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Les Cahiers Dynamiques

2005/1 (n° 33)

  • Pages : 92
  • DOI : 10.3917/lcd.033.0038
  • Éditeur : ERES


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Maître ouvrier cuisine, Marinette Gras fait partie de l’équipe qui a ouvert le centre d’observation et d’action éducative d’Auxerre, il y a vingt-quatre ans. Toujours fidèle au poste, elle revient ici, avec ferveur et authenticité, sur ses débuts, ses rencontres, ses fonctions, ses convictions, ses interrogations, ses doutes aussi. Itinéraire d’une cuisinière engagée…

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Il était une fois à Auxerre, un petit coae, qui ouvrit ses portes en 1980 avec des géants d’éducateurs, sortant des ises, et Gilbert Deiss, le premier directeur, qui était plus éducateur dans l’âme que responsable, Alain Héricher, Patrice Courriaud-Latour, Dominique Lemarre et Jean-Claude Dagonneau, le veilleur de nuit. Et moi, la petite jeunette qui arrivait de la cuisine d’une maison de retraite située au fin fond de la Puisaye. Après quatre ans et demi dans cette maison, je demandais mon détachement pour l’Éducation surveillée ! En fait, je ne savais pas où je mettais les pieds…

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Ces « piliers de l’es » m’ont d’abord beaucoup impressionnée, mais aussi beaucoup appris, me transmettant ce qu’ils savaient faire et me mettant tout de suite à l’aise. Il n’y avait pas de séparation de corps de métier : nous étions tous dans le même navire et pour la même raison : aider les jeunes en difficulté.

Une grande tablée

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Nous avons aménagé le foyer tous ensemble puis accueilli les jeunes : 2, 3 jusqu’à 12. Je leur préparais des petits plats comme « à la maison ». Ce qui était formidable, c’était de faire de la cuisine familiale et non de collectivité. Ils aimaient venir près du fourneau, soulever le couvercle et je les prenais souvent en « flagrant délit » de dégustation, le doigt dans la cocotte et le sourire coupable. Assis dans la cuisine, ils me confiaient parfois leurs secrets en cachette des éducateurs tout en sachant que cette information leur serait transmise.

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À cette époque, « nos » jeunes trouvaient facilement du travail en intérim et travaillaient dur sur des missions dans le bâtiment ou les travaux publics. Aussi, quand ils arrivaient à table, c’était avec un réel plaisir que je les voyais manger. Et ces éducateurs, des ogres qui ne mangeaient pas les jeunes mais avec les jeunes la cuisine de Marinette. Nous mangions tous à la même table, une grande tablée où tout se partageait autour du repas : les blagues, les rires et les pleurs. Il fallait les voir, tous plus gourmands les uns que les autres.

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Comme je n’aimais pas qu’ils manquent de nourriture, je cuisinais copieusement : il y avait toujours des restes dans le frigo pour le soir ou pour celui qui rentrait du travail avec une petite faim (je sais que pour le service d’hygiène, garder des restes est interdit, mais jeter systématiquement de la nourriture…). Et puis ceux qui ne déjeunaient pas là le midi étaient ravis de pouvoir en profiter le soir.

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Entre 1981 et 1982, Claude Gaulon, Nicole Boyer, Claudine Pradel-Héricher, Jean-Pierre Decharne, Charly Caugant ont rejoint cette équipe de pionniers. En même temps que le coae doublait ses effectifs, les éducateurs doublaient leur tour de taille !

Au début, le directeur contrôlait les menus et les commandes que je préparais. Rapidement, il m’a fait confiance et laissé la gestion de la cuisine avec Gigi Hautelin la lingère. Je demandais aux jeunes ce qu’ils voulaient manger avant de faire les menus les plus équilibrés possible.

Dessert envolé

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Le week-end, ils étaient plus chouchoutés et, en fonction de l’éducateur de service, je préparais les repas. Parmi les éducateurs ou éducatrices, il y avait de supers cuisiniers. Certains n’hésitaient pas à faire des petits plats avec les jeunes. C’était aussi leur apprendre l’autonomie. Un jour, il y eut un scandale. Charly, qui travaillait le samedi matin, avait mangé (avec les jeunes comme complices) l’île flottante destinée à Claude qui, lui, travaillait du samedi 14 heures au lundi 14 heures non-stop. Quand Charly fut de week-end, il n’a jamais retrouvé sa mousse au chocolat… Claude avait pris sa revanche !

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Il y avait aussi les casse-croûte de 10 heures. Gilbert, le directeur, « se cachait » dans la cuisine pour manger. Il ne fallait pas que Bernadette, secrétaire et épouse, le voit car elle surveillait sa ligne ! Et puis Nicole et ses tartines de mayonnaise. Pour les jours de réunion, je faisais régulièrement une tarte ou un gâteau.

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Pour certains jeunes, il fallait et il faut toujours leur apprendre à aimer et apprécier des plats différents. Ce jeune Philippe, qui est arrivé avec des épingles à nourrice dans le nez, ne mangeait que de la charcuterie. Trois ans après, il est reparti du foyer, surveillant sa ligne, mangeant de tout et s’habillant comme un jeune homme.

