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Les cahiers Irice

2008/2 (n°2)

  • Pages : 200
  • Éditeur : IRICE


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Dans un article du Mouvement social d’avril-juin l974, « Albert Thomas, pivot du réformisme français », Madeleine Rebérioux et Patrick Fridenson attiraient l’attention sur cette figure essentielle qui avait été bien peu étudiée jusqu’alors. C’est pour répondre à cet appel que, dans un Cahier du Mouvement social de 1977 [1]   Patrick Fridenson (coord.), 1914-1918, l’autre-front,... [1] , intitulé 1914-1918, l’autre-front et dirigé par Patrick Fridenson, Alain Hennebicque écrivait un article intitulé « Albert Thomas et le régime des usines de guerre, 1915-1917 ».

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À vrai dire, il existait déjà un livre sur Albert Thomas, publié en français au début des années soixante, d’un historien néerlandais, Bertus William Schaper, Trente ans de réformisme social [2]   Bertus Willem Schaper, Albert Thomas, trente ans de... [2] .

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À ma connaissance, aucune autre biographie d’Albert Thomas n’a été réalisée depuis. Je sais bien que les biographies des hommes de la IIIe République sont rares, même si le rythme semble s’accélérer un peu. La place qui lui est réservée dans les grands dictionnaires ou encyclopédies actuelles est pour le moins congrue. Il a droit à des allusions qui dépassent rarement quelques lignes. Sauf erreur de ma part, qu’il s’agisse de La France d’un siècle à l’autre (1914-2000) (Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli) [3]   Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.),... [3] , du Dictionnaire critique de la République (Vincent Duclert et Christophe Prochasson) [4]   Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.), Dictionnaire... [4] , du Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle (Jean-François Sirinelli) [5]   Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire historique... [5]  ou bien de L’Histoire des Gauches que j’ai dirigée avec Gilles Candar [6]   Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (dir.), L’Histoire... [6] , ou de l’Encyclopédie de la Grande Guerre que j’ai dirigée avec Stéphane Audoin-Rouzeau [7]   Stéphane Audoin-Rouzeau, Jean-Jacques Becker (dir.),... [7] , pas un article ne lui est consacré. Il est vrai que ces deux derniers ouvrages, de même qu’un de ceux que j’ai cités précédemment ne comportent pas de biographies.

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Je n’ai trouvé d’articles biographiques, évidemment brefs, sur Albert Thomas – certains peuvent m’avoir échappé – que dans le Dictionnaire historique de la France contemporaine publié par Gisèle et Serge Berstein [8]   Gisèle et Serge Berstein, Dictionnaire historique... [8] , et dans une encyclopédie allemande, Enzyklopädie Erster Weltkrieg, dirigée par Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich et Irina Renz [9]   Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich et Irina Renz (dir.),... [9] , un article dû à un jeune historien allemand, excellent spécialiste de la France, Daniel Mollenhauer.

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Malgré tout, ce manque d’intérêt accordé à Albert Thomas surprend. C’est probablement un aspect des choses sur lequel il faudra s’interroger. En tout cas, ces journées d’études me semblent, ne serait-ce que pour cette raison, particulièrement bien venues.

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Ma communication ne s’inscrit pas totalement dans le projet de ces journées d’études. Avec Albert Thomas dans la guerre, on est assez loin de l’internationalisme, du moins tel qu’on l’entend habituellement.

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Avant la guerre, c’était un homme jeune, il a tout juste trente-six ans en 1914. Son parcours le destine à la politique traditionnelle. De milieu populaire, élève extrêmement brillant, il entre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en sort « cacique » de l’agrégation d’histoire, enseigne un peu mais est vite tenté par le socialisme, un socialisme d’ailleurs fort modéré malgré quelques débordements verbaux, mais c’était assez habituel. Il est élu député de la Seine en 1910 et réélu 1914, peu avant que n’éclate la guerre.

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Ce jeune intellectuel – il y a du Jaurès chez lui par la culture et l’éloquence– est littéralement aspiré par la guerre, tout simplement parce qu’il fait merveille dans toutes les fonctions qu’il occupe. Profondément patriote, son activité n’a qu’un but : la victoire de la France dans ce qu’il considère être un combat pour la justice.

