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Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale

2007/3 (Numéro 75-76)


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Les dépenses des Français dans les jeux d’argent ont augmenté de 5,3% en 2005, et se sont montées, au total, à 34 milliards d’euros (enquête de l’Agence Française de Presse). Les mises engagées dans les divers jeux proposés par la Française des jeux sont en progression constante depuis 1977, ces dernières se montaient à 8,55 milliards d’euros en 2004, alors qu’elles n’atteignaient que la « modique » somme de 0,43 milliards d’euros en 1977. Le PMU (Paris Mutuel Urbain) a gonflé son chiffre d’affaires de 7,6%, à 7,55 milliards. Les 188 casinos ont enregistré 18 milliards d’euros de mises en 2004 et pour une très grande part dans leurs 18 000 machines à sous. Selon Rogers (1998). l’attrait du « gros lot » peut déterminer une part des conduites de jeu, mais il n’en fournit toutefois pas une explication suffisante. Si cet appât constituait le seul déterminant, pourquoi les marchands de jeux, ou les émissions de télévision, annonceraient-ils les gains d’autrui ? N’avez-vous jamais vu une affiche du type « Ici, un gagnant à 1 500€, le 29.11.2004 ».

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Ces proclamations semblent doper l’attirance envers les jeux de hasard et d’argent. En effet, la moitié des 182 participants (âge moyen 32,5 ans) d’une étude récente de Mushquash (2004), interrogés via Internet, indiquent qu’ils ressentent l’envie de jouer lorsqu’ils savent que quelqu’un a gagné ; peu importe, d’ailleurs, que cette information provienne d’un proche, d’une vague relation ou d’un simple affichage. Quels sont donc les mécanismes d’un tel impact du gain d’autrui ? Les données d’une étude récente de Martinez, Le Floch et Gaffié (2005) sont concordantes avec le modèle causal selon lequel l’annonce d’un gain notable d’autrui, accentue une perception illusoire de contrôle, mesurée par le temps de mise, engendrant alors une augmentation de la prise de risque. Dans cette étude, les participants jouaient à un jeu de roulette française et disposaient tous d’un capital initial de 100 points. Avant le début du jeu, les participants étaient exposés soit à un gain négligeable d’autrui (150 points), soit à un gain notable d’autrui (750 points). Les participants d’un groupe contrôle ne recevaient aucune information sur autrui. Les auteurs avaient préalablement vérifié que, pour une mise de départ de 100 points, 150 points correspondaient à un gain négligeable et 750 à un gain notable. Les résultats indiquaient, d’une part que les joueurs exposés à un gain notable d’autrui prenaient significativement plus de risque que les autres joueurs. Les auteurs ont introduit dans cette étude une mesure implicite de l’illusion de contrôle, à savoir le temps pris par les participants, à chaque tour, pour choisir leurs paris. L’analyse de la littérature sur la prise de décision nous apprend que cette dernière résulte d’un compromis entre le désir de prendre une décision correcte et celui de minimiser l’effort cognitif (Bandura, 1986 ; Payne, Bettman et Johnson, 1993). Par définition, les jeux de hasard sont régis par le hasard, ce qui implique qu’il n’existe pas de critères de choix qui aient un effet quelconque sur les chances de gagner ou de perdre. Si les participants adhèrent à une telle conception du jeu, ils devraient minimiser leurs efforts et prendre des décisions rapides. En revanche, si les participants considèrent les jeux de hasard comme des jeux d’adresse, dans lesquels existent des stratégies permettant d’améliorer leurs chances de gagner, ils prendront plus de temps pour miser afin de choisir les « bons » paris. Les auteurs ont observé dans cette étude une corrélation significative (r(72) = .42, p < .001) entre le temps pris par les participants pour choisir leurs paris et la mesure explicite d’illusion de contrôle, fournie par le degré d’accord (échelle polarisée de 0 correspondant à « désaccord total » à 20 correspondant à « accord total ») indiqué par les participants avec la proposition « le jeu de roulette est un jeu qui fait intervenir de l’adresse ». D’autres résultats expérimentaux (pour revue Martinez, 2004) montrent que plus les participants prennent du temps pour miser et plus ils croient que réfléchir aux techniques possibles pour placer les paris permet d’augmenter les chances de succès (r (36) = .59, p <.001). Le temps de mise correspondrait à un temps de réflexion, consacré à la recherche de stratégies gagnantes et constituerait un indicateur implicite de l’illusion de contrôle. D’autre part, les données expérimentales validaient le modèle causal selon lequel l’effet de l’annonce d’un gain notable d’autrui sur la prise de risque était médiatisé par une perception illusoire de contrôle, mesurée par le temps de mise. De fait, la concordance des données dans cette étude avec ce modèle causal n’autorise pas à conclure à son exclusivité (Baron et Kenny, 1986 ; Brauer 2000). Compléter les processus médiateurs d’un tel modèle pourrait fournir à l’analyse des conduites de jeu une contribution majeure. Une analyse de contenu des loteries télévisées au Québec, conduit Taillefer et Ladouceur (2002, p. 13) à proposer l’hypothèse selon laquelle

