2002
Les études philosophiques
La bifurcation phénoménologique.
Etude comparative de Jacques Garelli, introduction au logos du monde esthétique, et de Pierre Rodrigo, l’étoffe de l’art
Ronald Bonan
Aix-Marseille.
« Ici va apparaître le point de bifurcation décisif... »
J. Garelli, p. 166.
Aussi problématique qu’il soit dans sa grande diversité, le courant phénoménologique français ne saurait être accusé de dogmatisme ; il supporterait davantage le reproche d’éclectisme tant il pose de problèmes à ceux qui voudraient en saisir l’unité profonde. Recherchée tantôt du côté de la référence plus ou moins explicite à un élément transcendant, tantôt du côté d’une compréhension particulière du statut du phénomène, tantôt à partir du rôle que jouent la subjectivité ou l’affectivité, tantôt enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, à partir d’une attitude particulière à l’égard de la connaissance ou de l’expérience esthétique ou encore de la compréhension de l’intentionnalité, cette unité se dérobe toujours et finit par être assimilée à cet « air de famille » sur lequel se rabattent, en évoquant Wittgenstein, tous ceux qui sont découragés par le caractère infructueux de la recherche.
Il y a cependant quelque chose de symptomatique dans ce lien simplement familial qui, somme toute, ne saurait nous surprendre si nous tenons compte précisément d’une certaine répugnance typiquement phénoménologique à l’égard des subsomptions conceptuelles sans résidu : au moins un des principaux clivages, susceptible peut être de fournir un principe de distribution des différentes approches phénoménologiques, réside dans l’interprétation du rapport qu’entretiennent ce qu’il est commode d’appeler l’aspect central de la démarche phénoménologique husserlienne, et son aspect plus souterrain, voire impensé. Par le premier, nous visons la recherche qui constitue la colonne vertébrale de la philosophie de Husserl, c’est-à-dire la description de l’activité constitutive de l’
ego transcendantal, alors que par le deuxième nous faisons allusion à ce qui constitue en quelque sorte le garde-fou qui délimite et contient les tendances hégémoniques de cette description au moyen d’une attention à la vie profonde de la conscience en tant qu’elle est insérée dans un flux phénoménal qu’elle ne constitue pas. Si, dans le premier cas, nous avons affaire à une donation de sens centrifuge, dans le deuxième nous sommes en présence d’un flux orienté en sens inverse, centripète donc, mais qui ne mérite pas moins, par son caractère in-constitué, l’appellation de
donation. L’ouvrage de Jacques Garelli
[1] envisage de manière exemplaire l’articulation de ces deux aspects. À travers lui se manifeste un des enjeux essentiels pour la phénoménologie.
C’est en effet en signalant la tension profonde, dans l’
œuvre de Husserl, entre une « quête d’un principe unitaire, supérieur, donateur de sens (...) qui culmine dans la conception de l’
Ego transcendantal »
[2] et l’attention à « l’insertion du “moi naturel” dans le monde »
[3], que Jacques Garelli propose un parcours phénoménologique qui vient manifester l’unité de sa propre philosophie à travers la reprise d’un certain nombre d’études déjà publiées dans un nouvel ensemble puissamment tourné vers une poétique de la démesure
[4] qui se veut le lieu où doit s’exprimer le véritable primat de l’aspect le moins affiché, bien que largement aussi fécond que l’autre, voire davantage, de la problématique husserlienne. Dans la mesure où ce régime non catégorial de la vie de l’esprit ouvre sur une expression à proprement parler débridée et non conceptuelle, c’est vers une forme d’expérience esthétique que nous conduit ce parcours qui trouve ainsi dans l’
œuvre d’art et dans le type d’expérience qu’elle implique le témoignage
rêvé d’une voie
alternative à la description de la « genèse des formes catégoriales » conçue comme voie royale de la phénoménologie.
Il convient de mettre en perspective ces thèses à l’aide d’une stimulante réflexion sur l’esthétique, menée tout récemment par Pierre Rodrigo
[5] et qui réclame une réelle autonomie pour l’esthétique dans les termes apparemment très proches de ceux qu’utilise J. Garelli, exigeant pour l’
œuvre d’art et pour l’expérience à laquelle elle nous convie, une forme d’attention
[6] aux formes d’expression du préréflexif et du non-conceptuel, irréductibles à toute forme d’expression d’ordre catégorial. Dans les deux cas, il s’agit d’inaugurer un régime de pensée « bien plus attentif à la phénoménalité des
œuvres »
[7] qui restaure intégralement le
« bougé catégorial »
[8] qui semble être l’enfant pauvre ou illégitime de la phénoménologie en général et de l’esthétique en particulier.
