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Les Cahiers Dynamiques

2010/2 (n° 47)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782749212616
  • DOI : 10.3917/lcd.047.0082
  • Éditeur : ERES

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En considérant les réseaux sociaux comme un vecteur d’apprentissage, Jean-Paul Pinte apporte une réflexion sur leur utilisation avec les jeunes en difficulté. Ou comment se servir de ces nouveaux outils pour collaborer, favoriser l’expression et participer à la réduction du fossé digitale des milieux sociaux les plus défavorisés.

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Après avoir été longtemps considérés comme des espaces personnels d’information, semblant de vie sociale à des personnes mal adaptées dans la vie réelle, la fréquentation de plates-formes communautaires est devenue aujourd’hui un moyen pour les jeunes d’acquérir d’autres compétences. Rien de nouveau, diront certains, « un simple retour aux sources [1][1] C. Vaufrey, « L’apprentissage social, retour aux sources... » si l’on connait déjà Albert Bandura, psychologue canadien né en 1925. En 1963, il publie l’ouvrage intitulé Social Learning and Personality, qui attendra près de 25 ans avant d’être traduit en français. Bandura développe dans cet ouvrage la théorie de l’apprentissage social. Selon lui, tout apprentissage est social et l’observation suivie de l’imitation permet de faire bien des économies dans le processus d’apprentissage : si l’on observe attentivement une personne compétente dans un domaine et qu’on s’attache à reproduire son comportement, l’on n’a pas besoin de procéder par une fastidieuse série d’essais-erreurs (comme le défendaient les behavioristes) pour parvenir au comportement ou au savoir faire juste. Aujourd’hui avec les tice on parle de plus en plus communément de « Learning social » qui permet l’apprentissage collaboratif, l’échange des uns avec les autres. Les élèves apprennent à communiquer, éventuellement à reformuler pour être compris. Dans l’apprentissage collaboratif, les échanges qui en découlent sont très riches, car ils permettent aux étudiants d’avoir des retours et de revenir ainsi sur leurs apprentissages.

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Une étude réalisée par des chercheurs en technologies de l’éducation à l’Université du Minnesota [2][2] http://www1.umn.edu/twincities/index.php montre en effet qu’il peut s’agir de formidables outils éducatifs. Des lycéens américains entre 16 et 18 ans ont été observés et interrogés pendant six mois sur leur rapport à Internet. Près de la totalité d’entre eux déclarent utiliser Internet. Plus de 80 % dit se connecter de chez soi et les trois quarts ont un profil sur un réseau social comme MySpace, Facebook ou d’autres forums de discussion. Et à la question : que vous apporte la fréquentation de ces sites ? La principale réponse est l’acquisition de compétences technologiques. Les autres motivations citées étant notamment la créativité, le fait d’être ouvert à la nouveauté et à des opinions différentes.

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Dans un billet de l’Atelier [3][3] http://www.atelier.fr/usages/10/23062008/reseaux-s..., en juin 2008 on peut déjà lire que ces réseaux communautaires constitueraient des compétences nécessaires au xxie siècle. « Nous nous sommes aperçus que les étudiants qui utilisent les réseaux sociaux acquièrent précisément le type de compétences qu’on attend d’eux au xxie siècle pour réussir » explique Christine Greenhow, l’une des principaux responsables de l’enquête. Grâce aux réseaux communautaires, ces adolescents développent en effet un savoir-faire technologique non négligeable : téléchargement mais aussi édition et modification de contenu. C’est désormais aux parents et aux éducateurs de se saisir du potentiel éducatif des sites communautaires. Selon Christine Greenhow, « maintenant que nous connaissons les compétences que les élèves acquièrent sur Internet, nous devons les encourager et les aider à les approfondir ». Les adolescents n’ont pas toujours conscience de développer de telles capacités qui pourront leur être utiles d’un point de vue aussi bien scolaire que professionnel. En allant plus loin, on apprend aussi que la réduction du fossé digital entre milieux sociaux s’opèrerait avec l’utilisation de ces médias communautaires.

