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Les cahiers internationaux de psychologie sociale

2006/2 (Numéro 70)



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Voici vingt-cinq ans, Moscovici (1981) notait que l’économie politique et la psychologie des foules sont les deux disciplines qui ont le plus marqué le XXe siècle. C’est incontestable. Réunions et défilés de masse, affrontement des propagandes, concentrations de foules tantôt exaltées et tantôt misérables, fascinées ou violentes, défilés de militants et chefs en uniforme, idoles ou symboles cent fois reproduits et dévots agglutinés ont meublé l’actualité de plusieurs générations sur divers continents. On se serait passé, la plupart du temps, d’un tel succès. Celui-ci, en outre, ne s’appuyait pas sur des bases scientifiques, mais sur des recettes empiriques, des trucs de bateleur et des considérations de sens commun. Cela pose déjà problème, exactement comme pour les médecines « naturelles » par exemple, tant nous répugnons à associer l’efficacité à l’ingénuité ou la maîtrise véritable à la seule croyance. Il n’empêche : sur la base de modes d’emploi infestés de préjugés, les foules ont rempli les stades et les places publiques, la gestion des foules a soutenu le pouvoir des pires tyrans, l’émotion a occasionnellement ou durablement remplacé la raison en politique. Il est aussi difficile de l’ignorer que de le déchiffrer. Bref, comme à chaque fois qu’une réalité ne peut demeurer inaperçue et que nous ne savons pas la comprendre, il y a matière à science. À un niveau plus banal, la simple « expérience quotidienne des foules et de l’encombrement » (Graumann et Kruse, 1984, p. 516) devrait déjà suffire à attirer, puis à légitimer, notre attention. D’où vient alors que l’on ait aujourd’hui abandonné une discipline, à tout le moins un courant de réflexion et de recherche, qui avait naguère une telle emprise sociale et qui s’est révélé avoir un tel poids historique ?

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La question est complexe et elle appelle sans doute plusieurs niveaux de réponse, notamment en termes d’analyse institutionnelle. Après tout, une discipline ne fait pas école et ne se reproduit pas quand elle n’a pas de chaire, et la psychologie des foules n’en a semble-t-il jamais eu. D’un autre côté, les principaux utilisateurs de cette psychologie, quelle que fût leur position de pouvoir, n’ont jamais encouragé l’approfondissement des recherches à son propos car ils n’en avaient pas besoin : lorsqu’un outil est efficace, la théorie de l’outil est un luxe. Il existe aussi vraisemblablement des facteurs circonstanciels (les hasards des rencontres, des événements et des éditeurs) qui ont pu jouer un rôle dans la disparition de ce courant. On se bornera ici à suggérer quelques explications d’ordre épistémologique, ancrées comme il se doit dans l’histoire. Si elles ne prétendent pas, loin s’en faut, épuiser le sujet, elles peuvent contribuer à l’éclairer et elles sont éventuellement porteuses d’enseignements pour aujourd’hui.

Les raisons d’une désertion

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Provisoirement du moins, c’est-à-dire en fonction du recul forcément limité qui est le nôtre, il semble qu’il y ait trois raisons principales à la désertion des thèmes de la psychologie des foules.

  1. Une première clé de l’explication paraît tenir à un changement profond qui est intervenu dans la conception commune de l’histoire, du moins au sein des sociétés développées. Cette véritable mutation idéologique, sans doute articulée autour de la chute du Mur de Berlin, peut se traduire simplement de la manière suivante : on est passé de la conviction selon laquelle l’histoire était à faire à la certitude que l’histoire était finie. Le philosophe Francis Fukuyama, il y a quelques années (1992), donnait une forme théorique à cette évidence acquise par la pensée sociale. La théorie était sans doute mauvaise, mais l’évidence était et reste toujours forte.

