2002
Les études philosophiques
Pour une histoire philosophique de la scolastique du XVIIe siècle
Olivier Boulnois
École pratique des Hautes Études (Sciences religieuses), Paris.
Cette introduction insiste sur la nécessité d’étudier la présence de la pensée de Scot au XVIIe siècle. Celle-ci exige une autre approche que la simple recherche d’influences ou que la réhabilitation érudite d’auteurs injustement méconnus : l’enquête sur des structures de longue durée et l’inventaire de constellations de concepts et d’énoncés sous-jacents aux œuvres des classiques.
This introduction insists on the need to study the hidden presence of Duns Scotus in the XVIIth century. Such a study requires an other approach than the simple search for influences, or an erudite rehabilitation of unfairly unrecognized authors : an enquiry dealing with long lasting structures and drawing up the inventory of concepts and propositions which underlie the works of famous classical authors.
Soyons francs : étudier « Duns Scot au XVIIe siècle » est un choix insolite et insolent. Ce numéro des Études philosophiques porte sur un objet qui n’existe pas dans les études modernes, une véritable chimère historiographique. Duns Scot (1265 ? - 1308) n’a assurément rien à voir avec le XVIIe siècle. Et, avouons-le honnêtement, les « grands philosophes » du XVIIe siècle, ceux qui trouvent place dans nos programmes de recherche et nos manuels d’enseignement, n’ont probablement pas lu Duns Scot. Tout au plus ont-ils pu recevoir indirectement quelques lumières sur l’école scotiste.
On ne cherchera donc pas ici une étude de sources, même s’il est souvent question de filiations doctrinales. Pas davantage une simple historiographie érudite du scotisme, même si celui-ci comptait au XVIIe siècle, selon les mots de Caramuel, plus de membres que toutes les autres écoles. Il s’agit de produire ici l’histoire de certaines propositions de Scot, circulant anonymement, souterrainement, et pourtant massivement, dans la philosophie du XVIIe. Mais, pour inventer cette histoire, il faut admettre l’existence de certaines structures de pensée transcendant les thèses individuelles, de vastes strates formelles sous-jacentes aux multiples positions partielles et contradictoires, donnant langue commune aux débats, alimentant l’argumentation. Il faut enfin être prêt à se lancer dans une histoire de longue durée : sans la permanence de certains énoncés, un tel projet perdrait toute pertinence.
Le lecteur de ce volume ne peut ignorer les facteurs institutionnels, comme la permanence d’un enseignement scolastique, dans les universités et les ordres religieux, enseignement illustré en particulier par les Jésuites. Cependant, les études réunies ici n’opposent pas la pensée des philosophes scolastiques
(Schulphilosophie) à celle des philosophes de cabinet
(Philosophenphilosophie), pour reprendre une distinction lumineuse de Paul Richard Blum
[1], car il n’est pas sûr que ces différents styles de vie philosophique modifient la nature des énoncés qu’ils produisent. Ces études ne cherchent pas non plus, quoiqu’une telle entreprise soit éminemment estimable, et même nécessaire, à faire l’histoire des perdants : elles ne visent pas à obtenir la réhabilitation – devant quel tribunal ? – d’auteurs injustement décriés, méconnus et abandonnés sur les bas-côtés de l’histoire. Cette autre façon de faire de l’histoire se veut purement philosophique : au-delà des influences historiques (avec toute l’érudition qu’elles exigent), on ne prêtera attention qu’aux énoncés, à leurs plis, à leurs points de contact et à leur diversité. La question importante n’est plus de savoir qui soutient un énoncé et comment il se rattache aux principes de son système, mais quelle est la signification objective et la portée historique de celui-ci : par là, nous espérons que ce volume contribuera à renouveler durablement notre vision de la philosophie du XVII
e siècle.
Ce découpage de l’objet historique repose sur une hypothèse interprétative. Selon celle-ci, le grand changement de paradigme métaphysique, survenu à la fin du Moyen Âge, à la jointure du XIIIe et du XIVe siècle, a été réalisé autour de Scot, qui en a recueilli les fruits. De nombreux historiens de la métaphysique ont déjà consacré des travaux à cette rupture. Nous tenons cette hypothèse pour acquise, mais le lecteur pourra vérifier sa validité à l’épreuve des études présentées.
De ce fait, et par principe, on ne sera pas surpris de voir les « grands auteurs » réduits à la portion congrue. On ne s’étonnera pas davantage de retrouver des éléments de la pensée de Scot bien au-delà du scotisme. Pour l’historien, la postérité de Scot ne saurait se fonder sur l’existence de types idéaux ni sur l’illusion de leur permanence continuée. Ses propositions, malgré leur cohérence originelle, ne conservent pas une unité systématique, comme si elles perpétuaient une espèce immuable dans sa descendance intellectuelle. Il n’y a pas d’unité transcendante de sa pensée, mais seulement un corpus de textes, de concepts concrets, multiples, localisés, contingents. On se limitera donc à comparer entre eux les énoncés à partir desquels se dégagent des unités organisées en une cohérence nouvelle. Le premier volet de cette étude porte sur la constitution d’une théorie de l’objet et sur l’élaboration de la métaphysique correspondante
[2].
[1]
P. R. Blum,
Philosophenphilosophie und Schulphilosophie. Typen des Philosophierens in der Neuzeit, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1998.
[2]
Dans le présent cahier des
Études philosophiques : I.
L’objet et sa métaphysique (centré sur la tradition scotiste au XVII
e siècle) ; le second volet sera donné au prochain numéro : II.
La cohérence des subtils (consacré à la permanence structurelle, au XVII
e siècle, des concepts de liberté et de distinction de raison élaborés par Scot). Je remercie J. Schmutz d’avoir relu ces études, et d’avoir contribué à les enrichir.