Les cahiers internationaux de psychologie sociale 2008/1
Les cahiers internationaux de psychologie sociale
2008/1 (Numéro 77)
96 pages
Editeur
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Les cahiers internationaux de psychologie sociale

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Alexandre Obœuf
d'une publication de Luc Collard
d'une publication de Benoît Gérard
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Techniques d'animation
Article précédent Page 87-100

Vous consultezLe jeu de la « balle assise » : un substitut au questionnaire sociométrique ?[*][*] Pour toute correspondance relative à cet article, s’adresser...
suite

AuteursAlexandre Obœuf du même auteur

Groupe d’étude pour l’Europe de la culture et de la solidarité (GEPECS), Université Paris Descartes, Paris, France

Motivation de la recherche


Tout enseignant le sait bien : le temps qui lui est imparti est limité. Peu de situations d’enseignement dérogent à cette règle. De facto, un large panel d’outils - pourtant d’un grand secours - est jeté aux oubliettes. L’outil sociométrique (Chaix-Ruy, 1960; Northway, 1964; Ancelin-Schützenberger, 1972; Parlebas, 1992) qui offre l’opportunité de la « mesure des relations inter-humaines », ainsi que l’exposait Moreno (1970, p. XLI), fait partie de ces exclus. Cet outil, s’étonnera le lecteur, est pourtant d’une richesse foisonnante. Permettant de prendre connaissance de l’état des relations socio-affectives, il autorise la formation de groupes de travail adaptés à la spécificité de chaque situation d’enseignement. De façon regrettable, cet instrument d’intervention psycho-sociologique est vite délaissé devant l’urgence de la situation d’enseignement.

2 Dans ses travaux pionniers, Muzafer Sherif (1954 ; 1958) a abondamment utilisé l’outil sociométrique, notamment pour mettre en évidence l’intérêt du but supra-ordonné, ou superordinate goal[1][1] Le superordinate goal est une entreprise débordant les...
suite
. L’outil a aussi permis à Pierre Parlebas (1992) de mettre en évidence que les sports de combat comme les sports collectifs, qui sont des « jeux à deux joueurs et à somme nulle », encore nommés « jeux strictement compétitifs » (Von Neumann et Morgenstern, 1944), ne peuvent viser un objectif d’accroissement de la solidarité. Dans ces « duels » (football, tennis, rugby, badminton, etc.), tout ce qu’un joueur ou une équipe gagne, l’autre le perd (Shubik, 1982). Ils magnifient l’antagonisme. La coopération n’y est qu’un sous-produit, ce qui compromet fortement la finalité d’altruisme poursuivie. Il ne suffit pas d’être en présence d’autrui pour développer des relations d’affinité à son égard, le contraire étant tout aussi plausible, notamment au cœur des activités portant au pinacle les structures clairement tranchées, dichotomiques (Parlebas, 1999 ; Oboeuf et Collard, 2006).

3 Si les psychosociologues peuvent explorer la richesse et la pertinence de cet outil, ce n’est pas le cas du pédagogue qui bute souvent sur l’obstacle temporel.

4 Deux constats peuvent donc être faits : d’une part, l’intérêt de l’outil sociométrique est évident pour le pédagogue, et d’autre part, il ne peut l’utiliser en raison d’une crise de temps. Comment résoudre cette contradiction entre l’importance de l’outil, son utilité, et le temps que ce dernier phagocyte ? Peut-on proposer un instrument tout aussi utile au pédagogue, mais moins contraignant au niveau temporel ? Peut-on proposer une alternative raisonnable ?

5 L’idée que nous défendons est la suivante : nous pouvons retrouver une partie de la richesse de l’outil sociométrique de manière originale, tout en gagnant un temps précieux, par la mise en place et l’observation d’un jeu faisant émerger les relations socio-affectives des participants. Comment valider cette émergence au sein dudit jeu, appelé jeu de la « balle assise » ?

6 Pour que cette émergence soit validée, il est nécessaire de savoir si les relations fonctionnelles pouvant être observées in situ (sous forme de passes, de tirs) coïncident avec les relations socio-affectives, mises en évidence à l’aide d’un questionnaire sociométrique. Pour savoir si ces deux types de relations se superposent, il est nécessaire d’engager une comparaison. A-t-on les moyens de la réaliser ?

7 Comme le souligne avec force Serge Moscovici, c’est « la banalité même que de reconnaître qu’il n’y a d’individus que pris dans un réseau social, et qu’il n’y a de société que fourmillant d’individus divers, comme le moindre morceau de matière fourmille d’atomes » (1984, p. 5). C’est la notion de réseau (Degenne et Forsé, 2004) qui nous offrira l’opportunité de réaliser notre comparaison. Nous pouvons en effet faire émerger le réseau des relations socio-affectives à l’aide du questionnaire sociométrique et le réseau des communications motrices[2][2] Le réseau des communications motrices est le « graphe...
suite
en observant ces dernières au cours de notre jeu (Parlebas, 1999 ; 2005). Les deux réseaux deviennent alors comparables à l’aide de la théorie des graphes (Bornholdt et Schuster, 2003). Si la comparaison dévoile un lien fort entre ces deux réseaux, cela voudra dire que les acteurs réalisent des passes aux joueurs qu’ils apprécient le plus, et qu’ils ne la passent pas aux joueurs qu’ils apprécient moins. Dans ce cas, nous réfléchirons sur les conséquences de cette corrélation.

8 Ce travail se situe donc dans une perspective psychosociologique, tant au niveau méthodologique que théorique. Concernant le point théorique, cette étude remet au goût du jour la distinction, souvent oubliée (Doise, 1987), entre processus orientés vers la tâche (valorisation de la cohésion fonctionnelle) et processus orientés vers le groupe (prédominance de la cohésion socio-affective) (Oberlé et Drozda-Senkowska, 2006).

9 Au sein d’un jeu sportif, comment mesurer le lien entre les relations fonctionnelles (passes, tirs) et les relations socio-affectives des participants ? Comment savoir si les relations socio-affectives préexistantes émergent au sein du jeu sportif retenu ?

Comment mettre au jour les relations socio-affectives et fonctionnelles ?

Description des caractéristiques ludiques, participants et recueil des données

10 Dans le jeu de la « balle assise » (Guillemard, Marchal, Parent, Parlebas et Schmitt, 1984), les joueurs sont répartis sur l’aire de jeu et cherchent à s’emparer d’une balle vivement convoitée. Le déplacement avec la balle fait partie des interdits. Les participants ne font partie d’aucune équipe désignée et les joueurs ont la possibilité, lorsqu’ils sont en possession de la balle, de choisir sur qui ils vont tirer ou vers qui ils vont faire une passe. Un joueur voulant faire une passe à un autre réalise celle-ci à l’aide d’un rebond au sol, alors qu’un tir se fera de volée. Si un joueur est touché, il devient prisonnier et doit s’asseoir sur place. Il devra alors attendre d’être délivré par la passe d’un participant ou par le hasard des rebonds.