    Si l’histoire est encore à faire, l’économie politique et la psychologie des foules constituent d’indispensables outils de transformation. D’où la vérité profonde de la remarque de Moscovici. Si en revanche l’histoire est finie, il ne s’agit plus que d’aménager çà et là les relations entre les nations et entre les classes, de battre le rappel des retardataires, de réformer les institutions vers toujours plus de détails circonstanciels ou pratiques, d’optimiser l’exercice des fonctions et le contenu de l’éducation. De fait, cette dernière conviction paraît aujourd’hui largement dominante dans les pays qui ont la plus grande puissance économique et symbolique (et qui sont aussi les principaux pays producteurs de psychologie sociale). Si l’économie se trouve définitivement vouée au libéralisme, et si les systèmes politiques évoluent tous, irrésistiblement, vers la démocratie, les jeux sont faits, les masses de manœuvre à long terme sont devenues des masses de gestion au quotidien. Il y a encore certes des avatars à surmonter, des accidents à prévoir, des améliorations à apporter, voire des contraintes à imposer par le bais de l’État de droit et des organisations internationales. Mais il ne s’agit plus d’un projet, il s’agit d’un destin. Et voici comment la psychologie des foules est devenue une préoccupation obsolète et presque indécente, soluble dans la technologie bienveillante du progrès inéluctable et de l’individualisation de la vie. Même le traitement par Freud et ses émules du lien social est définitivement sorti de cette modernité militante qui a caractérisé le XXe siècle : il ne s’agit plus désormais de savoir comment on passe de la horde à l’État (cf. Enriquez, 1983), mais comment on transforme l’État en niche universelle de sécurité et de bien-être (cf. Godard, 2002).

  2. Il existe une autre explication qui, loin d’annuler la précédente, en fournit au fond le complémentaire. Après tout, rien ne garantit qu’une discipline (ou un état particulier d’une discipline) se prolonge indéfiniment et aille toujours se perfectionnant. Une ligne d’investigation peut atteindre à un moment donné un état de suffisance – ou d’épuisement. Prenons le cas de la mécanique classique [1]  À propos de l’avenir de la psychologie sociale, précisément,... [1] . Celle-ci est intégrée depuis longtemps à la formation des ingénieurs et leur permet de construire, plutôt bien, des machines, des ouvrages d’art ou des engins de transport. Mais il n’y a plus de recherche novatrice en ce domaine depuis le XIXe siècle, la clôture est faite. On applique à des objets toujours renouvelés les principes, lois et théorèmes de cette mécanique sans éprouver le besoin d’en rechercher fondamentalement d’autres. Ou alors on change de mécanique. Il se pourrait que la psychologie des foules soit semblablement passée dans le savoir commun des politistes et des politiques, pour ne rien dire des publicitaires, des agents commerciaux et des organisateurs de spectacles. En l’occurrence, ce savoir commun ne s’est pas à strictement parler intégré au sens commun, puisqu’il en procédait déjà. Il l’a rejoint pour en conforter les évidences et en renforcer la valeur opérationnelle à partir d’une rhétorique adéquate. Faire de la psychologie des foules sans le savoir n’est pas alors un signe d’ignorance, mais une sorte d’aveu de nécessité : on ne peut pas ne pas en faire compte tenu des modes d’organisation de notre société. Ce point, qui fournit sans doute l’appui le plus efficace pour les leviers de l’analyse critique, sera repris et commenté plus loin.

