions of the hand or of the thumb and the index finger on the knives were also noted, some workers gripping the knife with the hand on both the handle and the blade or with the index finger on the blade and the thumb resting on the handle, close to the blade. These ways of holding knives could cause high levels of biomechanical stress. The study also revealed that workers change grip position frequently. This is related, in the discussion section, to the high electromyogram levels recorded elsewhere.
Finally, some basic recommendations on the holding knives are given.
Keywords :
Observation, Gripping, Knife, Work-related Musculoskeletal Disorders of the Upper Limb, Meat Industry.
L’objectif de cette étude visait à observer les différentes tenues en main des couteaux dans les ateliers de découpe de viande et à étudier en quoi ces tenues pouvaient intrinsèquement constituer un risque de TMS du membre supérieur. L’observation directe et par vidéo a permis de mettre en évidence une grande variabilité des tenues en main selon les secteurs d’activités et les tâches observées. Une variabilité a également été observée au sein de tâches identiques réalisées par des opérateurs différents. Des positions particulières de la main et des doigts sur le couteau sources de sursollicitations biomécaniques ont également été identifiées. Enfin, cette étude a également mis en évidence des fréquences de changement tenue en main très élevées.
Quelques recommandations sont proposées au cours de la discussion afin de réduire le risque de TMS en relation avec la façon de tenir en main le couteau.
Mots-clés :
Observation, Tenue en main, Couteau, Troubles musculo-squelettiques, Industrie de la viande.
Les industries de transformation de la viande constituent une filière où les conditions de travail sont généralement difficiles. Toutes les études statistiques et épidémiologiques récentes montrent une très forte augmentation des troubles musculosquelettiques (TMS) du membre supérieur dans la filière viande et plus particulièrement dans les ateliers de découpe comme le rapportent Loppinet et Aptel en 1997 dans une revue de la littérature sur le sujet. Si l’évolution croissante des TMS dans la filière viande n’est plus à démontrer, leurs déterminants sont, par contre, encore mal connus et se situent à plusieurs niveaux. Ainsi, Silvin (2000) mentionne des facteurs liés à l’organisation du travail (cadence de travail, absence de rotation de postes, contraintes de temps), à la tâche (durée de cycle, répétitivité, monotonie, contrainte cognitive), au port de gant, au poste de travail, à l’environnement (froid, humidité, nuisance sonore) et au couteau (conception, affilage, affûtage).
Le couteau demeure actuellement l’outil emblématique des entreprises de transformation de la viande. En effet, de par la forte variabilité des produits biologiques, les opérations de découpe de viande n’ont pas encore donné lieu à des opérations mécanisées. Or, le couteau a subi peu d’évolution sur le plan ergonomique et agit directement par ses qualités et son entretien sur les principaux facteurs de risque biomécaniques des TMS, à savoir la force exercée par les opérateurs, les amplitudes articulaires au niveau de leur membre supérieur et la répétitivité des gestes (Claudon, 2001 ; Silvin, 2000). Quelques études illustrent le fait que les utilisateurs de couteaux dans l’industrie de la viande sont soumis à des sollicitations biomécaniques élevées (Bao, Silverstein, & Cohen, 2001 ; Christensen & Larsen, 1995 ; Magnusson et al., 1987 ; Marklin & Monroe, 1998 ; Silvin, 2000 ; Stoy & Aspen, 1999).