Une identité de vues n’aurait cependant que l’intérêt d’exprimer une filiation philosophique. En fait nous avons ici affaire à une communauté de préoccupation qui débouche sur
une divergence de style fondamentale, susceptible de révéler une tout aussi profonde ambiguïté de la position phénoménologique incarnée par J. Garelli qui nous semble emblématique d’une compréhension plus générale de la phénoménologie susceptible de réunir plus d’un philosophe appartenant à ce courant par-delà d’autres différences plus spectaculaires mais moins profondes. C’est dire combien l’enjeu de la comparaison dépasse la simple divergence de deux parcours singuliers pour toucher, du moins nous voudrions le montrer,
à la question de la visée réelle et des limites de la phénoménologie elle-même
[9].
Les analyses de J. Garelli sont abondantes et plaisantes : il n’usurpe certes pas son étiquette de poète-philosophe tant la rigueur des argumentations côtoie facilement la beauté des envolées lyriques toujours motivées par la nécessité de manifester les puissances expressives d’un langage dont on affirme, et l’on prouve, qu’il est capable de transgresser sa vocation logique. Tantôt d’ailleurs c’est la poésie de la démonstration qui force l’admiration au même titre que la rigueur avec laquelle on « entre en démesure »
[10]. Celle-ci n’est pas soudainement proposée comme souffle libérateur et dimension imaginaire épanouissante, mais lentement et patiemment approchée par l’épuisement de la voie catégoriale ou, plus précisément, par une attention soutenue et prolongée à la trame souterraine de l’activité de donation de sens logiquement déterminée à travers le réseau des synthèses passives. Régressivement on passe de l’expérience de l’être-au-monde dans laquelle la vie passive occupe une grande part et prépare l’activité judicatoire, au schématisme transcendantal, qui, chez Kant, tentait l’impossible jonction du logique et de l’empirique, à la
chôra platonicienne, en fonction du fait que « sur des registres différents et en fonction de problèmes spécifiques, qui leur sont propres, la pensée platonicienne de la
chôra comme le
schématisme transcendantal de Kant font signe, selon l’originalité de leurs propres parcours, vers des zones d’obscurité originaire, d’où émergent les formes du devenir et la genèse créatrice de sens »
[11].
Mais il faut entendre cette émergence selon un sens original et quelque peu ambigu ; en effet, Platon, Kant et Husserl ont tenté et réussi, chacun à leur manière, une généalogie de la connaissance en affrontant courageusement les difficiles questions du passage du sensible à l’intelligible ou, si l’on préfère, de la possibilité d’appliquer les formes déterminantes du deuxième dans le tissu informe du premier. J. Garelli accorde ainsi une grande attention à « la genèse des formes catégoriales »
[12] et non seulement sous sa forme purement husserlienne, mais aussi bien dans ses aspects philologico-linguistiques, à travers un intéressant retour
[13] sur les thèses d’É. Benveniste. En comparant les deux problématiques J. Garelli ne cesse de dénoncer une sorte de « repentir » phénoménologique dont se serait rendu coupable Husserl qui, après avoir accordé toute leur importance et toute leur originalité aux synthèses passives dans la description d’une « dimension pathique du monde » et d’un « mouvement d’autodépassement originaire », finit par les « oblitérer »
[14] en revenant toujours à l’affirmation du primat de l’activité catégoriale avec toutes ses conséquences à caractère idéaliste et surtout avec un déclassement de l’ouverture à cette dimension pathique qui avait pourtant fait l’objet d’une description fine et éclairante dans
Expérience et jugement. Il convient de revenir rapidement sur cette description, car J. Garelli semble la considérer comme l’apport fondamental de la phénoménologie husserlienne à une thématisation, enfin « fidèle aux phénomènes », de l’expérience antéprédicative du monde et du problème de la sédimentation. Sans vouloir à notre tour reproduire les analyses husserliennes dans leur « serpentement »
[15], retenons la lecture justement attentive qu’en propose J. Garelli qui voit se déployer dans l’ouvrage, résultat d’une « maturation de vingt-cinq ans »
[16], un perpétuel déplacement d’accent, mis tantôt sur la dimension pré-individuelle du champ antéprédicatif de l’expérience naturelle du monde, tantôt sur l’activité logico-eidétique. Cette hésitation, qui traduit la tension phénoménologique à laquelle nous faisions allusion dès le début de l’article, se solderait systématiquement, presque compulsivement, par une occultation de la première au profit de la deuxième : « Il est incontestable, fait remarquer J. Garelli, que, de manière répétitive, quel que soit le soin apporté par Husserl pour travailler l’expérience antéprédicative du monde, d’où les unités phénoménologiques s’organisent “inconsciemment” dans le tissu “associatif” des “synthèses passives”, le mouvement de genèse pré-réflexive du sens est subsumé, en dernier ressort, par l’activité de l’
Ego transcendantal, qui accomplit dans la quête de l’évidence logique la conquête enfin maîtrisée du sens. »
[17]
