2002
Les Cahiers de la Shoah
La Shoah et la création de l’État d’Israël : où en est l’historiographie ?
Catherine Nicault
On présente couramment la création de l’État d’Israël en 1948 comme la conséquence de la Shoah, et, à l’évidence, il y a un lien entre la Catastrophe et la réalisation des aspirations politiques du mouvement sioniste – la seule proximité chronologique le suggère. Mais il ne s’agit nullement d’un rapport de causalité direct et encore moins unique.
Un lien incontestable, mais indirect, qui mériterait examen
Le fait est que la création de l’État d’Israël résulte de facteurs multiples, certains plus fondamentaux même que la destruction du judaïsme européen. Rappelons en particulier que, sans l’existence en 1945 d’une communauté juive forte d’environ 500 000 âmes (le Yishouv) et d’une base pré-étatique juive en Palestine, l’État d’Israël n’aurait à coup sûr jamais vu le jour, Shoah ou pas. Autrement dit, l’État juif est d’abord, si l’on remet les choses en perspective, le produit d’un demi-siècle d’efforts constructifs déployés par le mouvement sioniste, de propagande dans les communautés, d’encouragement à l’alyah, d’achats de terres et de création d’implantations industrielles, de la mise sur pied enfin, à la faveur de circonstances historiques bien particulières, d’institutions sociales et politiques juives diverses.
Reste que sans le nazisme et la
Shoah dans le rôle de catalyseur, d’accélérateur, ou encore, pour reprendre l’expression d’Élie Barnavi, de « levier
[1] », il est douteux que l’État d’Israël ait jamais vu le jour. La révélation de la tragédie après la guerre a créé en effet un terrain favorable à l’accueil de l’affirmation du droit inaliénable des rescapés à s’établir dans un État juif en Palestine en conférant aux thèses sionistes « la simplicité de l’évidence : pour que cela ne se reproduise plus, il faut aux Juifs une terre à eux
[2] ». Cela, alors même que l’adoption par l’Angleterre, en 1939, de la politique dite du « Livre Blanc » avait, dans un passé proche, sérieusement compromis le rêve étatique du mouvement sioniste.
Constatons d’abord que cette force de « l’évidence » a naturellement joué à plein sur les survivants, à commencer par les rescapés des ghettos et des camps nazis, qui, pour des raisons psychologiques et/ou par conviction sioniste, ne peuvent plus envisager de reprendre en Europe le cours d’une existence dépourvue de sens et entendent reconstruire leur vie ailleurs, le plus souvent en Palestine à défaut d’autres solutions praticables. Autrement dit, le traumatisme de la Shoah a fourni au mouvement sioniste, outre des sympathies nouvelles dans les communautés juives les plus assimilées, un nouveau « matériel humain » d’immigrants qui, indéniablement, a représenté un atout essentiel pour la réalisation de son projet étatique.
Enfin les opinions publiques, les dirigeants des États formant la communauté internationale, auparavant indifférents, sont devenus eux aussi réceptifs à cette force de « l’évidence », mêlée, dans des proportions variables, de compassion et de sentiment de culpabilité. C’est là l’origine d’une multitude de concours accordés par des contemporains non-juifs « ordinaires » à l’épopée de l’immigration illégale vers la Palestine
[3]. De là aussi la propension nouvelle chez maints responsables politiques de l’après-guerre à considérer l’entreprise sioniste d’un œil compréhensif, même si chez eux, le motif humanitaire est naturellement bien loin d’être le seul à entrer en ligne de compte. Ainsi le président des États-Unis Harry Truman, bien connu pour une sensibilité à la question juive que ne partage pas le Département d’État. Après la guerre. Léon Blum, certes prosioniste de longue date, exprime un point de vue désormais largement partagé dans les milieux socialistes internationaux lorsqu’il écrit dans
Le Populaire du 6 juillet 1947, un peu avant l’affaire de l’
Exodus : « Comment admettre que les survivants de Lublin et du ghetto de Varsovie, que les enfants orphelins des gazés d’Auschwitz se voient refuser l’accès vers la terre où ils veulent chercher une nouvelle patrie
[4] ? ». Plus surprenantes, mais singulièrement révélatrices, ces déclarations émanant du camp communiste et soviétique qui établissent un lien inédit entre les persécutions endurées par « le peuple juif » pendant la guerre, sa situation en Europe après celle-ci et les aspirations sionistes : « Cette convention est d’avis », lit-on dans la Résolution arrêtée par la Conférence syndicale mondiale de Londres en février 1945, qu’
« après la guerre un moyen doit être trouvé à travers une action internationale pour réparer le malheur causé au peuple juif. Protéger les Juifs de l’oppression et de la discrimination dans tous les pays doit être l’obligation de la nouvelle autorité internationale. Il faut donner au peuple juif la possibilité de continuer la reconstruction de la Palestine en tant que foyer national […] tout en garantissant les intérêts de la population [en Palestine] et l’égalité des droits [5] ».
« Le peuple juif a enduré pendant la dernière guerre des malheurs et des souffrances extraordinaires », déclare pour sa part le Soviétique Andrei Gromyko à la tribune de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies le 14 mai 1947.
« Ces malheurs et ces souffrances peuvent, sans exagération, être qualifiés d’indescriptibles. […] Une énorme proportion des Juifs d’Europe qui ont survécu à la guerre se sont trouvés sans patrie, sans abri et sans moyen de subsistance. Des centaines de milliers de Juifs errent à travers différents pays européens à la recherche d’un asile. Une grande partie d’entre eux se trouvent dans des camps de personnes déplacées et continuent d’endurer de lourdes privations. […] L’expérience du passé et surtout de la Seconde Guerre mondiale a prouvé qu’aucun des pays d’Europe occidentale n’a été en mesure d’accorder au peuple juif l’aide nécessaire pour la défense de ses droits et la protection de son existence même, que mettaient en danger les hitlériens et leurs alliés. C’est là un fait pénible, mais qu’il faut reconnaître, hélas, comme il faut reconnaître tous les faits. Qu’aucun des pays d’Europe occidentale n’ait été en mesure d’assurer la défense des droits élémentaires du peuple juif ou de le protéger contre les violences déclenchées par les bourreaux fascistes, cela explique l’aspiration des Juifs à la création d’un État à eux. Il serait injuste de ne pas tenir compte de ce fait, et de refuser au peuple juif le droit de réaliser de semblables aspirations. On ne saurait justifier le refus de ce droit au peuple juif si l’on tient compte de tout ce qu’il a souffert au cours de la Seconde Guerre mondiale [6] ».
Ainsi, par son impact psychologique et moral, la Shoah a indéniablement ouvert la voie aux objectifs sionistes en Palestine. Ce constat ressort d’une manière ou d’une autre des études historiques fragmentaires consacrées à ce jour à l’opinion publique, au judaïsme d’après-guerre, ou aux hommes d’État investis d’un rôle dans la « question palestinienne », en attendant la grande synthèse qui manque encore sur la question. Relevons au passage qu’il ne va d’ailleurs pas sans poser un problème de cohérence avec la thèse, couramment admise aujourd’hui, suivant laquelle l’opinion n’aurait absolument pas pris la mesure du génocide juif, en tant que tel, dans les années suivant immédiatement la guerre : il y a là une aporie qui représente un défi pour les chercheurs de demain.
Le Yishouv et la Shoah : un sujet très fouillé
Nous laisserons donc de côté cette vaste question pour nous attacher au seul cas du
Yishouv pendant la guerre et l’immédiat après-guerre ainsi qu’aux réponses apportées par les historiens israéliens à cette interrogation qui touche au « grand mythe fondateur de l’État d’Israël
[7] » : quelle fut l’attitude véritable des Juifs de Palestine et de leurs dirigeants pendant la
Shoah, puis à l’égard des survivants ? Se sont-ils montrés concernés, responsables, et à quel degré ?
Comme l’ensemble des questions soulevées par la naissance et les premières années de l’État – le comportement du camp juif dans la première guerre israélo-arabe, les causes de l’exode massif des Arabes palestiniens, l’attitude israélienne dans les négociations avec les États arabes ou encore envers les immigrés juifs séfarades –, celle de l’attitude du Yishouv à l’égard du judaïsme européen pendant la Shoah, puis à l’égard des rescapés recèle une forte charge politique et idéologique. Comme telle, elle est l’objet de vifs débats en Israël depuis maintenant une vingtaine d’années.
Dans ce domaine comme dans les autres, l’historiographie classique, de tonalité « héroïque », a été en effet très influencée par la vision « officielle », c’est-à-dire travailliste, qui voit dans la
Shoah l’aboutissement, malheureusement inévitable et prévisible, de la condition juive en
Diaspora ; du coup, la création de l’État juif est présentée comme une nécessité qui s’est imposée au lendemain de la guerre comme l’unique moyen d’éviter le renouvellement d’une telle catastrophe. Cette vision rédemptrice de l’histoire juive, dont on perçoit bien la puissante fonction justificatrice et légitimatrice, a fortement inspiré du reste la Déclaration d’Indépendance
[8]. Elle est partie intégrante de la « religion civile » israélienne.