Afin de réduire les sollicitations biomécaniques relatives à l’utilisation d’un couteau, plusieurs suggestions sont apparues dans la littérature. Tout d’abord, suite à l’étude de Mergler, Vézina, Beauvais et Everell (1983) qui avait révélé un lien significatif entre un couteau qui coupe mal et des douleurs au cou, aux épaules et aux membres supérieurs, certains auteurs se sont intéressés à l’effet du pouvoir de coupe de la lame sur l’effort de maintien du couteau (Bishu, Calkins, Lei, & Chin, 1996 ; Mabey, Pethick, Graves, & Adams, 1987 ; Szabo, Radwin, & Henderson, 2001). Par ailleurs, un autre axe de recherche a également été développé. Il s’agit de l’étude de l’angle entre l’axe de la lame et celui du manche afin de réduire certaines postures extrêmes du poignet (Armstrong, Foulke, Joseph, & Goldstein, 1982 ; Bobjer, 1989 ; Magnusson et al., 1987). Enfin, quelques études ont également été consacrées à l’amélioration du manche et de la garde du couteau (Bobjer, 1989 ; Cochran, Howe, & Riley, 1985 ; Cochran & Riley, 1986 ; Riley & Cochran, 1981).
Toutefois, à notre connaissance, aucune étude n’aborde le problème de la tenue en main d’un couteau en relation avec la problématique des TMS. Plus spécifiquement, la question qui est posée est de savoir si la façon dont le couteau est tenu en main peut constituer intrinsèquement un risque de TMS. Ainsi, l’objectif de cette étude est d’analyser, au travers de l’exemple d’opérateurs réalisant des opérations de désossement dans les secteurs du bœuf, du porc et de la volaille, les différentes prises en main du couteau et leurs conséquences possibles en termes d’apparition de TMS.
L’étude a été menée dans 12 entreprises de la transformation de viande de boucherie : 4 du secteur bovin, 5 du secteur porcin et 3 du secteur de la volaille ; 51 opérateurs (11 du secteur bovin, 23 du secteur porcin et 17 du secteur de la volaille) ont accepté d’être observés à leur poste de travail après avoir été préalablement informés du contenu et des buts de l’expérimentation. Ils occupaient tous des postes de désossement : désossement de quartiers avant et arrière et de trains de côtes de bovins, de jambons, d’épaules, de longes et de poitrines de porcs et enfin d’ailes et de cuisses de dindes sur table ou sur tapis. Pour ces derniers, la différence entre travail sur table et sur tapis réside dans le fait que, lors du travail sur table, le désossement de la pièce est entièrement réalisé par un seul opérateur alors que, lors d’un travail sur tapis, plusieurs opérateurs désossent séquentiellement les différentes parties de la pièce.
Afin d’observer les différentes positions du couteau dans la main, une étude préliminaire a permis de retenir cinq positions du couteau dans la main pour cette analyse dont deux en position dite poignard (lame située à l’extérieur du bord médial de la main) et trois en position dite traditionnelle (lame située à l’extérieur du bord latéral de la main). Chaque position, représentée par un code (A, B, C, D, E), est décrite par rapport à l’orientation du tranchant, du côté et du dos de la lame ainsi que par rapport à la position des doigts et de la main sur le manche et/ou sur la garde (Fig. 1).
Figure 1.Définition des différentes parties du couteau utilisées pour décrire les positions du couteau dans la mainDefinition of the different parts of the knife used to describe the positions of the knife in the hand
La description de chacune des cinq positions est la suivante :
En prise dite poignard, les codes sont :
— Position A : position dite poignard avec le tranchant de la lame orienté vers le corps de l’utilisateur. La première articulation interphalangienne des quatre derniers doigts est positionnée sur le dessus du manche du couteau et le pouce est en opposition aux doigts en appui sur l’index. La garde est en appui sur l’éminence hypothénar (Fig. 2A).
— Position B : position dite poignard avec le dos de la lame orienté vers le corps de l’utilisateur. La première articulation interphalangienne des quatre derniers doigts de la main est positionnée sur le dessous du manche du couteau et le pouce est en opposition aux doigts en appui sur l’index. La garde est en appui sur la partie externe de la première articulation interphalangienne de l’auriculaire (Fig. 2B).
