2001
Les études philosophiques
Analyses et comptes rendus
Bruce Bégout, La généalogie de la logique (Husserl, l’antéprédicatif et le catégorial), Paris, Vrin, 2000.
Quelque temps après la parution de l’ouvrage d’Anne Montavont consacré à la passivité chez Husserl (De la passivité dans la phénoménologie de Husserl, Paris, PUF, 1999) paraît un nouvel ouvrage abordant ce thème. Si les deux auteurs s’accordent pour remettre en question l’existence d’un « troisième Husserl » des années 1930 remettant en question la phénoménologie transcendantale, l’optique fondamentale en est cependant assez différente : pour la première il s’agissait d’explorer, à partir de nombreux manuscrits posthumes, les thèmes limites de la phénoménologie que sont le sommeil, la mort, la pulsionnalité, afin de montrer que la phénoménologie transcendantale classique n’était pas remise en question par l’investigation de la passivité (donc qu’il n’y avait pas de rupture entre phénoménologies statique et dynamique), tout en mettant en évidence le primat de l’idée de vie transcendantale (propre à Michel Henry) sur celle de conscience.
Pour le second, il s’agit en premier lieu de réfuter la lecture de la passivité husserlienne faite par les phénoménologues français (en l’occurrence Merleau-Ponty, Lévinas et M. Henry), qui a tendu à absolutiser la passivité et à en faire une arme critique contre le primat de la conscience, de l’activité intentionnelle et de l’objectivation : au lieu d’accuser la rupture entre activité de connaissance et passivité, il s’agit de mettre en évidence la complémentarité des investigations husserliennes sur les deux sujets, en interprétant la passivité comme strate et présupposition essentielle de l’activité.
D’où, en second lieu, la méthode systématique adoptée par l’auteur : s’agissant de dévoiler la relation entre activité et passivité, il faut prendre la logique, ou plutôt la fondation de la logique, pour fil conducteur de l’interprétation de la passivité, en montrant comment, à la croisée du synthétique et du syntaxique, les synthèses passives d’association, recouvrement, fusion, etc., préfigurent les actes syntaxiques de la sphère logique (prédication, généralisation inductive, etc.). Aussi l’un des enjeux fondamentaux de l’ouvrage est-il le suivant : comment faut-il entendre ce rapport de fondation entre sphères prédicative et antéprédicative ? S’agit-il d’un rapport de simple présupposition (l’activité de connaissance supposant l’efficace des synthèses passives qui lui préparent le terrain en préconstituant les proto-objets sensibles) ou de légitimation de validité (au sens où ce serait dans la sphère passive que l’on trouverait le fondement des actes de prédication ou d’induction, ou encore de la loi du tiers exclu, etc.) ? Comment concilier la fondation antéprédicative de la logique et l’irréductibilité des synthèses actives à leur préfiguration passive – ne risque-t-on pas en effet, à la fois, de surlogiciser la phère passive et de délogiciser la sphère active ?
Enfin, à l’opposé d’A. Montavont, Br. Bégout opte pour la thèse d’une « révolution généalogique », c’est-à-dire d’une rupture entre phénoménologies statique et génétique. Au contraire d’une phénoménologie statique qui aurait pour objet d’élucider les structures noético-noématiques au sein d’une typologie eidétique définitive, il s’agit, pour la phénoménologie génétique, de mettre l’accent sur l’aspect temporel et par essence inachevé du processus de validation, de régresser vers les ultimes couches de sens fondatrices de toute objectivité (à savoir les tempo-objets et les fantômes spatiaux) et d’élucider les rapports de motivation qui relient les objectités des différentes couches de sens (tempo-objet, objet spatial, matériel, culturel, etc.). L’investigation sera donc à la fois archéologique ou régressive, c’est-à-dire orientée vers les couches fondatrices, et téléologique, c’est-à-dire orientée vers les objectivations logiques supérieures.