  3. N’oublions pas enfin, et ce serait la troisième explication, qu’une discipline, quelles que soient son importance sociale et son caractère empirique, peut aussi ne jamais aboutir à se constituer en tant que science : tel est typiquement le cas de la stratégie (cf. par exemple l’excellente anthologie de Chaliand, 1990). C’est après tout l’art majeur si l’on considère l’importance extrême des enjeux qui lui correspondent. En outre, il ne s’agit pas de préoccupations caduques puisque les guerres n’en finissent pas de se répéter ou de se renouveler. Enfin, la sanction des faits est ici plus redoutable que partout ailleurs. Plus redoutable en tout cas que le couperet d’un seuil de signification statistique, puisqu’elle se mesure en destruction de personnes, d’institutions et de biens. Et cependant la stratégie demeure une discipline basée sur l’étude de cas, la spéculation intellectuelle et l’invention. C’est l’idée de « faillibilité » qui la domine, non celle de « falsifiabilité » : un plan de bataille n’est ni vrai ni faux, il est simplement couronné de succès ou il se solde par l’échec, l’un comme l’autre diversement évaluables. Certes on peut s’instruire en ce domaine et apprendre ses classiques, mais on ne peut pas déduire ni démontrer. On peut calculer, mais dans l’ignorance obligée de bien des facteurs et seulement à titre d’hypothèse. À peine peut-on se risquer à modéliser ses propres convictions pour tenter de leur donner prise sur le réel, avec toutes les déconvenues que l’on sait [2]  Par exemple, s’agissant du Vietnam : « Bénéficiant... [2] . La stratégie ne réunit pas les conditions nécessaires à la constitution d’une science parce qu’elle ne peut pas les réunir, et il se peut qu’il en aille de même pour la psychologie des foules. Dès lors, dans un champ académique qui est fortement régulé par le souci de la canonicité empirique, la psychologie des foules ne présente pas de légitimité ostensible. Refoulée ici, elle est donc étudiée ailleurs, sous d’autres noms et avec d’autres moyens. Les historiens, en particulier, n’ont pas attendu les psychologues sociaux pour analyser finement les conduites collectives observées lors de catastrophes majeures, de grandes épidémies, de massacres, de révolutions ou de guerres. Le centre de gravité de la connaissance scientifique des foules se situe ainsi ailleurs que dans la dite psychologie des foules.

En somme, il y a trois explications :

  • la psychologie des foules est devenue obsolète parce que plus rien ne la requiert dans la marche des sociétés productrices de savoir : elle n’est plus agent ou concomitant de l’histoire ;

  • elle s’est tout simplement accomplie, et il n’y a donc pas lieu de la poursuivre, chacun de ceux qui doivent la connaître la connaissant ;

  • ne pouvant se plier aux exigences de la canonicité scientifique dominante [3]  Il ne paraît pas utile de discuter ici la réduction... [3] , elle continue sous d’autres appellations, dans d’autres champs de l’action humaine et de la culture. En science politique par exemple ou en histoire [4]  Et peut-être alors revient-elle simplement à ses origines,... [4] .

Ces trois explications concernent la psychologie sociale à un double titre. D’une part elles l’éclairent de manière un peu inquiétante sur son passé récent. D’autre part elles la mettent en garde de manière non moins inquiétante sur son possible avenir proche. Quand on est à ce point sensible à l’histoire au point d’en subir tous les frémissements ou, ce qui revient au même, tellement insensible à l’histoire qu’on en néglige les figures les plus préoccupantes pour de simples questions de méthode, on n’est guère prédisposé à durer. Les vrais problèmes s’imposent toujours et ils n’appartiennent à personne. Ce n’est pas parce qu’une discipline ne s’y intéresse plus ou les déclare mal posés qu’ils cessent d’exister. Ce n’est pas davantage parce que l’époque semble s’en être libérée qu’ils ne poursuivent pas leur cours souterrain. Et lorsqu’enfin ils surgissent à nouveau, ils font la preuve, souvent par le pire, de l’insouciance ou de l’aveuglement de ceux qui les ont délaissés.

Les désertions de la raison

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La question posée par les foules est en vérité autrement plus importante que celle de la disparition d’un chapitre de manuel. Elle concerne notre capacité même à maîtriser un certain ordre de savoir sur la marche des sociétés. Pour le dire en peu de mots, la foule est le négatif de la raison. Prenez chaque caractéristique présumée de la foule, niez-la ou retournez-la : vous aurez un portrait exact de la rationalité. Le problème est que nous devons assumer à la fois la référence permanente à la raison et la permanence sensible de la déraison (cf. Rouquette, 2005).