On ne peut en effet que s’étonner avec le poète-philosophe de l’ampleur et de l’acharnement des descriptions husserliennes du champ antéprédicatif et de la manière dont nous en faisons une expérience non réductrice, puis de l’empressement avec lequel on passe de cette véritable vie sensible de l’esprit à la description d’une activité logico-eidétique marquée par une démarche constitutive peu respectueuse du foisonnement qui se manifeste dans ce qui lui sert pourtant de champ originaire. C’est d’ailleurs l’immense mérite d’
Expérience et jugement que de revenir sur « les rapports qui se nouent entre le champ pré-objectif, pré-individuel, antéprédicatif, originaire, et celui de l’activité logico-idétique qui se greffe sur lui »
[18], et non le moindre de ceux de J. Garelli que de montrer que cette situation se présente comme une sorte de
bifurcation phénoménologique dans laquelle le philosophe serait contraint d’opter pour un
style déterminant ou un
style réfléchissant ; car malgré la « structure d’enchevêtrement entre les deux ordres »
[19], et la volonté évidente de Husserl de replacer l’activité logique dans son berceau pré-reflexif, la description de l’une se fait aux dépens de l’autre, dans un « appauvrissement du
Logos »
[20] donc : « Dans la mesure où l’
Ego transcendantal doit être saisi dans le mouvement d’intentionnalité opérante, qui anime ce que nous serons légitimement conduits à nommer le
Logos du monde esthétique, étroitement enchevêtré au
Logos formel de la logique traditionnelle, on ne peut se concentrer sur l’une des deux dimensions sans manquer tout ce qui, de l’autre, compose avec la première. »
[21]
C’est pourtant la question de ce Logos qui attire le plus J. Garelli dans l’exacte mesure où la dimension qu’elle implique lui semble être exactement celle qui peut conduire à l’œuvre d’art à condition cependant de ne pas céder à l’hégémonie du style déterminant qui, on vient de le voir, à tendance à occuper l’intégralité du champ phénoménologique.
Ce phénomène de recouvrement (qui est en même temps une façon de prolonger la tradition idéaliste en oubliant les origines antéprédicatives des catégories logiques) ne se manifeste jamais aussi clairement donc que dans le domaine esthétique. S’il existe bien quelque chose comme une tendance hégémonique du style déterminant, alors le domaine de l’esthétique lui-même doit en subir les effets. Telle est du moins en partie la thèse de Pierre Rodrigo qui nomme « processus de constitution par gommage progressif des aspérités liées aux commencements »
[22] le recouvrement d’une « proto-esthétique » attentive aux modalités autochtones de l’expression artistique par une « esthétique philosophique de type idéaliste »
[23].
La convergence de ces diagnostics justifie le parallélisme relatif de leurs remèdes : il s’agira, dans les deux cas, de procéder à une « archéologie »
[24] qui rétablira le sens propre d’une expérience qui puise en deçà des « modes d’expression prédicatifs de la pensée représentative à vocation objective universelle »
[25].
La démarche choisie par Pierre Rodrigo pour accomplir cette restauration dévoilante, emprunte un rythme ternaire qui débute par une « iconolologie » en aboutissant à une « phénoménologie » en passant par une « esthétique »
[26] ; si l’iconologie vise et atteint l’explicitation d’un mode de signification original de l’
œuvre d’art qui demandait à être réaffirmé contre les interprétations classiques et esthétiquement idéalistes de la
mimesis
[27] par exemple, l’esthétique procède au véritable démantèlement du point de vue idéaliste et nous fait accéder à la nécessité de reconduire la pensée de l’
œuvre au niveau de son propre
phénomène. L’approche finale est alors doublement motivée par la nécessité d’une « réduction phénoménologique de l’Esthétique »
[28] qui réintègre de plein droit la matérialité des
œuvres
[29] et dégage les principes d’une « syntaxe de l’expérience artistique, c’est-à-dire d’une logique réglant les articulations internes du sens au sein du monde de l’
œuvre »
[30]. Il s’agit donc bien aussi d’une recherche visant proprement un
Logos du monde esthétique à travers la description d’une bifurcation dont les voies mènent tantôt de manière classique et traditionnelle, officielle pourrait-on dire, à la thèse hégélienne d’une fin de l’art au profit de la Logique, tantôt, de manière souterraine et officieuse, à une nouvelle alliance du
Logos avec des formes d’expériences qui requièrent « un autre mode paradoxal du langage »
[31] ; ces voies seraient réellement
alternatives si elles n’étaient pas entrelacées à leur tour, rendant ainsi particulièrement délicat le travail de l’archéologue qui vise leur distinction afin de libérer les puissances expressives de ce
Logos qui a été trop longtemps occulté. Sur ce dernier point, la position de P. Rodrigo semble on ne peut plus proche de celle de J. Garelli, puisqu’ils affirment de concert une «
vocation eidétique du discours philosophique » qui ne serait cependant pas parvenue
[32] à réduire à un total silence la puissance poétique du monde primordial.
Tous deux touchent, on s’en aperçoit, à un point critique de la phénoménologie et semblent hériter cette préoccupation singulière, ainsi qu’une façon de la déployer dans le questionnement philosophique, d’une thématique initiée par Merleau-Ponty à l’occasion de ce qu’il appelait dans
Le visible et l’invisible « le point le plus difficile, c’est-à-dire au lien de la chair et de l’idée, du visible et de l’armature intérieure qu’il manifeste et qu’il cache »
[33].