Dans cette perspective, le Yishouv ne pouvait avoir été qu’exemplaire, sauvant le maximum de vies juives possible pendant la guerre, offrant ensuite au prix de durs efforts un havre aux rescapés pantelants, arrachant, en union totale avec eux et dans le feu des combats de 1948-1949, l’État salvateur. Cette vision, les « nouveaux historiens » la contestent avec plus ou moins de vigueur et de sens de la provocation, en s’appuyant pour la plupart sur les archives, ouvertes à partir du début des années 1970. Examinons donc de plus près les termes de ce débat, en commençant par celui suscité par l’attitude du Yishouv vis-à-vis du judaïsme européen pendant la guerre.
Durant la guerre, les Juifs de Palestine et leurs dirigeants, en tout premier lieu David Ben Gourion, ont-ils vraiment fait tout leur possible pour sauver les Juifs d’Europe ? Cette interrogation est sans conteste la plus « douloureuse », la plus « poignante »
[9], la plus iconoclaste aussi puisqu’elle revient à se demander si les Juifs de la Palestine mandataire et leurs dirigeants, les futurs fondateurs de l’État si ardents à se poser en sauveurs du peuple juif, n’auraient pas une part de responsabilité dans l’étendue du désastre qui frappa le judaïsme européen entre 1941 et 1945.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire et comme le montre abondamment l’ouvrage de Tom Segev,
Le Septième million
[10], cette question fut posée de façon récurrente dès la fin des années quarante et dans le cours des années cinquante. L’opposition de droite, singulièrement le parti Hérout de Menahem Begin, en use alors comme d’une arme politique contre les gouvernements travaillistes de l’époque, à la faveur notamment des débats passionnés suscités par la conclusion de l’accord avec l’Allemagne sur les réparations, voté de justesse en septembre 1952, et par le procès Kastner. Oubliée dans les années soixante, décennie inaugurée par le procès Eichmann et marquée par le déploiement d’une première histoire universitaire de tendance apologétique, elle est posée à nouveau, cette fois dans les milieux de la recherche savante, dans les années soixante-dix et surtout quatre-vingt.
En gros le débat en Israël s’est organisé autour de trois thèmes : quand les Juifs de Palestine, et plus particulièrement leur élite dirigeante, ont-ils compris, intégré mentalement la tragédie qui se déroulait en Europe ? Une fois conscients de ce qui se passait, ont-ils considéré la catastrophe frappant les Juifs d’Europe comme « un problème en soi
[11] » et fait alors le maximum pour leur venir en aide, plaçant la
Shoah au sommet de leur l’échelle de priorités ? Comment enfin interpréter l’attitude de David Ben Gourion, cet homme complexe qui multiplie les déclarations apparemment contradictoires ?
Les réponses fournies par les historiens de ce que nous appellerons « l’école apologétique » lavent le Yishouv et ses dirigeants de toute accusation de manquement à leurs devoirs. D’après eux, c’est tardivement que les dirigeants sionistes ont su et compris ce qui se passait en Europe ; pas avant novembre 1942 en fait, lorsqu’un groupe de Juifs possédant la nationalité palestinienne et bloqués jusque-là en Pologne bénéficia d’une mesure d’échange entre les Britanniques et les Allemands et purent regagner la Palestine : leurs témoignages, corroborés par d’autres en 1943, furent décisifs dans la prise de conscience du Yishouv qui prend alors le deuil avec une belle unanimité, participe en masse aux veillées mortuaires publiques et aux réunions de protestation organisées par le rabbinat, les instances syndicales et partisanes. Les dirigeants politiques sont personnellement, intimement affectés, Ben Gourion en particulier que des témoins décrivent ému aux larmes par le récit d’une rescapée qu’il est venu écouter à Haïfa en 1943. C’est bien la preuve que sous sa carapace de dirigeant dur et cynique, le leader du MAPAÏ cache un cœur sensible.
Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que les moyens humains, matériels, financiers du
Yishouv étaient plus que « modestes
[12] ». Les Juifs de Palestine eux-mêmes ne se sentent vraiment sauvés d’une invasion allemande qu’à l’automne 1942, après l’échec de Rommel à El Alamein. En outre, Ben Gourion et l’Exécutif de l’Agence juive ne pouvaient lancer aucune opération en Europe sans l’accord et l’aide des Alliés, dont on sait les réticences à intervenir en faveur des Juifs spécifiquement. Et pourtant, le
Yishouv « uni derrière ses dirigeants, […] a fait tout ce qu’il a pu avec ses modestes moyens
[13] ». Il a répondu généreusement, eu égard à ses possibilités, aux collectes lancées par le Comité de sauvetage mis sur pied par l’Agence juive pour la Palestine à la fin de 1942 et confié à la direction d’Itzhak Gruenbaum. Avec l’argent recueilli, le Comité a conduit toutes sortes d’opérations de secours et de sauvetage.
À la moindre ouverture, est-il également souligné, les membres de l’Exécutif n’ont pas hésité à négocier avec les tortionnaires nazis afin de tenter de leur arracher coûte que coûte quelques vies ; ils se montrent, ce faisant, fidèles à la ligne de la
Haavara, l’accord conclu en 1933 et 1934 par le mouvement sioniste avec les autorités nazies, accord très controversé sur le plan moral mais qui sauva, rappelle-t-on, 20 000 Juifs allemands. L’un des plus éminents spécialistes de l’histoire de la
Shoah, le professeur Yehuda Bauer, a consacré un gros livre en 1994 à l’analyse détaillée de ces tractations pour répondre aux attaques exposées un peu plus loin
[14]. À ses yeux, les archives, tant sionistes qu’alliées et allemandes, font ressortir combien les négociateurs sionistes sont profondément concernés par leur mission de sauvetage, combien leur seul mobile est de sauver des Juifs, le plus possible de Juifs. Il insiste en particulier sur les efforts de Ben Gourion pour réunir des fonds nécessaires à la poursuite de négociations des plus hasardeuses alors même qu’il est intimement convaincu qu’il s’agit d’extorsions de fonds
[15]. Yehuda Bauer pour sa part est d’avis qu’il y eut réellement moyen de négocier avec les Allemands, car ceux-ci, par appât du gain ou dans l’espoir de nouer ainsi un contact avec les Alliés, manifestèrent parfois un certain pragmatisme. Si la presque totalité des tentatives échouèrent, il faut surtout l’imputer selon lui à l’insuffisance des moyens dont disposait le mouvement sioniste et à l’indifférence criminelle des Alliés, des Anglais surtout. Ce thème est omniprésent dans cette famille d’écrits : Les dirigeants du
Yishouv, Ben Gourion en tête, ont multiplié les interventions, les démarches auprès des Alliés, sans jamais rien pouvoir obtenir d’eux en faveur de leurs frères d’Europe
[16].
Dans la même veine, on lit souvent que le
Yishouv a bel et bien tenté de tendre physiquement la main aux persécutés d’Europe, mais les Anglais refusent longtemps la formation d’une Brigade juive recrutée en Palestine et n’acceptent de l’expédier en Europe qu’à l’extrême fin de la guerre. Ces difficultés ne font que mieux ressortir l’acte de bravoure que constitue au début du printemps 1944 l’envoi, durement négocié avec les Britanniques, d’une trentaine de parachutistes derrière les lignes allemandes par la
Haganah pour prêter main-forte à la résistance juive. Trois d’entre eux, tous des
kibboutznikim, incarnations de l’esprit pionnier, y laissent la vie et deviennent des martyrs de la cause sioniste et juive, bientôt véritables « mythes sacrés » du panthéon national, tels Enzo Sereni et surtout Hanna Szenes
[17].
La défense de la personnalité et des agissements de Ben Gourion tiennent, on l’a constaté, une grande place dans la démonstration. Le phénomène date de la fin des années 1980, et résulte des attaques de ce que je nommerai pour la distinguer de la tendance précédente « l’école critique ». Alors que les premiers biographes du leader sioniste survolent l’épisode de la guerre
[18], Shabtaï Teveth
[19] ou Touvia Friling
[20] le passent au crible. Confrontés à d’étranges silences, voire à des déclarations d’une sécheresse choquante à nos yeux d’aujourd’hui, ces auteurs soulignent qu’à d’autres moments, plutôt rares il est vrai, Ben Gourion se montre émotif jusqu’aux larmes. Néanmoins l’image qui se dégage du leader sioniste est surtout celle d’un pragmatique absolu, qui ne s’attelle et ne se laisse habiter que par des tâches auxquelles il voit une solution, ce qui n’est précisément pas le cas de la
Shoah sur laquelle il serait au demeurant fort bien renseigné. La catastrophe survenue (et qu’il a prédite, tentant d’avertir les communautés menacées), il ne lui reste à ses yeux qu’une chose à faire même s’il continue de participer à des plans de sauvetage ponctuels : sauver ce qui restera du peuple juif en organisant son immigration en Palestine.
Si minces soient au bout du compte les réalisations du Yishouv, si fort peu de Juifs d’Europe lui doivent finalement la vie, ce n’est pas parce qu’il a peu fait, mais parce qu’il était faible et que les Alliés se sont montrés sourds à ses supplications. Le bilan reste tragique bien entendu, mais les Juifs d’Europe n’ont pas été abandonnés par leurs frères de Palestine, et ces derniers n’ont donc rien à se reprocher.
