2001
Les études philosophiques
Présentation
Jean-Louis Vieillard-Baron
Le rapport de Bergson à l’idéalisme allemand n’est pas un rapport de réception par Bergson de la pensée de Kant, de Fichte, de Hegel ni de Schelling. Bergson est trop philosophe, trop créateur pour être un historien scrupuleux de la philosophie. Mais, de même que Kant établit une histoire de la raison, Bergson a brossé un schéma directeur de l’histoire de la philosophie. Pour lui, l’idéalisme allemand appartient à la philosophie moderne, en son opposition avec la philosophie antique, et en sa valorisation du sujet au détriment du monde ; cependant, la découverte de la durée comme réalité suprême fut retardée par une conception totalement discontinuiste de l’univers, et par l’opposition maintenue entre le temps et l’éternité. Les progrès de la psychologie, de la biologie et en particulier de l’embryologie nécessitaient une nouvelle philosophie ; il fallut dépasser Descartes, Kant, Hegel ; la tâche en revint à Bergson. Mais nous n’étions pas aussi loin de l’idéalisme allemand qu’on aurait pu le croire.
Le rapport de Bergson à l’idéalisme allemand est en fait un rapport de confrontation historique et spéculative. Prise de loin et dans son ensemble, la philosophie de Bergson est anti-idéaliste ; mais, comme Fichte avant lui, Bergson pense que la vraie philosophie dépasse l’opposition entre le réalisme et l’idéalisme. Par rapport à Kant, Bergson s’y est explicitement opposé, mais n’a pas rejeté les cadres kantiens de la réflexion, le rapport intime de la réflexion à la connaissance scientifique et le primat de l’agir. Par rapport à Fichte, il apparaît chez Bergson comme l’antithèse de Spencer, celui qui cherche le principe du savoir et ne se contente pas de rassembler les savoirs en les coordonnant. Quant à Hegel et Schelling, ils ne sont pas des interlocuteurs de Bergson ; cependant les rapprochements sont nombreux, que ce soit au sujet du flux de la réalité ou de la fluidité des pensées, ou encore l’ambition philosophique de penser le tout, et pas seulement tel ou tel aspect du réel.
C’est sur des problèmes précis que la confrontation prend son sens métaphysique : l’obligation morale, l’intelligence et l’intuition, le souci de l’Un, la métaphore organique, la parole et sa fluidité, l’éternité. La liste des problèmes étudiés n’est certes pas exhaustive, mais elle a l’avantage de mettre en évidence la qualité des réponses bergsoniennes. Les textes qui suivent visent tous à montrer à quel point il est nécessaire de placer Bergson sur le même plan que les grands de l’idéalisme allemand pour faire une histoire philosophique de la philosophie.
Les textes rassemblés ici sont le résultat de deux journées d’études qui eurent lieu en décembre 1999 à l’Université de Poitiers dans le cadre du CRHIA (Centre de recherche sur Hegel et l’idéalisme allemand).