La difficulté que soulignait tout particulièrement Merleau-Ponty tient en effet à un usage inhabituel de notre puissance de connaître qui, au lieu d’être sollicitée dans ses aspects les plus analytiques, comme puissance abstractive et déterminante, est mobilisée selon sa modalité participative, c’est-à-dire dans le registre de l’inclusion de l’âme et du corps, de l’intellect et de la sensibilité afin de pouvoir faire écho au mode d’existence propre de ces idées
[34] engluées dans le sensible, mais de telle sorte que le sensible est l’écran indispensable de leur intelligibilité. On le voit, le n
œud du problème consiste dans l’exigence d’un retour à un régime de pensée où les distinctions de type idéaliste n’ont plus, ou pas encore, cours.
Or, s’il est évident que Merleau-Ponty ne présente point le choix entre le fait et l’essence comme alternatif, qu’il décrit même une intellection par transparence des idées inscrites dans la chair du monde comme la nervure de la feuille dans le limbe, il est aussi évident que nous avons affaire avec la chair à un élément qui est déjà pensé au-delà des catégories idéalistes et comme structure d’unité sans confusion de notions qui peuvent ensuite constituer des dichotomies dont l’irréductibilité apparente se révèle tenir surtout à leur caractère second et dérivé. J. Garelli et P. Rodrigo le savent, s’appuyant tous deux sur les analyses merleau-pontiennes comme sur un discours particulièrement lucide et avancé à l’égard du projet archéologique et de la réhabilitation des formes d’expérience originaire. Et c’est pour rejoindre cette inspiration merleau-pontienne, et pour lui emboîter le pas, cherchant à poursuivre le projet qu’elle avait fondé et amorcé, que J. Garelli souligne l’identité entre le « il y a préalable »
[35] cher à l’auteur de
L’œil et l’esprit et la « dimension pré-individuelle du monde » dans laquelle il est question de verser si l’on veut se rendre attentif à la vie profonde de la conscience et réhabiliter ses puissances expressives pour nourrir l’
œuvre d’art ; de même, c’est à la « texture de l’être » dont parle déjà la
Phénoménologie de la perception que renvoie finalement P. Rodrigo quand il introduit la notion d’ « étoffe de l’art »
[36] comme emblème d’une esthétique redécouverte et libérée du poids d’un idéalisme recouvrant, et capable de nous faire faire l’expérience du sens incarné dans la matérialité de l’
œuvre.
Mais le partage de cet héritage n’occulte pas pour autant une profonde divergence dans ces deux reprises de l’élan merleau-pontien (qui ne se réduisent certes pas à cette seule dimension de continuation) ; si nous avons jusqu’ici souligné leur communauté d’inspiration et leur proximité de vue, c’est pour mieux en comprendre maintenant la différence.
Revenons donc au projet positif d’une introduction au
Logos du monde esthétique. On a pu voir à quel point il était indissociable d’une critique de l’attitude logico-catégoriale chez Husserl. Mais une fois dénoncé son caractère hégémonique, comment faut-il procéder pour retrouver les droits d’une expérience de la dimension pré-individuelle du monde ? C’est ici que J. Garelli cherche à repérer
dans la tradition
[37] philosophique les éléments qui permettent de penser que le « style déterminant »
[38] de la pensée philosophique en général et de celle phénoménologique en particulier n’a pas entièrement oblitéré ce qu’il nomme le « style réfléchissant »
[39]. À travers ces catégories stylistiques, J. Garelli donne très explicitement une formulation kantienne au problème et cherche à replacer au premier plan tout ce qui chez Kant se montrait comme
alternatif au travail de subsomption catégoriale. Encore une fois, et par là nous approchons du centre du problème, il s’agit plutôt d’une forme d’enchevêtrement que d’une nette disjonction, Kant n’ayant pas cessé de travailler à la question du schématisme (ainsi qu’à celle de l’imagination qui lui est fortement reliée) dans l’horizon
[40] de l’activité logico-catégoriale de l’entendement. Mais celle-ci est débordée de toutes parts : par le bas, en direction du divers sensible, toujours déjà organisé en deçà de l’activité déterminante de l’entendement et de l’information des formes
a priori de la sensibilité, et par le haut, en direction des « idées esthétiques ». De sorte qu’en soulignant cette disjonction kantienne, et en cherchant surtout à mesurer son effet dans la reprise husserlienne du problème, J. Garelli cherche à produire le plus grand contraste possible de cette
bifurcation qu’il s’agit de reconnaître désormais dans l’alternative entre une philosophie conduite dans l’horizon de la reconnaissance du perçu, du vécu et du senti dans l’unité du concept, et d’une autre qui pourrait se constituer dans la reconnaissance de ce qui
excède toute perception
[41], de ce qui en constitue le halo
[42], de ce qui nourrit l’
œuvre d’art « hors de tout souci de résolution catégorique logique »
[43] (pour ne décrire que quelques aspects de ce style réfléchissant). Or justement la reprise de Husserl est une non-reprise
[44] : personne jusque lui n’avait mieux décrit le foisonnement de la vie perceptive, mais personne n’a comme lui noyé cette vie sous l’activité catégoriale, la décrivant comme « quasi clandestine »
[45], en décrivant l’ « enchevêtrement »
[46] des deux dimensions selon une mauvaise ambiguïté, et en engageant ainsi toute la philosophie dans une posture où elle éprouve ensuite d’énormes difficultés à « donner un mode d’expression propre à la dimension anté-prédicative et pré-réflexive du monde »
[47] ; il faut donc revenir au carrefour et reprendre la voie tracée par Kant dans l’analyse conjuguée du résultat de la Déduction transcendantale et du libre jeu de l’imagination transcendantale tel qu’elle est magistralement menée dans la
Critique de la faculté de juger à travers la problématique du jugement réfléchissant. Kant nous apprendrait ainsi à jouer « la partition non encore conceptualisée de la pensée de style
réfléchissant, qui déploie librement ses synthèses unificatrices, emboîtées les unes dans les autres, hors du champ de la
détermination catégoriale »
[48].
