Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517245
144 pages

p. 399 à 413
doi: 10.3917/leph.013.0399

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n° 58 2001/3

 
Renaud Barbaras, Le tournant de l’expérience. Recherches sur la philosophie de Merleau-Ponty, Paris, Vrin, 1998, 289 p.
 
 
Après De l’être du phénomène (J. Millon, 1991), présentation systématique de la dernière philosophie de Merleau-Ponty, Le tournant de l’expérience rassemble une série d’études se situant dans le même horizon spéculatif. Il est divisé en deux parties : l’une, « Genèse de la chair », confronte Merleau-Ponty à divers auteurs, tandis que l’autre, « Dynamique de la chair », insiste sur les conséquences de la révolution ontologique que représente Le visible et l’invisible. La densité des analyses défiant l’idée de compte rendu général, nous suivrons l’ordre des chapitres, dont chacun éclaire à sa manière le tournant de l’expérience, c’est-à-dire le moment où la généalogie de l’idéalisation permet un retour à l’être brut, qui a lui-même donné lieu à son recouvrement.
Le chapitre I, « La puissance du visible », opère un rapprochement entre Merleau-Ponty et Aristote sur la question du sentir. L’indistinction entre le sentant et le senti qui a lieu dans la sensation ne peut être conçue comme identité pure, en tant qu’elle permet une rencontre entre le sujet et le monde. Aristote résout ce problème par la théorie de l’acte et de la puissance : distincts en puissance, le sentant et le sensible sont un seul dans l’acte de la sensation, qui est dès lors événement indissolublement subjectif et objectif. Ainsi, Aristote dissout en quelque sorte par avance les oppositions de la pensée classique : la sensation est à la fois active et passive, l’identité et la différence ne font plus alternative. De même, pour Merleau-Ponty, il y a indissolubilité entre un vécu transcendant et l’objet auquel il se rapporte, qui élimine l’alternative (à l’œuvre dans l’empirisme et l’intellectualisme) entre la présence à soi et la présence au monde. Dans Le visible et l’invisible le sensible constitue la dimension première dont dérive la dualité abstraite conscience-objet : l’expérience du sentir est référée à une sensibilité intrinsèque de L’être. Il n’y a de vision que si l’être la devance sous la forme d’une visibilité en soi. La vision est ce qui existe comme ouverture à ce qui l’englobe. Aucune vision n’accédant à une plénitude de détermination, le visible se dépasse vers une profondeur qui correspond à son invisibilité. En retrait sur lui-même, le sensible est non-identité à soi, dans une Distance intrinsèque. Il y a donc une dimension négative au cœur du visible qui est l’autre nom de la puissance, bien que celle-ci, à la différence de la puissance aristotélicienne, ne s’actualise jamais complètement, l’écart à soi du sensible n’étant pas résorbable. N’étant pas ordonnée à un substrat, la puissance existe comme sa propre actualisation. L’être n’est pas une chose mais un incessant mouvement de phénoménalisation, c’est pourquoi l’éclatement d’être est « à jamais ». Ainsi, Merleau-Ponty radicalise Aristote en se libérant de la métaphysique de la substance. Par-delà l’alternative de l’identité et de la différence, il se situe au cœur de l’indivision qui caractérise l’expérience sensible.
Le chapitre II, « Le tournant de l’expérience », fait le point sur les rapports complexes entre Merleau-Ponty et Bergson. Ce dernier est d’abord critiqué en tant qu’il ne parvient pas à se défaire du réalisme de l’attitude naturelle, en posant la conscience comme un être positif. Mais il est par la suite réévalué sur le terrain de l’ontologie, par sa critique de l’être conçu sur le fond d’un néant préalable, ne pouvant par suite être envisagé que comme être logique, intemporel, absolument nécessaire, afin de résister au néant. Mais la durée bergsonienne est encore conçue de façon positive ; alors que Merleau-Ponty cherche un être qui intègre le néant en son sein, possédant ainsi une certaine distance ou indétermination qui exclut une appréhension de coïncidence comme dans l’intuition. Cependant, selon Merleau-Ponty, cette distance intérieure à l’être n’est pas restée totalement étrangère à Bergson : dans la théorie des images, la perception suppose la non-coïncidence, la perception pure tout comme la mémoire pure étant impossibles de fait. Le tort de Bergson (qui sera aussi celui de Husserl) est d’avoir, malgré le démenti des faits, conservé cet idéal de la coïncidence. Il faut comprendre la durée comme se faisant toujours autre, où l’être-pour-moi et l’être-à-distance ne font plus alternative. Le tournant de l’expérience est ainsi toujours déjà amorcé, en tant que l’origine perdure dans ce qui la recouvre, d’où vient que son recouvrement est aussi dévoilement.
Le chapitre III, « Merleau-Ponty et la racine de l’objectivisme husserlien », rappelle que la critique merleau-pontienne de Husserl ne fait que prolonger la Krisis, qui procède à une question en retour sur le monde de la vie recouvert par la rationalité moderne. Le retour au Lebenswelt est cependant, selon Merleau-Ponty, encore grevé d’objectivisme, puisqu’il est suivi par une constitution universelle. En effet, c’est de deux choses l’une : soit la constitution rend le monde transparent, et alors le retour au monde de la vie est inutile, soit elle en retient quelque chose, et c’est qu’elle ne dépouille jamais le monde de son opacité. La description du Lebenswelt par Husserl est décevante, en ce que ses objets peuvent en droit donner lieu à un savoir exhaustif. Cette notion de l’objet est sous-tendue par l’idée d’infini comme réalité extensive, ensemble parcourable. Ainsi mise en série, la présence mondaine retombe hors d’elle-même, son idéation est idéalisation. Husserl comprend la phénoménalité comme présence positive en caractérisant l’être comme essence. Cette détermination suppose une précession du néant sur l’être, car, pour réduire vraiment une expérience en son essence, il faut « reculer au fond du néant ». Or la présence sensible, comme présence qui ne peut être comblée, donation à distance, contient une négativité qui exclut tout néant positif ; celle-ci étant transcendance pure, invisibilité, forme concrète de l’infini. Il n’y a d’infinité que comme réserve du phénomène, profondeur inobjectivable. On comprend dès lors que le détour par le Lebenswelt soit, pour Merleau-Ponty, sans retour.
