2002
Les études philosophiques
Présentation
Pierre Rodrigo
Université de Bourgogne (Dijon).
Le tournant du XXe siècle et ses toutes premières décennies ont probablement connu les dernières grandes tentatives heureuses de refondation de la métaphysique et de la philosophie systématique. Ni Husserl, ni Bergson, ni Whitehead n’ont en effet désespéré des possibilités philosophiques face au développement des sciences quantitatives ; ils ont bien plutôt – et avec quelle constance ! – exigé de l’esprit philosophique qu’il se réforme de fond en comble pour se ressaisir en propre. Tous trois ont, en somme, partagé un même optimisme devant la crise de la raison qu’ils diagnostiquaient par ailleurs sans complaisance. C’est que la critique esthético-romantique de la philosophie, conduite au siècle précédent, ne leur a pas paru si irrémédiable qu’elle ne puisse être reprise avec fécondité au sein d’une théorie renouvelée, dès lors susceptible de faire face au mécanisme scientifique. De là la doctrine de la Phantasie et des variations imaginaires, chez Husserl, celle de l’élargissement de la perception jusqu’à l’être, chez Bergson, celle enfin des réseaux de préhensions non conceptuelles, chez Whitehead.
Heureuses, ces philosophies le furent – pour le dire en un mot – parce qu’elles estimèrent pouvoir conjoindre, sans absolutiser l’Esprit, le plus concret et le plus universel : les choses mêmes et l’a priori corrélationnel, par le biais de l’intentionnalité ; l’intuition pure de la durée et le concept spatialisant, par la métaphore ; les entités atomiques et la Créativité ultime, par le sujet-superject et sa satisfaction. Bref, elles le furent dans la mesure où elles se comprirent elles-mêmes comme des systèmes tout à la fois radicaux et problématiques, donc comme des explications de nature axiomatique du monde pris en sa globalité – c’est-à-dire très précisément comme ce que Whitehead a nommé des « schèmes spéculatifs ». Un vaste espace d’intelligibilité s’est ainsi ouvert, une dernière fois peut-être ; un espace travaillé en profondeur par l’antagonisme entre son audace spéculative et la fragilité de ses principes (puisque c’est à partir de cet antagonisme que se sont posés, dans chacun de ces schèmes, les problèmes internes de la genèse, de l’élan créateur, ou encore de l’ingression stabilisante).
Deux mots seulement auront pourtant suffi pour que cet espace soit pratiquement refermé pour, au moins, tout le temps du siècle. L’un a donné naissance à l’ « ontologie fondamentale » heideggerienne, qui a choisi de se détourner de ce qu’elle a considéré comme de simples Verbesserungen de la tradition métaphysique. L’autre a donné le ton de la philosophie analytique, celui de l’Ueberwindung promue par Carnap.
La pensée philosophique contemporaine s’emploie, de multiples manières, à retisser la trame d’une onto-cosmo-logie dont aucun des pôles constitutifs ne serait absolutisé. Elle cherche donc à penser ce que Deleuze avait très justement repéré comme le « Dehors » : la primauté de la relation par rapport à ses termes. C’est sur la voie d’une telle recherche de l’être relationnel des entités atomiques, d’une part, et du plan d’intelligibilité conceptuelle qui lui est adapté, d’autre part, que la pensée d’Alfred North Whitehead se révèle sans conteste être d’une exceptionnelle valeur. Cette pensée attend néanmoins encore – après les travaux pionniers en langue française de J. Wahl, F. Cesselin, A. Parmentier et J.-M. Breuvart, et après les remarques suggestives de H. Bergson, M. Merleau-Ponty et G. Deleuze – sa reprise d’avenir. Les études ici rassemblées voudraient contribuer à mieux faire connaître ce continent, afin que de nombreux autres lecteurs éprouvent, comme nous, la satisfaction de le parcourir et d’y (re)découvrir le plaisir de ce que Whitehead appelait les Aventures d’idées.