En défaisant momentanément l’enchevêtrement et en
radicalisant le caractère alternatif des voies qui se dégagent alors, J. Garelli espère réhabiliter cette attitude de la pensée qui nous rendra enfin aptes à « méditer notre contact perceptif avec les choses »
[49]. Insistons sur la radicalisation car c’est ici que nous avons affaire « à une bifurcation majeure dans le champ opératoire de la genèse du sens »
[50] ; insistons sur les dizaines d’expressions
[51] que l’auteur utilise pour mettre en évidence l’existence d’une disjonction fondamentale où se joue le destin de la phénoménologie ; insistons sur la lucidité de J. Garelli qui ne mène pas son questionnement sans le soumettre de lui-même à une interrogation sur sa légitimité et sa pertinence.
Or c’est ici que tout bascule : se demandant si la phénoménologie a réellement et paradoxalement besoin de « la méthodologie systématique kantienne pour prospecter les possibilités expressives de l’expérience anté-prédicative du monde »
[52], si même l’inspiration générale du kantisme est apte à nous donner l’accès à un
logos du monde esthétique, J. Garelli ne parvient pas à répondre clairement. Certes il perçoit la difficulté de faire reposer cette prospection sur la seule logique « réfléchissante » mais il déclare sans détours que « cette problématique précise est seule apte à mettre en évidence la dimension “pré-phénoménologique” d’une recherche philosophique, dont l’apport est essentiel pour évaluer les difficultés inhérentes au passage de l’expérience pré-thématique et anté-prédicative du monde à sa réduction thématique à vocation logico-eidétique universelle »
[53].
Mais en l’affirmant ne se trompe-t-il pas sur l’enjeu réel de la phénoménologie ? Autrement dit, la bifurcation qui doit mettre en évidence ces voies alternatives se trouve-t-elle exactement là où J. Garelli entend la situer, entre un style déterminatif et un autre réfléchissant ?
Nous pensons que l’immense richesse de sa propre problématique permet de répondre par la négative à cette question : autant dire qu’il existe une ambiguïté fondamentale dans l’ouvrage lui-même, un décalage incompréhensible entre l’exposition du problème de la stratégie d’approche phénoménologique du monde anté-prédicatif et l’exposition des formes d’expression propres de cette dimension pré-individuelle du monde. Et ce décalage nous dit très précisément où se trouve la vraie bifurcation phénoménologique aujourd’hui.
Comment comprendre en effet que « l’entrée en démesure » qui est si poétiquement décrite comme capable de rétablir le primat du « il y a » sur celui du « je »
[54], qui exige « une nouvelle
topologie de l’affectivité »
[55], qui relève du « sauvage, du brut, du pré-individuel (...) du non-symboliquement institué »
[56], puisse trouver son principe de développement dans une pensée de la
représentation
[57] ? La vraie bifurcation ne se situe-t-elle pas
entre une philosophie de la représentation qui, par-delà l’alternative entre les styles déterminatifs et réfléchissants, présuppose déjà une forme précise du rapport du sujet et du monde, et une autre qui en deçà ou au-delà de la représentation fait de ce rapport lui-même l’enjeu d’un processus inchoatif de subjectivation et de la manifestation du phénomène du monde comme tel ?