Le chapitre IV, « Le dédoublement de l’originaire », opère une comparaison entre Merleau-Ponty et Husserl sur la question de la chair. Pour Merleau-Ponty la présence charnelle n’est pas intuition, mais le fond à partir duquel un objet peut être doué de sens. C’est parce que nous avons la certitude d’une présence que nous pouvons faire des esquisses convergentes, et non l’inverse. La chair n’est pas un mode de donation, mais la présence originaire sur fond de laquelle toute donation peut être pensée. Or chez Husserl lui-même on assiste à un dédoublement de l’originaire : l’originaire véritable est la perception sensible, mais au sein du sensible se fait jour un mode de donation qui peut être élargi à ce qui l’excède, le non-sensible. Il n’y a ainsi pas d’opposition entre le sensible et l’intelligible, même si leur différence est conservée : la chair se confond avec le sensible tout en l’excédant. Cependant, alors que Husserl reste prisonnier des catégories de l’empirisme et de l’idéalisme, la Chair désigne chez Merleau-Ponty un sens neuf de l’être, comme unité du perceptif et de l’intuitif. Le visible et l’invisible désigne la différence, au sein de la Chair, entre le perçu au sens strict et au sens large. Quoique invisible, l’intelligible appartient au sensible, c’est-à-dire à la Chair. L’originaire est donc le monde sensible, mais en tant qu’il contient sa propre négation, sa dimension d’invisibilité. Il échappe ainsi au principe d’identité : il n’est lui-même qu’en étant plus vaste que lui-même, il recule sous le regard et comporte une certaine absence. La Chair désigne la prégnance du sens dans le sensible, l’identité originaire du fait et de l’idéalité. En tant que fondation de l’invisible sur le visible et du visible par l’invisible, elle ouvre une dimension de reprise, n’étant elle-même que par sa réactivation. Ce dépassement du sensible vers un autre qu’il est encore nomme le dédoublement de l’originaire.
Le chapitre V, « De la phénoménologie du corps à l’ontologie de la Chair », indique en quoi une pensée du corps exige de dépasser le dualisme, la subjectivité du corps ne devant pas compromettre son extériorité (comme c’est le cas chez M. Henry) ni se confondre avec une conscience. Le corps doit être conçu comme une réalité à la fois originale et originaire. Maine de Biran fut en ce sens un précurseur. En effet, si la conscience est définie comme représentation, le corps est rejeté du côté de l’extériorité objective. Mais si, comme dans le biranisme, elle est effort, alors la subjectivité est présence à soi. Cette présence à soi n’est pas immanence absolue, comme dans l’interprétation de M. Henry (qui conserve un présupposé dualiste entre moi et non-moi), mais effort vers l’intentionnalité, rencontre avec l’altérité. Le corps est mien sans être identique à moi, il est distance au sein de l’identité, et se situe ainsi par-delà l’alternative de l’être et de l’avoir. L’effort révèle l’originalité de l’exister corporel comme transcendance dans l’immanence, ek-stase vers le monde. L’auto-affection est hétéro-affection, car la connaissance de soi du sentir et la connaissance du corps par le sentir sont indiscernables. C’est ce que tentera de formuler Le visible et l’invisible, dans un vocabulaire non tributaire de la distinction conscience-objet : le sujet touchant « descend dans les choses, de sorte que le toucher se fait du milieu du monde et comme en elles ». L’émergence du sentir à même le corps est synonyme de son appartenance au monde. L’incarnation est ce Fait absolu, à partir duquel la distinction même du corps et du monde peut prendre sens : le corps se fait monde dans le même mouvement où le monde se fait paraissant. Il y a donc « indivision de cet être sensible que je suis et de tout le reste qui se sent en moi », où le corps n’est qu’un cas particulier de la chair qui, par-delà les oppositions nature-esprit, sujet-objet, est la phénoménalité celée dans la profondeur qu’elle donne à voir.
Le chapitre VI, « Le sens de l’auto-affection chez Merleau-Ponty et M. Henry », revient sur la différence, déjà esquissée, entre les deux philosophes. Chez M. Henry, la condition dernière de la phénoménalité consiste en une auto-affection où toute extériorité est absente, alors que pour Merleau-Ponty la sensibilité touchant-touché révèle un débordement interne, une extériorité à soi, qui brouille les catégories de l’immanence et de la transcendance. Ainsi, il peut écrire que « la présence à soi est absence à soi », qu’il n’y a de « contact avec soi que par l’écart à l’égard de soi ». L’affectivité est l’essence de la phénoménalité, mais la transcendance phénoménale est l’essence de l’affectivité, qui peut dès lors être conçue comme désir, la présence de la chair au monde étant une présence d’investissement. Alors que M. Henry cherche le fondement de la phénoménalité, Merleau-Ponty la comprend comme ce qui est sans fondement : la philosophie doit « accompagner cet éclatement, cette non-coïncidence, cette différenciation » de l’originaire.
Le chapitre VII, « Conscience et perception », qui ouvre la seconde partie, analyse le statut du cogito dans la troisième partie de la Phénoménologie de la perception. Comment penser le mode d’exister du pour soi en tant qu’il est capable de se laisser déchirer par la transcendance ? Le cogito, en tant qu’acte, comporte une passivité qui l’empêche d’être une pure appréhension intellectuelle. Si la conscience est événement, elle ne peut, de par son inscription temporelle, se clore sur elle-même et se posséder de part en part. Elle n’est donc pas transparence à soi, comme le pensait Descartes. Elle n’est pas non plus ce qui reste quand on doute de la perception, car elle est une modalité de celle-ci. La certitude de soi est en effet corrélative et contemporaine de la certitude du monde. J’existe non comme une chose mais comme un acte, d’où vient que l’inadéquation est constitutive de la conscience : je suis ce que je me fais être. L’existence est ce mode d’être où présence à soi et distance à soi ne font pas alternative.
Le chapitre VIII, « De la parole à l’être », montre en quoi le passage à l’ontologie s’effectue chez Merleau-Ponty à partir du problème de l’expression. Si le monde de la vie est le sol de toute idéation et de toute idéalisation, il ne saurait être résorbé dans l’idéalité. Ainsi, l’expression doit être saisie en son phénomène, au sein de la parole, ou s’effectue l’articulation entre l’ordre du vrai et le domaine du perçu. La conscience ne doit dès lors plus être conçue comme ce qui sous-tend l’expression mais comme ce qui se conquiert en elle. Le sens ne surgit que dans le déploiement actif des signes, dans leur mode de différenciation. Il demeure donc, comme l’objet perçu, opaque, transcendant, inépuisable. Or, l’infinité du telos expressif implique le reflux du monde vers la profondeur infinie d’une archè. L’expression, comme historicité infinie, entraîne une approche du monde comme ce dont l’être excède toute présence. En abordant le sens à partir de l’expression, on ressaisit le monde à partir de l’être et non plus d’une conscience dont il ne serait que le corrélat. Ainsi, la transcendance ne doit plus être comprise comme l’écart entre deux pôles positifs (ce qui est encore la cas dans la Phénoménologie de la perception), mais comme un élément premier et irréductible, « sans masque ontique ».
