Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517245
144 pages

p. 317 à 333
doi: 10.3917/leph.013.0317

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n° 58 2001/3

2001 Les études philosophiques

Schlick, Waismann, Wittgenstein et la grammaire des lois de la nature

Jean-Jacques Rosat Collège de France.
En 1931, Schlick propose de considérer les lois de la nature (les hypothèses scientifiques) non comme des propositions au sens strict mais comme des instructions ou des règles pour la formation d’assertions et de prédictions. « Je dois, ajoute-t-il, cette idée et cette terminologie à Wittgenstein. » Cette conception a été couramment considérée comme typiquement instrumentaliste (Popper). À partir d’une lecture minutieuse des textes contemporains de Wittgenstein et de Waismann, on montre que ces auteurs proposent non pas une théorie mais une analyse de la grammaire des lois de la nature, laquelle est tout à fait compatible avec une attitude réaliste correctement comprise. In 1931, Schlick suggests that we should consider the laws of nature (the hypotheses in science) not as propositions in a narrow sense, but as prescriptions or rules for the making of assertions and predictions. He adds : « I owe this idea and terminology to Wittgenstein. » This view has been frequently considered as typically instrumentalist (Popper). Through a minutely detailed reading of contemporary texts by Wittgenstein and Wittgenstein, it is shown here that these authors suggest not a theory but an analysis of the grammar of the laws of nature, which is absolutely compatible with a realistic attitude, if correctly understood.
Dans l’article de Schlick intitulé « La causalité dans la physique contemporaine », qui date de 1931, on peut lire l’affirmation suivante :
Au fond une loi de la nature n’a pas même le caractère logique d’une « assertion ”, mais représente, plutôt, une instruction pour la formation d’assertions (Anweisung zur Bildung von Aussagen) [1].
Cette déclaration, déjà un peu énigmatique, est assortie de deux remarques qui ne peuvent qu’accroître la perplexité du lecteur. D’une part, Schlick avertit qu’il ne dit cela qu’au passage et que, dans cet article d’épistémologie, il ne développera pas les considérations logiques qui seraient seules susceptibles d’élucider entièrement ce statut à première vue paradoxal qu’il attribue aux lois de la nature [2] ; d’autre part, il précise, entre parenthèses :
Je dois cette idée et cette terminologie à Ludwig Wittgenstein [3].
On rencontre en effet régulièrement, dans la bouche et sous la plume de Wittgenstein en 1930 et 1931, des formules à peine différentes : l’hypothèse est « une loi pour la construction de propositions » [ein Gesetz zur Bildung von Sätzen], « une loi pour la construction d’attentes [Erwartungen] » [4], ou encore « une loi pour construire des énoncés [ein Gesetz zur Bildung von Aussagen] » [5].
La difficulté est qu’évidemment, pendant plusieurs décennies, l’unique source sur ce que Wittgenstein pouvait bien avoir alors en tête a été ce court passage de l’article de Schlick ! Et l’exposé le plus clair et le plus cohérent des conceptions de Wittgenstein à ce sujet – conceptions alors passablement mouvantes et terminologiquement incertaines – est un texte de Waismann, intitulé Hypothèses, qui n’a été publié pour la première fois qu’en 1976 [6].
Or, à partir de 1934 et de sa Logique de la découverte scientifique – c’est-à-dire sans disposer de rien d’autre que de l’article de Schlick et des quelques aphorismes fort peu explicites qu’on peut lire dans le Tractatus aux § 6 . 3 et suivants –, Popper fait de la formule de Schlick une expression typique, voire canonique, de la thèse instrumentaliste [7]. Cette interprétation semble s’être imposée ; Pierre Jacob [8], par exemple, parle, à ce propos, d’une « parenthèse instrumentaliste » dans la pensée de Schlick : sous l’influence de Wittgenstein, il aurait, sans l’assumer vraiment, affiché momentanément une position qui serait en contradiction avec sa tendance fondamentale au réalisme.
On se propose ici d’éclairer le sens et l’arrière-plan de la formule adoptée par Schlick en s’appuyant sur les textes de Wittgenstein et de Waismann. Il ne saurait être question de reconstituer l’ensemble de la conception wittgensteinienne de l’hypothèse des années 1929-1931 dans toutes ses ramifications, ni de montrer le rôle qu’elle a pu jouer dans l’évolution de la pensée de Schlick et dans les débats internes du Cercle de Vienne. On laissera ainsi délibérément de côté le problème de l’induction, celui de la probabilité, celui des énoncés protocolaires et celui du déterminisme ; on ne dira rien non plus des conceptions de Wittgenstein sur le solipsisme et sur le langage phénoménologique, sur le caractère hypothétique de la plupart des énoncés du langage ordinaire ; rien non plus du concept de « forme de la représentation » ni de l’influence prégnante de Hertz.
On essaiera simplement d’établir trois points, en allant à l’encontre de l’interprétation dominante :
1 / La formule de Schlick-Wittgenstein vise avant tout à marquer une distinction de grammaire ; elle ne saurait être comprise comme le mot d’ordre d’une théorie, instrumentaliste ou autre.
2 / Retenir cette formule n’implique aucunement qu’on adopte un point de vue instrumentaliste ; elle est même, au contraire, parfaitement en phase avec une attitude résolument réaliste.
3 / Schlick a certainement été fasciné par Wittgenstein ; mais il avait, de par ses conceptions philosophiques antérieures, de solides raisons de reprendre à son compte l’analyse wittgensteinienne de l’hypothèse.
 
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C’est peut-être Waismann qui a donné de la différence grammaticale entre proposition et hypothèse la présentation la plus éclairante et la plus convaincante.
On pourrait croire, écrit-il, que l’hypothèse est une proposition [Satz] tout à fait comme une autre, à cette différence près qu’elle n’a pas encore été examinée [geprüft] dans tous les cas, de sorte que nous sommes moins sûrs de sa vérité. Mais considérer le contrôle de l’intégralité des cas comme critère de distinction [autrement dit, on aurait affaire à une proposition quand tous les cas sont contrôlables et à une hypothèse quand tous les cas ne le sont pas], c’est s’exprimer d’une manière qui nous égare. Cela a l’air de dire que, s’agissant de l’hypothèse, le concept de contrôle (parcourir toute la série des cas individuels) aurait un sens et que ce contrôle ne s’avérerait impossible que pour des raisons techniques (ce qui présuppose qu’il est pensable d’essayer).
