Les Cahiers du numérique 2011/1
Les Cahiers du numérique
2011/1 (Vol. 7)
140 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782746237933
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Vous consultezIntroduction

AuteurJean-Paul Pinte du même auteur

Maître de conférences, spécialiste en e-réputation
Laboratoire d’Innovation Pédagogique
Université Catholique de Lille
Lieutenant-colonel de gendarmerie (RC)
pinte.jp@gmail.com


Le concept d’identité numérique fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats, discours et polémiques dans tous les secteurs de notre société et il n’est plus possible d’ouvrir un journal, une revue, voire un média tout court sans que soit évoqué ce concept et celui de e-réputation qui se révèlent être à l’ère du web 2.0 et surtout depuis 2010 une des problématiques phare.

2 Avec l’avènement d’internet et des réseaux sociaux, l’identité numérique touche chacun de nous dans sa vie de tous les jours tant au niveau personnel que professionnel. Le présent numéro issu d’une longue sélection riche d’articles se propose de vous emmener à la découverte de l’identité numérique, de sa définition à ses réalités actuelles sur le terrain.

3 L’identité est selon la définition du dictionnaire Le Robert « le caractère de ce qui demeure identique à soi-même ». Elle est ce qui caractérise un individu, le distingue, lui confère son individualité et sa singularité. Notre identité est donc unique et cette particularité est renforcée d’un point de vue juridique, par notre inscription dès la naissance dans un état civil garantie par l’État. Ainsi tous les éléments ayant trait à un individu sont à jamais gravés dans un registre légalement reconnu reprenant date et lieu de naissance, nom, prénom, filiation, etc.). Avec l’avènement des technologies du numérique et d’internet, nous ne pouvons plus nous limiter à parler d’identité civile car internet est devenu le lieu où se font et se défont les réputations et où les identités sont devenues plus complexes et plurielles.

4 Complexe de pratiques, de disciplines et d’enjeux : la transparence et la traçabilité vont de pair avec la surveillance et le spectacle, la vie privée et l’espace public, la vie affective et la marchandisation. C’est ainsi que Julien Pierre intervient dans cet ouvrage, en retraçant la genèse des origines de cette identité numérique. À travers des emprunts disciplinaires variés : de par sa polysémie, ses pratiques et ses usages, l’identité numérique recèle en effet de nombreux enjeux qu’il propose d’associer tant au niveau intime et microsocial que politique et sociétal. L’étude des processus identitaires en ligne ou à travers des dispositifs automatisés, traversés par des logiques et des idéologies, mis en système, lui permet de faire ressortir des problématiques relatives à l’acception de l’individu dans la société et à l’articulation entre vie privée et espace public.

5 Si l’identité numérique est l’ensemble des traces laissées par les internautes sur des sites sociaux, il y a lieu de s’arrêter sur ces derniers comme technologie culturelle et porteurs de stéréotypes identitaires et comportementaux qui influencent les modalités d’interaction sociale et les représentations en pensée de leurs utilisateurs.

6 Fanny Georges nous décrit ces traces d’une part, par leur visibilité partielle : toutes les traces mémorisées par le système ne sont pas visibles pour tout interacteur ; elles se caractérisent, d’autre part, par leur caractère semi-intrusif : le système informatique capte des informations parfois à l’insu de l’internaute ; et enfin, par leur caractère actuel ou performatif : produites au cours d’une interaction sociale, elles dépendent du cadre d’interaction humain et technique. Ces trois spécificités de l’identité numérique comme collection de traces en partie enfouies, non intentionnelles et performatives, sont déterminées par les propriétés fonctionnelles du support informatique et particulièrement d’internet, à la fois médiation technique, sociale et cognitive.

7 Les stéréotypes identitaires et comportementaux véhiculés par les sites sociaux sont ici analysés, dans cette seconde partie de l’ouvrage dans leur dimension sémio-technique (modèle de la Représentation de soi) et sociale (modèle de l’Identité numérique). L’intégration du point de vue cognitif permet selon l’auteur d’envisager le processus de symbolisation associé à ces modèles culturels.

8 André Mondoux évoque l’identité numérique sous l’angle de la surveillance. Si nous sommes dans une société de contrôle, une société de surveillance, celle-ci doit-elle être inscrite au sein même des dynamiques de régulation sociale, c’est-à-dire également (re)produite par les sujets eux-mêmes ? Cette troisième partie de l’ouvrage entend démontrer comment l’usage des technologies personnelles, plus précisément les processus de construction et d’expression identitaires numériques (médias dits sociaux), jouent effectivement ce rôle dans la (re)production sociale au sein des sociétés de surveillance.