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« l’affichage des montants gagnés et la verbalisation des différentes sommes d’argent cumulatives offertes depuis le début de l’émission, voire depuis le début de la saison, peuvent être associés à une croyance erronée quant à la probabilité réelle de faire des gains ».

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La référence aux gains d’autrui pourrait ainsi induire également une accentuation de la probabilité de succès personnelle. L’objectif de cet article est de vérifier que l’annonce d’un gain d’autrui induit une hausse de la probabilité de succès personnelle, engendrant alors une augmentation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer.

Référence à autrui, perception subjective de réussite et prise de risque

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Selon Langer (1975), si les gens jouent et rejouent c’est parce qu’ils traitent les événements aléatoires comme contrôlables. Cette « illusion de contrôle » serait influencée par les caractéristiques du jeu. En effet, cet auteur a démontré que plus les caractéristiques d’une situation de jeu de hasard et d’argent permettent de la relier à une épreuve d’adresse, plus les joueurs croient qu’ils peuvent y investir des connaissances pertinentes afin de maximiser leurs chances de gagner. Ainsi, la compétition, la possibilité de faire un choix, la familiarité et la participation active sont susceptibles de créer cette « illusion de contrôle ». En ce qui concerne la compétition, les situations d’adresse ont des caractéristiques propres : Les chances de gagner sont proportionnelles à la capacité supposée de l’adversaire ; il est par exemple plus probable de gagner contre un adversaire nerveux que contre un adversaire confiant. Si les gens traitent les événements dus à la chance, mais dans lesquels on introduit une compétition, comme des événements déterminés par l’adresse, alors le montant misé devrait varier en fonction de la vraisemblance de gagner, et donc en fonction des caractéristiques de l’adversaire. Dans cette étude, Langer (1975) propose à un participant ainsi qu’à un complice de tirer une carte. Celui qui tire la plus forte gagne. Avant de piocher la carte, ils misent une somme comprise entre 0 et 25 cents, sans la montrer à leurs adversaires respectifs. Cette procédure est répétée quatre fois, et ensuite l’issue de chaque tour est dévoilée. Dans la condition « dapper » (i.e. « pimpant»), le participant doit percevoir le compère comme confiant. En revanche, dans l’autre condition « schnook » (i.e. « plouc »), le complice doit se présenter comme nerveux, et ainsi montrer qu’il n’est pas sûr de lui. Avant d’examiner si oui ou non le montant d’argent varie selon la « compétence » du complice, Langer vérifie par un prétest si le complice est perçu différemment dans les deux conditions par les participants. Elle constate l’absence de recouvrement dans les deux conditions : Les participants confrontés au complice nerveux estiment (échelle de 1 à 6, de très incompétent dans le domaine interpersonnel à très compétent dans le domaine interpersonnel) qu’ils croisent le fer contre un complice moins compétent que ceux, opposés au complice confiant. Les résultats indiquent que les joueurs parient, en moyenne sur les quatre tours, davantage quand ils sont confrontés à un adversaire nerveux, que lorsque l’adversaire leur paraît confiant. Cette étude met donc en évidence que l’instauration d’un contexte de compétition augmente la prise de risque en fonction des capacités supposées de l’adversaire, comme s’il s’agissait d’une tâche d’adresse. Selon, Langer (1975), cet effet est à attribuer à la croyance des joueurs quand à l’intervention de l’adresse dans le jeu. En d’autres termes, les joueurs s’illusionneraient sur le fait que dans les jeux de hasard c’est le meilleur qui gagne, à savoir le plus compétent.