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Cela n’a rien à faire avec la morale. Il y a des foules criminelles (Sighele, Tarde ont été les premiers à les décrire et ils les ont décrites les premières), mais aussi une raison criminelle. Des foules pareillement mobilisées pour le bien, et alors tout autant en proie à l’émotion irraisonnée que lorsque la haine les agite. Il y a la raison du plus fort, qui ne se soucie guère d’équité, et la raison d’État, calquée sur l’utilité. Foule ou raison, la culmination de la vertu n’est donc pas toute d’un côté, alors que la perversité et le désordre s’étaleraient de l’autre. Le recours à la morale comme critère stable et définitif de partage entre la solidarité et la solitude se trouve d’ailleurs disqualifié si nous suivons exactement Durkheim (1938, p. 68). En effet :

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L’action morale est celle qui poursuit des fins impersonnelles. Mais les fins impersonnelles de l’acte moral ne peuvent être ni celles d’un individu différent de l’agent, ni celle de plusieurs. D’où il suit qu’elles doivent nécessairement concerner autre chose que des individus. Elles sont supra-individuelles. Or, en dehors des individus, il ne reste plus que les groupes formés par leur réunion, c’est-à-dire les sociétés. Donc, les fins morales sont celles qui ont pour objet une société.

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Les foules et la raison sont bien elles aussi « supra-individuelles », et par suite de même niveau conceptuel que la morale, qui ne saurait en conséquence les départager. Alors, d’où vient que la foule soit le négatif de la raison ? Parce que la raison est à la fois universellement partagée, donc impersonnellement instituée, et individuellement exercée. La foule, au contraire, est par définition collectivement exercée puisque l’individu s’y fond, mais personnellement instituée comme Freud l’a montré (cf. Moscovici, 1981). Et c’est précisément pourquoi il peut exister une psychologie des foules et non une « psychologie » de la raison, qui n’aurait aucun sens. Ainsi l’expression « psychologie des multitudes » (Arciga Bernal, 2001) n’est pas une métaphore d’emprunt, pas plus que celle d’ « irrationalités collectives » (cf. Drozda-Senkowska, 1995), alors que la « psychologie de la connaissance scientifique » serait une absurdité (cf. en particulier sur ce point Popper, 1972, chap. 2).

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Il faut aussi tenir compte, pour comprendre cette dualité, d’une différence fondamentale dans le rapport au temps : alors que la foule s’exprime et se consume dans l’instant, la raison s’élabore et se déroule selon une durée indéterminée. Certes, on doit éviter la caricature, ne pas opposer banalement l’explosion à la maturation, la rupture à la structure, et il est bien vrai que diverses temporalités s’entrecroisent, s’articulent, s’emboîtent dans la concrétude des événements qui retiennent l’attention de l’historien (cf. Leduc, 2004). Mais le segment du projet porté par la foule est sensiblement plus court que le segment de la mise en place ou de la révolution des institutions. Ce n’est pas un segment sociologique, mais un support événementiel. Entre la simple péripétie sans signification et l’acmé révélateur de processus inaperçus, le statut historique de la foule est toujours incident : moyen tactique employé par un groupe ou simple perturbation de l’ordre habituel, signe de piste jalonnant un processus, figure de circonstance ou symptôme de fièvre, la foule n’a ni valeur fondatrice pour quelque avénement que ce soit ni valeur démonstrative pour l’intellection véritable du monde social. Elle n’en a pas le temps si l’on peut dire, tout au plus peut-on la raconter :

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Seulement la philosophie ne doit pas être une narration de ce qui survient, mais une connaissance de ce qui en cela est vrai, et à partir du vrai elle doit en outre comprendre ce qui, dans la narration, apparaît comme un simple survenir

(Hegel, 1981 [1816], p. 51)
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Ce point est essentiel. Il signifie que la foule ne porte pas en elle-même les ressources de son intelligibilité. On va pouvoir en décrire les conditions d’apparition, la dynamique évolutive, les concomitants émotionnels, les manifestations symboliques, les biais affectifs ou cognitifs, mais on n’en rendra pas pour autant raison à ce niveau-là. Les motifs de sa mise en scène ne lui appartiennent pas. La rationalité de son émergence lui est extérieure. Il en va de même pour la plupart des phénomènes collectifs : décrire les vêtements et les ornements, par exemple, et entendre ce que les gens en disent pour les choisir ou pour les rejeter, pour justifier leurs goûts ou pour en changer, ce n’est pas comprendre la mode en tant qu’effet des rapports sociaux et d’un système afférent de représentations apprises. De même, et plus largement,