En position dite traditionnelle, les codes sont :
— Position C : position dite traditionnelle avec le côté de la lame orienté perpendiculairement au plan de travail. La première ou la deuxième phalange des quatre derniers doigts de la main est positionnée sur le dessous du manche du couteau et le pouce est en opposition aux doigts en appui sur l’index. La garde est en appui sur la partie externe de la première articulation interphalangienne de l’index (Fig. 2C).
— Position D : position dite traditionnelle avec le côté de la lame orienté parallèlement au plan de travail et le tranchant de la lame dirigé vers le corps de l’utilisateur. La partie distale des quatre derniers métacarpes de la main est positionnée sur le dessus du manche du couteau et le pouce est en opposition aux doigts en appui sur l’index. La garde est en appui sur la partie postérieure de la deuxième phalange du pouce (Fig. 2D).
— Position E : position dite traditionnelle avec le côté de la lame orienté parallèlement au plan de travail et le tranchant de la lame dirigé à l’opposé du corps de l’utilisateur. La première phalange ou l’articulation métacarpo-phalangienne des quatre derniers doigts de la main est positionnée sur le dessous du manche du couteau et le pouce est en opposition aux doigts en appui sur l’index. La garde est en appui sur la partie externe de la première phalange de l’index (Fig. 2E).
Figure 2. Les cinq positions du couteau dans la main et les codes associésThe five grips with the associated codes
Les graphes permettant de connaître la position du couteau dans la main en fonction du temps ont été obtenus à l’aide du logiciel Kronos™ (Kerguelen, 1997). Les temps morts, les périodes d’affilage ainsi que les changements de pièces ont également été enregistrés lors de l’observation, mais n’ont pas été pris en considération lors de l’analyse. La durée de la période d’enregistrement variait de sept minutes à vingt minutes selon le type d’activité observé. De telles durées permettaient d’observer un nombre variable de cycles selon les secteurs considérés du fait de la différence de la durée du cycle. En effet, la durée de cycle moyenne était de l’ordre de deux minutes dans le secteur bovin, de trente secondes dans le secteur porcin et de vingt secondes dans le secteur de la volaille pour des opérations réalisées sur table et de cinq secondes pour des opérations effectuées sur tapis. Le choix des périodes d’observation était effectué en concertation avec l’encadrement et les opérateurs afin qu’elles soient les plus représentatives de l’activité de travail. En parallèle à ces observations directes, des enregistrements vidéo étaient systématiquement réalisés par un second observateur afin de permettre, a posteriori dans le laboratoire, une analyse plus fine des positions du couteau dans la main.
De plus, une analyse de la fréquence de changement de position des couteaux dans la main a été menée à partir des graphes obtenus au moyen du logiciel Kronos™ sur un échantillon de 22 opérateurs sélectionnés par tirage au sort parmi les 51 observés.
III . 1. POSITIONS DU COUTEAU DANS LA MAIN
Les graphes permettant l’analyse des différentes positions de la main sur le manche du couteau se présentent sous la forme décrite sur la figure 3.
Figure 3.Graphe d’un opérateur réalisant du désossement de quartier de bœufGraph of a worker boning a quarter of beef
De par la spécificité des activités au sein des trois secteurs considérés (bovin, porcin et volaille), l’observation des positions de couteaux dans la main doit être analysée séparément dans chaque secteur.
Dans le secteur bovin, les durées moyennes d’utilisation des couteaux dans les cinq positions décrites dans le § II sont regroupées dans le tableau 1. Les durées sont exprimées en pourcentage du temps de travail et les valeurs indiquées entre parenthèses représentent respectivement les minimales et maximales. Les résultats montrent que les opérations de désossement se font avec le couteau majoritairement tenu en prise poignard (prise A + prise B). En effet, il est tenu à plus de 90 % du temps en prise poignard (A + B) lors du désossement de quartiers avant et arrière de bœuf et à 75 % du temps pour le désossement de trains de côtes. De plus, les variabilités observées par les chiffres indiqués entre parenthèses sont relativement faibles.