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Dans une étude ultérieure, Dykstra et Dollinger (1990) étendent les résultats de Langer (1975) en montrant que l’observation du résultat d’autrui conduit également les joueurs à redéfinir le jeu de hasard comme une tâche d’adresse. Dans cette étude, les participants visionnaient tout d’abord une cassette, dans laquelle un compère « ostensiblement » compétent versus incompétent gagnait à 11 reprises sur 30 (nombre de victoires qui correspond à la probabilité objective de succès). Les participants devaient ensuite estimer leurs propres probabilités de réussite à ce même jeu. Les résultats indiquent d’abord que les participants perçoivent le modèle s’étant présenté avantageusement, comme plus compétent que celui s’étant présenté négativement. Confrontés au modèle incompétent, les participants avancent, pour eux-mêmes, des probabilités subjectives de succès significativement supérieures au résultat de ce modèle. Ils pensaient ainsi réaliser un meilleur résultat qu’un modèle incompétent, comme si la tâche requérait de l’adresse. Par ailleurs, les estimations de probabilités de succès des participants exposés au modèle compétent ne différent pas significativement du résultat de ce modèle. Cette observation laisse supposer que les sujets pensent pouvoir faire preuve d’autant de connaissances pertinentes que le modèle compétent, et égaler ainsi son résultat. En résumé, cette étude montre qu’il est possible d’obtenir une accentuation de l’attente de succès personnel, sans créer un contexte de compétition directe, mais en faisant uniquement référence au résultat d’autrui et à ses compétences. L’unique connaissance d’un gain notable d’autrui ne pourrait-elle pas également amener les joueurs à croire qu’il est possible et non illusoire de gagner, à condition de trouver de bonnes stratégies comme dans une tâche d’adresse. La seule connaissance d’un gain notable d’autrui induirait alors une hausse de la probabilité de succès personnel, engendrant une hausse de la prise de risque. Les résultats de Dykstra et Dollinger (1990) et de Langer (1975, expérience 1) mettent en exergue la plausibilité théorique d’une telle hypothèse. Néanmoins, l’absence d’une mesure de l’attente de réussite personnelle dans l’étude de Langer (1975, expérience 1) et le manque d’un indicateur de la prise de risque dans l’étude de Dykstra et Dollinger (1990) ne ratifient pas avec certitude le lien entre probabilité de réussite personnelle et la prise de risque. L’objectif de cette étude est donc précisément de tester le modèle causal selon lequel l’annonce d’un gain notable d’autrui induit une hausse de la probabilité de succès personnel, incitant alors une accentuation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer.

Méthode

Participants

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62 étudiants (41 filles et 21 garçons ; âge moyen 21.2 ans) de l’Université de Toulouse (répondant individuellement, mais en situation collective) ont pris part à cette expérience.