Il nous semble bien que c’est ce que nous aide à comprendre Pierre Rodrigo lorsque dans sa démarche généalogique il revient sur le véritable caractère de la présentation artistique, qui, dès l’Antiquité, est détournée de son sens, et dont il s’agit de retrouver le mode d’expression propre ; dès Aristote l’enjeu d’une réflexion sur l’art est celui « de dire comment un art peut présenter l’imprésentable, et comment un art peut par là même
faire monde »
[58], de chercher un véritable autre chemin que celui de la représentation. Celle-ci est critiquée directement dans sa version kantienne, celle qui nous semble impliquer ce rapport au monde qui demeure le même malgré les distinctions internes et les tentatives de séparation d’un style déterminant et d’un autre réfléchissant : « Faire, en suivant Kant, résider la possibilité de l’expérience artistique dans les facultés du sujet plutôt que dans les qualités de l’objet, ou bien procéder à l’inverse, ce n’est qu’une façon de continuer à en méconnaître l’existence effective en hypostasiant la solution d’un faux problème. »
[59]
Ce n’est donc pas tant de la démarche logico-prédicative qu’il s’agit de s’éloigner en bifurquant vers une logique du « réfléchissant », mais plutôt de bifurquer de ces deux expressions de la philosophie de la représentation vers une forme d’expression où « la pluralité phénoménale puisse relever d’une certaine logique apparitionnelle capable de structurer l’expérience sans être tributaire d’une eidétique »
[60] ; ce déplacement opéré sur le terrain de l’esthétique artistique rejaillit immédiatement sur la phénoménologie tout entière dans la mesure où les modalités de l’expérience artistique induisent des formes de subjectivation qui obligent à revenir de manière radicale sur les processus de la genèse du sens et sur le sens général de la donation. Pierre Rodrigo ne s’y aventure pas, demeurant dans le strict cadre esthétique de son étude.
Le plus étonnant, c’est que nous trouvons chez J. Garelli cette interrogation et la reconnaissance de sa pertinence dans les formes qu’elle avait déjà prises chez celui qui demeure en toile de fond, nous l’avons dit, de l’enjeu général de cette réflexion. De multiples fois, en effet, J. Garelli rend hommage à Merleau-Ponty et à sa démarche phénoménologique qui « n’a pas manqué »
[61] de mettre en évidence la « dimension pré-individuelle du monde »
[62] en ouvrant précocement la voie à cette « sorte d’herméneutique spontanée du sensible à caractère anté-prédicatif »
[63] que le poète-philosophe appelle de ses v
œux. Il semble même que cette reconnaissance induise la prise de conscience du caractère paradoxal du recours au style réfléchissant, puisque seul Merleau-Ponty
[64] aurait réellement réussi à faire converger la question du schématisme kantien et celle de l’intentionnalité opérante husserlienne dans une synthèse débouchant sur cette fameuse notion de « serpentement » qui parvient à échapper à la logique de la représentation. On résiste mal dans ces conditions à la tentation de poser à J. Garelli lui-même la question qu’il formule, peut-être en guise d’auto-objection : « La question légitime qui se pose est de savoir pourquoi l’émergence du sens originaire ne pourrait pas se déployer hors de la problématique logique du sujet. Ce qui ne signifie pas hors de toute pensée, ni hors de l’intentionnalité opérante, neutre et anonyme, originaire, d’où les subjectivités singulières surgiraient ultérieurement par différenciation ? Pourquoi n’y aurait-il pas un sens d’être et une pensée du “il-y-a” primordial du monde, plus originaire que celle du sujet individualisé, qui se pense dans l’identité de soi ? »
[65]
La question relève encore une fois de cette étonnante lucidité qui répond d’avance à la curiosité de celui qui applique justement son attention soutenue au détail des démonstrations menées par l’auteur de l’Introduction au logos du monde esthétique. Celle qui nous anime, et qui anime tous ceux qui perçoivent l’enjeu considérable de ce questionnement, renvoie aux raisons qui permettraient d’expliquer l’ambiguïté de la position du poète-philosophe. À cet égard nous pouvons formuler une hypothèse générale qui nous permettra d’achever cette étude en tentant de formuler ce que la question de la bifurcation révèle de plus profond dans la situation du questionnement phénoménologique actuel.
Au fond la duplicité de la position que nous examinons et que nous mettons en perspective tient à une crainte que formule très indirectement la dernière citation rapportée et qui ne s’apaise que dans la fréquentation de l’
œuvre de Merleau-Ponty ; tout se passe en effet comme si les longues analyses de J. Garelli cherchaient à faire dériver lentement l’égologie transcendantale vers un logos du monde esthétique sommé de « faire sa part à l’ordre “réfléchissant” »
[66] qui caractériserait l’expérience anté-prédicative,
pour garantir le maintien de la démarche phénoménologique en tant que telle ; celle-ci demeure liée tout de même à l’intentionnalité de la conscience qui risque de sombrer tout entière avec la catégorie du sujet si la critique de la représentation achève de la déliter. En effet, pouvons-nous dire que nous sommes encore dans une phénoménologie avec Pierre Rodrigo, alors que l’art fait se manifester la matérialité du sensible, et que le sujet de l’expérience esthétique est secondarisé au profit d’un « Élément, qui a valeur d’
arkhè, d’instance génétique tout à la fois concrète et globale »
[67] ? Suffit-il d’évoquer l’apparaître propre du
phénomène de l’
œuvre pour estimer demeurer dans les limites d’une phénoménologie ? Ne les a-t-on pas dépassées vers une autre forme de description de la genèse du sens ?