TABLEAU 1 :
Répartition des durées de maintien des couteaux dans les cinq différentes positions décrites précédemment selon les différents postes de désossement du secteur bovin. Les durées sont exprimées en pourcentages du temps de travail et les valeurs indiquées entre parenthèses représentent respectivement les minimales et maximales
Distribution of the holding duration for the five grips previously described according to the different boning workplaces observed in the bovine sector. Durations are expressed as a percentage of work time and values indicated between brackets represent respectively minimum and maximum values
Contrairement au secteur bovin, une variabilité plus grande dans la façon de tenir le couteau a été observée dans le secteur porcin (tableau 2). Ainsi, si les opérateurs qui effectuent du désossement de jambon utilisent très majoritairement la prise poignard, les opérateurs réalisant le désossement de poitrines maintiennent principalement leurs couteaux en positions traditionnelles (positions C, D et E). De plus, des variabilités interindividuelles sont également observées comme en témoignent, par exemple, les chiffres indiqués entre parenthèses pour la prise A lors d’opérations de désossement d’épaules.
TABLEAU 2 :
Répartition des durées de maintien des couteaux dans les cinq différentes positions décrites précédemment selon les différents postes de désossement du secteur porcin. Les durées sont exprimées en pourcentages du temps de travail et les valeurs indiquées entre parenthèses représentent respectivement les minimales et maximales
Distribution of the holding duration for the five grips previously described according to the different boning workplaces observed in the pork sector. Durations are expressed as a percentage of work time and values indicated between brackets represent minimum and maximum values respectively
La principale distinction du secteur de la volaille par rapport aux deux autres secteurs précédemment cités concerne le fait que les couteaux ne sont jamais utilisés en position poignard (position A ou B) (tableau 3). En effet, de par la taille des pièces de viande traitées, toutes les opérations de désossement sont effectuées en position traditionnelle. Comme pour le
TABLEAU 3 :
Répartition des durées de maintien des couteaux dans les cinq différentes positions décrites précédemment selon les ateliers considérés du secteur de la volaille. Les durées sont exprimées en pourcentages du temps de travail et les valeurs indiquées entre parenthèses représentent respectivement les minimales et maximales
Distribution of the holding duration for the five grips previously described according to the workplaces observed in the poultry sector. Durations are expressed as a percentage of work time and values indicated between brackets represent minimum and maximum values respectively
secteur porcin, des variabilités importantes peuvent être observées entre les différents postes. Une différence significative apparaît particulièrement entre les opérations de désossement de cuisses de dindes réalisées sur tapis et celles effectuées sur table. En effet, sur tapis, le désossement est parcellarisé en opérations élémentaires alors que, sur table, chaque opérateur désosse complètement les cuisses de dindes.
III . 2. VARIANTES DANS LES POSITIONS
Figure 4.Main partiellement positionnée sur la lame en prise poignard (A) et en prise traditionnelle (B)Hand partially over the blade in dagger grip (A) and in usual grip (B)
Figure 5.Doigt positionné sur de dos de la lame : le pouce (A), l’index (B)Finger resting over the back of the blade : thumb (A), index (B)
Une analyse plus fine, menée à partir des enregistrements vidéo, montre que les positions réellement observées présentent des variantes par rapport aux positions de base telles que décrites dans le § II. Ainsi, 31 % des opérateurs positionnent, ponctuellement ou de façon quasi permanente, une partie de leur main sur la lame soit en prise poignard (Fig. 4A) ou soit en prise traditionnelle (Fig. 4B). De plus, 51 % posent ponctuellement l’extrémité du pouce (Fig. 5A) ou de l’index (Fig. 5B) sur le dos de la lame. Enfin, 5 % des opérateurs placent le pouce de leur main dominante en appui sur la partie terminale du manche lorsqu’ils utilisent leur couteau en prise poignard A (Fig. 6).