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L’économie des pratiques économiques (…) trouve son principe non dans des « décisions » de la volonté et de la conscience rationnelles ou dans des déterminations mécaniques issues de pouvoirs extérieurs, mais dans les dispositions acquises à travers les apprentissages associés à une longue confrontation avec les régularités du champ

(Bourdieu, 2000, p. 20).
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On pourrait en dire autant des médias, dont la vérité n’est évidemment pas dans les mots ou les images qu’ils véhiculent, mais dans leurs « effets globaux de destinée », si l’on peut dire, pour les sociétés modernes (cf. Silverstone, 1999).

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La psychologie des foules incarne le paradoxe le plus sensible de notre culture politique : elle porte sur des acteurs qui ne se possèdent plus, qui semblent pour un temps voués à l’emprise de l’émotion, mais auxquels nous attribuons forcément une « conscience » et une responsabilité dès lors que nous entendons continuer à les percevoir comme des citoyens capables de se déterminer rationnellement et, par exemple, de voter. Ces acteurs fourvoyés ou anesthésiés qui paraissent toujours en échappement de l’Histoire témoignent contre l’idéal de rationalité et de mesure que nous mettons à la base de l’État de droit ; symétriquement, l’exigence démocratique de l’État de droit s’oppose aux emprises d’urgence et de passion qui traversent les foules, aux grands ressacs d’amour et de haine qui les polarisent pour les mobiliser. Parce que la foule est le négatif de la raison, sa psychologie fournit aussi le contrepoint de l’idéal affirmé de la citoyenneté. Or ce serait peu de dire que les exemples pratiques de cette dualité abondent ; ils alimentent quotidiennement notre actualité. La foule, depuis deux siècles, n’est pas une éventualité exceptionnelle dans les sociétés industrielles, mais une modalité sociale ordinaire. Indésirable et inévitable, abusive et cependant normale, c’est donc qu’elle est produite à leur insu par certaines dispositions structurelles qui se traduisent dans les situations et les institutions pour en contraindre les effets. Ce paradoxe qu’elle incarne, la foule ne le fabrique pas ; ce n’est pas non plus la « nature » de l’homme qui le fabrique. Ce sont des conditions d’existence, c’est-à-dire en même temps de connaissance, de communication et de sociabilité (cf. Rouquette, 1997).

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Nous sommes ici au cœur même de notre existence politique. Comment peut-on à la fois produire incessamment la foule et gérer le trouble de la raison que celle-ci met en acte ? Pour répondre à cette interrogation, la psychologie sociale a oscillé tout au long de son histoire entre la rémédiation, l’exploitation et la dénégation. Elle n’en est pas sortie.

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La rémédiation d’abord. Le souci de prévenir les catastrophes relationnelles, d’améliorer la gestion humaine des groupes et de réparer les traumatismes locaux qui peuvent résulter des désordres collectifs existait déjà chez Lewin, avec la pénétration que l’on sait. Cette préoccupation (ou même, pour certains, cette vocation de notre discipline) se prolonge encore aujourd’hui, typiquement dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la « psychologie des communautés » (cf. par exemple Amerio, 2004). Entre politique et ingéniérie, mise en œuvre d’un savoir-faire et militantisme circonstanciel, la psychologie sociale se range alors parmi les « sciences du bien-être et de la cure », étendues en l’occurrence jusqu’au gouvernement des hommes. Elle s’inscrit dans cet optimisme libéral, actif et entreprenant, qui n’a de sens que sur le fond d’une déception permanente, déjà signalée par Tocqueville [5]  « Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiendront... [5] . La morale de cette entreprise pourrait être brièvement formulée de la manière suivante : « Efforçons-nous toujours d’enseigner et de réparer, vouons-nous à améliorer ou à consoler, essayons sans trêve de montrer comment raison garder, puisque notre condition politique même le requiert ».

