2002
Les Cahiers de la Shoah
Avant-propos
Anne Grynberg
Voici la sixième livraison des Cahiers de la Shoah.
Depuis 1994, les textes des conférences prononcées dans le cadre du séminaire sur l’histoire de la Shoah (université Paris I–Sorbonne) ont été régulièrement publiés. Si les États-Unis continuent d’être le principal pôle de la recherche sur le génocide des Juifs d’Europe, ainsi que l’Allemagne et Israël, sans doute, la France n’en est pas pour autant absente et il nous a toujours paru important de faire connaître les travaux qui y sont menés.
Dans ce n°6, figurent les textes des interventions faites au cours de l’année universitaire 2000-2001, pendant laquelle nous avons choisi – avec Catherine Nicault et André Kaspi - de préciser et d’approfondir certains des principaux questionnements auxquels se trouvent confrontés les chercheurs qui se consacrent à ce champ d’étude. Les débats, les confrontations, les controverses ont pris parfois un tour passionnel, certes stimulant, mais qui induisait aussi un risque : celui d’empêcher une réflexion suffisamment rigoureuse et distanciée, d’engendrer fausses interprétations et incompréhensions. Nous nous sommes donc efforcés de clarifier les points de vue, soit par une étude historiographique explicitant les différentes thèses en présence, soit en ouvrant directement nos colonnes à un chercheur dont les travaux ont prêté à polémique. Notre objectif n’est pas de développer une approche partisane, mais de donner à lire, de la manière la plus claire possible, les idées défendues par chacun.
L’histoire de la spoliation des Juifs de France est relativement connue, mais celle des restitutions reste encore largement exploratoire, même si les archives sont fort nombreuses et les textes officiels abondants. Jean Laloum analyse dans le détail cette législation, présente les diverses instances mises en place depuis quelques années pour évaluer la réalité des restitutions après la guerre, et tente de comprendre les raisons de l’amnésie qui a longtemps prévalu autour de cette question, tant dans la mémoire collective que dans le champ des études historiques.
Face à l’énormité du nombre de victimes juives massacrées en Union soviétique après l’offensive allemande de juin 1941, Laurent Rucker s’interroge : l’URSS de Staline a-t-elle tout mis en œuvre pour protéger et, dans la mesure du possible, sauver les Juifs se trouvant sur son sol ? Qu’a-t-elle tenté pour informer les Juifs de la menace de mort qui pesait sur eux et pour alerter ceux qui pouvaient éventuellement leur venir en aide ?
Stéphane Courtois est de ceux qui considèrent qu’il n’est aucun sujet, quel que soit son poids émotionnel, sur lequel un historien puisse s’autoriser à faire l’économie de la mise en perspective et de l’étude comparative. Il s’emploie ici à clarifier la notion de « génocide de classe » à travers trois exemples : la liquidation des élites traditionnelles et des koulaks et la création des premiers camps de travail sur ordre de Lénine – entre 1919 et 1922 – ; l’orchestration meurtrière de la famine en Ukraine en 1932-1933 et le déclenchement de la Grande Terreur contre les « ennemis du peuple » en 1937-1938 ; enfin, les crimes commis massivement par le régime des Khmers rouges au Cambodge, entre 1975 et 1979.
Après avoir été longtemps occultée, la Shoah a acquis peu à peu une place prépondérante dans la conscience occidentale, et notamment aux États-Unis, bien que la grande majorité des Américains – y compris juifs – n’aient pas eu d’expérience personnelle ni familiale du génocide. Au cours des dernières années, plusieurs ouvrages ont été publiés pour analyser cette évolution et, dans certains, pour déplorer cette « omniprésence ». Les médias qui en ont rendu compte ont parfois confondu études et pamphlets, et superposé la situation des pays européens – de la France, par exemple – au cas américain. Anne Grynberg tente de préciser la teneur des écrits de chacun et de mettre en évidence les questions essentielles que posent ces auteurs – en tout premier lieu et de manière évidemment fondamentale, celle de la « singularité de la Shoah ».
Sur l’attitude des dirigeants sionistes pendant la guerre, sur les efforts qu’ils entreprirent pour secourir les Juifs d’Europe persécutés, sur l’accueil qu’ils réservèrent aux rescapés des camps, les « nouveaux historiens » israéliens ont balayé certaines assertions de leurs prédécesseurs de l’« école apologétique », se livrant parfois à une entreprise de démolition systématique des mythes fondateurs de l’État d’Israël. D’autres chercheurs, appartenant à la même génération née après l’indépendance, se montrent plus mesurés. Catherine Nicault dresse un bilan historiographique autour de ces questions, auxquelles les enjeux liés à l’actualité donnent un caractère souvent conflictuel.
Le présent numéro s’intitule donc L’Histoire de la Shoah en questions. Questions dont les lignes qui précèdent laissent entrevoir l’ampleur et la complexité. Bien entendu, la direction scientifique du séminaire laisse toute liberté et la responsabilité pleine et entière de leurs opinions aux auteurs. Elle est convaincue que, toujours, la recherche s’enrichit du dialogue et de la confrontation des points de vue.
Nous remercions pour son concours la Fondation du judaïsme français.