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Alors que les autres ministres socialistes comme Guesde ou Sembat, ne laissent pas de traces particulièrement remarquables de leur passage au gouvernement (Marcel Sembat tout de même plus que Jules Guesde), Albert Thomas se révèle comme un grand ministre. Quand il avait fallu désigner des ministres socialistes, ce n’était pas à lui qu’on avait pensé, mais dès octobre 1914, le ministre de la Guerre, l’ancien socialiste Alexandre Millerand, l’appelle pour organiser la fabrication d’armements. Dès le mois de mai 1915, est créé pour lui un sous-secrétariat à l’artillerie et aux munitions ; en décembre 1916, il est le ministre des Armements et des Fabrications de guerre du gouvernement Briand et il le reste dans le gouvernement Ribot de mars à septembre 1917. Dans les faits, il a organisé et dirigé les fabrications de guerre pendant presque trois ans.

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Il n’a pas été un homme seul, il s’est entouré de toute une équipe d’intellectuels et d’universitaires « experts du social », comme le souligne Christophe Prochasson [10]   « Les Intellectuels », dans Stéphane Audoin-Rouzeau... [10]  : Maurice Halbwachs, Hubert Bourgin, François Simiand, le géographe Fernand Maurette, Paul Mantoux, le philologue Mario Roques. Ce n’est pas l’une de ses moindres originalités, que l’équipe qui allait donner à la France l’armement qui lui a permis de vaincre était formée d’intellectuels plutôt socialisants.

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Organiser et diriger, pour ce « bourreau de travail », ne consiste pas seulement à être dans son bureau. Il se déplace beaucoup, sur le front et dans les usines. Une des images les plus célèbres d’Albert Thomas est celle où, monté sur une pile d’obus dans une usine du Creusot, il harangue les ouvriers. C’est dans ce discours d’avril 1916 (au moment de Verdun), qu’il s’écrie :

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« La victoire plane là au-dessus de nous, dans la fumée qui remplit cette vallée. C’est sur vous, camarades, que nous comptons pour la saisir. C’est votre tâche de travailler jusqu’à en tomber, jusqu’à la mort. »

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La guerre, on le sait, s’est déroulée d’une façon tout à fait surprenante. Lorsqu’elle éclate, personne ou presque ne croit qu’elle peut durer plus de quelques semaines, de quelques mois au pire. Or, dès l’automne 1914, on peut prévoir qu’elle sera beaucoup plus longue (même si personne ou presque n’en imagine la durée véritable), et aucun des belligérants n’a prévu les moyens de la faire. Trois hommes en ont donné les possibilités à leur pays : Lloyd George en Angleterre, Walther Rathenau en Allemagne, Albert Thomas en France. Si on jouait au petit jeu de « qui a gagné la guerre ? » (pour la France), je ne sais pas quel général je désignerais, mais je sais bien quel homme politique : Albert Thomas…., encore qu’il sera nécessaire de revenir sur les raisons pour lesquelles c’est moins évident que cela ne devrait l’être.

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Albert Thomas ne s’est pas seulement intéressé aux fabrications de guerre en France, mais aussi en Russie lors du premier voyage qu’il y fait au mois de mai 1916 (avec René Viviani qui était président du Conseil au début de la guerre). Il s’y préoccupe surtout du fonctionnement des usines de guerre russes, dont il apprécie le travail, mais dont il souhaite améliorer l’organisation.

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Albert Thomas s’est préoccupé également des opérations militaires. C’est lui qui parvient à convaincre les Anglais de rester à Salonique, ouvrant ainsi l’une des voies au succès final. Il est en revanche moins heureux en 1917 quand il est un partisan actif de l’offensive Nivelle, comme le montre bien Anne-Laure Anizan dans sa thèse sur Painlevé [11]   Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé (1863-1933). Un scientifique... [11] .

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En avril l917, il est de nouveau en Russie comme ambassadeur extraordinaire. Sa principale activité n’est plus de s’intéresser aux fabrications de guerre, mais de pousser l’armée russe à reprendre l’offensive. Après la photographie du Creusot, une autre photographie célèbre d’Albert Thomas est celle où, sur le front, il harangue les soldats russes, des soldats qui ne peuvent le comprendre évidemment, mais qui sont frappés par l’énergie, par l’enthousiasme, par la volonté d’action qui se dégagent du ministre français. En fait, il croit à une sorte d’élan révolutionnaire se traduisant par le patriotisme, comme pendant la Révolution française. L’ambassadeur qu’il remplace, Maurice Paléologue, est beaucoup plus sceptique.