Le chapitre IX, « De l’ontologie de l’objet à l’ontologie de l’élément », retrace l’effort de Merleau-Ponty pour se dégager du présupposé objectiviste de l’ontologie. Ainsi, chez Husserl, conscience et objet visé sont posés comme deux êtres positifs, ce qui lui fait concevoir la connaissance comme ajustement du regard et du regardé, et la réalité comme en droit susceptible d’une pleine détermination. Or cette totalisation du réel n’est possible que si on le fait émerger sur fond de néant, d’où le paradigme de la vision comme saisie à distance. Elle renvoie à l’ontologie parménidienne où l’être, comme objet absolu, est pleinement ce qu’il est, et exclut toute indétermination. Mais cette attitude oublie celui qui questionne et rend incompréhensible le moment de l’interrogation. Car si nous questionnons le monde, c’est qu’il nous dépasse. Le lien avec le monde ne peut être rompu, puisqu’il n’y a d’accès au monde que procédant du monde. L’être n’est pas seulement Objet devant nous, il est ce qui nous dépasse et nous englobe. En tant que lieu de l’appartenance, il contient tout et ne peut être déployé dans l’étendue, qui comporte une dimension d’extériorité. (On retrouve ici l’arche-originaire Terre chez Husserl, qui est le sol pré-objectif de ma présence au monde.) Tout lui appartient, il n’a pas de néant hors de lui et ne peut être objectivé. Si la vision se fait du milieu du monde, l’incarnation a pour contrepartie le devenir visible du monde : l’être est son propre paraître. Dès lors, le sens demeure retenu dans la profondeur de l’être et ne peut jamais se détacher sous forme de significations pures. Parce qu’il contient tout, l’être ne se donne qu’à distance, sa négativité est synonyme de transcendance ou de retrait. En tant que principe incarné, il peut être rapproché de l’élément chez les Présocratiques, qui passe dans ce qu’il produit tout en en demeurant distinct. À la fois en deçà et au-delà de lui-même, l’être est principe secret d’équivalence, charnière invisible des phénomènes, généralité concrète. Il n’apparaît que comme ce qui fait apparaître.
Le chapitre X, « Motricité et phénoménalité chez le dernier Merleau-Ponty », insiste sur la valeur ontologique du mouvement. Comment passer du sensible au sens ? En quoi est-ce « le même être qui perçoit et qui parle » ? La possibilité d’enraciner l’expression dans la perception demande de situer l’essence du sentir dans la motricité. Autrement dit, le chiasme entre chair et monde doit être ressaisi par celui, plus originaire, entre perception et mouvement. Le soi n’est pas extérieur au mouvement mais passe au contraire en lui, se transcende activement. Ainsi, la conscience est intrinsèquement mobile, et non ubiquitaire et désincarnée (je ne peux assister à mon mouvement, de fait et de droit). Si le mouvement émane de soi, le se mouvoir est l’identité effective de l’entrer en soi et du sortir de soi. Le sujet, passant dans le monde qu’il conduit au paraître, se meut dans l’espace qu’il constitue par son mouvement. Il y a ainsi identité du devenir-monde de la chair et du devenir-chair du monde. L’appartenance du sujet à l’espace est de connivence plutôt que d’inclusion. Le sujet possède le monde autant qu’il est possédé par lui. Ainsi, « l’ouverture au monde suppose que le monde soit et reste horizon », car « celui qui voit en est et y est ». Or le sens linguistique est une variante du sens perceptif, en tant qu’il procède d’une visée dynamique, où il apparaît comme processus de différenciation à l’intérieur d’une chaîne signifiante, et non comme eidos positif. Ainsi, le sens est pôle d’un mouvement, il est écart ou manque plutôt qu’entité. C’est donc la motricité qui permet d’articuler la parole à la perception, et elle est en cela la clef de l’ontologie merleau-pontienne.
Le chapitre XI, « Vers une cosmologie du visible », tente de porter l’ontologie de Merleau-Ponty à sa limite. Son titre évoque la corrélation, à l’œuvre dans Le visible et l’invisible, entre sensible et mondanéité. Il n’y a de monde que comme visible, mais en même temps le monde désigne la dimension de profondeur ou d’invisiblité inhérente à l’apparition du visible. Ainsi, le sensible est comme l’emblème de la transcendance, il désigne le sens d’être de tout ce qui peut être. Dès lors, le présent du monde se transcende vers tout passé et tout avenir. C’est parce qu’ils sont du monde que les étants entrent dans une dimension spatio-temporelle. Or la profondeur du monde enveloppe et transcende le temps. Si le monde, selon les termes de Merleau-Ponty, est « empiétement de tout sur tout, être de promiscuité », il y a une « sorte d’éternité du visible ». Autrement dit, il y a « un seul éclatement d’être qui est à jamais », même si cette simultanéité du monde n’est pas donnée mais à faire. Par ailleurs, à la négativité du monde comme transcendance pure doit répondre la négativité du sujet percevant. Le sujet, en tant que mouvement vivant, est en étant hors de soi. Chacune de ses phases est actualisation d’une puissance qui le dépasse. Or cet excès de l’impulsion sur le mouvement, renvoyant à un manque non positif, peut faire caractériser le mode de l’exister comme désir. Le désir est la figure concrète de la négativité, comme absence de ce qui ne peut être présent : le désiré ne le comble pas mais le creuse, ce qui est désiré excédant toute position déterminée. Or, à l’excès du désir sur toute satisfaction correspond l’excès du monde sur tout étant fini. Un être de désir est nécessairement un être du monde car ce qui est visé dans ce désir est le tout du monde dont il fait partie. De même que le visible est présentation d’un imprésentable qui ne se préserve qu’en lui, le mouvement vivant est l’unique modalité par laquelle l’infinité du désir peut s’actualiser comme infinité. Ainsi, le sujet s’ouvre au monde par le désir.
Le chapitre XII, « Métaphore et ontologie », défend l’idée que la métaphore marque l’émergence, au sein du langage, d’un sens originaire de l’être, voilé par la langue naturelle. L’être n’est lui-même qu’en ne l’étant pas tout à fait, il demeure en prise sur d’autres étants, identique à ce dont il se distingue pourtant. Corrélativement, toute chose déborde vers le monde, demeure retenue dans le monde dont elle se détache. Le sens de la présence doit donc être ressaisi par-delà l’alternative de l’identité et de la différence. Si une chose n’est ce qu’elle est qu’en s’excédant elle-même sur le rayon de monde qu’elle incarne, tout étant peut être accentué comme emblème de l’être. Le monde phénoménal est lieu de prégnance, de participation, bref d’une métaphoricité originaire. Ainsi, la métaphore nous initie à la présence du perçu comme excès constitutif du visible sur lui-même, et tente de nommer le monde à l’instant inassignable de son apparition.
Signalons pour conclure un usage éclairant des notes de travail inédites du Visible et l’invisible. L’intérêt de ces notes nous rappelle que, si le choix éditorial de C. Lefort fut en son temps judicieux, il mériterait aujourd’hui d’être élargi, moins de la moitié d’entre elles étant actuellement publié.
Mathias GOY.
 