Appliquant d’autres grilles de lecture, les « nouveaux historiens » estiment au contraire que la direction sioniste est loin d’avoir « consacré tous ses efforts, toutes ses forces, tous ses moyens à essayer d’empêcher la destruction des Juifs
[21] ».
L’acte d’accusation le plus sévère contre la direction sioniste est dressé par deux auteurs séparés par l’espace d’une génération ou presque : Shabtaï Beth-Zvi et Tom Segev. Historien amateur mais acharné, penchant pour la droite révisionniste, S. Beth-Zvi publie en 1977 en hébreu et à compte d’auteur
Le Sionisme post-ougandais à l’épreuve de l’Holocauste. C’est en 1991 que T. Segev, journaliste de premier plan du quotidien
Haaretz, publie
Le Septième million, un ouvrage délibérément provocateur mais plus solidement documenté
[22]. À la différence du livre de son prédécesseur, qui scandalise les historiens « officiels » sans déboucher sur un succès de librairie, celui de Tom Segev, bientôt traduit en anglais et en français, provoque une énorme polémique qui déborde très largement les milieux académiques. Cette différence dans la façon dont furent reçus ces deux ouvrages témoigne des changements survenus entre-temps dans la société israélienne.
Ils insistent sur le fait qu’entre 1939 et 1942 des informations précises sont parvenues en Palestine, par l’agence de presse sioniste
Palcor en particulier, qui auraient dû permettre au
Yishouv de comprendre et de se mobiliser plus tôt. Mais la presse juive de Palestine, surtout le
Davar, organe de la Histadrout, sans occulter les faits, minimise leur importance, parle d’« exagérations », bref endort son lectorat
[23]. Après coup, les journalistes ont cherché à se défendre de cette accusation en invoquant leur scepticisme de l’époque devant ces nouvelles. Celui-ci, remarque toutefois Tom Segev, n’est pas allé jusqu’à les faire opter pour le silence à l’époque des faits
[24]. C’est ainsi qu’on ne note dans l’opinion « aucun sursaut
[25] », pas même en novembre 1942 lorsque l’Agence juive, à la suite des témoignages des Palestiniens de retour de Pologne, publie un communiqué officiel faisant état de massacres perpétrés dans le cadre d’un plan général. Ce texte, selon Tom Segev, aurait en fait été rédigé à la va-vite au cours d’une séance dont l’ordre de jour comprenait des sujets aussi triviaux que le budget de l’Agence juive et un banal conflit du travail. Pour cet auteur encore, et quoi qu’on ait pu en dire, le public n’est pas durablement bouleversé par ces nouvelles : très vite « le deuil et la colère deviennent une sorte de devoir national », « une obligation publique plutôt qu’un cri du cœur
[26] ». D’ailleurs, la place faite dans la presse aux informations sur la
Shoah diminue progressivement, en particulier dans le second semestre de 1943. En fait, pour la plupart des Juifs de Palestine la vie continue, comme on peut le constater au fil des colonnes des journaux ou sur les photographies d’époque montrant par exemple les plages de Tel-Aviv bondées en 1943 et 1944. Tom Segev souligne enfin la façon dont, dans la Palestine de 1943, on parle du génocide au passé alors même que ce génocide est en train de s’accomplir, comment aussi on dresse les plans de divers monuments commémoratifs, dont le Mémorial de Yad Vashem, alors que la plupart des victimes sont encore vivantes. Certains même, Ben Gourion en particulier, pensent déjà aux réparations futures
[27].
Les raisons de cette attitude sont, selon ces auteurs, d’ordre idéologique. Le sionisme n’est pas un mouvement à vocation philanthropique, mais un mouvement politique qui a une mission à accomplir et une seule : fonder un État pour les Juifs désireux de se mettre au service de ce grand dessein. D’où ce propos fameux d’Eliahu Dobkin, directeur du Département de l’immigration de l’Agence juive à l’automne 1944 : « Le sionisme n’a pas pour mission de sauver les Juifs d’Europe, mais de sauver la Palestine pour le peuple juif ».
La « négation de la
Diaspora », la « négation de l’exil » qui recouvre en fait un dégoût, un mépris profond pour la
Diaspora, est un autre trait capital de la mentalité de ces hommes. Elle inspire par exemple à Itzhak Gruenbaum, en 1942, cette phrase terrible, souvent citée : « Le problème avec les Juifs en exil, c’est qu’ils préfèrent une existence de chien battu à la mort dans l’honneur
[28] ». Pour les sionistes en effet, vivre en
Diaspora implique la persécution ; aussi ne peuvent-ils admettre que le mouvement sioniste se consacre à des opérations de sauvetage au risque de nuire à la réalisation de ses propres objectifs. Déjà dans les années trente, l’avènement du nazisme avait été moins perçu comme une tragédie en elle-même que comme « une force fertile », fournissant au projet sioniste « le matériel humain » dont il avait besoin à condition que celui-ci soit dûment sélectionné
[29]. Bref, ce ne sont pas les valeurs humanistes qui guident la direction sioniste mais le nationalisme, le culte de l’État à venir. Ben Gourion en particulier n’a pas perçu le massacre des Juifs d’abord et avant tout comme un crime contre l’humanité et contre les Juifs, mais comme un crime contre le sionisme, contre l’État à construire ; n’a-t-il pas déclaré en 1939 que l’obtention de l’État était la « boussole qui allait guider le mouvement sioniste pendant la durée de la guerre
[30] »?
Voilà pourquoi, dans les années trente et quarante, le
Yishouv et ses dirigeants travaillistes furent bien loin de se dévouer « corps et âme » au sauvetage, ce qui était la condition
sine qua non d’un éventuel succès. Certes, pendant la guerre, l’Agence juive ouvrit des antennes de sauvetage dans des villes périphériques à l’Europe occupée comme Istanbul, Genève ou Téhéran, mais les agents envoyés sur place sont les premiers à reconnaître leur quasi-impuissance
[31]. Quant au Comité de sauvetage créé après novembre 1942, non d’ailleurs sans marchandages indignes entre les diverses tendances politiques, il se signala surtout par un déploiement de rhétorique qui ne réussit même pas à secouer l’opinion. Tom Segev souligne au demeurant qu’aucun dirigeant sioniste de premier plan ne souhaita s’y impliquer, à commencer par Ben Gourion, « occupé ailleurs ».
Au chapitre des tractations menées au cours de la guerre avec des nazis et fondées sur le troc vies humaines contre argent, Tom Segev reconnaît qu’il n’y a « aucun moyen de savoir si une occasion quelconque a été manquée ». Une chose lui paraît sûre cependant : chaque épisode aurait supposé « plus de compassion et d’imagination que n’en possédaient Ben Gourion et les autres dirigeants du
Yishouv ». Pour lui, ils auraient dû agir plus vite, et surtout de façon moins pusillanime face aux Alliés. Ainsi en 1944, lorsqu’il fut question d’échanger des camions contre des Juifs hongrois, affaire qu’Itzhak Gruenbaum qualifie alors de « diabolique provocation », Ben Gourion, lui, se déclare prêt à agir mais ne trouve rien de mieux à faire que d’en parler aux Anglais, lesquels, ne voulant à aucun prix affronter une nouvelle vague d’immigrants juifs, se hâtent d’en parler aux Soviétiques, qui naturellement s’y opposent, y flairant une manœuvre pour conclure une paix séparée. Ainsi la transaction fut-elle torpillée d’entrée de jeu. Sans doute Ben Gourion était-il bien incapable de fournir les dits camions ou de réceptionner les Juifs hongrois sans l’accord et l’aide des Alliés. Mais, selon Tom Segev, il aurait au moins pu essayer de gagner du temps, de tenter une opération de bluff
[32].
Sa critique va plus loin : non contents d’avoir peu fait, les sionistes seraient parfois allés jusqu’à contrecarrer certains efforts de sauvetage en refusant de soutenir des plans d’immigration, d’enfants en particulier, dans d’autres pays que la Palestine. Il est fait grand usage d’une déclaration fameuse de Ben Gourion devant le comité central du MAPAÏ le 7 décembre 1938, lorsqu’après la Nuit de cristal, Londres propose d’accueillir en Grande-Bretagne des milliers d’enfants juifs allemands et autrichiens :
« Si je savais qu’il était possible de sauver tous les enfants d’Allemagne en les installant en Angleterre, ou juste la moitié en les installant en Eretz Israel, je choisirai cette deuxième solution. Car nous devons prendre en compte non seulement la vie de ces enfants, mais aussi l’histoire tout entière du peuple juif [33] ».