11 Le jeu sportif de la « balle assise », en laissant le libre choix à ceux qui le pratiquent de choisir leurs partenaires et leurs adversaires (ambivalence), ainsi que la possibilité d’en changer au cours du jeu (instabilité), offre l’ambivalence et l’instabilité de la vie sociale. Par conséquent, cette structure ludique diffère notablement des structures sportives, où ni l’ambivalence ni l’instabilité n’ont droit d’entrée. C’est cette originalité structurale qui, selon nous, va permettre aux individus de réinvestir dans le jeu de la « balle assise », à leur corps défendant ou non, les relations socio-affectives développées en d’autres lieux.

12 Pour réaliser cette expérience, nous sollicitons deux groupes de Travaux Pratiques (TP) d’étudiants de 2ème année en Faculté des sciences du sport, dont l’effectif est de 23 et 26 participants. Au sein de chacun des groupes, les étudiants se connaissent déjà depuis plus d’un an. Laps de temps bien suffisant pour nouer des liens d’amitiés ou faire naître des relations empreintes d’animosité et d’hostilité. Ces groupes sont homogènes, et tous pratiquent une activité au niveau fédéral. Lors d’une première séance, nous faisons passer des questionnaires sociométriques aux répondants. La semaine suivante, lors d’une seconde séance, chaque groupe est amené à participer, pendant un laps de temps de 20 minutes, au jeu sportif de la « balle assise ». Nous filmons le déroulement du jeu. Notons que différer la participation au jeu est une nécessité afin de limiter l’influence du questionnaire sociométrique sur le déroulement ludique. En outre, les deux groupes ne réalisent pas l’expérience au même moment, mais successivement, à deux heures d’intervalle. Aucun étudiant ne connaît le but poursuivi, et nous veillons à filmer l’ensemble de la séance de TP, qui dure deux heures, et qui est composée de différents jeux sportifs.

13 En décortiquant ces films ludiques, nous relevons à l’aide d’une grille l’ensemble des passes et des tirs entre protagonistes.

Tableau 1 - Ce tableau des dyades permet de calculer l’indice de cohésion d’une dyade et les indices de cohésion socio-affective (α) intra-sous-groupaux et inter-sous-groupaux


Pour la dyade Cyril/Marie, l’indice est nul (+1+1-1-1). Pour les indices intra-sous-groupaux et inter-sous-groupaux, on calculera la somme des valences des différentes dyades puis on la divisera par le nombre de dyades correspondantes. Pour notre sous-groupe Cyril/Marie/Antoine, nous obtenons un indice de cohésion socio-affective de +1,67 (α=(0+4+1) / 3=1,67)

14 Le questionnaire sociométrique et le relevé des communications motrices seront les clés de voûte de notre travail, et permettront la comparaison souhaitée.

Comment faire émerger la cartographie socio-affective du groupe ?

15 En sociométrie, le questionnaire est l’outil de base du recueil des données. On propose à chaque individu de nous dire avec qui il souhaiterait être, mais aussi ne pas être, dans l’optique d’une situation d’intense communication affective future. On propose donc aux participants de choisir les partenaires avec qui ils pourront, lors d’une ultime séance, concevoir des jeux traditionnels. Avec un critère d’appréciation de ce type, on peut penser que chacun choisira réellement ceux avec qui il souhaite coopérer, et qu’il stipulera dans ses réponses avec qui il ne le souhaite pas.

16 Le questionnaire sociométrique proposé contient quatre questions : deux questions d’ordre électif (choix et rejets) et deux d’ordre perceptif (choix et rejets)[3][3] 1) Parmi vos camarades de groupe, quels sont ceux avec lesquels...
suite
.

17 Les questions faisant appel à la subjectivité profonde de chaque acteur, il nous sera nécessaire de respecter quelques règles élémentaires lors de ce passage de questionnaire[4][4] Parlebas (1992) invite à respecter trois principes fondamentaux...
suite
. En possession de l’ensemble des questionnaires, nous pouvons réaliser l’état des lieux des relations entre individus au sein de nos groupes.

18 La totalité des données recueillies sont réunies au sein du tableau sociométrique, qui offre l’opportunité de construire le sociogramme des choix et des rejets réciproques. Ce sociogramme permet de souligner « l’ossature majeure du groupe. Il met à découvert la structure des liaisons à double sens qui, à ce titre, comptent parmi les plus solides et les plus susceptibles de trouver un prolongement dans le comportement réel des personnes » (Parlebas, 1992, p.106). La cartographie ainsi obtenue permet de faire émerger les sous-groupes, et l’hostilité socio-affective qui les scindent.

19 À la suite de ce sociogramme, nous pourrons construire un tableau des dyades. Une dyade représente le condensé, le résumé de toutes les relations unissant deux individus. Pour le traitement des résultats, nous affectons une valence équivalente aux choix (+1) et à l’attente de choix (+1). Il en est de même au niveau des rejets et des attentes de rejet, auxquels nous attribuons une valence négative (-1). Lorsque deux individus se choisissent mutuellement, et s’attendent de surcroît à être choisis l’un par l’autre, la valence de la dyade (Vd) est égale à +4, on parlera alors d’une dyade « harmonique parfaite » (Maisonneuve, 2002). À l’autre extrême, on trouve le cas où les 2 acteurs se rejettent mutuellement et s’attendent à être rejetés l’un par l’autre (-4). Ainsi, le score d’une dyade sera toujours compris entre -4 et +4 (-4 < Vd < +4).

20 Ce tableau des dyades est un préalable au calcul des indices de cohésion socio-affective endogroupe et exogroupe. Nous calculons, au niveau intra-sous-groupal comme au niveau inter-sous-groupal, la somme de la valence des dyades correspondantes, que nous diviserons par le nombre de dyades correspondantes. Nous obtiendrons ainsi un indice de cohésion socio-affective qui n’est autre qu’une moyenne des valences de l’ensemble des dyades considérées. Logiquement, cet indice (α) s’étalera, tout comme pour une dyade donnée, entre + 4 et – 4.

21 Prenons la somme des valences des dyades de tous les individus d’un sous-groupe. Par exemple, celle-ci est égale à 73. Le nombre de dyades à l’intérieur de ce sous-groupe de 10 individus est égal, quant à lui, à 45 dyades[5][5] Nous calculons le nombre de dyades d’un sous-groupe à...
suite
. L’indice de cohésion socio-affective correspondant est : α=73 / 45=+ 1,62.

22 Ces indices évaluent le « degré » de cohésion des différents sous-groupes. Il en découle des renseignements sur la place de chaque sous-groupe dans le groupe étudié. Ce raisonnement en terme d’indice de cohésion socio-affective intra-, mais aussi inter-sous-groupal, permet de faire émerger certains phénomènes mis en évidence par la dynamique des groupes comme le conformisme, la déviance ou l’agressivité envers l’extérieur.

23 À présent, comment mettre en évidence, au niveau fonctionnel, des indices comparables à ceux que nous venons de décrire ?

Comment mettre en exergue les relations fonctionnelles de nos groupes ?