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L’action d’Albert Thomas pendant la guerre conduit inévitablement à une question : où est le socialisme dans son activité ?

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Ce n’est évidemment pas très visible à première vue. Il est fort apprécié par l’Action française et par Charles Maurras en particulier, il l’est beaucoup moins par un certain nombre de socialistes qui parlent volontiers de « socialisme du Creusot » en faisant allusion au célèbre discours.

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La grande manifestation du socialisme en 1917, c’est le projet d’une rencontre internationale, qui doit avoir lieu à Stockholm, pour aboutir à la paix. La plupart des socialistes français y sont favorables pour des raisons d’ailleurs contradictoires. Pour les uns, il s’agit de préparer vraiment une ouverture de paix ; pour les autres, de faire la démonstration de la mauvaise foi des puissances centrales. Albert Thomas appartient à la petite minorité qui y est fondamentalement hostile. Pour lui, on ne va pas discuter avec des Allemands, même socialistes, quand Français et Allemands (y compris les socialistes) se tirent dessus dans les tranchées.

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Il y a pourtant, chez Albert Thomas, le maintien d’une attitude socialiste, et sur un point très important, celui de la discipline : quand le parti socialiste refuse de participer au gouvernement Painlevé, il se plie à la discipline du parti en n’en faisant pas partie. C’était, d’une certaine façon, d’autant plus « méritoire » ou d’autant plus paradoxal, que le refus des socialistes de participer au gouvernement Painlevé n’était pas fondé sur l’hostilité à un chef de gouvernement le plus « à gauche » de la guerre, mais parce qu’il avait conservé comme ministre des Affaires étrangères Alexandre Ribot qui avait refusé leurs passeports aux socialistes qui voulaient aller à Stockholm (ils n’ont d’ailleurs pas beaucoup insisté), alors que lui, Albert Thomas, était justement très opposé à Stockholm. De la même façon, c’est la discipline de parti qui l’empêche d’entrer dans le gouvernement Clemenceau. C’est ainsi qu’en quittant définitivement le gouvernement dès septembre 1917 et en laissant l’Armement à un de ses collaborateurs, Louis Loucheur, il ne devait pas recueillir la gloire d’avoir été un des grands vainqueurs de la guerre.

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C’est encore la discipline de parti qui l’empêcha de voter le traité de Versailles à l’élaboration duquel il avait participé. Comme nous le verrons, il fut contraint de s’abstenir.

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Mis à part d’être un socialiste discipliné, peut-on dire qu’Albert Thomas fut en quelque sorte un « Clemenceau socialiste », c’est-à-dire que, comme lui, il n’avait qu’un leitmotiv « Je fais la guerre », qu’il voulait comme lui gagner cette guerre et que le reste lui importait peu ? En réalité, cette formule de Clemenceau n’est pas celle d’Albert Thomas. Il la contesta d’ailleurs vivement et de trois façons :

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  1. L’organisation de l’industrie d’armement n’allait pas pour lui sans préoccupations sociales. Deux aspects, parmi les plus importants, en furent la mise en place d’un système d’arbitrage obligatoire pour les revendications salariales et d’un système de délégués représentant les ouvriers.

  2. Elle n’alla pas non plus sans préoccupations d’une organisation nouvelle de l’économie, marquée par l’importance de l’intervention de l’État. Il n’entendait pas mettre en cause la liberté des entreprises, mais cette liberté devait entrer dans un système de contrats, ce qui impliquait un contrôle de l’État. En fait, Albert Thomas mit en place ce qu’on appela un « socialisme de guerre », mais qui, pour lui, devait survivre à la guerre. Il a rêvé d’une sorte de prolongation de l’Union sacrée dans la paix. Après la guerre, on devait passer de l’unité nationale à la solidarité sociale. Dans la mesure, pense-t-il, où « les deux classes opposées, capitaliste et ouvrière, se connaîtraient mieux et pourraient ainsi accomplir la nécessaire, l’inéluctable transformation sociale qu’exige la justice ».

  3. Même s’il ne transige pas sur la nécessité de la victoire, sur le refus de toute paix de compromis, sur le refus de tout plébiscite pour l’Alsace-Lorraine, il estime qu’on ne peut attendre la fin de la guerre pour s’occuper de l’avenir. Dégagé de l’action immédiate par son départ du gouvernement, il peut faire de la politique et se lance dans une campagne pour « une paix fondée sur le droit ».