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Deux autres positions encore sont représentées en psychologie sociale quant au traitement de ce paradoxe des foules : soit en exploiter l’émergence continue soit en nier tout simplement la réalité. L’exploitation en question culmine, c’est une évidence, avec la technique indéfiniment appliquée des sondages d’opinion, mais aussi avec toutes les recherches de marketing et de publicité, pour ne rien dire des conseils en propagande et en « communication » ou parfois des diagnostics et préconisations en matière d’organisation. Lorsque Le Bon (1911, p. 3) définissait la psychologie politique comme « la connaissance des moyens permettant de gouverner utilement les peuples », il installait déjà la discipline dans cette posture de gestionnaire (plus ou moins asservie, plus ou moins empressée) des embarras de la raison. Science des leurres, et non de la critique des leurres, la psychologie sociale cultive alors la confusion des rationalités : ainsi l’utilité et l’efficacité dans le maintien ou le perfectionnement des rapports de domination, la démonstration par le vote ou par la vente, c’est-à-dire par le nombre, deviennent les critères suffisants de la vérité. Tout se passe comme si l’on pensait que la foule étant ce qu’elle est, le réalisme commande de la servir ou de s’en servir.

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Très logiquement enfin, la dénégation de la question des foules accompagne ou suit la dénégation de l’objectivité de la raison. Tel est le choix obscur du positivisme, qui confond la réalité sociale avec une série de « situations » modélisables ou contrôlables. S’il n’existe en effet que des configurations plus ou moins accidentelles de variables, dont la distribution momentanée et la succession mêmes sont arbitraires en dehors des considérations de méthode, s’il n’existe par ailleurs que des individus biologiques, réputés a priori équivalents et qui ont le pouvoir de s’influencer directement les uns les autres, bref si la psychologie sociale se réduit à une analytique des relations hic et nunc et des cognitions personnelles ou interpersonnelles, alors en effet la question des foules s’évanouit, la raison et l’histoire se trouvent renvoyées au magasin des accessoires rhétoriques ou des illusions démodées, et nous sortons définitivement des sciences sociales.

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On sait que Borges définissait la théologie comme « une branche de la littérature fantastique ». La psychologie des foules échappe au moins à ce sort. Son objet n’est que trop réel, trop quotidien, trop prenant, en même temps que ses inventions théoriques sont vraiment trop pauvres. Qu’elle se trouve aujoud’hui éclipsée (sans doute durablement) ne retire rien à la gravité de la question dont elle est issue. Et cette question, celle du conflit entre la raison en puissance et la déraison en acte, demeure de toute façon posée dans les sociétés démocratiques, que les psychologues sociaux s’en soucient ou non.