Myriam Revault d’Allonnes, Le dépérissement de la politique, généalogie d’un lieu commun, Paris, Aubier, coll. « Alto », 1999.
 
 
C’est un travail de deuil que ce livre nous invite à opérer. Mais ce dont il faut faire le deuil n’est pas la politique elle-même, c’est une certaine idée de la politique, entendue comme « dogmatique de la rédemption » (p. 202), et dont la métaphore du dépérissement n’est jamais qu’une illustration exemplaire.
La thèse du livre de Myriam Revault d’Allonnes est implicitement indiquée dans son sous-titre. Le « dépérissement de la politique » est un lieu commun, une idée reçue, un fantasme. Mais il faut prendre au sérieux ce lieu commun. D’une part parce que les lieux communs sont aussi les « lieux du commun : autrement dit, les foyers où s’enracinent non seulement la part commune du langage mais aussi les représentations et les attentes collectives » (p. 213). Et d’autre part parce qu’il s’agit en l’occurrence d’une idée qui, loin d’être propre au sens commun, est inscrite aussi dans l’essence même de la philosophie. En conséquence, la « généalogie » entreprise par l’auteur est à double versant. On la voit à l’œuvre à travers les deux lignes directrices qui, intimement liées, innervent les trois parties de l’ouvrage, lesquelles s’attachent successivement aux naissances (antique et moderne) de la politique, aux figures derrière lesquelles elle tend perpétuellement à s’éclipser (l’économie, l’histoire, la religion, la morale), et enfin à la thèse proprement dite, qui invite à penser la politique sous la modalité de la fragilité plutôt que du dépérissement, et à mesurer les tâches qui s’imposent à la philosophie pour donner à la démocratie le sens d’une « idéalité normative », et aux droits de l’homme un véritable fondement politique.
La première ligne de force qui traverse l’entreprise de Myriam Revault d’Allonnes est celle qui implique les rapports de la politique à la philosophie. De fait, l’enquête sur les origines du « dépérissement » prend largement en compte l’histoire de ces rapports, depuis leur naissance en Grèce antique, afin de mettre en évidence son inscription au sein même de l’attitude philosophique. La philosophie politique en effet, comme cela apparaît nettement chez Platon, qui est en cela le fondateur d’une tradition dominante, se donne pour but moins de penser la politique que d’échapper à sa fragilité, en inventant les moyens permettant de maîtriser ou de surmonter les aléas de l’action collective. Or, c’est bien cet idéal de maîtrise qui conduit, dès l’origine, à prononcer le dépérissement de la politique, en subordonnant celle-ci aux exigences propres de la rationalité philosophique. Contre cette tradition, l’auteur revendique sa fidélité à l’héritage aristotélicien. Aristote, en effet, a fortement montré que vouloir avec Platon rendre la cité philosophique de part en part, c’est méconnaître l’irréductible contingence du domaine des affaires humaines, c’est refuser de prendre en compte les données spécifiques de l’expérience politique, et c’est enfin se condamner au pessimisme anthropologique et au désespoir en constatant l’inéluctable corruption de la cité réelle et l’impuissance de la philosophie à réaliser une cité juste qui ne conviendrait qu’à un peuple de dieux. Le dépérissement n’est donc pas autre chose que le désenchantement qui succède aux attentes démesurées. Faire son deuil de celles-ci, c’est reconnaître que « la politique ne cherche pas à diviniser le monde, elle tente de l’humaniser » (p. 247). C’est donc en reconnaître la fragilité.
Mais le débat de Platon et d’Aristote, dont l’écho résonne tout au long de l’histoire de la philosophie politique, a cet autre intérêt de nous obliger à prendre en compte les difficultés qui guettent la philosophie lorsqu’elle veut se mettre à « parler politique ». Car il ne s’agit nullement de renoncer aux exigences propres de la philosophie, mais de les ressaisir dans la perspective d’une expérience à penser. Merleau-Ponty, envers qui Myriam Revault d’Allonnes avoue sa dette, écrivait dans la préface des Aventures de la dialectique qu’ « il y aurait fausse rigueur à attendre des principes parfaitement élaborés pour parler philosophiquement politique. À l’épreuve des événements, nous faisons connaissance avec ce qui est pour nous inacceptable et c’est cette expérience interprétée qui devient thèse et philosophie ». La philosophie doit tenir pour fondamentale la distinction du savoir et de l’opinion, cependant elle ne saurait perdre de vue la « vérité effective » de la politique, c’est-à-dire les dimensions de l’action et de la contingence, des affects et des préférences sur lesquels s’institue la vie collective. Dès lors, il ne s’agit pas, à la manière de Hannah Arendt, de prendre acte de cette tension extrême de la philosophie et de la politique pour récuser le caractère politique de la philosophie politique elle-même. Mais il s’agit bien, pour surmonter la problématique du dépérissement, de s’efforcer, comme le voulait Arendt, d’assumer la « fragilité » constitutive de l’action à plusieurs : non la maîtriser, mais l’affronter comme une donnée irréductible. Ce qui signifie exactement penser « à l’épreuve des événements ». Signalons à cet égard que la rédaction de la troisième partie de l’ouvrage est contemporaine de la « crise » du Kosovo, survenue au printemps 1999. Cet événement a réactualisé de façon aiguë le problème des limites des droits de l’homme tels qu’ils sont ordinairement conçus. La réalité politique, l’ « inacceptable », met en effet en évidence la contradiction inhérente à la conception classique, individualiste, des droits de l’homme, laquelle, reposant « sur l’existence reconnue d’un être humain en tant que tel, se trouve concrètement mise en échec lorsque apparaissent massivement, sur la scène du monde, des groupes soustraits à leurs diverses appartenances : minorités, peuples sans États, apatrides, émigrés, réfugiés, personnes déplacées, déportées... » (p. 275). La seule appartenance d’un homme à l’humanité, sans institution qui le protège, ne lui garantit nullement le droit d’avoir des droits. Mais cette problématique ne saurait révéler tous ses enjeux que si nous prenons en considération la deuxième ligne de force de l’ouvrage, où se trouve mise en avant, toujours sur le mode généalogique, une réflexion sur la nature de la démocratie.