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Quel fut le bilan de l’expérience de la guerre pour Albert Thomas ?

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Au plan du mouvement socialiste, ce fut l’échec complet. Il se retrouva tout à fait isolé, défendant une conception élaborée à travers le socialisme de guerre, qui devait se traduire par une collaboration entre les classes. La nouvelle majorité, qui est confirmée par le congrès d’octobre 1918, rejette toute collaboration avec les partis bourgeois et rompt clairement avec l’idéologie de l’union sacrée et du socialisme de guerre dont il avait été le représentant par excellence.

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Il est également isolé chez les socialistes en raison de la vigueur de son antibolchevisme, « un régime de massacres et de violence », écrit-il dans L’Humanité du 19 novembre 1918. Quand, quelques jours plus tôt, le 9 novembre, il avait écrit : « Ou Wilson, ou Lénine. Ou la démocratie née de la Révolution française, fortifiée par les luttes de tout un siècle, ou bien les formes primitives, incohérentes, brutales du fanatisme russe. Il faut choisir. » C’est Léon Blum, l’étoile montante du parti socialiste après avoir été le chef de cabinet de Marcel Sembat, qui lui répond le 15 novembre, également dans L’Humanité, « Je ne choisis ni Wilson, ni Lénine. Je choisis Jaurès ». En fait, tout cela, c’était des mots : pendant très longtemps encore, les socialistes vont être réformistes tout en se proclamant révolutionnaires, Albert Thomas, lui, a choisi : il est décidément et complètement « réformiste ».

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En revanche, il allait connaître le succès dans un domaine qui n’avait pas été véritablement le sien jusque-là : le domaine international. Il siège à la Conférence de la Paix. À vrai dire, il ne joue pas de rôle dans l’établissement des aspects majeurs du traité, même s’il a des idées dans ce domaine. Il est ainsi très favorable à l’indépendance des nationalités de l’empire austro-hongrois, principalement des Tchèques et des Slovaques, contrairement à son camarade de parti Marcel Sembat qui redoute une « balkanisation » de l’Europe centrale et qui aurait préféré une fédération. Mais il joue un rôle déterminant dans l’établissement des clauses du traité sur l’organisation du travail, c’est-à-dire sa XIIIe partie, qui établit les règles internationales de la durée du travail, la suppression du travail des enfants, etc. Ce domaine, nouveau pour lui, allait devenir le sien et c’est l’objet d’une grande partie de ces journées d’études.

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Pour Albert Thomas, en définitive, la guerre fut l’occasion d’une rupture totale avec le socialisme de l’avant-guerre, mais, plus homme d’action que penseur, il n’avait guère de chance de continuer à jouer un rôle dans le socialisme. Personnage hors norme et difficile à classer, c’est probablement pour cette raison qu’il a trouvé si peu d’écho dans l’historiographie.

Notes

[1]

Patrick Fridenson (coord.), 1914-1918, l’autre-front, Paris, Éditions ouvrières, coll. « Cahiers du Mouvement social », 1977.

[2]

Bertus Willem Schaper, Albert Thomas, trente ans de réformisme social, Paris, PUF, 1960.

[3]

Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), La France d’un siècle à l’autre (1914- 2000), Paris, Hachette, 1999.

[4]

Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.), Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2002.

[5]

Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Paris, PUF, 1995.

[6]

Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (dir.), L’Histoire des Gauches, Paris, La Découverte, 2004.

[7]

Stéphane Audoin-Rouzeau, Jean-Jacques Becker (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre, Paris, Bayard, 2004.

[8]

Gisèle et Serge Berstein, Dictionnaire historique de la France contemporaine, Bruxelles, Complexe, 1995.

[9]

Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich et Irina Renz (dir.), Enzyklopädie Erster Weltkrieg, Paderborn, Schöningh, 2003.

[10]

« Les Intellectuels », dans Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Éditions Bayard, 2004.

[11]

Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé (1863-1933). Un scientifique en politique, multigraphié, 2005.

Pour citer cet article

Becker Jean-Jacques, «  Albert Thomas, d'un siècle à l'autre. Bilan de l'expérience de guerre  », Les cahiers Irice 2/ 2008 (n°2), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-irice-2008-2-page-9.htm.

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