24 Une fois les observations faites, nous possédons l’ensemble des données nécessaires : qui a réalisé des passes à qui, combien de passes ont été faites au sein d’une dyade interactionnelle, et si les passes au sein d’une dyade émanent du même joueur ou sont réciproques. La même ambition se réalise concernant les tirs.

25 Nous considérons qu’une relation fonctionnelle au sein d’une dyade est forte lorsque le nombre de passes au sein de celle-ci est supérieur à la moyenne globale des passes du groupe par dyade. Par exemple, si nous avons 100 passes au cours des 20 minutes de jeu, et qu’il y a 60 dyades, alors la moyenne globale de passes est de 1,7 passes par dyade. Dans ce cas, nous considérons qu’une dyade est forte lorsqu’il y a au moins 2 passes au sein d’une dyade.

26 À partir du recueil de ces données, les dyades fonctionnelles fortes nous permettent de concevoir le réseau des communications motrices, qui a pour équivalent au niveau socio-affectif le sociogramme des choix et des rejets réciproques.

27 Par suite, le tableau des dyades fonctionnelles nous permettra de calculer un indice de cohésion fonctionnelle. Lorsque les deux individus d’une dyade se tirent dessus de façon significative (plus que la moyenne globale), cet indice atteint son niveau le plus bas (-2). Si un seul individu, au sein d’une dyade, tire sur l’autre, l’indice est de -1. Ce dernier sera à son maximum quand les deux protagonistes d’une dyade se font des passes (+2). In fine, cet indice de cohésion fonctionnelle évoluera entre -2 et +2.

28 Avec ces données, nous serons alors armés pour réaliser une comparaison entre cohésion socio-affective et cohésion fonctionnelle.

Comment comparer les deux types de données ?

29 Dans un premier temps, nous calculons la distance de Hamming. Cette dernière offre la possibilité de calculer la différence entre deux graphes, en l’occurrence ici le sociogramme (ou réseau) des choix et des rejets réciproques et le réseau des communications motrices. Concrètement, la distance entre les graphes sera égale à l’ensemble des relations présentes dans le premier graphe (sociogramme socio-affectif) mais absentes dans le second (réseau des communications motrices) et à celles présentes dans le second graphe mais absentes du premier. Si Marie et Emilie se choisissent au niveau socio-affectif mais ne se réalisent aucune passe dans le jeu, et qu’il en est ainsi pour de nombreuses dyades, la distance sera grande et les graphes éloignés (non corrélés)[6][6] Le lecteur souhaitant des précisions concernant le calcul...
suite
.

30 Cette distance reste un indicateur qui concerne le groupe dans sa totalité, il ne prend pas en compte la richesse et le destin de chaque sous-groupe. Aussi, afin d’affiner l’analyse, il nous sera nécessaire de porter une attention accrue à ce niveau sous-groupal, à l’aide d’une comparaison entre les indices de cohésion socio-affective et fonctionnelle. Ces deux types d’indices seront classés puis comparés à l’aide du coefficient de Kendall[7][7] Pour des précisions relatives à la comparaison des indices...
suite
.

31 Quels sont les résultats obtenus lors de cette étude comparative ?

Résultats de l’étude

Distance entre graphes : vers une proximité ?

32 Rappelons que plus la distance de Hamming est faible entre deux graphes, plus la proximité entre ces derniers est importante. En d’autres termes, dans ce cas de figure, les gens qui s’apprécient se font des passes, et les gens qui se déprécient se tirent dessus.

33 La distance de Hamming (d) relative au groupe 1 s’élève à 54 alors que la distance maximale de Hamming (Dmax) s’élève à 276 (annexe 1). En d’autres termes, sur 276 dyades, seules 54 offrent une divergence entre les deux graphes. La distance est faible. La proximité entre les deux graphes est significative (p<.01). Il semble exister, pour le groupe 1, une relation entre le réseau des communications praxiques et le sociogramme des choix et des rejets réciproques[8][8] Ce phénomène n’est pas sans rappeler ce que les psychosociologues...
suite
.

34 Les résultats du groupe 2 semblent corroborer les résultats du groupe 1. En effet, la distance de Hamming est de 74 alors que la distance maximale est de 325 (annexe 1). La distance, pour ce groupe, est faible, et la relation entre les deux graphes significative (p<.01). Il est alors possible de suggérer, comme pour le groupe 1, l’existence d’une réelle proximité entre les deux graphes.

35 Afin d’affiner notre analyse concernant ce lien - et avant d’interpréter les résultats qui en sont issus, nous allons désormais porter notre attention sur les indices de cohésion socio-affective et fonctionnelle. Ce deuxième pan de l’étude ne s’intéresse plus au niveau global du groupe, mais permet une lecture, une analyse du destin de chaque sous-groupe.

Comparaison des indices de cohésion socio-affective et fonctionnelle

36 Dans une perspective typiquement psychosociologique, nous avons fait le choix de confronter les indices de cohésion socio-affective obtenus au niveau intra-sous-groupal et inter-sous-groupal avec les indices de cohésion fonctionnelle correspondants.

37 Ces résultats ne manqueront pas d’étonner le lecteur. Les indices de cohésion fonctionnelle, qui sont issus des communications praxiques actualisées au cours du jeu de la « balle assise », s’échelonnent selon une logique étonnamment proche des indices de cohésion socio-affective. En ce qui concerne le groupe 1, le classement des deux indices révèle que les sous-groupes qui possèdent un indice de cohésion socio-affective élevé sont également ceux qui possèdent un indice de cohésion fonctionnelle élevé. Sur le tableau 2, nous voyons qu’au niveau de l’indice socio-affectif comme de l’indice fonctionnel, les sous-groupes III, I, et II se classent respectivement 1er (+4 et +2), 2ème (+2,58 et +0,78) et 3ème (+1,62 et +0,33). Les indices mis en évidence au niveau inter-sous-groupal suivent une logique proche. Les sous-groupes les plus hostiles les uns vis-à-vis des autres au niveau socio-affectif s’avèrent tout autant hostiles in situ. Cela se caractérise par de nombreux tirs antagonistes. Cette « impression » est confirmée par le calcul du coefficient de Kendall, égal à +0,73 (p<.05).

Tableau 2 - Au sein de ce tableau sont présentés les classements de l’ensemble des indices de cohésion socio-affective et fonctionnelle intra-sous-groupaux et inter-sous-groupaux des groupes 1 et 2


En gras sont présentés les indices intra-sous-groupaux. en italique, les résultats inter-sous-groupaux. Le lien entre les indices socio-affectifs et fonctionnels est patent pour nos deux groupes (p<.05 et p<.001). Ces résultats suggèrent que les sous-groupes les plus cohésifs au niveau socio-affectif sont également les plus enclins à se faire un nombre de passes important. Aussi, les relations inter-sous-groupales, tendues au niveau socio-affectif, le sont tout autant au niveau fonctionnel, à travers un nombre de tirs importants.

38 Les résultats du groupe 2 sont encore plus significatifs que ceux du groupe 1 concernant ce lien. Le coefficient de Kendall est égal, pour ce groupe, à +0,91 (p<.001).