Le lieu commun du dépérissement de la politique s’impose paradoxalement comme un symptôme critique (au sens de la « crise ») dans une époque où la démocratie est elle-même devenue une sorte de lieu commun, faisant l’objet d’un consensus qu’elle n’avait jamais connu depuis son invention par les Grecs, tout en étant livrée à une sorte d’indétermination sémantique, où le vocable désigne tout ensemble un régime représentatif fondé sur le suffrage universel, le respect des droits de l’homme et la condition de possibilité d’une expérience politique authentique.
La réflexion sur la démocratie se trouve déjà au centre du débat entre Platon et Aristote, puisque la question essentielle était bien celle de savoir si la citoyenneté requiert une compétence, s’il existe une compétence politique et laquelle, et enfin si le demos peut y prétendre. Mais il reste que l’expérience démocratique moderne n’a plus le même sens que pour les Grecs, pour des raisons que le second chapitre de la première partie du livre expose clairement : la mise au premier plan de l’ « individu » qui conduit à considérer la liberté non plus comme participation active à la souveraineté, mais comme « jouissance paisible des satisfactions privées » (B. Constant) ; l’émergence de la « société civile » comme champ spécifique à mi-chemin entre la sphère privée et l’État ; enfin, l’idée d’une égalité naturelle entre les hommes, qui n’a plus rien à voir avec la conception « isonomique » des Anciens. Toutes ces raisons induisent un « processus de relativisation du politique » (p. 81). Celle-ci n’est plus pour les modernes ce champ d’activités où l’homme réalise son humanité. Son sens s’est renversé : « La politique – comme garantie et non plus comme exercice, devenue inséparable en ce sens d’une doctrine de la limitation du pouvoir – est la condition de possibilité de la réalisation de soi dans le privé » (p. 95). On pourrait donc en conclure qu’elle est « tendanciellement vouée à l’extinction et au dépérissement » (p. 101). Mais ce serait conclure trop vite, et méconnaître la nécessité de procéder à une réélaboration du concept même de politique, s’il est vrai que l’isolement et le repli vers les activités privées ne constitue pas le sens dernier de la condition de l’homme moderne. L’auteur rend alors hommage à Hegel pour avoir mis en chantier cette réélaboration. En soulignant, dans ses Principes de la philosophie du droit, que la société civile, tout en étant distincte de l’État, ne se réduit pas à la sphère des besoins, qu’elle implique un système de médiations et d’activités qui met les individus en relations d’interdépendance dans le cadre d’échanges éducatifs, linguistiques et culturels, Hegel retrouve « l’idée d’une disposition politique de l’homme qui n’accède véritablement à l’humain que sous condition de certaines institutions », et réactualise du même coup le problème des fins de la politique.
Qu’en est-il, une fois reconnue cette nécessité de redéfinir la politique, du sens qu’il convient d’accorder à la démocratie moderne, s’il est vrai que c’est bien dans la démocratie que peuvent être réunies les conditions d’une expérience authentique du vivre-ensemble ? C’est ici à Tocqueville que Myriam Revault d’Allonnes rend magistralement hommage, en soulignant le caractère « anthropologique » de ses analyses de l’égalité démocratique. Il faut en effet relire Tocqueville pour comprendre en quel sens la démocratie moderne ne se réduit nullement à un ensemble de dispositifs gouvernementaux, mais institue un nouveau « style d’existence dont la passion de l’égalité est le socle existentiel » (p. 88). Cette « passion de l’égalité » que l’on peut saisir à la lumière du désir de puissance au sens hobbésien, permet d’expliquer que « l’un des traits essentiels de la démocratie moderne est de ne jamais pouvoir coïncider avec elle-même » (p. 90).
Cependant, si Tocqueville nous éclaire sur les ambiguïtés de l’expérience démocratique, et montre comment la logique de l’égalité imaginaire peut conduire à une forme particulière de despotisme, la tâche de la philosophie politique contemporaine est de donner au concept de démocratie, par-delà l’indétermination sémantique qui le caractérise, une dimension nouvelle, celle d’une « idéalité normative ». Cette tâche s’impose aujourd’hui du fait que le XXe siècle a été marqué par l’invention des régimes totalitaires, dont l’effondrement n’a pas fait disparaître toutes les conséquences. C’est en effet parce que le totalitarisme n’appartient pas au passé qu’il convient de réexaminer la démocratie et la question des droits de l’homme, à la lumière d’une confrontation avec ce que le système totalitaire nous a appris – que les conditions d’une vie collective pouvaient être détruites, et que l’humain pouvait devenir superflu. Les analyses désormais célèbres de Hannah Arendt se révèlent alors infiniment précieuses, puisque, en dressant une véritable généalogie du totalitarisme, elles fournissent des repères permettant, d’une part, de soupçonner les enjeux de certains événements actuels dits « post-totalitaires », et, surtout, de mesurer les faiblesses qui caractérisent notre conception juridique des droits de l’homme, faiblesses conduisant aux dérives humanitaires et à l’inflation du discours moral qui ont marqué ces dernières années. Il est en effet temps de reconnaître que, en réduisant la politique à une garantie fonctionnelle des droits de l’homme considérés comme naturels et antérieurs aux institutions, on se meut dans un cercle qui en révèle l’ « insondable hypocrisie ». Il est donc urgent de s’interroger sur la possibilité d’une fondation politique des droits de l’homme, sans méconnaître toutefois l’étendue d’une telle tâche, puisqu’elle présuppose un réexamen de la conception de l’humanité qui les sous-tend.
C’est tout le mérite de ce livre que d’ouvrir des perspectives d’interrogation et de travail sur la politique, pour nous encourager à opérer le deuil que nous évoquions en commençant. La politique ne dépérit pas, pour qui reconnaît que la démocratie demeure toujours à faire. Il y faut seulement du courage, de la persévérance. La conclusion, c’est la virtù sans résignation.
Alexandre HUBENY.
 