À ce propos, S. Beth-Zvi va jusqu’à affirmer que les envoyés sionistes à la conférence d’Évian sur les réfugiés de 1938 étaient munis d’instructions formulées par David Ben Gourion et Chaïm Weizmann visant à torpiller la conférence
[34]. Mieux : si la conférence a échoué, ce serait la faute des sionistes ! En 1939, l’Agence juive refuse à l’American Joint Foreign Committee d’allouer aux malheureux passagers du
Saint-Louis les quelques centaines de certificats nécessaires pour que cesse leur errance
[35]. Cette attitude choquante ne change pas d’un pouce une fois que la
Shoah bat son plein. Pour preuve, les accusations du rabbin Weissmandel de Bratislava : dans la Slovaquie occupée, celui-ci essaie de convaincre un responsable SS, Dieter Wiscileny, qu’il a derrière lui un financier juif prêt à racheter la vie de nombreux Juifs. Après qu’il a versé 50 000 dollars, la déportation des Juifs slovaques s’arrête en effet à la fin de 1942 pour deux années. Un répit que le rabbin attribue à ses libéralités. Sentant de nouveau monter la menace, il supplie le
Yishouv de lui envoyer de l’argent, mais son appel reste sans réponse. Résultat, quelque 30 000 Juifs slovaques sont déportés en 1944 à Auschwitz. Le rabbin en réchappe, s’établit à New York où il rédige un brûlot vengeur,
Du fond de la détresse, accusant les sionistes d’avoir sciemment laissé exterminer des Juifs non-sionistes, des orthodoxes en l’occurrence
[36].
En somme, deux traits essentiels caractérisent cette grille de lecture : la mise en cause en premier lieu de la mentalité et de l’idéologie des responsables sionistes en exercice pendant les années trente et quarante, et tout particulièrement le primat accordé au politique sur l’humanitaire, ce qui fait dire à Tom Segev : « Jamais la distance entre les dirigeants sionistes en Palestine et les Juifs du monde ne fut aussi grande qu’à ce moment-là
[37] » ; l’affirmation ensuite selon laquelle les dirigeants sionistes ne se seraient pas montrés à la hauteur des circonstances, qu’ils se seraient comportés comme des « gens petits, mesquins et sans envergure
[38] ». Différents, ils n’auraient certes pas pu sauver des millions de Juifs, mais à coup sûr plus de vies qu’ils ne l’ont fait.
Incontestablement, cette vision contribue à déshumaniser et délégitimer le sionisme. On ne s’étonnera donc pas qu’elle ait provoqué une levée de boucliers en Israël et, chez la grande majorité des spécialistes de la période, de vives critiques sur les méthodes employées : citations hors contexte, amalgames, informations tronquées. Yehudah Bauer notamment soutient que le livre de Tom Segev ne repose sur aucune base historique sérieuse.
L’historiographie qui a le plus généralement cours désormais n’en a pas moins pris nettement ses distances avec l’école apologétique comme avec l’école critique. L’historienne Dina Porat est à coup sûr le leader de ce courant qui refuse l’anathème et se montre particulièrement soucieux d’interpréter les documents dans leur contexte. Dès 1987, elle publie en hébreu
Un leadership pris au piège : le Yishouv et la Shoah, 1942-1945
[39], un ouvrage majeur. Fondé sur l’étude rigoureuse des archives, il rejette la thèse simpliste de l’indifférence criminelle comme celle du dévouement sans limites de la direction sioniste ; il voit plutôt dans l’attitude du
Yishouv et de ses dirigeants face à la Solution finale « un mélange de contradictions et de tensions
[40] ». À ranger également dans cette mouvance : Yoav Gelber, auteur en 1970 d’un travail novateur et précis sur la presse juive palestinienne ; Daniel Frankel, qui étudia la politique sioniste envers les Juifs d’Allemagne entre 1933 et 1938
[41] ; Hava Eshkoli et Yechiam Weitz, tous deux spécialistes de l’histoire du MAPAÏ dans les années noires, la première entre 1939 et 1942
[42], le second entre 1943 et 1945
[43].
À la question : que savaient le Yishouv et son élite dirigeante du massacre ?, D. Porat et Y. Gelber répondent en distinguant deux niveaux d’analyse : l’arrivée des informations – et de fait certaines informations étaient disponibles avant la fin de 1942, mais la difficulté des communications a ralenti en général leur venue –, puis la réception, l’assimilation de ces informations par les esprits. Or Dina Porat montre combien leur intériorisation a pu se heurter à divers obstacles mentaux et combien, du coup, il est hasardeux de déduire des informations disponibles à l’époque ce que le Yishouv pensait et la manière dont il aurait dû agir.
Cette manière d’envisager le problème de l’information lui permet de résoudre l’énigme des déclarations ou des comportements apparemment contradictoires de David Ben Gourion, tantôt semblant avoir tout compris et exprimant son horreur, tantôt paraissant minimiser la portée des nouvelles reçues, tantôt se taisant. Ces variations correspondent, selon elle, aux changements d’interlocuteurs, et plus encore aux propres oscillations du leader sioniste. Car, pour D. Porat, l’incertitude est bien jusqu’en 1943 la « clé d’une compréhension correcte
[44] » du personnage.
Mais son comportement doit aussi être interprété en fonction de la chronologie. Jusqu’au terme de 1942, Ben Gourion, comme le Yishouv, a pensé que les Juifs européens survivraient en grand nombre, mais que, persécutés comme ils l’avaient été, ils se retrouveraient après la guerre démunis, déracinés, disponibles en quelque sorte pour l’aventure du sionisme. Ainsi une tâche importante d’aide et d’accueil attendait le Yishouv après la guerre, mais, pour être à la hauteur des circonstances le moment venu, sa priorité devait être de surmonter la crise politique, militaire, économique sévère à laquelle il se trouve alors confronté. C’est à cet état d’esprit qu’il conviendrait d’attribuer pendant cette période les restrictions d’attributions de crédits aux communautés d’Europe, devenues moindres qu’avant la guerre. La responsabilité de Ben Gourion est clairement engagée sur ce point : à ses yeux, les tâches d’assistance incombaient aux organisations philanthropiques, et non au mouvement sioniste. Probablement aussi était-il trop occupé par la crise interne que traversait alors le MAPAÏ, et trop souvent éloigné de la scène palestinienne par plusieurs séjours prolongés aux États-Unis.
Après la prise de conscience, fin 1942, de ce que sont en train de subir les Juifs d’Europe, Ben Gourion entreprend, contrairement à ce que l’on a souvent affirmé, d’appuyer des projets de sauvetage, y compris lorsqu’ils n’impliquaient pas une immigration en Palestine. En même temps toutefois, la Palestine et le projet d’État juif restent placés en tête de ses priorités. Est-ce à dire, comme on l’a souvent affirmé, que l’objectif politique prime chez lui sur l’objectif de sauvetage ? Absolument pas : pour le leader du MAPAÏ, sauvetage et édification de la nation sont les deux facettes d’une même tâche, puisque, comme il en est convaincu depuis longtemps, seule une solution permanente en Palestine peut sauver le peuple juif d’une nouvelle catastrophe. La construction du pays est, à ses yeux, la solution à la tragédie des Juifs européens. La preuve que Ben Gourion, bien que concentré sur la question de l’État à créer, n’est pas le monstre froid que l’on a parfois décrit : il choisit ce moment pour s’affirmer partisan, contre toute la tradition sioniste-socialiste, d’une immigration non sélective et pour prôner une immigration immédiate d’un million de Juifs après la guerre. D. Porat, Y. Gelber et Y. Weitz soulignent combien cette position est « excentrique » à l’époque dans le Yishouv et singulièrement dans les rangs du MAPAÏ, favorable à une immigration sélective, élitiste et pionnière. Ben Gourion dut ferrailler dur pour imposer ses vues au sein de son propre parti, sans cesser par ailleurs de lutter pour que la Grande-Bretagne ouvre les portes de la Palestine. Sur ce point, les vues de Dina Porat rejoignent celles de Shabtaï Teveth et de Touvia Friling.
Cependant, l’idée que se faisait D. Ben Gourion de ce qu’il était possible d’accomplir pour les Juifs d’Europe a évolué. À la fin de 1942 et au début de 1943, Ben Gourion à la fois « sait » et continue d’espérer que la situation est moins grave qu’il n’y paraît. Il veut donc croire aux chances d’opérations de sauvetage de grande envergure. Au cours de 1943, il abandonne cet espoir, d’autant qu’avec la conférence des Bermudes d’avril 1943, il comprend qu’il n’y a rien à attendre des Alliés. Au demeurant les projets de sauvetage des sionistes échouent les uns après les autres à cette époque. Le leader sioniste revoit alors à la baisse ses ambitions dans ce domaine, convaincu désormais que seules des opérations limitées ont des chances de succès, et choisit de concentrer les efforts du mouvement sur le renforcement du Yishouv et la mise en place de structures pour l’accueil des rescapés après la guerre. D’où un certain nombre d’attitudes a priori choquantes comme son opposition à la création d’un grand organisme officiel compétent pour le sauvetage qui utiliserait des fonds réunis par les organisations sionistes, l’absence d’incitation de sa part auprès du judaïsme américain pour qu’il cotise en faveur du sauvetage, son hostilité à la tenue en Palestine de grandes manifestations publiques de protestation, de peur de provoquer des affrontements avec les Arabes et les Anglais, mais aussi de renforcer l’audience de ses ennemis révisionnistes.