[1]
J. Garelli,
Introduction au logos du monde esthétique. De la chôra
platonicienne au schématisme transcendantal et à l’expérience phénoménologique de l’être-au-monde, Paris, Beauchesne, 2000, 608 p. Nous citons désormais l’ouvrage par
LME, suivi de la page où se trouve le passage retenu.
[4]
« Il n’est pas inutile de préciser que la démesure est entendue, ici, non comme ce qui est disproportionné, excessivement grand ou excessivement petit, mais comme ce qui est radicalement distinct de l’ordre du mesurable » (
LME, 483).
[5]
P. Rodrigo,
L’étoffe de l’art, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, 187 p. Nous citons désormais l’ouvrage par
EA.
[6]
« La clairvoyance de Winkelmann est donc celle d’un esthéticien attentif à ne pas trahir la vérité de l’expérience artistique » (
EA, 87). Pour Garelli, c’est toute l’expérience esthétique (réception et création) qui relève de cette
« attention prolongée et soutenue » (
LME, 196) dont Husserl évoque la teneur dans
Expérience et jugement. « Une des thèses majeures de cette présente recherche est que ce qu’on nomme “
œuvres d’art” n’est autre que des phénomènes d’attention prolongée et soutenue » (
LME, 8).
[9]
En reliant cette question générale et celle de la bifurcation, nous ne faisons que reprendre la position du problème telle qu’elle est envisagée par J. Garelli lui-même : « C’est la question de la légitimité et de la possibilité de cette bifurcation qui nous paraît l’enjeu contemporain primordial de la phénoménologie » (
LME, 98).
[12]
LME, II
e partie.
[13]
LME, II
e partie, chap. III et IV : ce passionnant détour est destiné à souligner ce que J. Garelli nomme « l’équivoque de la démarche de Husserl » (
LME, 207) et qui correspond au fait que « d’une part le phénoménologue souligne les dangers d’assimilation entre logique et grammaire. Il met en garde contre toute tentative de réduction de l’un des deux types de structures à l’autre, telle qu’elle serait suggérée par une simple communauté de vocabulaire. Mais Husserl ne montre pas en quoi la logique se libère effectivement de la contingence de la grammaire. (...) D’autre part, et c’est le deuxième moment porteur d’équivoque, Husserl qualifie de “libre” l’intervention active, certes, mais logiquement programmée de l’
Ego, parce que déterminée, en fait, par les découpes prédicatives, soumises aux codes structurels et dynamiques de la morphologie et de la syntaxe d’une langue historiquement donnée ». L’équivoque réside essentiellement dans la reconnaissance d’une indépendance de la subjectivité à l’égard des catégories dont elle fait usage, comme si elle pouvait librement opter pour un style de connaissance ou pour un autre, reconnaissance doublée immédiatement de l’affirmation que seules les catégories logiques, qui somme toute correspondent à celles de la structure linguistique commune au grec et à l’allemand, satisfont l’exigence phénoménologique. C’est précisément « cette orientation restrictive d’une tâche généalogique de la constitution de la subjectivité transcendantale » (
LME, 18) qui est contestée par J. Garelli.
[15]
LME, 16 : J. Garelli signale l’origine merleau-pontienne de ce terme qui désignait chez l’auteur du
Philosophe et son ombre « la subjectivité transcendantale de l’intentionnalité opérante inscrite dans les couches originaires du monde » (
LME, 16, n. 1).
[16]
LME, 5 : J. Garelli remarque qu’
Expérience et jugement est composé par Husserl avec des textes qui ont été rédigés entre 1910 et 1935. Cette remarque tend à souligner la profonde hésitation de la part de Husserl lui-même dans le choix d’
un style pour la phénoménologie.
[23]
EA, 19, « celle de la Renaissance et des Lumières dans leur ensemble », précise P. Rodrigo.
[24]
EA, 17, « nous devons entreprendre une archéologie de nos concepts esthétiques » ; à rapprocher de : « aucune connaissance formelle ne peut désormais faire l’économie de cette généalogie » (
LME, 83).
[26]
« Iconologie. Esthétique. Phénoménologie. En proposant ce cheminement de pensée nous formions le projet de creuser l’écart entre l’approche phénoménologique des
œuvres et la philosophie idéaliste de l’art. Nous voulions accentuer le bougé critique que certains philosophes et historiens de l’art, peu nombreux au demeurant, ont introduit dans le
main stream de l’Esthétique par leur fidélité à la texture logique des
œuvres et des pratiques artistiques » (
EA, 177).
[27]
Voir, à ce propos précisément,
EA, 64.
[29]
Ce qui représente une réaction à l’égard du « postulat exclusivement narratif des théories analytiques » (
EA, 148).
[32]
« Pourtant cette conception n’est pas totalement dominante... » (
EA, 69).