Franco Volpi, Il nichilismo, Roma-Bari, Laterza, 1996, 151 p.
 
 
Ce bref ouvrage très documenté et érudit de F. Volpi ne propose pas véritablement une thèse mais a pour ambition de retracer l’émergence du nihilisme au sein de la pensée philosophique du XIXe et du XXe siècle. Plus qu’un simple état des lieux cependant, cette « histoire du concept et du problème du nihilisme est reconstruite à partir de la même conviction qui vaut pour tous les véritables problèmes philosophiques : ils n’ont pas une solution mais une histoire » (p. 6). C’est une telle conviction qui est au principe de l’organisation de l’étude de F. Volpi composée de quinze courts chapitres qui sont autant de synthèses concises de la façon dont les penseurs de la période considérée ont pris en charge la question du nihilisme. Cette composition de l’ouvrage rend également impossible, dans le cadre d’un compte rendu, de retracer toutes les étapes qui jalonnent le parcours suivi par l’auteur : de Tourgueniev (chap. 2) qui revendique d’avoir inventé le terme « nihiliste » dans son roman Père et fils (1862) jusqu’à l’analyse relativement développée de l’œuvre de E. Severino (chap. 14) – dont l’importance fait regretter qu’elle soit à peu près ignorée en France –, en passant par Stirner, Nietzsche, Heidegger, Jünger, Schmitt, etc., les diverses positions sont impeccablement restituées, ce qui est d’autant plus impressionnant, étant donné la brièveté de l’ouvrage. Dans son premier chapitre, F. Volpi, à la question de savoir ce que signifie exactement le nihilisme, cite Nietzsche : « Nihilisme : le but fait défaut ; la réponse au “pourquoi ?” fait défaut ; que signifie nihilisme ? – que les valeurs suprêmes se dévaluent. » C’est la prise de conscience de cette dévalorisation qui est retracée dans l’ouvrage ; elle atteint avec Nietzsche son sommet et sa maturité (chap. 7), et c’est pourquoi le terme même de « nihilisme » trouve à partir de lui une certaine univocité qui auparavant lui faisait défaut et que l’étymologie ne permet guère d’établir. C’est ce qu’atteste le premier usage philosophique du concept vers la fin du XVIIIe siècle, à propos de l’opposition de l’idéalisme au réalisme et au dogmatisme : il désigne alors l’opération par laquelle « l’idéalisme entend “annihiler” dans la réflexion l’objet du sens commun, afin de montrer comment il n’est en vérité rien d’autre que le produit d’une activité invisible et inconsciente du sujet » (chap. 3, p. 13). Cette destruction philosophique des présupposés du sens commun peut alors être appréciée soit positivement, soit négativement ; c’est en ce dernier sens que Jacobi « combat comme “nihilisme”, mais également comme “athéisme”, la façon dont Dieu rentre dans la considération de la philosophie, de Spinoza à Fichte jusqu’à Schelling : il devient objet d’argumentation » (p. 14). C’est donc avec Nietzsche que le nihilisme devient le problème qui affecte l’existence en son entier en laissant l’homme dans une situation de désorientation et d’incertitude. L’influence qu’eut sur Nietzsche la lecture de P. Bourget (Essais de psychologie contemporaine, 1883, réédité chez Gallimard en 1993) est très utilement et très clairement restituée dans le chapitre 7 de l’ouvrage. Si l’œuvre de Nietzsche est le moment où le nihilisme acquiert une maturité philosophique et devient problème, le débat entre Jünger (Über die Linie, 1950) et Heidegger (Zur Seinsfrage, 1955) représente « l’analyse contemporaine la plus pénétrante du problème du nihilisme, un itinerarium mentis in nihilum à la mesure du XXe siècle » (chap. 10, p. 69). S’il en est ainsi, c’est sans doute, comme le note F. Volpi dans son chapitre conclusif, qu’avec Heidegger c’est le statut de la raison qui est radicalement interrogé, de sorte que la question qui aujourd’hui s’impose à nous est de savoir « si le nihilisme est vraiment – comme le pensait Heidegger – un aboutissement inévitable du rationalisme occidental, une sorte de confirmation essentielle du pouvoir destructeur de la rationalité née avec les Grecs, ou s’il n’est pas plutôt – comme le pensait Husserl – une trahison de l’idée originaire de la raison, un retour à la barbarie et un appauvrissement de ce logos, qui avec Socrate, Platon et Aristote avait su s’imposer sur le nihilisme d’un Gorgias » (p. 116). Ce qui se présente ainsi comme une alternative est au fond une tâche : celle d’élaborer un nouvel âge de la raison. L’étude de F. Volpi est accompagnée d’une riche bibliographie (p. 121-143) tout à fait utile, composée de deux sections (textes, études), qui permettra au lecteur de poursuivre et d’approfondir, contact même des sources, sa recherche. Au total, on a donc affaire avec cet ouvrage à une excellente mise au point, toujours claire et précise, et qui témoigne d’une grande probité intellectuelle dans la présentation des thèses.
Guy DENIAU.
 
Luigi Pareyson, Ontologie de la liberté. La souffrance et le mal, traduit de l’italien et préfacé par Gilles A. Tiberghien, Combas, Éd. de L’Éclat, 1998, 284 p.
 
 
Commençons par saluer l’effort entrepris depuis plusieurs années par Gilles Tiberghien – déjà traducteur des Conversations sur l’esthétique (Gallimard, 1992), et qui récidive avec la présente traduction d’Ontologie de la liberté – pour faire connaître en France la pensée de Luigi Pareyson (1918-1991), maître reconnu de l’ « école de Turin », qu’illustreront encore Gianni Vattimo et Umberto Eco.
Ontologie de la liberté ne recouvre et ne reprend toutefois que partiellement le contenu du volume italien Ontologia della libertà (Turin, Einaudi, 1995), à savoir seulement sa deuxième partie, à l’exception des Frammenti sull’escatologia qui en forment le quatrième et dernier chapitre. Le lecteur n’y trouvera donc ni les Leçons de Naples, intitulées In cammino verso la libertà / En chemin vers la liberté, en guise de première partie, ni la troisième partie consacrée à « La liberté et le néant » (dont le deuxième chapitre, intitulé « Stupeur de la raison et angoisse face à l’être », présente une version remaniée de la conférence napolitaine de décembre 1978, Schelling e lo stupore della ragione, traduite par Rémi Morvan sous le titre Schelling et la stupeur de la raison dans deux livraisons de la revue Philosophie, nos 55-56).
L’échantillon proposé au public français de ce grand livre de Pareyson porte sur « la liberté originaire » dans la problématique articulation entre liberté divine et liberté humaine, et en leurs confrontations respectives avec le problème du mal et de la souffrance, l’A. distinguant soigneusement Dieu comme origine du mal et l’homme comme son auteur, autrement dit l’ancrage divin de la possibilité du mal et l’ancrage humain de sa réalité. L’homme ne peut que réveiller, ranimer, relancer le mal que l’auto-engendrement de Dieu a tout à la fois institué et vaincu. Si cette belle méditation se présente comme « une pensée philosophique renouvelée du christianisme » (131), réorchestrant de manière neuve et originale le rapport entre le Dieu des philosophes et celui de la Révélation (Ex. 3, 15), c’est à la faveur d’une interprétation du mythe comme herméneutique de la conscience religieuse.
À la lumière de Plotin et du traité 39, de Pascal et de Dostoïevski, mais plus encore, sans doute, de Schelling, qui se tient constamment à l’arrière-plan de l’ouvrage, l’A. se réapproprie de manière stimulante et créatrice le retournement du problème classique de la théodicée qu’avait opéré Schelling en 1809, dans ses Recherches sur l’essence de la liberté humaine. Une belle analyse tente de montrer, en ce sens, que « la présence du négatif et l’existence de Dieu non seulement ne sont pas incompatibles, mais même se requièrent mutuellement », en voyant dans l’expérience du mal « le meilleur accès à Dieu », dont la présence serait attestée par l’existence même du mal (208). Toutes ces pages sont habitées, voire hantées par l’intuition fondamentale selon laquelle cette sorte de pari sur le sens qu’est l’affirmation de l’existence de Dieu équivaut à celle de l’élection du bien (34, 149), d’une victoire déjà remportée éternellement par le bien sur le mal, mais relancée, ou se rejouant à travers ces actes imprévisibles et indéductibles que sont les événements historiques – ce qui rend d’autant plus aigu, ou téméraire, le questionnement portant sur « le mal en Dieu », à partir de Maître Eckhart, Angelus Silesius et Schelling.
S’il est permis de regretter que le beau volume italien ne soit traduit ici que partiellement sous le même titre, la plume souvent inquiète et magistrale de Pareyson n’aura pas été desservie par son traducteur.
Pascal DAVID.
 