L’ouvrage explore ainsi les paradoxes méthodologiques d’une phénoménologie de la passivité : comme les phénomènes de la passivité ont lieu dans une sphère pré-empirique et pré-égoïque, leur thématisation présente la difficulté de principe affectant une « phénoménologie sans phénomènes » ; la non-accessibilité directe de tels phénomènes impose, au rebours de l’exigence husserlienne d’intuitivité, une méthode de thématisation indirecte et d’idéalisation conjecturale de l’originaire – laquelle signe la spécificité de la phénoménologie de la passivité et l’oppose aux critiques ultérieures de l’idéalisation scientifique. Cette nécessité de l’idéalisation semble la source essentielle des difficultés qui traversent la plupart des analyses husserliennes : ainsi, si l’affection est fonction de la « loi de contraste », et si cette dernière est à son tour fonction des intensités, n’est-on pas amené à hypostasier la force affective en deçà de son efficace réelle ? De même, si toute affection se déroule sur fond d’un inconscient phénoménologique préaffectif, réservoir de significations objectales qui peuvent être réactivées par l’éveil associatif, comment comprendre la possibilité d’un tel réveil sinon en faisant de celles-ci un en-soi persistant dans le flux des vécus en deçà de toute conscience ? Enfin, à vouloir fonder la syntaxe (les formes de la prédication, de l’inférence et de la modalisation) dans les formes synthétiques de la conscience antéprédicative, ne risque-t-on pas d’appauvrir l’expérience sensible par idéalisation logicisante, ainsi que de priver l’activité logique d’autonomie et de capacité productrice ?
En bref, cet ouvrage a le triple mérite de respecter le contenu propre à la pensée husserlienne sans le rabattre sur l’orientation de phénoménologies ultérieures, de l’élucider à partir d’un fil conducteur systématique (celui de la logique transcendantale) qui lui confère une unité architectonique, et de poser sur ce sujet difficile des problèmes à fois pertinents et immanents à l’œuvre de Husserl.
Dominique PRADELLE.
R. Laurenti, Empedocle, Storie e Testi, Naples, M. d’Auria editore, 1999, 502 p.
Cet ouvrage posthume révisé par C. Santaniello inclut une bibliographie, la traduction des témoignages et des fragments d’Empédocle, un index des passages et auteurs cités.
En cinq chapitres, l’auteur aborde les principales difficultés posées par l’œuvre et la pensée d’Empédocle.
Empédocle appartient à l’école italienne, scientifique et mystique, comme en témoignent à la fois sa conception de l’harmonie au plan physique et médical et la thématique religieuse (purification, démonologie) qui traverse les Catharmes. Si Empédocle est l’auteur d’un Hymne à Apollon (dont feraient partie les Fragments B 131 à B 134), on ne peut lui faire correspondre les pratiques orphiques jusque dans les détails (p. 292 ; l’histoire controversée de l’orphisme est évoquée très brièvement p. 88). Laurenti refuse l’origine iranienne des deux principes de l’Amour et de la Haine (p. 45). D’ailleurs, repoussant l’histoire du saut d’Empédocle dans l’Etna et de son apothéose (indice d’une relation avec l’orphisme primitif), il choisit la version la plus « vraisemblable » de la mort d’Empédocle (celle de Timée). Mais on peut regretter que ne soient pas discutées les objections de P. Kinsley (1995).
Abordant la relation entre le περα φAsewV et les kaqarmoB, l’auteur rejette l’interprétation radicale de C. Osborne, au nom de la diversité des destinataires des œuvres et des différences dans la composition (p. 64), sans pour autant se prononcer en faveur du « divisionnisme » (les deux aspects, scientifique et religieux, se complètent et s’entre-répondent, p. 274, en dépit de l’antériorité du pera fAsewV, p. 294).
La partie la plus intéressante du livre concerne la structure du cycle empédocléen.
Deux dialectiques, animées chacune par la relation conflictuelle de l’amour et de la haine, opèrent de manière corrélative : l’une, cosmologique, opère selon un mouvement pneumatique de désagrégation et d’agrégation ; l’autre opère un niveau particulier de la genèse et de la corruption des choses individuelles.
La dialectique cosmologique fonde la division du cycle en un rythme ternaire :
— démantèlement de la sphère par « rupture de symétrie », et formation de l’acosmie où les quatre racines élémentaires sont séparées tandis que la haine repousse l’amour au centre ;
— formation du tourbillon cosmogonique par un mouvement de contre-attaque de l’amour ;
— formation de la sphère tandis que l’amour repousse la haine à la périphérie.