Supposons que je doive vérifier [feststellen] si une allée n’est bordée que d’acacias. Je ne passe en revue qu’une partie des arbres et, sur ce, je déclare : « Jusqu’ici, c’est exact ; je ne sais pas si ce sera exact aussi pour la suite ; mais je le suppose [Ich vermute]. » Ici, le verbe « supposer ” a vraiment un sens, puisqu’on l’emploie par opposition avec “ savoir ”. Mais qu’en est-il si l’allée est infinie ? Que peut bien vouloir dire « supposer ” si l’énoncé concerne tous les arbres ? Par opposition à quoi est-ce que je délimite maintenant le « supposer ” [9] ?
S’agissant d’une allée d’arbres finie, il y a un sens à dire que, si je la parcourais intégralement, « probablement je ne trouverais que des acacias » ou à dire : « Je suppose que je ne trouverai que des acacias », parce que, si je l’avais totalement parcourue, il y aurait un sens à dire : « Maintenant j’ai constaté que tous les arbres de cette allée sont des acacias. » Mais il n’y aucun sens à dire : « Si je chauffais tous les morceaux de métal de l’univers en tous les instants du temps et en tous les lieux, probablement ils se dilateraient », ou : « Je suppose qu’ils se dilateraient tous », puisqu’il ne saurait y avoir aucun sens à dire : « Maintenant, j’ai vu tous les morceaux de métal se dilater toujours et partout. »
Une hypothèse n’est donc pas une proposition ordinaire à laquelle on aurait prudemment et provisoirement accolé un « peut-être », un « probablement » ou un « je suppose » faute d’avoir encore pu matériellement la vérifier intégralement, ou faute de pouvoir jamais humainement la vérifier intégralement. L’idée de vérifier intégralement une hypothèse – c’est-à-dire de passer en revue tous les cas particuliers qu’elle englobe – n’a pas plus de sens que l’idée d’énumérer d’un bout à l’autre la série complète des nombres cardinaux.
L’hypothèse, je cite toujours Waismann, se comporte tout à fait différemment d’une proposition que je n’ai simplement pas intégralement contrôlée. Les expressions « contrôler intégralement » et « non intégralement » sont donc extrêmement égarantes [10].
À l’origine de notre embarras philosophique sur le statut des hypothèses, il y a, comme souvent selon Wittgenstein, une confusion entre deux usages radicalement différents du verbe « pouvoir » : l’usage empirique et l’usage conceptuel. Si je dis : « On ne pourra jamais vérifier entièrement une hypothèse », cela ressemble beaucoup plus à : « On ne pourra jamais trouver le plus grand nombre cardinal » qu’à : « On ne peut pas traverser l’Atlantique à la nage. » « La vérification intégrale d’une hypothèse » et « le plus grand nombre cardinal » sont deux parfaits non-sens, deux expressions auxquelles nous ne donnons, ni ne saurions donner, aucun sens.
La différence cruciale entre des hypothèses et des « propositions ordinaires », écrit Coffa, réside dans le fait que les hypothèses incluent une quantification universelle [11].
On peut en effet formuler, dans le langage de la logique, la différence sur laquelle Wittgenstein veut attirer notre attention, en disant qu’une proposition incluant une quantification universelle n’est pas, quand le domaine de quantification est infini, l’équivalent d’une conjonction de propositions particulières qu’on étendrait à l’infini.
Traditionnellement, explique Coffa, les logiciens ont eu tendance à traiter les propositions dont le domaine de quantification est potentiellement infini ( « tous les cygnes sont blancs » ) de la même manière que celles dont le domaine de quantification est fini ( « tous les hommes qui sont dans cette pièce portent des pantalons » ), à savoir comme des conjonctions d’énoncés particuliers. De même que le contenu de « tous les hommes qui sont dans cette pièce portent des pantalons » est la conjonction des énoncés particuliers « porte des pantalons & Y porte des pantalons &... & Z porte des pantalons », conjonction à laquelle on adjoint une clause de fermeture ( « et ce sont tous les hommes qui sont dans cette salle » ), de la même manière « tous les cygnes sont blancs » aurait pour contenu la conjonction de tous les énoncés du type « si a est un cygne, alors a est blanc & si b est un cygne, b est blanc, etc. ». Mais, comme le montre d’ailleurs bien l’impossibilité d’adjoindre ici une clause de fermeture, le modèle ne peut, selon Wittgenstein, être étendu aux énoncés pour lesquels le domaine de quantification est infini, c’est-à-dire, notamment, aux lois de la nature et aux hypothèses scientifiques. Comme il le souligne dans les Leçons de Cambridge de 1930,
une généralité possédant une infinité de cas particuliers appartient à un type logique totalement différent [de celle qui n’en possède que 3 ou 4]. Elle n’asserte pas un nombre infini de propositions [12].
La confusion logique que dénonce Wittgenstein est fourvoyante en ce qu’elle nous entraîne à développer une conception de la connaissance humaine – et particulièrement de la science et de ses progrès – à la fois grandiose et tragique. Elle est grandiose parce que, si l’on accepte à la fois de dire qu’une loi de la nature décrit, comme toute proposition, un certain état de choses ou un certain fait, et que cette loi asserte un nombre infini d’énoncés d’observations, alors on est amené à considérer le fait qu’elle décrit comme une sorte de « super-fait », un « fait infini » si l’on peut dire, un fait universel et structurel, un fait transcendant. La connaissance humaine aurait ainsi des pouvoirs proprement extraordinaires. Mais, d’un autre côté, cette conception a quelque chose de tragique car, puisqu’il est impossible d’exclure que des observations futures ne viennent pas démentir nos hypothèses, nous sommes amenés à nous représenter les lois de la nature comme éternellement provisoires ou, selon une excellente formule de Waismann, comme des « suppositions éternelles » [13]. Nous ne pourrions donc jamais être certains que notre connaissance rejoint le réel et nous serions condamnés pour l’éternité au scepticisme radical.
Dans les Dictées pour Schlick, Wittgenstein demande :
Cela a-t-il un sens de dire : « Il n’y aura jamais d’êtres humains avec deux têtes ” ?
Si l’on répond « oui », fait-il observer, on sera alors enclin à dire :
« Ma pensée peut donc bien avoir prise sur l’infini. » [14] Il semble alors, commente Wittgenstein, que ce soit comme si, avec cette proposition, nous avions accompli quelque chose de tout à fait extraordinaire [15].