39 La relation entre le tournoi des indices de cohésion socio-affective et le tournoi des indices de cohésion fonctionnelle est manifeste. À la lumière de ces résultats, nous pouvons avancer l’idée selon laquelle, dans notre jeu, la cohésion socio-affective se superpose sur la cohésion fonctionnelle. Les participants semblent réaliser préférentiellement leurs passes vers les membres de l’endogroupe, et tirer préférentiellement sur les membres de l’exogroupe.

...
Figure 1 - Le coefficient de Kendall est égal à 0,73 (p<.05). Il existe, pour le groupe 2, une corrélation positive et significative entre le tournoi des indices de cohésion socio-affective et le tournoi des indices de cohésion fonctionnelle. Le sous-groupe 3, par exemple, est celui qui a l’indice de cohésion socio-affective le plus élevé et il a aussi l’indice de cohésion fonctionnelle le plus élevé. Ces résultats montrent la proximité entre la cohésion socio-affective et la cohésion fonctionnelle

...
Figure 2 - Le coefficient de Kendall est égal, pour le groupe 2, à 0,91 (p<.001). Il existe une corrélation positive et significative entre le tournoi des indices de cohésion socio-affective et le tournoi des indices de cohésion fonctionnelle. Ces résultats corroborent ceux obtenus pour le groupe 1

40 In fine, nous mettons en avant les réseaux, qui offrent une vision schématique de l’ensemble des résultats que nous venons de traiter.

41 En portant notre attention sur les sociogrammes des choix et des rejets réciproques et les réseaux des communications praxiques (schémas 1 et 2), nous discernons aisément la proximité entre les relations socio-affectives et fonctionnelles. Nous remarquons, en comparant ces réseaux, qu’ils mettent en évidence des sous-groupes très proches. Cela ne laissera pas de surprendre, surtout quand on sait que l’un des réseaux est construit par le biais des questionnaires sociométriques, et l’autre par l’observation des communications actualisées au sein d’un jeu !

...
Schéma 1 - Nous présentons conjointement, pour le groupe 1, le sociogramme des choix et des rejets réciproques (graphe du haut) et le réseau des communications praxiques réciproques (graphe du bas) du jeu de la « balle assise » (les choix et les passes sont en trait plein, les rejets et les tirs en pointillé). Il est surprenant de remarquer que ce sont les mêmes sous-groupes qui émergent dans les deux graphes. À cet égard, il semble difficile d’envisager une évolution des relations fonctionnelles en marge des relations socio-affectives préexistantes

...
Schéma 2 - Sont présentés conjointement ici, pour le groupe 2, le sociogramme des choix et des rejets réciproques ainsi que le réseau des communications praxiques réciproques. Nous ne pouvons que constater la similarité entre les deux graphes, ainsi que nous l’avons déjà souligné pour le groupe 1

42 Le constat de cette étude est flagrant : les relations socio-affectives investissent de plein pied le déroulement du jeu de la « balle assise ». Peut-on en donner une explication ?

Discussion

43 Dans cette étude, nous avons eu la possibilité de montrer qu’il existait un étroit lien entre les relations socio-affectives et les relations fonctionnelles dans le jeu de la « balle assise ». La socio-affectivité groupale marque de son empreinte le réseau des communications motrices.

44 Pour quelles raisons ces relations socio-affectives émergent-elles lors du déroulement ludique ?

Influence des structures sur le cours du jeu

45 Au sein des groupes restreints, les relations socio-affectives sont gouvernées par trois mécanismes particuliers (Maisonneuve, 1973 ; Moscovici, 1984) : le conformisme, l’agressivité envers l’extérieur, et la déviance. Mutatis mutandis, il est surprenant de voir que ces phénomènes se retrouvent au cœur du déroulement de notre jeu. Sous quelles formes ces mécanismes s’actualisent-ils dans notre jeu ?

46 On retrouve in situ des mécanismes d’identification groupale (Aharpour et Brown, 2000 ; 2002), qui portent en eux les germes du conformisme. Les protagonistes ludiques se plaisent à maintenir le confort de leur cocon groupal par le biais de communications motrices (passes).

47 Des mécanismes d’agressivité surgissent aussi au sein de ce jeu. Les individus renforcent la cohésion interne de leur endogroupe en agressant les membres de l’exogroupe. L’agressivité motrice (Collard, 2004 ; Collard et Oboeuf, 2007), sous forme de tirs (contre-communications motrices), est la plupart du temps dirigée vers les membres des autres sous-groupes. Les luttes intestines qui bouillonnent dans le creuset groupal trouvent un moyen d’expression lors de l’accomplissement ludique de ce jeu.

48 On peut aussi suggérer que les mécanismes de « déviance » ont – sous des formes particulières – leur place au sein de notre jeu. Nous savons que les tirs ne se concentrent pas uniquement vers l’extérieur, et que les passes ne se concentrent pas toutes à l’intérieur des sous-groupes. Dans ces deux types de situations, il est marquant de constater que dans 92% des cas, les « déviants » deviennent la cible de tirs de la part des membres de leur endogroupe. La sanction administrée au « déviant » est un tir pour l’éliminer ou une absence de passe l’empêchant de participer à la toile ludique qui se tisse. C’est ce contrôle social du groupe sur ses membres qui fait passer ces comportements (tir vers l’endogroupe ou passe vers l’exogroupe) sur le pan de la déviance. Ces conduites « réparatrices », à première vue cocasses, se justifient par l’importance accordée aux normes par l’endogroupe, en d’autres termes, au poids de la conformité (Brauer et Chekroun, 2005 ; Chekroun et Brauer, 2002, 2004 ; Liska, 1997)[9][9] Dans l’académie d’Amiens (80), un certain nombre d’enseignants...
suite
.

49 Il est pour le moins surprenant de voir que ce genre de mécanismes éminemment psychosociologiques inonde le déroulement du jeu de la « balle assise ». Comment expliquer la présence de ces mécanismes intimement socio-affectifs ?

50 La structure du jeu de la « balle assise » permet à ces mécanismes, et donc à la socio-affectivité, d’éclore au sein du jeu. Cette structure se caractérise par une ambivalence et une instabilité inhérente à la logique interne[10][10] La logique interne est « le système des traits pertinents...
suite
de celui-ci. Cette dernière offre l’opportunité à l’acteur du choix de ses partenaires et de ses adversaires (ambivalence), ainsi que la possibilité d’en changer au cours du temps (instabilité). Le jeu de la « balle assise » tire sa magie ludique de cette spécificité. Ne prônant au départ ni la coopération ni l’antagonisme, et n’offrant à ses participants aucun objectif spécifique, ce jeu permet alors à la dimension affective d’interférer sur son déroulement. Les processus sous-jacents ne sont pas centrés sur la tâche, mais bel et bien sur le groupe (Oberlé et Drozda-Senkowska, 2006).

51 Pourquoi ces relations socio-affectives n’émergent-elles pas au sein des sports collectifs que nous connaissons (football, handball, volley-ball) ?