Figure 6. Prise poignard avec le pouce en appui sur la partie terminale du mancheDagger grip with the thumb resting on the end part of the handle
III . 3. FREQUENCES DES CHANGEMENTS DE POSITION
Une analyse menée sur un échantillon de 22 opérateurs sélectionnés par tirage au sort a permis d’observer une fréquence de changement de position de couteaux variant de 200 fois/heure pour le désossement de quartier de bœuf à 1 500 fois/heure pour un opérateur effectuant du désossement d’ailes de dindes sur tapis. Ces valeurs ont été obtenues par extrapolation par rapport à la durée des séquences d’observation qui variait de sept à vingt minutes. Des valeurs intermédiaires de 500 et de 800 correspondent respectivement au désossement de pièces de porc et de cuisses de dindes sur table.
D’une manière générale et en dehors de la problématique de la tenue en main du couteau et du risque de TMS qui était l’objectif de cette étude, les résultats rapportés ci-dessus montrent tout d’abord une grande variabilité dans la prise en main d’un couteau selon le type d’activité. Ainsi, un couteau à désosser est tenu très majoritairement en prise poignard dans le secteur bovin et pour le désossement de jambons, la moitié du temps pour le désossement d’épaules de porc et, au contraire, n’est jamais utilisé dans cette position dans le secteur de la volaille. Ces variabilités, qui s’expliquent aisément par la nature même du produit traité (les dimensions d’une aile de dinde ne justifient pas l’utilisation de la prise poignard), rendent compte de la difficulté de concevoir un manche de couteau dit « ergonomique » unique pour toutes les activités de désossement. Mais, au travers de cette variabilité interactive, il apparaît également une variabilité intra-individuelle forte à l’intérieur de certaines tâches. Ainsi, dans le cas du désossement d’épaules de porc, les résultats montrent une utilisation en prise poignard de type A variant de 4 à 89 % du temps selon l’opérateur observé. Une telle variabilité peut s’expliquer par des différences de stratégies opératoires. Silvin (2000) a mis en évidence l’expérience professionnelle comme étant un des déterminants potentiels à ces différences interindividuelles. La formation initiale et l’apprentissage de la tâche constituent certainement d’autres déterminants, mais qui n’ont pu être analysés dans le cadre de la présente étude.
Par rapport à la problématique de la tenue en main du couteau et du risque de TMS, les observations directes et par enregistrements vidéo révèlent quelques informations méritant discussion. Tout d’abord, l’utilisation de la prise traditionnelle pour effectuer certaines opérations de désossement, comme cela a été observé pour les épaules de porc, doit être mise en relation avec les résultats de l’étude menée par Grant et Habes (1997) qui montrent que la prise poignard permet d’exercer des efforts plus importants et présente des ratios EMG/force plus faibles que la prise traditionnelle. Cette information inciterait donc à favoriser, autant que faire se peut, l’utilisation du couteau en prise poignard et à éviter la prise traditionnelle lorsque les efforts de coupe sont élevés afin de réduire les sollicitations musculaires du membre supérieur. Par contre, le positionnement du pouce sur l’extrémité du manche en prise poignard, comme cela est observé sur la figure 6, ne semble pas recommandé car cela pourrait présenter une sollicitation élevée des tendons du long abducteur et du court extenseur du pouce dont l’inflammation est caractérisée par la maladie de de Quervain. Ce type de TMS est également rapporté dans l’industrie de la viande (Hagberg et al., 1995 ; Moore & Garg, 1994). Toutefois, afin de confirmer ou d’infirmer les hypothèses émises ci-dessus et afin de se situer dans un cadre plus large de TMS fréquemment décrites dans la littérature relative à la filière viande (Loppinet & Aptel, 1997), à savoir le syndrome du canal carpien et les tendinites du poignet, une étude biomécanique devrait être menée. Celle-ci permettrait ainsi de vérifier si, globalement, l’utilisation plus fréquente de la prise poignard, avec ou sans action du pouce sur l’extrémité du manche, permet de réduire l’ensemble des sollicitations biomécaniques à savoir non seulement les efforts musculaires du membre supérieur, mais également les postures extrêmes du poignet ainsi que la répétitivité des gestes.