Voilà pour le côté grandiose ; quant au côté tragique, Wittgenstein, un peu plus loin, s’exprime ainsi :
Nous sommes en principe toujours disposés à rétracter une proposition de ce genre (...). À mesure que la proposition s’étire, pour ainsi dire dans le temps, dans cette mesure, elle perd en possibilité d’être vérifiée, et l’hypothèse ne vaut jamais comme ayant été vérifiée. C’est comme si l’on avait voulu construire un jeu auquel on ne pût pas gagner, mais bel et bien perdre parfois. Ce jeu n’en serait pas pour autant plus grandiose qu’un autre [16].
Dans Les deux problèmes, Popper donne du problème classique de l’induction une définition concise et paradoxale qui est particulièrement éclairante :
Peut-on savoir plus que l’on ne sait [17] ?
Nous vivons avec la conviction que la science transcende nos expériences et qu’en même temps elle ne le peut pas. C’est ce qui nous met au rouet et c’est ce dont l’ironie de Wittgenstein voudrait nous délivrer.
La méprise qui nous fait prendre une impossibilité grammaticale (un non-sens) pour une impossibilité empirique (une impuissance ; ici, une impuissance de la connaissance humaine) est liée, comme toujours, à la prégnance d’une image particulière trompeuse, très fortement enracinée et dont il n’est pas facile de nous défaire. Ici, c’est l’image, très répandue, de l’asymptote.
La science, disait déjà Victor Hugo, est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse et ne touche jamais.
En vérifiant successivement une série d’énoncés individuels portant sur des cas particuliers, on se rapprocherait peu à peu de la vérification intégrale, sans jamais parvenir à l’atteindre – comme si une sorte de malédiction métaphysique, liée à la finitude humaine, nous l’interdisait.
Si je dis, écrit Wittgenstein [18], qu’une hypothèse n’est pas vérifiable de façon définitive, cela ne signifie pas qu’il existe pour elle une vérification dont on peut toujours approcher davantage sans jamais l’atteindre. C’est un non-sens, et un non-sens dans lequel on tombe souvent.
 
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L’hypothèse n’est donc pas le succédané éternel d’une description idéale et transcendante de la réalité qui serait inaccessible aux êtres finis que nous sommes. Dire : « Les hypothèses sont invérifiables », ce n’est pas constater un fait – une faille ou une faillite de la connaissance humaine –, c’est reconnaître, dit Wittgenstein, qu’
une hypothèse entretient précisément avec la réalité une relation formelle autre que celle de la vérification [19].
Une pure proposition, non hypothétique, comme « l’aiguille du compteur est sur le 90 » ou « le marqueur du thermomètre est sur le 20 », est reliée à la réalité par une procédure de vérification simple, directe et immédiate. Une hypothèse est reliée, indirectement et de manière complexe, à la réalité par les prédictions, à leur tour vérifiables, qu’elle permet de construire.
Une proposition peut être vérifiée ; une hypothèse ne le peut pas, mais elle est une loi ou règle servant à construire des propositions et est tournée vers le futur [it looks to the future] – c’est-à-dire permet de construire des propositions qui disent ce qui va se produire et qui peuvent être vérifiées ou falsifiées [20].
C’est ce que Wittgenstein explique à Schlick dans une conversation du 22 mars 1930 :
La physique construit un système d’hypothèses sous les espèces d’un système d’équations. Les équations de la physique ne peuvent être ni vraies ni fausses. Ne sont vrais ou faux que les constats [Befunde] fournis par la vérification, c’est-à-dire les énoncés phénoménologiques. La physique n’est pas de l’histoire. Elle prophétise. Si l’on voulait concevoir la physique uniquement comme un compte rendu des faits jusqu’ici observés, il lui manquerait alors l’essentiel : le rapport au futur. Elle serait le récit d’un rêve. Les énoncés de la physique ne sont jamais clos. Non-sens [Unsinn] de les imaginer clos [21].
Le non-sens, ce serait ici de réduire l’hypothèse à n’être qu’une formule tournée vers le passé, un constat récapitulatif qui résume ou condense un ensemble d’observations déjà effectuées. Rien ne nous garantirait alors que la science n’est pas le récit d’un rêve sans rapport avec la réalité, puisque, en effet, en ne partant que des observations déjà effectuées, quelles qu’elles soient, on pourrait toujours trouver au moins une loi, c’est-à-dire une fonction, qui les relie.
On peut raisonnablement supposer qu’il s’agit là d’un argument qui a fortement contribué à l’adoption rapide par Schlick de la conception wittgensteinienne de l’hypothèse. Schlick, en effet, depuis ses Réflexions philosophiques sur le principe de causalité, qui datent de 1920, était manifestement à la recherche d’un critère de la causalité : si l’événement B suit toujours l’événement A, qu’est-ce qui me garantit qu’on a bien affaire à une relation de dépendance causale, c’est-à-dire à une relation nomologique, à un ordre légal, et non à la simple répétition d’un hasard ? Toute loi de la nature se présente, certes, sous la forme d’une fonction, mais, comme Schlick ne cesse de le souligner avec force, il ne suffit pas d’être en mesure de définir une fonction pour pouvoir légitimement dire qu’il s’agit bien d’une loi de la nature :
Car, quelle que puisse être la distribution des quantités données, il est toujours possible, c’est bien connu, de trouver des fonctions qui décrivent précisément cette distribution avec toute l’exactitude souhaitable. Et cela signifie que toute distribution arbitraire de quantités, toute séquence simplement imaginable de valeurs, devrait être considérée comme un ordonnancement [ordering]. Il n’y aurait pas de chaos [22].
À partir des seules données déjà observées, on peut toujours trouver un ordre ; mais celui-ci risque d’être purement imaginaire ; le physicien pourrait toujours avoir simplement rêvé.
En d’autres termes, ajoute Schlick, le principe de causalité serait satisfait en toute circonstance. Mais un principe qui vaut pour tout système donné, de quelque manière qu’il soit constitué, ne dit absolument rien au sujet de ce système ; il est vide, il représente une pure tautologie [23].