52 À l’instar de nos sociétés contemporaines, la structure sportive porte au pinacle la cohésion fonctionnelle. Le réseau équilibré, exclusif[11][11] Les partenaires et / ou les adversaires sont définis formellement...
suite
et stable[12][12] Un réseau stable est un « réseau tel que les relations...
suite
que ces sports exhibent, augure d’un « duel » où chacune des équipes vise un objectif spécifique : le gain du match. Cet objectif permet l’obtention du prix, à savoir « ce que le jeu lui donne une chance d’acquérir », ainsi que l’exprimait Goffman (1974, p. 122). Par l’objectif que le sport vise, il est proche du fonctionnement actuel de la société, axé sur les relations fonctionnelles, encore appelée cohérence[13][13] Mauss (1966), déjà, avait montré dans sa réflexion sur...
suite
. C’est peut-être pour cela aussi que ce dernier a été choisi par l’institution. Ces sports imposent leur logique interne, friande d’efficacité, aux protagonistes ludiques, et il n’y a pas, ou peu, de place pour les relations socio-affectives. On réalise la passe à l’individu qui est le mieux placé, qu’on l’apprécie ou qu’on ne lui porte pas la plus grande sympathie. Il n’y a pas de place pour Achille et Patrocle dans l’univers des jeux sportifs institutionnels. Lors du déroulement de ce type d’activités instrumentales, nous sommes en présence de processus orientés vers la tâche (Oberlé et Drozda-Senkowska, 2006). « Je te fais la passe car tu es bien placé, et que nous pourrons nous rapprocher du but adverse » est une métacommunication d’ordre instrumental typique d’un sport collectif comme le football. En revanche, la métacommunication symbolisant le jeu de la « balle assise » sera plutôt d’ordre socio-affectif : « Je te fais la passe car tu es mon ami ».

53 Un constat s’impose à la lecture de ce travail : le jeu de la « balle assise » emprunte le temps de son déroulement les relations socio-affectives préexistantes. Pour autant, il n’en reste pas moins qu’il subsiste une différence entre les résultats du questionnaire sociométrique et les communications praxiques actualisées au cœur de ce jeu. Peut-on donner une explication à cette différence ?

La question de « la mystérieuse alchimie groupale »

54 Une des raisons explicatives ne surprendra sans doute pas les dynamiciens des groupes. Au fl du temps, la myriade de facteurs influençant la destinée des groupes tend à cimenter, atténuer ou briser l’hégémonie groupale. En conséquence, comme toute étude sociométrique diachronique nous le révèle, nous savons qu’entre un temps t1 et un temps t2, il y aura quasiment toujours une évolution – sensible ou marquée - des relations socio-affectives d’un groupe. Ainsi, le creux temporel entre la passation du questionnaire et l’observation ludique a pu être « mise à profit » par le groupe pour soit renforcer les amitiés et les hostilités, soit les désarçonner. Comme le souligne avec lyrisme Pierre Parlebas, une « alchimie mystérieuse bouillonne dans le creuset groupal », et cette dernière peut expliquer en partie les différences relevées. Le groupe n’est jamais dans un état stable et achevé.

55 En second lieu, nous avons connaissance du fait qu’il y a nécessairement une certaine dissimilitude entre ce que les individus « disent qu’ils font » et « ce qu’ils font » réellement. A ce titre, le biais pro-endogroupe, caractérisé par le fait qu’on évalue plus positivement les membres de son groupe que les membres d’un autre groupe, interfère assurément sur les réponses au questionnaire sociométrique. Ainsi, ce qui relève de la sphère déclarative (questionnaires sociométriques) et ce qui relève de la sphère procédurale (communications motrices) est toujours marqué d’une différence. Pour mettre au jour les relations socio-affectives d’un groupe, le questionnaire sociométrique, rendu « viable » par les précautions méthodologiques déployées (Parlebas, 1992), est-il un meilleur outil que l’analyse inhérente à notre jeu ? Pour dire vrai, il est délicat de savoir laquelle des deux « méthodes » parvient au mieux à faire émerger les relations socio-affectives. Toutefois, nous pouvons suggérer que le travestissement ludique est peut-être plus propice à l’expression des frustrations enfouies et des querelles passées. Si nous cherchons à prendre connaissance de la cartographie groupale, il n’est donc pas nécessairement moins pertinent de porter notre attention au jeu de la « balle assise ». Cette recherche le met en lumière de manière éclatante, les jeux sportifs sont un merveilleux laboratoire in vivo d’étude des conduites humaines et des mécanismes groupaux.

56 L’ultime explication que nous donnerons à cette différence semble confirmer cette hypothèse. Cette explication concerne le déroulement même du jeu, ce dernier offrant l’opportunité, par la mise en jeu du « corps », d’actualiser des actes de déviance particulièrement originaux, qui ne peuvent que rester lettre morte au sein d’un questionnaire sociométrique. En effet, bien que le questionnaire permette de faire émerger ce que l’on a coutume d’appeler des « arrêtes déséquilibrantes »[14][14] Une « arrête déséquilibrante » (Parlebas, 1992) est...
suite
, un certain type de mécanismes de déviance lui échappe. Ce sont les mécanismes de déviance dits « dynamiques », qui n’émergent qu’au cœur de l’action. Ces « absences » ne sont d’ailleurs pas surprenantes puisque le questionnaire cherche juste à dresser, à un moment t, un état des lieux des relations groupales. L’aspect statique du questionnaire inhibe donc dans une large mesure l’émergence de ces mécanismes de déviance spécifiques, contrairement au jeu de la « balle assise », qui en facilite l’actualisation[15][15] C’est vraisemblablement cet aspect « statique » du questionnaire...
suite
. Les mécanismes joués de déviance sont également des porte-parole de la socio-affectivité groupale, et leur « absence » au sein du questionnaire offre une nouvelle explication à la différence entre nos deux types de données.

57 Les éclaircissements donnés suggèrent que cette différence n’est pas une tare dont nous devrions nous défendre avec force. Elle représente plutôt le signe que ce jeu est au moins aussi révélateur des relations socio-affectives que ne l’est le questionnaire sociométrique lui-même.

58 Quel peut être l’intérêt d’un jeu révélant les soubassements des relations socio-affectives d’un groupe ?

Le jeu de la « balle assise » : un substitut du questionnaire sociométrique ?

59 Au moment de clore ce travail, nous affirmons sans peine l’intérêt que cet outil ludique peut revêtir pour le pédagogue et le scientifique. Devant le déficit de temps qui marque au fer rouge toutes les situations d’enseignement, cet outil tombe à « point nommé ». Sous la condition pour l’enseignant d’ouvrir l’œil, le jeu de la « balle assise » offre l’opportunité de révéler les relations socio-affectives du groupe d’élèves dont il a la charge. Sur le vif, la cartographie socio-affective renaîtra au cœur des conduites motrices des participants. Le gain de temps est patent. Le traitement et l’analyse des données recueillies par le biais des questionnaires sociométriques font souvent fuir le pédagogue. Il en va différemment dans ce jeu, puisqu’il se greffe sans trop de concession dans son emploi du temps. Pour le chercheur, nous l’avons effleuré, ce jeu présente aussi un intérêt insoupçonné : c’est un incroyable laboratoire in vivo permettant l’exploration des mécanismes groupaux en « jeu ».