La présente étude met également en évidence un nombre élevé de changements de prises effectués par les opérateurs dans une journée de travail. Dans l’industrie de la viande, il est courant de parler de la répétitivité des gestes. Mais, comme le montrent les résultats présentés dans le § III . 3, il est également possible de parler de la répétitivité des changements de prises de couteaux. Ceux-ci sont souvent réalisés par une gestuelle rapide qui se traduit, comme le rapporte une étude précédente menée par Claudon (2001), par des « pics » sur le signal électromyographique (EMG) du muscle fléchisseur commun superficiel des doigts (FCS) lorsque l’opérateur change de prise (prise A → prise B ou inversement) (Fig. 7). De tels « pics » traduisent des mises sous tension importantes et rapides des tendons du muscle FCS pouvant également contribuer à accroître le risque de TMS.
Figure 7. EMG du muscle FCS d’un opérateur réalisant le désossement d’un quartier de bœufEMG of FDS muscle of a worker boning a quarter of beef
Enfin, bien que non directement en relation avec la problématique TMS, cette étude montre également des positionnements fréquents d’une partie de la main et/ou des doigts sur la lame. Même si de telles prises peuvent s’expliquer par la volonté de l’opérateur de réduire le bras de levier entre la main et l’extrémité de la lame (Fig. 4) ou d’accentuer l’effort d’appui sur la lame (Fig. 5), elles ont pour effet de créer des pressions locales importantes sur les tissus (Fig. 8). Or, une pression locale sur certaines régions de la main peuvent causer des lésions à la peau et aux structures sous-jacentes, comme les nerfs, les bourses séreuses et les vaisseaux sanguins (Hagberg et al., 1995). Dans le cas particulier de la prise présentée sur la figure 8, et dans l’hypothèse où l’opérateur travaille en permanence avec le couteau ainsi positionné, le choix d’un couteau présentant une longueur de lame plus courte devrait permettre à celui-ci de positionner correctement sa main sur le manche du couteau tout en conservant un bras de levier équivalent et donc un niveau identique de sollicitations biomécaniques dans son membre supérieur, évitant ainsi des pressions locales importantes sur l’éminence hypothénar de sa main dominante.
Figure 8. Point de compression sur l’éminence hypothénarCompression point on the hypothenar protuberance
Dans le cadre de la problématique TMS dans l’industrie de la viande, il est souvent fait mention de forces élevées et de postures extrêmes et dont les déterminants sont brièvement rappelés en introduction. Cette étude montre également que certains facteurs de risque de TMS peuvent être liés à la façon de tenir le couteau dans la main.
Toutefois, quelques conseils comme privilégier la prise poignard pour les efforts importants (dans la mesure où cela n’engendre pas des risques posturaux pour le reste du corps), choisir une longueur de lame appropriée afin d’éviter de tenir un couteau avec la main positionnée à la fois sur le manche et sur la lame, éviter de positionner l’index ou le pouce sur le dos de la lame ou le pouce en appui sur l’extrémité du manche ou enfin limiter autant que faire se peut les changements de prise en main du couteau, pourraient contribuer en une réduction des facteurs de risque de TMS.
Manuscrit reçu : août 2001.
Accepté par R. Amalberti après révision : avril 2003.
·
Armstrong, T. J., Foulke, J. A., Joseph, B. S., & Goldstein, S. A. (1982). Investigation of cumulative trauma disorders in a poultry processing plant. American Industrial Hygiene Association Journal, 43, 103-116.
·
Bao, S., Silverstein, B., & Cohen, M. (2001). An electromyography study in high risk poultry processing jobs. International Journal of Industrial Ergonomics, 27, 375-385.