La dialectique particulière reste soumise à la dialectique cosmologique : chaque moment de l’affrontement de l’amour et de la haine au niveau particulier se situe dans le temps scandé par le rythme ternaire, et la signification de la naissance ou de la corruption de telle chose change en fonction de sa situation dans l’une des étapes.
C’est donc le mouvement combiné de l’amour et de la haine qui produit la cosmogonie et la zoogonie : il y a un seul monde et une seule zoogonie, ce que Laurenti établit de manière argumentée. Cependant, les thèses de D. O’Brien (1969, 1995) ne sont pas discutées.
Sa conception de la matière reflète la position d’Empédocle parmi les présocratiques. Empédocle résout les antinomies parménidiennes et approfondit la réflexion héraclitéenne sur l’opposition de l’Un et du Multiple (double signification ontologique et cosmologique des éléments ; corpuscularisme homéomérique soumis à la proportion numérique). Chaque chose est une formule numérique d’éléments combinés proportionnellement, ce qui tend à résoudre le problème de la désarticulation du corps grâce à la proportion numérique, origine de la forme (p. 263. Laurenti rejoint sur ce point les affirmations de J. Bollack, 1965). Les éléments animés de sensibilité changent de sens sous l’influence de la haine ou de l’amour. Ils sont divins (Laurenti prend position sur le problème controversé de leur nom divin).
Les phénomènes physio-psychiques sont expliqués par les mouvements et la composition du sang (ce qui contredit l’ « encéphalocentrisme » de l’école médicale d’Alcméon de Crotone), sans hiérarchisation des facultés. La sensation et l’intellect sont complémentaires et se rapportent au double niveau dialectique de l’expérience externe et interne (p. 96-98. L’analyse de Laurenti rejoint encore celle de Bollack, mais la thèse de M. R. Wright, 1981, n’est pas discutée).
Empédocle n’a pas l’envergure révolutionnaire d’un Parménide ou d’un Héraclite (p. 295) : son œuvre se présente comme une synthèse, où la langue joue le rôle fondamental. L’inventeur de la rhétorique ne s’intéresse pas aux conditions de la persuasion judiciaire mais au pouvoir de la langue elle-même à exprimer les choses (on retiendra la « métaphore », propice à l’animisme par sa structure proportionnelle qui fonde sa capacité à transférer un prédicat d’un sujet à l’autre, et l’ « épithète » qui rend possible un art de la nuance). À la rigueur parménidienne, Empédocle substitue en pythagoricien la persuasion fondée sur l’harmonie.
En dépit de l’intérêt de certaines conclusions parfois discutables, l’ouvrage souffre de n’avoir pas pu tenir compte de certaines références importantes comme celle d’A. Martin et O. Primavesi (1999).
A. G. WERSINGER.
André Cantin, Foi et dialectique au XIe siècle, Paris, Éd. du Cerf, 1997, coll. « Initiations au Moyen Âge », 103 p.
Dans l’excellente collection « Initiations au Moyen Âge » c’est A. Cantin, auteur de divers travaux sur le XI
e siècle latin, et sur Pierre Damien en particulier, qui se charge d’introduire à cette période sous un angle qui n’est pas original mais dont l’importance ne peut échapper à personne. Les enjeux sont essentiels, bien sûr, pour la théologie en tant que telle, mais aussi pour l’histoire, comme le montrent les surcharges idéologiques qui n’ont pas manqué dans la lecture de ces débats autour de l’usage de la dialectique dans le discours de foi. Suivant les principes de la collection, l’auteur commence par rappeler les divers travaux sur la question et l’état des lieux de l’édition des textes, non sans souhaiter, à juste titre, que des chercheurs s’investissent en ce domaine. Un second chapitre présente les limites de notre information, lacunaire et partiale puisque provenant presque exclusivement des « antidialecticiens », avant que ne soit abordées, au chapitre III, les conditions de l’étude de la dialectique dans des écoles qui ne préparent pas à son application en théologie, d’où le conflit autour de l’eucharistie avec Bérenger de Tours et Lanfranc du Bec auquel s’attache le corps de l’ouvrage. Enfin sont abordées les deux solutions, bien divergentes, de Pierre Damien et d’Anselme de Cantorbéry, d’une part « la dialectique servante