Procédure

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Chaque participant a rempli un questionnaire, où il devait estimer son niveau de réussite personnelle et son intention de prise de risque au petit jeu suivant :

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« Imaginons une urne contenant 15 boules vertes, 10 boules rouges, 8 boules jaunes et 7 boules bleues un jeu. Si vous tirez une boule jaune, vous gagnez deux fois votre mise. Vous allez effectuer 100 tirages. A chaque tirage, la boule est remise dans l’urne. Sur 100 tirages, combien de boules jaunes pensez-vous pouvoir tirer ? Combien miseriez-vous à ce jeu ? »

Variable Indépendante

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La variable indépendante (type d’annonce) est manipulée en inter-participants par une variante de la consigne. Dans la condition « annonce d’un gain d’autrui », les participants pouvaient lire, avant la présentation du jeu, « Dominique Fabre a gagné 115 euros à ce jeu ». Selon Le Floch, Martinez et Gaffié (2004), ce montant est considéré comme un gain notable par la population choisie pour cette étude. Dans la condition « sans annonce », rien de tel n’était spécifié.

Variables dépendantes

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L’attente de succès personnel et l’intention de prise de risque sont saisies à l’aide de deux indicateurs quantitatifs, respectivement le nombre de boules jaunes que les participants estiment pouvoir sortir sur 100 tirages et le montant qu’ils auraient l’intention de miser à ce jeu.

Résultats

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Une analyse de variance préliminaire ne révélait aucun effet principal significatif du genre (tous les F < 1, ns). Les données des participants des deux genres ont donc été agrégées.

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L’analyse de variance menée selon un facteur inter-participant indiquait un effet significatif de l’annonce du résultat d’autrui sur l’estimation de probabilité de succès personnel (F (1,60) = 28.72, p <.001, ?2 = .32) et sur l’intention de prise de risque (F (1,60) = 12.86, p <.01, ?2 = .18). D’une part, les participants informés d’un gain d’autrui (M = 26.16, ? = 8.84) estimaient obtenir, sur 100 tirages, significativement plus de boules jaunes que les participants ignorant le résultat d’autrui (M = 14.39, ? = 8.46). L’estimation moyenne de la probabilité de succès personnel des participants ignorant le résultat d’autrui était significativement inférieure à la probabilité objective (i.e. 20) (Z[1][1] Cet indice Z a été défini par la formule suivante :... (N = 31) = 3.69, p <.001). En revanche, l’estimation moyenne de la probabilité de succès personnel des participants exposés au gain d’autrui était, en outre, significativement supérieure à la probabilité objective (i.e. 20) (Z (N = 31) = 3.87, p <.001). D’autre part, les participants informés d’un gain d’autrui (M = 20.09, ? = 15.36) faisaient part d’une intention de miser significativement plus d’argent que les participants ignorant le résultat d’autrui (M = 9.22, ? = 6.99).

Test de médiation

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Les premières analyses ont montré que la connaissance du gain d’autrui accentuait l’intention de prise de risque et la probabilité subjective de succès. Il convenait maintenant d’identifier la ou les configuration(s) correspondant aux données recueillies parmi les trois candidats possibles :

  • La probabilité subjective de succès médiatisait l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur le degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer

  • L’intention de prise médiatisait l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur la probabilité subjective de succès

  • L’accentuation de la probabilité subjective de succès et la hausse de l’intention de prise de risque étaient deux effets indépendants de l’annonce d’un gain d’autrui.

Il convenait donc de tester les deux modèles causaux impliquant une médiation. Si les données sont conformes avec un certain modèle causal et qu’elles ne sont pas conformes avec l’autre, une des deux variables dépendantes pourra être ainsi assignée au rôle de variable médiatrice. Si les données ne sont conformes avec aucun des deux modèles causaux, alors l’accentuation de la probabilité subjective de succès et la hausse de l’intention de prise de risque seront considérées comme deux effets indépendants de l’annonce d’un gain d’autrui.

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Selon Baron et Kenny (1986), pour déterminer que l’effet d’une variable indépendante (X) sur une variable dépendante (Y) est médiatisé par une autre variable dépendante (M), quatre conditions doivent être satisfaites : 1) X a un effet sur Y ; 2) X a un effet sur M ; 3) M a un effet sur Y si l’on contrôle statistiquement l’effet de X sur Y ; 4) l’effet de X sur Y disparaît si l’on contrôle statistiquement l’effet de M sur Y.