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On pense souvent que les élèves de milieux défavorisés sont technologiquement moins compétents que ceux issus de milieux supérieurs. Un sondage réalisé en 2005 par le Pew Internet & American Life Project décrivait l’existence d’un « fossé digital » entre étudiants issus de milieux sociaux plus ou moins favorisés. Selon ce précédent sondage, seulement trois quart des adolescents américains issus de familles ayant des revenus modestes utilisaient Internet. Les résultats de l’étude de l’université du Minnesota montrent que cette proportion est en réalité plus importante et que la différence de compétences technologiques d’un milieu social à l’autre est moins contrastée. Selon Christine Greenhow, « les étudiants issus de milieux modestes sont aussi très connectés, et ce de façon quasi quotidienne ».

Dernièrement lors du Sommet mondial sur la société de l’information et face à la popularité croissante des nouveaux outils en ligne basés sur les applications Web 2.0, l’unesco a décidé d’organiser un débat de haut niveau sur les réseaux sociaux le 11 mai 2010 à Genève (Suisse). Ce fut l’occasion d’une discussion très animée autour des implications de ces réseaux sur les sociétés du savoir. Ce débat réunissait environ 70 participants (représentants des gouvernements, du secteur privé et de la société civile, législateurs, décideurs et internautes), qui ont échangé leurs points de vue sur les chances offertes par ces nouveaux outils et les risques potentiels.

De l’intime à l’extime ?

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Il y a de quoi innover avec les réseaux sociaux en éducation et le social learning est riche d’apprentissage ! Au lieu de s’inquiéter sur les dangers de ces espaces avec l’idée d’un simple mélange de vie privée et de vie publique, sur les dérives possibles d’une traçabilité indélébile qui poursuivra nos étudiants durant toute leur vie, il convient de mesurer aujourd’hui leur impact dans le décor de notre éducation et de les considérer comme des environnements normaux faisant partie d’un nouveau style de vie de nos jeunes.

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La posture de l’enseignant a changé et sans se soucier de cette nouvelle dimension nous risquons de rentrer dans le schéma décrit dans la lecture du philosophe Bernard Stiegler lors d’un entretien pour la revue Médiadoc : « Les élèves d’aujourd’hui développent ces pratiques, et sont en avance sur leurs professeurs, sur un mode empirique et nécessairement naïf, qualificatif qui n’a rien de péjoratif ici. Le retard du professeur peut devenir un point de repère s’il donne à penser la question du retard et donc le processus qui l’a produit. Mais si ce retard n’est pas pensé, cela devient un décrochage entre le professeur et ses élèves, c’est-à-dire aussi entre deux générations. Il y a donc trois questions à traiter : la formation des enseignants sur l’importance des supports, l’industrialisation des activités informationnelles, la production et le contrôle des métadonnées. »

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À l’instar des réseaux sociaux d’apprentissage des langues qui dominent le marché comme Lingomatch, fr. bab. la, Polyglot, Babbel, etc., il existe aussi un ensemble de réseaux d’apprentissage sociaux dans bien d’autres domaines de l’éducation qu’il convient, en tant qu’enseignant et d’éducateur, de mettre en avant pour rentrer dans le flux des pratiques de nos élèves et pour les préparer au monde professionnel.

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Aujourd’hui, malheureusement, ces environnements sociaux font encore peur et sont encore trop souvent considérés comme un danger par l’enseignant qui n’en connait pas forcément toutes les facettes éducatives et n’en maîtrise pas forcément la (faible) technicité qu’ils nécessitent à ce jour. L’enseignant y voit en effet comme une disparition des frontières entre le réel et le virtuel, entre la vie personnelle et publique, et, comme le dit justement Serge Tisseron, l’apparition d’une nouvelle dimension de l’intime appelée l’extimite, « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. Il consiste dans le désir de communiquer sur son monde intérieur. Mais ce mouvement serait incompréhensible s’il ne s’agissait que “d’exprimer” ».