Selon la nouvelle conception de la causalité désormais défendue par Schlick dans l’article de 1931 qui nous occupe, les lois de la nature ne peuvent être caractérisées à partir d’une propriété structurale, comme l’absence de coordonnées spatiales et temporelles dans les équations. Cette clause maxwellienne, à laquelle il s’était rallié en 1920 et qui équivaut à stipuler que, pour être d’authentiques lois de la nature, les hypothèses doivent être universellement valides (uniformes quels que soient le lieu et l’instant), lui paraît trop contraignante, trop rationaliste, pourrait-on dire. L’empiriste radical qu’est Schlick répugne à devoir présupposer l’invariabilité de la nature dans le temps et dans l’espace, même s’il reconnaît qu’elle semble effectivement être le cas dans l’univers qui est le nôtre.
Le critère de la causalité, Schlick ne le trouve donc plus dans une propriété inhérente au symbolisme des équations, mais dans leur capacité prédictive, laquelle ne se manifeste que dans et par l’usage que la science fait des hypothèses, c’est-à-dire dans et par l’activité expérimentale de vérification des prédictions.
Pour le physicien, pour celui qui étudie la réalité [24], la seule chose qui importe, la chose absolument décisive et essentielle, c’est que les équations dérivées de données quelconques vaillent aussi désormais pour les données nouvelles. Ce n’est que dans ce cas qu’il considère sa formule comme une loi de la nature. En d’autres termes, le vrai critère de la régularité, la marque essentielle de la causalité, c’est la réalisation de prédictions [25].
Et Schlick de conclure :
La confirmation de prédictions est donc le seul critère de causalité ; c’est par ce seul moyen que la réalité nous parle [26].
Ce qui garantit l’assujettissement des hypothèses au réel, autrement dit le caractère empirique de la science, c’est, dans la conception de Wittgenstein et Schlick, leur caractère non clos, leur ouverture, c’est-à-dire leur capacité à engendrer des prédictions susceptibles à leur tour d’être vérifiées. Quand, pour reprendre un exemple légendaire, les lois de Newton fournissent à Le Verrier la base des calculs qui lui permettent de prédire que les astronomes berlinois verront certains points lumineux dans leur télescope s’ils le tournent dans une certaine direction, les lois de Newton manifestent, par leur capacité prédictive, qu’elles sont reliées à la réalité ; et c’est cette capacité prédictive qui fait d’elles une connaissance et non une pure construction imaginaire. Ce qui, donc, relie l’hypothèse à la réalité, c’est qu’elle nous offre sans cesse la possibilité de découvrir de nouveaux points de contact entre le réel et nous.
 
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L’invérifiabilité de l’hypothèse n’est donc pas la marque d’une limite du savoir ; elle est, bien au contraire, la garantie d’une possibilité indéfiniment renouvelée de provoquer de nouvelles observations, c’est-à-dire de nouvelles confrontations avec la réalité. C’est la structure logique de l’hypothèse, son caractère indéfiniment ouvert, qui assure ici le réalisme de la science. On peut remarquer au passage que, comme Jacques Bouveresse l’avait déjà suggéré dans Le mythe de l’intériorité [27], Wittgenstein et Schlick sont ici beaucoup plus proches de Popper que de Carnap.
Mais, alors, il faut admettre que la caractérisation des lois scientifiques comme « règles pour la formation de prédictions » ne signifie nullement qu’on ne les considérerait plus que comme des instruments de maîtrise ou de prédiction des phénomènes naturels et qu’on renoncerait à voir en elles des moyens de représentation ou de symbolisation de la réalité, des moyens de connaissance. Tout autant que la proposition purement constative, l’hypothèse est bien, comme dit Wittgenstein,
couplée à la réalité [mit der Wirklichkeit gekoppelt]. [28]
Simplement, tandis que la proposition est couplée à la réalité (au phénomène observé) par la vérification immédiate,
l’hypothèse se tient, peut-on dire, avec la réalité dans une relation [Zusammenhang] plus lâche que celle de la vérification [29].
L’hypothèse constitue donc bien, au même titre que la proposition, une représentation [Darstellung] et une symbolisation de la réalité ; mais elle est caractérisée par la forme logique qui lui est propre, c’est-à-dire par son mode spécifique de couplage avec la réalité.
L’hypothèse est une construction logique [logisches Gebild]. C’est-à-dire un symbole, pour lequel valent certaines règles de la représentation.
Les signes qui servent à écrire l’hypothèse (l’équation) ne sont pas vides de signification ; par le biais de certaines règles d’application – tout simplement, les règles qui, au sein de l’activité scientifique, régissent les rapports entre théories et expérimentation –, ils deviennent bel et bien des symboles, c’est-à-dire représentent la réalité. Pour le dire encore autrement, c’est par la manière dont nous nous servons d’elles et grâce aux procédures au moyen desquelles nous les appliquons à la réalité que les hypothèses deviennent capables de la représenter ou de la symboliser.
Dans les Remarques philosophiques, Wittgenstein est ainsi soucieux de démarquer sa position de celles de physiciens conventionnalistes comme Eddington :
Les conceptions des physiciens contemporains [neuerer Physiker] (Eddington) ne concordent pas [30] tout à fait avec les miennes quand ils disent que, dans leurs équations, leurs signes n’ont plus de « signification » [Bedeutung] et que la physique ne peut parvenir [gelangen] à aucune signification de ce genre mais doit au contraire en rester aux signes. Ce qu’ils ne voient pas, à vrai dire, c’est que ces signes ont une signification dans la mesure où – et seulement dans la mesure où – leur correspond [entspricht] ou ne leur correspond pas le phénomène observé de façon immédiate (des points lumineux, par exemple) [31].
Ce passage est important car – à l’encontre de ce qu’on pourrait être tenté de dire sur la base de certaines de ses formulations un peu unilatérales et tranchées – il interdit d’interpréter Wittgenstein comme voulant dire que les hypothèses, parce qu’invérifiables, seraient purement et simplement dépourvues de sens (une interprétation vers laquelle Coffa semble parfois glisser [32]).
Dans l’usage qu’en font à l’époque Wittgenstein et Schlick, la maxime vérificationniste – Le sens d’une proposition est la méthode de sa vérification [33] – a manifestement au moins deux acceptions, à première vue assez différentes, mais en réalité étroitement liées.
Dans sa première acception, la maxime dit qu’une proposition n’a de sens et n’est donc une proposition que si on peut la vérifier complètement, c’est-à-dire si elle décrit un phénomène dont on peut directement constater qu’il a lieu ou non. À l’inverse, une proposition est vide de sens, et n’est donc pas une proposition, si elle n’offre aucune prise à la vérification ; l’exemple paradigmatique donné par Wittgenstein dans ses conversations avec Schlick est l’énoncé : « Dès que j’ai le dos tourné, le poêle disparaît. »
Cet énoncé, dit-il, est une roue qui tourne à vide [34].