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Les jeunes parlaient du foyer comme de leur maison. Ils ne manquaient jamais de respect, du directeur à la femme de ménage. À Noël, ils disposaient leurs chaussures au pied du sapin. Il y avait les repas de réveillon, préparés pour ceux qui restaient là. À Pâques, les oeufs étaient éparpillés dans le parc. Un parc dont je m’occupe d’ailleurs, le désherbant et plantant des fleurs selon les saisons. C’est un plaisir, une fierté pour moi, comme pour les jeunes et les collègues, de disposer d’un cadre aussi agréable.

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Et puis les années ont passé, différents directeurs se sont succédés : Jean Zilliox, Didier Bantas, Jacques Moine. L’équipe a changé : les uns sont partis en retraite, d’autres vers le milieu ouvert ou ont muté, certains vers d’autres cieux… Il ne restait plus qu’un « pilier » : moi, Marinette Gras. Au fil des ans, les comportements ont changé : avec l’époque des hamburgers, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’éducateurs…

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À la fin 1999-début 2000, il est question de restructurer le foyer. Plusieurs projets sont présentés. Début 2002, pendant les travaux, nous déménageons pour un petit pavillon de 6 pièces pour 6 jeunes.

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Mon investissement n’est plus le même et je me pose beaucoup de questions. Il y a une certaine nostalgie du passé…

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Après une période d’arrêt difficile, lorsque je reviens, Claudine (avec les encouragements de Jacques Biegel et de Serge Laplagne) me propose de m’inscrire pour les « Parcours du goût » à Épinal. J’accepte sans hésiter d’autant qu’elle ne me donne pas le choix et que la limite des inscriptions est imminente !

D’Auxerre à Épinal

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Je m’investis à fond dans ce projet d’insertion où trois jeunes sont volontaires. Avec Claudine et Claude, qui feront partie de l’aventure, nous reformons avec bonheur une équipe d’anciens…

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Nous sommes fin novembre, nous commençons nos recherches et créons une recette sur le thème du fromage. Dans la salle de réunion de la direction départementale, transformée en salle d’activités, c’est une vraie fourmilière. Les jeunes dessinent, écrivent, peignent… et chantent.

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Ils confectionnent plusieurs fois notre recette que les collègues de tous les services et les jeunes sont invités à déguster.

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Entre temps, les travaux du foyer se sont achevés. Difficile de trouver ses marques dans ce qui est devenu une maison froide. Lors de l’inauguration par le directeur de la pjj, l’organisation festive est élaborée par les jeunes des « Parcours du goût » qui s’entraînent à la décoration et la mise en situation.

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Romuald, Alexandre et Johanna sont inquiets mais aussi impatients de rejoindre Epinal car pour eux, c’est le premier grand voyage et le premier challenge…

Nous avons passé au final trois jours très fatigants, mais tellement source de bonheur professionnel que je suis à nouveau prête à tenter cette aventure qui permet de rencontrer des jeunes, des collègues de toute la France dans une superbe ambiance et un vrai partage professionnel.

Engagement professionnel

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Au retour, je me suis rendu compte qu’à travers les créations artistiques tous azimuts, ces ados livraient beaucoup d’euxmêmes. Je m’investis davantage au sein de l’unité éducative d’activités de jour avec Morgane Morissot-Enfer, agent de justice : concours d’art postal avec le « pôle culture » du caei des Yvelines, broderie, tricot…

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En parallèle, je continue le jardinage et l’art floral avec les jeunes, notamment une certaine Ysoline. À chaque visite, celle-ci est fière de voir fleurir et refleurir ses géraniums, d’autant que depuis, elle s’est engagée dans un apprentissage de fleuriste.

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Depuis peu, j’ai découvert la qualité de membre du jury aux concours des ouvriers professionnels et maîtres ouvriers cuisine. J’y rencontre d’autres collègues, ce qui constitue un enrichissement évident.

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Actuellement, l’ueaj se refait une beauté. Une cuisine plus grande vient d’être aménagée où je pourrai continuer mon atelier cuisine tout en animant des modules de création.

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C’est vrai qu’officiellement, je ne suis pas affectée à l’ueaj mais j’ai la chance que mes directrices, Marie-Line Somnier et Gwenola Hubert, me permettent de m’impliquer sur des temps définis où je retrouve mon enthousiasme, alors qu’en hébergement je ressens une certaine usure après vint-quatre ans.

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L’important, c’est d’apporter le plus de savoir-faire, d’expérience et de chaleur humaine à ces adolescents en rupture et de pouvoir travailler peut-être un jour à plein temps à l’ueaj.

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À tous les collègues qui me liront, je voudrais dire que je ne suis pas une écrivaine et que cet écrit « m’a été extirpé sans menace », dans une motivation qui témoigne de mon histoire et de mon engagement professionnel à la Protection judiciaire de la jeunesse de l’Yonne. En effet, il faut croire, et je crois encore et toujours qu’avec nos jeunes, tout peut être possible…

Plan de l'article

  1. Une grande tablée
  2. Dessert envolé
  3. D’Auxerre à Épinal
  4. Engagement professionnel

Pour citer cet article

Gras Marinette, « De la cuisine du foyer aux Parcours du goût », Les Cahiers Dynamiques 1/ 2005 (n° 33), p. 38-40
URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2005-1-page-38.htm.
DOI : 10.3917/lcd.033.0038


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