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S'inscrire Alertes e-mail - Les Cahiers Dynamiques Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe placement : ordonnance de séparation
AuteurSophie Elliot du même auteur
Psychologue clinicienne, exerçant fen centre éducatif renforcé depuis neuf ans. Sophie Elliot occupe actuellement ses fonctions de psychologue au cer Belledonne et au cer Quadro situés en Isère (association arpaij). Elle intervient également auprès de l’association Convergence formation, sur l’analyse de la pratique et sur la prise en charge groupale.1 Le placement, toujours envisagé en situation de crise, est de nature à bouleverser l’équilibre interne et familial de chacun. Il est avant tout une séparation. Psychologue clinicienne, Sophie Elliot exerce ses fonctions notamment en centre éducatif renforcé. À notre demande, elle évoque ce qu’une décision de placement judiciaire peut susciter chez un adolescent, sa famille et/ou son environnement.
2 Pour qu’un placement soit pleinement favorable, il paraît important de porter une attention toute particulière à la décision de placement et son ordonnance effective, puis à l’accueil de l’enfant ou de l’adolescent pendant les premières semaines. Ce travail d’accompagnement au placement permet, ou non, que se créent des espaces d’élaboration, de réorganisation, suffisamment investis par l’enfant, l’adolescent, sa famille et l’institution. Espace transitionnel pour que le placement reste un moindre mal transitoire dans l’histoire de celui qu’il concerne. Mon propos se nourrit de mon expérience clinique en cer et a pour référence le placement pénal pour des adolescents entre treize et dix-sept ans et demi. Cependant, l’essentiel de ce qui est rapporté peut s’étendre à d’autres types de placements ordonnés par le juge en tant qu’ils sont aussi « ordonnance de séparation ».
Un bouleversement conséquent
3 Le placement d’un enfant ou d’un adolescent est tout d’abord une interrogation qu’on adresse à lui-même et à sa famille. Il sera placé disent les uns, déplacé perçoivent les autres. Le placement interroge donc la place de l’enfant ou de l’adolescent au sein de son environnement. L’annonce, avant même l’ordonnance judiciaire, va déclencher ainsi une remise en cause de l’équilibre et de la qualité des liens familiaux et environnementaux mis au devant de la scène.
4 Un placement proposé par les services sociaux et validé par le juge, répond à un besoin, un manque, une situation de crise insurmontée. Cette proposition est rapidement admise (par les professionnels) comme étant la seule réponse bénéfique au sujet. Le placement est alors envisagé comme le retrait d’un enfant en danger de par son contexte, considéré comme «mauvais », pour un autre, meilleur.
5 Cette vision réductrice a des conséquences diverses sur l’économie personnelle de chacun mais, le plus souvent, seules les manifestations bruyantes sont repérées. Le placement est de nature à venir bouleverser l’équilibre et interne et familial de chacun. Or si ses effets ne sont pas suffisamment pris en compte par les professionnels, l’analyse et l’accompagnement du jeune et de sa famille risquent de ne prendre en compte que les processus défensifs mis en œuvre en réaction à la situation. Cette analyse masquera certains aspects des perturbations initiales non traitées, mais toujours agissantes. Le placement risque alors de déplacer et de fixer le conflit à l’extérieur du sujet ou de la famille et n’aura que peu d’effet.
6 Le placement est toujours envisagé en situation de crise. S’ajoutant à cette circonstance traumatisante contre lequel tous les membres d’une famille luttent en fonction de leur place, de leur rôle et de leurs besoins, le placement va être vécu dans un premier temps comme un élément aggravant.
