2001
Les études philosophiques
Valerio Verra
(1928-2001)
Xavier Tilliette
Valerio Verra est mort brusquement dans la nuit du 19 au 20 juin. Il était âgé de 73 ans, membre de l’Académie des Lincei, professeur émérite de l’Université de Rome La Sapienza et du Magistero (Roma III), vice-président de la Société Hegel dont le siège est à Heidelberg. L’Italie et l’Europe perdent en lui un grand historien de la philosophie, reconnu par ses pairs, l’un des meilleurs connaisseurs de l’idéalisme allemand et de Hegel. Sa présence était très estimée dans les congrès et colloques, qu’il suivait parcimonieusement, car au rebours de certains collègues il n’aimait pas perdre son temps. Sa grande, sa seule passion ou presque, était le travail, que parfois des problèmes de santé et son hypocondrie latente ont entravé, mais jamais interrompu.
Il était né le 19 février 1928 à Cuneo où il avait fait ses premières études. Au lycée il avait eu comme professeur de philosophie le jeune Luigi Pareyson, auréolé de sa précocité intellectuelle et de sa participation à la Résistance. Plus tard il a retrouvé le maître à l’Université de Turin. Ainsi il aura été le tout premier maillon d’une chaîne glorieuse d’élèves qui a honoré la philosophie italienne. Pareyson veillait jalousement sur la carrière académique de ses étudiants, il usait de son pouvoir en leur faveur, mais il avait tendance à les surveiller, à les contrôler, à se servir d’eux. D’où des heurts quelquefois, qui ne tiraient pas à conséquence. Avec Verra deux caractères s’affrontaient, car ils étaient aussi piémontais l’un que l’autre. Mais les querelles, portant en général sur les nominations et les postes à pourvoir, n’entamaient pas l’estime réciproque. Verra, peu enclin à intervenir et sceptique de nature, utilisait à peine son influence grandissante. Pareyson, au contraire, qui avait le bras long, jouait le jeu du clientélisme, tout en le déplorant sincèrement. Il s’absolvait en disant : mes candidats, ou mes protégés, sont toujours les meilleurs.
De son Piémont natal Valerio Verra avait hérité les qualités de sérieux, de labeur, de ténacité, de réflexion, qu’a illustrées la conquête de l’unité italienne. S’y ajoutait un fond de mélancolie, si fréquent chez les peuples montagnards. Il était solide, honnête, serviable à bon escient, et quelque peu misanthrope. Exigeant pour lui-même plus encore que pour les autres. Il prétendait n’avoir pas de pensée personnelle, ce qui était faux. Aussi s’était-il mis à l’étude désintéressée des philosophes. Il était à bonne école, celle de Pareyson. Son œuvre de jeunesse sur Jacobi est restée un classique d’une information irréprochable et d’un jugement mesuré. A suivi un ouvrage très précieux sur Herder et l’herméneutique de l’époque. Puis il a procuré l’édition complète allemande de Salomon Maimon, comme si son masochisme le poussait aux travaux ennuyeux. D’ores et déjà son attention était tournée quasi exclusivement vers l’Allemagne, bien qu’il eût également une connaissance parfaite du français, qu’il démontrait lors de ses passages à Poitiers. Sa production s’était raréfiée avec sa venue à Rome, d’une part à cause des requêtes académiques considérables, qu’il assumait ponctuellement, d’autre part à cause du travail en profondeur qu’il avait amorcé sur Hegel, un auteur qui ne tolère guère le partage. Une série d’articles et la direction de collectifs rendent témoignage d’une pénétration et d’une érudition qui ont fait de lui, dans ce domaine hégélien difficile et surpeuplé, une haute autorité. Il avait pris au mot la consigne de son maître Gadamer, Hegel buchstabieren, épeler Hegel. Une traduction méticuleuse de la Philosophie de la nature l’a occupé durant les vingt dernières années de sa vie. Elle est prête, hélas, sic vos non vobis... Casanier de tempérament, il n’a pourtant négligé aucun des congrès hégéliens importants depuis quarante ans, assortis d’assez fréquents séjours en Allemagne. Il était une figure familière, et l’un des piliers de la société Hegel, avec l’inamovible Père Régnier. Sa modestie, qui était le revers de son scepticisme, l’a conduit à se faire l’interlocuteur et le factotum du Pr Gadamer en Italie. L’illustre professeur, qui a franchi allégrement les cent ans, doit beaucoup à Verra, qui a négocié tous ses relais italiens – surtout Naples –, l’a traduit, l’a promené et baladé, a interprété et perfectionné les velléités de langue italienne de l’intrépide globe-trotter de la philosophie. Verra ne se contentait d’ailleurs pas d’un rôle de manager auprès de Gadamer ou d’autres. Il fut le ressort d’importantes initiatives culturelles, à la RAI (Terzo Programma), avec Vittorio Mathieu, à l’Enciclopedia Italiana, au Goethe Institut de Rome, à Gallarate, à Turin (l’Annuario filosofico), à Suor Orsola Benincasa de Naples, aux Colloques Castelli, dont il fut quelque temps le bras droit, et surtout, avec Tullio Gregory, au fameux Institut napolitain de Gerardo Marotta, dont il a encouragé et orienté le généreux mécénat... Aux Lincei on pouvait compter sur lui pour maintenir et rehausser le prestige de la philosophie.
Il aurait pu poursuivre toute sa carrière à Turin, d’autant que la retraite prématurée de Pareyson lui laissait le champ libre. Il a préféré se transférer à Rome, peut-être pour échapper à l’atmosphère de gravité qui enveloppe la province du Nord. Il s’est plu dans la capitale, en compagnie de sa femme Luisella et de sa fille Federica. L’humeur dépressive et morose qui le ressaisissait de loin en loin s’atténuait et il se détendait dans la maison de campagne qu’il s’était installée sur la rive du lac de Bracciano, à l’abri du bruit, des solliciteurs et des touristes. Il travaillait comme un Genevois, avec vue sur le lac ; son regard errait là où jadis, pendant le fascisme, se posaient les hydravions de Balbo. Le village, propre et ensoleillé, s’appelle Anguilara. Valerio invitait volontiers ses visiteurs dans un restaurant du bord de l’eau, et leur faisait goûter les savoureuses anguilles, si tendres, pêchées à portée de main, qui sont la spécialité au menu de l’endroit. Ces moments de solitude bucolique l’ont beaucoup aidé à surmonter les maux de santé et l’inquiétude secrète que le cours du monde et la dégradation des mœurs ne cessaient d’alimenter. C’est là qu’il a souhaité reposer éternellement.
Adieu, ami, toujours cordial, toujours encourageant, presque trop abondant en éloges. La Parque s’est trompée en tranchant le fil d’une vie qui avait tant mérité les loisirs d’une longue vieillesse. Mais l’histoire individuelle aussi est le Jugement Dernier.