9 Parallèlement à la question de surveillance de l’identité numérique se pose celle de sa gestion. Alexandre Coutant et Thomas Stenger nous rappellent que face à la complexité du concept d’identité numérique les approches ne retiennent en général qu’un ensemble fini de critères définitoires. Des enjeux comme le droit à l’anonymat ou le droit à l’oubli mais aussi l’usurpation d’identité font partie du décor. Il est aussi question d’établissement d’une confiance nécessaire aux interactions interpersonnelles ou marchandes, d’exploitation marketing ou managériale des traces individuelles, de garantie d’espaces où initier des interactions en maîtrisant la visibilité de celles-ci. On le voit ici, il est difficile de comprendre les enjeux associés à la multiplication des traces numériques car des préoccupations politiques, commerciales, organisationnelles, économiques, sociales et de sociabilité s’y trouvent profondément reliées. Ces deux auteurs se fondent ici sur des travaux exploratoires accompagnant le développement d’un service de vérification de l’identité numérique pour fournir au lecteur dans cette quatrième partie les premières pistes pour une appréhension complexe des formes prises par les identités numériques. Simple internaute de base ou chercheur reconnu, qui n’a jamais tenté de taper son nom dans un moteur de recherche ou de se faire « Googler » par une autre personne ?

10 Claire Noy nous interroge sur ce qui est construit ou induit à partir des éléments existant sur le web. Ce qu’elle appelle l’identité contingente ou PIC, Profil Identitaire Contingent correspond au profil nominatif qui découle d’une recherche sur le web. Elle envisage d’abord les quatre postures d’usage potentielles du web, à savoir : usage réfractaire, inexpérimenté, narcissique, exploitant. Ensuite elle nous décrit le PIC comme un environnement nourri de trois systèmes sources : les systèmes normé, interprétatif et putatif (masqué).

11 S’interroger sur l’identité numérique sans évoquer son économie et son influence sur les procédures judiciaires est impensable aujourd’hui. Gaëlle Deharo étudie de quelle façon le droit processuel accueille la notion d’identité en tant que véritable identité afin d’envisager plus spécifiquement sa place dans la procédure et de s’interroger sur son régime et son efficacité dans les procédures judiciaires. L’identité numérique inclinerait en effet plus vers la traçabilité que vers l’identification qu’elle n’autorise qu’avec le secours d’éléments permettant de la corroborer ou de présomptions posées par les juges.

12 De même qu’il est utile de se pencher sur les aspects juridiques de l’identité numérique, il convient d’entrer dans les méandres du cycle de vie de l’identité numérique d’un individu : sa naissance, son développement et son déclin. C’est ce que proposent Samy Ben Amor et Lucia Granget en s’intéressant en particulier aux crises communicationnelles susceptibles de conduire au suicide numérique. Leur étude vise à privilégier une approche comparative entre la communication stratégique des organisations et la communication appliquée à l’individu. Leur méthodologie de recherche s’articule principalement autour de l’observation participante et d’un travail de recherche-action. L’étude porte pour partie, sur la construction et la protection de l’identité numérique professionnelle d’un homme politique (e-reputation et e-influence). Par ailleurs, le contexte du « suicide machine » est analysé dans le cadre d’entretiens semi-directifs avec les suicidés numériques, dont la liste est publiée sur le site « suicide machine seppukoo ». Les motifs et les stratégies de conduite au suicide ont été analysés dans leur article.

13 On ne pouvait conclure cet ouvrage sans évoquer le jeu-vidéo, véritable système artefactuel de communication, favorisant des médiations et des interactions, puissant constructeur de représentations et de comportements déviants co-construis. C’est aujourd’hui un lieu où l’identité physique et virtuelle se côtoient pour parfois n’en faire qu’une. Audrey De Ceglie et Robin Recours nous indiquent comment les individus y construisent leur identité numérique par rapport à leur identité physique, comment ils y modifient leur comportement pour avoir des pratiques déviantes, voire violentes, mais selon eux justifiées car virtuelles. L’article décrit comment se construit leur identité numérique et virtuelle et comment celle-ci agit ou pas sur leur identité physique.
L’avenir est à l’internet des objets et il y a fort à parier que les évolutions technologiques de cette nouvelle ère (Smartphones, puces RFID, etc.) renforceront encore la nécessité de surveiller et d’entretenir avec acuité son identité numérique.
Un prochain numéro à venir sur le sujet peut-être ?
Dans cette attente bonne lecture !

 

POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Paul Pinte « Introduction », Les Cahiers du numérique 1/2011 (Vol. 7), p. 11-14.
URL :
www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2011-1-page-11.htm.