Tout ceci pose les questions suivantes en termes d’organisation :

  • Quelles pratiques et quels usages adopter avec les réseaux d’apprentissage en éducation ?

  • Quel est le processus d’intégration de ces médias sociaux dans le scénario d’un cours, d’une classe et son adaptation aux environnements numériques de travail et autres plate-formes numériques de ressources ?

  • Quelle éducation à la culture informationnelle pour permettre de collaborer sur la recherche d’information pertinente utile à la création de nouveaux savoirs ?

Les écoles, collèges, lycées et universités sont des réseaux sociaux

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Tous les ingrédients sont présents dans nos institutions éducatives pour faire des réseaux sociaux de véritables atouts pour l’apprentissage. Bien compris par les enseignants, ils se révèlent à tout niveau des communautés communicantes où l’apprendre ensemble tout en partageant le discours et la personnalité des enseignants, des documentalistes confortés par les prothèses cognitives que permettent aujourd’hui les technologies éducatives avec des outils comme les messageries, les wikis, les blogs.

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Les réseaux sociaux sont aussi l’occasion pour tous d’apprendre à veiller sur l’information et à développer une intelligence informationnelle collaborative au cœur de laquelle l’enseignant, s’il a les compétences nécessaires, peut être un véritable modérateur et chef d’orchestre pour la gestion et la création de nouvelles connaissances par l’apprenant et surtout à l’élaboration de savoirs opératoires [4][4] Actes du 8e Congrès des enseignants documentalistes..., compétences désormais indispensables pour participer à la société de la connaissance en tant que travailleurs du savoir. Par la recherche d’experts sur la toile, l’analyse de travaux professionnels tout en utilisant les relations plus personnalisées que permettent les réseaux sociaux, l’élève apprend à se confronter au caractère professionnel de l’information et s’entraîne à l’analyser, les confronter, les présenter, les formuler en termes de compétences, par le biais d’un blog [5][5] Voir un des blogs réalisé par mes étudiants : http... par exemple. Il est enfin question à ce niveau de côtoyer de très près le monde professionnel !

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Développer avec les réseaux sociaux une culture partagée de la citoyenneté et de l’ordre public tout en mesurant les risques et les dérives sur la toile (identité numérique, traces indélébiles, etc.) sont aussi un moyen pour le corps enseignant d’entrer dans le flux des pratiques de leurs élèves tout en les impliquant dans des actions culturelles et sociales et en expérimentant avec eux des espaces de vie sociale et citoyenne.

Notre éducation rassemble déjà en son sein toutes ces possibilités. Lui reste néanmoins les lourdes tâches de faire comprendre aux enseignants que nous ne sommes plus dans le virtuel mais bien dans le réel et qu’il y a urgence à donner du sens aux réseaux sociaux sous peine de ne plus maîtriser à terme la gestion des savoirs et enfin d’entamer au plus vite une formation de tous à l’identité numérique.

Notes

[*]

Jean-Paul Pinte est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication. Laboratoire d’innovation pédagogique, université Catholique de Lille et Lieutenant-colonel de Gendarmerie (Réserve citoyenne).

[1]

C. Vaufrey, « L’apprentissage social, retour aux sources », Thot. cursu. edu, 12 janvier 2010.

[4]

Actes du 8e Congrès des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale, Lyon, ens Sciences, Lyon, 28 au 30 mars 2008, Pascal Duplessis, « Trois obstacles à l’idée d’une discipline de l’Information – Documentation, p. 102.

[5]

Voir un des blogs réalisé par mes étudiants : http://ornoir.canalblog.com

Plan de l'article

  1. De l’intime à l’extime ?
  2. Les écoles, collèges, lycées et universités sont des réseaux sociaux

Pour citer cet article

Pinte Jean-Paul, « Vers des réseaux sociaux d'apprentissage en éducation », Les Cahiers Dynamiques, 2/2010 (n° 47), p. 82-86.

URL : http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2010-2-page-82.htm
DOI : 10.3917/lcd.047.0082


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