Références

  • Arciga Bernal S. (2001): La psicología de las multitudes. In M. A. González Pérez et J. Mendoza García (Dirs.), Significados collectivos : Procesos y reflexiones teóricas. México, Instituto Tecnológico y de Estudios Superiores de Monterrey, pp. 263-288.
  • Amerio P. (2004): Problemi umani in comunità di massa. Turin, Einaudi.
  • Arendt H. (1972): Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine. Paris, Calmann-Lévy (première édition américaine, 1969).
  • Bourdieu P. (2000): Les structures sociales de l’économie. Paris, Seuil.
  • Chaliand G. (1990): Anthologie mondiale de la stratégie. Paris, Robert Laffont.
  • Drabovitch W. (1934): Fragilité de la liberté et séduction des dictatures. Préface de P. Janet. Paris, Mercure de France, 3e édition.
  • Drozda-Senkowska E. (Dir.)(1995): Irrationalités collectives. Neuchâtel, Delachaux & Niestlé.
  • Durkheim É. (1938): L’éducation morale. Paris, Alcan (édition de P. Fauconnet).
  • Enriquez E. (1983): De la horde à l’État. Essai de psychanalyse du lien social. Paris, Gallimard.
  • Fukuyama F. (1992): The End of History and the Last Man. Trad. franç. : La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion.
  • Godard O. (2002): Du risque à l’univers controversé et au principe de précaution ou le raisonnable à l’épreuve. Regards d’un chercheur migrateur. Actes de la dix-neuvième séance du GIS « Risques Collectifs et Situations de Crise ». Paris, École des Mines.
  • Graumann C. F. et Kruse L. (1984, rééd. 2003): Masses, foules et densité. In S. Moscovici (Dir.), Psychologie sociale. Paris, Presses Universitaires de France, pp. 513-538.
  • Hegel G. W. F. (1981, trad. franç.): La Logique subjective ou Doctrine du concept. Trad. de G. Jarczyk et P.-J. Labarrière. Paris, Aubier.
  • Le Bon G. (1911): La psychologie politique. Paris, Flammarion.
  • Leduc J. (2004): La construction du temps chez les historiens universitaires français de la seconde moitié du XXe siècle. Temporalités, n°1, pp. 69-83.
  • Moscovici S. (1981): L’âge des foules. Paris, Fayard.
  • Moscovici S. (1982): Perspectives d’avenir en psychologie sociale. In P. Fraisse (Dir.), Psychologie de demain. Paris, Presses Universitaires de France, pp. 137-147.
  • Popper K. (1972): Objective Knowledge. Oxford, Clarendon Press.
  • Rouquette M.-L. (1997): La communication sociale. Paris, Dunod.
  • Rouquette M.-L. (2001): Retour aux foules. In F. Buschini et N. Kalampalikis (Dirs.), Penser la vie, le social, la nature. Mélanges en l’honneur de Serge Moscovici. Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, pp. 175-183.
  • Rouquette M.-L. (2005): Pensée sociale et cérémonies de masse. Conférence au Collège de France, colloque de rentrée sur « Croyance, raison et déraison », 14 octobre 2005.
  • Silverstone R. (1999): Why Study the Media? Londres, Sage Publications.

Notes

[*]

Pour toute correspondance relative à cet article, s’adresser à Michel-Louis Rouquette, Laboratoire de psychologie environnementale, Institut de psychologie, 71 avenue Édouard Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt cedex, France ou par courriel à <ml.rouquette@univ-paris5.fr>.

[1]

À propos de l’avenir de la psychologie sociale, précisément, Moscovici (1982, p. 138) faisait déjà ce rapprochement il y a un quart de siècle. On peut noter en passant, ce qui fournit un motif de rapprochement supplémentaire, que la mécanique classique n’a pas été plus ou mieux diffusée auprès du grand public que la psychologie sociale : ce sont ses effets spectaculaires d’application qui l’ont été (les machines, les charpentes, l’artillerie, les ponts).

[2]

Par exemple, s’agissant du Vietnam : « Bénéficiant d’une supériorité en puissance de feu équivalant à 1000 contrre 1, les États-Unis, en six années de guerre ouverte, n’en ont pas moins été incapables de triompher d’une petite nation ; incapables de résoudre leurs problèmes intérieurs (…) [Les dirigeants] étaient tellement convaincus de pouvoir remporter un succès total, non pas sur le champ de bataille, mais dans le domaine des relations publiques, et si fermement assurés de la valeur de leurs postulats psychologiques quant aux possibilités illimitées de manipuler l’opinion, qu’ils ont anticipé et sur la conviction généralisée et sur la victoire dans cette bataille dont l’opinion publique était l’enjeu » (Arendt, 1972, p. 37 et 39). Il est encore trop tôt, sans doute, pour commenter dans le même sens la guerre d’Irak.

[3]

Il ne paraît pas utile de discuter ici la réduction de la psychologie collective à la psychologie individuelle ou inter-individuelle des émotions. Cet aspect « viscéral », en effet, est toujours politiquement secondaire ou dérivé. Sociologiquement, en outre, il n’a guère de sens (cf. Rouquette, 2001) : il est clair par exemple que si l’on éprouvait éventuellement dans les rassemblements nazis des émotions intenses, on ne s’y rendait pas pour cela, et que la dynamique proprement émotionnelle n’explique en rien (ou alors seulement de façon très marginale) la genèse et l’effet historique de ces rassemblements. Cela posé, la psychologie sociale est évidemment libre de choisir ses centres d’intérêt et, par suite, son degré de pertinence ou de visibilité dans le champ culturel.