7 Les séparations vécues par les familles et les adolescents à l’occasion de placements ont été généralement problématiques, les faisant chanceler un peu plus à chaque fois sur leurs bases. Aucun d’entre eux n’a pu acquérir de sentiment de sécurité interne suffisant pour pouvoir affronter les inévitables épreuves de séparation auxquelles nous sommes tous confrontés. L’annonce d’un placement vient réouvrir en chacun la menace d’une souffrance que tous imaginent insurmontable. Les réactions à l’annonce et à la mise en place effective d’un placement et leurs rationalisations sont à entendre avec ce passif pour ne pas se perdre dans des conflits in-sens-sés.
À ce vécu douloureux vient s’ajouter un sentiment d’échec, de dévalorisation, d’attaque narcissique face au non-dit, visant la fonction parentale, contenu dans toute décision de placement. Il ne s’agit pas de la réalité des reproches ou accusations perçus par les parents mais de les laisser émerger dans leurs discours, afin de les retravailler, avec eux, dans le contexte du placement. Ainsi on peut mettre à jour certaines des résistances au placement qui fondent ou entretiennent des conflits de loyauté – de l’adolescent vis-à-vis des parents –, responsables de bon nombre de mises en échec.
Recherche d’un nouvel équilibre
8 Le placement-déplacement implique une rupture avec les références partagées et suscite des représentations catastrophiques. La situation de séparation va être alors investie comme le mauvais objet, la menace, nouvelle responsable de tous les maux.
9 Mais le processus de séparation est aussi un élément essentiel du développement humain. Il permet la différenciation et l’autonomisation. Il a une fonction structurante fondamentale pour la maturation de l’enfant, puis de l’adolescent. Il implique toujours une souffrance, une phase dépressive qui sera dépassée et permettra une réorganisation de relations plus adaptée aux besoins des uns et des autres. Dans cette perspective, le placement peut, si sa décision est suffisamment accompagnée, être vécu comme un élément parexcitant qui permettra de contenir puis de redonner du sens à ce qui se vit et idéalement de dépasser les crises individuelles ou familiales. Il peut alors être vécu comme une reconnaissance des difficultés, une proposition d’étayage dont la famille et/ou l’adolescent concerné accepte de se saisir.
10 Il ne s’agit pas d’identifier une situation afin de mieux en contourner les « obstacles » mais de les nommer pour contribuer à la recherche d’un nouvel équilibre. Le placement (sa préparation et son ordonnance) peut être ainsi l’occasion d’une réorganisation des places de chacun, qui tient compte d’une réalité reconnue par tous.
11 Bien évidemment, les choses ne sont jamais ainsi délimitées et nous avons souvent affaire à un savant cocktail de sentiment de persécution et de reconnaissance. Notre premier travail va donc être de faire pencher la balance vers une conjoncture favorable à un travail d’alliance psychoéducative entre la famille, l’adolescent et l’institution. N’étant jamais aussi puissant que nous le souhaiterions, il est donc indispensable de pouvoir dans le même temps rester suffisamment disponible pour entendre, accepter, voire répondre aux vécus de « rapt » d’enfant, de disqualification ou de remise en cause des fonctions parentales…, afin de les mettre au travail au bénéfice de la prise en charge de l’enfant ou de l’adolescent.
12 Pour réaliser le travail préalable au placement, ainsi que l’accueil de l’adolescent, nous devons pouvoir nous interroger audelà de « la réalité » à l’origine de la demande de placement, nous questionner sur notre réalité interne. Qu’en est-il de nos identifications à l’enfant ou l’adolescent pour qui nous demandons le placement ou que nous accueillons ? Sommes-nous dans la réparation du parent ou de l’enfant ? Sommes-nous débordés par un sentiment de culpabilité vis-à-vis des parents « destitués » de la garde de l’enfant ou vis-à-vis de l’enfant privé de son parent ? Sommes-nous entrain de venger, de sauver ? Ou sommes-nous suffisamment disponibles pour reconnaître la souffrance que provoque la séparation et en prendre soin ?