À suivre ces analyses, le Yishouv ne s’est sûrement pas « sacrifié », mais il n’a pas non plus abandonné les Juifs d’Europe. En dépit de certaines apparences, le génocide est bien au cœur de la pensée et de l’action de Ben Gourion. Il a parfaitement saisi le poids de la responsabilité historique qui était la sienne. Mais son évaluation des réalités et des possibilités d’action en 1943 et 1944 l’a conduit à faire des choix qui devaient lui aliéner une partie des Juifs de Palestine après la guerre, blessés dans leurs sentiments, et surtout dresser contre lui la postérité au motif – erroné en l’occurrence – qu’il se serait montré indifférent au drame et fidèle à la ligne sioniste-socialiste de l’immigration sélective.
Subsiste néanmoins un désenchantement dans le public devant le comportement du
Yishouv qui « n’avait pas eu une attitude particulière, spéciale, à la hauteur des événements
[45] », même si l’on admet qu’aucune société ne peut vivre dans un deuil permanent. Quant à ses dirigeants, en particulier David Ben Gourion, on excuse plus facilement la minceur de leurs résultats en termes de sauvetage étant donné les conditions objectives dans lesquelles s’inscrivait leur action, que la médiocrité d’âme qui ressort de leur comportement. En particulier, on reste saisi de découvrir, alors que la
Shoah bat son plein et que des informations sans ambiguïté parviennent en nombre en Palestine, le temps et l’énergie qu’ils consacrent à de mesquines querelles partisanes. Il est clair par exemple qu’Itzhak Gruenbaum n’est resté à la tête du Comité de sauvetage que pour des raisons de politique interne, alors même que son action était déjà très critiquée. Enfin, même en tenant compte de la rhétorique sioniste, certaines déclarations sur la « primauté d’
Eretz Israel » restent difficiles à accepter aujourd’hui.
Certains historiens jugent d’ailleurs que Dina Porat n’accorde pas assez d’importance dans son système interprétatif à l’idéologie, au caractère non philanthropique du sionisme et à la « négation de l’exil » qui auraient fonctionné comme un « filtre » idéologique empêchant de comprendre en 1942 la « nouveauté » de la Shoah et d’agir en conséquence.
Le Yishouv et les rescapés : une recherche en cours
Au même titre que l’aide apportée par le
Yishouv, démuni mais déterminé, aux Juifs d’Europe pendant la guerre, les épopées de la
Brikha
[46] et de
l’Alyah Beth (l’immigration illégale) constituent d’autres chapitres centraux dans la légende héroïque d’Israël. Ils représenteraient, selon Tom Segev, une sorte de compensation à l’échec du sauvetage pendant la guerre. Ils n’ont pas échappé, comme on s’en doute, aux assauts des « nouveaux historiens », mais plus récemment et inégalement.
Des deux thèmes, la
Brikha est celui qui fut le plus épargné par le jeu de massacre, sans doute parce que son étude est particulièrement délicate et que Yehuda Bauer lui a consacré en 1970 un maître livre
[47]. Fondé tant sur des archives que sur de très nombreux témoignages, l’ouvrage est équilibré et nuancé. Tout en rendant hommage aux acteurs de cette aventure, il ne relève pas de la littérature pieuse comme certains travaux antérieurs
[48].
Yehuda Bauer n’évite en effet aucune question, même embarrassante. Ainsi, les agents de la Brikha furent-ils vraiment des héros ? Et d’ailleurs qui étaient-ils ? Tous n’étaient pas issus du Yishouv. À l’est de l’Europe, les tout premiers d’entre eux furent des Juifs locaux qui avaient souvent survécu à la guerre en combattant aux côtés des partisans, tandis qu’à l’ouest il s’agissait au départ de soldats de la Brigade juive agissant sous le couvert de l’uniforme britannique. Après la démobilisation que Londres voulut rapide, ils furent une centaine qui parvinrent à rester sur place et à continuer le travail entrepris. Ce n’est que dans le courant 1945-1946 qu’arrivèrent les agents de Palestine. À quelque catégorie que ces hommes aient appartenu, Yehuda Bauer insiste, preuves à l’appui, sur leur désintéressement foncier, leur ingéniosité, leur astuce pour contourner les obstacles et repérer les itinéraires discrets, leur capacité à prendre des risques très réels : il cite certains cas, rares il est vrai, d’agents tués ou blessés, mais aussi des cas plus nombreux d’arrestations suivies généralement de séjours prolongés dans les geôles soviétiques.
S’il estime que les hommes et les femmes de la Brikha, originaires tant de Diaspora que de Palestine, furent en règle générale des individus remarquables, Y. Bauer ne leur attribue pas tout le mérite des succès : pour mener à bien leur mission, il leur fallait trouver des connivences et des complicités auprès de fonctionnaires, de haut rang ou non, de soldats ou de simples particuliers. Et de fait les concours ne leur manquèrent pas, qu’il se soit agi de personnes émues du sort des réfugiés, culpabilisées par leur attitude pendant la guerre, ou anxieuses de se dédouaner. De même il leur fallait trouver de l’argent, car les subsides envoyés par l’Agence juive étaient insuffisants. Ce problème fut partiellement surmonté par les contributions du Joint (sur lesquelles on sait peu de choses), et surtout diverses pratiques fort peu légales, comme l’usage de fausses livres sterling fabriquées par les Allemands au camp de Sachsenhausen et frauduleusement récupérées ensuite, le marché noir et la spéculation sur les devises.
Pour les ennemis de la cause sioniste, à commencer par les responsables britanniques contemporains, l’exode des Juifs d’Europe aurait été sciemment provoqué par le mouvement sioniste. Yehuda Bauer fait d’abord observer que le début de cet exode précède la fin de la guerre dans les provinces occidentales déjà recouvrées par l’URSS ; il s’y déroule de façon spontanée, initié par des petits groupes de survivants, souvent des membres des organisations de jeunesse, sans la moindre intervention des sionistes de Palestine. Certes une organisation s’est progressivement mise en place, la
Brikha précisément, mais celle-ci n’a jamais regroupé plus de 400 membres et a toujours été faiblement centralisée. Aussi ne lui paraît-il pas sérieux de prétendre, comme ne s’en est pas privée la propagande britannique de l’époque
[49], qu’elle porte la responsabilité d’avoir délibérément jeté sur les routes les dizaines de milliers de Juifs qui ont utilisé ses services.
Brikha ou pas, ces flux auraient existé de toute façon, et d’ailleurs la
Brikha fut très loin de contrôler la totalité du phénomène ; bon nombre de réfugiés utilisèrent dans cette période les services payants de passeurs privés.
C’est qu’à ses yeux, indépendamment du traumatisme de la guerre et de l’endoctrinement sioniste dont Y. Bauer ne nie pas l’existence mais auquel il n’attribue qu’un impact limité, les Juifs d’Europe orientale avaient objectivement toutes les raisons du monde de vouloir partir dans les mois suivant la guerre, surtout en 1946 et dans les premiers mois de 1947, qui furent l’époque où effectivement les camps de Displaced Persons (DP) en Allemagne firent le plein. Pensons déjà à la situation d’insécurité physique très réelle dans ces régions, théâtre de violences antijuives quotidiennes sans parler de divers pogroms dont certains retentissants comme à Kielce en Pologne en juillet 1946. Pensons également aux difficultés économiques, liées à la socialisation des entreprises qui s’ajoute dans les futures démocraties populaires à la non restitution des biens confisqués pendant la guerre. Sans doute les candidats juifs à l’émigration n’étaient-ils pas tous, loin de là, attirés par la Palestine, d’autant qu’après l’épreuve de la Brikha, la plupart savaient qu’il leur faudrait tenter l’aventure hasardeuse de l’alyah illégale. Mais ils n’avaient pas d’autre choix puisqu’aucun pays libre, et notamment les États-Unis toujours fidèles à leur politique de quotas, ne souhaitait accueillir des réfugiés.
Les motivations des agents de la Brikha et de l’Agence juive, dans la mesure où celle-ci contrôlait véritablement l’organisation, sont également passées au crible. Sont-ils guidés par des sentiments humanitaires ou par des motivations politiques ? Autrement dit, les réfugiés ont-ils servi de masse de manœuvre pour promouvoir l’idée de l’État, notamment auprès des Américains embarrassés par les camps de DP surpeuplés ? Pour Yehuda Bauer, il est impossible de dissocier les buts humanitaires des objectifs politiques : d’un côté, il s’agit en effet d’assister des gens bien décidés à bâtir une nouvelle existence loin de leur pays d’origine en leur évitant d’être exploités par des trafiquants sans scrupule ; de l’autre, on a parfaitement conscience que l’intérêt de l’État à créer, conçu comme une solution définitive au problème juif, est d’amener le monde à penser que la question des DP et celle de la Palestine ne sont que les deux faces d’un même problème. Plus il y aura de DP juifs dans les camps, plus forte sera la pression exercée sur la Grande-Bretagne par l’opinion publique en général et Washington en particulier. Nul doute d’ailleurs que la méthode est payante : au terme d’une série de visites dans les camps d’Allemagne, la commission anglo-américaine recommande, début 1946, l’admission de 100 000 DP en Palestine britannique.
Si la Brikha, entreprise caractérisée par son extrême discrétion et restée largement secrète, voit son aura largement préservée dans l’historiographie actuelle, il n’en va pas de même de l’entreprise complémentaire que fut l’immigration illégale (ou Haapala, ascension).