Autrement dit, je ne peux rien en faire.
Dans sa seconde acception, la maxime dit que, pour connaître le sens d’un énoncé, la meilleure chose à faire est de regarder la manière dont nous le vérifions, c’est-à-dire la manière dont nous le rapportons à la réalité dans les usages que nous en avons. On admet donc ici qu’il y a un sens « lâche » du mot « vérifier » qui nous autorise à parler de « vérifier une hypothèse » dans la mesure où nous disposons, dans l’activité scientifique, de procédures au moyen desquelles nous rapportons l’hypothèse à la réalité : nous menons des expériences et observons si les prédictions que l’hypothèse nous a permis de construire se vérifient ou non (au sens strict du terme). L’hypothèse reçoit ainsi son sens du lien indirect qu’elle entretient avec les vérifications des prédictions qu’elle engendre. Plus le lien de l’hypothèse à la réalité est resserré – autrement dit, plus les prédictions que nous construisons à partir d’elles sont déterminées et univoques, c’est-à-dire compatibles uniquement avec telle ou telle mesure – et plus l’hypothèse a de sens (ou de contenu de connaissance). À l’inverse, plus le lien de l’hypothèse à la réalité est relâché – autrement dit, plus les prédictions que nous construisons à partir d’elles sont indéterminées et équivoques, c’est-à-dire compatibles avec toutes sortes d’observations différentes –, et moins l’hypothèse a de sens (moins elle est une connaissance). Mais :
Tout ce qui est nécessaire pour que nos propositions sur la réalité [Wirklichkeit] aient un sens [Sinn], c’est que notre expérience en un certain sens s’accorde plutôt [übereinstimmt] ou ne s’accorde plutôt pas avec elles [35].
Il arrive même parfois que Wittgenstein, au lieu d’insister sur l’idée que l’hypothèse n’est pas une proposition, les installe toutes deux sur un même plan et propose de ne voir entre elles qu’une différence de degré selon que leur lien avec le phénomène observé, c’est-à-dire avec la vérification, est plus direct et immédiat (énoncé davantage propositionnel), ou plus indirect et lointain (énoncé davantage hypothétique).
La proposition (Satz), l’hypothèse, est couplée avec la réalité de manière plus ou moins lâche [36].
À l’une des extrémités du continuum, on trouve donc des propositions purement constatives et observationnelles (phénoménologiques) : elles décrivent un phénomène et sont immédiatement vérifiables. À l’autre extrémité, on trouve des hypothèses purement conventionnelles, non seulement invérifiables, mais qui pourraient être rendues compatibles avec toute réalité quelle qu’elle soit, c’est-à-dire qui ne peuvent rien m’apprendre sur le monde et sont donc vides de sens :
Dans le cas extrême, il n’y a plus du tout de lien [Verbindung] s.e. “avec la réalité”. La réalité peut faire ce qu’elle veut sans entrer en conflit avec la proposition : alors la proposition, l’hypothèse, est vide de sens [sinnlos] [37]!
Les autres assertions – toutes celles qui ne sont pas des propositions au sens strict sans être pour autant vides de sens, qu’elles appartiennent à la science ou au langage de la vie ordinaire – ont plus ou moins de sens à mesure de leur rattachement, plus ou moins lâche, indirect et complexe, à la réalité ; à mesure de leur capacité plus ou moins grande de concorder ou non avec elle.
Tout ce qui est essentiel, c’est que les signes, de manière aussi compliquée qu’on voudra, se rapportent au bout du compte à l’expérience immédiate et non à un moyen terme (une chose en soi) [38].
Cette dernière phrase appelle une précision : la réalité, pour Wittgenstein à cette époque, c’est le phénomène, le point lumineux dont la présence (ou l’absence) peut être immédiatement observée.
Le phénomène n’est pas symptôme pour quelque chose d’autre, mais il est la réalité (Realität). Le phénomène n’est pas symptôme de quelque chose d’autre qui rend la proposition vraie ou fausse, mais il est lui-même ce qui la vérifie [39].
Le seul vérificateur, le seul truth-maker, pour parler comme Russell, c’est bien le phénomène observé.
Mais on ne peut conclure de ces déclarations que Wittgenstein mettrait en doute la réalité de ce qu’il appelle ici « moyen terme » ou « chose en soi » (par exemple, la planète Neptune), ni qu’il prétendrait qu’on doive opérer une réduction de ces « choses en soi » aux phénomènes observés (de Neptune aux points lumineux observés dans le télescope). Ce qu’il veut dire simplement, c’est que la vérification, comme coïncidence du constat observationnel et du phénomène, est l’unique point de contact entre la réalité et le système de nos hypothèses. Que l’existence de Neptune nous soit connue, non pas directement –, par une constatation –, mais indirectement – par le biais d’une hypothèse – ne conduit pas à attribuer moins de réalité, ou une réalité dérivée, à Neptune.
Wittgenstein écrit, par exemple :
Si la physique décrit [beschreibt] dans l’espace physique un corps de forme déterminée, alors elle doit admettre, même implicitement, la possibilité de la vérification. Les places où l’hypothèse est mise en connexion [zusammenhängt] avec l’expérience immédiate doivent être prévues [40].
Wittgenstein n’entend aucunement nier que les hypothèses décrivent des objets physiques. Ce qu’il nie, c’est qu’elles le fassent directement, parce qu’elles seraient en quelque sorte des images de ce qu’elles décrivent, parce qu’elles seraient immédiatement dans le même espace logique que les phénomènes. Et ce qu’il affirme, c’est que les hypothèses ne décrivent leur objet que par l’intermédiaire de points de contact qu’elles déterminent à l’avance et où, dans l’expérience immédiate, les phénomènes viennent coïncider avec nos attentes.
On peut comprendre qu’une telle conception ait trouvé en la personne de Schlick un auditeur particulièrement réceptif. Une des idées majeures de sa Théorie générale de la connaissance est que décrire le monde au moyen d’une théorie ne consiste pas à en fournir une image qui permette à l’esprit de le saisir ou de l’appréhender, mais à pouvoir désigner chaque état de chose de manière univoque, autrement dit à pouvoir établir une coordination biunivoque entre nos symboles et la réalité.