[33]
Merleau-Ponty,
Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 195. Très explicitement ici Merleau-Ponty fait de la question de la
bifurcation ce point crucial qui départage l’approche idéaliste de l’être (« kosmothéorique », dit le texte de VI, 151) et celle qui renonce à tout surplomb en intégrant la donnée de son appartenance à l’être au questionnement sur l’être.
[34]
Encore faut-il distinguer entre « l’idéalité d’horizon » et « l’idéalité pure » (VI, 200) et se demander comment elles s’articulent. Signalons simplement que devant la difficulté du problème Merleau-Ponty préfère différer la solution : « Il est trop tôt maintenant pour éclairer ce dépassement sur place » (VI, 200). Il indique cependant que la visibilité émigre vers une « autre chair »
(ibid.
).
[37]
C’est ici aussi que la question de la bifurcation se charge d’un sens nouveau : en effet, une fois critiquée l’hégémonie de la logique formelle et affirmée la possibilité d’un autre destin possible des contenus d’origine antéprédicative (autre façon d’affirmer en un sens nouveau l’autonomie de ce
logos du monde esthétique), encore faut-il opter pour un style philosophique capable de prendre en charge cette originalité. L’ambiguïté que nous percevons chez J. Garelli, surtout dans la lumière de la lecture de P. Rodrigo, et qui est en même temps celle d’une pratique de la phénoménologie, consiste ainsi à décrire cette alternative (cf.
LME, 128) pour l’antéprédicatif et
en même temps à poursuivre son traitement à l’intérieur des catégories de la philosophie qui se trouve dans
l’autre voie. Nous allons voir quelle forme précise prend ici cette ambiguïté.
[38]
Le texte dit, plus précisément : « style “déterminatif” » (
LME, 359).
[40]
Pour nuancer cette affirmation, il faut se reporter à la problématique de l’affinité transcendantale.
[41]
LME, 48. « ... un excès et un débordement du penser à l’égard de l’ordre grammatico-logique » (
LME, 286). Cf. aussi
LME, 296.
[43]
LME, 126. « L’
œuvre d’art naît de la patience inouïe avec laquelle quelques
“maniaques de la nouvelle étreinte” [Garelli cite Ponge] résistent envers et contre tout aux évidences trop simples du concept, pour se maintenir ouverts aux mouvements pré-individuels, à caractère réceptif, de la potentialité pré-réflexive du sens, qui les traversent et les métamorphosent dans leur pensée et dans leurs gestes, toujours en prises directes sur le monde, leur sol incontournable qui se déploie au niveau des actes d’attention soutenue et prolongée » (
LME, 402-403).
[44]
« En fait toute la difficulté se situe au niveau du problème jamais abordé par Husserl d’établir un passage entre jugements réfléchissants, sans concepts donnés d’avance, et jugements déterminants, modelés par une conceptualité et des règles de fonctionnement “pré-déterminées” » (
LME, 215-216).
[45]
LME, 220. « Il s’agit en fait, d’une sphère d’expérience d’être et de pensée non prospectée par Husserl, mais déjà détectée par Kant sous le motif du jugement réfléchissant et de l’esthétique du Sublime » (
LME, 98).
[51]
Outre l’usage répété du terme
bifurcation (
LME, 430, 405, 166, 98), nous lisons des expressions comme « un tout autre traitement » (
LME, 407) ; « les deux attitudes » (
LME, 203) ; « un tout autre mode expressif » (
LME, 173) ; « un tout autre destin » (
LME, 171) ; « d’autres parcours » (
LME, 111) ; « en aucune manière le seul concevable » (
LME, 97).
[54]
« Cette quasi-absence et ce doute sans mesure, avant que de dire : “Je”, sans équivoque, “il y a” » (
LME, 483).
[57]
C’est bien dans les catégories de la représentation que s’exprime Kant lorsqu’il pose la problématique du jugement réfléchissant : ainsi, « la clé de la critique du goût » dans le § 9 de la
Critique de la faculté de juger pose nettement le problème en termes de « représentation ». Celle-ci n’est en aucun cas contournée dans l’usage réfléchissant des facultés de connaissance. J. Garelli le sait puisqu’il cite (
LME, 298) le § 49 où Kant défint l’Idée esthétique comme « cette
représentation de l’imagination, qui donne beaucoup à penser, sans qu’aucune pensée déterminée, c’est-à-dire de
concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut complètement exprimer et rendre intelligible ».
[60]
EA, 107. Il ne s’agit pas de renoncer à une attitude rationnelle en tombant dans une poétique de la non-identité ; bien au contraire, il s’agit d’atteindre à un véritable
logos du monde esthétique dans lequel on ne soit pas contraint de choisir entre « les sensations matérielles informes » et « la forme
a priori qu’on suppose devoir s’y appliquer (...). Or ce démembrement est l’opération princeps qui institue la métaphysique de la représentation » (
EA, 110-111). Ici Pierre Rodrigo nous semble plus tributaire de la critique de l’esthétique kantienne menée par Gadamer dans
Vérité et méthode que ne l’affirment les analyses de
EA, p. 149 par exemple
.