Test du modèle causal

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La connaissance du gain d’autrui accentue la probabilité subjective de succès, engendrant alors une augmentation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer

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L’analyse de régression confirmait que la connaissance du gain notable d’autrui accentuait significativement l’intention de prise de risque, validant aussi le premier critère, (F (1,60) = 12.86, p <.001, ? = .42). Le second critère était également satisfait. En effet, la connaissance du gain notable d’autrui accentuait significativement l’attente de succès personnel, (F (1,60) = 28.72,p <.001, ? = .57). Concernant le troisième critère, l’analyse de régression multiple révélait un effet significatif de la probabilité subjective de succès sur l’intention de prise de risque lorsqu’on contrôlait statistiquement l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur l’intention de prise risque (F (2,59) = 7.02, p < .01, ? = .36), validant ainsi ce critère. Enfin, le dernière critère était satisfait puisque dans cette même analyse l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur l’intention de prise de risque disparaissait lorsqu’on contrôlait statistiquement l’effet de la probabilité subjective de succès sur l’intention de prise de risque (F (2,59) = 2.51, p = .12, ? = .22) (R2 ajusté = .24, p < .001 pour le modèle complet). Le test de Sobel révélait que l’effet de cette médiation était significatif (z = 2.37, p < .02). Ces résultats établissaient ce que Baron et Kenny identifient comme une « médiation parfaite ». La Figure 1 résume ce résultat.

Figure 1 - Modèle causal entre l’annonce d’un gain d’autrui, l’illusion de contrôle et la prise de risqueFigure 1

** p < .001 ; * p < .01

Les valeurs entre parenthèses correspondent au coefficient ?, celles sans parenthèses correspondent au même coefficient lorsque la troisième variable est statistiquement contrôlée.

Test du modèle causal

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L’annonce d’un gain notable d’autrui accentue le degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer, engendrant alors une augmentation de la probabilité subjective de succès La satisfaction des deux premières conditions est déjà attestée (cf. supra). En ce qui concerne la troisième condition, l’analyse de régression multiple révélait un effet significatif de l’intention de prise de risque sur la probabilité subjective de succès lorsqu’on contrôlait statistiquement l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur la probabilité subjective de succès (F(1,59) = 7.01,p < .05, ? = .3). Le troisième critère était donc validé. En revanche, l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur la probabilité subjective de succès ne disparaissait pas lorsqu’on contrôlait statistiquement l’effet de l’intention de prise de risque sur la probabilité subjective de succès (F (1,59) = 15.9, p <.001, ? = .45) (R2 ajusté = .38, p < .001 pour le modèle complet). La quatrième condition n’était donc pas satisfaite. L’intention de prise de risque ne médiatisait donc pas l’effet de l’annonce d’un gain d’autrui sur la probabilité subjective de succès.

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Ainsi, les données étaient concordantes avec l’unique modèle causal selon lequel l’annonce d’un gain notable d’autrui accentue la probabilité subjective de succès, engendrant alors une augmentation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer.

Discussion

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L’objectif de cette étude était de vérifier que l’annonce d’un gain notable d’autrui accentue la probabilité de succès personnel, engendrant alors une augmentation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer. Les résultats valident ce modèle causal en montrant tout d’abord que l’annonce d’un gain notable d’autrui accentue la probabilité subjective de succès. Ce résultat confirme ainsi tout d’abord l’hypothèse de Taillefer et Ladouceur (2002) selon laquelle l’affichage des montants gagnés accentue l’attente de réussite des joueurs.

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Ensuite, les résultats attestent un lien positif entre probabilité de succès personnel et intention de prise de risque dans un jeu de hasard, non avérée dans la littérature. En effet, l’absence d’une mesure de l’attente de réussite personnelle dans l’étude de Langer (1975, expérience 1) et le manque d’un indicateur de la prise de risque dans l’étude de Dykstra et Dollinger (1990) ne ratifiaient pas avec certitude le lien entre probabilité de réussite personnelle et la prise de risque.