Si cette pratique implique un important travail de liaison entre les différents intervenants (justice, éducation, social et santé), elle favorisera par contre l’investissement des parents et de l’adolescent visà-vis du placement. Ce travail d’accompagnement au placement devrait permettre d’atténuer l’effet de condamnation vécu par le parent (qui se sent disqualifié) ou par l’adolescent (qui se ressent monstrueux). Ainsi, l’ordonnance de placement pourrait être envisagée comme opportunité de dégagement d’une réalité devenue trop conflictuelle, trop destructrice. Alors pourront peut-être s’inaugurer de nouveaux modes de communication, de gestion de conflit, d’être au monde permettant la relance d’une évolution plus favorable pour l’adolescent.
Une séparation avant tout
13 Le placement est avant tout une séparation. Par nature, la personne séparée – ici l’adolescent – va se trouver confrontée à une série de changements qui lui sont imposés et modifient son rapport au monde.
14 Le jeune quitte son espace privé, l’habitation familiale mais aussi plus particulièrement son lieu, une chambre, une alcôve, un lit. Il quitte les odeurs, la lumière, les sons. L’adolescent qui part pour un ailleurs quitte ses amis, son banc, sa rue, son terrain de foot, sa cave… Il quitte ainsi ses bons objets mais aussi les moins bons : vigiles, gendarmes, rivaux, parfois l’école… La séparation est donc l’équivalent d’une rupture d’ancrage dans un monde connu, qu’il soit satisfaisant ou non. Le jeune part pour un ailleurs sans repère. Certains départs font rêver, celui-là le propulse au bord d’un gouffre.
15 L’adolescent placé en cer quitte une situation personnelle et parfois familiale qui lui est difficile mais il ne peut pas le reconnaître car les événements du réel viennent masquer ce qui ne peut se vivre en interne. Il quitte un monde connu et souffre de toutes les pertes qu’il ne peut assumer tant son équilibre interne est précaire. Les adolescents ont facilement le sentiment que nous sommes à la solde des juges pour leur faire payer leurs fautes. Le fait que cela ne soit pas dit avant leur arrivée les renforce dans l’idée qu’ils sont à notre merci. Ils expriment ainsi bien souvent le sentiment d’être « traités comme des chiens » ou d’être ici comme « dans un camp de concentration ».
16 La violence de ce vécu témoigne des expériences qu’ils traversent lors des premiers jours ou semaines. La disparition de leur milieu naturel les prive du sentiment d’appartenance et de familiarité qui leur procurait un sentiment de sécurité interne. Ils ne se sentent alors plus protégés. Ils sont sur leurs gardes et face à leurs seules ressources internes. La précarité de celles-ci ne fait qu’accroître leur insécurité. À la disparition de leurs repères les plus élémentaires s’ajoute l’interdiction d’avoir recours aux objets ou substances de fuite.
17 La tension ressentie ne peut se décharger en dehors du dispositif que nous proposons, ce qui équivaut pour eux à une soumission intolérable à nos valeurs… Ils se ressentent d’autant plus exclus, séparés, rejetés, mal traités. Ce vécu est alors bien souvent projeté sur l’environnement. Ce premier temps du placement est particulièrement éprouvant pour les personnels, devenus pour un temps mauvais objets de ceux qu’ils accueillent.
18 Dans un état de souffrance dont ils ne peuvent encore comprendre le sens, leurs tensions ne pouvant se décharger, confrontés à leurs éprouvés, les adolescents vivent « la prise de tête la plus insupportable qu’ils aient eu à surmonter ». Moments d’émotions intenses qui risquent de les renvoyer à leurs affres les plus secrètes. Temps fort du placement, moment inaugural d’une relation contenante, sécurisante, apaisante de l’institution qui ouvre un espace de vie et de pensée (panser) possible…
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Sophie Elliot « Le placement : ordonnance de séparation », Les Cahiers Dynamiques 1/2006 (n° 37), p. 67-69.
URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2006-1-page-67.htm.
DOI : 10.3917/lcd.037.0067.