C. Lévy, Les philosophies hellénistiques, Paris, Le Livre de poche, « Références », 1997, 253 p.
 
 
Le temps paraît bien éloigné où J. Beaufret pouvait faire sienne une citation de Comte, selon laquelle « la philosophie de la Grèce finit réellement avec Aristote » (Dialogue avec Heidegger, I, Paris, Éd. de Minuit, 1973, p. 137), passant ainsi par profits et pertes les grands systèmes philosophiques dogmatiques ainsi que leurs adversaires sceptiques de l’époque ultérieure. Depuis quelques décennies, en effet, explorant la voie ouverte par quelques illustres devanciers, les études hellénistiques ont connu un renouveau spectaculaire, mettant en lumière la richesse et la complexité de pensées encore mal connues, qu’une tradition peu regardante avait tendance à réduire à quelques topoï moraux, en négligeant le plus souvent les constructions logiques et physiques auxquelles se rattachent les préceptes éthiques. Dans ce contexte, il faut saluer la publication du petit livre de C. Lévy, professeur à l’Université de Paris IV, intitulé sobrement Les philosophies hellénistiques. De dimensions modestes et ne prétendant aucunement, dans le cadre limité qui est le sien, soutenir des thèses originales, tout en ne dédaignant pas de formuler à l’occasion un jugement pondéré sur des questions encore largement débattues – par exemple sur le rapport entre Arcesilas et le stoïcisme (chap. IV) –, cet ouvrage, selon les propos mêmes de l’auteur, « n’a d’autre ambition que de mettre à la disposition du public des connaissances précises » sur les philosophes de la période considérée (p. 10). Ainsi passe-t-il en revue successivement le scepticisme pyrrhonien, l’Épicurisme, le Stoïcisme, pour terminer par un examen des transformations subies par l’Académie sous l’impulsion d’Arcesilas et de Caméade notamment, en s’efforçant de dégager avec précision l’originalité de chacune de ces écoles rivales, engagées dans des polémiques ardentes, encore avivées par les phénomènes de dissidence – telle celle d’Ariston pour le Portique – ou de transfuge – tels Timocrate puis Métrodore de Stratonice pour le Jardin – mais qui, en fin de compte, par-delà les excès d’un affrontement quelque peu outré, se sont révélées propices à des remaniements conceptuels, eux-mêmes ferments d’une plus grande rigueur doctrinale, ainsi que l’atteste notamment le débat incessant entre Stoïciens et néo-Académiciens. Nos principales sources de connaissance de ces pensées, dues essentiellement à la tradition indirecte – Cicéron, Plutarque et Sextus Empiricus notamment –, sont mises à contribution avec la compétence de l’expert, qui sait prendre avec elles la distance requise pour faire comprendre de l’intérieur ces amples fresques doctrinales où la plus grande subtilité dialectique se combine à une haute exigence éthique. Remarquablement informée des recherches récentes, affrontant avec perspicacité les questions controversées sans jamais céder à la tentation du pédantisme, cette synthèse claire et dense à la fois témoigne du souci constant de restituer scrupuleusement à chaque école sa profonde cohérence doctrinale. L’ouvrage est complété par une riche bibliographie, ainsi que par une brève chronologie et par deux précieux index. Dans sa conclusion, l’auteur rappelle les similitudes parfois évoquées entre l’époque qu’il étudie et la nôtre, qui expliqueraient le regain d’intérêt que nous portons à ces pensées. Quoi qu’il en soit de ce rapprochement, par cette mise au point bien documentée et rédigée dans un style limpide, C. Lévy aura contribué à mieux faire connaître et apprécier d’un vaste public ces philosophies hellénistiques auxquelles il consacre son énergie et son talent.
G. DROZ-VINCENT.
 
Jean-Claude Dumoncel, Les sept mots de Whitehead ou l’aventure de l’être, Cahiers de l’Unebévue, EPEL, 1998.
 
 
L’ouvrage est l’un des premiers essais en français sur la cosmologie que Whitehead développe à la fin de sa vie dans trois livres difficiles, La science et le monde moderne. Procès et réalité. Aventure d’idées.
J.-C. Dumoncel a choisi d’introduire à la cosmologie de Whitehead en commentant la première partie de Procès et réalité. Dans cette première partie, Whitehead présente le « schème spéculatif », le dispositif quasi axiomatique, qui structure la cosmologie et que les parties suivantes ne font que discuter et développer. Cette première partie se divise en trois chapitres. Le premier justifie la méthode « spéculative » en philosophie. Le second donne le schème spéculatif. Le dernier définit les notions dérivées. J.-C. Dumoncel suit à peu près le plan de Whitehead. La première moitié de l’ouvrage, qui porte sur le premier chapitre de Whitehead, est éclairante et offre des aperçus originaux sur le texte. Les analyses consacrées aux deux autres chapitres sont plus rapides, le commentaire de certaines catégories se réduisant parfois à un court paragraphe.
La thèse de J.-C. Dumoncel est que « la philosophie de Whitehead est construite sur un canevas mathématique : la métaphysique de Whitehead est conçue comme une généralisation du Calcul tensoriel et vectoriel » (p. 90 et p. 13). Nous regrettons que, dans cette perspective, l’auteur n’ait pas étudié plus longuement les textes, comme Le concept de nature, consacrés à une reformulation de la théorie de la relativité et du calcul tensoriel, pour interroger à partir de la physique de Whitehead les principes du schème catégoriel dans leur contenu même.
Pierre CASSOU-NOGUèS.
 
Alain Billecoq, Les combats de Spinoza, Paris, Ellipses, coll. « Polis », 1997, 127 p.
 