[4]

Et peut-être alors revient-elle simplement à ses origines, comme le signalait Drabovitch voici plus de soixante-dix ans : « …Sighele, Lebon (sic), Tarde, Rossi (…) n’ont fait que systématiser, préciser un peu et formuler en langage scientifique (pas toujours) les connaissances empiriques sur les foules que possédaient des hommes d’État, des économistes et surtout des poètes et des écrivains » (Drabovitch, 1934, p. 93).

[5]

« Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiendront aisément une certaine égalité ; ils ne sauraient atteindre celle qu’ils désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite. Sans cesse ils croient qu’ils vont la saisir, et elle échappe sans cesse à leurs étreintes. (…) C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d’une existence aisée et tranquille » (De la démocratie en Amérique, II, Deuxième partie, chap. XIII).

Résumé

Français

La psychologie des foules est aujourd’hui abandonnée. On présente d’abord les raisons possibles de cette désertion. On développe ensuite l’idée que dans les sociétés démocratiques, les foules constituent le négatif permanent de la Raison. Pour affronter cette négativité, les psychologues sociaux ont adopté trois positions : la rémédiation (traiter et corriger), l’exploitation (tirer parti), le déni (par réduction au seul niveau individuel). Mais la question originaire demeure.

English

SummaryCrowd psychology has today been abandoned. First, the possible reasons for this desertion are presented. The idea is then developed that in democratic societies crowds are the permanent negative of Reason. To cope with this negativity, social psychology has adopted three positions: remediation (treat and rectify), exploitation (take advantage of it), denial (reduce everything to the level of individuals). But the root question remains.

Deutsch

Die Massenpsychologie ist heutzutage aufgegeben. Zuerst werden mögliche Gründe für dieses Verschwinden vorgestellt. Danach wird die Idee entwickelt, dass in demokratischen Gesellschaften Massen das beständig Negative der Vernunft kennzeichnen. Um sich mit dieser Negativität auseinanderzusetzen, haben Sozialpsychologen drei Positionen eingenommen: das Abhelfen (behandeln und korrigieren), die Verwertung (Nutzen daraus ziehen) und die Verleugnung (durch Reduktion auf ein individuelles Niveau). Die ursprüngliche Frage aber bleibt weiterhin bestehen.

Español

ResumenLa psicología de las masas está hoy abandonada. Presentamos primero las razones posibles de esta deserción. Desarrollamos luego la idea de que en las sociedades democráticas, la masa constituye el negativo permanente de la Razón. Para enfrentarse a esta negatividad, los psicólogos sociales han adoptado tres posiciones: la remediacion (negociar y corregir), la explotación (sacar partido), la denegación (por reducción al mero nivel individual). Pero la cuestión originaria persiste.

Italiano

RiassuntoLa psicologia delle folle è al giorno d’oggi ormai abbandonata. Vengono presentate in primo luogo la ragioni di un tale accantonamento. Si sviluppa in seguito l’idea che nelle società democratiche, le folle costituiscano un elemento negativo permanente rispetto alla Ragione. Per affrontate questa negatività, gli psicologi sociali hanno adottato tre posizioni : di rimedio (come trattare e come correggere), di sfruttamento (come trarre vantaggio), di diniego (come ridurre i fenomeni solo al livello dell’individuo). Ma il problema da cui tutto traeva origine resta ancora attuale.

Português

ResumoA psicologia das multidões está hoje em dia abandonada. Apresentamse em primeiro lugar as possíveis razões deste abandono. Seguidamente desenvolve-se a ideia de que nas sociedades democráticas as multidões constituem o negativo permanente da Razão. Para afrontar esta negatividade, os psicólogos sociais adoptaram três posições: a remediação (tratar e corrigir), a exploração (tirar partido), a negação (mediante a redução unicamente ao nível individual). Mas a questão de origem permanece.

Plan de l'article

  1. Les raisons d’une désertion
  2. Les désertions de la raison

Pour citer cet article

Rouquette Michel-Louis, « L'éclipse de la psychologie des foules », Les cahiers internationaux de psychologie sociale 2/ 2006 (Numéro 70), p. 79-84
URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2006-2-page-79.htm.

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