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Les joueurs informés du gain d’autrui ont, en outre, une perception subjective de réussite plus élevée que la probabilité objective. La référence aux gains d’autrui pourrait ainsi induire une « illusion de contrôle » au sens précis de la définition princeps de Langer (1975, p. 313) : « an expectancy of a personnal succes probabilility inappropriately higher than the objective probability woud warrant » [une importante surestimation de la probabilité de succès personnel par rapport à la probabilité objective]. En d’autres termes, « l’illusion de contrôle » constitue une « perception de réussite qui dépasse les espoirs légitimes que prescrivent les lois de la probabilité » (Ladouceur et Mayrand, 1983, p. 83). Ainsi lorsqu’un joueur estime gagner 9 fois sur 10 à un jeu de pile ou face, il manifeste une « illusion de contrôle » au sens strict de la définition de Langer (1975). La référence aux gains d’autrui semble donc induire une « illusion de contrôle » dans les termes exacts de la définition princeps de Langer (1975), à savoir un niveau d’attente de réussite personnelle plus élevé que celui dicté par les lois de la probabilité. Selon Langer (1975), l’illusion de contrôle est à attribuer au fait que les joueurs pensent que le jeu est un jeu d’adresse, dans lequel il est possible d’investir des connaissances pertinentes afin de maximiser ses chances de réussite. En d’autres termes, les joueurs sont convaincus que leurs probabilités de réussite dépendent de leurs stratégies de jeu.

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Le fait que les données obtenues, dans cette étude, soient concordantes avec l’unique modèle causal selon lequel l’annonce du gain notable d’autrui induit une accentuation de la perception subjective de réussite, incitant le degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer, offre, une piste de travail pour l’explication des processus sociocognitifs sous jacents à l’accentuation de la prise de risque consécutive à l’annonce d’un gain d’autrui. Dans un jeu de roulette française, l’annonce d’un gain accentue l’illusion de contrôle, mesurée par le temps de mise, engendrant alors une hausse de la prise de risque (Martinez et al., 2005). Le temps de mise correspondrait à un temps de réflexion, consacré à la recherche de stratégies gagnantes et constituerait un indicateur implicite de l’illusion de contrôle (Martinez, 2004). Il s’agit du contrôle au sens usuel du terme, une croyance chimérique en la maîtrise du jeu. Afin d’améliorer la fiabilité empirique du médiateur, Baron et Kenny (1986) proposaient d’utiliser plusieurs indicateurs indépendants de ce dernier. Dans cette étude, la perception subjective de réussite pourrait ainsi jouer le rôle de proxy pour l’illusion de contrôle. La multiplicité de paris possibles dans le jeu de roulette Française favorise probablement l’émergence d’une illusion de contrôle de telle nature. Cependant, quel type de connaissances pertinentes peut vraisemblablement poindre dans un jeu aussi élémentaire que celui présenté aux participants dans cette étude, à savoir tirer une boule dans un sac ? L’estimation moyenne de la probabilité de succès personnel des participants ignorant le résultat d’autrui était significativement inférieure à la probabilité objective (i.e. 20) ce qui confirme que le jeu proposé était d’apparence élémentaire. L’accentuation des niveaux estimés de réussite personnelle des participants confrontés au gain d’autrui pourrait ainsi illustrer un autre type de croyance que celle de pouvoir vaincre le hasard à l’aide de leurs stratégies. Certains résultats expérimentaux montrent par exemple que les joueurs croient illusoirement qu’ils peuvent exercer un contrôle sur la puissance de la chance en parlant aux cartes (Hayano, 1978) ou en informant les dés du numéro qu’ils comptent faire (Henslin, 1967). Il n’est donc pas exclure dans le présenté étude que les participants puissent s’imaginer pouvoir « évoquer le pouvoir de la chance » afin de tirer plus de boules jaunes, ce qui conduirait alors à une accentuation de l’intention de prise de risque. En effet, les résultats de Darke et Freedman (1997) montrent que les participants qui pensent que la chance est un facteur interne et stable sont plus confiants et prennent plus de risque que ceux qui considèrent la chance comme un facteur aléatoire. Les travaux futurs devront donc tout d’abord expliquer le type de croyances qui composent la surestimation de la probabilité subjective. Il paraît plausible que le type d’illusion de contrôle induit par l’annonce d’un gain notable d’autrui soit fonction du type de jeux.