60 Ce n’est pas parce que l’enseignant d’EPS (Éducation Physique et Sportive) ou le professeur des écoles croît connaître son groupe parfaitement qu’il le connaît réellement. D’ailleurs, les recherches en psychologie sociale ont déjà, à cet égard, battu en brèche une kyrielle de fausses évidences. La mise en place de ce jeu de la « balle assise » pourra être l’allié précieux de cette connaissance du groupe[9][9] Dans l’académie d’Amiens (80), un certain nombre d’enseignants...
suite
. Les conséquences qui en découlent sont heureuses. L’enseignant qui connaît les relations socio-affectives irriguant son groupe pourra construire des groupes de travail adaptés aux activités qu’il propose et aux objectifs qu’il poursuit, sans renier l’affectivité de son groupe. Ainsi, dans le cadre des cours d’Education Physique et Sportive et pour reprendre nos exemples introductifs, les Activités Physiques de Pleine Nature (APPN) – faisant office pour l’occasion de superordinate goal (Sherif, 1954) – seront propices au développement de la solidarité. En mettant ensemble, dans ces activités, des protagonistes « se tirant dessus » dans notre jeu, nous pourrons essayer de contribuer à « l’assainissement » de leurs relations. A contrario, opposer ces individus hostiles sera à proscrire dans les sports de combat.

61 Le fondateur de la sociométrie, J. L. Moreno, ne se serait pas plaint de l’apport : le jeu de la « balle assise » offre l’opportunité, lui aussi, de la « mesure des relations inter-humaines » (1970, p. XLI). Ce jeu, pourtant jugé désuet en bien des occasions, révèle au cœur de l’analyse ses ressources. En révélant les relations socio-affectives préexistantes, ce jeu devient un véritable outil d’intervention psychosociologique.

Conclusion

62 Voilà un jeu dont les propriétés offrent des ressources insoupçonnées. La liberté octroyée à l’acteur ludique au sein de cette structure est criante. Cette dernière lui offre la possibilité de choisir ses partenaires et ses adversaires (ambivalence), ainsi que d’en changer au cours du temps (instabilité). La conséquence directe de cette originalité est profitable, puisqu’elle permet de révéler, divulguer la cartographie groupale à ses observateurs. In fine, et dans la mesure où ces résultats seraient généralisables, nous pouvons dire que le jeu de la « balle assise » peut se substituer – dans une certaine mesure – au questionnaire sociométrique.

Annexe

Annexe 1

Calcul de la distance de Hamming (d) entre nos deux graphes

63 On obtient la distance de Hamming en calculant la différence symétrique entre deux graphes. Cette différence symétrique va être l’ensemble des arcs, d’une part qui appartiennent à U1 (sociogramme des choix et des rejets socio-affectifs) et non à U2 (réseau des communications motrices), et d’autre part qui appartiennent à U2 et non à U1. Nous savons maintenant comment calculer cette différence symétrique Δ entre deux graphes :

64 Nous savons que le cardinal de la différence symétrique des deux ensembles U1 et U2 est une mesure de la distance entre les graphes correspondants G1 et G2 :

65 Le calcul de la distance de Hamming est immédiat si l’on porte conjointement sur un même tableau, comme en superposition, les données des matrices socio-affective et fonctionnelle. Pour y parvenir, nous réalisons une binarisation selon la présence (1) ou l’absence (0) de relation au sein d’une dyade socio-affective, et nous suivrons la même démarche pour la dyade fonctionnelle correspondante. Cela permet de comparer les « présences » et les « absences » du premier graphe (choix socio-affectifs) à celles du second graphe (communications motrices). Les cases pleines (1,1) et les cases vides (0,0) dénoteront l’invariance des résultats. Dans ce cas, soit les individus se choisissent dans les deux graphes (choix socio-affectifs et communications motrices) soit ils ne se choisissent dans aucun. L’absence de choix affectif et de passe est pour nous tout aussi importante que la double présence. Comme l’affirmait Paul Watzlawick dans son ouvrage Une logique de la communication : « on ne peut pas ne pas communiquer ». Nous allons sans conteste dans ce sens. Si un individu ne choisit pas un camarade et, de surcroît, ne lui fait pas de passe dans le jeu, il lui manifeste indéniablement une indifférence notoire. Dans les deux autres cas possibles, lorsque nous avons soit (0,1) ou (1,0), cela dénote un éloignement entre les graphes.

66 La distance de Hamming est égale à la somme des différences entre les deux graphes, c’est-à-dire à l’ensemble des cas où nous avons soit (0,1), soit (1,0). En d’autres termes, la somme des distances obtenues représente la distance de Hamming. Pour connaître l’éloignement entre les deux graphes, on peut faire le rapport entre la distance maximale de Hamming (Dmax) et la distance de Hamming (d) obtenue. La distance maximale se calcule à l’aide de la formule suivante : Dmax=n (n – 1) / 2. On peut obtenir le seuil de significativité de la relation entre les deux graphes après avoir calculé le coefficient de Kendall (annexe 2). Ci-dessous, nous calculons la distance de Hamming pour nos deux groupes.



Annexe

Annexe 2

Comparaison des indices de cohésion socio-affective et de cohésion fonctionnelle

67 L’indice de cohésion socio-affective évolue, ainsi que nous l’avons déjà souligné, entre -4 et +4, et l’indice de cohésion fonctionnelle entre -2 et +2. À partir de là, nous réaliserons un classement des indices de cohésion socio-affective et un classement des indices de cohésion fonctionnelle (allant du plus faible au plus élevé), afin de les comparer.

68 Le croisement des 2 classements se fait à l’aide du coefficient de Kendall (1948). Ce coefficient de corrélation se calcule à partir de la formule suivante : K=1 - 2d / D, où D est la distance maximale entre les deux tournois (D=n * (n - 1) / 2). Le Kendall oscille entre -1 (significativité négative maximale) et +1 (significativité positive maximale). Si tous les classements sont les mêmes pour chacun de deux indices, la distance de Kendall (d) sera égale à 0, et le coefficient de Kendall sera égal à +1. Si ce dernier tend vers +1, alors nous pourrons conclure qu’il existe une relation forte et positive entre les deux tournois. Les sous-groupes qui ont l’indice de cohésion socio-affective le plus élevé sont également ceux qui ont l’indice de cohésion fonctionnelle le plus élevé. En revanche, plus la distance de Kendall est élevée, plus le coefficient sera proche de -1, et plus la relation entre les deux tournois sera dichotomique. Dans notre étude, cela voudra dire que les sous-groupes ayant l’indice de cohésion socio-affective le plus élevé sont ceux qui ont l’indice de cohésion fonctionnelle le moins élevé. En d’autres termes, cela voudra dire que les individus d’un sous-groupe, pourtant à haute cohésion socio-affective, ne se font pas de passe, voire même se tirent les uns sur les autres, lors du déroulement ludique.