·
Bishu, R. R., Calkins, C., Lei, X., & Chin, A. (1996). Effect of knife type sharpness on cutting forces. In A. Mital, H. Krueger, S. Kumar, M. Menozzi, & J. Fernandez (Eds.), Advances in Occupational Ergonomics and Safety I (pp. 479-483). Cincinnati, OH : International Society for occupational Ergonomics and Safety.
·
Bobjer, O. (1989). Ergonomics knives. In A. Mital (Ed.), Advances in Industrial Ergonomics and Safety I (pp. 291-298). London, UK : Taylor & Francis.
·
Christensen, H., & Larsen, J. (1995). Handgrip strength and forearm muscle activity during meat cutting. Communication présentée à PREMUS 95. Montréal, Canada, Sept.
·
Claudon, L. (2001). Upper limb biomechanical stresses during beef boning tasks. Communication présentée à PREMUS 2001. Amsterdam, Hollande, Sept.
·
Cochran, D. J., Howe, D. R., & Riley, M. W. (1985). An evaluation of commercially available plastic handled knife handle. Paper presented at the 29th Annual Meeting of the Human Factors Society. Baltimore, MA, Sept.
·
Cochran, D. J., & Riley, M. W. (1986). An evaluation of knife handle guarding. Human Factors, 28, 295-301.
·
Grant, K. A., & Habes, D. J. (1997). An electromyographic study of strength and upper extremity muscle activity in simulated meat cutting tasks. Applied Ergonomics, 28, 129-137.
·
Hagberg, M., Silverstein, B., Wells, R., Smith, M., Hendrick, H. W., Carayon, P., & Pérusse, M. (1995). Les lésions attribuables au travail répétitif. Sainte-Foy, Canada : Éditions MultiMondes.
·
Kerguelen, A. (1997). The Kronos Software : a tool for work activity analysis. Paper presented at the 13th Triennal Congress of International Ergonomics Association. Tampere, Finlande, Juin.
·
Loppinet, M., & Aptel, M. (1997). Les TMS dans la filière viande – Revue de la littérature. (Les Notes scientifiques et techniques no 162). Nancy : Institut National de Recherche et de Sécurité.
·
Mabey, M. H., Pethick, R. J., Graves, R. J., & Adams, P. K (1987). Reducing upper limb strain injury by redesign : A case study in food processing industry. New York, NY : Taylor & Francis.
·
Magnusson, M., Örtengren, R., Andersson, G. B. J., Petersén, I., & Sadel, B. (1987). An ergonomic study of work methods and physical disorders among professional butchers. Applied Ergonomics, 18, 43-50.
·
Marklin, R. W., & Monroe, J. F. (1998). Quantitative biomechanical analysis of wrist motion in bone-trimming jobs in the meat packing industry. Ergonomics, 41, 227-237.
·
Mergler, D., Vézina, N., Beauvais, A., & Everell, J. (1983). The effects of working conditions on the health of slaughterhouse workers (Report 047). Montréal : Canadian Centre for Occupational Health and Safety.
·
Moore, J. S., & Garg, A. (1994). Upper extremity disorders in a pork processing plant : relationships between job risk factors and morbidity. American Industrial Hygiene Association Journal, 55, 703-715.
·
Riley, M. W., & Cochran, D. J. (1981). Handles for sharp tools. Communication présentée au Symposium on Occupational Safety Research and Education. Morgantown, PA, Janv.
·
Silvin, S. (2000) Sollicitations biomécaniques des opérateurs dans les ateliers de découpe de viande. (Les Notes scientifiques et techniques no 185). Nancy : Institut National de Recherche et de Sécurité.
·
Stoy, D. W., & Aspen, J. (1999). Force and repetition measurement of ham boning. American Association of Occupational Health Nurses Journal, 47, 254-260.
·
Szabo, R. L., Radwin, R. G., & Henderson, C. J. (2001). The influence of knife dullness on poultry processing operator exertions and the effectiveness of periodic knife steeling. American International Health Association Journal, 62, 428-433.