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Le fait que nos participants ne misent pas réellement et ne puissent ni gagner ni perdre de l’argent, représente assurément une limite de cette étude. Il est à noter, néanmoins, que des travaux récents (Camerer et Hogarth, 1999 ; Kühberger, Schulte-Mecklenbeck et Perner, 2002) montrent que les choix hypothétiques fournissent une image qualitativement correcte des choix réels. En dépit de cette limite, les résultats de la présente étude confirment l’intérêt d’investiguer la prise de risque dans un jeu de hasard et d’argent selon une dynamique interindividuelle et non uniquement intra-individuelle. La pratique des jeux de hasard et d’argent est publique et socialement acceptable. Dès notre plus jeune âge, nous voyons autrui jouer à des jeux de hasard. L’étude des comportements de jeux de hasard présente des intérêts non seulement sur le plan de la recherche fondamentale mais aussi dans le cadre de la recherche appliquée. Si la plupart des joueurs ne manifestent pas une conduite excessive de jeu, il n’en reste pas moins que pour certains, le plaisir de jouer se transforme progressivement en besoin de jouer. On parle alors de « dépendance » au jeu, de jeu « compulsif », « excessif » ou encore de jeu « pathologique ». Il n’existe, aucune étude épidémiologique concernant le jeu excessif en France. Seule, une étude exploratoire de 1993 pourrait laisser supposer que 1% de la population Française est dépendante du jeu (Achour-Gaillard, 1993). La recherche des mécanismes cognitifs impliqués dans le maintien des conduites de jeu permettrait d’élaborer des outils pour une politique préventive afin d’éviter une « escalade » possible vers le jeu excessif. Dans la lignée de cette étude, il paraît primordial d’éclairer les comportements que pourraient déclencher les affiches du type : « Au Bingo : Ici, un gagnant à 1 500 € le 29.11.2004 » ?


Références

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  • Taillefer A. et Ladouceur R. (2002): Les loteries télévisées, leur contenu et la notion de hasard. Revue Québécoise de Psychologie, 23, pp. 5-16.
  • Walker M. B. (1992): The psychology of gambling. Oxford, Pergamon.

Notes

[*]

Pour toute correspondance relative à cet article, s’adresser à Frédéric Martinez, Laboratoire L.E.A.C.M, Institut des sciences de l’Homme, 14-16 avenue Berthelot, 69007 Lyon, France ou par courriel à <frederic.martinez@ish-lyon.cnrs.fr>.

[1]

Cet indice Z a été défini par la formule suivante : [(moyenne – probabilité objective)] / [(Écart type) / (racine carré de l’effectif)]. Le seuil de significativité est donné par la table de la loi normale centrée réduite puisque l’effectif de cet échantillon est supérieur à 30.

Résumé

Français

L’objectif de cette étude était de tester le modèle causal selon lequel l’annonce d’un gain notable d’autrui induit une accentuation de la perception subjective de réussite, incitant alors une accentuation du degré de prise de risque que les joueurs sont disposés à assumer. L’intention de prise de risque était mesurée par le montant probable misé. Les résultats valident le modèle causal selon lequel l’effet de l’annonce d’un gain notable d’autrui sur l’intention de prise de risque est médiatisé par l’attente personnelle de réussite. La discussion porte principalement sur l’intérêt d’intégrer des facteurs sociaux dans l’étude des mécanismes psychologiques impliqués dans le développement et maintien des comportements de jeu.