(ancilla) de la Parole divine » et d’autre part la recherche d’une
« ratio fidei ». L’auteur reste dans le cadre défini depuis les travaux de J. Endres, au début du siècle, d’une opposition entre « dialecticiens » et « antidialecticiens », qualifiés de « spirituels », et sa sympathie va à ces derniers. Mais ce cadre est-il juste pour un Lanfranc ? Quant à Anselme, il se situe encore ailleurs. Surtout on peut contester l’interprétation qui est donnée de celui-ci comme « témoin et acteur du passage de la pensée latine à un nouvel âge de l’intelligence de la foi » (p. 95), car n’est-ce pas, à l’inverse, comme l’a bien noté T. J. Holopainen, dans un ouvrage sur le même sujet paru peu avant celui de A. C. (et omis dans la bibliographie)
[1], Bérenger l’hérétique qui annonce la forme à venir de la théologie dans l’application de la dialectique à la Révélation et aux textes qui la contiennent, et non pas la mise en évidence anselmienne,
sola ratione, des mystères de la foi ? Précisément, c’est parce que la théologie est essentiellement interprétation de textes que le
trivium importe pour elle, dès avant le XI
e siècle, et donc, si Bérenger peut apparaître comme un novateur, il s’inscrit aussi dans la tradition et peut se réclamer en ceci de l’autorité d’Augustin autant que ses adversaires.
Philippe NOUZILLE.
Antonio Russo, Henri de Lubac. Biographie, traduit de l’italien par Angiolina Di Nunzio, Paris, Brepols, 1997, 281 p.
C’est à suivre une des figures marquantes du catholicisme français contemporain et, avec elle, à traverser un siècle de querelles et de débats dans l’Église que nous invite le livre d’A. Russo, biographie intellectuelle du jésuite H. de Lubac (1896-1991), depuis ses années de formation en Angleterre (la Compagnie de Jésus, comme les autres Ordres religieux, est contrainte à l’exil depuis les premières années du siècle), dans le contexte du modernisme et de sa condamnation, jusqu’au cardinalat qui n’efface pas les déceptions qui ont suivi le Concile Vatican II. Entre les deux, des années d’enseignement à Lyon et de recherches qui, sous une diversité apparente et un éclatement dû aux circonstances qui en font parfois des « théologies d’occasion », s’organisent néanmoins autour d’un fil conducteur unique, l’insertion du message chrétien dans le monde, ce qui se développe sur plusieurs axes : celui de l’Église et des « aspects sociaux du dogme » (Catholicisme, 1938), celui du rapport entre nature et surnaturel (Surnaturel, 1946 ; Augustinisme et théologie moderne et Le Mystère du surnaturel, 1965), qui pose la question des relations entre dogme et histoire, la remise en avant des formes de la théologie antérieures à la scolastique (dont témoignent la création des Sources chrétiennes et les travaux sur Origène, 1950, puis sur l’Exégèse médiévale, 1959-1964) mais aussi entraîne les controverses autour de l’ « école de théologie de Lyon » et la « nouvelle théologie », ainsi que la mise à l’écart de de Lubac à la suite de l’encyclique Humani generis de Pie XII en 1950, celui encore de la connaissance de Dieu et de l’athéisme (Le drame de l’humanisme athée, 1944 ; De la connaissance de Dieu, 1945 ; Aspects du bouddhisme, 1951, etc.). C’est ce même fil rouge qui engage de de Lubac dans la résistance spirituelle au nazisme et à l’antisémitisme et la participation active aux Cahiers du témoignage chrétien (1941-1944). C’est donc cette œuvre très riche qui est ici présentée, enracinée dans un réseau complexe où se croisent des figures amies (A. Valensin et, à travers lui, M. Blondel qui a une grande influence sur sa pensée, Y. de Montcheuil, P. Teilhard de Chardin, G. Fessard, J. Monchanin, etc.) et d’autres qui ne le sont pas (R. Garrigou-Lagrange, etc.). On peut regretter que l’écriture de l’auteur ne craigne pas les redites et que la version française y ajoute divers défauts (anacoluthes, éléments non traduits comme le Algero di Liegi de la p. 127, appels de notes manquants).
Philippe NOUZILLE.
[1]
Toivo J. Holopainen,
Dialectic & Theology in the Eleventh Century, Leiden, 1996, p. 159.