69 Il sera ensuite nécessaire de calculer le degré de significativité de notre résultat. La signification statistique du coefficient de Kendall K obtenu peut être testée à partir de la relation : t=K[n - 2]1/2/[1 - K2]1/2. Cette formule suit une loi de Student à n – 2 degrés de liberté.

Bibliographie

Références

Abrams D., Marques J. M., Brown N. et Dougill M. (2002): Antinorm and pro-norm deviance in the bank and on the campus: Two experiments on subjective group dynamics. Group processes and intergroup relations, 5, pp. 163-182.

Abrams D., Marques J. M., Brown N. et Henson M. (2000): Pronorm and anti-norm deviance within and between groups. Journal of Personnality and Social Psychology, 78, pp. 906-912.

Abrams D., Marques J. M., Randsley de Moura G., Hutchinson P. et Brown N. J. (2004): The maintenances of entitativity: A subjective group dynamics approach. In V. Y. Yzerbyt, C. M. Judd et O. Corneille (Dirs.), The psychology of group perception: Contributions to the study of homogeneity, entitativity, and essentialism. Philadelphia, Psychology Press.

Aharpour S. et Brown R. (2000): Group identification and ingroup bias: A meta-analysis of tests of the Hinkle-Brown model. Manuscrit non publié, University of Kent.

Aharpour S. et Brown R. (2002): Functions of group identification: An exploratory analysis. Revue Internationale de Psychologie Sociale, 3-4, pp. 157-186.

Ancelin-Schutzenberger A. (1970): La sociométrie. Paris, Éditions Universitaires “Psychotèque”.

Asch S. E. (1951): Effects of group pressure upon the modification and distorsion of judgement. In H. Guetzkow (Dir.), Groups, leadership, and men (pp. 177-190). Pittsburgh, Carnegie Press.

Bornholdt S. et Schuster H. C. (2003): Handbook of graphs and networks, From the genome to the internet. Weinheim, Wiley-VCH.

Brauer M. et Chekroun P. (2005): The relationship between perceived violation of social norms and social control: Situational factors influencing the reaction to deviance. Journal of applied Social Psychology, 35, pp. 1519-1539.

Chaix-Ruy J. (1960): Psychologie sociale et sociométrie. Paris, Armand Colin.

Collard L. (2004): Sport et agressivité. Méolans-Revel, DésIris.

Collard L. et Oboeuf A. (2007): Impact de la sportification de 72 enfants de 8-9 ans sur leurs conduites motrices agressives au cours d’un jeu. International Journal on Violence and School, 4, pp. 81-91.

Chekroun P. et Brauer M. (2002): The bystander effect and social control behavior: the effect of the presence of others on people’s reactions. European Journal of Social Psychology, 32, pp. 853-867.

Chekroun P. et Brauer M. (2004): Contrôle social et effet spectateur : L’impact de l’implication personnelle. L’Année Psychologique, 104, pp. 83-102.

Chekroun J. et Nugier A. (2005): Le rôle des émotions morales dans le contrôle social endogroupe : « Tu me fais honte ! ». Revue Internationale de Psychologie Sociale, 4, pp. 77-97.

Doise W. (1987): Idées nouvelles et notions anciennes. In J.-L. Beauvois, R.-V Joule, J.-M. Monteil (Dirs.), Perspectives Cognitives et Conduites Sociales I. Cousset, Del Val.

Goffman E. (1974): Les rites d’interaction. Paris, Les éditions de Minuit.

Guillemard G., Marchal J. C., Parent M., Parlebas P. et Schmitt A. (1984): Aux quatre coins des jeux. Paris, Scarabée.

Haidt J. (2003): The moral emotions. In R. J. Davidson, K.R. Scherer, et H. H. Goldsmith (Eds.), Handbook of affective sciences (pp. 852-870). Oxford, Oxford University Press.

Kendall M. G. (1948): The advanced theory of statistics. London, Charles Griffin and Company Limited.

Liska A. E. (1997): Modeling the relationships between macro of social control. Annual review of Sociology, 23, pp. 39-61.

Maisonneuve J. (1973): Introduction à la psychosociologie. Paris, Presses Universitaires de France.

Maisonneuve J. (2002): La dynamique des groupes. Paris, Presses Universitaires de France.

Marques J. M. et Yzerbyt V. Y. (1988): The black sheep effect: Judgemental extremity toward ingroup members in inter- and intragroup situations. European Journal of Social Psychology, 18, pp. 287-292.

Mauss M. (1966): « Les techniques du corps ». In Sociologie et anthropologie. Paris, Presses Universitaires de France.

Montagner H. (1984): L’enfant et la communication – Comment des gestes, des attitudes, des vocalisations deviennent des messages. Paris, Stock / Pernoud.

Moreno J. L. (1970): Fondements de la sociométrie. Paris, Presses Universitaires de France.

Moscovici S. (1984) : Psychologie sociale. Paris, Presses Universitaires de France.

Northway M. (1964): Initiation à la sociométrie. Paris, Dunod.

Oberlé D. et Drozda-Senkowska E. (2006): Processus orientés vers la tâche vs processus orientés vers le groupe: une vieille distinction toujours fructueuse? In Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, N°70, pp. 63-72.

Oboeuf A. et Collard L. (2006): L’émergence et l’influence du courant sociomoteur. Grenoble, Éditions du CNED.

Parlebas P. (1986): Éléments de sociologie du sport. Paris, Presses Universitaires de France.

Parlebas P. (1992): Sociométrie, réseaux et communication. Paris, Presses Universitaires de France.

Parlebas P. (1999): Jeux, sports et sociétés – Lexique de praxéologie motrice. Paris, Éditions de l’Institut National du Sport et de l’Éducation Physique.

Parlebas P. (2005). Modelling in games and sports. Mathematics and Social Science, 170, pp. 11-45.

Sherif M., Harvey O. J., White B., Hood W. R. et Sherif C. W. (1954): Intergroup Conflict and Cooperation: The Robbers Cave Experiment. Oklahoma, Norman.

Sherif M. (1958): Superordinate goal in the reduction of intergroup conflict. American Journal of Sociology, 63, pp. 349-356.

Von Neumann J. et Morgenstern O. (1944): Theory of games and economic behaviour. Princeton, University Press.

Watzlawick P., Helmick Beavin J. et Jackson D. (1972): Une logique de la communication. Paris, Seuil.

Winkin D. (2000): La nouvelle communication. Paris, Éditions du seuil.