L’acte cognitif, écrit-il, n’est pas un mariage intime du sujet et de l’objet, ni une saisie ou une pénétration ou une intuition, mais un simple processus de désignation de l’objet. [Cela] ... ne signifie aucun renoncement ni aucune dépréciation de la connaissance. Nous ne devons pas penser que l’activité de comparer, de mettre en ordre et de désigner serait seulement un ersatz pour une autre forme de connaissance plus parfaite (...). Tout acte d’identification, de comparaison et de désignation offre absolument tout ce que nous attendons de la connaissance dans la vie ordinaire et dans les sciences [41].
Si tout le monde avait toujours eu conscience et gardé à l’esprit que connaître ne consiste en rien d’autre que coordonner les signes aux objets, jamais personne n’aurait eu l’idée de se demander s’il est possible d’avoir une connaissance des choses telles qu’elles sont en soi [42].
L’hypothèse, l’équation contient les instructions qui nous permettent d’effectuer cette coordination par le moyen de la prédiction. Disqualifier cette conception comme « instrumentaliste », n’est-ce pas être victime, insidieusement, du mythe d’une connaissance qui serait « davantage » que l’application des signes aux choses ?
 
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Dire des hypothèses qu’elles sont des « règles », des « instructions » ou des « lois », c’est évidemment suggérer qu’elles contiennent quelque chose qui ne relève pas du constat, mais de notre décision. Comme Wittgenstein l’expose devant Schlick, le 4 janvier 1931 :
Nous introduisons dans l’hypothèse plus que ce que requiert la tâche de décrire l’expérience immédiate. L’hypothèse a pour ainsi dire une roue qui tourne à vide : tant que de nouvelles expériences n’entrent pas en jeu, cette roue demeure inutilisée ; elle n’entrera en action qu’à partir du moment où il s’agira d’inclure de nouvelles expériences. C’est comme dans un différentiel : le fait de tourner une roue enclenche un mouvement parfaitement déterminé. » [43]
À la différence d’un énoncé vide de sens, l’hypothèse scientifique n’est pas une roue qui tourne à vide ; mais, à la différence d’une proposition purement constative, elle a une roue qui tourne à vide, c’est-à-dire qu’elle comporte en elle quelque chose qui ne saurait en aucune manière être constaté – qui n’est pas dans le même espace logique que le phénomène –, mais qui ouvre un espace pour de nouvelles constatations.
C’est reconnaître qu’il demeure, dans toute hypothèse, quelque chose qui est irréductible aux descriptions de l’expérience immédiate, quelque chose qui relève de notre activité, de notre décision et, donc, de la convention.
Une hypothèse, écrit Waismann, n’est en aucun cas un calque ou une imitation servile de l’expérience. En elle vit quelque chose de l’audacieuse construction des mathématiques, cette « libre création de notre esprit ». D’un autre côté, elle est naturellement en connexion avec les faits d’observation (...). L’hypothèse a en fait en elle quelque chose de la liberté de la convention et quelque chose de l’assujettissement de la proposition empirique véritable [44].
La conséquence de cette hétérogénéité entre la forme logique de l’hypothèse et la forme logique de l’observation, c’est qu’il ne saurait exister entre elles, à strictement parler, de contradiction logique : d’une hypothèse, on ne saurait déduire stricto sensu un énoncé d’observation et, inversement, un énoncé d’observation ne saurait constituer à lui seul la réfutation d’une hypothèse. Contrairement à la thèse de l’asymétrie qui sera défendue par Popper, la réfutation n’a en effet, selon Wittgenstein, aucun avantage sur la confirmation. Les liens entre l’hypothèse et les propositions d’observation sont tellement lâches, indirects et complexes que, comme l’explique Waismann,
une observation unique ne peut jamais exclure une hypothèse au sens où la négation de p exclut la proposition p. La possibilité reste toujours ouverte de faire s’accorder l’observation avec l’hypothèse en introduisant des suppositions supplémentaires. En d’autres termes : si l’hypothèse H conduit à attendre l’observation p, mais si en réalité on observe ∼ p, alors H. ∼ p ne représente jamais une contradiction [45].
Nous ferions donc mieux, en conclut Waismann,
de dire que certaines observations (ou plus précisément : certains énoncés observationnels) parlent pour ou contre une hypothèse, ce qui ne signifie pas qu’ils la confirment ou la réfutent. Nous devrions plutôt dire également qu’une observation s’encastre bien ou mal dans une loi universelle [46].
Une manière de présenter la situation logique qui en résulte est de considérer, comme Waismann, qu’hypothèses et énoncés d’observation appartiennent à deux strates du langage différentes – un concept qui lui est propre et qu’on ne rencontre pas chez Wittgenstein.
Nous pourrions, à ce propos, écrit-il, classer les propositions de notre langage en plusieurs strates, en réunissant dans la même strate toutes les propositions entre lesquelles existent des relations logiques susceptibles d’être formulées de façon précise. Ainsi les propositions de la mécanique ou de la thermodynamique sont classées dans un système dont les éléments ont les uns à l’égard des autres des relations qui peuvent être établies de manière précise et à l’intérieur duquel on peut toujours, s’agissant de deux propositions, décider de façon stricte si l’une est la conséquence de l’autre, si elles se contredisent l’une l’autre, etc. Les énoncés d’un physicien expérimentateur quand il décrit certaines données observationnelles, comme la position d’une aiguille de son appareil, sont également liés les uns aux autres selon des modalités formulables avec précision. (Si une aiguille indique le niveau 3 sur une échelle, elle ne peut logiquement indiquer le niveau 5 ; il existe ici une stricte relation d’exclusion.) Mais, en revanche, une proposition de physique théorique ne peut jamais entrer en un strict conflit logique avec un énoncé d’observation, et ceci signifie qu’il n’existe pas de relation susceptible d’être formulée de manière précise entre ces deux sortes de propositions. » [47]
 
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Pour qui considère que le problème fondamental de l’épistémologie est celui de l’induction – le problème, comme dit Popper, de justifier logiquement que nous affirmons dans nos hypothèses davantage que ce que notre expérience pourra jamais nous apprendre –, ce renoncement délibéré à définir les liens logiques entre énoncés d’observation et hypothèses constitue un pitoyable aveu d’échec. Et Coffa n’hésite pas à affirmer que la solution de Schlick au problème de l’induction est totalement vide [48].