 
Le projet original d’Alain Billecoq est d’interroger l’articulation pratique de la raison et de la vie chez un philosophe qui prétend au rationalisme absolu : « Observer la rationalité comme mode de vie en m’appuyant sur l’analyse de cette sagesse singulière que représente le spinozisme dans l’histoire de la pensée et qui doit bien se manifester in concreto, sous peine d’incohérence, dans les actes quotidiens, tel est l’objectif que je me suis assigné dans ce petit ouvrage » (p. 11). Suivent cinq études dans lesquelles l’auteur examine ce qu’il considère comme les « combats que mena Spinoza durant sa vie ».
La première partie, qui traite de la décision même de philosopher, est précédée d’un passage sur l’enseignement. Alain Billecoq souligne d’entrée clairement – en entrecroisant un des premiers textes de Spinoza (le prœmium du Traité de la réforme de l’entendement) et le dernier (le Traité politique) – que la question de l’enseignement s’inscrit, chez Spinoza, dans le cadre du politico-économique et celui-ci dans le champ du problème de la liberté. Et l’originalité, c’est, en ce domaine de l’enseignement (et plus particulièrement de l’enseignement de la philosophie), d’interroger Spinoza sur des questions qu’il ne se pose pas, mais dont les réponses – opératoires pour nous – se trouvent quand même dans ses textes ou dans les décisions et les actes mêmes de sa vie.
La seconde partie, qui met directement l’accent sur la philosophie « comme combat permanent pour la vie » (pour une vie libre sous le commandement de la raison), propose (entre autres choses) un parallèle intéressant entre les “ cas » de Socrate et de Spinoza qui, en liant tous deux explicitement le chef d’accusation idéologique à son objectif politique, ne profèrent aux yeux de leurs contemporains qu’un vœu, « apparemment dérisoire ; (...) vivre humainement » (p. 42).
On saura gré à Alain Billecoq, à propos de la tolérance, de réfuter à nouveau (p. 47-51) la thèse très confuse mais très récurrente d’un fanatisme de l’antifanatisme ou d’une intolérance totalitaire de la raison à qui Spinoza a pu (bien involontairement !) servir de modèle – thèse qui, en dernière analyse, ne peut bénéficier, aujourd’hui encore, qu’aux théologiens.
La troisième partie – passionnante dans ses dix premières pages – pose le problème intéressant du lien entre l’indignation et l’Ultimi Barbarorum dont l’auteur, après l’avoir replacé dans son contexte historique, donne une interprétation suggestive et originale, du point de vue de la moralité et d’une colère de la raison, qui rejoint ce que Spinoza désigne par la notion de fortitudo.
La partie suivante, sur la condition des femmes, ouvre un débat sur l’antiféminisme de Spinoza qu’avait déjà clôt et de manière magistrale – par la réfutation de la thèse antiféministe – deux articles d’Alexandre Matheron auxquels l’auteur, heureusement, se réfère.
La cinquième partie, enfin, revient – par l’examen de l’échange épistolaire entre Spinoza et A. Burgh – à la question de la définition de la “ vraie philosophie » dans la distinction avec la « philosophie vraie » ou la « meilleure philosophie », ce qui conduit l’auteur à confronter la thèse de Spinoza à Martin Heidegger et à Hannah Arendt.
Ce livre d’introduction à Spinoza, qui s’efforce d’articuler cette philosophie difficile à des questions directement contemporaines des lecteurs que nous sommes, est certainement très utile dans la formation d’une culture citoyenne. Les spécialistes de Spinoza regretteront cependant le choix des traductions de “ La Pléiade ”, pas toujours heureuses (l’auteur l’accorde lui-même dans sa note 211). Ainsi TP VIII, 49 (cité p. 19-20) où il ne s’agit pas d’aristocratie libre mais de libre république, qui conduit ensuite (p. 21) à quelques suppositions aventureuses. On regrettera aussi des raccourcis qui peuvent dérouter le lecteur : ainsi, p. 46, Spinoza ne dit pas ce que devrait être la vie religieuse en monarchie en général – c’est-à-dire dans les régimes historiques du XVIIe siècle, qu’il ne considère que comme des tyrannies (et qu’aucun roi ne souhaite sérieusement réformer : cf. sa lettre 73 à Oldenburg, Appuhn IV, p. 336) – mais dans une monarchie démocratiquement réformée, c’est-à-dire déjà dotée d’une constitution « spinoziste ». Ce qui donne une tout autre consistance, en effet (par rapport à Locke, à qui Alain Billecoq le compare), à son combat pour la tolérance. Notons enfin que la raison pour laquelle Spinoza refuse la solution hobbésienne n’est pas que le Léviathan « ne fait que répéter sous une autre forme la situation de guerre permanente caractérisant l’état de nature » (p. 65). C’est au contraire parce que le Léviathan fait comme si cet état de guerre pouvait être annulé par un contrat, que Spinoza se démarque radicalement de Hobbes et de son illusion juridiste (Spinoza est plus proche, ici, de Machiavel). Tel est le sens de la lettre 50 à J. Jelles dans laquelle l’auteur semble, quant à lui, lire une défense d’un droit naturel de nature morale.
Ces quelques remarques ne sauraient cependant remettre en question la valeur très stimulante du livre d’Alain Billecoq.
Laurent BOVE.
 
Gabriel Tarde, Maine de Biran et l’évolutionnisme en psychologie, nouvelle édition présentée par Éric Alliez et préfacée par Anne Devarieux, Institut d’édition Sanofi-Synthélabo, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », Paris, diffusion PUF, avril 2000, 122 p.
 
 
Cinquante ans après la mort de Biran, Tarde présente en 1882 dans les Actes d’un Congrès scientifique (tenu à Périgueux) une analyse critique du fait primitif biranien, l’effort. C’est un philosophe qui s’adresse à un philosophe, et qui prépare même la future étude bergsonienne du schème moteur. Tarde résume les étapes de la pensée biranienne (épicurisme d’abord, stoïcisme ensuite, mystique enfin) ; il montre que Biran a bien vu « la merveilleuse apparition du moi », irréductible à toute autre forme d’être : l’évolutionnisme anéantit cette réalité dans une espèce de panthéisme unitaire, « un gouffre dévorateur des existences individuelles ». Biran avait donc réfuté à l’avance les thèses de l’évolutionnisme ; Tarde expose cela avec clarté et rigueur. Anne Devarieux, qui termine une thèse de doctorat sur la question du mouvement et de la sensibilité chez Biran, souligne bien la portée de ce travail de Gabriel Tarde. Mais, en second lieu, après avoir établi cette vérité de base, Tarde estime que Biran n’est pas allé assez loin : « Pourquoi Biran ne fait-il dater le moi que de la réaction, tandis que l’impression le suppose déjà si évidemment ? Pourquoi, sinon pour préserver ce moi de tout soupçon d’hétérogénéité ? Comme on voit bien que le grand prestige de l’unité fascine aussi ce profond penseur ! Cependant que de différences tranchées dans la vie mentale ! » (on croit déjà entendre Bergson). C’est à une « néo-monadologie » que Tarde se rallie. Il voit dans le moi une « cîme transfiguratrice » vers laquelle aspirent à monter les états du cerveau, mais « où peu parviennent ». La « grande bifurcation psychologique » est selon lui celle de la croyance et du désir : la croyance est l’objet du désir ; or, tous deux sont susceptibles de degrés : Tarde regrette que Biran ait cédé à la tentation unifiante.
Il faut préciser que ce livre est présenté par Éric Alliez qui dirige aussi l’édition des œuvres de Gabriel Tarde aux mêmes éditions, dans la même collection (quatre volumes déjà parus).
Louis MILLET.
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