Une littérature foisonnante a célébré et célèbre encore les efforts du minuscule
Yishouv pour acheminer par mer, entre la fin de la guerre et mai 1948, quelque 70 000 immigrants illégaux, le plus souvent des
DP, jusqu’aux rivages de la Palestine, au nez et à la barbe des Anglais présentés comme obtus et inhumains. Rédigés bien souvent par des acteurs, ces ouvrages qui sont pour beaucoup en réalité des témoignages, comme
Les Briseurs de barrière d’Abba Geffen
[50], ou
Des réfugiés plus forts qu’un Empire de Ze’ev Venia Hadari
[51], manifestent par leurs seuls titres la vision héroïque dont ils sont imprégnés.
Le thème des « nuits de débarquement » est également un classique de la littérature de la renaissance nationale : il peint des rencontres remplies d’amour et de compassion entre les rescapés échappés d’Europe et le jeune Yishouv incarné par des jeunes du Palmakh ou des kibboutznikim des environs requis pour les aider à franchir sur les plages les derniers pas vers la liberté, en les portant au besoin sur leur dos. Deux textes de la fin des années 1940 sont particulièrement célèbres, « Ma sœur sur le rivage » d’Itzhak Sadeh, le fondateur du Palmakh, et « La page de Michaël » de Nathan Alterman.
Plusieurs historiennes israéliennes, notamment Dalia Ofer
[52], Aviva Halamich
[53], Anita Shapira
[54], et surtout Idith Zertal ont entrepris depuis la fin des années 1980 de « déconstruire » ce qu’elles considèrent largement comme une légende. C’est à l’ouvrage récent de cette dernière,
Des rescapés pour un État. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine, 1945-1948
[55], que nous nous référons plus spécialement.
On y remet en cause tout d’abord l’idée selon laquelle le
Yishouv aurait accueilli les bras ouverts, empli de respect et de compassion, les Juifs éprouvés d’Europe. Après Tom Segev, Idith Zertal souligne fortement les sentiments négatifs, ambivalents pour le moins, exprimés par les Juifs de Palestine à l’égard des survivants : les soldats de la Brigade juive servant en Europe à la fin de la guerre, les dirigeants sionistes venus, comme David Ben Gourion en octobre 1945, constater
de visu l’état du judaïsme européen, tiennent des propos désobligeants à leur sujet : les rescapés sont loin, à les entendre, d’être « le matériel humain idéal
[56] ». Si certains se bornent à fustiger des comportements répréhensibles (matérialisme, pratique du marché noir…) qu’ils jugent possible de redresser une fois les
DP en Palestine, d’autres ne leur laissent aucune chance de s’amender ; ils estiment en effet, et le disent sans fard, que les Juifs d’Europe se sont conduits « comme des moutons » et que, pour avoir survécu, les rescapés sont certainement les plus mauvais d’entre les détenus des camps, les plus égoïstes, les plus brutaux. La littérature même des « nuits de débarquement » laisse voir, si l’on utilise la psychanalyse comme outil d’analyse, le caractère fortement ambigu de cette fausse rencontre, selon I. Zertal. À travers le rescapé impuissant, incarnation de la
Diaspora, et son jeune sauveur plein de vie, de force et d’idéalisme, ce qui est mis en scène n’est rien moins que le rejet, l’horreur même qu’inspire la
Diaspora et la fracture qui la sépare en fait d’
Eretz Israel.
Quant au niveau d’engagement consenti par ce même Yishouv pour venir en aide aux survivants de la Shoah, il est fortement revu à la baisse. Non pas que certains de ses membres ne se soient pas effectivement dévoués, en particulier les hommes du Mossad qui, sur le terrain, organisent les départs des bateaux à partir des rivages italiens français, roumains ou bulgares. Au contact direct des réfugiés, ils se montrent sincèrement concernés par leurs souffrances et s’efforcent de les alléger dans toute la mesure du possible. Tout à fait remarquable sur le plan humain et symbolique se révèle par exemple la conduite de Yehuda Arazi, l’agent du Mossad en Italie depuis juin 1945, lors de l’affaire de La Spezia en avril-mai 1946 : travesti en réfugié, il se mêle à ses protégés sur le navire bloqué dans le port italien, choisissant de son propre chef de partager leur sort. Sans aller aussi loin, nombre de ces hommes ont pris le parti des réfugiés, en contestant parfois les ordres venus de leur hiérarchie.
Néanmoins, si remarquables aient été l’action et la capacité d’adaptation du Mossad, celui-ci a bénéficié de circonstances exceptionnelles : le chaos régnant notamment dans les pays qui comme l’Italie, et dans une moindre mesure la France, servirent de bases de départ principales ; la sympathie souvent rencontrée parmi les populations et les autorités locales, sans laquelle rien n’aurait été possible ; si le Mossad put faire partir des bateaux de Roumanie et de Bulgarie, c’est parce que l’URSS, en train de satelliser ces pays, ne s’y est pas opposée pour des motifs qui tiennent à sa politique « palestinienne » du moment. Le principal mérite en somme des hommes du Mossad serait d’avoir été là « au bon moment pour tirer parti des circonstances ».
Idith Zertal souligne en outre que l’action du Mossad fut puissamment secondée par la Diaspora elle-même. Partout – sauf en Roumanie – les agents palestiniens furent épaulés, aidés, tirés d’affaire même à certains moments critiques par des notables communautaires très introduits dans les milieux dirigeants, en particulier dans les cercles socialistes : nous connaissons bien le rôle en France d’un Léon Blum, d’un André Blumel, d’un Jules Moch. Ces hommes ont leurs équivalents en Italie. La jeunesse juive locale, souvent aguerrie dans les rangs de la Résistance juive entre 1940 et 1944, a fourni une importante aide logistique ; on sait ainsi le rôle tenu en France par un petit groupe d’anciens de l’Armée juive-OJC. Le Joint, malgré une vocation philanthropique qui le tient éloigné en principe de toute opération à caractère politique, ce qui lui vaut une mauvaise presse certaine dans les milieux sionistes, a dans l’ensemble puissamment contribué sur le plan financier à l’immigration illégale : il est difficile de donner des chiffres précis, mais Idith Zertal estime qu’il assuma bien plus que la moitié des frais.
Au total, si les hommes de terrain du Mossad ont bien fourni en Europe un travail de premier ordre, encore ne faudrait-il pas oublier tous les concours dont ils ont bénéficié, notamment ceux de la Diaspora qui n’est pas restée entièrement passive devant ces événements. Pour le reste, le Yishouv se serait montré plus « impassible » qu’héroïque pendant ces années : tout juste quelques manifestations et grèves de soutien, ici et là, pour protester contre l’arraisonnement de bateaux d’immigration par la Royal Navy et l’envoi des passagers dans des camps de détention, en particulier lorsque Londres décida, en août 1946, de les transférer de Palestine à Chypre ; ou encore quelques rares « nuits du débarquement », car, comme y insiste Idith Zertal, bien peu de navires arrivèrent à bon port. De 1945 à 1948, sur plus de 70 000 passagers illégaux, guère plus de 2 500 touchèrent effectivement les plages de Palestine (soit 3,5 % à peine), tous embarqués sur 13 embarcations de petit tonnage (sur un total de 64 navires) et dans les premiers temps de l’immigration illégale.
Un constat qui conduit à s’interroger sur le véritable but poursuivi par les organisateurs de l’immigration illégale. S’agissait-il vraiment de faire entrer ces réfugiés en
Eretz Israel ? À cette question, I. Zertal n’hésite pas à répondre par la négative, considérant que la direction sioniste dans son ensemble – y compris l’état-major du Mossad et son directeur, Schmuel Meyerov – s’est livrée à une instrumentalisation éhontée des réfugiés. Elle les aurait en effet utilisés au profit de ses intérêts politiques supérieurs (la création de l’État) au mépris de leurs besoins les plus élémentaires. Bref nous retrouvons là l’éternelle question qui perturbe tant les consciences israéliennes depuis une vingtaine d’années : quelle part faire aux sentiments humanitaires d’une part, aux objectifs politiques d’autre part, dans la conduite de la politique sioniste dans les années précédant la création de l’État ? Pour I. Zertal, aucun doute n’est permis : l’immigration clandestine fut « avant tout une habile manœuvre politique menée avec efficacité dans une Europe ravagée par la guerre, visant à réaliser, en s’appuyant sur l’exceptionnel levier que constituait la détresse des rescapés, l’objectif suprême de la direction sioniste, la création d’un État juif souverain en Palestine
[57] ».
Pour preuve de son assertion, elle invoque l’intérêt que manifestent dès la guerre les dirigeants du Yishouv aux survivants, non pas pour eux-mêmes – on se souvient des préjugés à leur égard –, mais comme principal réservoir de l’immigration pour l’État à venir. Lorsqu’ils prennent conscience de la catastrophe, à la fin de 1942, leur grande crainte est qu’il n’y ait plus assez de Juifs pour construire le pays. Le Mossad avait interrompu ses opérations de sauvetage directes en Europe en 1941. La reprise de l’immigration illégale en mars 1944 (à partir de la Roumanie), ainsi qu’à la même époque l’envoi des parachutistes en Europe occupée viseraient à convaincre les survivants que le Yishouv ne les a pas abandonnés, de manière à ne pas laisser se perdre en quelque sorte la clientèle du dernier carré de Juifs européens encore en vie.