Mais on peut aussi dire que l’analyse grammaticale qu’il adopte visait plutôt à dissoudre le problème qu’à le résoudre et que, si l’on n’est plus obsédé par le problème de l’induction, on peut enfin prêter attention à ce qu’il nous masquait : la nature véritable des liens entre hypothèses et observations dans toute leur complexité. Les liens tissés entre l’hypothèse et les observations apparaissent alors à la fois comme quelque chose de moins et quelque chose de plus qu’une relation logique. Moins, car ils n’en ont que rarement le tranchant et la nécessité ; plus, car ils sont à la fois plus riches et beaucoup plus divers.
Dans les Dictées, Wittgenstein pose la question suivante :
Supposons que nous construisions une hypothèse – savons-nous déjà pour autant quand nous allons la considérer comme confirmée et quand nous n’en ferons rien ? Avons-nous déjà une vue d’ensemble portant sur tous les cas pensables ? Et, si nous considérons, par exemple, le cas de la parabole qui est censée passer par certains points – avons-nous déjà de la sorte déterminé à l’avance quand cette présentation-là nous suffira encore, et quand nous l’abandonnerons [49] ?
Le cas auquel s’intéresse ici Wittgenstein est celui où nous rencontrons beaucoup d’exceptions à la règle que nous avons choisie, où beaucoup de points sont éloignés de la parabole et où nous nous demandons si nous devons dire qu’ils sont malgré tout situés sur la parabole – et que celle-ci présente des fluctuations – ou si nous devons abandonner ce mode de présentation au profit d’un autre.
Sa réponse est en gros que ça dépend des cas. Il admet que dans certaines situations nous chercherons à anticiper sur toutes les possibilités et, donc, à prévoir dans quelles conditions nous déciderions d’abandonner l’hypothèse. Mais, dans d’autres contextes, fait-il observer, nous disons simplement : « Je ne sais pas ce que je ferai dans ce cas », ce qui veut dire tout simplement que « nous n’avons pas établi de règle ». Certes, on pourrait nous objecter que, si des raisons existent d’abandonner l’hypothèse, elles sont intemporelles et pourraient donc, en principe, être prévues. En principe, certes, mais
en réalité, constate-t-il, les humains sont plongés dans la perplexité lorsqu’on leur pose la question. Car ce n’est justement pas à ce jeu-là qu’ils jouent [50].
Selon le cas, conclut Wittgenstein, nous aurons donc affaire à deux espèces d’hypothèses assez différentes.
En outre, une conséquence manifeste de l’idée que le couplage de l’hypothèse à la réalité peut être, selon les cas, plus lâche ou plus serré, est que toutes nos hypothèses n’occupent pas la même place au sein du système de la science, ne jouent pas le même rôle et ne se prêtent pas aux mêmes usages. Comme le degré d’ajustement d’une hypothèse à la réalité se mesure à sa capacité prédictive, à sa capacité d’offrir des points de contact avec le réel, le noyau dur des théories scientifiques est constitué par les systèmes d’équations qui engendrent les prédictions les plus nombreuses et les plus précises. Mais toutes les hypothèses, tout en nous invitant à former des attentes, n’ont pas cette fonction-là.
C’est un point qui a son importance, par exemple, pour qui ne veut pas surestimer la portée des révolutions scientifiques et rendre compte du caractère cumulatif de la science. Dans un récent article, Steven Weinberg propose ainsi de distinguer entre les parties dures et les parties molles des théories scientifiques.
Il faut parvenir, écrit-il, à distinguer clairement, dans les révolutions scientifiques, ce qui change de ce qui n’est pas modifié. Or, La structure des révolutions scientifiques [de Kuhn] ne fait pas cette distinction. Il y a dans les théories physiques actuelles une partie « dure »... dont l’essentiel est constitué par des équations, auxquelles il convient d’ajouter la définition de la valeur opératoire des symboles et la spécification des types de phénomènes auxquels ces équations s’appliquent. Et il y a aussi une partie « molle » : c’est la vision de la réalité servant à nous expliquer à nous-mêmes pourquoi ces équations fonctionnent. Cette partie molle est sujette au changement ; nous ne croyons plus à l’éther de Maxwell, nous savons que la nature est faite d’autre chose que des particules et des forces telles que les voyait Newton, etc. Ces changements dans la partie molle des théories scientifiques modifient nos idées des conditions sous lesquelles leur partie dure est une bonne approximation. Mais à leur stade adulte, les parties dures de nos théories sont des résultats fermes et définitifs. (...) Les équations elles-mêmes ne risquent pas de devenir fausses et, tant qu’il y aura des scientifiques, on continuera à enseigner l’électrodynamique maxwellienne [51].
Des auteurs comme Boltzmann, Duhem ou Poincaré étaient parfaitement conscients d’une telle distinction. On lit ainsi, dans La science et l’hypothèse [52] :
Nulle théorie ne semblait plus solide que celle de Fresnel qui attribuait la lumière aux mouvements de l’éther. Cependant, on lui préfère maintenant celle de Maxwell. Cela veut-il dire que celle de Fresnel a été vaine ? Non, car le but de Fresnel n’était pas de savoir s’il y a réellement un éther, s’il est ou non formé d’atomes, si ces atomes se meuvent réellement dans tel ou tel sens ; c’était de prévoir les phénomènes optiques. Or, cela, la théorie de Fresnel le permet toujours, aussi bien qu’avant Maxwell. Les équations différentielles sont toujours vraies ; on peut toujours les intégrer par les mêmes procédés et les résultats de cette intégration conservent toujours toute leur valeur.
Et qu’on ne dise pas que nous réduisons ainsi les théories physiques au rôle de simples recettes pratiques ; ces équations expriment des rapports et, si les équations restent vraies, c’est que ces rapports conservent leur réalité.
Il me semble qu’on peut approuver la distinction de Poincaré entre hypothèses-équations et hypothèses-images sans endosser pour autant l’opposition qu’il établit aussitôt entre des relations phénoménales décrites par les équations et des objets réels inconnaissables. C’est d’ailleurs – on l’a vu plus haut – une opposition dont Schlick montre qu’elle n’a plus de sens pour celui qui tire toutes les conséquences de l’idée que la connaissance n’a rien à voir avec une quelconque forme d’intuition.