 

Notes

[ * ] Pour toute correspondance relative à cet article, s’adresser à Alexandre Oboeuf, 52 rue de l’Abbaye, 80000 Amiens, France ou par courriel à <alexandre.oboeuf@etu.univ-paris5.fr>. Nous remercions vivement Marie Hagnéré, Pierre Oboeuf, Antoine Hagnéré et Mathieu Oboeuf pour leur éclairant recul et leurs précieux conseils tout au long de notre démarche. Retour

[1] Le superordinate goal est une entreprise débordant les ressources des acteurs ou des sous-groupes pris isolément, et permettant de développer la solidarité entre sous-groupes hostiles ayant déjà façonné leurs propres normes de fonctionnement. L’investissement émotionnel suscité chez les acteurs dans ce type de situation permettrait de créer de nouveaux liens entre chapelles. On peut penser que c’est ce travail qui a interpellé Pierre Parlebas, fondateur du laboratoire de Praxéologie motrice de la Sorbonne, lorsqu’il proposa les Activités Physiques de Pleine Nature (APPN) comme moyen de développer la solidarité au sein des groupes (l’activité ayant ici le rôle de superordinate goal). Retour

[2] Le réseau des communications motrices est le « graphe d’un jeu sportif dont les sommets représentent les joueurs et dont les arcs symbolisent les communications et/ou les contre-communications motrices autorisées par les règles du jeu » (Parlebas, 1999, p.298). Dans notre jeu, les communications motrices s’exprimeront par des passes, et les contre-communications par des tirs. Retour

[3] 1) Parmi vos camarades de groupe, quels sont ceux avec lesquels vous aimeriez coopérer dans la conception de jeux traditionnels ? (Choix) ; 2) Essayez de deviner ceux qui vous ont choisi. Quels sont ceux qui, à votre avis, dans votre groupe, vous ont désigné pour que vous conceviez des jeux avec eux ? (Perception de choix) ; 3) Pour que votre équipe marche bien, il faut éviter que vous soyez avec des camarades que vous appréciez moins. Parmi les camarades de votre groupe, quels sont ceux avec lesquels vous ne souhaiteriez pas être ? (Rejets) ; 4) Essayez de deviner ceux de votre groupe qui ne voudraient pas que vous coopériez avec eux. À votre avis, quels sont les camarades qui ne souhaiteraient pas que vous coopériez avec eux ? (Perception de rejets). Retour

[4] Parlebas (1992) invite à respecter trois principes fondamentaux pour garantir l’intérêt de l’outil : acquérir une connaissance approfondie du groupe et de son contexte (ce sont « nos » étudiants et « notre » cours), susciter une intense motivation chez les répondants (à l’aide du critère d’appréciation et de l’image qu’on a pu en véhiculer), et mettre en confiance les acteurs en préservant la confidentialité des réponses. Retour

[5] Nous calculons le nombre de dyades d’un sous-groupe à l’aide de la formule suivante : D=n (n – 1) / 2. Dans notre cas, D=10 x 9 / 2=45. Retour

[6] Le lecteur souhaitant des précisions concernant le calcul de la distance de Hamming est renvoyé à l’annexe 1. Retour

[7] Pour des précisions relatives à la comparaison des indices de cohésion socio-affective et fonctionnelle à l’aide du coefficient de Kendall, le lecteur est renvoyé à l’annexe 2. Retour

[8] Ce phénomène n’est pas sans rappeler ce que les psychosociologues nomment l’effet « brebis galeuse » (Marques et Yzerbyt, 1988 ; Abrams, Marques, Bown, et Henson, 2000 ; Abrams, Marques, Bown, et Dougill, 2002 Abrams, Marques, Randsley de Moura, Hutchinson, et Brown, 2004). Cet effet signife que les membres d’un groupe se trouvent généralement moins tolérants envers quelqu’un qui transgresse une norme sociale quand cette personne est membre de l’endogroupe que quand il s’agit d’un membre d’un exogroupe. Retour

[9] Dans l’académie d’Amiens (80), un certain nombre d’enseignants ont déjà utilisé ce nouvel outil avec succès, en nous avouant même que leur perception du groupe avait changé suite à cette mise en place. Retour

[10] La logique interne est « le système des traits pertinents d’une situation motrice et des conséquences qu’il entraîne dans l’accomplissement de l’action motrice correspondante » (Pierre Parlebas, 1999, p. 216). Retour

[11] Les partenaires et / ou les adversaires sont définis formellement de façon exclusive, de telle sorte que deux joueurs ne peuvent être en même temps solidaires et rivaux (R ∩ S=Ø) » (Parlebas, 1986, p.208). Retour

[12] Un réseau stable est un « réseau tel que les relations R et S sont invariantes pendant toute la durée du jeu » (Parlebas, 1986, p.209). Retour

[13] Mauss (1966), déjà, avait montré dans sa réflexion sur « Les techniques du corps » que les façons de se servir de son corps étaient empreintes de la culture d’accueil des individus. Ainsi, il est aujourd’hui admis que les jeux sont les miroirs de leur société (Parlebas, 1999). Cela expliquerait que les sports tels que le football ou le tennis sont si développés dans nos sociétés contemporaines, ces dernières valorisant le « faire ensemble » plutôt que « l’être ensemble ». Dans ces sports, nous sommes orientés vers la tâche, l’accomplissement d’un but. Retour

[14] Une « arrête déséquilibrante » (Parlebas, 1992) est un « lien » entre individus de sous-groupes distincts et antagonistes. Les individus sont tiraillés entre un membre de l’exogroupe et les normes de l’endogroupe, qui rejette cette amitié. Les membres de l’endogroupe peuvent alors les cataloguer comme déviants. Retour

[15] C’est vraisemblablement cet aspect « statique » du questionnaire que le célèbre éthologue Hubert Montagner déplore lorsqu’il dit « que l’exploitation de questionnaires ne peut être qu’une méthode complémentaire pour l’étude des conduites humaines » (p.70).Retour

Résumé


Résumé
Nous cherchons à savoir si le jeu de la « balle assise », en raison de sa structure d’ambivalence et d’instabilité, permet l’actualisation des relations socio-affectives des protagonistes. Deux groupes de 23 et 26 étudiants sont sollicités et nous comparons les résultats de questionnaires sociométriques avec les communications motrices observées au cours du jeu. Notre étude révèle une corrélation prononcée entre les relations socio-affectives et les relations fonctionnelles (p<.01). Les relations socio-affectives semblent être omniprésentes dans tous les choix décisionnels des protagonistes. Dans la mesure où nos résultats seraient généralisables, le jeu traditionnel de la « balle assise », pourtant souvent jugé désuet, offrirait des ressources insoupçonnées. Sur le vif, il permettrait au pédagogue de saisir la personnalité des acteurs et les relations socio-affectives du groupe. Il pourrait ainsi se « substituer » -dans une certaine mesure- au questionnaire sociométrique et deviendrait un outil d’intervention psycho-sociologique.

Mots clés

sociométrie, socio-affectivité, communication motrice, jeu sportif, socialisation

PLAN DE L'ARTICLE

Article précédent Page 87-100

POUR CITER CET ARTICLE

Alexandre Obœuf et al. « Le jeu de la « balle assise » : un substitut au questionnaire sociométrique ? », Les cahiers internationaux de psychologie sociale 1/2008 (Numéro 77), p. 87-100.
URL :
www.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2008-1-page-87.htm.