Les premiers mois cependant, les opérations de transport furent menées dans des conditions de discrétion faites pour donner effectivement aux réfugiés embarqués les meilleures chances de tourner le blocus britannique : les bateaux sont petits et les effectifs modestes. Jusqu’en août 1946 au demeurant, les réfugiés arraisonnés étaient sûrs de parvenir à destination puisque les Anglais les enfermaient, et pour un temps seulement, dans le camp palestinien d’Athlit, près de Haïfa. À cette époque, l’immigration illégale est bien au service des rescapés, même si, en renforçant le Yishouv, elle est déjà investie d’une dimension politique. Tout change autour du printemps 1946. L’affaire de La Spezia (avril-mai 1946) qui a démarré fortuitement révèle le potentiel médiatique de la question des DP et de l’immigration illégale. S’étant fait passer pour un réfugié lui-même, devenu leur porte-parole, Arazi manipule « de main de maître » l’opinion publique un mois durant, sachant entretenir l’intérêt de la presse, au besoin en lançant une grève de la faim. La leçon ne sera pas perdue pour la direction sioniste : ces opérations peuvent être de magnifiques coups médiatiques non seulement pour affirmer le droit fondamental des Juifs à immigrer en Palestine, mais pour imposer l’idée d’un lien entre le problème des DP et la revendication d’un État juif.
Précisément le combat politique entre alors dans sa phase décisive. La Commission d’enquête anglo-américaine a livré ses conclusions au début de 1946 : elle préconise en particulier, comme on sait, l’admission immédiate de 100 000 DP en Palestine. Le gouvernement britannique choisit au contraire de renforcer la répression : coup de filet contre les dirigeants de l’Agence juive en Palestine en juin, efficacité redoublée de la Royal Navy dans les interceptions maritimes, décision de conduire les immigrants illégaux à Chypre en août. C’est alors que la direction sioniste, David Ben Gourion le premier, décide d’user de l’immigration illégale comme d’une arme contre la Grande-Bretagne, sans trop se préoccuper des conséquences pour les immigrés eux-mêmes, même si, à leur égard, la rhétorique de la compassion reste de rigueur. Le Mossad reçoit pour instruction de monter des « coups » : il acquiert en Amérique des navires gigantesques comme le President Warfield (4 à 5 000 places) ou les deux Pan, le Pan Crescent et le Pan York (15 000 places à eux deux), prévus au départ de Roumanie, et qui partiront finalement de Bulgarie en décembre 1947. À l’évidence, ces préparatifs de pouvaient pas passer inaperçus des agents britanniques, et ce n’est pas le but recherché. Il s’agit non pas d’amener des Juifs en Palestine mais d’obtenir une publicité maximale. De ce point de vue, l’opération la plus réussie fut incontestablement celle de l’Exodus, en juillet-août 1947, calculée pour coïncider avec la présence en Palestine des membres de l’UNSCOP, la commission désignée par l’ONU pour proposer une solution au problème palestinien. Le Mossad peut s’enorgueillir de ce succès, mais il doit beaucoup aussi aux faux-pas britanniques : arraisonnement brutal du navire dans les eaux internationales, parcage des DP dans trois « bateaux-cages », retour en France où le gouvernement refuse de contraindre les passagers à débarquer, et finalement retour à Hambourg.
C’est l’époque aussi où les capitaines des bateaux, tous membres du Palmakh, reçoivent la consigne de pousser les passagers à résister activement lors des opérations d’arraisonnement. Il s’agit de promouvoir « une stratégie de confrontation physique » évidemment inégale. Cette tactique de résistance « organisée de manière à provoquer de graves incidents » coûta aux réfugiés treize morts (promus « martyrs du sionisme », mais bien vite oubliés) et des centaines de blessés, tous sacrifiés à la cause politique du sionisme. Cette insensibilité des dirigeants sionistes au sort des immigrés clandestins, Idith Zertal la souligne particulièrement dans la dernière phase de l’opération Exodus, car il aurait été possible d’éviter aux passagers le retour en Allemagne. Chaïm Weizmann, Léon Blum se sont entremis dans ce sens, les Anglais eux-mêmes étaient prêts à composer. Mais ce dénouement ne faisait pas l’affaire de David Ben Gourion : les réfugiés retournèrent donc en Allemagne.
Au reste, la priorité donnée dans la stratégie des sionistes à l’immigration illégale et violente en 1946-1947 n’avait pas pour seul cible les Anglais et l’ONU. Elle avait aussi un but politique interne : permettre à D. Ben Gourion d’éliminer C. Weizmann, objectif atteint au XXe Congrès sioniste en décembre 1946.
Cette victoire politique interne, suivie de près par la décision de la Grande-Bretagne de remettre le dossier palestinien à l’ONU en février 1947, explique d’ailleurs que, dès la fin de 1946 et le début de 1947, l’immigration illégale n’est plus la priorité cardinale du grand leader sioniste : le plus important désormais à ses yeux est de préparer le Yishouv à la lutte armée qui s’annonce et de promouvoir la cause sioniste à l’ONU. La rhétorique de la direction sioniste reste la même, des immigrants illégaux partent toujours d’Europe convoyés par le Mossad, mais certaines opérations trop voyantes, qui pourraient indisposer l’ONU, ont failli être annulées, alors que les immigrés qui ont tout abandonné derrière eux, attendent le départ dans des conditions très difficiles. C’est le cas en particulier des deux Pan et de leurs 15 000 passagers. Fin août 1947, lorsqu’après des mois de préparatifs et de déceptions répétées, Moshe Averbuch décroche enfin auprès des autorités bulgares l’autorisation de partir de Burgas, la majorité des membres de l’Exécutif de l’Agence juive se prononce contre l’appareillage des navires de peur de compromettre le processus diplomatique en cours à l’ONU. Seule l’obstination d’Averbuch emporta finalement la décision en décembre.
Au terme de cet aperçu historiographique, et constatant la diversité des systèmes d’interprétation auxquels peuvent donner lieu les mêmes faits avérés, on se trouve renvoyé une fois de plus à la difficulté du travail de l’historien et au fait que la vérité ne sort pas toute armée des archives, même si celles-ci sont indispensables à son établissement. Surtout dans des époques foisonnantes comme la guerre et l’après-guerre, habitées d’acteurs prolixes en actes et en paroles dont il s’agit de déduire leurs pensées et leurs intentions, et plus encore lorsque le problème de l’interprétation historique interfère avec le politique et le symbolique, comme c’est éminemment le cas dans cette question du rapport du Yishouv à la Shoah, la vérité se fait parfois fuyante à moins d’accepter l’extrême complexité des actes et des motivations qui les fondent. Ainsi il semble bien qu’il faille renoncer à distinguer ce qui relève de l’humanitaire et du politique dans les gestes accomplis par les responsables sionistes à l’égard des Juifs d’Europe pendant et après la guerre.
Relevons toutefois que si liés soient-ils par les problématiques mises en œuvre, les deux dossiers présentés ne sont pas parvenus au même point de maturité. En ce qui concerne l’attitude des Juifs de Palestine à l’égard de la Shoah, un point de relatif équilibre semble avoir été atteint. Après avoir connu les deux mouvements classiques du balancier, le débat scientifique peut se déployer dans un climat relativement apaisé, même s’il implique une révision passablement douloureuse de la légende dorée d’Israël.
Il n’en va pas de même pour l’attitude du Yishouv vis-à-vis des rescapés de la Shoah, en tout cas de l’immigration illégale. Bien que le livre d’Idith Zertal soit incontestablement étayé par de très nombreuses sources, elle adopte un ton accusateur et moralisateur qui peut paraître déplacé dans un ouvrage scientifique. En Israël, on reproche à l’auteur sa grille d’interprétation univoque, et surtout d’avoir négligé le point de vue des immigrants eux-mêmes, transformés en instruments passifs d’un destin que la plupart ont pourtant voulu voir s’accomplir de toutes leurs forces. Aussi est-il probable que, sur ce chapitre important de l’histoire d’Israël, une étude pondérée, capable d’embrasser le point de vue de tous les acteurs dans une tentative d’histoire totale, reste encore à écrire.
[1]
« Pour choquant que cela puisse paraître, Hitler a certainement été le levier le plus puissant dans l’édification de l’État juif. », cité dans la postface de Rony Brauman à l’ouvrage de Norman G. Finkelstein,
L’Industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance juive, traduit de l’américain par Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, pp. 152-153.
[3]
Citons seulement à titre d’exemples d’études dans ce domaine, David Lazar,
L’Opinion française et la naissance de l’État d’Israël, 1945-1949, Paris, Calmann-Lévy, collection « Diaspora », 1972.
[4]
Idith Zertal,
Des rescapés pour un État. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine 1945-1948, Paris, Calmann-Lévy, collection « Diaspora », 2000, p. 101. Sur le rôle de Léon Blum dans la naissance de l’État d’Israël, cf. Ilan Greilsammer,
Blum, Paris, Flammarion, 1996 ; Catherine Nicault,
La France et le sionisme, 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Paris, Calmann-Lévy, 1992 ; et
Frédérique Schillo, La France et la création de l’État d’Israël 18 février 1947- 11 mai 1949, Paris, Éditions Artcom’, 1997.