En revanche, il paraît indispensable de conserver l’idée qu’il existe des sortes d’hypothèses différentes selon leur mode et leur degré d’ajustement aux observations. Certaines hypothèses (les équations) ont été progressivement, au fil de décennies de travail scientifique, ajustées à un certain type de phénomènes eux-mêmes de mieux en mieux circonscrits, à un degré tel qu’il devient difficile de donner un sens à l’idée de leur falsification. À l’inverse, d’autres hypothèses se présentent davantage comme des manières de voir que nous avons adoptées, des principes ou des images qui peuvent être rendus compatibles avec des résultats d’expérience les plus divers, mais dont nous ne devons pas nous cacher la part d’arbitraire qu’elles comportent et que nous sommes en réalité prêts à abandonner si une autre manière de voir nous apparaît un jour plus appropriée, sans pouvoir évidemment prévoir les conditions de ce changement. On peut même suggérer que certaines évolutions majeures de la science ont consisté dans le glissement d’une hypothèse – l’hypothèse atomique, par exemple – de la seconde à la première catégorie, glissement à l’occasion duquel l’hypothèse en question change évidemment à la fois de rôle, de place dans le système de la science et de signification.
Bref, il n’est pas interdit de penser que les éléments d’une analyse grammaticale des lois de la nature que l’on trouve chez Wittgenstein, Waismann et Schlick peuvent fournir la base d’une description des multiples manières dont nos hypothèses sont reliées au réel –, autrement dit, de ce qui en fait des connaissances.
 
NOTES
 
[1] « Causality in Contemporary Physics », in Moritz Schlick, Philosophical Papers, edited by Henk L. Mulder and Barbara F. B. van de Velde-Schlick, with translations by P. Heath, W. Sellars, H. Feigl and May Bodbeck, Dordrecht, Reidel, 1979, vol. II, p. 188.
[2] Ibid., p. 187.
[3] Ibid., II, p. 188.
[4] Ludwig Wittgenstein, Philosophische Bemerkungen, Suhrkamp, 1964 ; Remarques philosophiques, traduit de l’allemand par Jacques Fauve, Gallimard, 1975, § 228.
[5] Wittgenstein et le Cercle de Vienne, texte allemand et traduction par Gérard Granel, TER, 1991, p. 99/72.
[6] « Über Hypothesen ”, in Friedrich Waismann, Logik, Sprache, Philosophie, Stuttgart, Reclam, 1976, p. 612-642 [trad. anglaise : « Hypotheses », dans Friedrich Waismann, Philosophical Papers, edited by Brian McGuinness, Dordrecht, Reidel, 1977].
[7] Voir, par ex., Karl Popper, La logique de la découverte scientifique, traduit de l’anglais par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Payot, 1973, p. 33, n. *4, où l’on trouvera d’autres références.
[8] Pierre Jacob, « La controverse entre Neurath et Schlick », in Jan Sebestik et Antonia Soulez, Le Cercle de Vienne. Doctrines et controverses, Klincksieck, 1986, p. 200.
[9] Waismann, op. cit., p. 614-615.
[10] Ibid.
[11] Alberto Coffa, The Semantic Tradition from Kant to Carnap, Cambridge UP, 1991, p. 334.
[12] Ludwig Wittgenstein, Les cours de Cambridge 1930-1932, texte anglais et traduction par Élisabeth Rigal, TER, 1988, p. 17-20.
[13] Waismann, op. cit., p. 614-615.
[14] Je souligne.
[15] Dictées de Wittgenstein à Waismann et pour Schlick, sous la direction de Antonia Soulez, PUF, 1997, p. 169.
[16] Ibid., p. 170.
[17] Karl Popper, Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance, trad. par Christian Bonnet, Hermann, 1999, p. 27.
[18] Wittgenstein, Philosophische Bemerkungen, op. cit., § 228.
[19] Ibid.
[20] Wittgenstein, Les cours de Cambridge 1930-1932, op. cit., p. 16-18.
[21] Wittgenstein et le Cercle de Vienne, op. cit., p. 101/74.
[22] Schlick, op. cit., II, p. 180.
[23] Ibid., p. 184.
[24] Je souligne.
[25] Ibid., p. 185.
[26] Ibid., p. 186-187.
[27] Jacques Bouveresse, Le mythe de l’intériorité, Minuit, 1976, p. 349.
[28] Wittgenstein, Philosophische Bemerkungen, op. cit., § 225.
[29] Ibid., § 227.
[30] Signalons que la négation a malencontreusement disparu dans la traduction française.
[31] Ibid., § 225.
[32] Coffa, op. cit., p. 337 ( « ... to claim that laws cannot be justified because they say nothing » ).
[33] Wittgenstein et le Cercle de Vienne, op. cit., p. 79/50.
[34] Ibid., p. 48/17.
[35] Philosophische Bemerkungen, op. cit., § 225.
[36] Ibid.
[37] Ibid.
[38] Ibid.
[39] Ibid.
[40] Ibid., § 228.
[41] Moritz Schlick, General Theory of Knowledge, translated by Albert Blumberg, Open Court, 1985, p. 90.
[42] Ibid., p. 88.
[43] Wittgenstein et le Cercle de Vienne, op. cit., p. 160-138. J’ai dû corriger la traduction : Wittgenstein ne pense pas ici à une boîte de vitesses, comme l’a étrangement supposé le traducteur, mais bien à ce qu’on appelle en mécanique automobile un « différentiel », c’est-à-dire un mécanisme qui, par un jeu de pignons engrenés les uns aux autres, permet que, dans un virage, la roue qui est du côté de l’extérieur du virage tourne plus vite que la roue qui est à l’intérieur. Comme le décrit bien Wittgenstein, le pignon dit « satellite » est ce qu’on appelle une « roue folle », une roue qui n’effectue aucun travail quand la voiture roule en ligne droite, mais qui se met à tourner sur elle-même et donc à entraîner tout le mécanisme quand la voiture entre dans un virage et que le conducteur tourne le volant. Cette image du différentiel revient fréquemment dans les textes de cette époque pour faire comprendre quel rôle joue dans une hypothèse l’élément conventionnel qui lui est inhérent (cf. Remarques philosophiques, § 231, et Grammaire philosophique, appendice à la première partie, § 7).
[44] Waismann, op. cit., p. 635.
[45] Ibid., p. 630.
[46] Ibid., p. 629.
[47] Ibid., p. 632.
[48] Coffa, op. cit., p. 337.
[49] Dictées, op. cit., p. 171.
[50] Ibid.
[51] Steven Weinberg, « Une vision corrosive du progrès scientifique », La Recherche, no 318, mars 1999, p. 75.
[52] Henri Poincaré, La science et l’hypothèse, Flammarion (rééd. 1968), p. 173-174.
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Voir, par ex., Karl Popper, La logique de la découverte sc...
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