Mots-clés

  • Jeu de hasard et d’argent
  • Influence sociale
  • Prise de risque
  • Illusion de contrôle

Deutsch

Bezugnehmen auf den Gewinn eines Anderen, subjektive Wahrnehmung von Erfolg und Bereitschaft des Eingehens von Risiko beim GlücksspielDas Ziel dieser Studie war es, ein Kausalmodell zu untersuchen, gemäß dem die Bekanntgabe eines beachtlichen Gewinn eines Anderen zu einer Erhöhung der subjektiven Erfolgswahrnehmung verleitet, ferner zu einer Erhöhung des Grades der Risikobereitschaft führt, die Spieler üblicherweise eingehen. Die Bereitschaft zum Eingehen eines Risikos wurde durch die wahrscheinliche Höhe des Einsatzes eines Geldbetrages gemessen. Die Untersuchungsergebnisse bestätigen das Kausalmodell, gemäß dem die Auswirkung der Bekanntgabe eines beachtlichen Gewinns beim Anderen auf das Eingehen eines Risikos durch die persönliche Erfolgserwartung mediatisiert wird. Die Diskussion trägt in erster Linie hauptsächlich dazu bei, soziale Faktoren in der Untersuchung psychologischer Mechanismen, die der Entwicklung und in der Aufrechterhaltung von Spielverhalten zu Grunde liegen.

Español

Referência ao lucro do outro, percepção subjectiva de sucesso e intenção de tomada de risco num jogo de azarO objectivo deste estudo era testar o modelo causal segundo o qual o anúncio de um lucro notável de outro induz uma acentuação da percepção subjectiva de sucesso, incitando então uma acentuação do grau de tomada de risco que os jogadores estão dispostos a assumir. A intenção de tomada de risco era medida pelo montante provável apostado. Os resultados validam o modelo causal segundo o qual o efeito do anúncio de um lucro notável de outro sobre a intenção de tomada de risco é mediatizada pela expectativa pessoal de sucesso. A discussão é principalmente sobre o interesse de integrar factores sociais no estudo dos mecanismos psicológicos implicados no desenvolvimento e manutenção dos comportamentos de jogo.

Italiano

Riferimento al guadagno altrui, percezione soggettiva di riuscita e intenzione di assunzione di rischio in un gioco d’azzardoQuesto studio si proponeva di testare il modello causale secondo il quale la previsione di un forte guadagno altrui indurrebbe un’accentuazione della percezione soggettiva di riuscita, incitando di conseguenza un’accentuazione del grado di assunzione di rischio che i giocatori sono disposti ad assumersi. L’intenzione di presa di rischio viene misurata dal probabile ammontare impegnato. I risultati convalidano il modello causale secondo cui l’effetto di un annuncio di guadagno importante altrui sull’intenzione di assunzione di rischio viene mediato dall’aspettativa personale di riuscita. La discussione si sofferma principalmente sull’interesse ad integrare i fattori sociali nello studio dei meccanismi psicologici implicati nello sviluppo e nel mantenimento dei comportamenti di gioco.

Português

Referencia a las ganancias del otro, percepción subjetiva de éxito e intención de adopción de riesgo en un juego de azarEl objetivo de este estudio era contrastar el modelo causal según el cual el anuncio de una ganancia notable por parte de otra persona induce una acentuación de la percepción subjetiva de éxito, incitando así a una acentuación del grado de adopción de riesgo que los jugadores están dispuestos a asumir. La intención de adopción de riesgo fue medida por el importe probable apostado. Los resultados validan el modelo causal según el cual el efecto del anuncio de una ganancia notable de otro sobre la intención de adopción de riesgo es mediatizado por la expectativa personal de éxito. La discusión se centra en el interés de integrar factores sociales en el estudio de los mecanismos psicológicos implicados en el desarrollo y mantenimiento de los comportamientos de juego.

Plan de l'article

    1. Référence à autrui, perception subjective de réussite et prise de risque
  1. Méthode
    1. Participants
    2. Procédure
    3. Variable Indépendante
    4. Variables dépendantes
  2. Résultats
    1. Test de médiation
    2. Test du modèle causal
    3. Test du modèle causal
  3. Discussion

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