[5]
Citation extraite de Aharon Cohen,
Israel and the Arab World, Londres, W. H. Allen, 1970, p. 363. Précisons qu’une délégation soviétique participe à la conférence.
[6]
Citation extraite de Laurent Rucker,
Staline, Israël et les Juifs, Paris, Presses universitaires de France, 2001, pp. 99-100.
[7]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire d’Israël. Essai sur une identité nationale, Paris, Gallimard, Nrf Essais, 1998, p. 127.
[8]
Cf. les articles 5 et 6 de la Déclaration, cités par Alain Michel,
Racines d’Israël, 1948 : plongée dans 3 000 ans d’histoire, Paris, Autrement, 1998, p. 114 : « La
Shoah qui s’est abattue tout récemment sur le peuple juif, anéantissant des millions de Juifs en Europe, a montré de nouveau le besoin de résoudre le problème dû à l’absence de patrie et d’indépendance du peuple juif, par le rétablissement en terre d’Israël de l’État juif, qui ouvrirait ses portes à tous les Juifs et conférerait au peuple juif un statut d’égalité au sein de la communauté des nations.Les survivants du terrible massacre organisé par les nazis en Europe, de même que les Juifs originaires des autres pays, n’ont pas abandonné leurs efforts pour rejoindre Israël, en dépit des difficultés, des obstacles et des périls ; ils n’ont cessé de revendiquer leur droit à une vie de dignité, de liberté et de travail honnête sur la terre de leur peuple ».
[9]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…, op. cit., p. 126.
[10]
Tom Segev,
Le Septième million. Les Israéliens et le génocide, traduit de l’hébreu et de l’anglais par Eglal Errera, Paris, Liana Lévi, 1993.
[12]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…,
op. cit., p. 126.
[14]
Yehuda Bauer,
Juifs à vendre ? Les négociations entre nazis et Juifs 1933-1945, traduit de l’anglais par Denis Authier, Paris, Liana Lévi, 1996. L’ouvrage a d’abord été publié aux États-Unis par Yale University Press en 1994.
[15]
Ainsi le « plan Europe » imaginé en novembre 1942 par un petit groupe de notables juifs de Slovaquie en contact avec un officier SS : il s’agissait d’acheter l’arrêt des déportations dans toute l’Europe, au moins l’arrêt de l’extermination en Pologne, contre 2 à 3 millions de dollars, cf. Yehuda Bauer,
op. cit., p. 133 sq. ; ou encore « l’affaire des camions » en 1944, consistant à échanger 10 000 camions et d’autres fournitures contre la vie de 10 000 Juifs hongrois. Malgré leurs doutes, David Ben Gourion et son entourage firent tout leur possible pour favoriser la mission de Joël Brand en Hongrie entre mai et juillet 1944, cf.
ibid., p. 203 sq.
[16]
Lors du procès Eichmann, en 1961, les commentateurs israéliens ne soulevèrent pas la question, encore taboue, de l’attitude des organisations juives des pays libres pendant la guerre ni celle du mouvement sioniste. Ils réservèrent leurs attaques aux pays alliés occidentaux qui n’avaient rien fait pour sauver les Juifs.
[17]
Cette très jeune poétesse d’origine hongroise était arrivée en Palestine en septembre 1939. Parachutée en Yougoslavie en mars, elle fut fusillée à Budapest en novembre 1944.
[18]
Voir en particulier Michel Bar Zohar,
Ben Gourion, traduit de l’anglais par Claude Dovaz, Paris, Fayard, 1986. L’ouvrage est paru aux États-Unis en 1978 sous le titre,
Ben Gourion. A Biography. Dans une veine comparable, cf. Maurice Edelman,
Ben Gourion, préface de Guy Mollet, Paris, Presses de la Cité, 1965.
[19]
Shabtaï Teveth,
Ben Gourion : The Burning Ground 1886-1948, Boston, Houghton Mifflin, 1987.
[20]
Touvia Friling,
David Ben Gourion et l’holocauste des Juifs d’Europe 1939-1945, Jérusalem, Université hébraïque, 1990 (en hébreu).
[21]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…, op. cit., p. 130.
[23]
Tom Segev en fournit plusieurs exemples,
op. cit., pp. 92-93 : entre autres, le journal
Haaretz publie le 13 janvier 1942 un article sur des atrocités à Karkhov, mais sur une seule colonne et en p. 2, les gros titres étant réservés ce jour-là à la victoire de l’équipe de football juive à Damas. Le lendemain, le journal titre sur Stalingrad.
[24]
Tom Segev,
op. cit., p. 93.
[28]
Ibid., pp. 89-90.
[30]
Ibid., p. 103. Même vision chez Dan Kurzman,
Ben Gourion, Prophet of Fire, New York, 1983. Cet auteur n’a pas travaillé sur archives.
[31]
Tom Segev,
op. cit., p. 110.
[32]
Ibid., pp. 111-116.
[33]
Ibid., pp. 38-39.
[34]
Ces instructions auraient fait suite aux débats du 26 juin 1938 au sein de l’Agence juive.
[35]
Tom Segev,
op. cit., p. 58.
[36]
L’épisode, déjà narré de cette façon par S. Beth-Zvi, est repris par Tom Segev,
op. cit., p. 113.
[37]
Tom Segev,
op. cit., p. 104.
[38]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…,
op. cit., p. 140.
[39]
L’ouvrage fut traduit en américain sous le titre
The Blue and Yellow Stars of David. The Zionist Leadership in Palestine and the Holocaust, 1939-1945, Cambridge, Harvard University Press, 1990.
[40]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…,
op. cit., p. 154.
[41]
Daniel Frankel,
Au bord du gouffre, 1994 (en hébreu).
[42]
Hava Eshkoli,
Silence (ou état de choc). L’attitude du MAPAï face à la Shoah, 1939-1942, 1994 (en hébreu).
[43]
Yechiam Weitz,
Conscience et impuissance. Le MAPAï face à la Shoah, 1943-1945, 1994 (en hébreu).
[44]
Dina Porat, « Un problème historiographique : l’attitude de David Ben Gourion vis-à-vis des Juifs d’Europe pendant la
Shoah », in Florence Heymann et Michel Abitbol (dir.),
L’Historiographie israélienne aujourd’hui, Paris, CNRS Éditions, 1998, p. 121.
[45]
Ilan Greilsammer,
La Nouvelle histoire…,
op. cit., p. 137.
[46]
Littéralement : la fuite, celle des survivants à travers l’Europe au lendemain de la guerre, avant que le terme désigne l’organisation mise en place pour aider l’exode à travers les frontières des États et des zones d’occupation américaines d’Allemagne et d’Autriche.
[47]
Yehuda Bauer,
Flight and Rescue : Brichah. The Organized Escape of the Jewish Survivors of Eastern Europe, 1944-1948, New York, Random House, « Contemporary Jewish Civilisation Series », 1970.
[48]
Par exemple l’ouvrage de Jon et David Kimche,
The Secret Roads. The « Illegal » Migrations of a People, 1938-1948, Londres, Seckerand Warburg, 1955.
[49]
Celle-ci qualifie couramment de « trafic » les flux de population juive d’Europe vers la Palestine.
[51]
Tel-Aviv, 1985. De cet auteur très prolifique, citons également
Voyage to Freedom : An Episode in the Illegal Immigration to Palestine (avec Ze’ev Tsahor), Londres, Vallentine Mitchell, 1985, ainsi
que Second Exodus. The Full Story of Jewish Illegal Immigration to Palestine, 1945-1948, Londres, Valentine Mitchell, 1991. Dans une veine analogue, voir les ouvrages de Yehuda Braginsky,
Un peuple en route vers le rivage. 15 années au service du Mossad Le’Alyah Beth, Kibboutz Hameuchad, 1965 (en hébreu) ; Arieh L. Avneri,
Du Velos au Taurus. L’immigration illégale 1933-1944, Kibboutz Hameuchad et Yad Tabenkin, 1985 (en hébreu) ; Mordechai Naor,
Haapala, Clandestine Immigration 1931-1948, Tel-Aviv, Ministry of Defence Publishing House and IDF Museum, 1987. Le livre du journaliste français Jacques Derogy,
Histoire de l’Exodus. La loi du retour, Paris, Fayard, 1969, peut aussi être rangé dans ce genre qui, quels que soient ses défauts, renferme des quantités d’informations.
[52]
Dalia Ofer,
Par la mer : l’alyah illégale à l’époque de la Shoah, 1939-1944, Jérusalem, Yad Ben Zvi, 1988 (en hébreu).
[53]
Aviva Halamich,
L’Exodus,
la vraie histoire, Am Oved, 1990 (en hébreu).
[54]
Anita Shapira (dir.),
Haapala, Tel-Aviv, 1990.
[55]
Sur cet ouvrage, cf. note 3. Avant sa version française (2000), le livre, extrait d’une thèse, a été publié en hébreu en 1996, puis en anglais en 1998.
[56]
Tom Segev,
op. cit., p. 148.
[57]
Idith Zertal,
op. cit., p. 11.